I. — Le Socialisme
'il n'est pas né de l'Affaire, s'illa dépasse, singulièrement, par ses prétentions et ses aspirations, le socialisme, lui aussi, s'en est nourri et en a vécu, durant des mois. Il l'a exploitée, tout comme le nationalisme, bien qu'en sens inverse. Tandis que ce dernier se donnait pour le seul représentant de l'idée de patrie, le socialisme affectait de se dire le seul défenseur de l'idée de justice, comme si ces deux grandes choses, la Patrie et la Justice, pouvaient être séparées dans un pays tel que la France, ou comme si le patriotisme ne se refusait pas à tolérer un pareil divorce. Pas plus que l'idée de patrie, l'idée de justice n'est le monopole d'aucun parti. En vain, les socialistes s'efforcent-ils de l'accaparer, aux yeux de la jeunesse ou aux yeux des masses. Ce n'est pas que nous mettions en doute leur bonne foi ou leur amour de la justice. Socialistes ou nationalistes, nous ne voulons suspecter la sincérité de personne, fût-ce de nos adversaires. JN'ous croyons que c'est mal servir la France que de traiter de criminels ou de vendus ceux qui ne pensent pas comme nous. Ce que nous reprochons aux socialistes, ce n'est pas d'avoir sans cesse sur les lèvres le mot de justice, bien que ce mot, nous ne l'entendions pas toujours de la même façon qu'eux ; c'est de s'être faits les exploiteurs de cette idée de justice, et de s'en être attribué le monopole, comme les nationalistes ont fait de l'idée de patrie ; c'est d'avoir prétendu, eux aussi, convertir l'Affaire qui nous divisait en instrument de parti, jusqu'à se présenter, à nous, comme les seuls défenseurs de la République et du Droit. Prétention inadmissible, pour les Français qui ont encore souci de la liberté et de la prospérité de la France. Car, alors même que les socialistes se seraient montrés, ce que les faits ne nous permettent pas de leur concéder, les seuls champions du Droit et de la Justice, cela ne prouverait pas la vérité du socialisme, ni le bien fondé de ses thèses sur l'Etat, sur la famille, sur l'héritage, sur la propriété. Ces grandes questions sociales n'ont rien à démêler avec le procès de Rennes. Elles ne sauraient se trancher par des sympathies ou par des antipathies. Les socialistes ont beau se draper, devant le pays, dans le manteau de la justice, leurs doctrines n'en sont ni plus certaines ni moins dangereuses.
C'est là une vérité qu'il importe de rappeler, car beaucoup, autour de nous, semblent en train delà méconnaître. Il s'établit, au profit du socialisme, une confusion entre ses vagues aspirations vers la justice et ses théories économiques et politiques. C'est là, en grande partie, ce qui fait sa force. D'où provient, en effet, soyons juste envers lui, son
ascendant sur les masses et sur tant de nobles esprits? Est-ce, uniquement, de l'appel aux appétits, à la faim, à l'envie, à la haine? Non assurément ; sa force grandissante vient de ce que, au lieu do s'adresser toujours aux instincts vils et violents, il invoque, en même temps, avec une éloquence retentissante, les idées généreuses, les hautes aspirations, trop souvent oubliées ou raillées de notre âge matérialiste, ces idées, d'origine chrétienne, qui sont l'honneur de notre civilisation, et qui, en dépit de toutes les réclames sacrilèges, gardent toujours une prise sur les âmes jeunes, comme sur l'âme populaire, les idées de justice, de fraternité, de solidarité entre les hommes et entre les nations. Le socialisme a su se faire là de belles et nobles patronnes, et l'on comprend qu'elles valent des prosélytes à ceux qui se présentent en leur nom. C'est, en un mot, qu'à l'inverse des politiques terre à terre uniquement préoccupés des intérêts, le socialisme apporte aux peuples un idéal, si bien qu'on a pu le donner comme un signe dé la renaissance de l'idéalisme, quoique, par d'autres côtés, on y puisse retrouver le produit du matérialisme pliilosophique du siècle et du grossier positivisme des foules. C'est, en tout cas, grâce à cette invocation à l'idéal, modulée en de mélodieuses variations par d'habiles virtuoses, comme un appel d'en haut à la porte d'un nouvel Eden, que le socialisme, tel qu'un Orphée populaire à la lyre enchanteresse, suscite tant de jeunes enthousiasmes et entraine, derrière lui, tant de braves cn'urs, en dehors même des masses qui attendent de lui le pouvoir et le bien-être. Je lui pardonnerais beaucoup, quant à moi, sans, pour cela, croire davantage à ses dogmes, si ses adeptes étaient toujours fidèles à ce haut idéal ; s'ils restaient, jusque dans leurs chimères, les chevaliers de la Justice et les missionnaires de la Fraternité ; s'ils combattaient, avant tout, pour guérir l'âme et le corps du peuple de ses maladies morales ou de ses tares physiques, pour libérer sa conscience de la servitude des vices dégradants ; si, pareils aux premiers chrétiens, avec lesquels ils ne dédaignent pas de se laisser comparer, ils apportaient, vraiment, à notre monde plus vieux et peut-être aussi malade que le monde romain, un évangile de paix et d'amour.
