X'II
C'était le soir. Serge et Irène étaient ensemble, — comme toujours, — assis sur un banc de gazon dans la cour d'honneur, qui précédait le château. La
scène, autour d'eux, présentait un caractère de grandeur et de mélancolie singulièrement poétiques. Le soleil, qui descendait lentement à l'horizon, inondait de sa pluie d'or les grands murs penchés et noircis, et semblait allumer comme un nouvel incendie dans les ruines.
Eux, cependant, causaient doucement, tout bas. A. quelques pas d'eux, une vaillante nourrice, qui présentait le beau type populaire de la paysanne russe, tenait l'enfant dans ses bras.
Tout d'un coup ils entendirent les appels d'un cornet de postillon.
La trompette de l'ange qui rassemblera le pâle troupeau des morts, à l'heure du jugement, dans la vallée de Josaphat, ne les eût pas troublés davantage. Ils comprirent tout, et, sans rien se dire, se regardèrent en frémissant. Déjà les éclats du fouet retentissaient à leurs oreilles; déjà la chaise de poste, lancée à toute vitesse, entrait dans la cour.
Il n'était point possible d'arriver au perron, dont les abords étaient obstrués de débris de toute sorte, et qui, d'ailleurs, ne paraissait plus conduire aux appartements, car la moitié de ses marches étaient brisées, et sa porte pendait à demi arrachée, laissant apercevoir l'intérieur dévasté du vestibule.
La voiture s'arrêta donc à quelques pas du banc où se tenaient Irène et son ami.
Le comte Ivan sauta légèrement à terre et marcha vers les deux jeunes gens.
Irène rougit, Serge pâlit; Ivan s'arrêta en les regardant tous deux. Ce moment d'embarras ne dura qu'une seconde : la comtesse se remit sur-le-champ, et s'avancant vers son mari ;
— Mon ami, dit-elle en lui présentant le jeune homme, qui s'était lui-même remis assez promptement, remerciez le sauveur de votre fils.
— Monsieur, fit le comte, après un salut plein de courtoisie, mais en regardant attentivement Wolsky, veuillez croire que je suis heureux de serrer une main qui m'a rendu ce que j'ai de plus cher ; ma femme et mon enfant.
— Tout le monde à ma place eût fait ce que j'ai fait, répondit Serge, en s'inclinant à son tour devant Permoff; j'ai été peut-être plus heureux qu'un autre, voilà tout.
— C'est un point sur lequel nous courrons risque de n'être jamais d'accord; mais la comtesse, qui oublie parfois ce dont elle devrait se souvenir avant tout , ne m'a point dit à qui j'avais l'honneur de parler : Monsieur...?
— Paul Artamoff, répondit Serge, en se donnant le nom de guerre sous lequel il était déjà connu du médecin et du garde- chasse.
— Eh bien, monsieur Artamoff, reprit Ivan en lui serrant de nouveau la main, entre nous deux, maintenant, c'est à la vie et à la mortl
La nourrice, qui s'était tenue d'abord à quelque distance, s'approcha, et mit l'enfant dans les bras de son père, qui l'embrassa et lui sourit. Serge et Irène se regardèrent à la dérobée; une angoisse amère leur étreignit le cœur à tous deux. On eût dit qu'ils sentaient eux-mêmes que c'en était fait de leur bonheur.
La vie à trois est une mauvaise vie; elle est pleine de difficultés et de périls, même dans les conditions sociales les plus heureuses et les mieux définies. Si
Ton connaissait bien ses difficultés et «es périls, peu d'hommes oseraient s'engager dans leur dédale sans issue. Mais cette vie devait être plus difficile encore dans la position incertaine et douteuse où se trouvaient vis-à-^às les uns les autres les principaux personnages de ce récit.
Le comte Ivan n'était pas né d'hier : il avait l'u^ sage du monde et l'expérience positive et pratique d& beaucoup de choses ; mais il était si loin de supposer que sa femme fût capable d'avoir une intrigue, si loin surtout de songer qu'elle pût avoir cette innigue' avec un homme connu d'elle depuis quelques jours à peine, que le soupçon ne se présenta même nas à son esprit. Il avait d'ailleurs toujours trouvé Irène extrêmement froide, et, à tort ou à raison, le mari d'une femme froide s'imagine volontiers qu'elle est pour les autres ce qu'elle est pour lui-même. Il faut, du reste, rendre cette justice à Irène et à Serge qu'ils se conduisaient avec autant de réserve, de prudence et de discrétion qu'il est possible d'en exiger de deux êtres jeunes et aimants.
Le rétablissement de Wolsky était progressif, mais lent ; il n'avait point de rechute, mais le mieux n'était pas encore très-nettement caractérisé. Il ne s'en affligeait pas, car il sentait bien que sa guérison serait le signal de son départ. Il n'était pas besoin qu'on lui fit comprendre que sa présence au château ne pouvait pas se prolonger indéfiniment. Ce séjour, enchanté pour lui par l'amie adorée de sa jeunesse, avait été sans doute comme une halte heureuse dans la longue fatigue de son existence; mais la halte était finie : il fallait maintenant se remettre en route et repartir.
« Lève-toi et marche ! » lui criait la voix d'une inexorable fatalité.
Il savait bien qu'il devait lui obéir , et il ne marchandait point sa soumission. Cependant, le moment des adieux n'était point encore venu , et on mettait à le retenir toutes sortes d'instances aimables. Mais la pensée qu'il allait perdre ce bien précieux entre tous — la présence de l'être aimé — l'empêchait d'en jouir quand il le possédait encore. Ses dernières joies étaient donc profondément troublées , et il eût donné volontiers une journée entière du présent pour une heure d'autrefois ; mais la chanson le dit et le dit bien : Le temps passé ne revient plus !
Irène, la première , lui avait laissé entendre que le moment de la séparation approchait; mais plus ce moment était près , et moins elle-même avait' de torce pour s'y résigner.
Elle en souffrait plus que Wolsky peut-être. Il lui semblait qu'après avoir été soutenue et fortifiée par sa présence , son abandon , quand elle allait se retrouver seule , lui paraîtrait plus triste encore. Elle mettait donc tout en œuvre pour retarder l'instant des adieux. Les prétextes ne lui manquaient point, et elle n'avait pas besoin de beaucoup d'éloquence pour persuader à l'homme qu'elle aimait que ces prétextes étaient bons. Il en résultait qu'à force de remettre son départ de jour en jour, Serge ne partit point.
Permoff ne pouvait point s'empêcher de remarr quer que cette intimité — dont , cependant , il était loin de connaître encore la nature — était bien promptement née entre sa femme et le jeune étran-
ger ; mais , soit qu'il fût doué de cette robuste confiance dont la Providence gratifie parfois les maris, comme légitime compensation des diverses charges qu'elle leur impose, soit qu'il trouvât cette intimité toute naturelle* après la preuve si éclatante de dévouement qu'elle avait reçue du prétendu Paul Artamoff, il n'en prit nul ombrage.
11 fit plus.
Gomme il voulait rebâtir son château, avec une magnificence que lui permettait la fortune de la comtesse, et qu'il savait que son hôte , dont il avait vu quelques esquisses pleines de goût, avait Tinstinct et le talent d'un artiste, il lui proposa de se charger de la partie décorative de la construction nouvelle. Il voyait là un moyen détourné, mais aussi ingénieux que délicat , de lui tenir indirectement compte du temps qu'il avait perdu à cause de sa femme , et de le récompenser en même temps du noble courage qu'il avait déployé pour elle.
Accepter cette proposition , c'était s'assurer un séjour long et paisible auprès d'Jpène. La perspective était bien faite pour éblouir un homme amoureux. Disons toutefois, à la louange de Serge, que, si elle charma son amour, elle n'effraya pas moins sa délicatesse. Il regardait maintenant comme une sorte d'abus de confiance ce séjour près d'une femme aimée qu'il ne devait qu'à un nom supposé; il lui répugnait de se servir encore de ce subterfuge, plus digne d'un malfaiteur que d'un galant homme, et de s'assurer par une fraude l'hospitalité de cette maison honnête, au risque d'en être chassé honteusement, si cette fraude venait jamais à se découvrir. Il sentait qu'il devait dire non; c'était non qu'il
voulait dire. Gomment donc se fit-il qu'il dit oui *?
C'est que le comte eut l'imprudence de lui adresser cette question devant sa femme, — dont le beau regard le priait.
Pris à l'improviste, et ne sachant point ainsi sur l'heure à quoi il devait se résoudre, il demanda qu'on voulût bien lui accorder jusqu'au lendemain pour réfléchir et se décider.
— Soit! fit le comte, je consens au délai, puisque aussi bien vous ne pourriez pas commencer ce soir. Madame vous convaincra! ajouta-t-il, en se levant pour sortir.
Il s'en alla sur ce mot et les laissa seuls en têteà-tête.
— Quel bonheur ! fit Irène, en prenant la main de Serge; maintenant vous pourrez rester ; nous pourrons vivre ensemble aussi longtemps que vous voudrez. Un château comme celui-ci ne se rebâtit point en un jour. Mais comme vous êtes froid , ami ! vous ne dites rien !
— Hélas ! •
— Gomment, hélas ! — hélas ! c'est là tout ce que vous trouvez ! vous n'acceptez donc pas ? Gela dépend de vous, cependant, absolument et uniquement de vous !
Serge hocha la tête en murmurant :
— Ge n'est ni aussi simple, ni aussi facile que vous paraissez le croire.
— Eh ! pourquoi cela, je vous prie? qui donc vous empêcherait ?
— Lui, vous et moi !
— Comment, hii, puisqu'il vous y engage '? Comment, moi, puisque je vous le demande ? Vous peut-
être Serge Wolsky. vous peut-être, mais vous seul ! il faut le dire , alors !
— Voyons ! voyons ! soyez calme. Vous savez , chère enfant, que je fais toujours tout ce que vous voulez !
— Alors, restez!...
