I. — L'Antisémitisme
De tous les phénomènes politiques de ces dernières années, l'un des plus attristants est la diffusion de l'antisémitisme. Nous ne sommes pas, on le sait, de ceux qui en ont été surpris. Nous en avons signalé, de longue date, les causes et les progrès. Quelques bonnes âmes s'étonnaient naguère de l'importance que nous semblions donner à l'intrusion en France de ce produit d'origine teutonique. Les faits n'ont que trop montré la clairvoyance de nos inquiétudes. Sous le couvert d'un nationalisme équivoque, l'antisémitisme tend à devenir un des facteurs de la politique. C'est lui naturellement qui a le plus bénéficié de l'Affaire. Il en avait fait sa chose; il l'avait prise à son compte, dès le début, n'y voyant qu'un instrument d'agitation et de division, sans songer au mal qu'en pourrait ressentir le pays. 11 en a tiré tout ce que la haine et la sophistiqiie en pouvaient faire sortir, s'ingéniant, dès le premier jour, à l'envenimer et à l'élargir, jusqu'à faire du procès d'un homme le procès de toute une race, sauf à s'indigner quand d'autres se permettaient, contre l'état-major et contre l'armée, les mêmes généralisations illégitimes. 'Si la France en demeure lamentablement ébranlée, l'antisémitisme en a été ainsi le premier coupable. Sur les violences et les excès de sa polémique, sur son obstination à imputer les fautes ou les crimes des individus à tous leurs coreligionnaires, sur sa prétention d'identifier la haine du juif avec l'amour de l'armée, sur son acharnement à passionner des débats et à exalter des haines
que le patriotisme eût conseillé de calmer, retombe, pour beaucoup, la responsabilité de la crise que traverse le pays.
Grâce à lAffaire, ranlisémitisme est devenu une puissance, et, comme toutes tes'puissances, il trouve des courtisans. Les hommes et les partis qui se disputent le pouvoir n'ont pas honte de lui tendre la main. Comment les ambitieux n'iraient-ils pas à lui, alors qu'en lui souriant ils se font applaudir à la fois des salons et de la rue? Si l'on n'ose toujours prendre ouvertement ses couleurs, on emprunte volontiers son jargon ; on s'approprie sa spécieuse formule, « la France aux Français ». On ne craint pas de se réclamer de ses vagues thèses sociales, de son ethnologie conventionnelle, de sa courte philosophie de l'histoire sur les luttes de races. Car, on le sait, l'antisémitisme a sa philosophie et ses théories scientifiques. A cet égard, il est bien moderne, ce rejeton du moyen âge: il sacrifie aux dieux et aux idoles du siècle. Les retentissantes théories sur les races, sur la lutte pour l'existence, sur la concurrence vitale dont notre époque a tant abusé, l'antisémitisme se les est appropriées. S'il n'en est pas sorti, il s'en est nourri. Elles ont été pour beaucoup dans sa fortune. Delà même ce nom pédantesque d'antisémitisme importé, avec la chose elle-même, delà pédante .\llemagne. Un nom d'aspect savant est une chose précieuse, en ce temps de religion ou de superstition scientifique. L'antisémitisme, à l'en croire reposait tout entier sur la séculaire opposition des races sémitique et aryenne que Renan ] avait, en sa jeunesse, érigée imprudemment en une sorte de loi de l'histoire. Cette théorie, abandonnée de Renan lui-même en sa maturité, a beau être démodée partout, elle reste un dogme, pour nos antisémistes, heureux de couvrir leuis haines du manteau de la science. Pour eux, l'histoire du monde n'est que le duel de l'.^ryen loyal et du vil Sémite, si bien que le procès de Rennes serait l'épilogue de Zama et de Poitiers. Mais qui, en dehors des sin^ples d'esprit, peut encore se per.suader qu'en criant: .\ bas les juifs ! il est le continuateur de Scipion et de Charles Martel ? Les docteurs de l'antisémitisme eu>w-mémfs, depuis qu'ils ont fait de l'.Vlgérie leur terre d'élection, ont du laisser leur théorie favorite à Marseille. En passant la Méditerranée, l'antisémite, au contact des Arabes et de l'Islam, doit dépouiller son prétentieux déguisement scientifique, pour redevenir un vulgaire anti-juif.
Veut-on le rattacher aux modernes théories de la Science, l'antisémitisme est en grande partie un cas d'atavisme ou une «survivance». C'est, comme on dit en Allemagne d'où il nous est revenu, la Judenhetze du moyen âge, ou ce qui revient au même, c'est un de ces « morts qui parlent » qu'on nous décrivait naguère en si beau langage, un de ces morts que l'on croyait enterrés à jamais et qui crient, qui gesticulent, qui se trémoussent en nous et autour de nous. C'est un revenant, et combien en voyons-nous s'agiter, s'injurianl et se menaçant les uns les autres, dans notre pauvre France troublée, de ces revenants du passé ! L'antisémitisme, assurément, n'est
pas le seul ; bien d'autres, h commencer par le jacobinisme et par l'anticléricalisme, ne sont guère, eux ausssi, que des morts mal enterrés, des spectres échappés des cimetières de l'histoire, qui se -^ dressent devant nous et rôdent parmi nous, avec leurs passions mal éteintes et leurs haines surannées. Et si l'Afl'aire nous a profondément secoués, c'est qu'elle a réveillé, au fond des Français, tant de morts assoupis qui, ranimés par elle, se sont mis à batailler ensemble, avec les fureurs elles rancunes anciennes, comme au temps de la Terreur ou comme au temps de la Ligue. Tel qui se figurait sétre fait une opinion sur le procès de Rennes n'était guère que l'écho inconscient des préjugés ataviques. Et ce qui est vrai de l'Affaire ne l'est pas d'elle seulement ; que de fois, dans nos disputes confuses, il nous faut nous scruter et nous tâter nous-mêmes pour nous assurer que nous sommes bien vivants, et qu'en nous injuriant et en nous combattant les uns les autres, nous sommes autre chose que les porte-voix des morts et des champions héréditaires des vieilles luttes ances- Irales.
