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XVIII

Véra, cependant, comprit qu'elle n'avait pas de temps à perdre; elle se dit que ce qu'elle avait pu faire une fois , elle ne pourrait point le faire toujours. Ni son oncle, ni le prince, quelle que fût d'ailleurs leur bonne volonté, ne sauraient trouver ainsi, à chaque occasion, des prétextes pour éloi-

gner Permolî de la ville. Il y reviendrait d'un moment à l'autre, d'autant plus irrité et d'autant plus terrible qu'il comprendrait qu'on l'en avait chassé à cause d'elle; d'autant plus âpre à sa vengeance qu'il sentirait davantage que Ton voulait la lui disputer, et qu'il s'apercevrait bientôt que des volontés puissantes s'élevaient entre lui et ceux qu'il avait juré de perdre. Véra voyait tout cela avec cette intuition profonde, rapide et sûre, de la femme qui aime, et qui craint pour celui qu'elle aime.

Elle n'eut garde, bien entendu, de révéler à son mari la démarche qu'elle avait faite près de son oncle. C'eût été le condamner à rester à Tiflis, peutêtre même à escalader les rocs du Caucase pour y retrouver Fédor. Elle ne dit rien; elle poussa même l'habileté jusqu'à ne rien faire tout d'abord pour l'engager à quitter la ville. Elle voulait que, pour tout le monde, et pour lui-même, il parût rester là, aux ordres de celui qui l'avait si audacieusement menacé, en homme qui ne craint rien, et qui veut voir si l'effet suivra les paroles. L'habileté de Véra lui ménageait ainsi le bénéfice du courage, tout en lui épargnant le danger que le courage entraîne parfois à sa suite.

Quelques semaines se passèrent ainsi, et Véra cinit avec assez de raison que toutes les défiances de son mari, s'il en avait jamais eues, devaient être maintenant complètement endormies. Sa première irritation s'était aussi éteinte peu à peu.

Un matin, pendant qu'ils déjeunaient ensemble en tête à tête, elle lui dit négligemment :

— Nous n'entendons plus parler de ton ex-ami?

— Tant mieux ! répondit W^olsky ; pour ce que

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nous aurions maintenant à nous dire, il est inutile de solliciter un rendez-vous. Je te l'avoue cependant, le connaissant comme je le connais, je m'étonne un peu qu'il nous laisse si tranquilles.

— Moi, non! malgré ses grands airs auxquels, grâce à Dieu! je ne me suis jamais laissé prendre, je l'ai toujours regardé comme un de ces hommes dont on dit si bien qu'ils font plus de bruit que de besogne.

— Dieu t'entende, chère enfant î mais je suis convaincu que tu te trompes. Il fait, au contraire, plus de besogne que de bruit. Seulement, un homme averti en vaut deux, et je me tiens sur mes gardes; tu n'as rien à craindre!

— Près de toi, je ne crains rien, répondit la jeune temme avec toutes les marques d'une confiance qu'elle était loin d'avoir, mais qu'elle feignait de ressentir pour mieux l'inspirer à son mari. Seulement, ajouta -t-elle, cet odieux personnage m'a gâté Tiflis. Je me déplais maintenant dans la maison que sa présence a souillée. Je n'entre plus dans notre petit boudoir sans penser que je vais peut-être l'y voir entrer. Je sais bien que c'est absurde...

— Bien absurde , en effet , ma pauvre amie ! répondit Alexis en lui mettant une main sur l'épaule.

— Ce n'est pas ma faute, répondit Véra avec une câlinerie d'enfant gâtée; mais il faut bien que je te dise cela, puisque je te dis tout : si tu étais vraiment bon pour ta femme, nous nous en irions promptement à l'étranger. Il y a tant de pays que je voudrais voir avec toi !

-^ Non, il ne faut pas quitter Tiflis! notre départ

aurait l'air d'une fuite : il pourrait donner lieu à des rumeurs malveillantes.

— Mais si quelqu'un a fui, n'est-ce pas plutôt lui, puisqu'il s'est éloigné le lendemain même de notre rencontre ?

— Le monde ne le sait pas , et quand bien même il le saurait , il est capable de dire autre chose, car il est injuste et méchant.

— Eh ! que veux-tu? Il est toujours l'ennemi du bonheur des autres , et il trouvera bien moyen de tuer le nôtre tôt ou tard , si nous le laissons faire ! Voyons ! viens en France, c'est la seconde patrie des Russes ; viens en Itahe , c'est la seconde patrie de tout le monde ! Veux-tu ?

Wolsky la regarda sans rien répondre.

— Ah ! je comprends , fit-elle au bout de quelques instants ; tu as peur de l'exil avec moi !

— Avec toi, chère âme, je n'aurais pas peur de la Sibérie! Est-ce que j'aurais froid sur ton cœur? Est-ce que le malheur m'atteindrait dans tes bras?

— Alors tu consens?

— A tout ce que tu souhaites ! En peux-tu douter?

— Eh bien, partons !

— Je t'attends ! mets tes rubans dans une caisse, tes chiffons dans une autre , et allons-nous-en !

— Tiens ! Alexis , tu es 'bon comme Dieu ! et je t'adore ! fit Véra en lui jetant ses bras autour du cou.

Ils s'en allèrent en effet , et pendant deux ans promenèrent à travers l'Europe leur beauté , leur jeunesse, leur fortune et leur bonheur. Le nom de Permoff ne fut point prononcé une seule fois entre

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eux ; mais , bien souvent , ils pensèrent à lui ; bien souvent ils s'attendirent à le voir paraître à côté d'eux, comme il avait fait une fois déjà.

