‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 2 sur 44 · JOURNAL DU PERE · texte numérisé non relu

JOURNAL DU PERE

Je recommence aujourd'hui mon journal. Maurice a eu hier dix-huit ans. Pour son anniversaire, je lui ai donné, j'espère, une bonne leçon de courage. Ce qui m'irrite le plus dans la jeunesse actuelle, c'est la mollesse. J'ai donc élevé mon fils simplement, presque durement, et je l'ai fait sans peine ; mais hier ma fermeté m'a coûté.

Il y a quelques jours, à la veille d'un examen

important, il fut saisi de fièvre et de vives douleurs de tête. Dès que la tête s'engage chez les personnes jeunes, le danger est parfois si proche et peut devenir si terrible, que l'effroi me prit, tout autant que ma femme. Le médecin ne nous rassura que le lendemain. Peu à peu, les symptômes inquiétants disparurent, mais la fatigue, la faiblesse, et même un reste de trouble fébrile persistèrent. Cependant le travail était là qui réclamait le convalescent. L'examen avait lieu le surlendemain. Il fallait ou l'ajourner, et détruire par cet ajournement de six mois, tout notre plan d'études de l'année, ou travailler malgré la douleur. J'hésitais : que lui conseiller? J'ai toujours eu, au milieu de ma tendresse pour cet enfant, un si vif désir d'en faire un homme, que je recherche volontiers pour lui l'obstacle et la lutte ; mais ici je reculais devant la responsabilité d'un avis énergique. Les craintes de sa mère m'effrayaient. Les paroles du médecin ne me rassuraient qu'à demi. « Cette reprise de travail, me disait- il, est, je « crois, sans danger réel, mais à la double condi- « tion d'un vigoureux effort, et d'un effort volon- « taire. Sans un tel effort, votre fils ne pourra pas

« soulever le poids de fatigue douloureuse qui pèse «< sur son cerveau; et si l'initiative ne venait pas de « lui, ses forces le trahiraient. J'ai souvent remar- « que que l'àme qui s'élance spontanément vers un « grand péril ou vers un grand travail, entraîne le « corps et le soutient : mais rien de plus dangereux a que les énergies factices ou imposées ; il ne faut <t jamais donner à quelqu'un des conseils plus couce rageux que lui. Je me résume en deux mots, « ajouta le docteur : faites, si vous pouvez , que « votre fils veuille travailler, mais ne le faites pas « travailler... » Ce conseil était d'accord avec tous mes principes d'éducation. Je pris donc le parti que je prends toujours dans les circonstances critiques, c'est-à-dire, confier à mon fils les rênes de lui-même ; lui montrer le but sans lui dire : « Vas-y; » susciter sa force d'action sans lui dire : • Agis; « enfin, lui mettre l'àme en état décourage, comme on la mettrait en état de grâce.

J'entrai donc dans sa chambre; il était couché, les yeux fermés, la figure assez pâle, la tête affaissée sur son oreiller. Sa mère travaillait à son chevet; je toussai légèrement pour l'avertir que j'étais là. Il ouvrit les yeux, et sa bonne et tendre

figure s'éclaira en me voyant, d'un sourire qui faillit m'ôter le courage.

« Que tiens-tu donc là? Un journal? me dit-il.

— Oui, un journal! repris-je en me raffermissant, un journal où j'ai lu hier un trait admirable, que jeté lirai certainement quand tu seras mieux.

— Lis-le moi tout de suite, cela me fera oublier ma douleur de tête. »

Ma femme, avec cet instinct qui n'appartient qu'aux mères, pressentit confusément, à mon attitude, à mon regard, à l'accent de ma voix, qu'il ne s'agissait pas là d'une simple lecture, et me jeta un long coup d'œil interrogateur. Je feignis de ne pas le voir, et je commençai à lire :

« Il y a quelques jours, un médecin célèbre don- « nait une consultation dans son cabinet. Le mate lade semblait tout à la fois inquiet et irrité; le « médecin le rassurait et le gourmandait. « Ce « qui m'exaspère dans ma maladie, s'écriait le pa- « tient, c'est bien moins la douleur qu'elle me « cause , que l'obstacle qu'elle apporte à mes oc- « cupations. Je lui pardonne de me faire souffrir, « mais je ne lui pardonne pas de m'arrêter. — « Pourquoi vous arrêtez-vous? reprit le docteur

« d'une voix calme. — Pour-quoi? pourquoi?... « Parce que je suis très malade. — Je suis plus « malade que vous, répondit le médecin, car je suis « atteint mortellement, et je serai mort avant un <r mois. Cela ne m'empêche pas de faire mon méo tier. et de vous donner une consultation. Eh R hien, imitez-moi; reprenez vos occupations. Vous « n'en mourrez pas huit jours plus tôt, et vous « aurez fait ce que vous devez ! »

« C'est admirable! s'écria mon fils, dont la tête s'était relevée, mais ce médecin était-il réellement mourant ?