Mais pour être de ces survivances du passé dont notre politique contemporaine est encore encombrée, l'antisémitisme n'en est pas moins alimenté par des passions bien vivantes et des haines vivaces, des passions qui sont de tous les temps et de notre âge démocratique peut-être plus que de tout autre.TPour être juste envers lui, c'est une étrange et trouble mixture que l'antisémitisme contemporain. On y trouve de tout, des sentiments élevés et des inspirations nobles, avec (j des instincts vils et des passions brutales, des générosités dévoyées, ' à côté des bas appétits déchaînés; et c'est à ce mélange hétérogène de bien et de mal, d'idéalisme égaré et de matérialisme pratique, de naïves protestations contre le culte de Mammon et de convoitises inavouées vers la richesse, de révoltes indignées contre la prépotence de l'argent et de rancunes intéressées ou de jalousies envieuses, que l'antisémitisme doit sa popularité et sa diffusion; car, par là, il a une double prise sur les âmes simples, les prenant à la fois par en haut et par en bas, comme par les deux extrémités de la nature humaine, si bien que nobles ou vulgaires, nos contemporains ont peine à s'en défendre. Comme si l'on avait le droit de faire du juif le seul auteur et le seul bénéficiaire de tous nos maux, il y entre en même temps du dégoût des vilenies du jour^des révoltes de la conscience contre les fortunes trop rapides, contre la corruption des politiciens, contre l'étalage d'un luxe provocant, et aussi des ressentiments de concurrents évincés ou d'honuues d'affaires malheureux contre des rivaux plus habiles ou plus heureux; des jalousies de propriétaires fonciers et de châtelains dont les revenus tarissent contre le banquier et l'homme débourse, dont les mobiles capitaux semblent toujours grossir; des rancunes aristocratiques contre les fortunes et les influences nouvelles, et des rancunes provinciales et rurales contre les parvenus des grandes villes et les nouveaux venus de l'étranger; sans compter la jalouse malveillance du petit bouti-
— figuier et du petit bourgeois en face des grands magasins, de la haute bourgeoisie et des gros capitalistes; si bien qu'on peut dire que c'est le faisceau de toutes les rancunes et de toutes les jalousies, exaspérées encore par la terreur des influences occultes et des puissances ténébreuses, haute banque et syndicats cosmopolites, vagues spectres dont l'ignorante naïveté des foules croit sentir partout la main invisible. Faisceau des jalousies et faisceau, également, les préjugés, — préjugés ataviques, préjugés religieux, préjugés de race, préjuges économiques, préjugés de classes, préjugés mondains aussi; car, de tous les ingrédients qui entrent dans la composition de cette drogue malsaine, le snobisme est, chez nous, un des plus fréquents, et l'on sait quelle est, dans notre république, la puissance du snobisme. Elle s'est manifestée aussi dans l'Affaire, dictant l'opinion des hommes et encore plus celle des femmes, selon les milieux et les cercles. Or, rantisémilisme est bien porté dans nombre de salons; c'est leur façon, à eux aussi, de protester contre les insolences d'un luxe qu'ils ne peuvent tous égaler, contre l'arrogante intrusion des parvenus, contre la prépondérance des hommes d'argent, voire contre les iniquités du << capitalisme » et contre le parasitisme social.
Car les déclamations de l'antisémitisme contre la finance et le capital l'amènent à un vague anticapitalisme, partant à une sorte de socialisme ingénu, inconscient et inconséquent, le socialisme, osgfâP)é dire, de ceux qui ne voient pas où leurs idées les mènent. A cet égard, l'antisémitisme se rencontre avec le socialisme; ce sont comme deux frères ennemis qui ont grandi côte à côte dans deux milieux différents. Au point de vue économique, en effet, l'antisémitisme n'est guère que le socialisme des salons, le socialisme du clubman et du hobereau, le socialisme mondain de tous ceux dont les rentes sont inférieures aux appétits ou aux ambitions ; le socialisme bourgeois de tous les vaincus de la vie et de tous les mécontents de la fortune. Socialisme, celui-là. sans vain déguisement scientifique, comme sans trompeuse parure d'idéal et sans auréole de fraternité ; socialisme, qui a sur l'autre l'avantage de ne s'attaquer qu'à un groupe défini, taxé d'étranger, de sorte qu'en hurlant avec les antisémites, contreles crimes des accapareurs ou les abus du capitalisme, le bourgeois de Paris ou le gentilhomme de province ne risquent pas de tirer sur eux-mêmes et d'être les premières victimes des colères soulevées par leurs déclamations. C'est là, il faut le dire, une des causes de la diffusion de l'antisémitisme. A tous les mécontents et à tous ceux qui prétendent rejeter sur autrui la responsabilité de leurs déceptions ou de leurs souffrances, l'antisémitisme fournit un bouc émissaire, autrement commode et autrement rassurant pour notre égoïsme que le bourgeois auquel s'attaquent les socialistes. Lebour-^ geois, c'est un être vague, mal défini ; on ne sait trop où il commence ; le bourgeois, c'est vous ou moi ; s'en prendre à lui peut être dangereux pour vous. Le juif, au contraire, c'est précis, c'est limité ; cela désigne un groupe fermé, une manière de caste, tout comme pendant
la Révolution, le noble ou le prêtre. En s'altaquani au juif, en le dénonçant aux soupçons et aux fureurs de la foule, le bourgeois ne compromet pas sa sécurité, il détourne sur autrui les ressentiments des masses, tout en satisfaisant ses propres rancunes ou jalousies. L'antisémitisme est, ainsi, une façon de canaliser les haines sociales. L'erreur est de croire que, dans notre France, les passions soulevées contre la richesse et contre le capital puissent se borner à battre les guichets des banques Israélites ou les murs des hôtels juifs, et que pour se mettre à labri des tracasseries du fisc ou des violences de l'émeute, le jour où le peuple voudrait procéder à la « révision des fortunes », il suffirait, comme dans la Sainte Russie, d'arborer sur sa porte une croix ou une Sainte Vierge.
