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PROLOGUE

Le château d'Imzefif était-il cequel'on peut appeler un beau château? Je ne seraisvraiment pas capable de le dire. Tout ce que je sais, c'est que c'était du moins un grand château. Sa façade, à chaque étage, s'éclairait par trente fenêtres, prenant jour sur une vaste cour d'honneur. Une longue galerie formant balcon, découpée de fines arabesques et soutenue par de sveltes colonnes, reliait ensemble deux pavillons symétriques, qui s'élevaient à chacune de ses extrémités, et faisait ainsi une sorte de promenoir aérien. Un perron àdouble rampe, orné de blanches statues, disposées symétriquement sur chacun de ses larges degrés, donnait accès dans un vestibule grandiose qui, traversant la maison, mettait en communication la cour avec les jardins.

Quoique d'une date récente, car sa construction ne devait pas remonter au delà des premières années de ce siècle, le château dlmzeff, à mi-chemin ie Moscou à Odessa, était frappé d'une décadence précoce, et, en maintes places, il menaçait déjà ruine. Le froid des rudes hivers avait désagrégé la pierre

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friable des angles, et l'intempérie des saisons mauvaises avait singulièrement dégradé ses beaux stucs de couleur, qui s'écaillaient et tombaient par larges plaques. On ne bâtit peint impunément à l'italienne sous le ciel de la Russie, et quand on emploie des matériaux délicats pour lutter contre un climat sévère, on est vaincu à l'avance. Mais les Russes, qui sont les derniers-nés de l'Europe à la civilisation moderne, se bercent volontiers d'illusions, et transportent imprudemment sur les bords de la mer Blanche les villes et les palais qu'ils feraient mieux de laisser aux rivages cléments des contrées méditerranéennes, à Nice, à N'aples et à Palerme.

Ces idées n'étaient pas sans doute celles de l'architecte du château d'Imzeff, et il n'avait pas craint de construire pour sa Russie glacée comme il eût fait pour la tiède Italie. Mais le ciel du Nord, difficile à fléchir, ne s'était pas montré sensible à cette flatterie ingénieuse, et de trop nombreux ravages attestaient qu'il avait cruellement sévi.

Ces ravages paraissaient d'autant plus grands que l'incurie des maîtres du château ne tentait rien pour les réparer. Le même abandon se faisait remarquer dans la cour d'honneur. Des herbes parasites étouffaient les fleurs des corbeilles, semées avec un désordre apparent, mais plein de grâce, sur le velours vert d'un gazon anglais, et envahissaient, de leurs végétations trop vivaces, jusqu'aux sables des larges allées, d'où la main du jardinier ne prenait nul souci de venir les chasser. Des ronces sauvages, croissant en toute liberté, disputaient l'air, l'espace et la lumière à de belles plantes exotiques, que personne ne songeait à débarrasser d'un voisinage aussi dan-

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gereux qu'importun. Une vaste serre, faisant suite au château, montrait piteusement ses châssis désemparés et ses vitres brisées, à travers lesquelles des plantes précieuses — et dédaignées — hasardaient leurs pousses téméraires.

A cent pas de la façade, une vaste pièce d'eau arrondissait mollement ses courbes flexibles, dessinées par la main d'un artiste ; mais des joncs marins, asile touffu des grenouilles coassantes, encombraient 'ses bords et interdisaient son approche, tandis qu'un vieux cygne déplumé, ennuyé d'être seul, se dirigeait avec peine à travers toutes sortes de plantes aquatiques flottant à la surface. Un inextricable réseau de fontinales et de nénufars aux larges feuilles emprisonnait dans une longue inactivité une barque qui pourrissait au fond d'une crique stagnante.

Cependant, malgré ces symptômes attristants et cette menace de ruine, le château d'Imzefî", avec sa longue galerie découpée à jour, ses balcons ouvragés et ses hautes fenêtres aux vitraux armoriés, gardait toujours je ne sais quel air d'imposante grandeur.

Tout autour de l'édifice, mais à une assez grande distance pour lui ménager de nobles perspectives, une ligne de peupliers à la feuille d'argent et un. petit bois de bouleaux, de sapins et de noirs épicéas servaient de limite à l'horizon.

Au moment où nous y introduisons le lecteur, le château dlmzeff était plongé dans une immobilité silencieuse qu'aurait pu lui envier le palais enchanté de la Belle au bois dormant. Toutes les fenêtres étaient fermées, et, ni au dedans ni au dehors, aucun bi uil ne venait révéler l'acliN ité de la vie.

Au milieu de cette solitude morne et glacée comme la mort, un éeul être humain se laissait apercevoir, et il semblait moins fait pour en adoucir l'impression sinistre que pour la rendre plus saisissante encore et plus pénible.

C'était un grand vieillard, voûté, maigre, osseux, un type aquilin énergiquement accusé.

Bien que le soleil d'avril attiédit déjà singulièrement ce que Ton appelle « le fond de l'air, » il était enveloppé dans sa pelisse de fourrure, aussi soi-' gneusement qu'au cœur même de l'hiver. Insensible à une petite brise qui, soufflant de l'est, soulevait et jetait sur son visage quelques mèches longues et rares de cheveux gris, échappées à son bonnet de martre, il était penché sur la balustrade du perron, dans laquelle on eût dit son coude incrusté. Le cou tendu en avant, son âme dans ses yeux, et ses yeux dévorant au loin la route, qui, d'un côté, venait se terminer à la grille du château, et, de l'autre, allait se perdre dans les profondeurs des bois, il eût pu lutter, pour la rigide immobihté de la pose, avec les groupes de statues qui, tout autour de lui, découpaient leurs silhouettes pâles sur l'azur du ciel.

— Dix heures et demie ! murmura-t-il d'une voix impatiente et qui trahissait une irritation sourde ; dix heures et demie! et ce facteur n'arrive pas. C'est le plus inexact des hommes ! Je le ferai casser !

A-près ce petit monologue, prononcé d'un ton sec, le comte Permoif — c'était le nom du vieillard, maître de ce château — reprit son attitude d'attente immobile. Mais bientôt son regard perçant découvrit dans la distance un point, imperceptible d'abord,

qui, peu à peu, s'approcha en grandissant. Ce point était un homme, et cet homme était le modeste fonctionnaire contre lequel, quelques instants auparavant, il avait laissé éclater sa colère. On eût dit que le pauvre diable avait, du reste, conscience de sa faute, et qu'il tenait à la réparer, car ses longues jambes arpentaient la route avec une étrange célérité.

La passion s'assujettit difficilement aux servitudes formalistes de l'étiquette. Le comte ne laissa point au valet de pied, chargé de cet office, le temps de recevoir son courrier et de le lui présenter sur le traditionnel plateau d'argent. Mais se dirigeant luimême vers l'entrée de la cour d'honneur, d'un pied que la vieillesse n'avait point encore ralenti, il rencontra le facteur juste au moment où celui-ci atteignait la grille, et il reçut deux lettres de ses mains.

— Enfin!... dit-il en arrêtant sur l'adresse de la première un regard heureux , ému, attendri, qui contrastait avec l'expression habituelle de sa physionomie, sévère et presque dure.

Et, tenant toujours cette lettre entre ses doigts, — tandis qu'il avait mis dans sa poche, sans même songer à l'ouvrir, l'autre missive, dont l'écriture lui était absolument inconnue, — il monta tout de suite à sa chambre pour la lire tranquillement, sans être troublé par rien ni dérangé par personne.

— Il y a tout juste deux mois que je n'avais reçu une seule hgne de lui! de mon fils! de mon Ivan! soupira-t-il, en refermant la porte derrière lui. Oh! comme l'on a bien raison de dire que les enfants sont des ingrats, et qu'ils ne nous aiment jamais comme nous les aimons. Les ruisseaux suivent leur

pente ; raffection fait comme eux : elle descend et ne remonte pas !

Son fils Ivan était la seule affection du vieillard, veuf depuis de longues années déjà, et qui vivait seul, sans voisins, sans amis, au fond de son château désert. Avec ce fils auprès de lui, il eût été heureux ; sa présence était désormais le seul bien qu'il souhaitât. Mais il lui était donné bien rarement d'en jouir. Ivan passait presque toute sa vie à Pétersbourg, et souvent plus d'une année s'écoulait sans qu'il revint au manoir paternel. Lié avec des jeunes gens appartenant comme lui au meilleur monde, mais plus riches que lui, et partageant avec eux cette existence de dissipation folle et de plaisirs coûteux qui eussent absorbé une fortune trois ou quatre fois plus considérable que la sienne, il était livré aux angoisses d'un perpétuel besoin d'argent, et il n'écrivait guère à son père que pour lui en demander. Ses lettres n'étaient que des lettres de change. Le comte y faisait honneur de son mieux, et il épuisait, pour permettre à cet enfant prodigue de subvenir à ses dépenses inconsidérées, les dernières ressources d'un patrimoine jadis opulent, dont il ne lui restait plus maintenant que d'insignifiants débris. Mais son affection pour ce fils était si grande, que rien ne pouvait la rebuter ; il l'eût aimé, plus ingrat et plus égoïste encore ; et, bien que ses lettres ne lui permissent point de conserver beaucoup d'illusions sur ses sentiments affectueux, il se laissait cependant prendre avec une bonne volonté naïve à l'expression banale d'une tendresse de commande; il avait beau se dire que chaque epître se soldait par une subvention nou-

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velle à sa coûteuse idole, l'amour paternel, le dernier sentiment humain auquel ce vieux cœur fût encore accessible, était si grand chez lui, qu'il en eût voulu recevoir une tous les jours. Mais il faut reconnaître qu'Tvan y mettait une certaine discrétion et qu'il n'écrivait à son père que le moins possible, et seulement dans des cas d'urgente m^cessité, quand il ne pouvait plus se passer de lui. La faim fait sortir les loups du bois.

Il y avait bientôt deux ans que le vieux comte PermofT n'avait vu son fils. Il était d'un âge où l'on n'a plus le moyen d'attendre : ces deux années lui avaient semblé longues comme des siècles; il ne pouvait plus supporter davantage l'âpre tourment de l'absence; il était à bout de force, las de souffrir, et impatient de tout retard, comme ceux dont les jours sont comptés.

Lui-même avait récemment écrit à Ivan une lettre de rappel, plus pressante encore que les autres, dans laquelle il lui parlait avec une tendresse émue de sa fin prochaine, et le suppliait de ne point le laisser mourir sans lui accorder du moins la suprême consolation de le serrer une dernière fois dans ses bras. Il reconnaissait qu'il avait épuisé dans cette lettre les dernières ressources de l'éloquence paternelle et pathétique, et que s'il n'avait pas touché le cœur de son fils, c'était à désespérer de le toucher jamais.

Et c'était la réponse à cette lettre qu'il venait de

recevoir, qu'il tenait maintenant entre ses doigts, et que, par un sentiment pénible de défiance et de crainte, il n*osait point ouvrir.

Il s'assit, ou plutôt se laissa tomber dans un fauteuil en face de sa table, et arrêta un moment ses regards sur un portrait d'Ivan, par Brunow, un des meilleurs peintres de la Russie.

Le jeune homme était à cheval, hardiment posé, en franc cavaher; grand, bien découplé, atout prendre un beau garçon, mais peu sympathique. Il y avait de l'amertume dans le sourire de sa lèvre crispée, et l'expression de ses yeux n'avait rien d'absolument rassurant. Mais le hibou n'est pas seul à trouver ses petits charmants, beaux et bien faits, et si un étranger eût pu formuler à part lui des observations assez peu bienveillantes, il était tout naturel qu'elles échappassent complètement à l'œil d'un père. Pour le comte Permoff, Ivan était un fils, qu'il aimait de toute son âme! Comment se serait-il donc avisé de trouver, dans son sourire ou dans son regard, autre chose qu'une promesse d'affection; et cependant, comme si cette promesse n'eût pas été suffisamment claire pour le rassurer, le vieillard hésitait encore à ouvrir cette lettre, dont les plis discrets contenaient pour lui la tristesse ou la joie de toute une saison.

« Mon cher et bon père, écrivait Ivan, c'est pour moi un véritable chagrin de ne pouvoir répondre à votre lettre comme je l'eusse souhaité; mais il me serait maintenant impossible de quitter Pétersbourg sans compromettre gravement mes intérêts, et sans m'exposer à perdre le fruit de mon long et coûteux

séjour ici. Je souffre beaucoup de ne pouvoir encore me rendre auprès de vous, ce que je désire tout autant que vous pouvez le désirer vous-même. Mais il y a des sacrifices qu'il faut savoir faire! J'ai reçu dernièrement des promesses presque formelles pour la place que je sollicite depuis deux ans, et qui assurerait à jamais mon avenir; il ne faut donc, sous aucun prétexte, que j'abandonne la partie au moment où va se jouer le coup décisif, et quand j'ai les atouts dans mon jeu. Une seule chose m'afflige : le retard auquel cette circonstance me condamne. Mais, n'en doutez pas, ma première heure de liberté sera pour vous , et , dès que j'aurai terminé cette affaire, aussi ennuyeuse qu'importante, j'accourrai où je voudrais être déjà... dans vos bras.

« Votre fils affectionné, « Ivan. »

« P. S. Vous savez que l'argent est le nerf de la guerre ; il en coûte pour vivre ici. Mes munitions sont épuisées, et si vous ne m'envoyez pas de renforts, il ne me sera pas possible de tenir plus longtemps la campagne , et j'échouerai misérablement à la veille de toucher le but. C'est ce que vous ne voudrez pas. Vous pouvez m'adresser un bon sur Schtiéglist. Ce moyen-là est encore le meilleur et le plus certain. Un bon à vue, s'il vous plaît; pour des gens qui ne sont pas dans le commerce, l'escompte est une difficulté et un ennui. »

Permoff acheva lentement sa lecture, qu'il avait commencée très- vite, puis il laissa tomber la lettre sur la table, et sa tête dans sa main :

— Ainsi, dit-il, au bout de quelques instants d'un douloureux silence, il ne viendra pas et il me demande de l'argent!... Deux mauvaises nouvelles pour une ! Si je crois à cette place dont il me parle ! . . . Mais tous les moyens lui sont bons pour rester loin de moi! Si pourtant c'était vrai... par hasard ! Je ne me pardonnerais pas d'avoir entravé son avenir... Je vais encore faire ce qu'il souhaite, mais c'est bien la dernière fois, je le jure !

