II. — Anticléricalisme
Il est un autre parti, ou si l'on aime mieux, une autre doctrine, qui s'allie souvent au socialisme et qui, aux esprits libres, inspire encore plus de répugnance, parti tout négatif, fait de préjugés invétérés, de haines sectaires et d'autoritarisme jacobin, le tout recouvert d'un menteur vernis de libéralisme et paré d'une pédantesque défroque scientifique. On sent que nous voulons parler de l'anticléricalisme.
S'il n'avait d'autre but que de défendre, contre des prétentions surannées, la souveraineté de l'Etat et l'indépendance de la société civile, nous ne serions pas des derniers à combattre, avec lui, les adversaires attardés de la liberté politique ou de la liberté de penser. Mais à cela ne se bornent pas, aujourd'hui, chez la plupart de ses adeptes, les efforts de l'anticléricalisme. Pour la plupart d'entre eux, « clérical » est devenu synonyme de catholique ; tout homme fidèle à la vieille Eglise est un adversaire secret ou déclaré, qui doit être tenu en suspicion et qui mérite d'être écarté de toute fonction publique. Au lieu d'un instrument d'émancipation, l'anticléricalisme menace ainsi de se montrer, pour une notable portion du pays, un agent de discorde et d'oppression. Bien plus, l'anticléricalisme, chez nombre de ses fervents, , emporté, à son tour, par un zèle fanatique, en vient à s'attaquer, par delà le clergé et par delà l'Eglise, à tout vestige de l'idée chrétienne, à toute trace du sentiment religieux, à la notion même de Dieu, comme à de périlleuses et d'immorales superstitions, que l'Etat doit s'efforcer de déraciner. L'anticléricalisme finit ainsi par devenir une sorte de cléricalisme retourné, animé, lui aussi, d'un esprit de secte, intolérant des croyances d'autrui et jaloux,
à son tour, d'employer contre elles l'autorité publique et l'ascendant du pouvoir. Cet anticléricalisme sectaire, infidèle aux idées de tolérance dont il prétend se couvrir, les libéraux, demeurés respectueux de la liberté et des croyances d'autrui, sont contraints de le repousser, parce qu'au lieu d'un défenseur de la liberté de penser, force leur est de voir en lui un adversaire de la liberté religieuse.
S'il ne forme pas, à proprement parler; un parti, l'anticléricalisme est l'âme ou le principe du radicalisme. Il est le lien habituel de la concentration républicaine, lien fait d'antipathies et d'inimitiés communes, plutût que de communes convictions. Opportunistes, radicaux, socialistes communient dans la haine de la soutane et dans l'effroi de la cornette des sœurs.
Cet anticléricalisme, prétentieux et vulgaire à la fois, arme favorite des politiciens dans l'embarras, de naïfs adeptes nous le donnent comme l'émancipateur prochain de l'intelligence française et le fondateur de la liberté future, comme le seul ou le meilleur garant de l'unité nationale. Ces promesses, les faits et les actes nous ont montré ce qu'elles valent. A le voir à la besogne, l'anticléricalisme militant ne procède guère autrement que l'antisémitisme, si bien qu'on peut dire que, à bien des égards, ils ne sont que la contrepartie et comme le pendant l'un de l'autre. Tous deux ont volontiers recours aux mêmes méthodes de propagande ou de polémique, ne craignant pas de faire appel aux préjugés et aux passions des foules, ne reculant pas devant les insinuations calomnieuses et les légendes mensongères; grossissant, démesurément, la force ou la fortune d'adversaires, réels ou imaginaires; ne réclamant rien moins contre eux que la confiscation et la proscription. Avec les mêmes terreurs enfantines ou simulées, ils cherchent, l'un et l'autre, aux événements des causes occultes, signalant partout la main de spectres mystérieux, l'un voyant partout le col blanc du jésuite, comme l'autre voit partout l'or du juif, .\insi que l'antisémite, l'anticlérical prétend libérer le sol français de la domination étrangère et rétablir, parmi nous, funité morale de la nation; et tout comme l'antisémite, il commence par établir des catégories entre Français, il ne se fait pas scrupule de couper en deux la France, déchirant, de ses mains, cette unité nationale qu'il prétend resserrer. De même, l'anticléricalisme nous promet d'établir, à jamais, le règne de la liberté et, pour en préparer les fondements, il se hâte de supprimer la liberté d'enseignement et la liberté d'association. Il nous annonce la paix religieuse par la neutralité de l'Etat, et, sous prétexte d'établir la paix, il nous précipite dans les querelles confessionnelles.