Les meneurs de l'antisémitisme ne l'ignorent point; ils ont beau s'efforcer de ranimer les vieux fanatismes, ils sentent que la France contemporaine y reste, malgré tout, rebelle. Aussi, pour se délivrer de cette tare de l'intolérance odieuse à la générosité française, prétendent-ils ne pas s'attaquer, chez le juif, à la religion, mais à la race. Ils n'ont cessé de le répéter, durant toute l'Alïaire, à l'huïreTHeme où ils attisaient les passions religieuses, sans voir que chez les juifs la race est inséparable de la religion et que s'en prendre à la race, à de lointaines et douteuses origines, est d'une haine antichrétienne et d'une intolérance plus profonde ; car, de religion, on peut changer, de race, non. Mais soit, c'est au sang de Jacob, non à la loi de Moïse que nous devons fermer l'état-major, la magistrature, l'administration, l'Université, toutes les professions réputées nobles; mais ce sang des patriarches, mais cette race sémite, à quel signe, à quel stigmate la reconnaitrons-nous? Sera-ce, comme le nègre, à la couleur de sa peau? ou bien serait-ce à la courbe de son nez? Ses ennemis ont beau dire, le seul signe du juif est sa religion; c'est elle qui le conserve et le distingue; faire la guerre au juif, c'est faire campagne contre la Synagogue ; partant, c'est se révolter contre la liberté et l'égalité religieuses. Les lois d'exception, réclamées contre le juif, auraient, forcément, un caractère religieux, et, pour que le juif n'y put échapper à l'aide d'un baptême menteur, nos antisémites, comme leurs précurseurs d'Espagne, seraient contraints d'établir, parmi nous, à défaut d'auto-da-fé, ce que la France de l'ancien Régime n'a jamais toléré, une Inquisition.
Ils l'ont bien compris, les Français qui n'appartiennent pas au culte de la majorité, les descendants de ces huguenots autrefois persécutés et chassés, eux aussi, au nom de l'unité religieuse, autant dire de l'unité nationale, car alors, comme aujourd'hui, l'une tendait à se confondre avec l'autre. Sans avoir, plus que les catholiques, de personnelles sympathies pour les juifs, les protestants français, en tant que minorité religieuse, se sont sentis menacés par l'intolérance antisémite. Et comment traiter leurs appréhensions de vaines, alors que de l'antisémitisme nous avons vu sortir l'antiprotestantisme, légitime rejeton du premier, fait de passions analogues, des mêmes
préjugés, des mêmes rancunes, des mêmes jalousies? Il se peut, — car nous voulons être juste envers tous, fût-ce envers ceux qui, vis-à-vis de leurs adversaires, font si peu de cas de la justice, — il se peut que l'antiprotestantisme, ainsi que l'antisémitisme lui-même, ait été parfois provoqué par les imprudences de quelques protestants, par leur participation aux luttes anticléricales, ou encore par i'ascendaut des protestants ou des juifs sur un gouvernement visiblement défiant des catholiques.il ne nous en coûte pas de le reconnaître, l'antiprolestautisme et l'antisémitisme n'ont été, pour nombre de catholiques, que la revanche de la politique anticatholique et des campagnes anticléricales. Car, il y a longtemps que nous l'avons constaté, l'antisémitisme et l'anticléricalisme sont, à bien des égards, le produit et comme le pendant l'un de l'autre. Sans l'anticléricalisme, nous n'aurions peut-être pas eu d'antisémitisme et encore moins d'antiprotestantisme. Il n'en est pas moins vrai que nous avons eu l'humiliation d'entendre glorifier publiquement la révocation de l'édit de Nantes, tout comme l'expulsion des juifs au moyen âge. Ces apologies des grands actes d'intolérance du passé, naguère timides et comme honteuses, l'Ad'aire les a rendues plus hardies et plus retentissantes. Par suite, elle a eu pour eflfet de ranimer, avec l'intolérance des uns, les appréhensions des autres; elle a rapproché, dans des craintes communes, les minorités religieuses, et comme à la guerre, on passe rapidement de la défensive à l'offensive, et que l'intolérance appelle l'intolérance, l'Airaire a, par contre-coup, réveillé les défiances anticléricales et les haines jacobines, si bien que. de droite ou de gauche, tous les fanatismes en ont été surexcités à la fois. C'est ainsi qu'à l'aide d'un procès où la religion n'avait rien à démêler, l'anlisémitisme est parvenu à couper la France en deux, par un fossé confessionnel. D'un côté, les catholiques encore croyants, ceux que leurs adversaires nomment les cléricaux, avec leurs alliés politiques ou mondains; de l'autre, les juifs, les protestants, les libres-penseurs, ceux que les antisémites appellent les judaïsants; et entre les deux, suspects aux deux camps, les chrétiens qui se font scrupule d'exiler personne de la charité chrétienne, ou les Français qui osent regarder les juifs comme des hommes ayant les mêmes droits que les autres hommes, — témérité impardonnable aux yeux de sectaires habitues à découvrir partout des achats de conscience, comme s'ils refusaient de croire au miracle de conviction désintéressée. Voilà comment, par le lent travail de l'antisémitisme, à l'aide de l'.^ffaire, la France, qui avait tant besoin de paix religieuse et de concorde intérieure, se voit rejetée, plus que jamais, sous prétexte d'unité nationale, dans les stériles conflits de races et de confessions. Abyx^us, abyssum ; l'antisémitisme a ramené, avec l'anticléricalisme, les instincts de violence et la fureur des proscriptions, si bien que, à nombre de Français, il semble que, pour rétablir la paix en France, il n'y ait qu'à désigner les victimes à proscrire et les libertés à sacrifier.
H. — Le Nationalisme.
Nous ne ferons pns au nationalisme Tinjure de le confondre avec l'antisémitisme. Ils ont beau, trop souvent, se donner la main, leur inspiration, en son principe au moins, est différente. Le nationalisme, pourlafoule de ses adhérents, est né de l'exaltation et des angoissesdu patriotisme. C'est, dirai-je, du patriotisme exaspéré, parfois du patriotisme aigri. Or, alors même qu'il aurait quelque chose de morbide, (et comment s'en étonner dans un pays malade), le patriotisme, pour nous, qui maintenons, au-dessus de tout, l'idée de patrie, demeure respectable, jusqu'en ses excès ou ses égarements. Mais, de ce qu'il procède du sentiment le plus noble, d'un sentiment que nous nous honorons de partager, il ne suit pas que le nationalisme, dans la forme qu'il tend à prendre comme parti, soit toujours rassurant pour notre patriotisme.