Le comte chercha au milieu de ses papiers et de ses livres un petit carnet microscopique. Il l'ouvrit et groupa des chiffres avec beaucoup d'attention.

— Les enfants coûtent cher ! murmura-t-il à demivoix, en faisant la preuve de son addition. Si je lui envoie encore mille roubles argent, je ne sais pas avec quoi je vivrai jusqu'à l'hiver ! Allons ! je recouvrirai le château l'année qui vient.

Il se leva, et alla jusqu'à la tenêtre ouverte.

Le soleil versait comme une teinte d'or sur la cime des grands sapins, et une brise légère, pénétrant dans la chambre, y apportait avec elle la saine odeur des bois.

— Est-ce qu'il ne serait pas cent fois mieux ici que dans un garni de Pétersbourg? fit-il, en s'appuyant au balcon, avec une expression de mélancolie que l'on ne se fût guère attendu à surprendre sur ce visage, à la fois dur et rusé.

En portant la main à sa poche, par un geste machinal, dont il n'eut pas même la conscience, il y retrouva l'autre lettre, — celle dont l'écriture lui était inconnue, et qu'il avait à peine regardée.

— De qui, diable ! cela peut-il bien être ? se demanda-t-il en examinant l'adresse une seconde fois.

On dirait la main d'une femme... Alors ce n"est pas pour moi : — Le comte Permoff^ au château cCImzeff! — C'est bien mon nom, cependant I Ayons-en le cœur net.

Il déchira l'enveloppe et déplia la lettre : ses yeux coururent au bas et s'arrêtèrent sur cette signature : « Irène Merskoy. » — Irène Merskoy ? fit-il en relevant la tête ; voilà une personne dont je n'ai, certes, jamais entendu parler... J'ai, cependantv connu un Merskoy... oui ! un certain Paul, officier aux chevaliers-gardes, de mon temps... Il doit avoir à peu près mon âge... s'il est encore de ce monde. Mais je ne lui savais pas de fille... de même que lui ne me sait pas de fils, très-probablement... Voilà bien trente ans que nous nous sommes perdus de vue. Tiens! deux lettres au lieu d'une sous la même enveloppe ! Ah ! celle-ci est, en effet, de mon vieux camarade. Si je sais ce qu'il peut me vouloir! Il y a un moyen bien simple de l'apprendre : lisons I

« Mon cher Permoff, il y a des siècles que nous ne nous sommes vus, et tu as eu trois ou quatre fois le temps d'oublier mon nom. Pourquoi laut-il que je ne te le rappelle qu'en te demandant un service? Je suis malade, mon ami, bien malade. Les médecins, qui sont vite au bout de leur rouleau avec des patients de mon âge, prétendent que j'ai besoin d'un air plus chaud, et ils m'envoient en Crimée. . . mais j'ai grand'peur de ne pas pouvoir aller jusque-là. Voilà trois fois, depuis huit jours, que je suis obligé de m'arrêter. Tl y a des moments où je me sens mourir.

« Je suis maintenant à trente verstes de ton châ-

teau : il ne me faudrait plus que quelques heures de force pour arriver jusqu'à toi... et je ne les aurai pas... J'aurais pourtant bien voulu serrer encore une fois ta main, et te confier ma fille, — c'est pour cela que je t écris, — ma fille unique, ma pauvre Irène qui, après moi, bientôt, va se trouver seule dans ce vaste monde. Je n'aurai pas le temps de remplir ce dernier devoir. Viens donc à moi, puisque je ne puis aller à toi. Pars, au reçu de cette lettre : je veux moi-même remettre ma pauvre enfant entre tes mains.

« Ton vieil ami, « Paul Merskoy. »

— En voilà un qui prend bien mal son temps, pensa le comte; on dirait qu'il vient mourir à ma porte pour me chagriner. Qu'est-ce que je lui ai donc fait pour qu'il me donne cet embarras... au bout de trente ans? Je n'aime pas les voyages.. . encore moins celui-ci, qui m'a tout l'air d une corvée! Eh! que veut-il que j'en fasse de sa fille? S'imagine-t-il, par hasard, qu'il va me la donner à garder? Je suis bien fait, vraiment, pour ce rôle de tuteur. . . Mais la petite m écrit aussi... c'est la journée aux

lettres l Voyons celle-ci, pendant que j'y suis :

« Je regrette sincèrement , monsieur le comte, écrivait la jeune fille, l'importunité dont je me rends coupable malgré moi; mais je suis bien malheureuse. Mon père, votre ami, mon père vient de mourir. Il est mort au milieu d'un long voyage, et presque à votre porte. Son dernier désir, qui est un ordre pour moi, a été que je vinsse près de vous, comme il y allait lui-même.

« Je mourrai tranquille,- m' a- t-il dit, si je te sais sous la protection du comte Permoff ; tu passeras près de lui les premiers temps de ton deuil, et il voudra bien, plus tard, te faire reconduire chez nous — chez toi! — ma pauvre enfant!

« Vous me pardonnerez donc, monsieur, de n'avoir pas osé désobéir à la volonté sacrée d'un père, et de venir ainsi, moi étrangère et inconnue, soUiciter le bienfait de votre hospitalité. Je tâcherai d'en abuser le moins possible. J'arriverai, je crois, presque aussitôt que ma lettre; le séjour de Woloff, où nous nous sommes arrêtés, me rappelle de trop pénibles souvenirs pour que je n'aie point hâte de le fuir et de chercher près de vous quelque chose de la bonté de Celui que j'ai perdu. »

— Ainsi, elle arrive I II ne me manquait plus que cela ! fit le comte avec un mouvement d'impatience; et il froissa les deux lettres entre ses doigts, et les rejeta loin de lui. Vous avez des amis qui ne vous donnent pas signe de vie pendant trente ans, continua-t-il, et, un beau matin, au moment de passer de ce monde dans l'autre, ils se souviennent de vous , juste à point pour vous donner l'eanui de leurs affaires ! Et dire que je n'ai pas même le temps de le renvoyer! Il est mort à point, tout exprès! — Mais quel beau chaperon je fais pour garder sa fille! Gomme ce château est convenablement disposé pour loger une poupée à la mode, accoutumée à tous les raffinements d'aujourd'hui! Les femmes ne sont propres qu'à nous causer des tourments! Enfin, il faut bien espérer que celle-ci ne s'éternisera pas chez moi; d'ailleurs, cela me regarde; et, si par malheur l'envie lui en prenait, je saurais y

mettre bon ordre. En attendant, je ne sais même pas où je vais la fourrer l

Il sonna.

Un domestique mal mis ouvrit la porte, et s'arrêta sur le seuil, qu'il lui était sans doute défendu de franchir.

— Ce n'est pas toi que je veux ! dit le vieillard d'une voix rude ; envoie-moi Michel.

Celui qu'on appelait Michel ne se fit point attendre, et il entra bientôt chez son maître avec l'aisance familière que donne la longue habitude des gens, — même de ceux dont la position est supérieure à la nôtre, — et la conscience des services qu'on leur a rendus, — ou qu'on peut leur rendre.

Ce Michel, pris à la glèbe par le comte Permoff, après avoir parcouru les divers degrés de l'échelle de la domesticité, s'était élevé jusqu'à la dignité d'intendant et d'homme de confiance du château, et jamais le proverbe qui dit : Tel maître, tel valet I n'avait dit plus vrai C'était chez tous les deux la même ruse, la même froideur, la même dureté, au besoin, la même âme criminelle ; ils se complétaient l'un par l'autre.

Michel ne s'arrêta point sur le seuil de la chambre, comme avait fait l'autre domestique, mais il arriva jusqu'au vieillard , et redressant sa haute taille voûtée, et relevant sa tête grise, il le regarda sans rien dire.

Michel était avare de tout, même de ses paroles, et il disait parfois, dans ses jours de confidence, qu'il ne fallait point user sa voix inutilement.

— Michel, fit le comte, il va venir quelqu'un au château.

— M. Ivan, alors?

— Non, une autre personne, une femme.

— Une femme, bon Dieu ! Eh ! que voulez-vous donc que nous en fassions ici ?

— Parbleu ! nous n'en ferons rien du tout ! répliqua le comte avec un petit rire sec et nerveux.

— Alors, pourquoi vient-elle ?

— Si tu crois que je suis allé la chercher! Elle nous tombe sur la tête, — comme une tuile, — sans crier gare, et je n'ai pas même le moyen de l'empêcher de venir, car elle est capable d'arriver demain matin, ce soir peut-être.

— Les femmes n'en font jamais d'autres ! répliqua Michel, dont le ton bourru indiquait que, du côté de la galanterie, il ne le cédait en rien à son maître. Eh ! continua-t-il en regardant le comte, peut-on savoir le nom ?

— Sans doute, et tu dois la connaître : c'est la fille de Paul Merskoy ; — tu sais, cet ancien capitaine aux chevaliers-gardes ?

— La fille de Paul Merskoy ? Mais alors elle doit être riche, très riche même ! fit l'intendant, dont les yeux s'allumèrent et pétillèrent de tous les feux de la cupidité.

— Qu'elle soit riche ou pauvre, qu'est-ce que cela te fait?

— Oh! à moi, rien.

— Et à moi donc?

— A vous un peu plus, et à M. Ivan bien davan^ tage*

— Ne dis pas de folies!... D'ailleurs Ivan est à Pétersbourg!

— 11 faut l'en faire revenir! et vite 1

— Tu en parles bien à Taise ! Ivan ne fait que ce qui lui plaît. En attendant, donne des ordres pour que l'on prépare une chambre à cette demoiselle.

— Il faut lui donner l'appartement rose et blanc, au bout de la galerie, celui qu'occupait feu madame la comtesse : il est encore superbe; je crois même que nous retrouverons dans quelque coin des rideaux pour mettre aux fenêtres. Ma fille, Prascovie, la servira.

— Bien! bien! arrange tout cela à ta guise... sans faire de folies, toutefois... car je ne pourrais pas les payer!

Michel sortit.

Resté seul, le comte Permoff se promena de long en large par la chambre, les mains derrière le dos, la tête siir la poitrine , ce qui était son attitude habituelle lorsqu'il voulait réfléchir profondément. S'il n'eût pas été seul, on eût pu l'entendre se répéter plusieurs fois à lui-même '. - Jeune, orpheline et riche! Michel a peut être une idée! Il faut, à tout prix, qu'Ivan revienne ici.

Le lendemain, dans la matinée, c'est-à-dire environ vingt-quatre heures après la lettre qu'il avait reçue, Permoff, qui, sans peut-être trop s'en rendre compte à lui-même, avait plus d'une fois jeté les yeux sur la route, vit une chaise de pocte tourner l'angle de la route, franchir la grille, et s'arrêter au pied du perron.

Une jeune fille en descendit, et s'avança vers le maître du château, qui arrivait lui-même à sa rencontre.

Irène Merskoy, car c'était bien elle, avait alors un peu plus de dix-sept ans. Un poète de Moscou, en parlant d'elle, avait dit, dans un sonnet, que c'était une rose blonde. Le mot était peut-être un peu prétentieux; mais c'était le seul, après tout, qui pût rendre l'impression de fraîcheur et d'éclat que produisait la jeune fille sur tous ceux qui la voyaient. Grande, souple, élancée sans maigreur, laissant deviner des formes exquises déjà, et que les années devaient rendre encore plus accomplies, avec la blancheur de sa joue, l'incarnat de sa lèvre, son regard bleu profond, sous son auréole de cheveux dorés, Irène avait en elle un tel rayonnement* de vie et de jeunesse que le deuil même dans lequel venait de la plonger la mort de son père ne parvenait point à l'éteindre.

Permoff en fut remué et réchauffé, malgré les glaces rigides de la vieillesse ; sa mauvaise humeur de la veille s'était évanouie en la voyant, comme un brouillard sous un rayon de soleil, et il fit à Irène un accueil plein d'empressement et de courtoisie.il trouva quelques mots bien sentis pour déplorer la mort de celui qu'elle avait perdu, son pauvre ami, la veille encore si parfaitement oublié, et dont il parlait maintenant comme s'ils ne se fussent jamais quittés. Il assura l'orpheline qu'elle trouverait chez lui les sentiments d'un père, et finit en la priant de regarder comme sienne la maison où elle entrait. Puis, s'autorisant de son grand âge, et se

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plaignant du veuvage qui privait le château d'une maîtresse de maison qui pût lui en faire plus gracieusement les honneurs, il la conduisit lui-même jusqu'à l'appartement qu'elle devait occuper, et la remit aux mains des femmes attachées à son service.

Irène n'avait pu répondre que par quelques mots empreints d'une profonde reconnaissance : tout entière à sa douleur récente, elle se trouvait inhabile à exprimer en ce moment les sentiments dont son cœur était rempli.

Permoff déclara qu'il comprenait cette réserve, et il se retira en répétant à la fille de son ami que chez lui elle serait toujours chez elle, qu'il respecterait les droits de sa douleur, et qu'ils seraient deux maintenant à pleurer celui qui n'était plus.

— Il semble bon ! pensa M"^ Merskoy, et après le malheur qui m'a frappée, je suis heureuse de l'avoir trouvé.

— Je n'ai pas besoin de vous maintenant, dit-elle à la fille de Michel, debout à quatre pas de son fauteuil et attendant ses ordres.

Elle voulait être seule et laisser couler librement ses larmes.

Prascovie s'éloigna donc sans prononcer une parole, tandis qu'Irène, dont les souvenirs venaient de se réveiller, mettait une main sur ses yeux et pleurait abondamment. Quand cette crise amère se fut un pe i calmée, ou plutôt épuisée par sa violence même, elle promena ses regards autour d'elle, et, se retrouvant si loin de tout ce qu'elle avait aimé, isolée, ou, pour mieux dire, perdue au fond de ce château désert, un frisson tomba sur elle de ces hautes voûtes sombres, et secoua son corps char-

mant. Nerveuse, et clouée de cette impressionnabilité vive, si fréquente chez les jeunes filles, elle éprouva comme un sentiment de vague terreur, dont elle-même ne put se rendre compte.