— Oh ! Dieu m'est témoin que je le voudrais!... Mais, cette fois , je ne sais quel funèbre pressentiment m'agite ; je ne sais quelle crainte secrète m'avertit que je dois vous résister et partir.
— Oh î fit Irène , avec un geste mutin. Je la connais cette crainte-là... et elle n'est pas très- aimable ! vous avez peur de vous ennuyer avec moi 1
— Très bien ! je comprends , et vous comprenez aussi à quoi m'obligent de telles paroles. Je resterai. Maintenant, que Dieu nous garde !
Au milieu de la sécurité générale , un homme, un seul ne fermait point les yeux, et au lieu de partager la confiance de son maître il épiait la conduite de la comtesse, et, jaloux pour le compte d'un autre, il surveillait les moindres démarches de l'étranger : son arrivée lui avait paru suspecte ; son intervention dans l'incendie, calculée comme un moyen dramatique, et son séjour à Permoff infiniment trop prolongé.
Il se taisait, cependant.
Mais quand il sut qu'Artamoff allait s'occuper des travaux du nouveau château, et prolonger ainsi son séjour auprès de la comtesse, il en conçut une sorte de dépit violent, et c'est à peine s'il put contenir sa mauvaise humeur. Il ne l'enferma pour un temps en lui-même qu'afin de pouvoir la mieux faire éclater un jour.
Cet homme, à l'humeur inquiète et jalouse, avonsnous besoin de le nommer, et nos lecteurs ne l'ontils point déjà reconnu? c'était l'intendant Michel.
Michel semblait avoir hérité de l'âme ombrageuse, despotique et sombre du vieux comte Fédor ; mais , en même temps , il avait également reçu de lui une sorte de culte passionné pour l'honneur de sa maison, et un dévouement fanatique aux intérêts de son fils. Les hommes de ce caractère deviennent plus rares de jour en jour, car le courant du siècle ne donne plus cette forte trempe.
Mais, quoi qu'il en fût des motifs, et pour ne nous en tenir qu'au résultat, nous devons dire que Serge Wolsky avait, sans qu'il s'en doutât, un ennemi caché dans l'ombre , voué à sa perte , et attendant patiemment le moment de le frapper, afin de le frapper plus sûrement.
Cependant les architectes étaient déjà venus, et le prétendu Paul Artamoff, doué d'un grand goût et d'un sens artistique très-fin et très-délicat, avait déjà travaillé plusieurs fois avec eux. Déjà les hommes de peine déblayaient le terrain , et un atelier de manoeuvres enlevait les débris du vieux château, pour faire place nette au nouvel édifice. Le comte, qui savait bien qu'il n'y a rien au monde que l'œil du maître, allait souvent voir ses ouvriers, et il prenait plaisir à surveiller leurs travaux. Souvent aussi la comtesse l'accompagnait , et presque toujours ils entraient, en revenant, dans une sorte de petit chalet où Serge s'était établi , afin de pouvoir étaler à l'aise et dans un libre espace ses dessins déjà nombreux, et faire juger au châtelain Tensemble de son travail. Il s'y livrait , du reste , avec une
LES PERLES NOlRËS 81
singulière ardeur , en homme heureux de travailler pour la femme qu'il aimait, et d'embellir sa demeure. Irène , sûre d'elle-même , avait fini par emporter toutes ses résistances.
« Quand je ne serai plus là, mes tableaux lui parleront de moi ! » pensait-il.
Il avait trouvé le sujet d'une vaste et magnifique composition dans l'histoire même de la famille Permofî, mêlée aux origines de la Russie, et qui s'était signalée dans ses guerres à l'extérieur et dans les révoltes nationales dont fourmillent les chroniques sanglantes de la nation.
Il y avait donc, autour de cette ruine qui se réparait, un singulier luxe d'activité. C'était comme la surexcitation d'une vie nouvelle qui se répandait dans tout ce petit monde , occupant les forces vives de chacun, et donnant à tous un des plus grands bonheurs qui se puissent goûter en ce monde, je veux dire le déploiement complet de l'énergie personnelle.
Ce bonheur fut bientôt troublé.
Un soir, après le dîner, Permoff, qui était resté enfermé presque toute la journée, descendit dans le parc pour savourer en paix les délices du cigare.
L'odeur du tabac était particulièrement désagréable aux nerfs délicate de la comtesse, et Ivan ne fumait jamais près d*elle. Il avait d'autant moins de scrupule de la quitter ce soir-là, qu'il la laissait en tête-à-tête avec son jeune ami.
LES PEULES NOlUhlS. 6
8^ LES PERLES NOIRElâ
Michel, voyant son maître seul, s'approcha de lui par une marche oblique et tortueuse, comme celle de ces êtres à demi rampants que leur aspect, non moins que leurs allures, font désigner aux naturalistes sous le nom peu gracieux, mais significatif» d'animaux vermiformes .
Bien qu'elle n'eût jamais eu à se plaindre directement de lui, la comtesse avait pour l'intendant une sorte de répugnance instinctive, que la trop évidente intimité de celui-ci avec le feu comte justifiait suffisamment à ses yeux. Son dédain superbe pour un individu de cette espèce ne lui permettait pas de dissimuler l'aversion qu'il lui inspirait. Elle soupçonnait chez lui une sorte de complicité criminelle dans les machinations de son beau-père ; elle n'i gnorait pas, du moins, qu'il en avait été l'instru ment docile, et en lui laissant voir sa haine et son mépris, elle s'en était fait un ennemi mortel. Elle avait allumé en lui cette implacable rancune, qui brûle parfois le cœur des subalternes, et un désir de vengeance que n'auraient point éteint les plus épouvantables malheurs de sa fière ennemie.
Gomme tous les serviteurs, intéressés par leur position même à pénétrer dans la vie intime de leurs maîtres, et à connaître des secrets qui font leur force, l'intendant n'avait pas tardé à s'apercevoir de la froideur qui régnait entre les deux époux, et, pour satisfaire ses ressentiments, il comptait singulièrement sur cette mésinteUigence. Il n'attendait plus que l'occasion : le hasard la lui fournit»
— Monsieur, dit-il au comte, les ouvriers ont trouvé ce matin, parmi les décombres du château, un objet dont M"* la comtesse a paru regretter sin-
gulièrement la disparition, car elle l'a réclamé à tout le monde, et à plusieurs reprises. Il était au milieu des ruines de sa chambre, et c'est véritablement un miracle qu'il n'ait pas été dévoré par les flammes, car le secrétaire dans lequel il était placé n'est plus à présent qu'un monceau de cendres. Madame la comtesse a eu bien du bonheur !
— Et quel est cet objet? demanda Ivan, intrigué par ce début, et cherchant à deviner ce que pouvait être une chose si impatiemment attendue par sa femme.
L'intendant n'avait rien dans les mains ; mais on apercevait sous son bras un petit paquet de moyenne grosseur, enveloppé avec soin dans deux ou trois doubles d*étoffes.
— Ne pouvant espérer voir madame ce soir, mais bien désireux de la tirer d'inquiétude, je me suis dit que je prierais M. le comte — ou M. Paul Artamoff, qui, je crois, est un ami de madame — de bien vouloir lui rémettre cette précieuse cassette de ma part. Je suis si heureux quand je puis plaire à madame !
Cette phrase, combinée avec une habileté perfide, eut le privilège de causer à Ivan une irritation siriguUère, dont pourtant il lui eût été difficile de se rendre exactement compte. Sa femme n'était accusée de rien, et il arrive chaque jour qu'une personne regrette très-vivement un objet perdu, sans que l'on soit pour cela en droit de la suspecter le moins du monde. Mais le germe du soupçon était jeté dans l'âme du mari, et il s'y développa avec une rapidité étrange, comme la semence dans une terre bien préparée.
> Une curiosité poignante s'était emparée de lui : il voulait savoir, et, pour savoir, il eut commis en ce moment les plus odieuses indiscrétions. Contradiction étrange ! il se sentait une folle envie d'étrangler la parole dans la gorge du méchant serviteur, et en même temps, il brûlait du désir de le faire parler encore. Mais celui-ci, jugeant que la passion de son maître était en ce moment suffisamment excitée, retira de ses enveloppes un petit coffret en fer ciselé, qui portait sur toutes ses faces la trace des acres baisers de la flamme, mais dont le feu n'avait pu entamer l'indestructible métal.
Le comte prit le coffret d'une main brusque, et jetant son cigare, s'éloigna rapidement.
— Je ne sais pas s'il dormira bien cette nuit! murmura Michel; mais, après tout, ce n'est qu'un mauvais moment à passer,etil faut que justice se fasse!
Le comte monta chez lui , s'enferma dans sa chambre et posa le coffret sur une table.
— Et dire que la vie de trois personnes est peutêtre là dedans ! fit-il en croisant lentement ses bras sur sa poitrine.
Le coffret était fermé à clef; la clef était sans doute entre les mains de sa femme, et il ne pouvait la lui demander. Il le secoua deux ou trois fois assez vivement pour s'assurer par la nature du bruit qu'il rendait de la nature des objets qu'il pouvait contenir. Il entendit le petit crépitement sec de papiers froissés et heurtés les uns contre les autres.
— Des lettres ! ce sont des lettres ! murmura-t-il d*une voix basse et stridente; on lui écrit... elle répond peut-être? Une clef! mon Dieu! que ne donnerais-je point pour avoir une clef l
Il reprit la cassette, Texamina attentivement, la tourna et la retourna dans tous les sens avec une agitation fiévreuse.
Un second examen, plus scrupuleux encore que le premier, lui fit découvrir que le cofTret avait été tout récemment ouvert ; une éraillure toute fraîche autour de la garde indiquait même que la petite serrure avait été forcée .
— Oh ! ce Michel ! il les a lues avant moi ! fit-il en fermant le poing ; je le chasserai, le misérable!
