Les périls de l'heure présente
(• milieu de toutes nos divisions, il est un point sur lequel nous sommes tous d'accord. La France passe aujourd'hui par la crise la plus grave qu'elle ait traversée depuis la guerre et la Commune. D'où vient cette crise où se sont brisées, en quelques mois, tant de vieilles amitiés, et où les passions des partis et les haines de sectes ont pris une virulence nouvelle'? Elle provient, faut-il le rappeler, de l'Affaire qui a si lamentablement divisé le pays. Elle vient, surtout, de ce que, au lieu de rester pour tous une douloureuse affaire judiciaire, l'angoissant procès est tombé aux mains des partis qui l'ont exploité en sens inverse, au profit de leurs intérêts et de leurs passions. Si la France en a tant souflert, si elle en reste profondément divisée, c'est qu'ils étaient en trop petit nombre, les combattants qui, dans celte confuse mêlée, luttaient uniquement pour ce qu'ils croyaient la vérité et la justice, se faisant scrupule de ne rien tlesser de respectable, n'ayant en vue que le triomphe de l'innocent ou le châtiment du crime. Parmi les meneurs et les politiciens, combien n'ont vu, dans le procès de Rennes, qu'une querelle de partis, oiiil^ fallait à tout prix triompher d'adversaires détestés'.' C'est ainsi que l'Affaire a été si vite élargie et envenimée par l'esprit de faction qui s'était jeté sur elle comme sur une proie qu'il ne voulait pas lâcher. Riche proie en effet, où tout ce que devrait respecter la France a fini par passer; armée, magistratralure, clergé. Parlement, ministres et président de la République, hommes et institutions, tout était dévoré à belles dents par les passions furieuses. Antisémites et nationalistes, d'un côté, socialistes et anticlericaux.de l'autre, se sont rués sur l'Affaire, se servant des incidents du procès comme -d'armes meurtrières, les uns contre les Juifs et leurs alliés, contre «la république panamisle et maçonnique», les autres contre les jésuites et les « galonnés », contre «^ le sabre et le goupillon ». Si l'apaisement est si difficile, c'est que les factions qui ont exploité l'.Vffaire ont tout intérêt à en prolonger l'agitation. Tout autre est le sentiment des hommes qui, au-dessus des passions de partis et des haines de sectes, placent les intérêts permanents de la France. S'ils ont pu être divisés sur l'Affaire, leur patriotisme n'a cessé de réprouver les violences qu'elle provoquait et de rappeler les Français à l'union dans l'amour de la commune patrie.
Ce n'est pas leur faute si le vont de haine qui a soufflé sur la France a creusé, plus que jamais, les divisions entre Français. Comme aux plus tristes époques de notre histoire, on réclame des proscriptions; ce sont des catégories entières de Français que Ton veut mettre hors la loi, sous prétexte de salut public. De droite ou de gauche, on entend des adversaires se contester réciproquement le titre de Français, comme si, dans cette France, à population stagnante, les Français étaient trop nombreux. La haine semble devenue l'âme de la politique et le lien des partis ; elle prête à nos luttes et à nos polémiques une àpreté nouvelle. A bas ceux-ci, à bas ceux-là 1 semble devenu le cri de ralliement des foules; alors même que l'on pousse des vivat, l'accent qu'on y met en fait une menace pour ses adversaires. Haines de races, haines confessionnelles, haines politiques, haines "de classes, on voit surgir, de tous côtés, des « anti » qui rivalisent d'exclusivisme et d'injustice, de fureurs aveugles et de colère? ineptes : antisémitisme, antiprolestantisme, anticléricalisme, antiparlementarisme, antirailitarisme, anticapitalisme, comme si le patriotisme, comme si la religion et la raison elle-même consistaient à maudire et à proscrire. L'esprit de secte et l'esprit de faction sont partout et vicient tout. Jamais, peut-être, depuis la Révolution, l'esprit de liberté, disons plus, l'esprit de tolérance, n'a été plus bas. Le mot même de liberté qui, autrefois, faisait battre les jeunes cœurs, ne trouve guère d'écho et est bafoué des foules. On a trop menti en son nom. Le libéral, le vrai, celui qui veut la liberté pour tous, semble une espèce en voie d'extinction. Une seule liberté paraît toujours chère aux meneurs de l'opinion, la liberté de l'injure et de la calomnie. Quant aux autres, on dirait qu'on en a perdu le goût et l'in- Tèlligence. Le sens même de la liberté politique s'est oblitéré ; pour lasauver, nombre de ses prétendus défenseurs veulent supprimer la liberté religieuse, la liberté d'enseignement, la liberté d'association, comme si toutes les libertés n'étaient pas solidaires, ou comme si la liberté politique ne devait pas être la garantie des autres et la gardienne de tous les droits.