Si la chambre que l'intendant Michel appelait la chambre blanche et rose avait jamais mérité son nom, c'était ce qu'il eût été fort difficile de reconnaître maintenant. Ses tentures flétries n'avaient rien gardé de leurs nuances primitives, et ses nuances délicates étaient singulièrement altérées. Des meubles lourds et surannés, sans élégance et sans style, complétaient un ensemble morose et glacial.

— Je mourrais ici ! pensa M'^^ Merskoy. Heureusement que je n'y resterai pas longtemps, ajouta-telle en manière de correctif. Mais pourquoi donc mon père m'a-t-il envoyée chez ces étrangers? J'aurais mieux aimé retourner chez moi. J'aimerais mieux...

Un profond soupir souleva la poitrine de la jeune fille, qui n'acheva pas sa pensée; mais, faisant un courageux effort pour ne pas s'abandonner à l'émotion qui s'emparait d'elle, Irène passa à deux reprises la main sur son front, avec le geste des gens qui veulent se débarrasser d'une pensée importune; puis elle baigna d'eau fraîche ses yeux rougis et brûlants, et alla jusqu'à la fenêtre, qu'elle ouvrit pour aspirer une bouffée d'air pur. Elle promena un moment ses regards sur l'horizon des grands bois de sapins, empreints de je ne sais quelle majesté mélancolique , bien peu faite pour ramener chez elle les idées heureuses et souriantes; aussi se retira-t-elle bientôt du balcon en murmurant :

— Triste dedans comme dehors., triste partout!

Ses idées mélancoliques n'étaient point, il faut le dire, partagées en ce moment par tout le monde au château. Le comte Permoff, par exemple, venait de rentrer dans sa chambre en se frottant les mains d'un air joyeux, que son intendant, l'honnête Michel, déjà nommé, et devant lequel il n'avait point l'habitude de se contraindre, n'avait pas remarqué chez lui depuis bien longtemps.

— Ce serait une idée! une forte idée! murmurat-il en se plaçant devant la table où nous l'avons vu s'asseoir la veille pour hre la lettre d'Ivan. Michel a raison : Merskoy était riche ' Tout le monde est riche... il n'y a que moi qui suis pauvre! Cette Irène est aujourd'hui tout simplement une des plus opulentes héritières du pays; orpheUne, toute jeune, faible, sans appui, elle sera le prix de la course, la proie du premier occupant... elle appartiendra à qui voudra la prendre... Il ne faut pas qu'elle tombe en de mauvaises mains!... Ici le comte jeta les yeux autour de lui comme pour s'assurer que personne ne pouvait le voir ni l'entendre, et un étrange sourire plissa ses lèvres minces.

— Eh bien, oui! après tout, c*est autant pour elle que pour moi que je la fais épouser à mon fils! Ivan n'est pas méchant; elle ne sera pas malheureuse avec lui, et, du même coup, je le ramène près de moi, j'assure son avenir, et je relève notre maison. Décidément, Merskoy a bien fait de mourir... et de m'envoyer sa fille ! Écrivons maintenant à Ivan, mais trompons-le, — pour son bien, — ce qui est toujours permis, surtout à un père.

Le comte rédigea sur-le-champ une épître qui lui parut uTi chef-d'œuvre de rhétorique, et dans laquelle il célébra sur tous les tons les vertus, les mérites, les charmes, les qualités physiques et morales — et surtout la fortune — d'Irène Merskoy . Il ajoutait que cette aimable personne était maintenant dans son château; qu'il était son tuteur, du moins par intérim, et qu'elle ne prendrait un mari que de, sa main. Elle épousera qui je voudrai, disait-il en terminant, et je veux que ce soit toi qu'elle épouse! Viens donc : l'affaire est faite !

Le comte signa, ferma et scella cette lettre, et, comme il jugeait le cas urgent, il dépêcha un exprès à la ville voisine afin qu'elle pût partir le soir même. Cela réglé, il descendit au salon pour y attendre M"e Merskoy. Au lieu de la froideur ennuyée qu'il s'était senti tout d'abord disposé à lui montrer, il n'eut pour elle, au contraire, que les égards les plus empressés, et les attentions les plus courtoises. On eût dit qu'il voulait, en attendant son fils, faire cette belle conquête pour son propre compte.

Irène, de son côté, en fille bien élevée, et n'ignorant rien de ce qui est dû à un hôte et à un vieillard, recevait ses marques de bienveillance avec une reconnaissance toute fiUale. Permoff était donc enchanté d'elle; il se réjouissait sincèrement de voir, cette pesante solitude que lui faisait l'absence del son fils, animée par cette élégance, cette grâce, cette beauté, cette jeunesse en fleur.

— Puisqu'elle est venue ici, se disait-il en la regardant, il faut qu'elle y reste 1

Le château reprit bientôt une animation et un

train que, depuis longtemps, il ne connaissait plus. Il semblait, comme son maître, se transformer sous les yeux de l'aimable enchanteresse. Mais comme si le vieillard eût trouvé que tout ce qu'il faisait là n'était rien au prix de ce qu'il voulait iatre:

— Le séjour d'Imzeff n'est pas gai, ma belle enfant, lui disait-il parfois, mais ayez un peu de patience, cela changera bientôt.

— Vous avez déjà trop fait pour moi! répondait l'orpheline, et j'ai malheureusement bien peu de temps à rester près de vous !

— C'est ce que nous verrons î pensait Permoff : on sait quand on vient ; on ne sait pas quand on s'en va.

Cependant les jours se passaient, et malgré les recommandations si pressantes de son père, Ivan n'arrivait pas.

Mais le vieux seigneur n'était pas homme à se décourager pour un premier échec, et il résolut d'obtenir par la ruse ce que l'on refusait à la persuasion. Sachant, hélas! que l'intérêt est le plus puissant mobile des actions de certains hommes, au nombre desquels il avait l'insigne malheur de compter son fils, il lui fit écrire, quelques jours plus tard, pa»:* Michel, son âme damnée, qu'il avait été foudroyé par une attaque d'apoplexie ; que sa vie était très-sérieusement menacée, et que si un malheur — aujourd'hui trop probable — arrivait, il serait extrêmement regrettable que le futur maître d'Imzeff ne se trouvât point au château.

Le vieillard relut la lettre, que lui-même avait dictée, et s'en montra satisfait.

(( S'il me croit en danger de mort, se dit-il à luimême, il faudra bien qu'il arrive ici pour m'embrasser... et pour recueillir mon héritage. »

Cette dernière réflexion amena un peu d'amertume dans le sourire du comte Permoff; mais il n'en fit pas moins partir le message, en se disant, comme plus d'un politique : « Qui veut la fin veut les moyens! »

Cette fois, Ivan ne pouvait plus différer son départ.

Il se mit en route sur-le-cliamp, en se faisant précéder d'une dépêche laconique (il n'avait pas le temps d'écrire de lettre) qui faisait connaître la date précise de son arrivée, et demandait qu'on vînt le chercher au dernier relais de la poste.

— Tu m'y trouveras! fit à part le comte, tout joyeux du succès de son stratagème.

Pendant l'intervalle qui le séparait encore de l'arrivée de son fils, il employa activement son temps pour mener à bonne fin l'œuvre cachée, mais persévérante, de cette captation de l'orpheline, qui semblait être maintenant Tunique but de sa vie. Il n'y réussit pas aussi .complètement qu'il eût pu le croire tout d'abord. Malgré l'extrême douceur de ses façons, il y avait dans Irène une singulière fermeté de caractère; la délicatesse apparente ne nuisait en rien chez la jeune fille à la force réelle; on eût cru à chaque instant qu'elle allait céder, tant elle mettait à ses résistances de grâce nonchalante ; mais elle n'en résistait pas moins. Jamais l'image, malheureusement un peu vieillie, du gant de velours sur la main d'acier n'avait été plus juste; elle avait une manière de dire « non » si charmante,

que c'était presque comme si elle eût dit « oui ; » — seulement, c'était ce non î » Elle opposait aux manœuvres les mieux combinées je ne sais quelle force d'inertie d'autant plus invincible, qu'on ne savait comment l'attaquer. Quand il avait longuement parlé de projets d'avenir impliquant le long séjour d'Irène près de lui, celle-ci ne manquait jamais de saisir habilement l'occasion de lui rappeler qu'elle avait quelque part un château à elle , où sa présence était nécessaire et son retour attendu.

— J'ai préparé les chemins à Ivan, pensait alors le vieillard ; mais lui seul pourra toucher le but : pourquoi n'est-il pas ici?

Enfin le jour si impatiemment souhaité vint éclairer les yeux de ce père idolâtre.

Le soleil lui parut, ce matin-là, se lever plus radieux dans un azur plus limpide ; il lui semblait qu'il y avait plus de parfums dans l'air et plus de chansons dans les bois. Il fit atteler une voiture iermée, et il alla au-devant de son fils, jusqu'au relais indiqué : il voulait jouir de sa surprise et de sa première émotion ; dangereuse épreuve pour un père qui n'aurait pas été absolument sûr de l'affection de son fils et que beaucoup d'autres à sa place n'auraient pas voulu tenter.

Comme il n'aimait pas les scènes en public, il était resté dans la voiture, et il avait défendu aux gens de révéler sa présence. Lui-même, soulevant un coin du store opaque, épiait le visage et surveil-

lait les mouvements d'Ivan. Il y avait sur le visage du jeune homme assez de préoccupation pour qu'un œil prévenu pût y voir de la tristesse. Le comte n'en demandait pas davantage et ce fut avec une véritable eiTusion de tendresse qu'il lui tendit ses deux bras, au moment où, sans se douter de rien, celui-ci ouvrit la portière.

— Voilà, dit Ivan, une aimable surprise ! je croyais vous trouver très-mal, et je ne vous ai jamais vu si bien ! Embrassez-moi encore î Mais, savez- vous, père, que vous cachez terriblement votre jeu, ou que vous vous guérissez avec une promptitude merveilleuse! La lettre de Michel m'avait complètement effrayé, et je me sens d'autant plus heureux que je suis plus étonné.

— Pardonne-moi seulement de n'être pas mort ! fit le vieillard avec ce mélange singulier d'ironie et de tendresse que l'on retrouvait si souvent en lui dans tous ses rapports avec son fils, et qui fit plus d'une fois dire à Ivan : ce Je ne sais, en vérité, si mon père m'adore... ou s'il se moque affreusement de moi! »

Cette ironie, qui était dans l'esprit du vieillard, mais non dans son cœur, et qui n'attaquait en rien son affection véritable pour Ivan, avait failli amener plus d'une fois des malentendus fâcheux entre le père et le fils, l'un n'étant pas moins irritable que l'autre n'était agressif. Cette fois, pourtant, Ivan était résolu à ne se donner aucun tort, et il se contenta de répondre doucement :

— Père, croyez-vous que ce soit bien ce que vous dites là ?

— Eh ! ne vois-tu pas que je suis content parce

que je te vois, et que je plaisante parce que je suis heureux?... Il faut bien rire un peu! et je te jure que je ne ris pas tous les jours.

— Mais pourquoi donc, reprit Ivan, avez- vous joué cette petite comédie d'une maladie grave, si heureusement démentie par votre bonne mine ?

— J'avais besoin de ta présence ici, et c'était le seul moyen de t'y faire revenir.

— Mais moi, j'avais bien besoin de rester encore quelque temps à Pétersbourg.

— Pour affaire, n'est-ce pas ?

— Oui, pour affaire, parole d'honneur! une affaire superbe !

— Eh bien ! rassure-toi ! tu n'as rien perdu ! et si belle que fût la tienne, je te réponds que la mienne est plus belle encore...

— Peut-être ne me convient-elle pas autant ?

— Je te fais l'honneur de croire le contraire î

— Mais de quoi s'agit-il donc ? Nous avons l'air, vous et moi, de parler en énigmes... et je les devine si mal ?

— Eh bien, il s'agit d'un mariage !

— Aïe ! j'aurais dû m'en douter... Celui à propos duquel vous m'avez écrit ?

— Celui-là même 1

— Ah ! mon père, qu'est-ce que je vous ai donc fait ?

— Souvent de la peine 1 mais je ne me venge pas.

— Cependant vous me mariez î

— Voilà une plaisanterie de mauvais goût, et que je ne te pardonnerais certes pas si tu connaissais la femme accomplie que je te destine !

Les chevaux filaient au grand trot vers le château. Ivan porta vivement la main au cordon d'appel correspondant avec le petit doigt du cocher.

— Que veux-tu ?

— Retourner à Péterscourg.

— Attends du moins que tu l'aies vue, et songe bien que tu es pauvre, puisque je ne suis pas riche. Des occasions comme celle-là ne se présentent pas deux fois dans la vie d'un homme, et, même pour toi, je ne retrouverai pas une seconde femme qui réunisse au même degré qu'Irène Merskoy toutes les conditions que peut souhaiter un père.

— Mais ce n'est pas le père qui se marie !

— Malheureusement ! fit le vieux comte, sans quoi je ne la ferais pas attendre si longtemps.

La voiture entrait dans la cour. Irène, croyant que le vieillard était seul, s'avança tout aussitôt à sa rencontre avec une grâce aimable et souriante, pour lui souhaiter la bienvenue, comme elle faisait souvent. Mais en apercevant un étranger, elle se retira vivement en arrière, et jeta au comte un regard de surprise et presque de reproche.

— C'est mon fih I dit celui-ci pour répondre au coup d'œil d'Irène, devant laquelle il s'inclina avec une courtoisie dont il semblait avoir perdu le secret depuis une cinquantaine d'années. Il est venu, par hasard, me demander l'hospitalité pour quelques jours seulement, car il ne me gâte pas, et je le vois bien peu, mais si sa présence a le malheur de vous déplaire , il va repartir immédiatement : je ne lui laisserai pas même le temps de défaire ses malles. J'aime mieux ma fille que mon fils! ajouta-t-il avec un luxe de tendresse démonstrative, trop peu dans

ses habitudes pour qu'il ne fût pas permis. d'y soupçonner quelque exagération.