Ivan prit un trousseau des petites clefs dans son secrétaire, but un verre d'eau fraîche pour se calmer, se rassit devant sa table, reprit le coffret, et essaya successivement toutes les clefs. Aucune ne parvint à faire jouer la serrure rebelle. Il introduisit alors entre la boîte et le couvercle la lame d'un couteau, et il essaya d'une pesée vigoureuse. Il y avait, sans doute, une paille dans l'acier, car, dès le premier effort, la lame se brisa en éclats. Mais la fermeture resta intacte. Ce bijou (les fines ciselures du coffret étaient admirables), ce bijou était en même temps un meuble de sûreté.
Ivan, exaspéré, repoussa la table, prit brusquement la cassette, l'éleva au-dessus de sa tête, et sans pitié pour son travail exquis, à deux mains, de toutes ses forces la précipita sur le parquet. Elle rendit un son creux et gémissant et rebondit sur ses angles meurtris mais elle ne s'ouvrit point.
Il recommença l'épreuve.
Un petit saint Georges terrassant le dragon, splendide ornement du couvercle, perdit sa lance, ses deux bras, son casque, et même sa tête dans la bataille. Le dragon seul fut préservé par son armure
écailleuse Mais la boîte resta complète et intacte.
Permoff comprit enfin qu'il ne réussirait de cette façon, et grâce à c .t infernal tapage, qu'à mettre toute la maison en émoi, en ameutant les gens à la porte de sa chambre.
Il enferma le coffret dans son secrétaire, dont il retira la clef, tant il craignait qu'on lui enlevât son douloureux trésor, tant il voulait être sûr de son malheur! Il descendit alors à l'atelier des serruriers et y prit un de ces instruments, irrésistibles dès qu'ils ont un point d'appui, que l'on nomme ciseaux à froid ; introduisant alors la partie aiguë du biseau dans l'interstice , agrandi déjà par ses premiers efforts, il fit sauter le couvercle. Au même instant, par suite du mouvement violent que la secousse et le contre-coup venaient d'imprimer au coffre, toutes les lettres en jaillirent , couvrirent la table , et se répandirent à travers la chambre. Ivan les ramassa et mit à les recueiUir la même animation que s'il eût poursuivi des êtres vivants, doués de volonté et capables de fuir. Il les plaça sur la table ; ses mains les palpaient, les froissaient, les prenaient, les quittaient, et les reprenaient encore. Il eût voulu les lire toutes à la fois; il eût voulu les avoir déjà finies, et il ne savait par laquelle commencer. Il en ouvrit une au hasard. Elle n'avait ni date, ni timbre, ni enveloppe, ni adresse, et, au premier abord, il était difficile de savoir à qui elle avait été destinée. Mais elle était écrite sur un ton de tendresse intime, véritablement peu rassurant. Bientôt le nom plusieurs fois répété d'Irène ne put laisser de doute dans l'esprit du mari. Le plus aveugle et le moins jaloux — et Ivan n'ap-
partenait ni à l'une ni à Tautre de ces deux intéressantes variétés de l'espèce — n'aurait pu s'y tromper.
Ses yeux coururent à la signature de la lettre, où il eut la joie de lire le nom de Serge Wolsky.
— Dieu soit loué ! ce n'est pas lui ! se dit-il. Ce pauvre peintre! en entendant Michel, je l'avais presque soupçonné... quand il ne pense qu'à décorer ma maison; je veux lui faire amende honorable.
Il continua sa lecture.
Les lettres de Serge, qui révélaient une trèsgrande intimité avec celle à qui elles étaient adressées, étaient remplies de la tendresse la plus profonde, comme de la passion la plus ardente, et l'affection qu'elles exprimaient paraissait tellement sûre d'être partagée, qu'il suffisait qu'une femme les eût inspirées, reçues, lues et gardées, pour que son mari eût le droit de concevoir les plus justes inquiétudes.
Ivan passa la plus grande partie de sa nuit dans une angoisse fiévreuse, dévorant cette tatale correspondance, dont chaque phrase, à la longue, devenait pour lui une véritable torture.
Bien que les réponses d'Irène ne se trouvassent point dans la cassette, rien qu'à la façon dont on parlait d'amour à sa femme, il lui était aisé de juger non pas seulement des sentiments qu'elles pouvaient inspirer, mais encore de ce qu'elle était capable de ressentir; car, on ne pouvait point s'y tromper, c'était bien là les lettres d'un homme heureux, et toutes leurs pages laissaient déborder, pour ainsi dire, les brûlantes effusions de l'amour partagé. Ivan souffrit véritablement cette nuit-là tout ce
qu'un homme peut souffrir. Que de révélations soudaines, désolantes, lui étaient apportées par ces ' lettres cruelles ! Un mari ne connaîtra donc jamais sa femme? A quel point il s'était trompé sur le caractère de la sienne! Il l'avait prise jusque-là pour une créature incomplète, et il se plaignait d'être contraint d'attendre si longtemps ce dernier développement d'où sort la femme, parfaite enfin, et qui peut-être n'arriverait jamais chez elle... Et au lieu de cela il avait à ses côtés, dans ses bras, une créature passionnée, dont le cœur était fait pour l'amour... sans qu'il s'en fût jamais douté, et dont l'amour appartenait à un autre! Ah! il voyait bien maintenant d'où lui venait cette indifférence glaciale, cette morne apathie, cette tristesse qu'il avait crue jusque-là sans cause, et avec laquelle elle avait toujours reçu les témoignages de son amour!
Cependant, en relisant ces lettres, car il les relut plus d'une fois, les commentant et les discutant pour ainsi dire avec lui-même, une chose le consola quelque peu, sans toutefois le rassurer beaucoup : aucune de ces lettres ne parlait de lui, aucune ne faisait allusion à son mariage ; toutes s'adressaient à la jeune fille : pas une seule à la femme. L'honneur du mari pouvait donc être sauf encore. Il fallait toutefois reconnaître qu'il était un peu compromis. Mais quel est donc l'homme qui, dans le malheur, ne se rattache point obstinément à la dernière espérance, si fragile qu'elle puisse être?
11 pouvait être deux heures du matin. Permofî lisait et relisait depuis neuf heures du soir, en proie à une véritable tempête d'émotions qui le ballottait comme un esquif misérable et désemparé. Un mo-
ment de lassitude et d'abattement, bien facile à comprendre après une pareille épreuve, s'empara de lui tout à coup ; il laissa tomber sa tête dans ses mains, et une larme jaillit de ses yeux et coula lentement entre ses doigts. Ivan n'était point une nature sentimentale, et il n'avait point les larmes faciles. Il fallait véritablement qu'il souffrît beaucoup pour pleurer. Ses pleurs le soulagèrent un peu, et, quand il en eut abondamment versé, il se trouva plus calme.
— Allons ! fit-il en se levatit, on dit que la nuit porte conseil. Je verrai demain ce qui me reste à faire.
11 marcha jusqu'à la fenêtre, et l'ouvrit pour aspirer une bouffée d'air frais.
L'apaisement profond de toute la nature devait, dans la disposition d'esprit où il se trouvait maintenant, avoir sur lui une influence heureuse. Il promena ses yeux au loin sur le vaste horizon, éclairé par une lune splendide, écouta dans une sorte de recueillement involontaire les vagues murmures de la nuit, et trouva peut-être quelque soulagement au sein de ce calme universel de tous les êtres. Presque en face de lui, dans la maison du garde, il vit une petite lumière brillant à la fenêtre de Serge.
— Pauvre garçon! dit-il, il travaille encore; il travaille pour nous, si je l'avais soupçonné! Heureusement qu'il n'en saura jamais rien!
Il ierma les fenêtres et revint à sa. table. Il replia et remit en ordre les lettres encore éparses.
Au moment de les replacer dans la cassette, il la souleva et remarqua que, quoique vide, elle était assez lourde.
Cette particularité, en frappant son attention, l'engagea à examiner de nouveau cette boîte de Pandore, d'où s'étaient déjà échappés tant de maux. Il s'aperçut alors, pour la première fois, qu'elle était pourvue d'un double fond.
Il en avait trop fait maintenant pour se laisser arrêter par de tardifs scrupules, et le ciseau qui avait déjà fait sauter le couvercle de la cassette eut facilement raison du dernier obstacle qui pouvait s'opposer encore à son avide curiosité.
Le double fond protégeait un portrait — un portrait d'homme — jeune, beau, élégant; la bouche pure et souriante, l'œil noir et profond, la chevelure fine, abondante et soyeuse, bouclant mollement sur les larges tempes.
Mais ce ne fut point seulement la Beauté de ce portrait qui frappa le comte de Permoff .' ce fut sa ressemblance saisissante, parlante, avec Paul Artamofî. Et plus Ivan examinait ce portrait, plus il était convaincu de l'identité des deux personnes. Le doute n'était pas possible : Paul Artamoff et Serge Wolski étaient une seule et même personne!
Cette découverte foudroya le malheureux Ivan.
Il lui sembla qu'un éclair sinistre déchirait tout à coup l'obscurité qui l'enveloppait, et lui montrait des abîmes et des précipices. Il connaissait la famille ■ Wolsky pour en avoir entendu parler à son père; il savait qu'elle demeurait dans le voisinage des Merskoy. Selon toute probabilité, il y avait eu entre Serge et Irène un roman d'amour, interrompu par le mariage de la jeune fille, mais dont le jeune homme était venu écrire les dernières pages dans la maison même du marir Tout cela lui semblait
préparé avec un art savant, et combiné avec un raffinement de perfidie qui annonçait chez ceux qui s'en étaient rendus coupables une perversité profonde. Mais il ne serait pas dit qu'on était venu le braver jusque chez lui, et qu'il l'avait souffert! L'insulte lui avait été faite dans sa maison : c'était aussi dans sa maison qu'il en tirerait vengeance. On se livrait à lui par cette téméi !.é folle : on en porterait la peine, immédiatement. Ily a des attentats qui crient vengeance !