On a dit que l'Affaire avait désagrégé les partis, renversé les anciens cadres, comme un vent violent qui brise tout sur son passage. Elle l'eût fait, elle eût emporté les anciennes barrières et brisé les cloisons des vieux partis que, en nous libérant de la servitude de préjugés et de rancunes souvent surannées, en faisant le champ libre pour des groupements nouveaux, elle eût rendu service à la France. Mais, l'a-t-elle fait, elle n'a émancipé de la tyrannie des partis et de la superstition des étiquettes que le petit nombre des Français qui pensent par eux-mêmes. Les autres, le grand nombre, elle les a laissés, plus que jamais, asservis au joug et aux préventions de l'esprit de parti ; elle a seulement parfois changé les étiquettes et les cocardes. Loin d'arracher ou d'abaisser partout les barrières de partis, elle les a souvent relevées. Elle a donné, dans chaque groupe, l'ascendant aux violents, parce qu'elle a partout réveillé les préjugés, attisé
les passions, envenimé les antipathies, si bien que, plus que jamais, notre démocratie et la France, avec elle, semblent entraînées, par une force fatale, vers les doctrines ou les partis extrêmes.
Autre phénomène également digne de remarque : les partis proprement politiques, ayant un programme défini, perdent partout du terrain/, jusque dans les assemblées politiques et jusque dans le Parlement. Qu'est-ce donc du pays et des masses électorales? Aux partis politiques, nettement délimités, ayant une foi commune et un programme précis, tendent à se substituer, sous l'empire des passions soulevées autour de l'Affaire, des tendances confuses et des groupements au< aspirations vagues qui débordent, de tous cOités, l'arène légale de la politique. C'est, à la surface agitée du pays, comme des courants et des contre-courants violents qui menacent de tout entrainer avec eux, et qui, en se rencontrant et se heurtant, font comme des remous en tous sens. De ces courants parallèles ou opposés, on peut distinguer quatre principaux ([ui se mêlent sans se confondre en deux fleuves contraires : l'antisémitisme et le nationalisme, d'un côté, l'anticléricalisme et le socialisme, de l'autre.
Si différents qu'ils soient par leurs tendances ou par leurs inspirations, et quelque droit qu'ils aient de ne pas nous laisser les confondre ensemble, antisémitisme et nationalisme, anticléricalisme et socialisme se ressemblent par leurs procédés de propagande, par les emportements de leurs polémiques, par leur peu de soucis de la liberté et leur propension à proscrire leurs adversaires, par leurs appels à la force et à la violence. Ils ont, presque également, quoique en sens inverse, exploité l'Afl'aire et, en ayant vécu durant des mois, y ayant puisé leur force, ils cherchent à en perpétuer l'agitation. Ils se plaisent à entretenir l'exaltation des foules, et dans leurs revendications ou leurs excitations quotidiennes, ils font appel aux antipathies et aux préjugés du peuple, dénonçant leurs adversaires comme des scélérats, ennemis de la France et capables de tous les crimes. Ils tendent, presque également, à ériger leurs doctrines en dogmes, et leurs griefs en articles de foi; et comme ils constituent pour leurs adeptes une sorte de religion, ils ont la foi ardente, le zèle brûlant d'une Eglise et, trop souvent aussi, l'intolérance et le fanatisme d'une secte. Ils lancent bruyamment l'interdit autour d'eux, jetant l'anathème sur tout ce qui leur résiste, allant parfois jusqu'à excommunier les tièdes et les indifférents, répétant, chacun à leur façon : Hors de nous, pas de salut ! Chacun d'eux s'arroge, en effet, la mission de sauver la France et, pour la sauver, professe que tout est permis, lois d'exception et tyrannie légale, émeutes de la rue ou coups de force de l'armée.
Les partis les plus opposés semblent accepter, également, la périr leuse doctrine du salut public. Chacun d'eux se dit en mesure d'assurer le salut du pays, brusquement, à l'aide d'une sorte d'opération miraculeuse : révision, révolution ou coup d'Etat, qui, d'un seul coup, doit brusquement rendre à la France la force avec la santé. Comme
Irop de nos médecins d'aujourd'hui, on nous vante, de tous côtés, la méthode chirurgicale. Cette Franco malade, lasse de luttes énervâmes, au lieu de lui accorder le repos dont elle a tant besoin, on prétend la traiter par le fer et par le feu, l'amputer de membres qu'on dit pourris ou gangrenés, la débarrasser de kystes parasites qu'on croit découvrir en elle. Par malheur, ou mieux par bonheur pour elle, on ne s'entend pas sur les membres gangrenés qu'il faut retrancher, sur les tumeurs cancéreuses qu'on veut extirper; pour les uns, c'est le juif ou le protestant ; pour les autres, c'est le jésuite ou les congrégations; pour ceux-là, ce sont les étrangers de l'intérieur et pour ceux-ci, c'est le bourgeois capitaliste ou c'est l'officier, c'est l'armée. N'importe, il y a, pour beaucoup d'entre nous, des Français à proscrire, des catégories entières de compatriotes à mettre hors la loi ; telle est, aux yeux de trop de nos contemporains, la tâche urgente. .\imez-vous et supportez-vous les uns les autres, disait autrefois le patriote, comme le chrétien. Haïssez-vous et supprimez-vous les uns les autres, semble aujourd'hui la maxime de trop de nos compatriotes. Aussi peut-on dire que la France est en état de guerre civile morale ; la seule, heureusement, que puisse tolérer, la douceur ou la mollesse de nos mœurs.