Nationalisme, c'est là, certes, pour un parti, un beau nom, un nom pareil à un étendard aux brillantes couleurs quiflotte au-dessus des tètes. Nationalisme, cela sonne fièrement à l'oreille ; mais, à tout prendre, cela est aussi vague que sonore, et je crains que ce vague même ne soit pas étranger à la fortune du nom et de lachose. Des monarchistes aux socialistes patriotes, quelle bigarrure présente l'armée rangée sous cette confuse bannière! Nationalisme, c'est un mot nouveau, chez nous. Français, plus ancien peut-être et moins obscur en littérature qu'en politique. Nationalisme, cela s'entend, aisément, dans un pays opprimé par un maître du dehors, comme il s'en trouve encore, à notre honte, plus d'un en Europe, en Irlande, par exemple, où les nationalistes réclament, avec le Home Rule, un Parlement à Dublin. Mais dans notre France, le mot peut-il avoir le même sens '? La France est-elle une Irlande ou une Pologne, dépouillée de son gouvernement et de son drapeau ? Est-elle un pays conquis et récL. -le-t-elle, en vain, comme l'Irlande, un Parlement national'.'' Si elle est opprimée (les partis sont souvent oppressifs), est-ce bien par desmaîtres du dehors, qui la gouvernent pour lecomptede l'étranger? A celte question, nombre de nationalistes n'hésiieut pas à répondre par l'affirmative. On a beau leur montrer le Luxembourg et le Palais Bourbon où siègent des législateurs élus de la nation, ils maintiennent que la France est tenue en esclavage, sinon par une garnison étrangères, au moins par des agents ou des complices de l'étranger, par des cosmopolites et des sans-patrie, entre lesquels figurent naturellement les Juifs. Le nationalisme se rencontre, ici, avec l'antisémitisme. A l'entendre, la France ne s'appartient pas à elle-même ; tous les pouvoirs, chez elle, ont beau procéder, directement ou indirectement,
de l'élection populaire, la France est asservie à des tyrans, ce qui ne serait peut-être pas la première fois dans son histoire: mais, ce qu'elle n'a jamais toléré, ces tyrans sont les suppôts de l'étranger. La France est, depuis des années, sous le gouvernement d'un syndicat de sans-patrie qui, pour être inscrits sur nos registres de l'état civil, n'en sont pas davantage des Français; et ce joug honteux, les Français, les vrais, ont le droit et le devoir de le briser.
Voilà, dans toute son outrance, la thèse qui s'étale, chaque matin, dans une partie de la presse française. Elle est nouvelle, chez nous : elle n'y remonte guère qu'à un petit nombre d'années ; elle n'a pris toute sa force et sa diffusion que durant r.\ffaire et grâce à l'Affaire. On en sent la portée : elle ne tend à rien moins qu'à créer des catégories entre Français, accordant aux uns, pour le refuser aux autres, ce beau nom de Français, notre patrimoine commun, imitant par cela les antisémites, et comme les antisémites, s'appliquant, sous prétexte d'unité nationale, à couper la patrie en deux, excommuniant arbitrairement de la nationalité française une partie des Français.
Une politique natiouale, comme nous en promettent les nationalistes, serait, semble-t-il, celle qui travaillerait à rétablir l'harmonie et l'union des Français, à rapprocher, dans un mémo sentiment de tolérance et de patriotisme, tous les enfanl.s d'un même pays, sans distinction d'origine, de religion, de parti.
Cette politique de réconciliation nationale, est-ce bien celle que préconisent les organes les plus bruyants du nationalisme"?
Aux paroles de paix, trop d'entre eux préfèrent des menaces de guerre; la paix nationale qu'ils nous laissent espérer, ils semblent ne l'attendre que de l'écrasement de ceux qu'ils appellent les mauvais Français. Alors que la France aurait plus que jamais besoin d'une politique d'apaisement à la Henri IV, la plupart des nationalistes s'obstinent à jeter l'anathème à leurs adversaires, les mettant en interdit comme des ennemis de la patrie. Pour trop d'entre eux, le patriotisme parait consister à dénier aux autres la qualité de Français. Ce titre de Français qui nous appartient à tous, quelles que soient nos opinions politiques ou religieuses, ils s'en attribuent le privilège et comme le monopole. A en croire les plus exaltés, les Français, les vrais seraient en minorité en France. On a entendu, à la Haute Cour, sans presque s'en étonner, un témoin nationaliste dire d'un accusé : « C'est un Français, ce qui devient très rare. »
Est-ce avec un pareil esprit d'exclusivisme que d'ingénus patriotes s'imaginent fortifier le sentiment national. Hs ne craignent pas de distinguer, sur la terre française, deux catégories d'habitants qu'ils opposent les uns aux autres : les ATais Français, les Français de France — et les autres, les faux, les pseudo-Français, les Français de l'étranger ou les étrangers de l'intérieur, opposition coupable dont le dernier mot serait la guerre civile. Quand j'entends certains discours, je pense malgré moi, à ces naïves peintures du jugement dernier où des archanges à lépée llamboyante partagent les hommes
en deux troupes, les bons et les mauvais, les brebis et les boucs, les bienheureux et les damnés. Si nous avons vu quelque chose d'analogue à d'autres époques, duranlla Révolution notamment, la France, alors, était en guerre et, dans les rangs de l'étranger, servaient des émigrés qui portaient les armes contre elle. Où voit-on, aujourd'hui, rien de pareil? Couper la France en deux, au nom du sentiment national qui en devrait être le lien, dénier à nos adversaires politiques le litre de Français pour exciter contre eux les soupçons des foules, ce n'est pas seulement envenimer les plaies faites à la France par l'esprit de parti, c'est pécher contre la patrie, en faussant la notion du patriotisme. La France avait, entre toutes les grandes puissances un privilège, celui de ne compter, chez elle, que des enfants heureux de lui appartenir. Elle n'avait ni Pologne, ni Irlande: c'était son honneur, et c'était sa force. Nous nous vantions;! bon droit d'être tous Français en France. Ce privilège, l'aurions-nous perdu, ou voudrions-nous nous en dépouiller nous-mêmes? Les partis ont la manie de s'épurer ; c'est une opération qui leur réussit rarement. Cela est autrement dangereux pour un peuple. S'épurer, c'est souvent s'affaiblir; que serait-ce, pour un pays comme la France, à population stagnante?
