LES PERES ET LE ENFANTS
dominait tout. Embarrassés par ce silence et par cette vue, les visiteurs se retirèrent un à un ; resté le dernier, je pus voir en partant le malheureux, vaincu enfin par les ineffables tendresses de sa fille, se jeter à son cou en sanglotant, et j'entendis, de sa voix brisée, s'échapper ces mots : « Devant toi ! devant toi ! »
Je sortis troublé jusqu'au fond du cœur. J'étais en face de ce problème redoutable : l'âge de la retraite !
Dans la vie, comme dans une pièce de théâtre, ce qu'il y a de plus difficile à faire, c'est le dernier acte. Je n'entends pas par dernier acte le dénoùment final. Bien mourir est un fait où la nature nous aide par l'affaiblissement des organes et par l'inconscience de la mort. Mais bien finir sa vie, bien remplir l'intervalle qui sépare l'existence ac-
l'âge de la retraite. 427
tive du terme dernier, voilà le point critique. Tant que l'homme est engagé dans l'action, il soupire après la retraite; quand il est entré dans la retraite, il regrette l'action. Ministres, généraux, hommes politiques, avocats, commerçants, industriels, artistes, tous succombent sous les loisirs de la retraite. Autrefois, les idées religieuses, la pensée de Dieu étaient le couronnement et l'apaisement de toute fin d'existence ; on achevait de vivre, l'œil tourné vers l'autre vie. Mais aujourd'hui, le souvenir de nos occupations terrestres nous poursuit et nous torture, même en dehors du monde. On demandait à un vieux comédien, dont le nom est synonyme des personnages les plus grotesques, on demandait à Brunet, âgé dé quat l'e-vingt ans :
« A quoi employez-vous votre temps dans votre retraite de Fontainebleau?'
— Jle repasse mes rôles, » répondit-il.
Eh bien, nous ressemblons tous à Bt-unet, nous passons notre vieillesse à repasser nos rôles! Des rôles qui ne valaient pas souvent beaucoup mieux f|ue l'es siens; rôles de gouverneurs, rôles de gouvernés, rôles d'ambitieux, n'importe! L'orateur
LES pi:res et les ENFAN'TS.
redit ses discours, le général refait ses- batailles, le magistrat recommence ses considérants, l'avocat ses plaidoiries; il n'y a pas jusqu'au marchand retiré qui ne revende son sucre et sa cannelle ! Triste fin, que de ressasser ainsi sa vieille vie au lieu de préparer la nouvelle 1
Mais de toutes ces douleurs qui signalent l'âge de la retraite, les plus vives, les plus amères reviennent à la pâle et fiévreuse caste des hommes qui vivent par l'imagination : les peintres, les poètes, les musiciens ou les écrivains dramatiques. On parle souvent des désespoirs attachés aux débuts des artistes. Oui ! Ils souffrent, ils pleurent, mais ils vivent, ils se sentent vi\Te! Une heure de succès les paye de dix ans de déboires ; un jour d'inspiration compense des mois de découragement; enfin, ils ont vingt ans, et ils espèrent ! Mais avoir été et n'être plus; voir le silence se faire autour de soi: descendre en soimême, se dire que le monde qui vous oublie a raison; et cela à quarante ans, à cinquante ans, en pleine force! Les savants sont plus heureux que les hommes d'art. Le savant, à cinquante ans, marche dans sa voie d'un pas plus sûr, car tout
ce qu'il a acquis, l'aide à acquérir encore; tout ce qu'il sait est un capital qui lui profite et porte intérêt. L'historien tient sa plume d'une main plus ferme à cinquante ans qu'à trente, les qualités que réclame l'histoire étant des qualités d'âge mûr; là surtout, savoir, c'est pouvoir. Mais un artiste ! un auteur dramatique! Qa'est-ce qui peut remplacer pour lui l'imagination défaillante? Combien peu pèse et compte dans les œuvres d'art l'expérience réduite à elle seule ! Et comme la force créatrice meurt en nous longtemps avant nous! Allons ! Le moment d'une résolution énergique est arrivé ; la vue du désespoir atroce de ce chanteur m'a éclairé; d'autres exemples bien plus illustres m'avertissent encore. L'artiste doit se fixer à lui-même une date, un jour, où il se met à la retraite, et ce jour venu, briser irrévocablement la plume ou le pinceau. Eh bien, je ne puis me le dissimuler : mon imagination est moins active : mes cheveux gris deviennent blancs! Tout me dit : SoJve senescentem ! . . . C'en est fait! j'éteins ma lampe de travail.