Il ne parut point.

On ne saurait dire, cependant, que ce fut l'intention qui lui manqua. La campagne dans laquelle il était engagé une fois terminée , et après qu'il eut donné assez de preuves de son courage pour qu'il ne fût permis à personne d'en douter, il quitta l'armée. Il était plus que jamais fidèle à sa pensée, à sa haine et à sa vengeance : il ne songeait qu'à une chose, à se mettre sur la trace des fugitifs et à les rejoindre.

Vingt fois pour une il essaya d'obtenir un passeport. On trouva vingt prétextes plus ingénieux les uns que les autres pour le lui refuser.

Ces deux années , en s'écoulant si paisiblement pour les deux époux , leur rendirent une sécurité à peu près complète. N'entendant plus parler de Fédor, ils finirent par s'imaginer qu'ils étaient oubliés par lui. Sans doute , se dirent-ils , sa fièvre de colère n'a eu qu'un accès, et cet accès passé , il est revenu à cette santé de l'âme qui le rend bon ; sans doute il a compris qu'en cédant à une passion plus puissante que notre volonté , nous avons obéi à la loi de la nature, qui a fait de l'amour un sentiment plus fort que l'amitié. Ils se crurent donc pardonnes, et cette sécurité leur devint fatale. Du moment où ils pensèrent n'avoir plus rien à craindre, ils éprouvèrent la nostalgie du pays natal. Pour s'aimer, on n'est nulle part aussi bien que chez soi. Ceux-là peuvent souhaiter changer de ciel qui ont aussi besoin de changer d'âme. Mais quand on trouve tout bien et

tout bon en soi-même, quand on fait de la stabilité du présent la première condition de l'avenir heureux, quand on désire rester ce que Ton est et comme Ton est, on ne veut pas non plus que les choses varient autour de soi, et l'on n'éprouve plus ce désir de locomotion ardente , et cette envie de fuir les lieux où Ton a souffert , qui tourmentent ceux qui voudraient pouvoir se fuir eux-mêmes. On voudrait au contraire tout immobiliser autour de soi ; on voudrait revoir toujours les mêmes objets, comme s'ils étaient pour nous autant de témoins , nous attestant par leur immuabilité même la constance de nos félicités. C'est à ce moment que l'on a, pour ainsi parler, le culte de son intérieur ; que l'on préfère sa maison , si petite qu'elle soit , à tous les palais du monde, et que l'on se plaît chez soi plus que partout ailleurs.

Alexis et Véra éprouvèrent donc comme un impérieux besoin de rentrer en Russie. L'oubli de Permoff semblait leur en ouvrir les portes. Ils y retournèrent avec un empressement heureux. La fortune de Wolsky lui permettait de choisir une résidence à son gré, et il pouvait également habiter ou Pétersbourg, la capitale de la jeunesse et du plaisir, ou Moscou , la métropole de la vieille civilisation, si chère encore aujourd'hui à la partie la plus saine de l'aristocratie russe. Ils préférèrent une ville de troisième ordre , une simple résidence provinciale, à l'extrémité lointaine du vaste empire.

Ils allèrent donc s'établir à Odessa.

Wolsky possédait à l'entrée de la ville, presque à la campagne , une vaste maison , moitié château , moitié nalais, habitation urbaine par le luxe et a

recherche de son ameublement, mais qui, par Tarnpleur des dépendances et la grandeur des proportions, faisait songer à ces riches villas où les grands propriétaires sont heureux de se retirer quelquefois pour y mener une vie de prince.

La beauté de Véra , l'élégance personnelle d*Alexis, son goût du plaisir, leurs relations à tous deux firent bientôt de leur maison le centre le plus brillant de la ville. On tenait à honneur d'y être reçu ; leurs décisions faisaient loi ; on écoutait leurs paroles comme des oracles, et ils eurent bientôt conquis une de ces positions exceptionnelles qui sont le lot privilégié de quelques couples rar^s et heureux entre tous.

Ils étaient dans la troisième année de leur mariage, et une petite fille, belle comme sa mère, était venue mettre le comble à une félicité que rien n'altérait plus, et si complète qu'elle aurait dû leur

faire peur. Mais la jeunesse n'a peur de rien du

bonheur moins encore que de toute autre chose. Alexis et Véra cueillaient donc la fleur de la vie, goûtaient l'heure présente, et s'abandonnaient à tous les rêves de l'existence dorée , avec l'insousiance si naturelle à deux êtres riches, beaux, aimés et aimants.

Depuis la scène violente du boudoir , qui avait signalé le retour du comte Permofï à Tiflis, un mois après le mariage d'Alexis et de Véra , ils n'avaient plus entendu parler de lui.

Je ne sais quelle femme , douée d'une incontestable philosophie pratique , a mis en circulation dans son sexe cette maxime que le nôtre ne dédaigne pas toujours : L'ingratitude est l'indépendance du cœur !

Pour être plus certains d'être indépendants, les deux époux s'étaient depuis longtemps résignés à être ingrats, et nous devons à la vérité de dire qu'ils y avaient assez bien réussi.

Fédor était maintenant complètement oublié .