Beaucoup de souvenirs revenaient maintenant à la pensée d'Ivan, et une foule de circonstances qu'il n'avait point comprises tout d'abord s'expliquaient enfin. Il ne s'étonnait plus, à présent, de rhostilité sourde qui avait régné dans les derniers tem.ps entre sa femme et son père. Son père avait, sans nul doute, connu le terrible secret, et c'était pour cela que, dans les derniers temps, il avait voulu léloigner de lui. Il plaignait le vieillard, qui avait été obligé de garder cet odieux secret dans son âme, comme on garde dans sa blessure une arme empoisonnée. Cette préoccupation l'avait-poursuivi jusque dans la crise de l'agonie, et dans l'ombre même de la mort. Ce pardon qu'il avait feint de demander à une femme coupable n'était autre chose qu'un généreux et sublime mensonge, auquel il s'était volontairement condamné, pour ne point ajouter un tourment de plus à tous les ennuis d'une union * déjà si malheureuse.
Le comte passa la nuit en proie à une surexcitation terrible, se livrant à des conjectures impossibles , prenant des résolutions qu'il abandonnait aussitôt pour des projets plus chimériques encore,
ne pouvant s'arrêter qu'à une seule idée, mais une idée fixe celle-là : l'idée du châtiment qu'il devait infliger aux coupables. Il se jeta un moment sur son lit pour tromper les ennuis de la fiévreuse attente, mais en vain ; il se tourna et se retourna , sans obtenir ni soulagement ni repos ; il ne trouva pas le sommeil, et gourmandant les lenteurs de la nuit, il appelait cette pâle lueur de l'aube que les hommes choisissent assez volontiers pour s'entre-égorger. Il voulait frapper un grand coup, un coup brusque, soudain, terrible, qui surprit, effrayât et consternât sa femme. Il lui plaisait de penser que cette âme superbe ploierait enfin et s'humilierait devant lui... Ce serait une éclatante revanche de tous les dédains qu'elle lui avait fait essuyer. On verrait bien alors quelle serait son attitude devant le cadavre de son complice... car pour cet homme c'était la mort... Il l'avait appelée, et il la recevrait de la main de celui qu'il avait outragé.
Mais, cependant, il ne pouvait l'attaquer ainsi pendant qu'il était seul et sans défense, dans sa maison, au milieu de ses serviteurs, que l'opinion publique ne manquerait point de transformer en assassins à ses ordres. Il voulait bien d'un duel, mais non d'un assassinat.
Le duel est rare en Russie, plus rare peut-être que partout ailleurs ; mais, par cela même, il y est aussi plus à craindre. On n'y venge l'honneur que par la mort. Ivan ne se dissimulait point qu'une
rencontre avec Wolsky serait une affaire sérieuse, dont l'issue ne pouvait être que fatale à l'un d'eux, et il voulait, du moins, l'entourer des formes solennelles acceptées par le code des gens du monde.
Il fit donc atteler vers la pointe du jour, et se rendit dans la ville voisine, où se trouvait en garnison un régiment de chasseurs, dont il connaissait plusieurs officiers. Partout où il y a un corps d'hommes portant l'épée , il y a les éléments d'un tribunal d'honneur.
Les choses furent menées si lestement qu'avant dix heures les deux adversaires se trouvaient à quarante pas l'un de l'autre, le pistolet à la main, dans une clairière du parc.
Un des témoins frappa dans ses mains. Aussitôt Serge et Ivan se mirent en marche, les pistolets à la hauteur de l'œil, chacun des deux attentif aux moindres gestes de son ennemi.
Quand ils ne furent plus séparés que par une trentaine de pas, Serge le premier s'arrêta et fit feu.
Ivan, qui marchait toujours, fit une halte de quelques secondes; son bras droit retomba inerte le long de son corps. Mais reprenant de la main gauche le pistolet que l'autre main ne pouvait plus tenir, il fit quinze pas encore, et tira.
Serge tomba dans l'herbe.
Le comte avait reçu une balle dans l'épaule, mais il avait logé la sienne dans le flanc de son adversaire, qui fut traversé de part en part. Le sang coulait par deux larges ouvertures. Serge était évanoui, si pâle qu'on l'eût cru mort; les quatre témoins s'approchèrent, et le relevèrent avec toutes sortes de précautions.
m LES PERLES NOIRES
Les yeux restaient fermés, et il ne donnait plus aucun signe dévie.
— Un matelas! vite un matelas! dit un des officiers au domestique, qui se tenait à quelque distance au milieu des arbres.
— Mais la comtesse ! fit Permoff, je ne voudrais pas qu'elle sût... j
— Oh! mon Dieu! elle saura toujours. Personne ne peut empêcher cela! répliqua l'officier avec un peu de brusquerie ; mais nous ne pouvons point, pour ménager les nerfs de madame, laisser mourir ce pauvre garçon sans secours. Je m'intéresse à lui; il a supporté votre feu comme un brave. Je crois que vous l'avez plus d'à moitié tué. Il n'y a pas de mal à ce que les femmes voient de temps en temps les conséquences de leur légèreté. C'est le seul moyen de leur apprendre à veiller sur elles-mêmes.
Ivan ne répliqua rien. Il regardait la belle tête penchée de celui qu'il venait de frapper... mortellement peut-être!
— Allez donc ! fit un des témoins en gourmandant le domestique, qui était resté là, immobile à la même place.
Cet homme n'avait point fait dix pas pour obéir, quand on entendit dans le fourré le bruit d'une courte précipitée, haletante; les branches s'écartaient violemment, et les feuilles froissées criaient sous les pieds rapides. Ainsi va sous bois la biche effarée.
Tout à coup la comtesse parut à l'entrée de la lairière, et, les cheveux épars, les vêtements en désordre, s' élançant du taillis, elle bondit dans l'enceinte où venait de se dénouer la dernière et sanglante péripétie de ce drame.
Sans se laisser effrayer par la présence de quatre étrangers ni par celle de son mari beaucoup plus redoutable encore dans de telles circonstances, Irène se précipita vers le blessé, se jeta à genoux près de lui, essaya d'arrêter le sang qui coulait de ses blessures, prit sa tête dans ses deux mains et l'appuya contre son sein, en l'arrosant de larmes brûlantes.
— La malheureuse est folle ! dit le comte en se retournant vers ses amis, qui contemplaient avec un douloureux étonnement la scène déchirante et passionnée qui se déroulait sous leurs yeux.
— Folle! oui. .. mais folle de lui, murmura un des officiers à demi-voix.
Cependant les yeux hagards, les gestes désordonnés, les paroles incohérentes et audacieuses de la comtesse ne rendaient que trop vraisemblable l'accusation de son mari.
Désireux de mettre fm à ces manifestations qu*il avait bien le droit de trouver regrettables, Ivan, de la seule main qui lui restait libre encore, prit sa femme par une épaule et essaya de la détacher du corps inerte de Wolsky; mais la pauvre créature s'y cramponnait avec la fébrile énergie du désespoir.
— Tu me l'as pris vivant, dit-elle à son mari ; mort, je le garde!
Les gens arrivaient, portant un matelas sur un brancard.
— Madame, on ne vous le prendra plus ! fit le commandant, en touchant légèrement du doigt le front de la comtesse, comme il eût tait à un enfant; mais il faut être sage et nous laisser guérir votre ami : si on ne le soigne pas, il mourra, et ce sera vous qui l'aurez tué ! Laissez-nous donc faire.
Elle détourna un peu la tête et regarda celui qui venait de lui parler, hésitante et incertaine.
— Voyez, poursuivit-il, ce sont vos propres serviteurs : ils vont le porter chez vous; est-ce que vous voulez les en empêcher?
Les deux bras d'Irène se détachèrent du corps de Wolsky, et elle se leva, sa robe teinte de sang.
On plaça sur un brancard le blessé toujours évanoui, et on le transporta dans la maison du gardechasse avec toutes sortes de soins et de précautions.
La comtesse ne l'avait point quitté ; elle marchait tout près de lui, tenant une de ses mains qui pendait, profondément insouciante de ce que l'on pourrait dire ou penser d'elle, avec cette audace et cet abandon complet de soi-même qui est le plus sûr indice des passions absolues. Les quatre témoins faisaient cortège. Ivan suivait de plus loin, seul, irrité de la conduite de sa femme, mais toutefois se demandant déjà si cette incroyable audace n'était point la preuve de son innocence, et si lui-même n'était pas coupable d'une trop grande précipitation.
Le médecin arriva bientôt et se trouva entre ses trois malades. La comtesse n'était point, certes, la moins grièvement atteinte. Les commotions cruelles qui l'avaient assaillie successivement, et en si peu de temps, l'avaient rendue incapable de supporter cette nouvelle catastrophe, plus terrible encore que toutes les autres : elle avait produit chez elle une sorte d'ébranlement général du système nerveux, qui avait amené un trouble au moins momentané de sa raison. Elle suivit Wolsky jusque dans la maison du garde, où, une première fois déjà, après Tincendie du château; elle était venue lui donner des soins. Ce fut seulement quand il revint de son évanouissement, quand elle l'eut entendu parler, et qu'ainsi elle fût bien certaine qu'il n'était pas mort, qu'elle consentit à se séparer de lui et à rentrer chez elle.
Il n'en fut pas moins constant et avéré aux yeux de tous qu'elle avait au cœur une passion folle pour le jeune étranger. Mille bruits en coururent, mensongers, contradictoires, absurdes, mais qui, par cela même, n'en trouvaient créance que plus aisément; le scandale était maintenant un fait accomph. La femme de Permoff pouvait être innocente : elle n'en était pas moins compromise. Elle se retira chez elle; on la mit au lit, en proie à une fièvre violente. On pansa la blessure d'Ivan, qui, sentant bien que sa présence n'était, en ce moment, utile ni agréable nulle part, s'enferma dans ses appartements.
De son côté, l'état de Wolsky ne laissait point que d'inspirer au médecin d'assez vives inquiétudes. Il lui était difficile de déterminer avec quelque précision la route que la balle avait suivie à travers des
organes essentiels à la vie. Ce n'était point sans peine que Fhémorrhagie venait d'être arrêtée, et le sang perdu avait singulièrement affaibli le blessé ; il n'était pas encore possible de répondre de lui.