Depuis trois mois que je me suis fait ce seraient, je l'ai tenu; mais les jours s'écoulent, sans m'amener le calme. Que vais-je devenir? Me va-t-il falloir, à l'imitation de certaines vieillesses désespérées, entrer dans une inaction pleine d'ennui? Vais-je, comme d'autres, passer mes jours, mes longs jours à me relire à moi-même les derniers produits d'une imagination désormais impuissante, et à me traîner sur de vieux manuscrits dont personne ne prend' souci? Ou bien, torture plus cruelle ! irai-je m'asseoir encore à cette table de travail, témoin de tant d'ivresses délicieuses, pour sentir ma plume se glacer sous mes doigts f Oh ! qu'elles sont amères, ces larmes silencieuses qui tombent sur le papier que le poëte ne peut plus animer! Il jette avec rage, et comme avec dégoût,
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cette plume qui le trahit; il lui semble que s'obstiner, ce serait profaner la muse, et il cherche la consolation et l'oubli dans les chefs-d'œuvre, dans les livres. Mais hélas ! 11 ne peut j)lus lire ! Habitué comme il l'est aux ardentes joies de la création, cette passive attitude de l'homme qui ouvre son cerveau aux pensées des autres, l'endort et l'ennuie; il aimait dans les livres des instruments de travail, des stimulants d'imagination ; il aimait les productions des autres, parce qu'elles l'aidaient à produire, mais lire pour lire ; non ! les vieux poètes ne lisent pas. Alors commence pour eux (que de terribles et éclatants exemples m'en offre ma mémoire !) une maladie morale mille fois pire encore que l'ennui. Leur âme se déprave dans cette inaction forcée ; les renommées naissantes les irritent; l'envie et la haine entrent sourdement dans leur cœur; ils accusent le public qui les oublie, les jeunes gens qui prennent leur place, et se plongent d'autant plus profondément dans leur préoccupation égoïste, que personne ne s'occupe plus d'eux qu'eux-mêmes. Ces souvenirs me font frémir ; à aucun prix, je n'accepterai de telles douleurs et de telles humiliations ! Non ! je ne veux
ni haïr, ni envier, ni faire rire, ni me lamenter, ni profaner l'art que j'ai tant aimé par une poursuite impuissante, ni donner à tous le spectacle de ma défaillance ! Mais à aucun prix, non plus, je ne me résignerai à ces existences inertes, à ces éternelles réminiscences du passé! J'agirai au lieu de penser ! Je secourrai, je consolerai, j'aimerai, je vivrai ! Je veux vivre !
. La tâche est plus rude que je ne le croyais ; cette vie de création est si enivrante qu'elle vous dégoûte de tout le reste. Peu importe le degré du mérite des œuvres ; le travail seul sufdt pour tout embellir ! Autrefois, quand je descendais pour le déjeuner, après deux ou trois heures de production facile, j'avais le visage rayonnant de joie, et dès que jentrais : « Oh! tu as bien travaillé >, me disaient ma femme et mon ûls ! Ils le voyaient
dans mes yeux, et plus encore, dans ma tendresse pour eux. Oui, je les aimais plus encore, ou du moins je sentais plus combien je les aimais. Le jardin, le ciel, la musique, tout me semblait mille fois plus beau. Un pauvre, sans ouvrage, venaitil frapper à ma porte? je l'écoutais avec plus de pitié. Au milieu des occupations matérielles de la journée, j'apercevais du coin de l'œil la fenêtre de mon cabinet entr'ouverte, et sur le bord de la fenêtre, le petit angle de ma table de travail; je lui souriais de loin, et lui disais tout bas : J'irai bientôt te rejoindre! Aujourd'hui que j'ai dit adieu à l'art, tout s'est, non pas évanoui avec lui, mais assombri loin de lui ; mon affection pour ceux que j'aime n'est pas moins complète, mais il ne s'y mêle plus autant de débordement de joie et de rayonnement intérieur. J'ai essayé de m'occuper à quelque travail de recherches; je ne m'y intéresse pas. Alors je suis entré résolument dans la vie utile; je fais partie du bureau de bienfaisance; j'ai organisé dans mon village une société de secours mutuels, un orphéon; et ces devoirs accomplis me calment. Parfois même, j'éprouve un plaisir de curiosité, un plaisir d'artiste, à pénétrer dans ces
obscures existences des gens de campagne, à lire dans ces cœurs si mystérieux pour eux-mêmes, à entendre ce langage qui ne m'est pas familier.... L'avouerai-je ? ma vanité (cette plante vivace ne meurt jamais dans l'âme de l'homme), ma vanité trouve quelquefois son compte dans mes entretiens avec ces paysans et ces ouvriers ; je m'amuse de les amuser; je ne suis pas insensible au plaisir de leur plaire ; mais toutes ces joies de conscience, ou d'araour-propre, ne durent guère, et je retombe dans la langueur morne qui m'accable; j'ai froid au cœur! aurai-je la force de tenir mon serment? malgré tout ce que je vois autour de moi, malgré tout ce que je sens en moi-même, pourrai-je résister à tenter une fois encore la fortune du théâtre ? Mais, malheureux ! si tu tombes, et tu tomberas, au lieu de l'honneur d'un sacrifice volontaire qui laisse toujours après soi, dans l'âme qui se l'impose, quelque chose de fortifiant, et dont on vous sait gré , tu céderas donc à la dure nécessité de l'échec? Au lieu de te retirer du temple, tu en seras donc chassé?... Non ! jamais ! Je me tiendrai parole ! Mais que je souffre !
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J'ai calomnié la Providence, en disant : J'éteins ma lampe de travail ! Je la rallume ; je la rallume pour lui, par lui! Oh! divine récompense de la vraie vie paternelle! Comme ses bienfaits se renouvellent sans cesse ! Comme ce qu'on a pu y faire de bien, se lève tout à coup devant vous, pour vous consoler, pour vous guider, pour vous sauver 1
Hier, Maurice entre chez moi, et me dit :
— Il faut que je te communique un grand projet.
— Lequel?
— J'ai fait enfin choix d'un état !
— Et cet état, c'est...?
— Le haut enseignement ! Il faut qu'à trente ans j'aie une chaire de faculté.
— A la Sorbonne ? lui dis-je en riant.