Quoique sans position officielle, — et sa fortune dispensait Wolsky d'en rechercher aucune, tandis que son indolence , insensible aux secrètes insinuations de sa femme , tuait en lui toute ambition, — il n'en avait pas moins dans la ville une sorte de direction officieuse pour tout ce qui regardait la vie mondaine, les déploiements du luxe, et tous ces plaisirs que l'on prend en commun , et qui sont une des conditions de la sociabilité humaine. Une fête chez lui, dans les conditions luxueuses de sa vie, prenait bientôt le caractère d'un événement. Les invitations étaient briguées comme des faveurs ; on en parlait un mois à l'avance; on s'en souvenait deux mois après. Celle du 1" mai 184... préoccupa l'attention pubhque plus encore que les précédentes. Elle avait pour objet de célébrer le troisième anniversaire du mariage de ces heureux époux. Les préparatifs dépassaient la mesure de tout ce qu'Alexis avait fait jusque-là, et l'on se plaisait à répéter que, cette fois, il serait vaincu par lui-même. Il était surtout question d'une robe , commandée à Paris pour Véra chez la meilleure faiseuse , et dont la magnificence devait éclipser tout ce que l'on avait jusque-là de plus beau en ce genre. Il est, je pense, inutile d'ajouter que ce dernier détail avait entre tous le privilège de préoccuper la plus belle moitié d'Odessa. L'éclat des diamants et des beaux yeux de la jeune lemine, devait faire pâlir l'illumination à giorno

des serres et des jardins , commandée à un Italien célèbre dans cette spécialité où excellent ses compatriotes, et qui, après avoir eu des malheurs à Naples, s'était donné pour mission d'éclairer la Russie. Quant aux gens sérieux, ils accordaient plus d'attention au souper. Alexis, de ce côté également, avait une réputation à soutenir. Il savait manger et faire manger. On prétendait qu'à vingt lieues à la ronde il ne restait plus un sterlet dans les fleuves, une écrevisse dans les ruisseaux, un faisan dans les parcs. Le Champagne de la Veuve , le seul , comme on sait , qui soit admis à pétiller d^ns la coupe ciselée de l'aristocratie russe , devait couler à flots. Quant au dessert, il avait été commandé dans les quatre parties du monde. Un prince n'aurait pu faire ni plus ni mieux pour fêter son hymen avec une fille de roi. Wolsky ne fêtait-il point son bonheur! et n'est-ce pas les anniversaires du mariage heureux , qu'il convient de célébrer, et ses félicités éprouvées déjà , bien plutôt que le mariage lui-même, avec ses espérances douteuses et ses promesses incertaines , que trop souvent, hélas ! la réalité tient si peu?

On sut gré au mois d'avril de n'avoir que trente jours, et de bien vouloir faire place enfin à ce 1" mai, qu'une ville entière attendait, et voulait marquer sur le calendrier des jours fortunés.

La journée parut longue à ceux qui auraient voulu la commencer parle soir. Dès huit heures, la longue file des voitures prenait le chemin qui conduisait de la ville au palais de Wolsky. Véra, donnant la main au gouverneur de la province, ouvrait le bal, vis- à-vis de son mari, qui conduisait, de son côté, la belle Arianne P off, cette Grecque brillante, qui a

plus d'une fois ébloui de ses splendeurs les nuits de fête de nos hivers parisiens.

A minuit, le bal était dans son plus radieux éclat. Alexis et Véra s'étaient multipliés pour répandre partout l'animation, le plaisir et la joie. Ils avaient un regard, un sourire, un mot, une attention délicate pour chacun de leurs invités. Aussi leur éloge à tous deux était dans toutes les bouches ; l'admiration désarmait l'envie ; la beauté de Véra, la bonne grâce d'Alexis, leur amabilité à tous les deux ne laissaient plus de place que pour une sympathie sans mélange.

On les proclamait le plus heureux couple qui eût jamais marché dans la vie en se donnant la main. Tous les hommes eussent voulu être à la place d'Alexis, toutes les femmes à la place de Véra. Mais ce désir même n'avait pas la secrète amertume qui accompagne parfois la justice que nous sommes contraints de rendre aux autres, et Ton trouvait leur bonheur si mérité que, même pour l'avoir, on n'eût pas osé souhaiter de le leur prendre. Jamais triomphe n'avait été plus complet, jamais féhcité plus assurée : la fortune semblait enchaînée à leurs pieds.

Une pendule qui ne sonnait pas marqua silencieusement minuit, — l'heure du crime.... et du souper. Alexis fit relever les portières en lourdes tapisseries qui séparaient les salles de danse de la galerie transformée en salle à manger. On put alors apercevoir la longue file des tables, couvertes de fleurs, et de mxOts variés, montés et parés avec un art si ingénieux, que ce merveilleux ensemble ressemblait plutôt à un tableau fait pour être vu,

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qu'à un repas destiné à être englouti dans une heure : l'argenterie brillait, les cristaux étincelaient, et les vins généreux faisaient mille promesses à travers le cristal des flacons.

On cherchait déjà des yeux celui qui aurait le privilège d'offrir son bras à la maîtresse de la maison. Personne ne se présenta. Véra resta seule, un peu incertaine au milieu du salon. »

La portière, un moment relevée, retomba sur ellemême.

Alexis jeta à sa femme un regard interrogateur.

— M. le gouverneur n'est pas ici l dit Véra, sans répondre plus directement à la question muette de son mari, et je voudrais son bras pour passer dans la galerie.

— Tu as raison : mais où donc peut-il bien être ?

— Son Excellence n'est pas loin : je sais qu'Elle n'est pas sortie du palais, dit à l'oreille de Wolsky un jeune homme fort élégant de sa personne, irréprochable dans sa tenue, attaché à la chancellerie d'Etat , et qui , depuis quelques minutes , n'avait quitté de l'œil ni le mari ni la femme.