Pourquoi ces contradictions entre les doctrines et les actes? C'est que, pour les plus ardents de ses adeptes, Fanticléricalisme n'est qu'un instrument de règne, à moins qu'il ne soit une façon de secte. L'anticlérical, en effet, n'est souvent qu'un clérical à rebours, dont le zèle iconoclaste prétend renverser, de leurs autels branlants. Dieu elle Christ, pour y placer la Raison et l'Humanité. En ses révoltes contre
la vieille foi, il apporte une intolérance tranchante et un prosélytisme arrogant, dogmatisant avec hauteur, comme si. du portique des temples de la Science, il parlait vraiment au nom de la Raison infaillible.
Cet anticléricalisme sectaire, comment s'étonner qu'il apporte, partout, en politique, l'esprit de secte, se rendant, trop souvent, coupable de ce qu'il reproche amèrement aux cléricaux? Il ne craint pas de mettre les intérêts de la libre-pensée, ce qu'il appelle les intérêts de la Raison et de la Science laïques, au-dessus des intérêts nationaux. Il ne lui répugne point de se faire, ;\ cet égard, le complice de nos adversaires ou de nos rivaux, pour peu qu'il ait chance de faire pièce à une soutane ou à un tricorne. Ne l'entendons-nous pas, chaque année, réclamer avec une ignorante infatuation, le retrait de notre ambassade auprès du Vatican, l'abandon de notre protectorat religieux, la dispersion des Congrégations et des Missions, la fermeture de leurs écoles et de leurs noviciats? Ne lui dites pas qu'en Orient, en Asie, en .Afrique, dans le monde entier, les missionnaires et les religieux de toute robe sont les principaux et souvent les seuls propagateurs de la langue et de l'influence françaises. En face des intérêts de la laïcisation, qu'importe li l'anticlérical le rôle de la France dans le monde? Son unique souci est le triomphe du dogme nouveau et de la politique laïque.
Cet anticléricalisme sectaire, honte des esprits vraiment libres, était en baisse, il y a quelques années; il l'honneur de la France et de la République, il paraissait vieilli, démodé, suranné. La large politique de Léon XIII semblait lui avoir enlevé ses forces, sinon sa virulence. Comment s'cst-il tout iï coup ranimé, plus menaçant que jamais? Comment l'intelligente initiative du grand pape n'a-t-elle pas produit des efïets plus abondants et plus durables? C'est, il faut bien le dire, que l'anticléricalisme s'est, lui aussi, retrempé dans l'Affaire. Il a pris prétexte des violences de quelques feuilles soi-disant religieuses et des emportements d'un antisémitisme soi-disant catholique, pour identifier le clergé avec les vilenies de l'antisémitisme et pour réclamer, contre les congrégations et contre l'Eglise, des mesures de défense nationale, analogues à celles réclamées par les antisémites contre les juifs et contre la Synagogue. C'est en vain que, dans toute la procédure de l'Affaire, il a été malaisé de surprendre l'ingérence du clergé; on a accusé les Pères d'avoir tout conduit dans l'ombre. Cela est de tradition, pour l'anticlérical. Des esprits soupçonneux, tout pleins des vieilles légendes sur « la Congrégation », ont découvert, dans les incidents de l'Affaire, le doigt invisible des jésuites. Car, il faut bien le répéter, à notre honte, l'anticlérical raisonne tout comme l'antisémite; il voit, lui aussi, partout, des influences occultes et des moteurs secrets. La différence est que l'un attribue tout au génie corrupteur d'Israël, tandis que l'autre rejette tout sur l'esprit d'intrigue et de domination de Loyola. A les en croire, le juif et le jésuite seraient les deux grands
acteurs, ou mieux les secrets protagonistes du grand drame de Thistoire. dont ils font mouvoir tous les ressorts. Ils sont, on tous cas, les deux boucs émissaires de nos contemporains ; c'est, sur leurs tètes que, avec des malédictions presque identiques, le vulgaire fait retomber toutes les hontes et tous les malheurs de la France. C'est quel'antijuif et l'antijésuite sont deux visionnaires, également atteints d'une monomanie soupçonneuse, analogue à lafolie des persécutions, qui leurfait voirpartout un ennemi secret et omnipotent, contre lequel leur délire furieux somme impérieusement la France de se mettre en garde. Et, naturellement, c'est par des mesures de proscription et par des lois d'exception que l'un et l'autre de ces hallucinés prétendent protéger le pays.