— Oh! je suis modeste, répondit-il gaiement aussi; à la Sorbonne, je me contenterai d'une place de suppléant!
— Voyons, repris-je d'un ton sérieux; assiedstoi là, et raisonnons.
— Je n'ai pas attendu ce moment pour réfléchir, cher père. J'ai vingt-trois ans. Mon droit est tini; je suis licencié es lettres, je sais l'allemand et l'anglais ; je n'ai pas comme toi l'imagination qui invente, mais j'ai celle qui admire; je me sens un goût sérieux pour les études historiques et poétiques; dans un an je passe ma thèse de docteur, j'ai déjà choisi mon sujet : dans trois ans, je concours à l'agrégation. J'aurai alors vingt-six ans. J'échouerai peut-être une fois, mais je n'échouerai pas deux. Enfin, cet état est le seul qui me plaise; je peux y être un homme distingué, sans être obligé d'y être un homme supérieur. Le travail et la conscience peuvent vous y assurer une belle place, et je ne crois pas être vaniteux en disant que je ne t'y ferai pas honte....
Tout cela fut dit simplement, fermement. Je répondis :
— Ah! çà, monsieur le docteur, tu es donc orateur?
— Je me suis essayé à nos conférences d'avocats; il paraît que je ne m'en suis pas trop mal tiré. D'ailleurs, tu m'as toujours dit que j'étais bavard, et un bavard c'est la moitié d'un orateur!
— Soit! mais le concours d'agrégation demande des études d'histoire et de langues anciennes.
— Très-difficiles! Je le sais bien, mais tu m'aideras !
«■ Tu m'aideras! » Ce mot prononcé si naturellement m'a ouvert les yeux. Voilà ma profession retrouvée. L'habitude était trop forte ! Je ne pouvais pas travailler sans but! J'en ai un aujourd'hui, et qui m'excite mille fois plus que celui d'autrefois, car mon but d'autrefois, c'était moi, et mon but d'aujourd'hui, c'est lui. Toute ma nuit s'est passée à tracer la route que nous avons à parcourir ensemble. Rassembler tout ce qui me reste de forces d'esprit, et le mettre au service de son intelligence! Lire pour lui, apprendre pour lui; penser avec lui ! Être son préparateur, son collaborateur ! La première condition de tout bon travail étant l'ordre, je me suis fait une règle, comme
au collège.... Comme quand j'étais enfant! Je le suis! J'ai retrouvé cette sorte d'allégresse lumineuse et sans ombre qui n'appartient qu'à l'en fance, comme certaines clartés diaphanes n'appartiennent qu'au malin.
J'ai vu le programme de l'agrégation. Il est plus difficile encore [que je ne le pensais! Bah! après tout, j'ai su tout cela! J'ai traduit des tragédies d'Eschyle et de Sophocle tout entières ; seulement je crois que je ferai bien de mettre mon heure de lever à six heures au lieu de sept
Je ne sais plus le grec . Je ne sais plus les histoires anciennes. Tout ce que l'étude avait confié à ma jeune mémoire a disparu, emporté, englouti par trente ans de travaux d'imagination. J'ai éprouvé un réel chagrin lorsqu'en ouvrant les harangues de Démosthène, j'ai vu que je ne comprenais plus ! Je me suis rabattu sur Xénophon,
sur Lucien!... même embarras ; à peine ai-je saisi quelques lambeaux de phrases !, Je ne sais plus le grec! Il faut recommencer par la grammaire, si je veux le suivre dans cette partie de ses travaux i^ Comment, si je veux! Eh! où puis-je lui être ])lus utile que dans l'intelligence sérieuse j non- seulement de l'idiome, mais de l'esprit, des mœurs de l'antiquité? Allons! aux déclinaisons, mon écolier de cinquante ans! Allieri était mon aîné quand il s'est mis en tête d'apprendre le grec, et il n'avait pas de fils!. Demain , j'achète une grammaire de Burnouf; seulement, je crois que je ferai sagement de mettre l'heure de mon lever à cinq heures au lieu de six !
Il y a quelques jours, j'ai été pris par mon camarade de classe en flagrant délit. J'avais veillé jusqu'à une heure sur mes verbes irréguliers, et le matin me trouva dans mon lit à huit heures. Ce fut lui qui me réveilla. En m'embrassant il sentit un livre sous mon oreiller; avant que j'eusse le temps de m'y opposer, il le tenait :
iiO LES PÈRES ET LES ENFANTS.
— L ne grammaire grecque ! s'écria-l-il , toi ! qu'est-ce que tu fais de cela?
Je ne répondis pas ; mais mon visage parla probablement pour moi, car bientôt je vis ses lèvres trembler légèrement et il se jeta à mon cou ; il avait compris!
— Eh bien ! repris-je en souriant, ne m'avais-tu pas dit, tu m'aideras?
— Ah! je serais un monstre si je ne réussissais pas! s'écria-t-il en m'embrassant de nouveau.
Puis avec un sourire:
— Dis donc, père, veux-tu que jeté fasse répéter?
— Voyez -vous l'insolent! eh bien, soit!