Wolsky n'éprouva aucune inquiétude, — et pourquoi donc eût-il été inquiet? — mais il fut contrarié de l'absence qui retardait son souper et troublait l'ordre de sa fête.

— Les affaires sont sans pitié! dit-il au jeune homme bien mis; on est donc venu relancer M. le gouverneur en plein bal?

— Il paraît. Mon collègue le comte Élim Metschersky, que nous avions laissé de service au palais du gouvernement, pour le cas où il se présenterait quelque affaire imprévue, — et vous voyez que la

précaution n'était pas inutile , — vient de faire demander Son Excellence. J'ai voulu sortir avec Elle, mais Elle a refusé mes services, en annonçant qu Elle rentrerait immédiatement dans les salons.

— A la bonne heure ! fit Alexis en remerciant le jeune homme par une inclinaison de tête, puis, regardant à sa montre :

— Déjà minuit et demi! fit-il.

— Que voulez-vous ? il paraît qu'il s'agit du service du czar et de la sûreté de l'empire ! répondit le jeune employé.

— Oh ! nous n'en sommes pas là ! fit Alexis, qui ne put s'empêcher de sourire en entendant tous ces grands mots. La pohce n'a jamais été bien si faite, et l'empire est calme.

— La police veille, mais les méchants ne dorment pas non plus ! réphqua le jeune homme. Pas plus tard qu'hier, — on peut bien vous dire cela à vous, puisque vous êtes un ami....

— Ah! voici Son Excellence! fit Wolsky, plus heureux de voir rentrer en ce moment le gouverneur que d'écouter, si bien faits qu'ils puissent être d'ailleurs, les rapports de son secrétaire.

Le gouverneur, qui avait servi dans la diplomatie avant d'entrer dans l'administration, avait son sourire le plus aimable, son front le plus calme, son regard le plus caressant.

— Nous vous attendions pour souper, dit Véra en venant à sa rencontre, et en se suspendant à son bras avec une coquetterie charmante.

L'Excellence avait eu des bonnes fortunes en son temps, et se trouvait encore assez bien conservée. Elle baisa la main de Véra entre deux madrigaux.

Cependant le chef d'orchestre, auquel personne n'avait donné d'ordre apparent, venait d'attaquer vigoureusement les premières mesures d'une valse entraînante.

— Non! non! pas maintenant! pas maintenant! dit Alexis en s' approchant de l'estrade, et il fit signe aux musiciens de se taire. Mais ceux-ci, sans tenir compte le moins du monde de ses observations, continuèrent de jouer, et ils apportèrent à leur exécution plus de verve encore et plus d'entrain.

Les jeunes gens et les femmes venaient de reformer des couples et s'élançaient dans l'harmonieux tourbillon. Le comte Metschersky, celui-là même qui était venu du palais et qui avait fait appeler le gouverneur, s'approcha de Véra et sollicita l'honneur de valser avec elle.

— Ne la refusez pas, madame, fit le gouverneur qui tenait toujours son bras, vous lui feriez trop de peine, et il ne le mérite pas ! Voyez, il n'a pu venir qu'à minuit passé.

Et, sans attendre sa réponse, en homme certain de n'être pas refusé, il mit la main de la jeune femme dans la main de son secrétaire, et, en quelque sorte, les engagea de lui-même dans le cercle tournant.

Il s'approcha alors de Wolsky, et d'un ton déjà moins courtois, presque impérieux au contraire et n'admettant point de réplique :

— Monsieur, lui dit-il, veuillez sortir : j'ai à vous parler.

Ces mots, presque durs, et la façon dont ils furent prononcés contrastaient si fort avec tout ce qui se passait maintenant autour des deux interlocuteurs, ils faisaient avec cette fête même, et les égards dont

chacun se plaisait à entourer Alexis, un si étrange contraste, qu'il ne put s'empêcher de regarderie gouverneur. Mais il était impossible de rien lire sur ce front de marbre, de rien découvrir dans cet œil rigide et froid.

Wolsky ne comprenait rien ; il lui semblait que c'était à un autre et non pas à lui que l'on parlait. Aussi ne bougeait-il pas, comme s'il eût attendu quelques exphcations qu'on ne lui donnait point.

Cependant, l'Excellence commençait à ressentir quelque ennui de cette résistance inaccoutumée.

— Ce que je vous dis est extrêmement sérieux, reprit le gouverneur. Il faut, — vous m'entendez, — il faut que je vous parle sur-le-champ, hors d'ici, sans témoins, s'il est possible. «

Alexis ne répliqua rien et sortit à la suite du fonctionnaire. A peine furent-ils hors des salons que celui-ci, hâtant le pas, dit à son hôte :

~ Faites-nous conduire dans votre cabinet.

Un valet de pied, portant des flambeaux, les précéda, et bientôt la porte d'une vaste pièce, qui servait à Wolsky de bibliothèque et de cabinet de travail, se referma sur eux.

— Monsieur , dit alors le gouverneur d'une voix qui n'avait plus rien de la courtoisie qui fait le charme des relations sociales , je me vois forcé de remplir envers vous un devoir que les circonstances présentes me rendent plus particuUèrement pénible : j'ai reçu l'ordre de vous arrêter comme prévenu d'attentat contre la sûreté de l'empire, et de vous diriger immédiatement sur Saint-Pétersbourg.