Antijuif et antijésuite, ces deux maniaques s'exaltent, réciproquement, par leurs divagations et par leurs mutuelles extravagances. C'est ainsi que l'antisémitisme a une grande part dans la recrudescence de l'anticléricalisme. On se demande, avec tristesse, comment la politique conciliatrice de Léon XIll et les avances du pape à la République n'ont pas mieux assuré la paix religieuse. La faute n'en est pas uniquement aux préjugés ou à l'intolérance de nos modernes jacobins, ou au méfiant scepticisme de nos gouvernants; la faute en est non moins aux inquiétudes et aux colères provoquées par la fanatique croisade des antisémites. L'épiscopat et le haut clergé ont eu beau s'en tenir prudemment à l'écart, on a exploité leur silence pour les en rendre solidaires, l^a prétention, presque avouée, des antisémites ou des antiprotestants, de faire, au seuil du xx- siècle, de l'unité religieuse, le signe et la condition de l'unité nationale, s'est retournée contrôles catholiques. L'unité nationale, l'unité morale de la nation, que de téméraires amis rêvaient de faire au profit de l'Eglise, ses adversaires ont prétendu la faire, contre elle, au profit de la libre pensée et des sociétés anticléricales. C'est qu'on ne remue pas, impunément, dans un pays troublé comme le nôtre, les vieux fanatismes et les haines confessionnelles. L'intolérance invite à l'intolérance et, comme nous l'avons montré dès longtemps, l'antisémitisme et l'anticléricalisme tendent à se susciter et à se renforcer, réciproquement. Ils sont, à cet égard, le produit aussi bien que le pendant l'un de l'autre. Qui sème l'antisémitisme, récolte l'anticléricalisme, et de même qui sèmera l'anticléricalisme, récoltera l'antisémitisme et lantiprotestantisme. 5i nous A'oyons reprendre avec une animosité nouvelle, la campagne ancienne contre les congrégations, contre la liberté d'association et la liberté d'enseignement, les déclamations de l'antisémitisme n'y ont guère moinsdepart que les haines sectaires et les passions des jacobins. En réclamant, chaque jour, des lois d'exception ou des mesures de proscription contre les juifs, l'antisémitisme suggérait, follement, des lois d'exception contre d'autres que les juifs. Ce qu'un peuple retient, le plus aisémeut.des lois d'exception, c'en est le principe, et ce principe se retourne vite contre ceux qui l'invoquent. Liberté d'enseignement ou liberté d'association, que
revendiquent les catholiques français ? Ils revendiquentle droit commun. Or, comment leurs justes revendications ne seraient-elle pas affaiblies, lorsque, à côté d'eux et à l'ombre même de la Croix, de prétendus catholiques ne craignent pas de refuser à autrui le bénéfice du droit commun ? Aux yeux des non catholiques, dissidents ou libre penseurs, aux yeux même de nombre d'indifférents, les retentissantes polémiques des antisémites ont discrédité les plus justes doléances des catholiques; car on est toujours malvenu de réclamer pour soi des libertés qu'on semble dénier à autrui.