Une nation n'est pas une Eglise; elle n'a pas le droit d'excommunier ses membres ou de chasser de son sein les hérétiques, au nom de je ne sais quel dogme ou quelle orthodoxie. C'est pourtant là qu'en arrivent nombre de nationalistes. Ils parlent, ils jugent, ils réprouvent, ils anathématisenl dans leurs réunions, comme des Pères de l'Eglise dans un concile. Ils ont pour maxime : « hors des nôtres pas de Français ». Ils tendent à créer, parmi nous, des catégories de suspects qu'ils désignent au peuple comme les auteurs de tous ses maux, et cela sous la forme qui excite le plus les colères populaires, comme les instruments avoués, ou secrets, de l'étranger. El parmi ces traîtres à la solde de l'ennemi, ou parmi leurs complices, beaucoup n'hésilent pas à ranger les hommes au pouvoir, à commencer par le chef de l'Etal, et ils intilent le pays, chaque matin, à se délivrer de ce joug humiliant. Par quels moyens ? par tous les moyens, la plupart des nationalistes en venant à faire appel à la force, à un coup d'Etat, à l'insurrection de la rue, ou à la rébellion militaire. Contre l'étranger en effet, et contre les traîtres à sou service, tout est légitime. Comment avoir des scrupules de légalité quand il s'agit de restituer à la France l'indépendance et l'honneur?
La première chose, l'œuvre urgente, nous dit-on, est de délivrer le pays du syndicat de cosmopolites et de sans-patrie qui l'oppriment ; cela fait, on saura s'arranger entre Français. Tel semble bien le mot d'ordre, sinon le programme, du gros des nationalistes.
L'Affaire le leur a fourni, car le nationalisme doit beaucoup à l'Affaire ; s'il n'en est pas né, il s'en est nourri et il en a vécu. Les cosmopolites, les sans-patrie, je ne dirai pas, avec les sceptiques, que c'est là une race imaginaire, qui n'existe que dans les élucubrations
de cerveaux malades. Non, hélas! s'ils ne sont, en France, qu'une infime et turbulente minorité, les sans-patrie ne sont pas un mythe inventé, pour les besoins de la cause, par le nationalisme. S'ils font ses affaires, c'est, comme il arrive souvent, sans le vouloir ou sans le comprendre, par ignorance ou par fanatisme. Les sans-patrie, on m'excusera de le rappeler, nous nous sommes, personnellement, heurtés à eux, plus d'une fois, durant les cinq dernières années, dans les réunions publiques que nous avions organisées, mes amis et moi, pour la jeunesse des écoles. Là, en plein quartier latin, sans doute parce que nous avions mis le mot de patrie en tète de notre devise, nous avons souvent été obstinément interrompus par des cris de : A bas la patrie ! auxquels des oreilles françaises ne sauraient s'accoutumer (11. Ces blasphèmes contre la patrie, mêlés aux cris de : Vive l'Anarchie ! d'où provenaient-ils ? Etait-ce de la bouche de députés ou de sénateurs, d'hommes au pouvoir ou de magistrats? Non, ils provenaient de petits jeunes gens souvent imberbes qui, en outrageant ainsi ce qu'il y a de plus sacré pour les cœurs français, s'imaginaient, dans leur cynisme ingénu, faire preuve d'esprits libres et d'esprits forts. Si les nationalistes ne s'en prenaient qu'à ces insulteurs de la patrie, anarchistes ou collectivistes, nous serions avec eux, et la l-'rance entière marcherait derrière eux. Mais s'il est dans le bas-fonds de nos grandes villes, des égarés qui font profession de renier la patrie, est-il d'un patriote d'en enfler mensongèrement le nombre, de proclamer devant l'Europe que la France est entre leurs mains? De tous les cris poussés dans la rue ou dans les salles publiques, ;'i une époque où les partis vociféraient si volontiers des outrages de toute sortecontretouteschosesetcontretoutesgens, insultant sans scrupules toutes les institutions et toutes les fonctions, comme si, pour nous, le respect et le savoir vivre étaient des superstitions surannées, le cri de: A bas la patrie! le cri même de: A bas l'armée! sont encore des plus rares, de ceux qui par bonheur rencontrent le moins d'écho. De quel droit les attriliuer, gratuitement, à des hommes qui souvent ne les réprouvent pas moins que nous ? ou ce qui revient au même, de quel droit traiter de cosmopolites et de sans-patrie ceux qui se permettent d'avoir d'autres idées que nous sur le rôle de l'Etat et sur la constitution des pouvoirs publics? ou encore ceux qui ont une opinion différente de la nôtre sur un procès militaire ou sur un procès politique?
Le sentiment de la patrie, grâce à Dieu, est encore vivant dans tous les rangs, dans toutes les classes. LAfîaire elle-même nous en a montré les susceptibilités et la vigueur. Sous ce rapport, notre patriotisme peut se rassurer. Le sentiment national reste si vivace qu'il n'y a qu'à lui faire appel pour faire vibrer le pays. Le nationalisme l'a compris, et de là vient sa force. Pour rallier derrière lui une grande partie de l'opinion, il n'a eu qu'à montrer le patriotisme
il) Voyez les Conférences du '■Comité de Défense et de Progrès social» dont la reproduction sténographique a été publiée par la Réforme sociale.
mis en danger par le cosmopolitisme. Cela, certes, la plupart des nationalistes l'ont fait de bonne foi; mais il ne faudrait pas qu'en surexcitant le patriotisme contre les soi-disant cosmopolites, ils eussent l'air de s'en faire un instrument de puissance et, tranchons le mot, une réclame électorale.