Alexis savait trop bien qu'en pareil cas toutes les représentations que l'on pourrait faire à un agent de

l'autorité seraient parfaitement inutiles. Aussi se contenta-t-il de dire avec beaucoup de calme et de dignité :

— Je suis la victime d'une erreur , incompréhensible en ce moment pour moi, mais qui s'expliquera plus tard.

— Je le souhaite ! répondit sèchement le gouverneur.

Le fonctionnaire avait déjà remplacé chez lui l'homme du monde, et au lieu de l'hôte heureux de lui offrir une fête que lui-même était heureux d'accepter, il ne voyait plus dans Wolsky qu'un conspirateur.

Alexis comprit la gravité de la situation ; il vit combien lui étaient hostiles les dispositions actuelles du gouverneur : aussi , sans plainte ni murmure, il accepta le malheur inattendu qui le frappait, comme un de ces coups du sort impossibles à prévoir , impossibles à éviter.

— Monsieur , dit-il , je sais que la liberté, la fortune et la vie de tous les Russes appartiennent à l'empereur, notre maître. Il peut faire de moi ce qui lui conviendra : je m'en remets avec confiance à sa justice. Mais si j'ai ce bonheur que pour vous , mon premier juge, toute une vie sans reproche, au grand jour, et que le moindre soupçon n'a jamais atteinte, puisse être une garantie d'honneur , sinon d'innocence, accordez-moi une grâce !

Tout en parlant ainsi , Wolsky releva sur le gouverneur un œil calme , limpide , assuré , un œil qui ne pouvait pas mentir.

Mais ce beau regard franc ne parvint point à rencontrer celui du gouverneur, qui semblait

obstiné à le fuir, et à se détourner incessamment.

— Je ne vois pas , répondit-il avec une certaine impatience, quelle grâce je serais en ce moment capable de vous accorder. Vous êtes sous le coup de la loi, et je ne puis que la faire exécuter.

— Ah ! monsieur , vous parlez comme si j'étais condamné... et je ne suis que prévenu !

Sans doute cette distinction parut trop subtile au gouverneur, car il ne la releva point

— La grâce que je veux vous demander, continua le malheureux jeune homme d'un ton qui priait, c'est de m'accepter, pour cette nuit seulement, comme prisonnier sur parole .. Oh ! gardé à vue, si vous le souhaitez ! Vous pouvez être certain que je ne chercherai pas à m'enfuir. Je sais trop ce que je me dois à moi-même et à la justice de ma cause. Vous pouvez d'ailleurs surveiller toutes les issues de cette maison , je ne vous disputerai point ma liberté. Mais je voudrais, s'il était possible, éviter à ma femme , à mes hôtes et à mes amis le chagrin d'un scandale inutile. Je suis assez sûr de moi pour répondre de ne point me trahir. Et, ajouta-t-il avec un sourire qui paraissait assez naturel pour faire voir qu'il aurait, en effet, un empire absolu sur luimême , si vous ne craignez pas , monsieur , de souper avec un prisonnier d'Etat , je crois que la valse est finie , si vous le voulez bien , nous allons nous mettre à table ?

Ce petit discours avait été débité avec une aisance, une facilité , un aplomb qu'eût pu envier au jeune Russe un de ces raffinés du temps des Valois , ou bien encore un de ces roués de la Régence, que rien au monde n'avait le pouvoir de déconcerter, rail-

leurs insouciants qui plaisantaient avec les plus terribles dangers, et riaient au nez camard de la mort. Mais si cette grâce et cette légèreté avaient quelque chance de plaire chez nous , par aventure, à tel galant gouverneur de la Bastille, il n'en pouvait être ainsi vis-à-vis du représentant rigide de Tautocratie russe. Ce fut donc avec une certaine dureté que celui-ci répondit au jeune homme :

— Votre demande est assez étrange , et elle me prouve combien peu vous vous rendez compte de la gravité de votre situation. Je regarderais comme une inconvenance de vous l'accorder. Mais, quand bien même j'aurais la faiblesse d'y consentir, sachez que cela ne serait pas en mon pouvoir. Un sentiment d'humanité et les égards que je devais à nos anciennes relations m'ont commandé d'adoucir , en vous l'annonçant moi-même, le coup qui allait vous frapper. Mais vous n'êtes déjà plus sous mon autorité. Vous appartenez aux agents chargés de veiller à la sûreté de l'empire.

— Oui, je comprends, fit Alexis qui s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur un des fauteuils et appuya sa tête sur sa main.

Le gouverneur , pour toute réponse, posa le doigt sur un timbre. Au même instant , la porte du cabinet s'ouvrit et un homme parut sur le seuil.

Le gouverneur lui fit un imperceptible signe de tête et sortit pour le laisser libre d'accomplir son mandat. Quatre hommes à longues barbes, portant le costume des agents subalternes de la police russe, envahirent aussitôt la pièce. Deux d'entre eux s'approchèrent de Wolsky , et lui intimèrent l'ordre de se lever. En un clin d'œil et avec une aisance et

une dextérité qu'aurait pu leur envier le valet de chambre le plus expérimenté, ils lui retirèrent ses habits de fête, et les remplacèrent par les tristes vêtements des prisonniers. Alexis laissa cette maussade opération s'accomplir sans opposer aucune résistance. Quand cela fut fait , il jeta un regard au miroir, se vit et eut honte de lui-même.

— Mon Dieu ! murmura-t-il à demi-voix, si Véra m'apercevait dans cet état !