— Monsieur est chez lui, répliqua la jeune "fille, en répondant avec une politesse un peu cérémonieuse au profond salut d'Ivan, et si, par malheur, un de nous deux devait gêner Tautre, ce serait moi, monsieur le comte, qui abrégerais mon séjour déjà bien long près de vous.

— Il me semble que vous ne faites que d'arriver! dit le comte en lui offrant son bras pour remonter les douze marches du perron ; mais le château est assez grand pour nous trois, et j'espère, ma chère enfant, que vous ne nous quitterez point de sitôt.

— Votre départ serait pour moi comme un ordre d'exil, ajouta Ivan en s'inchnant devant elle.

— Gomment la trouves tu? demanda le comte à son fils, qui l'avait accompagné jusque dans sa chambre.

— Eh! mais je crois qu'il faudrait être aveugle pour ne pas la trouver charmante.

— Tu approuves donc mon programme?

— Il a peut-être du bon.

— Alors, tâche de t'y conformer î

— Je ne pense pas que cela dépende de moi seul! Pendant le diner, qui fut assez froid, et pendant

la soirée, qui rompit un peu la glace, Ivan fit de ^iie Merskoy l'objet d'un examen soutenu; sans doute, cet examen fut favorable à la jeune fille, ou la nuit porta conseil au fils de Permoff, car il se leva le lendemain d'excellente humeur, en se disant que les pères avaient parfois d'assez bonnes idées, que les p'aisirs de la vie de jeune homme n'étaient pas

toujours sans épines; que, d'ailleurs, ils n'avaient qu'un temps, et que, s'il fallait en finir par le mariage, le plus tôt était encore le meilleur.

Irène descendit pour le déjeuner, blanche comme un lis dans sa robe de crêpe noir, fraîche comme un matin de printemps.

— Elle est aussi blonde qu'Elisa, et cent fois plus jolie! se dit Ivan en la voyant entrer dans la salle à manger.

Elisa était le nom de l'obstacle qui l'empêchait depuis près d'un an de quitter Pétersbourg.

A partir de ce moment, sa résolution fut prise, et il se dit qu'il épouserait M''" Merskoy, à moins toutefois qu'elle ne le voulût pas, ce qui, du reste, s'il devait en croire son père, ne semblait pas probable.

Trois mois plus tard, on célébrait le mariage des deux jeunes gens dans la petite chapelle néo -byzantine du château d'Imzeff. La diplomatie du vieux comte était parvenue à ses fins.

Mais ce n'est pas tout d'être marié : il faut encore être heureux en ménage, et il s'en fallait que les deux époux parussent jouir d'une félicité parfaite. La jeune femme restait toujours si triste et si froide qu'elle glaçait les empressements amoureux de son mari.

Celui-ci en vint bientôt à regretter une union qui, sans doute, lui avait donné la richesse, mais qui ne

la lui avait donnée qu'en lui prenant laliDerté, et en lui ravissant l'espérance. A tout prendre, il avait fait un mauvais marché.

Un matin d'octobre, Irène était seule au château ; son beau-père était toujours malade, mais sérieusement cette fois, et son mari, qui n'avait vraiment pas trop de raison de rester près d'elle, chassait avec des amis.

Sur le coup de midi, une chaise de poste fit dans la cour d'honneur une entrée aussi solennelle qu'inattendue.

Les Permoff avaient toujours vécu 'comme des loups : ils faisaient peu de visites, et ne se souciaient pas qu'on leur en fît davantage. On le savait, et on se le tenait pour dit. Le mariage d'Ivan n'avait rien changé à ces habitudes de sauvagerie. Il disait, non point peut-être sans quelque apparence de raison, qu'il avait épousé sa femme pour lui et non pas pour les autres, et qu'il ne sentait pas le besoin d'attirer autour d'elle des gensjqui n'auraient d'autre envie que de la lui prendre.

L'arrivée de la chaise de poste n'en produisit qu'une sensation plus vive parmi les gens. Irène, qui se trouvait par hasard à la fenêtre du salon, ne put s'empêcher de relever la tête et de jeter les yeux vers la cour.

Au même moment, elle laissa tomber le livre qu'elle tenait entre les mains, et un grand cri s'échappa de sa poitrine.

La chaise de poste s'était arrêtée au pied du perron, et une jeune et jolie femme, de la plus douce comme de la plus charmante physionomie, en était descendue.

— M"« Irène Merskoy est-elle au château? demanda la belle étrangère au valet de pied accouru pour lui ouvrir.

— M"® Merskoy s'appelle aujourd'hui la comtesse Permoff ; elle a épousé le fils de mon maître ! répondit le serviteur.

La jeune femme, en entendant ces mots, pâlit légèrement; une expression douloureuse se peignit sur son visage, singulièrement mobile; elle porta la main à son cœur, par un geste instinctif, comme on fait quand on vient de recevoir un coup brusque. Elle n'ajouta pas un mot; mais elle se retourna vers sa voiture avec une vivacité singulière, comme si elle eût voulu y remonter immédiatement.

Sans doute, ses gens n'avaient point envie de partir aussi vite, car le sac de voyage avait été déposé en un clin d'œil sur le sable de l'allée, et la chaise de poste filait rapidement du côté des remises.

Cependant la porte du vestibule venait de s'ouvrir, et, non moins émue que l'étrangère, Irène, des larmes dans ses beaux yeux, un sourire triste sur ses lèvres pâles , parut au haut du perron , et tendant ses deux bras :

— Théclal ma chère Thécla! s'écria-t-elle.

Elle ne put en dire davantage; mais s' élançant vers la jeune femme, elle tomba sur sa poitrine, et fondit en larmes.

— Ah! tu te repens, chère ingrate! dit celle-ci en s'éloignant un peu pour regarder son amie...

— Gomment, ingrate ? moi, ingrate? Mais n'est- ^ il point marié? Et si j'ai oublié, n'ai-je pas été ou- ^ bliée la première? '^

— Eh! non, malheureuse! mon frère, mon pauvre Serge t'aime plus que jamais, et il t'attend toujours.

— Mais il est marié ! J'ai reçu son billet de faire part.

— Lui, marié ! Ah ! ma chère, comme tu connais mal le sang des Wolsky! Quand une fois nous aimons, nous aimons pour toute notre vie. Mon malheureux frère ne te reprendra jamais le cœur qu'il t'a donné.

— Dieu ! suis-je assez à plaindre ! murmura la pauvre Irène en tournant vers le ciel l'azur humide de ses grands yeux, tandis que, pour ne pas tomber, elle était obligée de s'appuyer à la rampe de fer du perron, dans laquelle s'incrustaient ses doigts crispés.

Mais les gens qui arrivaient de l'intérieur pour prendre le bagage de Thécla et recevoir les ordres de leur maîtresse, ne permettaient plus aux deux jeunes femmes d'échanger ainsi , au miUeu de tous, des explications qui auraient pu être entendues par des oreilles indiscrètes.

— Conduis-moi donc chez toi, dit la voyageuse à l'oreille de son amie ; tu vois bien qu'ici nous sommes sur la place publique!

Les deux jeunes femmes s'en allèrent dans la chambre d'Irène. Là, quand elles furent seules, les questions, les réponses, les accusations, les excuses s'échangèrent, et bientôt il ne leur resta plus un doute sur la trame odieuse dont Irène avait été la victime.

— Je vous écrivais, dit Irène, et je ne recevais plus vos lettres... Ce malheureux les interceptait... Sans

doute, il arrêtait les miennes aussi! J'étais désespérée !

Un jour, il vint ici un billet de part... imprimé... envoyé de chez nous... avec le timbre de la poste... m'annonçant le mariage de ton frère, mon Serge bien-aimé... avec cette belle Julie Tonsky, dont j'avais toujours été jalouse

— Ils ont donc le génie du mal, ces gens-là!

— Ce fut pour moi comme le coup de la mort; je fus anéantie; ils firent de moi tout ce qu'ils voulurent, et, pour le malheur de ma vie, l'âme toute pleine de l'image et de l'amour de Serge, son nom sur les lèvres, j'épousai le fils du traître Permoff !

— Hélas! pendant ce temps, le malheureux, brûlant d'amour, consumé par le plus cruel chagrin, mourant de ton silence, mais s'obstinant toujours à croire en ta constance, était étendu sur un lit de douleur, criant vers toi, désespéré, mais confiant; accusant les hommes, accusant Dieu lui-même, mais ne souffrant pas que l'on t'accusât, toi, sa trop chère idole, toi qu'il avait choisie entre toutes, et qu'il aimait plus que tout au monde, et comme jamais peutêtre femme ne fut aimée! Oui, voilà, ma pauvre enfant, l'homme qui t'a perdue et, permets-moi d'ajouter, que tu as perdu, — car c'était vraiment un grand cœur, qui ne savait qu'aimer, et qui, l'amour ôté, ne voyait plus rien dans la vie.

— Oh! fit Irène avec une sombre exaltation, je devine toute l'étendue de son malheur, parce que je le juge par le mien. Mais, pourtant laisse-moi te dire que je ne comprends point, lui m'aimant comme il m'aimait, et ne pouvant douter d'un amour dont je n'avais pas craint de lui faire l'aveu, qu'il aitcom-

mencé par le désespoir ! le désespoir qui n'a jamais sauvé personne ! Pourquoi, fort de sa tendresse et de la mienne, ne s'est-il pas mis à ma recherche? Pourquoi — mon père mort, il en avait bien le droit! — n'est-il pas venu me reprendre jusqu'ici? je Taurais fait, moi!

— Hélas ! ma chérie, le destin est plus fort que nous, et quand il a juré notre perte, il trouve toujours le moyen de l'accompUr. Je te l'ai déjà dit, mon frère tomba malade, ses jours furent longtemps menacés, et, alors même que le danger fut passé, il demeura longtemps si faible qu'il lui eût été absolument impossible d'entreprendre un si long voyage.

— Mais plus tard! — car enfin voilà cinq mois que je n'ai entendu parler de vous, — ne pouvait-il pas tenter quelque chose pour me retrouver?

— La Russie est grande! savait-il où tu étais? ton silence ne lui enlevait-il pas ce droit que tu semblais lui reconnaître tout à l'heure? Tu es beaucoup plus riche que nous. — Eh! ne lève pas ainsi tes belles épaules, la fierté est la vertu des pauvres! Si la fortune eût été chez lui et non chez toi, mon irère aurait remué le monde pour te rejoindre et te faire sienne !

— Qu'elle soit donc maudite, cette misérable fortune qui m'a séparée de lui, et qui m'a fait désirer de ceux-ci comme une proie ! s'écria la pauvre Irène, dont un sanglot souleva et déchira la poitrine, tandis qu'elle cachait dans ses deux mains sa tête échevelée et pâle.

— Pauvre temmeî pauvre jeune homme? deux vies brisées ! dit Thécla, en prenant la main d'Irène, et en embrassant tendrement la jeune femme.

Mais il s'en fallut bien que cette preuve d'affection calmât la crise douloureuse : elle ne fit, au contraire, que la rendre plus passionnée encore et plus émouvante.

— Oui ! dit Irène, dans un transport voisin de l'égarement, je le comprends maintenant, c'est moi, c'est vraiment moi la coupable! Ce n'est pas dans le mariage que les malheureuses, les trompées, les trahies, les abandonnées doivent chercher un refuge ! . . . . II y a le couvent glacé qui vaut mieux ! ... Il y a la mort! ajouta-t-elle avec une sombre énergie : la mort est préférable au mariage sans amour, quand onaTâme toute remplie de l'amour d'un autre!

— Oh ! si j'avais su tout le mal que je te fais, je ne serais pas venue ici ! Je ne me pardonnerai jamais d'avoir, par ma présence, renouvelé tes douleurs!

— Mes douleurs! je les aime mieux que mes joies! répondit Irène en jetant à son amie un regard où brillait une exaltation farouche, qui ne laissa point que d'effrayer la sœur de Serge Wolsky, celui qu'elle aimait.

— Crois-tu, demanda-t-elle à son amie, que ton mari ait trempé dans ce complot?

— Je ne le crois pas.... je suis même sûre qu'il l'ignorait. Je n'ai pas à me plaindre de lui; ce serait plutôt lui qui aurait à se plaindre de moi. Il est assez probable qu'il m'a épousée pour mon argent; depuis que Je connais cette famille, ceci ne fait plus un doute pour moi. Je ne m'en plains ni ne m'en indigne : on assure que les choses se passent souvent ainsi dans le monde. Il n'est pas méchant, et ce doit être un mari comme un autre.... mais je sens à présent que je vais le haïr comme l'unique obstacle entre moi

et le bonheur permis... Oh! vois-tu? maintenant que je sais tout, maintenant que je ne puis me cacher à moi-même ni l'innocence ni l'amour de Serge, maintenant que je vais me répéter à chaque heure du jour que je l'ai perdu par ma faute, qu'il est libre quand je ne le suis plus, mon supplice va devenir plus intolérable encore... et je voudrais trouver le moyen de l'abréger.

— Ne me parle pas ainsi! malheureuse, tu me fais peur! reprit Thécla; fais appel à tous les bons sentiments dont ta jeunesse fut remplie, et demande à Dieu, qui peut seul te la donner, la force nécessaire pour supporter cette rude épreuve.

— Ah! reprit Irène, songe donc que je n'ai pas vingt ans, et que c'en est fait pour moi de tout bonheur en ce monde.

Quand elle eut pleuré bien fort et bien longtemps, elle se sentit plus forte et plus calme.

— A présent, dit-elle à son amie, tu peux me parler de lui; je suis capable de t' entendre.

— Hélas! je n'ai rien à t'en dire. Le malheureux est de ceux qui n'ont pas d'histoire, et toute sa vie pourrait tenir dans ces deux mots : son amour et son désespoir. Mais je le verrai bientôt....

— Tu es bien heureuse, toi !

— Je lui dirai...