Ce fut seulement au bout de quelques jours qu'il se trouva hors de danger.
La comtesse, au contraire, était plus mal, et le médecin dut avertir le mari. Il ne lui dissimula point que la position était véritablement critique, et qu'il avait les inquiétudes les plus sérieuses. La douleur de Permoff fut violente, voisine du désespoir. Lui-môme n'avait point su jusque-là qu'il aimât autant sa femme; peut-être, d'ailleurs, ne l' aimait-il ainsi que depuis qu'il était menacé de la perdre. On souffrait à le voir souffrir. Tous les matins, il envoyait prendre des nouvelles de Wolsky; mais il ne demandait point à le voir. Il voulait que le jeune homme eût chez lui absolument la même liberté et la même indépendance qu'il aurait pu avoir dans sa propre maison : il ne prétendait point s'imposer. 11 avait montré la même réserve dans sa conduite en vers Irène, et docile aux conseils d'un médecin quil regardait maintenant comme un ami, et qui lui avait à plusieurs reprises répété qu'une émotion ou une contrariété pouvait être fatale à la malade, il attendait pour se présenter chez elle qu'elle eût paru souhaiter sa présence. Ce moment- là n'était pas encore venu.
Cependant Serge et Irène, dont la sensibilité s'était encore exaltée par les circonstances qu'ils
venaient de traverser, éprouvaient une douleur de plus, et celle-là n'était peut-être pas la moins amère, à languir ainsi séparés, loin l'un de l'autre, et sans avoir, comme autrefois, la consolation d'adoucir leurs chagrins en les partageant.
Vingt jours après le duel, — vingt jours qui lui avaient paru longs comme vingt siècles, — Wolsky entra en convalescence. La première fois qu'il alla, tout chancelant, de son lit à la fenêtre ouverte, la première fois qu'il revit le ciel bleu sur sa tête et que, dans les buissons qui fleurissaient, il entendit chanter les fauvettes, il se dit :
— Si elle était là, je serais guéri !
Mais elle n'était pas là! et lorsqu'il tournâtes yeux du côté de la maison du régisseur, il se prit à songer, non point sans une secrète amertume, qu'il ne savait même point quelle chambre elle occupait maintenant; à quelle fenêtre, un soir ou un matin, apparaîtrait sa pâle silhouette.
A quelque distance de la maison, il aperçut le comte Permoff. Lui aussi était changé : des fils d'argent rayaient la masse de ses cheveux noirs; il marchait lentem.ent, un peu courbé, comme si la rude et pesante main de la douleur se fût appesantie sur lui. Un certain trouble, exempt de colère, remua l'âme de Wolsky.
— En voilà un qui souffre aussi ! murmura-t-il en se retirant de la fenêtre... et qui souffre peut-être sans l'avoir mérité... Oh! la vie ! la vie !
Presque en même temps, le médecin sortit de la maison du régisseur : il venait de voir Irène. Le comte fit quelques pas au-devant de lui.
— Eh bien! docteur, lui dit-il, parlez-moi Iran-
100 LES PERL&.S NOIRES
chement, comme à un homme. Vous savez que je puis tout entendre... Oui, tout, excepté le mensonge, le mensonge, qui ne remédie à rien, et qui ajoute un malheur de plus à tous les malheur?. Gomment est-elle aujourd'hui?
— Mais elle est en danger !
— Mon Dieu! mon Dieu! mais qu'a-t-elle donc? car vous ne me l'avez pas encore dit !
— Elle a une maladie nerveuse très- caractérisée, dont les complications ont été fort graves, et ne sont pas encore passées. Elle a eu le délire toute la nuit.
— Oh ! si je l'avais su! Et ce matin?
— Ce matin elle est plus calme, presque sereine mais d'un calme et d'une sérénité qui
m'effrayent, car j'ai pu trop souvent observer que ces symptômes douteux annonçaient la fm de la vie aussi souvent que la cessation du mal.
— Gomment! la fm de la vie? Mais vous n'y pensez pas! que dites -vous donc là?
— Des choses bien tristes, assurément I mais vous m'avez demandé la vérité.
Le comte était devenu fort pâle ; il tenait ses deux bras fortement appuyés contre sa poitrine, et il regardait le docteur avec des yeux qui doutaient encore de la vérité, et qui voulaient percer jusqu'à son âme.
Le médecin soutint ce regard avec l'impassible assurance de l'homme qui sait bien qu'il n'a pas menti.
— Vous a-t-elle parlé de moi? reprit le comte au bout d'un instant.
— Oui, et de façon à me prouver qu'elle aussi avait le sentiment juste de sa position.
— Mais, alors, que vous a-t-elle dit ?
— Elle a demandé à vous voir.
— Et de lui ? Vous en a-t-elle parlé !
— Non. Elle n'en a pas dit un mot; pas un seul mot.
Un soupir de satisfaction souleva la poitrine soulagée d'Ivan.
— Pauvre femme! reprit le docteur, elle doit pourtant bien souhaiter de le voir! Je crois que c'est à vous à le lui offrir!
— Ah ! docteur, oseriez^vous l'exiger ?
— Moi? je n'exige rien. Dieu m'en garde! mais je suis certain que vous le voudrez vous-même, quand vous l'aurez vue et entendue.
— Vous croyez donc à son innocence?
— Je crois en elle comme je croyais en ma mère.
— Oh ! ciel ! mais ces lettres, ces terribles lettres que j'ai toujours ici et là, dans le cœur et dans la ête, — ces lettres que je vois encore, qu'il me
semble que je lis toujours, et qui brûlent mes yeux... Oh ! ces lettres ! . . . ces lettres ! . . .
— Eh ! je ne vous condamne point! vous avez agi comme bien d'autres auraient agi à votre place ; je ne me charge point de les expliquer, ces lettres, et elles peuvent fort bien justifier la violence et l'emportement du premier instant. Mais, que voulez-vous? il y a des choses qui se sentent et qui ne se démontrent pas ! La vérité a un accent qui fait pénétrer la conviction dans les âmes. Et cet accent, je le retrouve sur les lèvres de la comtesse! Voyez-vous, quand elle parle, j'oublie tout, et je la crois!
— Hélas! docteur, vous me désolez et vous me charmez tout à la fois ! Ma femme, ma chère Irène !
Oh ! moi aussi, si je pouvais croire en elle et l'aimer toujours!
— Hélas ! j'ai bien peur qu'avec elle, toujours ne veuille pas dire longtemps !
Ivan se laissa tomber sur un banc, et demeura quelques instants plongé dans une méditation profonde et silencieuse, dont le médecin n'osa pas le faire sortir brusquement. Ce fut le comte qui, au bout de quelques instants, reprit le premier la parole.
— Et l'autre? dit-il d'une voix dans laquelle on - devinait des larmes.
— L'autre va de mieux en mieux : il est sauvé,
lui!
— Et dans quelles dispositions morales le trouvez-vous ?
— Je le trouve profondément triste : il a pour la comtesse un de ces cultes chevaleresques et passionnés qui absorbent une vie entière, et que rien ne saurait décourager.
Le mari d'Irène ne put retenir un geste d'impatience et de contrariété .
— Ce sont là les fatalités de l'existence ! fit le docteur avec cette résignation philosophique si facile quand il s'agit des malheurs d'autrui. Vous n'avez pas, du reste, le droit de vous plaindre : vous auriez pu être soumis à de plus rudes épreuves, et, laissez-moi vous le dire , s'il est permis à quelqu'un d'accuser la destinée, c'est peut-être à ce jeune homme, que l'on a séparé de la femme qu'il aimait; c'est peut-être à cette femme, que l'on a violemment arrachée à l'union dont elle attendait le 1 bonheur de sa vie, — le bonheur que la femme
chercherait vainement ailleurs que dans un mariage d'amour. Tous les deux ont respecté votre honneur, et s'ils ont péché par la pensée et le désir, c'est à Dieu seul qu'il appartient de leur en demander compte.
Permoff ne répliqua rien ; mais il était aisé de voir que les arguments du docteur ne l'avaient point convaincu, et qu'il voulait au moins qu'on le laissât se trouver malheureux tout à son aise.
Le médecin connaissait assez les hommes pour juger qu'il ne gagnerait rien à prolonger cette discussion irritante, et il se retira pour aller visiter son autre malade.
Il le trouva assis sur le pied de son lit, la tête légèrement inchnée sur une épaule, dans une attitude de rêverie mélancolique, au fond de laquelle, malgré tant de raisons et de si justes raisons de tristesse, il y avait peut-être encore un peu de bonheur, tant la jeunesse se sent de force pour être heureuse, et tant l'amour est pour elle fécond en joies, alors même qu'il subit tant de traverses !
— Eh bien, beau ténébreux, comment nous trouvons-nous aujourd'hui? demanda le médecin du seuil de la porte.
— Hélas! docteur, je suis bien obhgé de convenir que cela va mieux, et j'ai grand'peur que vous ne m'ayez joué le mauvais tour de me sauver malgré moi, et de me faire vivre, quand je voulais mourir.
— Le fait est que je vous ai sauvé, et je m'en vante comme de la plus belle cure de ma vie. Sans vou en douter, mon cher monsieur, vous m'avez fa beaucoup d'honneur.
— Et vous, docteur, vous ne m'avez pas fait beau-
coup de plaisir : au point où j'en suis, la mort valait mieux pour moi que la vie.
— Allons donc! vous parlez en homme guéri, et qui méprise la santé, parce qu'il est sûr de l'avoir reconquise ; mais ce n'est pas ce que vous disiez il Y a quinze jours.
— J'ignore, en vérité, ce. que j'ai pu vous dire dans ce temps-là; tout ce que je sais, c'est que je me suis cru mort, et que je ne crois point vous avoir prié de me ressusciter.
— Très-bien ! mettons que je l'ai fait malgré vous et uniquement pour moi.