Tout cela s'était fait avec une rapidité merveilleuse, et dans le plus grand silence ; on n'avait pas échangé une parole, et Wolsky attendait dans une muette anxiété ce qui allait être décidé de lui.

— Vos mains ! lui dit celui de ces hommes qui paraissait commander aux autres.

Alexis le regarda sans comprendre.

— Vos mains ! répéta l'agent.

Et comme le jeune homme ne lui semblait point obéir assez vite, il le prit par les coudes et lui fit avancer les mains. Une chaîne aux anneaux rouilles rapprocha l'un de l'autre les deux poignets emprisonnés et meurtris.

Maintenant il comprenait.

Cependant, un autre agent s'était mis à ses genoux, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il lui passait les fers aux pieds.

Alexis s'était juré à lui-même de rester calme et digne. Cependant , en se voyant traiter comme le sont les scélérats , il ne put retenir une larme , qui lui fut arrachée par la colère plus encore que par la douleur , larme brûlante , amère , que l'indignation et la fierté séchèrent bientôt sur sa joue.

Un des agents entr'ouvrit alors la porte, qui donna

passage à un jeune homme employé dan^ les bureaux de la police. Le nouveau venu salua Wolsky avec une politesse parfaite , en homme bien élevé et intelligent, connaissant les revers soudains de la fortune , ses chances et ses vicissitudes , et sachant bien que celui-là même qui est en bas aujourd'hui peut être en haut demain , et que la rapidité seule des catastrophes peut en égaler la grandeur.

Le bureaucrate remit un papier ployé en quatre au chef de la petite troupe en lui disant :

— Voici vos instructions ; vous pouvez partir Quand Alexis entendit ces mots, qui le séparaient

de tout ce qu'il aimait , et qui creusaient un infranchissable abîme entre son passé et son avenir , un frisson courut sur lui. Il parvint cependant, à force de volonté , à dominer cette impression , et ce fut d'une voix calme qu'il dit :

— Quand vous voudrez, je suis prêt !

— Si je puis vous être bon à quelque chose, monsieur, fit le jeune homme à voix basse en s' approchant de lui, veuillez disposer de moi.

— Alors, laissez-moi écrire à ma femme.

— Ah ! monsieur , ce que vous me demandez là est absolument impossible. Les prisonniers n'écrivent jamais !

— Alors, je n'ai besoin de rien partons !... Si,

fit-il en se reprenant , j'ai besoin de quelque chose, et vous pouvez me rendre un très-grand service.

— Alors, parlez, monsieur !

— Demain, tantôt, dans quelques instants peutêtre, ma femme, ma pauvre femme s'apercevra que je suis absent Elle me demandera , elle s'informera de moi : tâchez qu'elle soit prévenue délicate-

ment, avec précaution... qu'elle n'apprenne point trop brusquement la chose... Elle est bonne, délicate, sensible... et elle m'aime!

— De ce côté, monsieur, n'ayez nul souci. Je suis certain que M. le gouverneur fera les choses de la manière la plus délicate et la plus courtoise.

— Alors, de grâce, partons ! Songez à tout ce que

je souffre déjà à tout ce que je souffrirais, si

l'on me voyait dans un tel état. .

Le jeune homme ne répondit rien, mais il fit un signe au chef des agents. Celui-ci toucha le bras de Wolsky tandis qu'un autre ouvrait la porte, et que tous s'apprêtaient à marcher.

— Mon enfant ! ma fille ! dit encore Alexis, si seulement il m'était permis de l'embrasser !.... Ah ! monsieur, que d'obhgations je vous aurais !

L'employé parut se consulter; puis, après quelques minutes de réflexion :

— J'ai Tordre exprès de ne vous laisser communiquer avec personne ; croyez à tous mes regrets

mais l'ordre dit : « Personne ! »

— Mais, monsieur, ma fille n'a pas deux ans !

— Il est vrai ! mais la bonne, la nourrice, la femme de chambre qui vous l'apportera ! Que voulez-vous? j'ai ma consigne.... je ne puis qu'obéir !

— Alors, partons ! je n'ai plus rien à espérer des hommes !

La bibUothèque de Wolsky communiquait, au moyen d'une seconde pièce, qui lui servait d'antichambre, avec un large vestibule, qui conduisait jusqu'à une sorte de vaste salle, pareille à celle que, dans les manoirs de l'aristocratie féodale, on appelait la salle des gardes, et qu'il fallait traverser pour

LES PARLES KOIRES. i^

sortir de la maison. Cette salle était en ce moment remplie par la livrée, attendant ses maîtres. Le malheureux prisonnier devait donc se frayer un chemin à travers ce monde d'ennemis intimes, toujours avides de venger sa servitude par le spectacle de nos malheurs. Mais Alexis avait des soucis trop grands et des douleurs trop nobles pour prendre garde à cette petite misère ajoutée à de si réelles infortunes. Il releva donc la tète, et se prépara à passer le front haut au milieu de cette tourbe de valets qui, une heure plus tôt, se seraient courbés jusqu'à ses pieds.

Avant même qu'il y arrivât, une certaine émotion régnait déjà dans cette salle.

Quelques valets de pied, en allant causer dehors avec leurs cochers, avaient aperçu, à la porte du palais, une de ces voitures, trop bien connues en Russie, qui servent au transport des prisonniers. Cette voiture était entourée d'une escorte de Cosaques, la lance au poing, le pied à Tétrier, prêts à partir. Malgré la discrétion de la police, il avait transpiré quelque chose. On savait déjà qu'une arrestation devait être faite cette nuit même ; qu'un grand coup allait être frappé au milieu de la fête, sur un de ces heureux du monde, qui était venu là pour y jouir, avec ses pareils, de tous les plaisirs de la fortune, de toutes les recherches, dô tous les raffinements du luxe.