Mais quand les violences des antisémites expliqueraient la recrudescence de l'anticléricalisme, irons-nous dire qu'elles la justifient'? Quand on les présenterait comme une réponse aux provocations des antisémites, les lois proposées contre les associations ou contre les écoles catholiques en seraient-elles, à nos yeux, plus libérales'? Qui ne sent que ce serait là le pire des sophismes? Est-ce donc par l'intolérance qu'on guérit l'intolérance? Et quand les libéraux reprochent aux antisémites de réclamer des lois d'exception contre la Synagogue et contre les circoncis, comment pourraient-ils pardonner aux hommes qui veulent êdicter des lois analogues contre l'Eglise et contre les élèves des jésuites? Est-ce que, pour s'en prendre à des chrétiens, voire à des religieux en froc blanc ou noir, l'intolérance serait moins coupable? ou la liberté et l'égalité des droits, que nous nous faisons un devoir de réclamer pour les minorités religieuses, jugerons-nous équitable de la refuser au clergé de la majorité? Qui ne voit que ce serait là, précisément, justifier les doléances et les accusations des antisémites, leur fournir de dangereux griefs et des armes nouvelles contre les républicains et contre la République elle-même? Parce que les antisémites veulent interdire toute fonction publique aux disciples des rabbins, est-ce une raison d'en fermer l'accès aux élèves des congrégations? Pour combattre les lois d'exception, nous ne voulons pas, quant à nous, regarder «eux qu'elles frappent. Ce que nous dénions aux antisémites, aussi bien qu'aux socialistes, le droit de faire des catégories entre Français, de créer, parmi nous, au-dessous d'une classe privilégiée, une caste de parias, par quel mépris des principes pourrions-nous le concéder aux haines anticléricales? Et ce que l'esprit de liberté ne saurait tolérer de la part de ceux qui se réclament de l'intégrité de la race française, comment le permettrait-il aux jacobins qui se couvrent de l'unité morale de la nation? car, antisémites ou anticléricaux, c'est toujours au nom de l'unité nationale que les passions sectaires ou les factions politiques prétendent couper la France en camps ennemis, et enlever à, leurs adversaires les droits de Français.
L'égalité de droits, pour tous les Français, sans distinction de confession ou d'origine, de classe ou de parti, telle est la seule règle qui puisse garantir la liberté et rendre la paix à la France. Cette vérité, il est dur d'être contraint de la rappeler à l'aube du xx" siècle. N'en
déplaise aux sectaires de droite ou de gauche, ce n'est point par des mesures do proscription ou des lois d'exception, contre telle ou telle catégorie de Français, qu'on assurera la paix du pays et l'unité de la nation. L'unité nationale, ce sont les violences des factions et l'intolérance des sectes qui la mettent en péril. L'unité nationale, ù l'époque actuelle, on ne peut la chercher ni dans l'unité de race ou d'origine, ni dans l'uniformité religieuse, ni dans le monopole de l'enseignement. Sous quelques formes qu'elles se manifestent, et de quelques sopbismes qu'elles s'appuient, de pareilles prétentions, dans un pays comme la France contemporaine, ne sont qu'un archaïsme suranné ou un périlleux anachronisme. L'unité nationale, la France moderne ne peut la trouver que dans la liberté religieuse et l'égalité devant la loi, dans le respect des droits de tous et de chacun, dans une large tolérance muluelk', qui inspire à tous les Français un égal amour pour la commune pairie. Au lieu d'un instrument de division et de haine, le patriotisme doit rester un lien de concorde et de fraternité, fait pour rapprocher tous les enfants de la France dans un même sentiment, le filial amour de fils de la même mère, qui se sentent tous également aimés d'elle et également à l'aise chez elle, qui, lui devant la même liberté et les mêmes droits, peuvent tous avoir pour elle la même tendresse et le même dévouement. Opposer à l'antisémitisme, à l'anticléricalisme, au socialisme qui prêchent la haine, voire aux excès d'un nationalisme qui nous divise, le patriotisme qui nous unit; lutter, partout, contre l'esprit de secte et l'esprit d'intolérance, contre la manie de l'exclusivisme et la fureur des proscriptions, tel me semble, à l'heure actuelle, le premier devoir des Français que n'aveuglent pas les préjugés ou la passion. Assurément, ce n'est pas le seul ; mais, c'est le plus urgent ; devant lui, toutes les autres questions et toutes les querelles politiques semblent secondaires. Travailler àla pacification religieuse, en même temps qu'à la pacification sociale, aider au rapprochement des hommes, comme au rapprochement des classes, c'est encore, aujourd'hui, lameilleure, sinon l'unique manière de sauver la liberté et d'assurer, par la solidarité nationale, l'unité et la grandeur de la France.
Pans. — Imp. A. DAVY, 52, rue Madame. — Téléphone.