Le patriotisme n'est le monopole d'aucun parti et, dès lors qu'il s'érige en parti, le nationalisme n'a pas le droit de confondre tous ses adversaires, sous le vague nom de cosmopolites.
Le reproche de cosmopolitisme, d'internationalisme, est de ceux dont les patriotes doivent user avec le plus de scrupules ; il est mal défini; il prête à l'équivoque et, comme l'accusation de former un Etat dans l'Etat, il peut souvent se retourner contre les imprudents qui s'en servent. C'est un des griefs de l'anticléricalisme, comme c'est un des griefs de l'antisémitisme. C'est un de ceux que les factions et les sectes se renvoient le plus volontiers. 11 a été lancé, tour à tour, contre les partis les plus divers, contre presque tous les groupes religieux ou politiques, contre les juifs, contre les protestants, contre les catholiques et les congrégations, contre les francsmaçons et contre les socialistes, si bien que tous les hommes dont la foi religieuse ou les espérances sociales dépassent les étroites limites de la patrie, tous ceux qui ont des coreligionnaires au dehors, en seraient plus ou moins atteints. A ce compte, la majorité des Français seraient des cosmopolites.
11 nt^ faut pas cependant que, sous prétexte de patriotisme, on prétende nous cloitrer, nous murer à l'intérieur de nos frontières mutilées, nous interdisant toute communion de croyances, d'idées ou de sentiments avec le dehors. Ce serait rétrécir l'horizon intellectuel et moral de la France, et rogner les ailes de notre génie national qui, de tout temps, a plané, au loin, sur le monde. Pour être Français, nous ne sommes pas contraints de nous excommunier nous-mêmes del'humanilé ; ce serait, au contraire, une manière d'être infidèles à l'idéal de la France. Toute religion a ses superstitions qui la déparent; et il en est de la religion dé la patrie comme de l'autre; elle prend, chez certains de ses dévots, une étroitesse d'esprit, une sorte de bigolerie plus faite pour en dégoûter que pour la faire aimer. C'est une des raisons pour lesquelles nous entendons parfois blasphémer la patrie, comme d'autres blasphèment le nom de Dieu. S'ils veulent relever le culte de la patrie, il importe que les nationalistes se mettent en garde contre de tels excès; ou bien serait-il vrai que, pour le vulgaire, il ne puisse y avoir de religion sans superstition ou sans fanatisme?
Lorqu'au lieu de planer au-dessus des luttes politiques, la religion s'abaisse à s'y mêler, elle risque fort de s'y amoindrir. Peut-être les apôtres du nationalisme oublient-ils trop ce péril, quand ils prétendent se constituer en parti. Quelle sera la politique d'un parti national, si ces deux mots, national et parti, peuvent s'accoupler? Enlend-on par politiaue nationale celle qui ferait profession de se
rattacher aux traditions de la vieille France, le nationalisme, s'il était logique, devrait être royaliste, car c'est la royauté qui a fait l'unité française. Mais ainsi ne l'entendent pas la plupart des nationalistes. Ils ne remontent pas si haut dans le passé ; s'ils se réclament parfois des traditions de la France, ils semblent peu soucieux d'en renouer la chaîne. Quelle est donc leur politiqui'? En quoi estclle spécialement française ? par où mérite-t-elle le titre de nationale '? Est-ce parce qu'ils se donnent comme les amis et les défenseurs de l'armée, identifiant l'armée et la France, comme si, dans cette patrie française qu'ils prétendent glorifier, sur ce vieux sol gaulois raviné par les révolutions, il ne restait debout qu'une chose, la caserne, et comme si toute l'âme et tout le génie de la France tenaient dans la giberne du soldat. Ce serait là une étrange façon d'entendre le patriotisme et une dangereuse manière de défendre l'armée. S'agit-il de maintenir l'armée, à sa haute place, dans la nation, de l'honorer, de la fortifier, nous sommes assurément d'accord avec les nationationalistes. Nous croyons, nous aussi, que dans l'Europe que nous a léguée Bismarck, à une époque où les forts semblent en train de se partager la planète, notre vieille France, avec sa frontière démantelée, a, plus que jamais, besoin d'une armée ; et comme nous voulons la France grande et libre, nous voulons qu'elle ait, pour rempart de son indépendance, une armée forte et respectée, mais aussi une armée discipline et respectueuse des lois. Vive l'armée! crions-nous volontiers avec les nationalistes, sans avoir toutefois la naïveté de croire tout sauvé par là. Vive l'armée ! c'est un beau cri, un cri bien français, surtout lorsqu'il est dégagé de toute arrière-pensée et qu'il part spontanément du coeur, au passage du drapeau devant lequel les têtes se découvrent. Vive l'armée! cependant, ne saurait tenir lieu de politique. Vive l'armée ! ne peut suffire à tout ; et s'il est proféré avec des sous-entendus, comme une menace contre les pouvoirs légaux ou comme une provocation à la révolte, ce beau cri est moins fait pour rassurer les patriotes que pour les inquiéter. Veut-on que l'armée soit vraiment la force et l'honneur de la France, il faut qu'elle demeure, tout entière, à sa mission sacrée. L'arracher à son devoir de sentinelle vis-à-vis de l'étranger pour la jeter, malgré elle, dans la tourmente de nos luttes intestines, c'est la compromettre et la déshonorer ; c'est trahir à la fois l'armée et la patrie. Ce seraitlà, dans une république, un crime national qui, sous prétexte de relever la France, la précipiterait, définitivement, dans une décadence mortelle ; car faire, de l'armée française, une armée hispano-américaine, ce serait faire, de la République française, une République espagnole. Si la France doit demeurer en république, encore faut-il que la légalité y soit respectée, car une république de coups d'Etat et de coups de force, c'est le gouvernement des pays en dissolution. Par bonheur pour la France, l'armée a une plus nette conscience de son honneur et de ses devoirs que nombre de ses bruyants panégynistes. L'armée, elle-même, est sourde aux incitations des téméraires
qui l'exhorlenl à sortir de sa glorieuse mission. Après l'appel à l'armée, il reste aux nationalistes l'appel à la rue et l'appel au peuple. C'est de ce côté que se tournent les plus ardents du parti. L'appel au peuple devient la consigne de ceux d'entre eux qui se piquent d'avoir un programme, ce qui, on le sait, n'est pas le grand nombre ; la plupart se contentent de vagues et incohérentes déclamations contre leurs adversaires, si bien que le nationalisme, puissant comme parti d'opposition, risquerait fort de rester impuissant, comme parti de gouvernement. A-t-il, vraiment, une politique, il se présente comme une protestation contre la République parlementaire. S'il ne s'en prenait qu'aux abus qui ont discrédité, chez nous, le parlementarisme; s'il se donnait pour mission d'établir un plus juste équilibre des pouvoirs, de faire rentrer les députés dans leur rôle naturel, de limiter, en matière financière, leur droit d'initiative, de fortifier l'autorité morale sinon les droits légaux du pouvoir exécutif, la plupart des libéraux applaudiraient aux efforts du nationalisme. Voilà déjà des années que nous répétons que la France a un impérieux besoin de réformes, mais nombre de nationalistes ne veulent pas se contenter de réformes. Ils se déclarent pour la méthode de la table rase, c'està-dire pour la vieille méthode révolutionnaire. Il leur faut, à tout le moins, une revision constitutionnelle profonde, avec l'instrument des grandes révolutions cher à la tradition française, avec une Constituante. Peu leur importe de donner la main, par là, aux radicaux, aux révolutionnaires, à tous les ennemis de la République et de la Société. Ils réclament la revision par l'appel au peuple.