— Son convoi a eu lieu hier ! »

Mon fils s'étonnait de tant d'énergie. Je repris :

« Ce qui me touche peut-être le plus dans ce trait de courage, c'est qu'il n'est pas aussi exceptionnel que tu pourrais le croire. L'histoire abonde en actes héroïques, en travaux sublimes accomplis au milieu de la douleur. Pascal a trouvé une de s:s plus belles lois mathématiques pendant l'accès d'une rage de dents de deux jours. Rousseau a écrit un de ses livres parmi les tortures de la néphrétique. Molière vint expirer sur le théâtre

pour assurer à ses camarades une recette de plus. Richelieu poursuivait son travail de premier ministre au milieu de perpétuels vomissements de sang. Le maréchal de Saxe a gagné la bataille de Fontenoy, en litière, et tout en roulant dans sa bouche une balle de plomb pour apaiser la soif brûlante qui le dévorait. »

A mesure que je parlais, mon fils se redressait dans son lit, la vie reparaissait dans ses yeux, et la crainte éclatait dans ceux de sa mère.

« Continue, père ! continue ! »

Je continuai :

a Ne sais-tu pas le trait de cet amiral dont un boulet venait d'emporter les deux jambes?

— Non! Que fit-il?

— Il fit plonger son corps, je devrais dire son tronc, dans un tonneau plein de son, pour arrêter l'hémorragie , et continua de commander jusqu'à ce qu'il mourut. Lord Chatam, dans un moment de crise politique, paraît à la Chambre des lords enveloppé dans sa robe de chambre de malade, prononce son plus beau discours et meurt à la dernière phrase. Charles-Quint, rongé de goutte, n'en continuait pas moins sa carrière de conque-

rant, et l'on montre à l'Armeria de Madrid, à côté de son armure et du harnais de son cheval de bataille, sa litière de combat. Le grand Frédéric, chargé de travail et accablé de maladies, disait en se mettant à l'ouvrage : Il ne s'agit pas que je vive, mais que je fasse mon métier de roi.

— Le beau mot ! s'écria mon fils, dont la physionomie reprenait peu à peu toute sa vivacité ordinaire.

— J'en sais d'autres qui le valent bien, répliquai-je avec plus d'énergie, et m'animant moimoi - même à son émotion ! Montluc , enfermé dans Sienne qu'il défendait contre les Impériaux, tombe gravement malade; les habitants, découragés par sa maladie et épuisés par les fatigues du siège, parlent de se rendre. Montluc l'apprend; il sort de son lit de moribond, il s'habille, au milieu de décembre, d'un brillant habit de gala, prend un verre de vin de Chypre dont il boit la moitié tandis qu'avec le reste il enlumine sa figure blèmie par la maladie, puis il paraît tout à coup au milieu des Siennois en s'écriant : « Le vieux Montluc est mort ! Mais je vous en amène un tout Jeune, tout vif, et qui vous conduira contre l'en-

nemi à la plus rude sortie que vous ayez jamais vue.... » Ce qu'il fit.

— Encore !... encore!... me dit mon fils.

— La biographie des hommes de guerre pourrait me fournir plus d'un nouvel exemple d'énergie au milieu de la souffrance, mais je ne veux pas (jue tu croies qu'ils aient seuls le privilège de ces victoires contre la maladie. Le pape Grégoire le Grand gouverne l'Église, pendant plusieurs années, de son lit de douleur. Saint Vincent de Paul,épuisé, paralysé, se faisait porter mourant près des malades, et soignait ceux qu'il allait précéder dans la mort. N'a-t-on pas vu, au dix-huitième siècle, Vauvenargues, phthisique et accablé à trente ans des infirmités de la vieillesse, poursuivre à travers toutes les tortures et toutes les défaillances son métier de penseur? De nos jours, un illustre historien , Augustin Thierry, n'a-t-il pas accompli son œuvre admirable au milieu des ténèbres de la cécité et des douleurs de la paralysie? Mais pourquoi aller chercher si loin et si haut d'éclatants modèles? Chaque jour n'est-il pas témoin de luttes avec la douleur, de triomphes remportés sur la douleur, mille fois plus admirables que ces

i'.lustres héroïsmes, car ils n'ont ni la gloire pour récompense, ni la louange pour but, ni la pission pour soutien, et ils s'accomplissent obscurément, silencieusement, froidement pour ainsi dire, sous la simple et austère loi du devoir. Que fait tout le peuple des travailleurs? que font ces mineurs qui s'enfouissent dans l'atmosphère infecte des houillères? que font ces femmes qui portent à l'usine leurs corps épuisés par l'allaitement? que font ces enfants qui se trament, hâves et lympathiques, à la manufacture? Ils travaillent malgré la douleur! Ils gagnent leur pain ou celui de leur famille au milieu de la douleur ! Si l'on supprimait de la vie ce qui se fait au sein de la douleur et en dépit d'elle, on en supprimerait la moitié la plus utile , peut-être la plus belle ! ce serait rayer souvent du même coup des langues humaines les mots sacrifice, dévouement, devoir.. . 03 serait eflacer la plus grande preuve de l'existence de l'àme et de sa supériorité sur le corps. »

Ma femme, à mesure que je parlais, avait laissé tomber sa tête sur sa tapisserie, et se taisait; mon fils, pour toute réponse, se jeta hors de son lit. Un quart d'heure après, il avait repris son travail; le

lendemain il passait vaillamment son examen, le jour suivant, il était guéri.

Cela m'a fait faire cette réflexion, à savoir, que les hommes se croient tour à tour beaucoup plus faibles et beaucoup plus forts qu'ils ne le sont réellement : plus forts quand il s'agit de leurs plaisirs, plus faibles quand il s'agit de leurs devoirs.

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