Mais est-ce bien ce que font, en vérité, dans leurs épitres à leurs frères, ou dans la solennité de leurs conciles nationaux ou internationaux, les apôtres de cette nouvelle religion qui prétend, à son tour, transformer la face du monde ? Comme d'autres évangélistes, dont l'humanité avait béni la venue, ne sont- ils pas, eux aussi, inPidèles à leur idéal et, sous le couvert de l'amour fraternel, n'est-ce pas l'envie, la rancune et la haine qu'ils vont, d'habitude, prêchant aux foules rassemblées autour d'eux? La guerre de classes ne demeure-t-elle pas le dernier mot de leur catéchisme? Les Pères de leur Eglise ne l'ont-ils pas proclamé dans leurs derniers synodes? Pour sentir ce que fait, de la doctrine de fraternité, le dogme de la guerre de classes, il n'y a qu'à laisser les socialistes entonner en choeur leurs chants de fête. Nous les avons entendues, ces hymnes de
l'Eglise nouvelle, la Carmagnole, le Ça ira, avec les Bourgeon on les pendra ! Voilà les psaumes et les eanliques de la liturgie socialiste ; voilà comment s'exprime, à la fin de leurs agapes fraternelles, l'idéalisme humanitaire des nouveaux prophètes. Après cela, comment se scandaliser, s'il est encore de bonnes âmes qui, à ces refrains révolutionnaires, préfèrent la vieille chanson et l'antique acte de charité de la foi ancienne?
Le socialisme a la légitime ambition de devenir un grand parti, et à mesurer le nombre de ses adhérents, le zèle de ses prosélytes et l'intelligence de ses chefs, il y est déjà parvenu ; que ne se dégaget-il des grossièretés de la rue et des gamineries d'estaminet ? Le socialisme prétend se montrer un parti de gouvernement, et l'on ne peut plus le défier d'y réussir, puisque plusieurs de ses chefs sont entrés au ministère et que le groupe socialiste est, à la Chambre, le plus ferme appui du Cabinet. Dès lors, pourquoi n'abandonnet-il pas, au Palais Bourbon, les vociférations indécentes et les méthodes tapageuses des oppositions sans force numérique ou sans autorité morale, qui n'attendent rien que du vacarme ot du scandale? Le socialisme, enfin, compte aujourd'hui dans ses rangs un grand nombre « d'intellectuels » issus de la bourgeoisie; il accueille à bras ouverts tous les jeunes gens qui viennent à lui, des bancs de l'Université ou des hautes écoles; par quelle contradiction s'opiniàtrel-il à faire de la lutte de classes la pierre angulaire de son programme et de sa politique? Serait-ce que, dans tous les partis, la direction doit rester aux plus violents et que, de tous les appels aux sentiments humains, l'appel à la haine est encore le mieux compris?
La guerre de classes reste le mot d'ordre des socialistes. La transformation sociale qu'ils nous promettent, ils persistent à la chercher, non dans la conciliation des droits et dans l'union des cœurs, mais dans l'antagonisme du patron et de l'ouvrier et dans le conflit des intérêts. La Jérusalem de leurs songes, leur future cité fraternelle, ils en confient l'érection à la haine. S'ils protestent contre le militarisme, s'ils font appel à la paix entre les peuples, c'est pour enrégimenter, les uns contre les autres, les citoyens d'un même pays. Aux rivalités nationales, aux conflits de peuple à peuple, à tout le moins intermittents, ils menacent de substituer une guerre intestine, de tous les jours, entre Français. Ces fervents apôtres de l'humaine solidarité en viennent, comme les antisémites, à prêcher la division et la guerre. Comme les nationalistes, ils font, eux aussi, des catégories entre Français, suscitant l'esprit de classe, s'efTorçant de constituer ceux qu'ils appellent les travailleurs en caste fermée, excluant de leur France socialiste des milliers de Français, non plus sous prétexte de religion ou de race, mais ce qui ne vaut pas mieux, sous prétexte de classe ou de profession ; rangeant les hommes en deux camps, selon la coupe de leurs habits ou la forme de leur chapeau; réclamant, pour les travailleurs manuels, le monopole du pouvoir; écartant, sauf d'inconséquentes exceptions, comme amis ou
suppôts du bourgeois détesté, tous ceux qui n'ont pas la main calleuse, sans paraître s'apercevoir que, avec les bourgeois, ils excommunientlaplupartdes Françaisqui onlfait lagloireetlaforcede laprance.