Et alors commença entre nous deux, dans cette petite alcôve une de ces scènes que comprennent seuls les pères. Il m'interrogeait avec la gravité affectée d'un maître; je répondais avec la déférence d'un écolier; et jamais nous ne nous étions si bien sentis, moi son père, et lui mon lils, que dans ce renversement de nos rôles. Après un mois d'efforts, j'ai regagné du terrain; mon savoir d'autrefois reparaît comme par enchantement. Il semble qu'il fût non pas effacé de ma mémoire, mais comme enseveli sous les diverses couches de pen-
sées, de travaux, de méditations qui m'ont occupé depuis trente ans. Je crois assister à une fouille où l'on retrouve sous la cendre, des monuments intacts qui n'attendaient pour se montrer qu'une main opiniâtre et intelligente, qui déblayât le terrain.
Chaque jour la distance diminue entre moi et lui. J'ai pour moi mes cinquante -quatre ans; il faut bien qu'ils servent à quelque chose. La connaissance des hommes, la pratique de l'art, l'habitude de la réflexion et mille notions variées que nous apporte le seul cours des années, me font découvrir dans les historiens ou dans les poètes des beautés qui échappent à son inexpérience, et dont je grossis son bagage. Et moi qui, il y a un an, croyais ma vie finie...; elle commence!
Racine a dit: « Heureux le poète qui dans la maturité de l'âge, quand sa première fleur de poésie est fanée, se retrempe aux flots des pensées pieuses et morales! » J'ai éprouvé la vérité de cette belle parole, et un phénomène singulier s'est produit en moi depuis deux ans. Je n'ai pas seulement réappris le grec et l'histoire ancienne avec mon fils et pour lui ; mais, sous l'empire des sentiments
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qui m'animaient, les grands écrivains de l'antiquité se sont comme renouvelés à mes yeux ; j'ai vu en eux, j'ai vu dans leur siècle ce que je n'avais pas encore su y voir; devant moi s'est ouvert tout un ordre d'idées et de considérations qui sont devenues comme mon œuvre personnelle; j'ai passé du rôle passif de lecteur au rôle actif de penseur ; j'ai senti confusément d'abord, puis plus clairement, qu'il y avait là pour moi matière à des écrits d'un nouveau genre; que je pouvais me créer une place, me trouver un travail dans des études d'histoire et de morale où ce qui me reste d'imagination aurait aussi sa part. Ainsi, ma vie se renouvelait pendant que la sienne se développait ; et tandis qu'il passait sa thèse de docteur, je me rasseyais à ma table de travail, et ma plume redevenait la compagne de mes derniers jours.
Un beau sujet d'histoire et da morale ayant été proposé par un corps savant, j'ai résumé mes deux ans d'études et de réflexions en un mémoire qui n'a pas moins que l'étendue d'un volume. Ce travail, outre la distinction et les éloges publics dont il a été l'objet, m'a valu un honneur qui me touche jusqu'au fond de l'âme. Lne des principales
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villes de la Suisse fonde une chaire; pour donner plus d'éclat à cette chaire, elle la met au concours; pour rendre le concours plus brillant, elle appelle comme juges des écrivains de plusieurs pays . Mon mémoire m'a désigné aux suffrages, et je pars demain pour la Suisse. Peu de succès m'ont été plus sensibles, car c'est à mon fils que je le dois. Une seule arrière-pensée gâte un peu ma joie ; il y a trois jours, quand j'ai reçu ma nouiination, il m'a paru plus troublé que heureux. Pourquoi?
Pourquoi ? le voici : Quand je suis arrivé en Suisse il y était déjà. Sans nous le dire et afin de ne pas nous mêler à ses craintes, il s'était fait inscrire secrètement parmi les aspirants à cette chaire, et ce concours nous a mis en face l'un de l'autre, lui comme concurrent, moi comme juge.
Mon parti fut pris aussitôt. A la première réunion de la commission d'examen, j'ai fait connaître à mes collègues ma position particulière, et j'ai donne ma démission. Elle a été refusée unanimement; j'ai insisté; nouveau refus plus énergique.
« Nous ne vous demandons, a-t-on ajouté, que de ne pas être partial contre votre fils. » Persister eût été une sorte d'ingratitude et d'injure; accepter, je m'en sens digne. Pourtant, dès que les sept concurrents ont été réunis, je me suis tourné vers eux, et je leur ai dit :
a Messieurs, nul ne doit être juge et partie, et toute personne intéressée dans une cause peut être répudiée comme arbitre. Or, je suis le père d'un de vos rivaux ; mes confrères m'ont maintenu d-ûns mes fonctions, mais ma conscience ne serait pas tranquille si je n'étais réélu que par eux. J'ai besoin de l'être par vous. Parlez donc. S'il reste dans le cœur de l'un de vous une crainte, un soupçon, qu'il le dise sans hésiter et je me retire, a
Les jeunes gens inclinent toujours vers la générosité : leur réponse fut un cri unanime de sympathie. Un quart d'heure après, la première séance commençait, et j'étais installé dans mon oflice de président. A ce titre, je fus chargé de faire l'appel des concurrents; ils sont sept, et nous sommes cinq juges. Lorsque vint le tour de Maurice et que je lui dis : « Votre nom et votre âge, monsieur? » j'éprouvai et je crus lire sur son visage une assez
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forte émotion. Ce seul mot de monsieur disait nettement que pendant cette épreuve, nous devenions étrangers l'un pour l'autre.
La première séance a été consacrée aux épreuves écrites.
