LES PÈRES ET T. ES ENFANTS
la beauté d'une femme! Pendant douze ans, presque un dieu; puis, au bout de douze ans, moins qu'un homme, un vieil instrument brisé!
Je me rendis à ce spectacle avec une sorte d'inquiétude fiévreuse. Je devinais, ce semble, que j'allais y voir, condensées en une heure, résumées en une seule représentation, toutes les amertumes de la vieillesse des artistes, et les passions contradictoires de la foule.
Quand le virtuose parut, un tonnerre d'applaudissements salua son entrée. Les hommes rassemblés ont des délicatesses , des générosités qui laissent bien loin derrière elles les plus purs sentiments des âmes solitaires. Tout dans cette foule étaitàlafois reconnaissance, enthousiasme et pitié. EUeavait le désir, lebesoin de payer l'artiste en une seconde, desannéesde plaisir qu'elle lui avait dues. On devine sans peine l'émotion du chanteur.
Un court récitatif qui précédait son air, lui permit de se remettre, et quand il commença, il était maître de lui. Les premiers sons de cette voix, naguère encore tant aimée, étaient attendus avec anxiété ; ce ne fut que douce surprise et plaisir. Un long repos avait rendu à son organe une fraf-
clieur nouvelle, et électrisé, par la sympathie qui l'accueillait, l'artiste se retrouva presque tout entier; son succès fut un triomphe ; on semblait le remercier de renaître. Le second morceau lui fut moins favorable, mais on s'y attendait; il n'avait jamais brillé dans ce passage, et le duo qui suivait, allait lui permettre de prendre sa revanche; il ne la prit qu'à demi, et peu à peu la fatigue commença à se faire sentir. Un voile s'étendit peu à peu sur la voix ; elle devint plus terne, plus sourde; et le premier acte s'acheva dans un silence glacé.
Pendant l'entr'acte, j'observai et j'écoutai; les physionomies étaient plutôt attristées que mécontentes ; seulement çà et là, à l'écart, on entendait quelque écho du refrain ordinaire de l'envie satisfaite : nous Vavions bien dit.
Le second acte commença, et avec lui un spectacle navrant. Tout ce que l'artiste avait reconquis de jeunesse en trois ans de repos, il l'avait perdu en une heure ; il semblait vieillir de minute en minute !
Si cruel que soit l'affaissement intellectuel du poète, au moins, est-ce un affaissement solitaire,
et qui n'a que lui pour témoin. Mais' tomber en décadence aux yeux de deux mille spectateurs 1 Mais ne pouvoir pas même s'arracher à ce supplice! Être condamné par son devoir à rester cloué sur cette scène comme à un pilori ! Être forcé de lutter, non-seulement contre la foule et son dédain, mais contre soi-même, contre cet organe délicat que le moindre effort déchire et altère ! Le malheureux faisait pitié! La sueur ruisselait sur son visage, les muscles de son cou se tendaient comme des cordes ; l'angoisse et le désespoir se peignaient sur sa figure. Mais ce qui me navrait plus encore, c'étaient les visages de ceux qui l'écoutaientl Plus de pitié; plus d'intérêt; l'irritation ou une joie amère I L'homme est féroce dans ses plaisirs ! Ces yeux qui, il y a une heure, s'éclairaient d'enthousiasme ou de sympathie, le regardaient maintenant comme on regarde un ennemi. Les plus bienveillants quittaient la salle ; ceux qui restaient ne ménageaient ni les gestes d'impatience, ni les sourds mécontentements, et le second acte terminé, on entendit éclater de toutes parts, au milieu de quelques rares paroles de compassion, ces implacables et ordinaires ré-
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criminations de la foule contre les vanités entêtées qui ne veulent pas tenir compte du temps, contre les décrépitudes aveugles qui ont la rage dé s'étaler au grand jour, et de s'imposer aux autres; aucun terme du vocabulaire du mépris ne lui fut épargné.
J'écoutais tout avec un serrement de cœur, et tout bas ma conscience me disait : Entends-tu ? entends-tu?
Je n'avais pourtant encore rien vu, ni rien entendu.
Le troisième acte s'ouvrit par un duo entre lui et l'héroïne ; l'héroïne, c'était sa fille. Elle chantait avec lui pour la première fois, et leurs deux noms réunis sur l'affiche, avaient été un des plus vifs attraits de cette représentation. Leurs deux personnes réunies sur lia scène, en firent un affreux spectacle. Était-ce cette réunion même qui le troublait ? Était-ce la crainte de ne pas réussir auprès d'elle, ou dé l'entraîner elle-même dans sa défaite qui lui enlevait un reste de moyens? Je ne sais, mais il perdit toute possession de son art, toute possession de lui-même. Des murmures commençaient à se faire entendre ; la pitié, la reconnais-
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sance essayaient encore de les réprimer; mais l'orage grondait.... Tout à coup, à la fin du morceau, le malheureux laisse échapper un de ces sons qui semblent déchirer l'air lui-même! Il y a des organisations nerveuses et délicatçs qu'une fausse note met hors d'elles-mêmes ! Exaspéré, un jeune homme, mon voisin de stalle, tire une petite clef, et il s'apprêtait à se venger par une de ces insultes dont Nourrit est mort, quand un vieillard, placé dans une loge au rez-de-chaussée, se pencha vivement au-dessus de l'orchestre, et arrêtant le bras du jeune homme, lui dit à demi-voix : « Oh ! monsieur, ayez pitié ! Il chante avec sa fille ! » Ce mot me fit venir les larmes aux yeux! Pour la première fois, m'apparaissait l'atroce et nouvelle torture de ce malheureux, humilié à la fois comme artiste et comme père, humilié à côté de son enfant. Heureusement le duo était fini; et dans le reste de l'ouvrage, le rôle de la fille prenait la première place. Elle nous donna alors, elle, le plus émouvant, le plus délicieux des spectacles. Elle redoublait d'ardeur pour protéger, pour abriter son père sous son propre succès !... Dans les moments où ils étaient réunis, elle avait du talent
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])Our elle et pour lui ! C'était un indescriptible mélange d'émotion filiale et d'émotion artistique! Elle Jetait parfois au public des regards qui étaient touchants comme une prière ; et la représentation s'acheva au bruit des applaudissements où se mêlait çà et là, au nom de la fille, le nom du père.
Le spectacle lini, je montai sur la scène, et je me dirigeai vers la loge de l'artiste. J'avais comme un besoin maladif d'épuiser jusqu'à la lie cette terrible leçon. J'entrai ; la loge était déjà pleine. Assis sur un divan, la tête baissée, il demeurait immobile, sans songer à se débarrasser de son costume de théâtre; sa fille lui tenait la main, et l'embrassait de temps en temps avec effusion ; il ne semblait pas lavoir. Les courtisans, qui abondent toujours autour des reines d'Opéra, essayaient en vain de lui parler de leur enthousiasme ; elle les décourageait par son indifférence ou les arrêtait par ses regards ; sa délicatesse lui faisait sentir que chaque parole qui s'adressait à elle comme un éloge, retombait sur son père comme une satire.
On voyait sur la figure de cet homme, habitué à représenter toutes les passions humaines, la trace de ces deux heures de tortures; l'humiliation