— Oh non ! tu aurais tort, ne lui dis rien : c'est plus sage !

— Laisse-moi faire! je le connais mieux que toi; je sais que si quelque chose peut être un adoucisse- J ment à ses douleurs, ce sera uniquement de savoir; que tu n'es pour rien dans la catastrophe qui brise' sa vie, et que tu as, comme lui, subi la loi d'une

inexorable fatalité. Il peut bien cesser de t' aimer... Il faut, du moins, qu'il puisse t' adorer toujours!

— Dis-lui bien, alors, que tout est fini entre nous, et que nous ne devons plus nous revoir en ce monde î

— Je n'aurai pas la peine de le lui dire, et il le comprendra comme moi... Mais, du moins, vous pourrez penser l'un à l'autre sans amertume.

— Il vaudrait mieux que nous pussions nous oublier.

— Eh bien, essaye! fit Thécla en regardant son amie.

— Je sais trop bien, hélas ! que ce serait inutile !

— Es-tu seule au château?

— Absolument seule.

— Ton mari?

— A la chasse.

— Ton beau-père?

— Malade : confiné dans ses appartements ; il y a dix jours que je ne l'ai vu.

— Alors, je puis rester près de toi cette aprèsmidi?

— Tu pourrais y rester toujours , mon cher ange!

— Je le voudrais bien ! mais mon mari ne m'accorde qu'un congé très-hmité. Nous revenons d'Odessa, nous nous sommes arrêtés à Mewsky, où il a quelques affaires; il m'a permis de venir prendre ici de tes nouvelles et t'embrasser, — si j'avais le bonheur de te rencontrer, — mais il faut que je rentre ce soir en ville, car nous repartons demain matin.

— Nous aurons du moins la joie de passer ensemble et toutes seules ces trop rapides instants, car je ne

vais certes point avertir mon beau-père de ton arrivée.

— Et tu feras bien, car je ne voudrais pas voir le scélérat qui a fait ton malheur, le malheur de mon frère.... peut-être aussi le malheur de son fils.... car c'est payer la fortune bien cher que de l'acheter au pïix d'un mariage avec une femme charmante... dont on n'est pas aimé.

Les deux amies ne se quittèrent point, et ne sortirent pas de l'appartement d'Irène. Le soir venu, Thécla s'arracha des bras d'Irène, qu'elle laissait toute en larmes.

Une fois seule, après s'être longtemps excitée au calme, parce qu'elle voulait être maîtresse d'ellemême, et frapper froidement pour frapper sûrement, Irène monta chez le vieillard.

Permofï était un de ces vieux types du boyard moscovite comme il en existait encore à cette époque. Il appartenait à la pure race tartare, avait longtemps servi, et plus vécu dans le sans-façon des camps asiatiques que dans la confortabilité civihsée des villes européennes. Sa chambre à coucher ne possédait pas même ce meuble vulgaire, mais de première nécessité chez nous , que l'on appelle un lit. Aussi il était étendu, affaissé plutôt que couché, comme un vieux chef de tribu nomade, sur un amas de peaux et de fourrures, dans l'angle de la pièce le plus reculé de la porte d'entrée. Ses cheveux en désordre, sa barbe longue de huit jours, ses vêtements froissés dans l'incurie du

sommeil, ou tourmentés dans les agitations convulsives des nuits blanches, tout contribuait à lui donner un aspect étrange, bizarre, presque terrible.

Depuis qu'il était malade, sa belle-fiUe avait plusieurs fois essayé de vaincre ses répugnances, et, bien qu'elles fussent alors plutôt instinctives que raisonnées, elle n'y avait point encore réussi : elle n'avait donc pas mis une seule fois les pieds chez lui, et, pour qui connaissait sa nature dévouée, généreuse, vraiment bonne, il y avait dans cette conduite quelque chose qui devait donner singulièrement à penser à celui qu'elle abandonnait ainsi à la soUtude des longues heures. Mais le comte Permoff ne s'était point montré blessé de cette dédaigneuse indifférence ; il en avait été heureux, et, comme si la seule vue de la femme de son fils eût été pour lui un reproche, une accusation, — qui sait, peut-être même un châtiment ? — il s'était bien gardé de l'appeler près de lui. Que n'eût-il pas donné pour l'oublier ! Oublier. ... la seule chose peut-être qui ne soit point au pouvoir du coupable I

Irène entra chez lui sans se faire annoncer, et marcha droit jusqu'à Tangle où il s'était en quelque sorte acculé en la voyant, comme l'animal sur ses fins , qui ranime pour la dernière fois ses forces éteintes, et se prépare à faire tête à la meute furieuse.

La chambre était vaste, et, avant d'arriver jusqu'au vieillard, Irène avait un assez grand espace à traverser.

En la voyant venir à lui, pâle, un feu sombre dans les yeux, la menace au front, la lèvre superbement arquée, Permoff comprit qu'elle savait tout, qu'une dénégation serait absolument inutile, et que le mo-

40 LES PERLE* NOIRRS

ment d'une explication suprême, décisive, cruelle peut-être, était enfin arrivé.

Aussi, par un mouvement d'effroi instinctif, dans lequel sa volonté n'était pour rien, brusque, elfarê, il se souleva sur son coude, puis, par un violent effort, il recula jusqu'à la muraille, qu'il heurta de ses deux épaules à la fois, comme s'il eût voulu l'entr^ ouvrir pour s'y cacher. Mais Irène en était venue à ce point de sourde irritation et d'âpre colère où rien ne saurait plus désarmer la femme, — rien que la joie de la vengeance assouvie; — aussi, pareille à cette Némésis antique qui marche à son but, inflexible, implacable, mais sereine; lentement, mais sans jamais dévier de sa route, elle arriva tout près du vieillard.

— Eh bien, quoi? qu'est-ce donc? demanda-t-il en s'agitant avec des gestes saccadés, incohérents, comme on en remarque chez ceux qui vont mourir, dans les crises de l'agonie finale.

— Vous êtes malade, je viens vous voir : voilà tout! N'est-ce pas la chose la plus naturelle du monde? répondit la jeune femme d'une voix étrange, sans timbre, si l'on peut parler ainsi, et sans vibration : la voix d'un fantôme plutôt que celle d'une créature vivante î

Elle se tenait à deux pas de lui, les bras croisés, la tête penchée, fixant sur son visage un œil clair et perçant, qui semblait chercher à hre jusqu'au fond de son âme.

— Non! non! je ne veux pas! s'écria le vieillard, retrouvant comme un reste de force sous l'influence des émotions qui l'agitaient ; je ne vous ai pas fait demander; je n'ai pas besoin de vous... laissezmoi... allez-vous-en!

On eût dit qu'il parlait à une sourde, car elle ne recula point d'un pas; mais, au contraire, remarquant qu'il se détournait, et, comme un enfant qui a peur et qui ne peut pas fuir, cachait sa tête dans ses deux mains :

— Eh bien, dit-elle, en se penchant vers lui, vous ne voulez donc pas me voir, mon père?

Dans la seule façon dont elle prononça ces deux mots : mon père! on eût pu deviner le drame intime et sombre dont le prologue se jouait en ce moment, sans témoins, entre ces deux âmes, l'une farouche par nature, l'autre cruelle par vengeance. Le vieillard tressaillit, et incapable maintenant de résister, abdiquant sa volonté : omme fait l'être faible entre les mains de celui dont il est contraint de reconnaître la supériorité et de subir l'ascendant, il se retourna vers elle, frémissant et palpitant sous son regard. Quand elle le vit ainsi dompté, soumis, fasciné en quelque sorte, comme l'oiseau sous l'œil magnétique du serpent :

— Serge Wolsky n'est pas marié ! lui dit-elle d'une voix lente et basse.

Les lèvres déjà blêmes du malade prirent une teinte violette, et la pâleur de son visage devint livide comme celle des cadavres.

— Ahl vous savez? fit-il sans songer le moins du monde à se défendre, et avec l'imprudence du coupable que sa conduite accable, et qui se trahit luimême.

— Oui, je sais! je sais tout!

Permoff comprit que le demi- aveu qui venait de lui échapper rendait toute dénégation impossible de sa part, de même que le sentiment de ses trop

justes griefs rendait du côté de sa belle-fille toute réconciliation impossible.

Dans l'état de faiblesse physique et d'affaissement moral où il se trouvait, il ne lui restait donc plu;? qu'à subir les vengeances d'Irène, si elle en voulait exercer contre lui.

Elle avait trop souffert, et elle souffrait trop encore pour se montrer généreuse. Elle usa donc de tous ses avantages, sans crainte d'en abuser, accusant et condamnant, en dehors de toutes les règles de la bonne justice, comme si elle n'eût pas été en même temps juge et partie dans l'affaire.

Elle fut véritablement sans pitié! Elle accabla le vieillard : elle lui reprocha avec une éloquence amère l'indignité de sa conduite et l'infamie de ses trahisons, qui n'avaient même pas la passion pour excuse, mais seulement une basse et misérable cupidité, et le désir honteux de voir passer dans sa famille la fortune d'une orpheline; elle eut des mots d'une poignante énergie pour caractériser cette marche tortueuse vers un but qui n'était autre chose que le malheur "comxplet de sa vie ; elle flétrit ces odieuses machinations tramées dans l'ombre, qui avaient fini par la faire tomber dans cet abîme, au fond duquel maintenant elle se débattait dans les angoisses du désespoir.

— Mais j'espère que vous vivrez assez longtemps pour voir briser ces liens détestés! continua- t-elle, et ce sera là votre châtiment, car il en rejaiUira sur vous une honte ineffaçable ! Non ! il ne sera pas dit qu'une telle violence aura triomphé sans amener de vengeance à sa suite ! Non! il ne sera pasdit qu'après avoir abusé de ce quil y a de plus sacré en ce monde,

VOUS goûterez en paix le fruit de vos complots... J'irai, s'il le faut, jusqu'au trône de l'empereur ; je me jetterai à ses pieds, je lui dirai tout. Il saura à quel point vous avez été coupable, et il m'accordera le divorce, que je ne craindrai pas de lui demander.

— Et mon fils? mon fils qui est innocent, je vous

le jure!

— Et moi ! suis-je donc coupable ?

— Mais cet enfant que vous portez dans votre sein... allez-vous, pour satisfaire vos haines, faire ce que ne font point les plus mauvaises mères : le frapper avant sa naissance et le priver injustement, et, si j'ose le dire, sans en avoir le droit, de la tendresse et de l'affection d'un père?

— Quittez ce souci! répliqua la jeune femme avec une fierté de reine ; mon fils n'aura jamais besoin de vous, et je saurai lui rendre plus que je ne lui aurai pris. . . Serge Wolsky m'aime assez pour ne pas craindre de servir de père à mon enfant !

— Ah ! vous êtes sans pitié ! fit le vieillard en joignant ses deux mains décharnées comme pour une prière... Nous prendre le dernier espoir de notre race !... Mais vous me trompez ! vous ne ferez pas... vous ne pourriez pas faire ce que vous dites là, et, si vous le faisiez, ce serait plus mal, en vérité! oui, plus mal que tout ce que j'ai fait moi-même... Moi j'avais du moins une excuse, — car je voulais sauver mon fils, — et vous... vous perdriez le vôtre! Je vous en conjure, au nom de tout ce que vous avez de plus cher au monde....

— Ce que j'ai de plus cher au monde', c'est l'homme qui m'aime, — et que j'aime î réphqua-telle avec une expression d'indicible oroueil et

d'écrasant dédain ; invoquez donc ce nom, si vous l*osez !

— Eh bien, je ne vous crois pas; et, malgré toutes vos menaces, je sens que vous n'oserez jamais agir ainsi !

— Je ne souhaite qu'une chose, c'est que vous ne mouriez qu'après l'avoir vu !

Irène sortit comme elle était entrée, moins semblable à une temme qu'à quelque statue de la Vengeance, descendue de son piédestal, et n'ayant rien d'humain dans la poitrine.

— Que va-t-elle faire? se demanda-t-il avec un mortel effroi... et dire que je ne puis rien empêcher !

Au lieu d'être entouré d'affections et de présences chéries, le vieux comte s'éteignait donc muet, solitaire et farouche comme , au fond des bois, les animaux dont les dépouilles s'entassaient autour de lui. Lui-même avait senti le besoin d'éviter son fils, le seul être au monde qu'il aimât, et il préférait l'isolement, si pénible qu'il pût être, aux soins mercenaires de serviteurs dont l'affection était douteuse, ou d'une bru dont la haine était certaine. Il avait donc défendu que l'on vînt chez lui, si ce n'est à certaines heures qu'il avait indiquées, et hors desquelles il entendait ne recevoir personne. En ce moment, pourtant, il eût bien voulu avoir quelqu'un près de lui pour apprendre quels événements nouveaux se passaient au château, pour savoir qui avait pu apporter à Irène la fatale nouvelle... cette nouvelle qu'il avait espéré lui cacher toujours!... Et l'heure passait, et on l'oubliait, comme s'il eût été déjà mort, et il n'avait la force ni d'appeler, ni même

de quitter sa couche pour se traîner jusqu'à la sonnette. Il se consumait donc de terreur et d'ennuidans l'attente la plus cruelle.

PJnfin, vers dix heures, — c'était le moment où l'on venait prendre ses ordres pour la nuit, — Mi, chel parut.. .

— Qui donc est venu? lui crJa-t-il en l'apercevanl sur le seuil ; qui donc a vu madame?

— La comtesse Thécla Tcherkoff.... la sœur de celui

— Qu'elle soit maudite ! mais pourquoi n'es-tu pas venu me prévenir?

— Gela n'eût pu servir qu'à vous tourmenter! Vous n'auriez pu rien empêcher. J'aimais mieux, d'ailleurs, rester à portée de tout voir, si je ne pouvais tout entendre.

— Eh bien, qu'as-tu vu?

— Quand elles sont sorties, il était aisé de s'apercevoir que madame avait beaucoup pleuré. Elle a reconduit l'autre jusqu'à sa voiture; on eût dit qu'elles ne pouvaient pas se quitter. Voilà tout ce que je sais.