J'ai demandé que la lecture en fût publique : on me l'a accordé; j'en suis heureux et rassuré : c'est une responsabilité de moins, c'est un contrôle de plus, et j'y trouve un double soutien contre ma sévérité et contre mon indulgence. Les jeunes gens se sont mis à l'œuvre. Maurice a pris la plume d'un air content, et comme sur de lui ; j'ai profité de ces quatre heures pour observer les concurrents et interroger mes collègues sur eux. On attend beaucoup du n" 3 et du n° 5 ; l'un est un jeune professeur de Lyon ; l'autre a fait déjà quelques beaux travaux de revue ; leur physionomie révèle en effet des esprits distingués ; on espère peu2 ou l'on ne sait rien des quatre autres ; j'excepte le n° 7 qu'un juge connaît et qui mérite grand intérêt. Le besoin seul l'a poussé à cette tentative; sa mise plus que simple, la pâleur de son visage, son air de découragement indiquent un de ces malheureux qui n'ont pas eu la force de soulever le
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poids de pauvreté qui les accable. Il nlest pourtant pas, dit- on, sans mérite, mais il s'exprime avec peine ; il a la maladie des hommes à qui rien n'a réussi, la timidité.
La lecture publique a commencé à deux heures. Trois des concurrents ont été écartés; le n° 3 et le n" 5 ont fait preuve de savoir et de talent ; le travail de mon tils a paru produire sur le public plus delïét encore que le leur; le pauvre n° 7 a obtenu aussi l'honneur d'être réservé. Sa composition, malgré bien des fautes, témoigne de qualités d'esprit éminentes. Ces êtres pour qui la vie na été que lutte et privation, ces timides dont la pensée trouve à peine le chemin de leurs lèvres, ont parfois çà et là une profondeur et une force où les heureux n'atteignent pas ; leurs souffrances ont donné à leur style une puissance de résumé qui n'appartient qu'à eux.
Les lectures hnies, nous avons procédé au classement. Mes collègues voulaient mettre mon fils au premier rang : je me suis opposé à cette décision, elle n'était pas juste ; mon fils a partagé le premier rang avec le n° 5; les deux autres ont obtenu le second. Il a été convenu que le résultat
de nos délibérations ne franchirait pas la salle de nos séances.
Le soir, j'ai dit à Maurice :
— Eh bien, es-tu content?
— Et toi, père, as-tu été content de moi?
— Très-content !
— Je vais l'écrire à ma mère ! s'est-ii écrié.
— Prends garde! La séance d'aujourd'hui n'est que préliminaire ; demain seulement commencent les épreuves les plus redoutables, les épreuves orales. Ne donne pas d'espoir à ta mère ; l'espoir pourrait lui être plus fatal que la crainte.
Il n'a pas écrit.
La séance s'est ouverte à neuf heures ; la salle était comble. Il s'agissait de faire une leçon de deux heures sur un sujet donné, après une demiheure de préparation. Le n° 3 a commencé; au bout d'une demi-heure, son impuissance était manifeste. Ce qu'il y avait d'élégance et de talent de style dans sa composition écrite, a disparu dans ce rude travail de l'improvisation, qui est aux œuvres écrites ce que la fresque est à la peinture.
î'(8 LES PERES El LES ENFANTS.
Cet art pressant, comme dit Molière : -
.... Qui veut sans complaisance
Qu'un peintre s'acconniiode à son impatience,
demande avant tout le gouvernement hardi et dédaigneux de la parole ; il faut marcher droit au but : le concurrent n'était pas de force à tenter telle besogne ; après une demi-heure d'essai, balbutiant, les yeux effarés, le front ruisselant de sueur, il est descendu de la chaire sans pouvoir achever, et me laissant au cœur, non pas comme on pourrait le croire, l'égoïste satisfaction de me dire que mon fils avait un concurrent de moins, mais la terreur de le voir bientôt, lui aussi, monter à cette chaire, affronter les mêmes difficultés, passer par les mêmes angoisses, et redescendre peut-être de cette chaire, avec la même honte sur le front ! En définitive, il n'a jamais parlé que devant des auditeurs amis ; il n'a jamais lutté par la parole ; a-t-il le tempérament de la lutte ? Ses adversaires ont le droit de l'interrompre dans sa démonstration : saura-t-il supporter l'interruption , l'objection ; la raillerie peut-être ? Chose étrange! j'appelle presque un hasard, une force majeure qui l'empêche de tenter l'épreuve.
L AGE DE LA RETRAITE. •i'i»)
La séance a recommencé après une demi-heure de suspension. J'ai appelé le n° 5. Quel changement subit, et comme la vue de ce hardi concurrent m'a violemment rejeté vers d'autres pensées ! Voilà que me reprennent à la fois toutes mes ambitions, toutes mes espérances et toutes mes premières craintes. Si tout à l'heure en face de ce pauvre jeune homme éperdu et défait, je me représentais mon fils frappé du même coup, la physionomie résolue et confiante de son second rival me le rend pour ainsi dire dans toute la plénitude de sa jeune énergie; je ne crois plus le succès impossible, depuis que je le vois si bravement tenté par un autre; j'ai peur, mais d'une peur vaillante qui accepte la lutte. Elle sera dure. Ce jeune homme est vraiment un homme de mérite; du savoir sans charlatanisme ; des études sérieuses ; un véritable talent de parole ! Les deux heures qu'il a consacrées à la leçon ont charmé le public et instruit même les juges. Si j'avais pu douter de son succès, la seule physionomie de mes collègues, quand nous sommes rentrés dans la salle des délibérations, aurait suffi pour m'éclairer ; ils semblaient un peu contraints vis-à-vis de moi.