— Eh ! mon Dieu, qui sait? par amour de Tart I
— Vous riez! mais la cure était assez belle pour me tenter : une abominable blessure, qui vous transperçait le corps de part en part ; une balle aventureuse, qui entrait à droite et sortait à gauche, après s'être frayé une route à travers tous les périls — périls pour vous, bien entendu ! — il y avait bien là, j'imagine, de quoi tenter un homme qui se vante d'avoir le fanatisme de son métier ! Voyons ! donnezmoi votre pouls, s'il vous plait.
Le docteur se recueillit et compta attentivement les battements de l'artère.
— De mieux en mieux ! dit-il alors à son malade. Je suis content de vous, et dans quelques jours vous serez tout à fait remis sur pieds.
Et il ajouta tout bas et en manière d'aparté :
— Reprends des forces, mon ami; tu en auras bientôt besoin pour souffrir encore! Pauvre machine humaine!
— Et la comtesse ! vous ne m'en parlez pas aujourd'hui? comment se trouve-t-elle?
Le docteur toussa légèrement, c'était son habitude lorsqu'il se sentait embarrassé pour répondre.
— La comtesse î répliqua-t-il sans regarder son malade, je pense, je crois, je suis sûr que vous la reverrez bientôt.
— Eh! docteur de mon âme! voilà un mot qui vaut mieux à lui seul que toutes vos ordonnances. Je suis guéri!
— Gare aux rechutes! murmura le docteur en s'en allant; enfin, je puis me rendre ce témoignage que j'ai fait pour eux tous le possible et l'impossible. Le reste regarde un plus puissant que moi.
Serge avait dit vrai, et la pensée qu'il allait bientôt revoir la femme qu'il aimait produisit chez lui une de ces crises heureuses qui hâtent singulièrement le retour à la santé. Il n'avait plus entendu parler du comte autrement que pour apprendre, de temps en temps, que celui-ci avait fait demander de ses nouvelles; mais il se disait qu'il avait sans doute réfléchi, et que le résultat de ses réflexions avait eu pour conséquence la conviction de l'innocence de sa femme, et ce que le médecin venait de lui dire le confirmait dans cette supposition. Si Permoff l'avait crue coupable, aurait-il pu souffrir qu'il la revît? Ce premier point une fois gagné avec lui-même, Serge confiant, comme on l'est toujours quand on est très-jeune et qu'on aime beaucoup, se reprit à l'espérance avec une folle ardeur; comme
autrefois, il s'abandonna à ses rêves d'avenir, qu'une fois déjà, pourtant, la réalité avait si amèrement déçus, et qu'elle allait décevoir plus cruellement encore. Deux jours après cet entretien, une scène grave et triste se passait dans la chambre de la comtesse Irène. Le docteur, qui, à plusieurs reprises déjà, avait fait entrevoir au comte qu'il fallait s'attendre à des complications graves, se rendit chez M. de Permoff.
— Vous êtes homme, lui dit-il, et vous devez savoir supporter en homme les coups de la fortune et les épreuves de la vie.
— J'ai déjà beaucoup souffert, répondit le comte en pâlissant légèrement.
— Et noblement souffert, je le sais, répondit le médecin, qui jugeait parfois à propos de flatter ses patients.
Ce début n'avait rien de rassurant pour le comte; aussi jeta-t-il au médecin un regard profond et scrutateur comme pour deviner sa pensée. Mais celui-ci, obligé par état de tromper les hommes, s'était fait un front impénétrable.
— Je vous ai promis, lui dit-il, que vous reverriez bientôt la comtesse : venez!
Tous deux se dirigèrent vers la chambre de la \ comtesse.
Irène était couchée, ou plutôt assise dans son lit : ses caméristes lui avaient arrangé une de ces toilettes de déshabillé, d'une coquetterie charmante, qui rehaussent toutes les grâces de la femme. La fièvre, peut-être aussi quelqu'une de ces préparations mystérieuses dont les boudoirs ont le secret sous toutes les latitudes, relevaient sa pâleur d'un
carmin léger. Ses deux belles mains blanches, longues , fluettes , très-amaigries , reposaient sur le drap, et, de temps en temps, se soulevaient et s'abaissaient par petits soubresauts nerveux ; ses yeux agrandis, comme il arrive presque toujours dans ces maladies qui creusent la joue, étaient remplis tout à la fois de langueur et de feu.
Tout autre qu'un médecin devait se laisser prendre à cette animation factice : elle trompa le mari ; il crut sa femme beaucoup mieux, et son regard plein de reconnaissance alla chercher celui du docteur pour le remercier.
Depuis le jour où elle avait pris le lit, à la si^te du duel de Serge et du comte, les deux époux ne s'étaient point revus. On comprend de reste que cette première rencontre ne pouvait pas être exempte d'émotions ; il y en eut beaucoup de part et d'autre , davantage chez le mari : ce fut la femme qui se remit la première. Elle tendit la main à Ivan, en lui disant :
— Je vous remercie d'être venu.
— Vous m'auriez vu beaucoup plus tôt si je n'avais craint de vous paraître importun.
Irène toussa légèrement, ce qui la dispensa de répondre.
Le docteur s'approcha d'elle, prit son bras, lui offrit quelques cuillerées d'une potion qu'il avait préparée à l'avance, et la pria de se reposer quelque temps.
La comtesse obéit. Mais comme si elle eût compris que ses minutes étaient comptées, elle fit relever les coussins, et, appuyée sur son coude, sa tète reposant dans sa main, tenant ses yeux
baissés, elle continua d'une voix lente et douce :
— Je n'ai jamais été bien robuste, et j'ai eu, depuis quelques jours, plus" d'émotions qu'il ne m'était possible d'en supporter. Elles abrégeront singulièrement ma vie; je n'ai plus que quelque temps à passer près de vous!
— Quelle folie ! répliqua le comte avec une entière bonne foi; comment pouvez-vous parler ainsi? Je ne vous ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui : toutes les roses de la santé fleurissent sur vos joues.
— Alexina — c'était le nom de sa femme de chambre favorite — Alexina sait où j'ai cueilli ces roses-là! répondit la comtesse avec un sourire triste. Je regrette de vous enlever une illusion, si elle peut être consolante^ mais il est nécessaire que vous sachiez la vérité; ce n'est plus le moment de nous tromper : je suis une femme morte !
Le calme avec lequel Irène prononça ces mots contrastait singulièrement avec la fatale nouvelle qu'elle apprenait à son mari. Aussi celui-ci ne voulut point y croire, et il fit un geste d'énergique dénégation.
— Si ce que je vous dis n'était pas vrai, reprit la comtesse avec fermeté, je ne vous aurais point donné la peine de venir jusqu'ici.
— Ah! vous êtes injuste et cruelle!
— Croyez-vous? Tenez! nous ferons mieux de nous abstenir l'un et l'autre de récriminations. Je les ai toujours regardées comme inutiles et de mauvais goût. Je vous dirai seulement qu'après les événements... regrettables, qui viennent de se passer, il était raisonnable de ne pas nous voir, à moins de nécessité absolue. ^
— Vous êtes sévère , Irène ; vous êtes presque dure.
— Je ne le pense pas. Arrivée au point où j'en suis, on voit les choses comme elles sont, et on les dit comme on les voit. Vous m'avez crue coupable. Oh ! ne vous récriez pas ! Il faut que vous m'ayez crue coupable, autrement votre conduite eût été sans explication comme sans excuse. Tant que j'ai eu quelque intérêt à me justifier, je n'ai pas essayé de le faire, parce que vous auriez eu le droit de repousser ma justification... Mais aujourd'hui, c'est une mourante qui vous parle, au nom de la justice et de la vérité! Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être^ j'aurai rendu mon âme à son Créateur, et je ne voudrais point la charger d'une faute de plus, ni tenter de reconquérir par un mensonge l'estime du monde, qui m'est inutile désormais, car je n'ai plus besoin que du pardon de Dieu. Je n'ai voulu vous parler qu'afin de vous épargner de nouvelles colères, de nouveaux soupçons et de nouvelles injustices.
Le comte ne répliqua rien, mais il se leva et fit quelques pas à travers la chambre. Une pensée pleine d'amertume venait de se glisser dans son esprit :
— Comme elle l'aime! Même à présent, quand elle croit que sa dernière heure va sonner, elle essaye de mentir encore, parce qu'elle pense que son mensonge peut le sauver; parce qu'elle espère ainsi désarmer ma vengeance et le préserver des dangers
dont elle suppose que je le menace encore Oh!
coupables amours, quelle puissance avez-vous sur le cœur des femmes ! Ce n'est jamais nous autres, maris, que l'on aime ainsi.
Avec cette finesse de perception qui est comme le privilège de la dernière heure, avec cette seconde vue que Dieu accorde aux yeux qui bientôt ne verrontplus, Irène lut, comme on lit dans un livre, ce qui se passait dans l'âme de Permoff.
— Ah! reprit-elle avec un éclat de voix pour lequel on eût dit qu'elle avait réuni tout ce qui lui restait de force, ah ! vous ne me croyez pas, et il vous faut des preuves! Il ne me sera pas difficile de vous en donner. Une fois déjà, vous m'avez, comme aujourd'hui, injustement soupçonnée. Rappelezvous seulement une autre mort, arrivée ici il y a quelques mois à peine; rappelez-vous quelles terribles scènes se déroulèrent au chevet de votre père expirant; rappelez-vous ses terreurs à mon aspect ; rappelez-vous ses efforts pour me fuir, pour me chasser Puis rappelez-vous aussi que les dernières paroles qu'il ait prononcées, ce fut pour solliciter mon pardon Oui, rappelez-vous tout
cela, et que ces souvenirs vous éclairent et vous empêchent de commettre ces fautes qui, plus tard, troublent nos agonies! Croyez-vous que ma mort, à moi qui crois en Dieu, serait si tranquille si je devais paraître devant lui chargée de crimes? Non, vous ne le croyez pas ! vous ne pouvez pas le croire! Le seul crime qui ait jamais été mêlé à ma vie a été commis, non par moi, mais contre moi ! 11 le fut par votre père. Sachez donc enfin la vérité, toute la vérité !