Mais quel était celui-là? C'est ce que chacun ignorait, et c'est aussi ce que chacun voulait apprendre.

Tout à coup, la porte qui faisait communiquer avec cette grande salle le vestibule intérieur s'ouvrit à deux battants^ et le maître du logis, ce jeune sei-

gneur, riche, beau, comblé de toutes les faveurs de la destinée, hospitalier comme un roi, et qui donnait des fêtes à toute une ville, parut, entouré de gardes comme un criminel, les chaînes aux mains, les fers aux pieds.

Alexis n'était point haï : au contraire, il était aimé. C'était un de ces bons riches qui se font pardonner leur richesse. Personne ne se réjouit donc de son malheur ; tout le monde s'en affligea. Une immense pitié ^empara des âmes que l'on eût crues les moins capables d'éprouver ce noble sentiment de la sympathie humaine, et, au passage de cette touchante victime, qui s'en allait à sa destinée inconnue, mais terrible, chacun se leva avec un empressement tout rempli d'une émotion respectueuse. Ce dernier hommage qu'on lui rendait], et qu'il n'espérait point , fut pour Wolsky une consolation suprême : c'était la goutte d'eau rafraîchissante tombant dans son enfer inattendue et bénie !

Quelques pas seulement le séparaient encore de la porte. Cette faible distance une fois franchie, il était hors de sa maison, et certain désormais d'épargner à sa femme le lugubre spectacle de son avilissement et du traitement qu'on lui faisait subir. Il se hâtait donc, et croyait déjà toucher le seuil, quand, tout à coup, un grand cri se fit entendre. 11 en reconnut l'accent déchirant, tressaillit, et malgré lui se retourna.

A travers cette foule d'inconnus, insouciante de ce que l'on pouvait dire ou penser d'elle, sous tous ces yeux, dont les regards la dévoraient, Véra 'élança, ou plutôt bondit vers le prisonnier, et palpitante, éperdue, pleine de terreur et d'amour, tomba

sur sa poitrine, le pressa sur son cœur, noua ses deux bras autour de son cou, et s'attacha à lui par une de ces fougueuses étreintes qui semblent porter à toute force humaine le défi de leur arracher ce qu'elles ont une fois enserré.

Voici, cependant, ce qui venait de se passer dans les salons.

Après la valse, que le chef d'orchestre, obéissant à je ne sais quelle invitation mystérieuse, avait fait jouer sans en recevoir l'ordre des maîtres de la maison, Véra, qui sentait que l'heure du souper était déjà venue, chercha des yeux son mari, et, ne le trouvant pas, elle en éprouva quelque inquiétude.

Une femme qui s'aperçut de son trouble naissant lui dit que M. Wolsky venait de sortir avec le gouverneur.

Ce détail, au lieu de calmer l'inquiétude de Véra, la rendit plus vive encore. Il serait absurde de nier la force des pressentiments. Il y eut bientôt comme un va|,ae soupçon chez les invités. On comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Les foules ont cela de merveilleux : l'émotion de chacun s'accroît de l'émotion de tous. La nouvelle n'est pas connue, mais elle est devinée ; personne ne l'a dite, et tout le monde la sait : il semble que l'on respire plus difficilement dans une atmospère raréfiée. Les yeux se cherchent, et les regards s'interrogent. La malheureuse femme s'approcha à son tour de l'orchestre, et pour gagner un peu de temps, ordonna aux musiciens de jouer une mazurka. Mais la pensée des invités n'était plus en ce moment à la danse. Ils s'aperçurent que ce n'était là qu'une manœuvre plus ou moins habile, essayée pour leur cacher ce que

tous à présent, " voulaient savoir. Gela suffit à les mettre en défiance, et au lieu de répondre aux engageantes provocations des flûtes et des violons, ils se formèrent par petits groupes aux coins du salon, au passage des portes, laissant le vaste espace et le parquet glissant à ces couples intrépides, comme on en voit dans tous les bals, qui ont plus de jarrets que de cerveau, et qui portent leur esprit à la semelle de leurs escarpins vernis, ou aux talons de leurs souliers de satin.

Quand elle vit arriver les dernières mesures de la mazurka qui ne lui ramenaient point son mari, Véra n'y tint plus, et, quittant le bal, elle se mit, avec je ne sais quelle résolution fiévreuse, à la recherche d'Alexis.

Elle alla tout d'abord dans son cabinet, et ne laissa point que d'être assez étonnée en apercevant deux hommes, étrangers à sa maison, qui s'y conduisaient absolument comme s'ils eussent été chez eux, ouvrant les tiroirs, fouillant dans les armoires, et lisant les papiers avec un calme et un sans- gêne indiquant assez que ce qu'ils faisaient là leur sem^ blait la chose la plus simple et la plus naturelle du monde. Elle fit deux pas vers eux en les regardant, comme si elle se fût attendue qu'à son aspect ils se sentiraient pris de peur et qu'ils abandonneraient leur honteuse et coupable besogne; mais ils ne parurent seulement pas prendre garde à sa présence, et ils continuèrent, comme sils eussent été seuls, à parcourir, étiqueter et classer les papiers d'Alexis.