Certes, le plus grand nombre de nos socialistes sont de bonne foi (en dehors, au moins, de ceux qui s'intitulent internationalistes), lorsqu'ils repoussent, comme une injure imméritée, le nom de sans patrie; mais s'ils demeurent des patriotes, ou s'ils se persuadent qu'ils le sont, beaucoup d'entre eux méconnaissent les conditions d'existence des nations modernes. Emportés par leur rêve ou aveuglés par les mirages de leurs chimères, ils ne voient pas que l'Europe reste un camp où les forts seuls ont le droit de vivre. Comme ils forment un parti de classe ou de caste, ils sont enclins à subordonner l'intérêt national aux intérêts de classes. Le socialisme se vante d'avoir pris, dans le cœur du peuple, la place de la religion, mais cette religion sociale qui, elle aussi, a ses fanatiques, il ne craint pas d'en mettre les dogmes ou les suspertitions au-dessus de l'idée de patrie. Par là, qu'il en ait conscience ou non, il tend à rapetisser ou à déformer le sentiment national, justifiant, à son insu, les reproches des nationalistes. Il ne se fait pas scrupule, aux fêtes démocratiques, d'élever drapeau contre drapeau, comme si, au noble étendard de la France, il préférait la rouge bannière du prolétariat international. Dans , sa hâte de s'emparer du pouvoir, au profit de ce qu'il appelle le quatrième État, il s'attaque, simultanément, à toutes les institutions qui ont fait la force de la France, comme s'il ne pouvait régner que sur des ruines.
L'armée, la force nationale organisée, l'armée demeurée, malgré tout, le rempart de notre indépendance, semble devenue l'ennemie de nos socialistes, comme si l'ère de la paix universelle s'était déjà levée sur le monde. On l'a bien vu, durant IWffaire. Si, après des hésitations dont ils n'ont pu effacer toutes les traces, le gros des socialistes s'est jeté du côté opposé à l'état-major, cela n'a point toujours été par pur amour de la vérité et de la justice. C'est qu'ils ont vu là un moyen de déconsidérer l'armée et de discréditer l'esprit militaire, imputant, audacieusement, à tous les chefs la faute de quelques-uns, appliquant, eux aussi, à l'armée, non pour la justifier, mais pour la condamner, l'inique théorie du bloc. Socialisme semble, ainsi, devenu synonyme d'antimililarisme ; et si manifeste a été la passion contre l'armée des feuilles collectivistes qu'elle a singulièrement affaibli la portée de leurs plus éloquents 'plaidoyers en faveur de la justice. Par les excès même de sa polémique, durant cette retentissante campagne, le socialisme a poussé aux excès, en sens inverse, des nationalistes. Il a été, malgré lui, un des principaux fauteurs du nationalisme, car il a révolté l'instinct national qui sent, confusément que, dans l'Europe de la Triple Alliance, la France ne saurait se passer d'une armée, et qu'il n'est pas d'armée sans discipline et sans esprit militaire.
Cette vérité, le socialisme s'obstine à la méconnaître, et quand son
principe 1 y contraindrait, nous ne saurions le lui pardonner. Certes, bien des choses nous séparent de lui ; nous ne pouvons accepter ni ses utopies, ni ses sophismes, ni ses déclamations, ni ses violences ; il ne nous est pas permis de tolérer les équivoques de sa propagande, et nous devons démasquer le double visage sous lequel il se présente tour à tour aux ouvriers et aux paysans. Nous ne saurions, surtout, lui passer d'envenimer les souffrances du peuple et d'aigrir l'àme populaire en y versant, chaque jour, les rancunes et la haine. Mais, quand il ne nous aurait pas montré son dédain des libertés individuelles et son peu de souci des droits de la conscience et de la famille; quand il ne mettrait en péril ni la propriété privée, ni la richesse publique, et qu'il ne nous menacerait pas d'un appauvrissement universel dont les petits et les humbles seraient les premières victimes; quand nous n'aurions, contre lui, ni griefs économiques, ni griefsmoraux, nous aurions toujours à défendre, contre le socialisme, les organes essentiels de la puissance française, et cela seul nous forcerait à le regarder romme un danger pour la grandeur et pour l'indépendance même de la France.