— Ces imbéciles de Turcs ont plus d'esprit que nous, murmura le vieillard : ils enferment leurs femmes ! Le malheur est entré aujourd'hui dans notre maison. Irène sait tout.... Mais ce n'est pas ta faute! tu as fait ton devoir, comme toujours ; maintenant, laisse-moi !

La nuit du vieillard fut cruelle : celle d'Irène ne lut pas meilleure. La victime et le bourreau souffraient également.

Pendant tout le temps que dura l'absence d'Ivan, ~ et elle ne souhaitait point son retour, — elle ne retourna point une seule fois chez son beau-père, et, de son côté, celui-ci ne songea guère, on le conçoit, à réclamer sa présence. Ces deux haines vivaient donc à côté l'une de l'autre, muettes, mais implacables. Du lit de douleur qu'il ne devait plus quitter maintenant que pour la couche d'argile où les enfants d'Adam vont dormir leur dernier sommeil, le vieux Fédor était parvenu, grâce à Michel, dont il s'était assuré à tout jam^ais le dévouement et la complicité, à établir autour de sa belle-fille une surveillance fort inutile assurément, mais qui eut du moins pour résultat dé lui donner un peu de calme. Jugeant les autres d'après lui-même, et prenant peut-être trop au pied de la lettre les menaces échappées à Irène, il s'imaginait qu'elle ne s'occupait plus que de préparer sa fuite, et il lui semblait que le dernier service qu'il pût rendre à son fils c'était d'empêcher sa femme de quitter le château. Il la remettrait entre ses mains : le reste regardait Ivan. Tel était l'état des esprits au château de Permoff, où Ton vivait dans une attente pleine d'angoisses, quand Ivan y rentra, un jour ou deux plus tôt qu'il ne l'avait cru.

Il alla tout d'abord chez sa femme, qu'il trouva soucieuse. Il est vrai qu'il ne l'avait jamais vue d'une gaieté bien folle, et l'état de santé où elle se trouvait en ce moment était bien de nature à iusti-

fier quelque préoccupation. Si ses relations avec elle eussent été tout autres, Ivan, dans l'expansion heureuse qui suit toujours le premier revoir après l'absence, eût demandé à Irène une explication qu'elle seule pouvait lui donner. Mais leurs rapports, toujours un peu froids, sans intimité comme sans abandon, ne lui permettaient point ce que se serait si bien permis tout autre mari à sa place. Plus d'une fois des tentatives de ce genre n'avaient provoqué chez elle que des paroles découragées et décourageantes. Il sortit donc de l'appartement de sa femme dans une disposition d'esprit assez triste, et se rendit chez son père.

Michel avait déjà averti celui-ci du retour d'Ivan, en le prévenant qu'il s'était rendu chez madame. Cette nouvelle avait redoublé l'impatience du vieillard, qui s'agitait sur sa couche avec des mouvements convulsifs.

A peine éclairée par les lueurs obliques du crépuscule, la vaste chambre avait je ne sais quoi de fantastique et de lugubre, qui prédisposait l'âme aux impressions les plus tristes et les plus terribles. La nuit naissante y entourait les objets de je ne sais quelles ténèbres vagues , au sein desquelles on ne distinguait plus que deux points lumineux : les yeux du mourant, qui jetaient un éclat^ fauve et métallique, comme les yeux de feu des loups, que l'on aperçoit au bord des grands bois, et qui, dans les nuits d'hiver, suivent les traîneaux fuyants.

— Il ne viendra donc pas ? Non, il ne viendra pas ! murmurait- il en arrachant des touffes de poils aux dépouilles sauvages, qu'il éloignait de lui avec des gestes brusques, et qu'il ramenait bientôt, sur sa

poitrine et sur ses épaules... Mais que peut-il donc faire chez cette malheureuse?

Bientôt, pourtant, il entendit un bruit de pas sur l'escalier.

— C'est lui! se dit- il... enfin!

La porte s'ouvrit.

— Ivan! Ivan! c'est bien toi! cria-t-il d'une voix que ranimait l'arrivée de son fils.

— Oui, père, c'est moi ! fit Ivan, qui s'avança en trébuchant à travers la chambre ; mais où étes-vous donc?

— Par ici — je te vois bien, moi ! — dans ce coin, sur ta droite.

— Pourquoi êtes-vous seul?

— Parce que je n'aime pas les autres! je n'aime que toi!

Ivan se heurta contre une table, et poussa une sourde exclamation de douleur.

— Ah! tu t'es fait mal? va doucement!

— Ce n'est rien! Mais pourquoi donc rester ainsi sans lumière?

— Parce que je n'attends personne — personne que la mort, et qu'il est inutile de l'éclairer : elle me trouvera bien sans cela! fit Permoff avec un éclat de rire nerveux et strident, rire menteur et sans joie, auquel une oreille amie ne pouvait point se méprendre.

Ivan s'avançait toujours du côté de la voix.

Tout à coup, une main fiévreuse saisit son bras avec une vigueur inattendue, et le contraignit à s'asseoir.

— Enfin, te voilà! dit-il, en l'attirant à lui et en le serrant contre sa poitrine.

— Oui, me voilà, mon père! si je vous avais su aussi mal, je serais revenu plus tôt.

— Ne t'occupe donc pas de moi! dis-moi seulement si tu es heureux! fit-il avec un accent de tendresse et de sympathie qu'il avait rarement, même en s'adressant à son fils; dis! es -tu heureux*?

— Comment puis-je être heureux, quand je sais que vous souffrez ?

— Ceci est un mot aimable; mais ce n'est pas une réponse. As-tu vu ta femme?

— Je Tai seulement entrevue. Pouvais-je donc m' arrêter chez elle avant de vous avoir embrassé ?

— Ceci peut bien être d'un bon fils, mais c'est à coup sûr d'un mauvais mari. Tu vas bientôt cesser d'être fils... J'espère que tu seras mari longtemps encore; il fallait rester près de ta femme.

— Il y a temps pour tout; je la reverrai tantôt.

— Je trouve que tu la quittes trop. Comment estelle avec toi?

— Eh! mais, vous savez... ni bien ni mal... plutôt mal.

— Ah! fit le vieillard, en se renversant en arrière, tout en tenant la main de son fils dans les siennes. .. plutôt mal !

— Non! Ce n'est pas vrai! et je dis plus que je veux dire! Seulement, vous savez, c'est une nature froide, extrêmement réservée ; cela trompe !

— Hum ! pensa le vieillard, s'il avait lu les lettres de sa femme à Wolsky, il ne la trouverait, j'imagine, ni froide ni réservée.

Il éprouvait tout à la fois une certaine irritation

en face de cet aveuglement, commun, du reste, à plus d'un mari, s'il faut en croire les observateurs et les moralistes, et en même temps une sorte de joie à la pensée que jusque-là rien n'avait troublé la sécurité de son fils. Il eût voulu, à l'aide de précautions oratoires plus ou moins habiles, le mettre sur ses gardes, sans cependant l'effrayer, et l'éclairer sans l'avertir. On le voit, la chose n'était pas sans difficultés, et elle exigeait une diplomatie pour laquelle Permoff, bien portant, n'eût pas eu trop de toute son intelligence et de tout son sang- froid.

Il cherchait encore, lorsque le valet de chambre entra, apportant des lumières.

Le père et le fils, qui ne s'étaient pas vus depuis quelques jours, se regardèrent avec une curiosité inquiète.

Ivan montrait sur un visage calme une expression sérieuse, mais sans tristesse et sans abattement.

— Il ne sait rien 1 pensa le comte; et tout en s'applaudissant de cette heureuse ignorance, il s'avouait à lui-même qu'elle ne simplifiait point sa tâche.

Quant à Ivan, il lui suffit d'un coup d'œil pour reconnaître que son père était extrêmement changé. L'œil cave et la joue terreuse le faisaient ressembler à un mort plus qu'à un vivant; si le feu sombre de la fièvre l'éclairait et l'animait, il n'était pas malaisé de voir qu'en s'éteignant, ce feu l'aurait laissé morne et sombre. De temps en temps, il lui passait des sueurs glacées qui, par grosses gouttes, roulaient sur son visage,, après avoir mouillé la racine de ses cheveux.

Ivan crut s'apercevoir que l'entretien fatiguait singialièrement le malade, qui ne cessait de s'agiter

Bur sa couche avec des signes visibles d'impatience.

— Je vais me retirer, lui dit-il ; tâchez de dormir un peu; le sommeil vous ferait tant de bien!

— C'est cela ! fit le vieillard ; va rejoindre ta femme fidèle et dévouée !

— La femme que vous m'avez donnée ! ajouta Ivan non sans quelque amertume.

Le vieillard fit un mouvement brusque et, tournant sur lui-même avec un soubresaut presque convulsif, il cacha sa face dans le poil touffu des bêtes.

Ivan se retira; mais il emportait de ce lugubre entretien des pressentiments sinistres qui hantèrent sa nuit sans sommeil.

— Je ne sais ce qu'a mon père, murmurait-il en redescendant Fescalier qui menait chez Irène. Je ne l'avais jamais vu ainsi. Quelle insistance singulière à ramener toujours l'entretien sur ma femme!... En vérité, si nous vivions ailleurs que dans ce désert où elle ne voit que moi, je croirais... Mais quelle folie I dois-je m' arrêter à ces divagations d'un esprit malade? dois-je me battre contre ces fantômes que la fièvre halluciné ? Que m'importent ces délires précurseurs de Tagonie et voisins de la mort? Ma femme... pourquoi donc tenait-il tant à me parler de ma femme? Je sais bien qu'elle n'a pas pour moi une passion insensée ; mais les maris sont rares qui inspirent de telles passions à leurs femmes!... La mienne a du moins le sentiment du devoir... eh! pourtant, j'aurais autant aimé que mon père ne m'eût point parlé comme il l'a fait.

Ivan, en revenant à l'appartement conjugal, trouva Irène assise à sa table à ouvrage : elle était entourée de ces petits vêtements enfantins et char-

^2 LES PERLES NOIRKS

mants qyi composent la layette des nouveaux-nés dont les parents sont millionnaires. Elle n'avait voulu céder à personne le soin de remplir ces premiers devoirs de la maternité, qui sont aussi ses premières joies; elle taillait largement dans la mousseline, ajustait les dentelles et chiffonnait les rubans.

C'était vraiment plaisir de la voir, charmante d'at titude, pleine de grâce dans tous ses mouvements adorablement jolie sous la lumière de la lampe , qui éclairait doucement sa pâleur nacrée.

— Ce serait pourtant bon d'être aimé! pensa tristement le mari en regardant sa femme.

Mais s'il le pensa, il ne le dit point.

Dans la nuit même, on vint réveiller Ivan.

Peu de temps après son départ, le comte s'était trouvé plus mal ; mais, par un caprice étrange, auquel on n'avait point osé désobéir, parce que les serviteurs savaient que leur maître était aussi violent que fantasque, il avait défendu que l'on prévînt ses enfants.

Cependant le valet de chambre, effrayé des symptômes graves qui venaient de se manifester tout à coup, avait averti l'intendant. Michel envoya chercher immédiatement le médecin. Celui-ci comprit tout de suite que le péril était imminent, la cris suprême, et le dénouement inévitable; aussi, après avoir eu recours à toutes les ressources que l'on réserve pour les cas désespérés , il exigea qu'Ivan fût informé.

Celui-ci accourut en toute hâte près du lit de douleur, pour être le témoin et le consolateur de l'agonie de son père, pour recevoir ses derniers adieux,

et accomplir envers lui les devoirs sacrés de la piété filiale.

La chambre, misérable, presque sordide, avait été subitement éclairée avec une véritable profusion, car tout était préparé oour la célébration des dernières cérémonies de la vie religieuse. Le prêtre était venu presque en même temps que le médecin, et il avait disposé sur une ta oie les flambeaux et les vases sacrés. Il était debout d'un côté du moribond, le médecin était de l'autre ; tous deux étudiaient, celui-ci les symptômes du mal physique, celui-là les ravages non moins grands du mal moral. La pauvre âme semblait en elîet bourrelée de remords; aussi, comme s'il eût trouvé ses fautes trop grandes pour qu'il en pût jamais obtenir le pardon, sa bouche ne priait pas, et son oreille inattentive ne se prêtait point aux exhortations du ministre de Dieu. Si, parfois, quelques lambeaux en arrivaient jusqu'à lui, il ne témoignait les avoir entendus que par un geste d'impatiente contrariété. Et, par moments, cette contrariété paraissait si grande, que si l'on pouvait encore s'étonner d'une chose, c'était qu'il se maîtrisât assez pour ne point affliger les assistants par quelque emportement scandaleux. Il accordait beaucoup plus d'attention au médecin du corps, et s'il ne l'honorait point d'une confiance absolue; que peut-être il n'était capable d'avoir pour personne, des regards furtifs, qu'il jetait souvent de son côté, prouvaient du moins qu il tenait singulièrement à connaître sa pensée. Souvent aussi son œil anxieux se fixait sur la porte, comme s'il se fût attendu, de minute en minute, à voir paraître ses eni'autij.

Çà et là, dans divers coins de la chambre, les gens de service se tenaient par petits groupes, attentifs, silencieux, pleins d'effroi, comme il arrive souvent aux personnes des classes inférieures, quand elles sentent que la mort va passer près d'elles.

L'aube naissait déjà dans le ciel, et, jetant sur les vitres ses lueurs blafardes, faisait pâlir la lumière des cierges, quand la porte de la chambre s'ouvrit pour livrer passage à Irène, vêtue de nuit, et plus blanche que ses blanches draperies.

Toute pâle, ses longs cheveux mal attachés s'échappant de ses coiffes, pendant sur ses joues et flottant sur ses épaules, elle ressemblait à un fantôme plutôt qu'à un être vivant. On eût dit une apparition surgissant tout à coup près de ce lit de mort.

Le vieux comte, en Tapercevant, éprouva une commotion si violente, qu'il se souleva sur son coude, par un suprême effort, tandis que son autre main se tendait vers la porte, avec le geste impérieux de l'homme auquel tout le monde obéit. Son regard ne quittait point le visage de sa belle-fiUe, et dans ses yeux, rivés en quelque sorte aux yeux dlrène, onpouvaitJUre autant d'effroi que de colère. Sa bouche s'ouvrit pour parler, peut-être pour maudire, pour prier peut-être!.... aucun son n'en sortit.