« Quand, pour mon malheur, j'arrivai ici, orpheline, seule, sans protecteurs, sans amis, j'aimais, — j'ai le droit de vous le dire, — 3 'aimais Serge Wolsky, et j'étais aimée de lui ; nous nous étions juré d'être
LES PERLES NOIRES il4
Tun à l'autre,' et, l'un comme l'autre, nous étions bien décidés à tenir nos serments. Gomment votre père fut- il informé de tout cela? Je l'ignore. Tout ce que je sais , c'est qu'il supprima mes lettres et celles de Serge Wolsky, et que, non content d'avoir ainsi intercepté notre correspondance, ce qui était une première infamie, il osa, par une machination plus odieuse encore, inventer un prétendu mariage de l'homme que j'aimais, et m'en faire arriver la nouvelle fatale. C'est alors qu'il me jeta, désespérée,
dans vos bras Vous comprenez maintenant ma
froideur et mes larmes !
Ivan se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête dans ses deux mains, et ne répliqua rien. Un sanglot mal comprimé souleva sa poitrine.
— Maintenant, continua la comtesse d'une voix plus faible, maintenant vous ne devez pas vous étonner si je vous dis qu'il m'en coûtait plus alors pour me résigner à la vie qu'il ne m'en coûte à présent pour me résigner à la mort.
— Oh î c'est trop ! c'est trop ! c'est plus que je ne puis supporter! murmura le malheureux mari.
— Pardonnez-moi le mal que je vous fais, lui dit doucement Irène ; c'est, hélas ! un mal nécessaire. Il ne faut pas qu'un soupçon reste sur la mémoire de la mère de votre fils. Vous avez lu les lettres de VVoslky avec une agitation fiévreuse, que je comprends, parce que je l'aurais éprouvée moi-même. Le trouble de votre esprit vous empêcha de les ap précier sainement. Mais à présent que vous êtes de sang-froid, à présent que le souvenir de votre père, et, permettez- moi de Tespérer, mes paroles ont fait disparaître vos funestes préventions, relisez ces let-
très; relisez-les avec une sérieuse attention, et vous verrez non -seulement qu'elles sont toutes antérieures à notre mariage, mais 'que les âmes qui s'y révèlent ne sont pas faites pour la honte et pour le crime.
L'assurance, la fermeté, Tair de conviction d'Irène produisirent sur Ivan une impression profonde. Il doutait déjà de la faute ; bientôt il ne douterait plus de l'innocence.
— Ah! dit-il, sans relever la tête, ma maison vous aura été funeste.
— Plusieurs ont souffert parce que j'y suis venue I répondit la jeune femme; mais je vous le jure, au nom du Dieu éternel devant lequel je vais bientôt paraître, j'oublie que ma vie aurait pu être heureuse, et je m'en vais de ce monde sans emporter ni ressentiment ni amertume, en pardonnant aux autres, comme je souhaite qu'il me soit pardonné à moimême!... Tout ce que je demande à présent, c'est de croire qu'il ne reste plus de haine dans votre cœur.
— Je n'étais pas fait pour haïr ! répondit Permoff en essuyant, d'un geste brusque, deux larmes qui s'échappèrent de ses yeux.
Et ne pouvant maîtriser davantage la violence de son émotion, il se leva et marcha à grands pas à travers la chambre.
Quand il revint près du lit, un soulîle rauque sortait en sitflant de la poitrine de la comtesse ; ses lèvres étaient si violettes, ses joues si blanches, et ses beaux yeux, tout à l'heure encore animés de tant de feu, si ternes à présent et si éteints, qu'il se précipita vers le médecin en lui disant :
— Mais voyez donc, docteur, elle va mourir ! —Elle est, en effet, bien mal! répondit celui-ci en
hochant la tête.
Ivan se pencha vers sa femme, et, persuadé qu'une seule chose pouvait désormais avoir quelque intérêt pour elle et ranimer sa vie, comprimant ses répugnances avec un pénible effort et surmontant ses tristesses jalouses :
— Voulez-vous voir Serge Wolsky? lui demandat-il à voix basse.
Soit qu'elle soupçonnât un piège, soit que sa délicatesse craignît de blesser un homme irritable et malheureux par un empressement trop grand, elle demeura un instant sans répondre ; mais son regard se ralluma , et une faible rougeur teinta sa joue pâle.
Le médecin s'était approché. Il avait tout compris.
— M. le comte vous demande, dit-il à sa malade, s'il ne vous serait point agréable de revoir un instant votre ami d'enfance, et il a raison de vous faire cette proposition. Je suis persuadé que sa visite sera pour vous une distraction salutaire.
— Eh bien, puisque vous le permettez, dit-elle enfin, je serai bien aise de lui faire aussi mes adieux.
— Je vais aller vous le chercher ! dit Ivan qui, en ce moment, sentait le besoin de quitter la chambre.
Il sortit.
Restée seule avec le médecin, Irène lui tendit les deux mains.
— Ah ! docteur, lui dit-elle, je voudrais être belle seulement pendant une heure encore. C'est bien peu,
LES PKRLES NOIRES. 8
et VOUS pouvez tant de choses ! Faites-moi belle, docteur,!
— Ce sera bien facile ; vous l'êtes déjà : je ne vous ai jamais vue plus charmante.
— Vous ne me trompez pas ? dit-elle avec une note presque joyeuse dans lavoix.
— Non, je vous le jure ! répondit-il, en proie à une pitié profonde.
— Donnez-moi la glace, alors.
Il lui présenta un petit miroir de poche dont elle avait rhabitude de se servir. Elle se regarda et s'y trouva bien pâle.
— Je vais lui faire peur l dit-elle en frissonnant; le rouge ne tient plus sur mes joues !
— N'en mettez pas ! le blanc vous va mieux.
— Oh ! non 1 j'ai l'air d'une morte.. . déjà ! Rappelez Alexina, je vous prie, et laissez-nous seules un instant.
La camériste rentra, et le docteur sortit.
— Recoiffe-moi un peu ! dit-elle à la jeune fille, dont les mains tremblaient.
Elle fit donner à ses cheveux le tour qu'il aimait, rajusta, par un dernier artifice d'innocente coquetterie, les plis de sa robe de chambre, et jeta autour d'elle un coup d'œil inquiet pour voir si tout était bien en ordre, et si rien n'affligerait ses regards et n'attristerait la dernière image qu'il emporterait d'elle.
Sans doute le résultat de son examen n'eut rien, de défavorable, car elle replaça sur l'oreiller sa tête plus calme, en disant doucement :
— Maintenant, il peut venir !
Pendant que sa femme se livrait aux tristes soins de cette coquetterie funèbre, le comte s'était rendu
LES PERLES NOlRÊS 115
chez Serge. Il avait trouvé le jeune homme levé, debout, en face de sa fenêtre, et regardant voler les hirondelles.
En voyant entrer dans son appartement l'homme qu'il considérait comme son plus mortel ennemi, Wolsky recula de deux pas, comme s'il eût voulu le fuir; puis, par un mouvement contraire, et qui ne fut pas moins vif, il revint vers lui comme on fait quand on veut repousser une attaque.
Aucun des détails de cette scène muette n'échappa à la perspicacité d'Ivan. Ausrài demeura-t-il sur le seuil de la porte, comme s'il n'eût point voulu se permettre de pénétrer dans la chambre de son hôte.
— Monsieur, lui dit-il, vous êtes ici chez vous, et je ne me reconnais point le droit d'y venir sans votre permission.
La façon dont le comte avait prononcé ces paroles ne révélait aucune intention hostile ou provocante. Sa voix était grave et triste.
— Veuillez entrer, monsieur, répliqua Wolsky, en lui avançant un fauteuil avec une politesse un peu cérémonieuse.
— Je vous remercie, monsieur, fit le comte qui resta debout; je ne puis demeurer que quelques instants près de vous.
Serge s'inclina légèrement, sans rien répliquer. Il était aisé de voir qu'il ne comprenait point où Ivân voulait en venir. Eh 1 qui donc, à sa place, l'eût compris?
— Les moments sont précieux et les minutss comptées, reprit Ivan d'une voix brève et saccadée, où l'on sentait vibrer sourdement une émotion qu'il avait peine à contenir. Je ne veux point revenir ici
il6 LES PERLÉS NOÎÎIËS
sur un passé où il y a eu plus de malheurs que de fautes ; ma femme m*a tout dit : je l'ai crue. Je sais maintenant que ni elle ni vous ne fûtes coupables envers moi. Je dois donc vous exprimer mes regrets pour ce qui s'est passé entre nous. Les apparences étaient peut-être de nature à justifier mon erreur : en tout cas, essayez, je vous prie, essayez d'oublier, comme j'oublie^ moi-même.
Tout en parlant ainsi d'un ton grave et simple, et avec une dignité qui le rendait presque imposant aux yeux du jeune homme, le comte lui tendit la main.
Les deux mains se touchèrent. Je ne dirai point que leur étreinte fut bien chaude; mais enfin elles se touchèrent.
— La comtesse est assez mal; elle est très- mal, continua le mari en faisant sur lui-même un véritable effort; je ne vous cacherai même pas qu'elle nous inspire en ce moment de sérieuses inquiétudes.
En entendant ces mots, Serge, qui était resté debout, sentit ses jambes trembler sous lui, et, pour ne pas tomber, il fut obligé de se retenir au dossier de son fauteuil.
Le mari d'Irène ne parut point remarquer cette émotion, qui attestait trop clairement la profondeur et la vivacité des sentiments de Wolsky pour sa femme ; il continua donc, de sa voix un peu lente, toujours calme, trop calme peut-être pour que ce calme fût naturel :
— Elle a souhaité de vous voir, et j'ai promis de vous conduire près d'elle; venez!