Des hommes, qui dénoncent, chaque jour, la stérile omnipotence et les usurpations des députés que nous envoie le suffrage universel, mettent toutes leurs espérances dans une Constituante, dans une assemblée unique, dans une Convention toute-puissante, élue par le suffrage universel ! Ne les raillons pas trop ; ils sont hélas! les dupes d'une vieille erreur française, d'une superstition bien nationale, et à ce litre, ils ne méritent que trop le nom de nationalistes. Ils sont bien les fils de leurs pères ; comme eux, malgré les déceptions de tant de révolutions, ils restent persuadés que, pour guérir la France et pour sauver le pays, il n'y a, selon les procédés de l'abbé Siéyès, qu'à changer la machine constitutionnelle. Dans leur foi aux vieux remèdes et à l'efficacité mécanique d'une Constitution, ils ne voient point que ce qu'il faut modifier et corriger, avant tout, ce sont les hommes, les préjugés, les mœurs, chose autrement sérieuse, et autrement efficace, mais hélas! aussi, autrement malaisée qu'un coup d'Etat ou qu'une revision constitutionnelle.
Cette revision, qu'ils réclament, d'accord avec les radicaux, comment l'entendent les chefs les plus populaires des nationalistes, ceux qu'ils acclament, bruyamment, sinon comme les sauveurs au moins comme les précurseurs du sauveur à venir? Quel doit être l'objet de la nouvelle Conslitufion'? Ce doit être, nous dit-on, de rendre la République au peuple et la souveraineté au suffrage universel. Pour avoir la République du
peuple, il faut que tous les pouvoirs émanent directement du peuple. Qu'est-ce à dire? est-ce là une nouveauté dans notre histoire? ou ne vous semble-t-il pas y reconnaître la pure tradition révolutionnaire, en 'même temps que la pure tradition impériale, car toutes deux découlent du même principe? Parmi les dogmes qu'a légués à ses croyants la Révolution, il nous semblait que le plus dangereux, comme le plus spécieux, celui dont les politiques et les philosophes nous avaient montré, à l'envi, les périlleuses équivoques, c'était le dogme de la souveraineté du peuple, .\ucun n'a tenu plus de place dans le catéchisme révolutionnaire. Les coryphées du nationalisme en veulent faire, à leur tour, le fondement de leur politique et la base de leur république. Ils traitent d'usurpateurs tous les pouvoirs qui ne procèdent pas, directement, de la souveraineté populaire. Celle souveraineté, ils veulent la restaurerdans sa plénitude ; ilsle proclament du moins, affectant d'attendre d'elle le salut, comme si les choix du peuple allaientdevenirinfaillibles.il ne leur suffitpas que le suffrage universel nomme les députés, ils exigent qu'il nomme, de même, directement, les sénateurs et le président de la République. L'investiture populaire est, pour eux. comme pour les révolutionnaires, la panacée universelle. C'est un point sur lequel il nous est malaisé départager leur foi. Chose curieuse, du reste, parmi ces nationalistes, épris de ce qu'ils appellent la République du peuple, la république plébiscitaire, qui veulent faire élire le Sénat comme le chef de l'Etat parle suffrage universel, nous retrouvons, ;i côté des adversaires avérés de la République, les contempteurs traditionnels du suffrage universel, ceux qui, dans les salons, ne cessent de rejeter tous nos maux sur sa corruption, sur ses ignorances et ses préjugés. Des hommes qui n'ont pas assez de sarcasmes pour les députés élus par la voix populaire, veulent relever le Sénat et purifier l'Elysée, en remettant au peuple le choix des sénateurs et du président. Des politiques qui Se] plaignent, non toujours sans raison, de l'imprévoyante présomption des électeurs et des corrompantes intrigues des élections, prétendent livrer la France, pendant des semaines, aux troubles d'une élection présidentielle. Ainsi, seulement, disent-ils, la France possédera un pouvoir fort élevé par son origine au-dessus des partis ; et, à l'heure actuelle, nombre de patriotes ne demandent qu'une chose, un pouvoir fort, sans se préoccuper de l'usage qu'il ferait de sa force.