Il retomba aussitôt, comme affaissé sur lui-même.

Le médecin se pencha vers lui, le prit par le cou, essuya lés gouttes glacées qui roulaient sur son front, et secoua la tête d'un air trop significatif pour que personne s'y trompât. Le prêtre murmura ses prières avec un redoublement de ferveur, et les

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assistants tombèrent à genoux, en se signant de droite à gauche.

Ivan, dès le premier instant, s'était précipité vers son père évanoui. Effet sublime et touchant de la tendresse ! Permoff, en sentant l'étreinte des deux bras de son fils, revint à lui sur-le-champ; son premier regard chercha sa bru. Il l'aperçut à deux pas de son lit, grave, calme, froide, sévère.

— Non! non ! murmura-t-il d'une voix trèsbasse, mais cependant si distincte que chacun l'entendit, je ne veux pas la voir! qu'elle s'en aille! qu'elle s'en aille !

— Comment? mon père, Irène! votre fille, ma femme! mais que dites- vous donc là? Revenez à vous. Quel mal vous pouvez lai faire, dans l'état où elle est! Allons, vite, une bonne parole; il le faut : dites-lui donc une bonne parole !

— Non! non! c'est elle qui me tue... je ne veux pas la voir!

Tout en parlant ainsi, le comte Permoff ne cessait de donner des marques d'une agitation fébrile , désordonnée, qui ne laissait point que d'inquiéter le médecin et d'effrayer les gens. Quant au mari, il en éprouvait une contrariété facile à comprendre, et, en rapprochant les paroles de son père des demirévélations qu'il lui avait faites dans la soirée en termes si obscurs et si ambigus, il commençait à se demander s'il n'avait point à redouter les derniers malheurs.

Le prêtre, que les fonctions délicates de son pieux ministère et son intimité forcée avec tant de consciences avaient mis au fait de toutes les misères humaines, ne semblait pas beaucoup plus rassuré,

et il aurait voulu pouvoir imposer silence à son irascible et trop peu docile pénitent.

Le personnage le plus calme, entre tous les acteurs de ce petit drame, était précisément celui qui eût dû se montrer le plus ému. On eût dit, en effet, qu'Irène était absolument étrangère à tout ce qui se passait entre son beau-père et son mari. Calme, hautaine, impassible, les bras croisés sur sa poitrine, elle attendait. Innocente, il fallait qu'elle fût bien forte du témoignage de sa conscience; coupable, elle devait être singulièrement endurcie dans le crime.

Un doute affreux traversa l'âme d'Ivan . Les chances du bien et du mal étaient égales en ce moment; mais cela même n'est-il point déjà terrible? Il comprit toutefois que paraître attacher trop d'importance aux allégations du mourant , c'était signer lui-même la preuve de son déshonneur, et reconnaître la honte de sa femme. Il ne le pouvait point. Il verrait plus tard quel parti lui dicteraient les circonstances; c'était affaire entre elle et lui; mais, en attendant, et jusqu'à ce que la preuve fût faite, il lui devait sa protection devant tous, et contre tous.

Il le comprit.

Aussi, se retournant vers elle et prenant sa main, d'une voix claire et nette que chacun put entendre :

— Irène, lui dit-il, assurez notre père de toute votre affection, de toute votre tendresse.

Il recula d'un pas, et s'effaça pour la laisser approcher. Une tempête furieuse grondait dans sa poitrine; dans son cerveau tourbillonnaient mille pen-

sées confuses. Il ne savait encore à laquelle s*arrêter et il avait vraiment besoin de sa remarquable force d'âme pour dominer la violence de ses sensations. Le courage de la femme, en ce moment suprême, était du reste à la hauteur du courage de l'homme. Aucune émotion apparente n'altérait la sérénité de son visage, Impassible, rigide et froid comme le marbre.

Le sombre éclat de ses yeux animait seul sa pâleur, aussi grande que celle du mourant luimême.

Ivan la regardait comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son âme : mais elle, forte comme la femme qui n'a rien à cacher, elle ne chercha point à fuir ce regard, car elle se retourna lentement vers lui, avec un mouvement de tête et d épaules qui semblait dire : Vous avez voulu que je \dnsse, je suis venue ; mais vous savez bien que je n'ai rien à faire ici!

Elle resta silencieuse.

Gomme s'il n'eût pas voulu la voir, le vieux comte ferma les yeux. Un long soupir souleva sa poitrine, un frisson passa sur ses épaules, et un tremblement convulsif secoua la main qu'Ivan tenait dans la sienne.

Le médecin comptait toujours le battement des artères; le prêtre murmurait toujours ses longues oraisons, et les assistants craintifs, immobiles, dans l'attente de quelque formidable événement, retenaient leur souffle . La crise pouvait emporter le vieillard, et l'emporter sans qu il eût parlé. C'était le malheur qu'en ce moment Ivan redoutait le plus au monde. Aussi, avec celte concentration énergique de volonté qui rend possible les phénomènes les

plus inexplicables du monde magnétique, il pressa de nouveau la main de son père dans la sienne, paume contre paume, tandis qu'il le couvait , pour ainsi dire, tout entier sous son regard.

Permoff s'agita brusquement, retira ses deux mains, que tenaient le médecin d'un côté et son fils de l'autre, rouvrit ses yeux qu'une larme vint mouiller, et regardant la jeune femme avec une expression devenue tout à coup soumise et craintive, que son visage n'avait peut-être jamais eue depuis les jours lointains de son enfance :

— Grâce ! grâce ! lui cria-t-il , pardonnez-moi, Irène! pardonnez-moi pour que je meure en paix!

Les lèvres d'Irène s'agitèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

— Je ne sais ce qu'il a fait, Irène, dit Ivan en se penchant vers sa femme ; mais il n'y a point de faute, point de crime qui ne s'oubUent devant la mort!

— Je vous pardonne ! dit Irène à haute voix, en se penchant vers le vieillard pour lui donner le baiser de paix.

Un soupir de satisfaction profonde souleva la poitrine d'Ivan, le prêtre approuva d'un signe de tête, le médecin eut un mouvement d'épaules, et les serviteurs du château échangèrent entre eux de longs regards d'étonnement.

Cependant un éclair de joie fugitive illumina la face de l'agonisant, et ceux qui se trouvaient près de lui purent l'entendre murmurer tout bas quelque chose qui ressemblait à un remercîment.

Ce fut là, du reste, sa dernière parole. Le froid envahissant de la mort venait de gagner jusqu'à son cœur; les lèvres d'Irène n'avaient touché qu'un

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front glacé, et une ombre violette se répandit sur le visage de celui qui n'était déjà plus qu'un cadavre. Le médecin laissa retomber son bras et regarda le prêtre, qui prononça ces mots d'une voix émue et grave :

— Chrétiens, à genoux! priez pour l'âme qui s'en va !

La vie au château fut ce qu'elle devait être après une telle catastrophe, laissant ce grand vide dans un petit groupe.

Les rapports des deux époux furent, comme auparavant, contraints et froids ; Irène enfanta dans la douleur son fils auquel Ivan donna le nom de son grand-père, et qui ne resserra point les liens trop détendus entre sa femme et lui. Thécla ne donna point de ses nouvelles à la comtesse Permoff. Celle-ci n'entendit plus parler de Wolsky. Mais elle y pensait trop.

— Qu'importe? se disait-elle parfois, après quelques instants de rêveries douloureuses : aimée ardemment ou profondément oubliée, n'est-ce point toujours la même chose pour moi ? Dans un cas comme dans l'autre, ne suis-je pas condamnée à la solitude perpétuelle, et à l'éternel veuvage du cœur?

Mais si, par hasard, en ce moment, elle regardait le petit berceau où dormait son fils, souriant aux anges pendant son sommeil, elle essuyait vivement les larmes sur ses joues.

— Je suis ingrate, disait-elle ; les mères ne doU vent jamais être malheureuses 1

Une nuit, — pendant une de ces fréquentes absences du comte Ivan, — tout dormait, et le château, et la ferme voisine, et le village environnant, et la campagne au loin, et les grands bois, ceinture flottante de Thorizon. Il pouvait être une heure du matin : c'est le moment où le sommeil, ce jeune frère de la mort, exerce avec le plus de tyrannie son incontestable empire, où les hommes oublient le plus complètement les chagrins, les tristesses elles ennuis de l'existence dans la paix du repos profond.

Tout à coup des cris sinistres et soudains troublèrent le silence ; on entendit, à coups pressés, retentir le tocsin de la cloche d'alarme ; des lueurs fauves teignirent le ciel. Bientôt, de toutes parts, des colonnes de fumée qu'illuminaient des traits de feu, rouges comme du sang, jailUrent dans les airs. Le château d'Imzeff était en flamme. . . et ces flammes dévorantes, vraiment terribles, auxquelles des bois d'essence résineuse, les stucs, les plâtres et tous les éléments d'une construction légère ne fournissaient qu'un trop facile aliment, menaçaient d'engloutir en un moment tout ce qu'elles allaient atteindre.

Partout, même dans les centres où la population resserrée permet de mettre à l'œuvre autant de mains qu'il en faut, là même où tous les secours se combinent pour arrêter la marche du fléau, lorsqu'il se déclare avec cette irrésistible violence, l'homme est contraint de céder à l'élément, et le seul parti qu'il lui reste à prendre, c'est de faire la part du feu.

Mais dans une campagne isolée, loin de tout secours

organisé, c'est le feu lui-même qui fait sa part et

il prend tout !

Les geîis de Permofî semblaient le comprendre, car ils n'opposaient guère au terrible fléau que des lamentations, des prières et des cris, tristes aveux de leur impuissance, qui ne devaient sauver personne.

Le feu' s'était tout d'abord déclaré dans l'aile du château qu'occupait la comtesse Irène avec son enfant. Déjà les flammes menaçantes, victorieuses, maîtresses de tout, sortaient par les fenêtres, crevaient le toit, et dépassant les cheminées de dix mètres, couronnaient l'édifice de leurs sinistres panaches. Toutes les communications étaient désormais interceptées entre cette aile à demi dévorée déjà, et le reste du château qui brûlait lui-même.

Les malheureux serviteurs allaient et vehaient sous les fenêtres, courant de tous côtés, poussant des cris désespérés, levant au ciel leurs yeux, leurs mains et leurs prières, et suppliant Dieu, plus puissant qu'eux, de venir au secours de la femme et de l'enfant de leur seigneur.

Ce secours devenaàt urgent. Encore quelques minutes, et il arriverait irop tard ! Déjà, en effet, on entendait le craquement sourd des poutres de la toiture, et le pétillement vif et sec des tuiles qui volaient en éclats ; déjà une des chemmées venait de s'écrouler avec un fracas retentissant. Deux hommes au cœur intrépide entrèrent dans la maison, au risque de leur vie, bien résolus de pénétrer à travers les flammes, d'arriver jusqu'à la comtesse et do 'arracher à la mort.

i)'2 LES PERLES NOIRES

Les femmes se jetèrent à genoux. Les hommes attendirent, la pâleur au front, l'angoisse au cœur.

Cependant les deux courageux sauveteurs reparurent bientôt — mais ils reparurent seuls !

L'escalier, gagné par le feu, depuis longtemps déjà, venait, en se rompant devant eux, de leur fermer le périlleux et dernier accès qui permît d'approcher de la comtesse.

Elle était donc maintenant vouée à une mort aussi horrible que certaine. Vainement avait-on essayé d'appliquer une échelle contre la muraille. Il s'en fallait de dix pieds que cette échelle atteignît jusqu'à l'appartement qu'occupait l'infortunée châtelaine.

Rien, du reste, ne révélait qu'Irène eût seulement conscience de l'épouvantable catastrophe qui allait l'engloutir. Un silence de mort et une effrayante immobilité régnaient toujours dans la pièce qu'elle occupait, et l'on se demandait si elle dormait encore ou si elle avait déjà péri. Au jnoment où l'incendie avait éclaté, la comtesse, qui, d'ordinaire, dormait comme un enfant, était plongée dans ce premier sommeil qui est aussi le plus profond. Réveillée enfin, et non sans peine, par les cris des gens, le glas de la cloche et les mille bruits sinistres de l'incendie, elle se dressa sur son séant, et se voyant entourée par les flammes, bondit en sursaut sur ses pieds, arracha l'enfant à son berceau, et accourut au balcon, pâle, en désordre, le tenant entre ses bras, et invoquant la sainte pitié pour lui bien plus encore que pour elle.

Un cri, ou plutôt un sanglot jailUt de toutes les poitrines; et, par un mouvement instinctif, tout le

monde s'approcha des murailles comme si on eût voulu en tenter Tescalade et prendre d'assaut le château que le feu gardait mieux, hélas ! que n'eût fait la plus intrépide garnison. La comtesse et son fils semblaient donc destinés à une mort certaine, et les témoins de leur perte prochaine ne pouvaient leur donner que des vœux stériles.

Tout à coup, sur le balcon même, derrière la comtesse, qui ne le voyait pas, un homme apparut. On ne savait ni d'où il venait ni comment il se trouvait là, et sa venue soudaine, inexplicable comme un prodige, rendit quelque espoir à ceux-là mêmes dont l'âme était, un moment auparavant, remphe des plus horribles craintes. On comprit que si le salut pouvait venir de quelqu'un, il viendrait de cet homme; aussi mille cris enthousiastes le saluèrent comme un libérateur envoyé par le ciel.

Aux cris poussés de toutes parts et aux gestes qui les accompagnaient, Irène se retourna et aperçut l'étranger.

Il eût été bien difficile de traduire par des paroles les sentiments dont l'expression ardente et mobile se peignit sur son visage. C'était tout à la fois la surprise, la crainte, la joie enivrée, la prière silencieuse, mais éloquente. Sans prononcer une seule parole, elle lui tendit son enfant avec une sereine confiance, comme elle eût pu faire à un ange descendu d'en haut pour la sauver.