Chez quelques-uns cet embarras allait jusqu'à une sorte de regret; les chances de succès de mon fils avaient fort diminué à leurs yeux, et ils en souffraient. Cette marque de sympathie a augmenté ma force. J'ai proposé de donner au concurrent le point 20 qui, dans tous les concours d'école, est le point le plus élevé. Un de mes collègues s'y est opposé. « Le mérite très-réel de cette leçon, a-t-il dit, ne peut être l'objet d'une appréciation absolue. Il ne s'agit pas seulement qu'elle soit bonne, il faut qu'elle soit la meilleure. Or, nous ne pouvons être édifiés là-dessus qu'après avoir entendu les deux autres concurrents. Il est à peine deux heures. Je demande la continuation des épreuves. » L'avis a été adopté; on appelle le n° 6 : c'est mon fils. Nous rentrons en séance.
Cinq heures après , voici ce que j'écrivais à sa mère :
« Chère femme, tu as sans doute reçu déjà notre dépêche télégraphique. Ma lettre te racontera cette séance dont notre télégramme n'a pu te
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dire que le succès. Oh! qu'ils sont étroits et ingrats, ces esprits arriérés qui appellent toutes les grandes inventions scientifiques de notre siècle, des créations matérielles; qui ne voient dans la vapeur et l'électricité que des moyens de transporter des marchandises ou des nouvelles de bourse, et ne s'aperçoivent pas que ce sont les messagers de 1 ame, les intermédiaires des relations les plus chères ! Ces messagers portent en une seconde, à des centaines de lieues de distance, une parole de consolation, de joie, d'espoir; ils anéantissent pour les êtres qui s'aiment, les deux pi as grandes douleurs de ce monde : l'absence et l'attente I C'est le fil télégraphique qui t'a dit, il y a une heure, que ton fils avait réussi ; c'est la vapeur qui te dira demain que ce succès a presque été un triomphe. Oh! que je t'ai regrettée ! Il est vrai que ta présence aurait peut-être ôté les forces au pauvre garçon. Il ne m'a pas regardé une seule fois pendant les deux heures; il avait peur, m'at-il dit après, que ma vue ne l'attendrît Si tu avais vu comme l'auditoire était captivé ! Il s'éc'iappait parfois en applaudissements involontaires ! Et quand je pense qu'en ma qualité de prési-
(lent, j'étais obligé de leur imposer silence! Il a vraiment parlé avec talent; mais ce qui m'a le plus touché peut-être, c'est son attitude pendant son succès : les marques de satisfaction, au lieu de l'exalter, le rendaient plus sérieux, plus contenu; son émotion ne se trahissait que par une légère pâleur, et quelque chose de plus nerveux dans l'accent. C'est là le signe d'une âme qui ne manque pas de force.
« La séance hnie, tout le pui)lic a éclaté en bravos prolongés ; mes confrères m'ont comme entraîné dans la siUe des délibérations, en s'écriant tous : a 20! 20!... le point 20! » J'ai fait un effort pour leur rappeler qu'il restait un dernier concurrent, le n<* 7. a C'est juste! c'est juste ! ont-ils répondu, n'engageons pas notre conscience par un vote prématuré!... A demain pour le n" 7. Seulement, a ajouté celui de mes confrères qui le connaît, je sais que dès ce matin il voulait se retirer du concours. Je pense que l'épreuve dont il vient d'être témoin ne contribuera pas a le rassurer ; quant à moi, je, lui donnerai le conseil de la retraite. Ainsi, mon cher collègue, soyez héroïque tout à votre aise, votre héroïsme est sans danger. »
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Voilà, chère femme, le résumé de la journée. A demain les derniers détails. »
J'ai subi quelques dures épreuves dans ma vie; mais d'aussi cruelles que celles-ci, jamais! Comme Dieu se plaît à montrer aux hommes qu'ils ne sont rien, que leurs plus fermes principes reposent sur du sable, et que pas une seule de leurs vertus, ou plutôt de ce que nous appelons de ce nom, ne leur appartient! Une dernière séance a eu lieu aujourd'hui : le n" 7 s'est ravisé, il a maintenu sa candidature ; il a subi son épreuve ce matin, je viens d'y présider. Par combien de sentiments que je croyais ignorer, ai-je passé depuis trois heures! J'ai haï ce pauvre jeune homme: j'avais peine à cacher ma colère pendant qu'il parlait; je me suis surpris deux ou trois fois à le regarder avec un air de dédain, afin de le troubler. Oh ! il ne faut pas me mentir à moi-même ; deux fois j'ai failli mêler à quelques questions qui lui étaient adressées, des objections insidieuses qui auraient pu l'égarer. Peut-être n'ai-je été arrêté
que par la présence de l'auditoire. Mais qui aurait pu s'attendre à un tel revirement? Ce jeune homme est arrivé d'abord pâle, effaré, épouvanté de son courage ; tant de modestie m'a touché , tant de timidité m'a ému ; je ne craignais pas encore, et je l'ai rassuré de la voix et du geste; mais quand je l'ai vu peu à peu se ranimer et prendre confiance; quand, se dégageant insensiblement de ses incertitudes de langage et de ses tâtonnements de pensée, il est arrivé, sous l'empire même de la crainte, à la pleine possession de lui-même; lorsque, semblable pour ainsi dire aux voyageurs alpestres, il a traversé la région des nuages et nous a élevés avec lui jusqu'aux sommets oîi la lumière est pure et le ciel sans voile; quand j'ai vu la figure de mes collègues s'animer en l'écoutant, les têtes s'avancer vers lui, et le public lui adresser ces applaudissements qu'il avait jusque-là réservés pour mon fils, alors les plus mauvais sentiments de la nature humaine se sont éveillés dans mon âme et ont failli s'élancer sur mes lèvres. Ce n'est pas que ce jeune homme ait effacé ni peut-être dépassé mon fils; il n'a ceries ni sa chaleur expansive, ni son élc-
gance naturelle, ni son charme ; mais ce qui lui est propre, c'est ce que j'avais remarqué dans sa composition : ce je ne sais quoi de fort et de ferme que donne l'habitude de la vie dure. Il a plus vécu; il a plus souffert; il est plus homme, plus habitué aux travaux ardus et pénibles. Il connaissait sur le sujet proposé, un ouvrage allemand dont l'analyse, admirablement faite par lui, a éclairé la question d'un nouveau jour ; enfin si forte a été l'impression produite , que , réunis tous les cinq dans la salle des délibérations, nous avons senti l'impossibilité de décider immédiatement. Une dernière réunion a été fixée pour ce soir, afin de nous laisser à chacun le temps de comparer, en silence, et seuls avec nous-mêmes, les mérites divers des deux concurrents.