Serge suivit le comte sans prononcer une parole mais en proie à une de ces émotions trop violentes pour que l'on puisse seulement essayer de les dissi-
muler. Il allait revoir la femme qu'il aimait, mais il allait la revoir conduit près d'elle par un mari qui connaissait leui: amour. Cette seule circonstance ne suffisait- elle point à l'éclairer par avance sur la situation dans laquelle il allait la retrouver?
Mais quels que fussent ses pressentiments, il était encore loin de s'attendre à ce qu'il allait voir.
— C'est ici ! dit le comte en lui montrant la porte de la chambre ; vous pouvez entrer î
Ivan ne voulut point l'accompagner tout d'abord; il est vrai qu'il croyait que le médecin était toujours chez sa femme, et qu'ainsi sa générosité avait un peu moins de mérite ; elle eût certes été plus grande s'il avait su qu'en effet elle était seule.
Irène avait renvoyé le docteur.
En voyant entrer l'homme qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore, et pour qui elle mourait, la pauvre victime ne se défendit point d'une émotion d'autant plus profonde qu'elle sentait bien qu'elle ne le reverrait plus. Il y eut donc comme un élan d'elle vers lui; élan passionné de tout son être qui l'emportait vers cet être si cher, qu'elle eût voulu pour la dernière fois — pour la première aussi — attirer sur sa poitrine et serrer dans ses bras. Mais une faiblesse désormais invincible Tenchaînait. Elle ne put que lui tendre ses deux mains.
Serge les saisit dans les siennes, les couvrit de baisers, et tomba à genoux près du lit, en appuyant tour à tour sur ces deux longues mains blanches et amaigries son front, ses yeux et ses lèvres.
Au bout de quelques secondes, Irène en dégagea une, non sans peine, et la posant doucement sur la tête inclinée du jeune homme ;
— Serge, mon cher Serge, lui dit-elle, est-ce que je te fais peur? Est-ce que tu ne veux plus me voir? Regarde-moi; mais regaf de-moi donc!
Il releva la tête; leurs yeux se rencontrèrent; comme autrefois, ils échangèrent un de ces longs regards qui, de deux âmes, ne font plus qu'une âme.
Dans ce moment suprême, exaltée par la magie du bonheur, tout entière à cette joie ardente et inespérée du revoir qui lui voilait l'abîme ouvert de la séparation, Irène eut encore comme un dernier et céleste éclair de beauté. Ce fut une de ces transformations soudaines, complètes, mais non moins rapides, hélas! qui signalent parfois nos derniers instants, et la lutte finale de la vie et de la mort; pour la dernière fois la joue pâlie retrouva, sous la palpitation du cœur, un jet de sang qui la colora d'un carmin plus vif; l'enthousiasme des sentiments généreux et purs lui mit au front comme une auréole, et un sourire presque divin entr' ouvrit ses lèvres. Serge, sous le charme de cette espèce de transfiguration, eut pour elle comme un mouvement d'adoration dont elle aperçut le reflet sur son visage, et qui lui donna la dernière joie qu'elle dût éprouver en ce monde.
— Merci, merci, cher bien-aimé! lui dit-elle avec une expression de tendresse ineffable. Puisque tu m'aimes, je ne mourrai pas tout entière!
— Oh! tu ne mourras point! répliqua le jeune homme.... Mais les larmes qu'il avait dans la voix ne démentaient que trop ses paroles.
L'exaltation passagère venait déjà de s'éteindre chez Irène, et, avec elle, Tanimation factice qu'elle
avait allumée. Wolsky apercevait, dans toute leur terrible étendue, les affreux ravages du mal, et il ne pouvait plus se faire illusion sur la fatale vérité. Il la vit dans toute son horreur; il vit la mort, menaçante, présente, la mort .inexorable qui allait lui prendre celle qu'il aimait. Une invincible angoisse, et telle qu'il n'en avait jamais éprouvé de pareille, étreignit sa gorge qui ne pouvait plus laisser passer les paroles, et des larmes brûlantes, qu'il était impuissant à retenir, jaillissaient de ses yeux et tombaient sur les mains enfiévrées de la mourante.
— Pauvre ami! c'est mon arrêt que tu signes avec tes pleurs! fit la comtesse, en l'effleurant du bout de ses doigts, qui le caressaient doucement.
La poitrine brisée de Wolsky ne contint plus ses sanglots, et pour qu'on ne les entendit point du dehors, il fut obligé d'appuyer la main dlrène contre son visage, et d'y coller sa bouche ; mais il ne pouvait dominer les violents soubresauts qui, par intervalles, secouaient ses épaules.
— Oui, tu m'aimes! Je sais que tu m'aimes! répétait la jeune femme; mais, vois-tu, maintenant, il ne faut pas trop m'aimer.... puisque je vais mourir... Cela te ferait plus de mal encore, et je ne veux pas!
Il parvint à étouffer ses sanglots, mais il ne put arrêter ses larmes : elles coulaient toujours. Brûlés par la fièvre, les yeux d'Irène restaient secs. D'un geste faible, mais tout plein de tendresse, elle voulut essuyer les pleurs qu'elle faisait couler, et avec de bonnes et tendres paroles, elle essaya de consoler cette douleur immense... dont elle était la cause, et qu'elle partageait.
— Ne sois pas triste, lui disait-elle; il est vrai que je vais mourir; mais, vois-tu, la mort nous séparera moins que n'aurait fait la vie : nous n'aurions pu continuer à rester l'un près de l'autre dans ce monde ; il vaut donc mieux que j'aille dans l'autre, où nous nous retrouverons.
— Si jeune, tu ne peux pas mourir!
— L'âge n'y fait rien! tu le verras bientôt. La balle qui t'a manqué m'a tuée. Toi, cependant, toi qui as encore si longtemps à vivre, ne souffre point que je meure tout entière; garde-moi toujours dans ton souvenir, vivante et adorée ; tu m'as bien aimée, pas plus cependant que je ne t'aimais moi-même! Si les hommes, qui sont méchants, ne s'étaient mis entre nous^ nous nous serions aimés toujours!... Ils ne l'ont pas voulu, parce que nous aurions été heureux ainsi, et que le bonheur n'est point fait pour cette terre !
Irène s'arrêta, comme si elle eût attendu que Serge lui répondit; mais il ne trouvait point de mots qui rendissent sa pensée, et il se taisait. Elle reprit enfin :
— Tu aimeras encore! ... Oh, ne dis rien! ne fais
point de signes désespérés Tu aimeras! Je te le
pardonne : il est impossible que tu n'aimes point! Mais, va! je ne serai point jalouse d'elle! Seulement, ne m'oublie pas tout à fait!
— Oh! tu sais bien, Irène^ que mon cœur est à toi, et qu'il ne connaîtra point deux amours!
— Je te remercie de me le dire! Mais, vois-tu, quand on en est arrivé où j'en suis, on ne peut plus être trompée... Maintenant, écoute-moi encore. Tu ne dois pas en vouloir à mon mari. Sans doute il s'est
trompé, et il a été envers nous injuste et cruel; mais les apparences, d'après lesquelles le monde juge toujours, excusent son erreur, et bien d'autres à sa place n'auraient pas été plus cléments. Il sait maintenant qu'il s'est trompé ; il se repent de sa précipitation et de son injustice, et, de nous trois, il est peut-être encore le plus malheureux, parce qu'il est le plus coupable.
— Oh! non, le plus malheureux c'est moi, puisque tu m'aimes et que je te perds!
— Ne disputons pas sur les rangs, va! nous sommes tous les trois malheureux, victimes tous les trois d'une déplorable fatalité !
En l'entendant parler ainsi, Wolsky se sentait accablé. Il pouvait, sans doute, essayer de la dissuadera mais, au fond, il sentait si bien qu'elle avait raison, il voyait si bien qu'elle était perdue, que, peu à peu, tout son courage l'abandonnait.
Cependant Irène, épuisée par la fatigue de ce triste entretien, éprouva tout à coup une crise terrible, promptement suivie d'un évanouissement.
Serge crut qu'elle était morte, et il se jeta comme un fou sur le cordon de la sonnette, qu'il agita violemment. Le mari, le médecin et la femme de chambre se précipitèrent tous trois en même temps dans la chambre de la malade.
— Ah ! le malheureux me l'a tuée ! fit Permoff, en voyant sa femme étendue sans mouvement sur le lit.
— Hélas! elle serait bien morte toute seule
.mais elle n'est qu'évanouie! fit le médecin, en interrogeant les battements de l'artère. Bientôt, en effet, Irène revint à elle, et ses yeux, en se rouvrant,
aperçurent les trois hommes groupés autour de son lit, interrogeant son visage.
— Ah ! dit elle tout bas, en refermant aussitôt les yeux, comme si la lumière trop vive l'eût blessée, c'est cependant bon d'être aimée!
Elle se tourna vers le médecin, qui se pencha vers elle; ils échangèrent quelques mots, que personne n'entendit, puis elle fit un signe à la femme de chambre , qui sortit. Son regard alla de Serge Wolsky à Ivan, pour retourner de celui-ci à celui-là.
— Vous avez tous deux souffert par moi , leur ditelle; que cette souffrance vous soit un lien! Si j'avais été coupable envers l'un de vous, je n'aurais jamais osé vous rassembler ainsi auprès de mon lit de mort; mais il n'y a dans notre existence à tous trois que des malheurs et non des fautes ! Vous êtes l'un et l'autre dignes de vous comprendre et de vous estimer; je veux qu'un jour, en souvenir de moi, vous vous aimiez!
A ce moment, la femme de chambre apporta le petit enfant.
Irène lui sourit doucement et fit signe qu'on l'approchât d'elle. On le plaça tout blanc, tout rose, tout frais, tout souriant, sur le bord du lit. Elle, alors, faisant un suprême effort, se souleva des coussins où reposait sa tête languissante, et prenant une des mains de son mari et une des mains de Serge, elle les joignit toutes deux sur la tête de l'enfant, et, sans ajouter une parole, comme si désormais elle n'avait plus rien à dire ni à faire en ce monde, elle rendit le dernier soupir .