Les plébiscitaires trouvent, il est vrai, à l'étranger, des modèles à nous offrir, car s'ils peuvent s'en appuyer, l(>ur nationalisme ne répugne pas à prendre modèle sur l'étranger. Ils nous vantent l'exemple des États-Unis, comme si, entre une fédération telle que les Etats-Unis et un pays centralisé tel que la France, tout n'était pas différent; comme si, en Amérique même, d'autres républiques, qui passent sans cesse des conspirations à la guerre civile et de l'anarchie à la dictature, ne nous apprenaient pas oii risqueraient de nous conduire les compétitions électorales pour la présidence. Pareilles perspectives
rendent, en vérité, la république plébiscitaire peu engageante. Les nationalistes qui nous l'offrent se vantent de nous apporter une république américaine. Une république d'Amérique peut-être; mais qu'ils prennent garde que ce ne soit une république sud-américaine.
Quand ils célèbrent les bienfaits de la République plébiscitaire, la plupart, du reste, se soucient peu des Etats-Unis. Ce n'est pas un Washington qu'ils appellent de leurs vœux. Tout autre est leur idéal. Ce qu'ils rêvent, c'est chose à leurs yeux plus française, une république autoritaire, pour ne pas dire dictatoriale. Une république consulaire, avec un premier consul de rencontre, comme si on avait toujours, sous la main, un Bonaparte retour d'Egypte; une sorte d'Empire anonyme, avec une façon d'empereur sans aigle et sans couronne, tel semble l'idéal de nombre de braves gens qui croient y retrouver la vraie république nationale. Et, naturellement, ils sont encouragés, dans cette patriotique conviction, par les impérialistes qui se considèrent, déjà, comme les héritiers naturels du nationalisme, et qui espèrent bien que, tout comme en 1804 et en 1852, la république plébiscitaire se consoliderait vite eu monarchie césarienne. Si les leçons de l'histoire ne sont pas perdues pour eux, que les nationalistes prennent garde de faire le lit de l'Empire. La pièce qu'ils nous invitent à jouer, nous en connaissons le dénouement. Le césarisme, masqué ou découvert, césarisme honteux et sans honneur, tel serait, en P'rance, le dernier terme d'une pareille politique. Alors même qu'on serait aiïrauchi de tout préjugé sur la forme du gouvernement, comment ne pas se demander si, pour notre France, une pareille république peut être présentée comme un port de salut ? Militaire ou civile, une république plébiscitaire ne serait, chez nous, qu'une forme de gouvernement bâtard, réunissant les défauts de la République aux défauts de la monarchie, sans posséder les avantages d'aucune des deux. La paix intérieure qu'on semble attendre d'elle serait précaire. Je sais que, aujourd'hui, bien des Français déclarent qu'ils se contenteraient de quinze ans de tranquillité. Notre patriotisme serait plus exigeant, mais ces quinze ans même, bien téméraire qui oserait nous les assurer. Une République dictatoriale et militaire pourrait-elle se passer longtemps du sacre de la gloire ? et les lauriers dont il lui faudrait parer son front, où les irait-elle cueillir'.' Par quels charmes saurait-elle contenir les bouillonnantes ardeurs de l'orgueil national que les feuilles nationalistes surexcitent, contre tous nos voisins, à la fois.
Les inquiétudes de notre patriotisme ne nous permettent pas de le taire, plus d'une imprudence, en ce sens, a déjà été commise au nom du nationalisme. Il ne semble pas que ses méthodes de polémique ou que SCS attitudes menaçantes soient de nature à augmenter la sécurité ou la considération de la France. Il n'est pas loin le temps où nous aimions à entendre dire que tout étranger a deux patries, la sienne et la France. Le nationalisme a changé tout cela ; l' Affaire lui a fourni l'occasion de représenter la France comme l'objet de la haine
des peuples. A l'heure où nous convoquions le monde à notre Exposition universelle, était-ce bien servir la dignité ou les intérêts de la France ? Dans l'ardeur de leur passion, trop de nationalistes n'ont pas rougi de se faire, des échecs de notre politique, une arme de parti, si bien qu'ils ont mérité qu'on les traitât d'exploiteurs des humiliations nationales. Le langage de ceux qui se donnent comme leurs chefs n'est pas fait pour nous rassurer; nous le voudrions plus prudent, mais dans les affaires du dehors, tout comme dans la politique intérieure, ils taxent la prudence de pusillanimité, et certains nous pousseraient volontiers aux aventures sur terre et sur mer à la fois. Au lieu d'enseigner au peuple le tact, le sang-froid, la possession de soi-même, qui seules permettent aux nations une politique suivie et féconde, ils encouragent, trop souvent, chez lui, ce qui, tant de fois, nous a été funeste, les illusions décevantes et les manifestations vaines. On retrouve, trop fréquemment, chez eux les Loulevardiers qui mettaient naguère leur patriotisme à barrer l'entrée de l'Opéra au cygne de Lohengrin. S'ils ont préconisé l'alliance russe, ils en méconnaissaient, hier encore, le caractère pacifique, comme au temps où M. Déroulède, parcourant la Russie, se flattait de l'entraîner, à notre suite, à une guerre de revanche. Aveugles à des périls peutêtre prochains, ils ne semblent pas voir que la France ne peut s'exposer, simultanément, à la double inimitié de l'Allemagne et de l'Angleterre, et que si elle veut tenir tête à l'une dans le monde, il lui faut se concilier l'autre en Europe. Voilà, semble-t-il, assez de raisons pour qu'un ami de la liberté et de la paix se défie des plébiscitaires nationalistes. Si excellentes que soient leurs intentions, la France, entre leurs mains, ne serait pas plus en sûreté, au dehors qu'au dedans. Leur politique nous semble, à la fois, trop radicale et trop confuse dans ses visées, trop violente et trop révolutionnaire dans ses procédés, trop bigarrée et trop équivoque dans son personnel, trop brouillonne enfin, trop provocante et téméraire vis-à-vis de l'étranger, pour être l'instrument du relèvement national. A notre grand regret, il nous faut y voir un danger plutôt qu'une espérance. Il a beau prétendre fortifier la France en en refaisant l'unité, le nationalisme est plutôt, pour nous, une menace et une faiblesse. La raison en est simple; c'est que, par ses violences et par ses anathèmes, le nationalisme a menti à son nom et à son programme, à tel point que j'oserai dire que, si le patriotisme nous unit, le nationalisme nous divise.