J'ai essayé cette comparaison depuis une heure; impossible de me résoudre à rien. Je me déchire le cœur, sans pouvoir saisir où est la vérité ! Tantôt je revois mon fils à cette chaire; j'entends de nouveau sa parole, il m' apparaît dans toute sa grâce détalent et de jeunesse, et je m'écrie : c'est lui qui mérite le premier rang ! Mais alors se des-
sine comme dans l'ombre et par degrés, la figure pâle et timide de son concurrent qui me regarde, ce me semble, avec une sorte de doux reproche; mon esprit se trouble, et dans mon cœur, dans ma tête, roule comme un tourbillon de pensées qui ne me permettent pas de savoir ce que je pense.
Mon parti est pris : la séance recommence dans une demi-heure. Comme président, je dois opiner et voter le dernier; j'écouterai, je m'éclairerai et je me rangerai au parti de la majorité. Je ne peux pas briser l'avenir de ce jeune homme ; mais je ne peux pourtant pas non plus briser celui de mon fils!
Quel moment! après deux heures de discussion sérieuse et profonde, j'ai fait voter : deux voix pour mon fils, deux voix pour son adversaire; c'est à moi de décider ! J'ai demandé qu'on m'accordât jusqu'au lendemain matin pour réfléchir, et je suis rentré chez moi. Le premier visage que j'ai rencontré, c'est le sien ; il m'attendait, et courant au-devant de moi.
— Eh bien? s'esMl écrié.
— Eh bien, ai-je répondu, rien encore de décidé.
Il a pâli en me voyant un visage si altéré ; je suis rentré dans mon cabinet.
Il est cinq heures du matin; après quelques heures données au sommeil pour me rafraîchir la tête, et me permettre de voir plus juste, j'ai commencé le double examen de leurs doubles compositions; les deux travaux écrits étaient devant moi; leurs deux leçons reparaissaient dans ma mémoire comme si la sténographie les y eût gravées. Pour décider selon la justice, j'ai suivi le conseil de Franklin, j'ai fait ce qu'il faisait quand il avait une grave résolution à prendre, j'ai écrit sur une double colonne les mérites et les défauts des deux concurrents, et après une heure de comparaison, j'ai cru voir luire enfin la vérité; une demi-conviction s'est faite dans mon esprit. Pour m'y affermir, je me suis adressé tout bas à celui où toute équité réside : « Vous voyez mon trouble, lui ai-je dit, mais vous voyez aussi que j'aspire
à la justice. Si j'ai essayé depuis vingt-cinq ans d'être vraiment père, récompensez-m'en en me montrant clairement ce qu'il est bien que je fasse, et en me donnant la force de le faire. »
Après cette prière tacite, j'ai relu une dernière fois mon double résumé; j'ai vu clair; c'est l'autre qui mérite le premier rang. Allons!... Écrivons mon jugement.
Comme je prenais la plume, mon fils est entré; il avait appris que la décision définitive était remise entre mes mains. Je lui ai tendu mon travail de comparaison; il l'a lu avec attention; il a mis au bas de son nom le point 19, et au bas de l'autre nom, 20.
Nous nous sommes embrassés.
— Tu ne m'en veux pas, lui ai -je dit, mais ta mère?
— Ma mère! a-t-il repris vivement,je sais un moyen de la consoler.
— Gomment?
— Tu as passé une cruelle nuit, mon pauvre père! mais ici, en face, il y a quelqu'un qui en a passé une plus dure encore. C'est la mère du pauvre n° 7. Elle est venue à Lausanne de qua-
rante lieues, à pied, car ils sont plus que pauvres, ils sont dans la misère, et pendant que tu veillais, toi, dans toutes les angoisses de la conscience, elle veillait, elle aussi, avec son fils, l'œil fixé peut-être sur la fenêtre, et attendant de ta décision la vie ou la mort. Cette place pour eux, c'est le salut! Yoilà ce que j'écrirai à ma mère, et elle n'aura plus comme moi, qu'une pensée, celle de t'aimer encore plus à cause de ce dur sacrifice. D'ailleurs, sois tranquille, j'aurai une revanche un jour.