Le jeune homme -— car l'étranger était jeune, grand, d'une taille qui devait réunir à la fois l'élégance à la force — attacha solidement à la balustrade du balcon une longue corde dont il s'était muni, prit l'enfant, escalada le balcon, et, quoiqu'il ne pût se

servir pour descendre que de ses pieds et d'une seule main, il se hasarda tout aussitôt dans l'espace avec l'aisance d'un homme rompu à tous les exercices de la gymnastique aérienne.

Deux hommes, se détachant des groupes qui se tenaient sous la fenêtre, s'élancèrent aux échelles, qui étaient restées appliquées contre la muraille et, venant au-devant de lui, le débarrassèrent de son léger tardeau.

En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire^ rapide comme s'il eût eu des ailes, le jeune homme, voltigeant en quelque sorte le long de la corde tendue, regagna le balcon où Irène, tout heureuse de la délivrance de son fils, ne paraissait pas même sentir l'atteinte des flammes qui, cependant, effleuraient déjà le bord de ses vêtements.

Cette fois, le jeune homme ne remonta point sur le balcon, mais s'y cramponnant solidement d'une main, et s'arc-boutant du pied à une sailUe de la muraille, il donna ses instructions à la comtesse. Celle-ci parut hésiter un instant, car on put remarquer chez le jeune homme un mouvement d'impatience, et un geste brusque par lequel il voulut l'attirer à lui.

— Pas une minute, pas une seconde à perdre ! lui dit-il à demi-voix; maintenant ou jamais! Venez, ou je ne réponds plus de rien!...

Et comme elle hésitait encore :

— Je me trompe, dit-il, je réponds de mourir avec vous dans ces flammes !

Derrière la comtesse, une fenêtre tomba avec fracas et couvrit le balcon de ses débris brûlants. En même temps, un nuage d'épaisse fumée sortit de la

chambre qu'elle venait de quitter, et violemment refoulé et rabattu parle vent de la nuit, les enveloppa tous deux dans ses spirales sombres.

On les crut perdus, et une clameur qui ressemblait à un sanglot monta jusqu'à eux.

Quand cette fumée se fut dissipée, on aperçut, aux lueurs rouges de l'incendie, un homme et une femme qui descendaient lentement le long d'une corde.

La femme avait passé ses deux bras autour du cou de l'homme, et, appuyée contre sa poitrine, elle s'y serrait étroitement, ou^ pour mieux dire, elle s'y enlaçait, comme le lierre s'enlace au chêne, et la vigne à l'ormeau.

— Courage ! courage ! nous sommes ensemble, dans la vie et dans la mort ! murmurait le jeune homme à l'oreille de la jeune femme.

Us s'étaient confiés résolument à l'espace. Mais, malgré le courage et la docilité de la comtesse, qui, ses premières répugnances une fois vaincues, obéissait comme une enfant, l'entreprise était diiticile, car, malgré elle, le poids de son corps paralysait quelque peu l'action de son hbérateur. Celui-ci, cependant, redoublait d'énergie et sentait son courage croître avec les obstacles ; par des points d'appui habilement saisis, il arrêtait à temps l'oscillation de la corde, et, par la lenteur et la prudence de sa descente, assurait son succès.

Enfin, au bout de quelques minutes, dont l'intensité de leurs sensations- ne leur permit point d'apprécier sainement la durée, ils atteignirent l'extrémité supérieure de l'échelle, dont le pied du jeune homme effleura le premier échelon, au moment où

blùS PERLES iNOlRES. ft

il sentit que le balcon, miné par la flamme, commençait à céder.

— Courage ! courage ! dit-il en effleurant de ses lèvres l'oreille de la comtesse, dont il sentait le cœur battre follement contre sa poitrine... Encore quelques secondes, et nous sommes sauvés !

Bientôt, en effet, il pouvait saisir fortement d'une main le montant de l'échelle qui se trouvait à sa portée, tandis que ses pieds se fixaient enfin solidement sur un barreau, en murmurant :

— Dieu soit loué ! Il était temps !

Un nuage passa sur ses yeux ; des bruits confus emplirent son oreille de bourdonnements vagues; ses mouvements, tout à 1 heure si sûrs, avaient quelque chose de fébrile et de convulsif dont il n'était plus le maître, et si la terrible épreuve avait dû se prolonger quelque temps encore, il y aurait immanquablement succombé. Mais Irène, déjà rassurée, et le secondant avec autant de sang-froid que d'intelligence, s'était elle-même emparée de l'échelle et elle descendait seule.

— Merci ! oh ! merci de toute mon âme 1 car vous m'avez sauvée, lui dit-elle, vous avez fait plus que de me sauver moi-même : vous avez sauvé mon enfant.

Un épouvantable fracas lui fit retourner la tête, et elle vit s'abîmer le balcon auquel, une minute plutôt, était attachée la corde où se balançait sa vie; la muraille suivit le balcon, et s'écroulant à son tour emplit la cour de ses débris fumants. C'était un spectacle plein tout à la fois de grandeur et d'épouvante, et que ne pouvait plus oubher aucun de ceux oui en avaient été les témoins. L'incendie continuait

à dévorer sa proie, et ce qui restait encore debout du grand édifice flambait comme un immense bûcher. Les groupes silencieux contemplaient de loin cette ruine qu'aucun effort désormais ne pouvait plus empêcher de se consommer.

Il pouvait sembler assez naturel que, dans un pareil désordre, on n'eût pas pris garde à celui auquel, pourtant, la maîtresse du château devait son salut. Remercié par elle, il avait, sans doute, reçu tout le prix qu'ambitionnait son généreux dévouement. Aussi, s'était-il retiré un peu à l'écart, comme jaloux de solitude et heureux de s'isoler de la foule.

Mais à peine eut-il fait vingt pas du côté des communs, complètement séparés de l'habitation principale, et que le feu n'avait point atteints, qu'il s'arrêta tout à coup, puis fit quelques pas encore , puis chancela, s'ailaissa sur lui-même, et tomba évanoui au pied d'un sapin.

Le malheureux jeune homme avait payé cher le bonheur d'arracher aux flammes deux de ses semblables, deux créatures de Dieu. Il avait reçu au front une large blessure qui saignait abondamment, et ses mains et ses bras étaient sillonnés de brûlures profondes; une sorte d'épuisement, facile à comprendre après le déploiement d'énergie que venait de nécessiter ce double sauvetage, était survenu tout à coup, et il s'en était suivi une faiblesse passagère.

Le garde-chasse du château^ qui s'aperçut le premier de l'accident, accourut à lui. Il le releva, l'assit contre le tronc du sapin, et se tournant vers une grande fille qui se trouvait à côté de lui les bras pendants :

— Vas-tu te changer en statue? lui cria-t-il; c'est bien le moment! Au lieu de rester là, piquée comme un pieu, va me chercher un verre d'eau fraîche.

Quelques gouttes jetées sur le visage du blessé le ranimèrent par le vif sentiment de fraîcheur qu'elles lui causèrent, et il rouvrit bientôt ses yeux, pour les refermer de nouveau.

Cependant, la comtesse, instruite de ce qui venait d'arriver, vint elle-même apporter au blessé les secours que réclamait son état. Elle s'agenouilla près de lui, et, approchant le verre de ses lèvres décolorées :

— Buvez, lui dit-elle doucement, comme s'il eût pu l'entendre.

Il l'entendit en effet , car, au son de cette voix tout à la fois pénétrante et douce, il revint à lui et murmura ce seul mot :

— Merci !

Elle lui présenta le verre, et, docilement, il but.

— Comment vous trouvez-vous? lui demanda-telle, en attachant sur son visage un regard affectueux et tout rempli du plus tendre intérêt.

— Mieux, beaucoup mieux !

Il essaya de faire un mouvement ; mais la souffrance fut vive, car il ne put retenir une exclamation douloureuse.

— Pauvre, pauvre cher! murmura la comtesse. Ne vous agitez pas ainsi, le médecin va venir : on vous transportera.

— Bien loin?

— Non, tout près!

Pour la première fois elle vit ses mains, affreusement brûlées.

— Oh, c'est trop ! c'est beaucoup trop souffrir pour moi! dit-elle en retenant à grand'peine une larme qui perlait entre ses cils.

— Ce n'est pas même assez! répondit le jeune homme. Vivre avec vous, c'était le plus grand des bonheurs; après celui-là, je n'en connais plus qu'un ; celui de mourir pour vous!

— Ah! cher, cher ami! vous êtes bien le plus grand cœur que Dieu ait jamais créé... et ce cœur, la fatalité s'est servi de moi pour le briser !

— Est-ce que je me plains?

— Non, je le sais! je sais même que vous ne vous plaindrez jamais... Je sais que pour moi vous êtes prêt à tout... Aussi je vais vous faire une prière : ayez de la force et du courage pour nous deux ; je ne sais pas comment vous êtes parvenu jusqu'ici... je ne veux pas le savoir ! mais. . .

— C'est Dieu, sans doute, qui m'a envoyé pour vous sauver !

— Je l'en remercierai, et vous aussi, toute ma vie ! — Mais accordez-moi encore une grâce, la dernière, la plus grande du moins, que je vous demanderai jamais. Par pitié, laissez-moi; partez! ne nous revoyons pas en ce monde I

— Irène! Irène! c'est vous qui parlez ainsi... maintenant?

— Oui, dit-elle ; vous devez me prendre pour un cœur dur et ingrat; mais je sens que nous ne devons plus nous voir!

— En ceci, comme en toutes choses, je vous obéirai; seulement je ne sais pas si, en ce moment, je serais capable d'aller l)ien loin. Je m.e sens faible comme si je devais mourir; je souffre beaucoup, et

demain je souffrirai peut-être davantage encore... Mais si, malgré cela, vous l'exigez, je me traînerai jusqu'aux limites de votre domaine, et là, quand je serai certain de n'être plus sur vos terres, je tournerai pour la dernière lois mes yeux vers vous, et je mourrai I

— Ah ! Serge, vous êtes cruel et méchant ! Pouvez-vous bien me parler ainsi... vous à moi! Oh, c'est mal, c'est bien mal !

— Pardonnez-moi ! je ferai ce que vous voudrez! tout ce que vous voudrez... vous le savez trop bien, hélas î

— A la bonne heure l vous partirez donc quand je vous le dirai, mais seulement alors, et pas avant !

— C'est bien ! répliqua-t-il en tournant vers elle un regard par lequel il lui donnait toute son âme ; je me remets entre vos mains — comme autrefois.

— Oh ! comme autrefois ! soupira la comtesse, voilà des mots qu'il ne faut plus jamais dire!

Le médecin arriva et fit transporter le malade chez le garde-chasse, qui avait particulièrement insisté pour que l'on choisit sa maison. Irène se retira chez l'intendant, qui avait son logement particuher dans une des fabriques du parc.

La comtesse Permoff avait été sauvée par Serge Wolsky — l'homme qu'elle avait aimé , qu'elle aimait encore, et dont elle était adorée.

Instruit par sa sœur, qui, après de longues résistances, avait fini par céder à sa prière et à sa douleur, il avait voulu revoir Irène une dernière fois. Voyageant sous un |faux nom , et se faisant passer pour un peintre de paysage, il était venu, quelques

jours avant l'incendie du château, s'établir chez le garde-chasse, d'où il épiait une occasion favorable pour aborder la comtesse. Les circonstances Tavaient servi à souhait. Il n'eût pu désirer mieux ni espérer davantage.

Sa convalescence fut lente, pénible, et douce pourtant. Fermement attachée au devoir, Irène ne lui permit point de parler de son amour. Mais elle vit sa tristesse, et versa sur elle le baume divin de la pitié. Sans rien promettre, et sans rien refuser, elle sut trouver pour lui ces bonnes et tendres paroles, véritable musique de l'âme, avec lesquelles les femmes savent si bien bercer et endormir les douleurs humaines. Elle le quitta donc plus d'une fois consolé, presque heureux, fier de l'héroïsme qu'il avait déployé pour elle, et bénissant les chères blessures qui lui donnaient ainsi le droit de vivre dans sa maison et de recevoir ses soins.

Ivan était loin : on ne put le faire prévenir que par des courriers. Serge et Irène eurent donc, sans crainte et sans contrainte, cinq ou six jours de cette vie à deux, si déhcieuse quand on aime. Chaque après-midi, la comtesse venait passer quelques heures auprès de lui. Il se serait volontiers engagé, à cette condition, à ne plus sortir de sa chambre. Ces heures -là étaient maintenant toute sa vie, et il trouvait le moyen de les devancer par l'espérance et de les prolonger par le souvenir. Il eût voulu qu'elles eussent occupé toute sa journée ; elles occupaient du moins sa pensée tout entière. Il savait donner à sa chambre de malade — où elle devait venir — un arrangement rustique qui n'était point sans grâce. On semait le parquet d'une jonchée de rameaux

verts; on plaçait au-dessus du poêle, dans, deux grands vases d'argile éclatante, des bouquets de fleurs sauvages, mariées à des branches de houx épineux, et que dominaient les panaches légers et soyeux des roseaux aquatiques. Il n'y avait rien sur les murailles ; mais une fenêtre ouverte à propos valait tous les tableaux du monde, car elle montrait quelques-uns des beaux points de vue du parc, un coin de la prairie, verte comme une émeraude, la nappe humide de l'étang, où frissonnait comme une moire l'eau bleue sous le vent, un bout de forêt, avec des cimes ondoyantes, et, entre les arbres, la grande ruine noire et désolée du château, avec ses murailles lézardées et croulantes, et ses toits effondrés.

Leurs entretiens avaient repris bien vite un ton intime, tendre, mélancolique et doux, dont la passion était bannie, parce que Wolsky avait vu que la passion causait à son amie autant d'effroi que de chagrin. Elle semblait, au contraire, si ravie quand leurs causeries se tenaient dans les gammes discrètes et tempérées , qu'il eût regardé comme un crime de lui ravir son bonheur. Ils avaient peut-être si peu de temps à être heureux !

Le comte arriva un peu plus tôt qu'on ne l'eût attendu d'après les calculs de sa femme.

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