Allons ! nos vingt ans d'enseignement muiuei n'ont été perdus ni pour lui, ni pour moi; et, dans ce jour d'épreuve, nous avons fait tous deux ce que nous devions faire!
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Ma tâche active est finie. Jl a une profession et il est marié.
Après une thèse de docteur, très-brillamment soutenue, et un concours remarquable pour l'agrégation des classes d'histoire , il a été choisi par un professeur de Sorbonne comme son suppléant, et accepté par la Faculté. Voilà son premier pas fait ; il n'a plus qu'à continuer. Ce qui me plaît dans cette profession, c'est qu'elle ne l'enferme pas uniquement dans l'enseignement universitaire ; elle conduit aux grands tra-
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vaux historiques, qui aujourd'hui conduisent à tout.
Son mariage ne m'agrée pas moins.
Beaucoup d'amour! beaucoup de considération! Pas de fortune, mais de l'aisance.
Il avait exprimé et inspiré à sa fiancée le désir de faire vie commune avec moi. J'ai d'abord refusé nettement. Rien de plus illusoire souvent que ces conditions imposées à l'un des époux par l'autre ; l'on brise parfois ainsi les liens de famille qu'on croyait resserrer; car ces associations lînissent souvent par des ruptures, et il est quelque chose de pire que d'être séparés, c'est de se séparer.
Les vives instances de la jeune lîUe m'ont décidé à prendre un moyen terme. « Voici le printemps, leur ai-je dit; venez passer la belle saison avec nous dans notre petite maison de campagne. Nous verrons quel conseil nous donneront les quatre ou cinq mois de vie commune. »
Ils ont accepté ; ils sont arrivés ici ce soir ; je les ai conduits, après le dîner, dans leur modeste chambre, située au-dessus de la mienne; et à cette heure, au moment de me coucher , j'entends le
bruit de leurs pas au-dessus de ma tète.. J'éprouve une joie profonde à les sentir ainsi tous deux sous mon toit.
Je ne peux pas dormir. Malgré moi ma tète et mon cœur travaillent ; je me prépare à mes nouveaux devoirs de beau -père, et de grand-père. On m'a dit quelquefois, quand j'étais jeune, que j'étais désireux de plaire, coquet ; je sens que je vais le redevenir pour ma belle-fille ! Je veux être.... le plus charmant rôle de beau-père qu'un auteur dramatique ait jamais créé. Oh ! mon fils fera bien de se tenir ! Je lui rendrai sa besogne de mari aimable, très-difficile.
Quant à mes petits-enfants, c'est différent l mon parti est pris. Aime-t-on ses petits-enfants autant que ses 'enfants? les aime-t-on plus? les aicie-t-on moins? Je ne sais; mais certes, on doit
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les aimer autrement. Sans parler de l'âge qui rend plus faible, de la mort plus voisine qui attendrit et attriste, la grande différence, c'est que. vis-à-vis de ses petits-enfants , on ne se sent plus ni responsable, ni maître. On ne doit pas l'être. Voilà le point sur lequel ont porté toutes mes réflexions. L'amour paternel et l'amour maternel ont leur jalousie comme l'amour; il faut respecter cette jalousie, car c'est le plus sacré des droits. Je me suis rédigé dans ma tête ces quelques phrases courtes, comme plan de conduite: — ne jamais empiéter sur les privilèges des parents; ne jamais les contredire ni les blâmer devant les enfants; ne jamais intervenir dans les questions de direction et d'éducation; ne jamais donner de conseils sans qu'on vous les demande, à moins qu'il n'y ait périlà se taire; ne pas trop attirer à soi laffection des enfants ; se dire que les parents jeunes ont des idées à eux qu'il ne faut pas trop se hâter de blâmer ; entin présider, assister plutôt qu'agir. Les grands parents représentent dans la famille ce que la vieille garde représentait dans l'armée : ils ne doivent donner que dans les grandes occasions. A'oilà tous les sages avis que je me suis adres-
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ses pendant mon insomnie, et bientôt, excité par mon insomnie même, et emporté malgré moi au delà des froides régions du devoir, mon pauvre cœur a débordé en mille rêves d'affection, en attendrissements, en larmes même. Il me semblait que mon amour pour mon fils s'était renouvelé, agrandi! ma belle-fille devenait ma fille! si bien que je me suis levé, frissonnant d'émotion et comme de fièvre, épuisé, anéanti. En m'asseyant à ma table de travail, je suis tombé évanoui sur mon livre. Combien de temps cet évanouissement a-t-il duré? je ne sais, une demi-heure peut-être. En me relevant, j'ai passé devant une glace ; ma pâleur m'a presque fait reculer. Je ne parlerai pas à mon fils de ce petit accident; il s'en effrayerait.
Ma journée a été mauvaise. Je me sens d'une faiblesse singulière. J'ai été trouver le docteur en
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secret. Il m'a interrogé ; il m'a ausculté ; sa physionomie est restée fort sérieuse pendant et après l'examen. Du repos, aucun excitant, de la digitale; voilà son ordonnance.
J'ai une hypertrophie au cœur. C'est une maladie incurable. Il faut tourner mes rêves d'un autre côté. Et moi, qui craignais tant de les gêner ! Je ne verrai pas mes petits-enfants. Allons ! pas d'attendrissement, il me reste une dernière leçon à donner à mon fils; je lui ai appris à vivre : je lui apprendrai à mourir.