Véra n'était pas précisément une femme timide. Elle avait dans les veines le sang guerrier des La-

banine. D'ailleurs elle était chez elle; elle avait vingt domestiques sous la main, et cinq cents amis à ses ordres. Aussi elle ne recula point d'un seul pas, et tout en se tenant près de la porte :

— Je voudrais bien savoir, dit-elle, ce que vous faites là, messieurs? Qui donc vous a permis d'entrer dans ce cabinet, de toucher aux papiers de mon mari? Sortez à l'instant, où je vous fais arrêter et livrer à la justice.

Véra crut que cette admonestation, faite d'ailleurs d'un ton très-ferme, suffirait à effrayer ces deux misérables, et qu'ils n'auraient rien de plus pressé que de quitter le cabinet de son mari avant qu'elle ait eu le temps de mettre sa menace à exécution. Sa surprise fut donc grande lorsqu'elle s'aperçut qu'au lieu d'éprouver la moindre crainte en sa présence, on ne lui répondait que par une indifférence méprisante , et que l'on continuait, sans tenir le moindre compte de ^^s observations, cette violation flagrante de son domicile, dont elle s'était si fort indignée.

Incapable de les chasser à elle seule par la force, et déjà moins assurée, elle se retira et gagna le vestibule pour appeler ses gens.

Elle rencontra sur son chemin trois ou quatre personnages, dont l'expression de visage et les allures lui rappelèrent d'une façon beaucoup trop frappante ceux-là mêmes contre lesquels elle allait en ce moment chercher du secours.

Il devint aussitôt évident pour elle que ces hommes étaient là pour garder le cabinet, dont leurs yeux ne quittaient point la porte. Toute troublée, ne sachant ni que penser ni que faire, le visage pâle, l'œil

hagard, elle allait et venait dans sa maison, sans oser rentrer dans la salle de bal.

— Si mon mari avait pu y retourner, pensait-elle,» ne m'y trouvant plus, il viendrait me chercher ici. Qu'en ont-ils donc fait, mon Dieu?

Un petit groom à la mine intelligente, mais qui, en ce moment, semblait tout à fait hors de lui, accourut au-devant d'elle. Il était depuis longtemps déjà au service de M"'^ Wolsky ; elle le traitait avec douceur, indulgence et bonne grâce, et en retour il avait pour elle ce culte et ce dévouement que les belles châtelaines des époques héroïques et galantes inspirèrent si souvent à leurs jeunes pages.

— Eh bien! quoi donc? qu'est-ce? Qu'as-tu? Parle! fit Véra en apercevant cette figure renversée.

Et comme il se taisait :

— Mais parle donc, malheureux ! fit- elle en lui secouant le bras avec une certaine violence.

— Ah ! madame ! madame ! s'écria l'enfant en saisissant la robe de Véra dans un mouvement d'émotion et de ter'reur aussi profond qu'involontaire, quel malheur ! mon Dieu ! quel malheur !

— Que veux-tu dire? Je ne comprends pas !

— Eh bien ! ils enlèvent monsieur !

— Gomment ! ils enlèvent monsieur? mais qui donc?

— Des hommes à barbe» et à longues capotes grises. Il y a aussi devant la porte une kibitka attelée de trois chevaux , et des Cosaques tout autour.

— Des capotes grises! une kibitka! des Cosaques!... Mon Dieu! je crois que je deviens folle ! fit Véra avec un geste qui n'était pas de nature à l'aire paraître cette supposition trop invraisemblable.

— Où sont-ils? demanda-t-elle à l'enfant après quelques secondes, que ses terreurs et ses émotions lui firent trouver longues comme des siècles.

— Je les ai vus dans le vestibule ; ils prenaient le chemin de la grande salle; ils n'allaient pas vite, et, ajouta-t-il en baissant le ton avec une sorte de pudeur instinctive, et comme s'il eût été honteux de Tattentat qu'il racontait, ils n'allaient pas vite, parce que monsieur avait des fers aux pieds.

— Horreur ! fit Véra en voilant sa face sous ses deux mains. Lui I mon mari, mon Alexis bien-aimé,

des fers aux pieds!.., comme un vil scélérat!

Oh! l'empereur nous vengera tous!

Elle se précipita vers la galerie, arriva sur le seuil de la grande salle, poussa le cri que nous avons entendu, puis rapide comme si elle avait eu des ailes, elle traversa l'espace d'un seul élan, et, ainsi que nous l'avons raconté, tomba haletante sur la poitrine d'Alexis.

Il y eut alors, entre le mari et la femme, une scène de douleur et d'amour qui eût attendri des cœurs de tigres. Il fallait être homme pour y résister. Les agents eux-mêmes se sentaient touchés. Véra s'attachait étroitement à Wolsky; elle soulevait ses chaînes, elle essayait de les briser, comme fait un enfant mutin de l'objet qui l'irrite; elle se jetait à ses pieds, et baignait ses genoux d'un torrent de larmes amères et brûlantes; elle prenait ses mains, elle baisait sur ses bras la meurtrissure des fers; elle implorait la pitié de ceux qui l'emmenaient, et leur demandait sa grâce en jurant qu'il était innocent. Elle allait et venait de l'un à l'autre, les interrogeant : elle voulait du moins savoir ce

qu'il avait fait, pourquoi on le lui prenait, et où l'on prétendait le conduire.

Il est, je pense, inutile d'ajouter que Tonne se donnait pas la peine de répondre à ses questions.

Après le premier moment de surprise et d'involontaire émotion, dont personne n'eût pu se défendre en face de cette douleur si poignante et si vraie, de cet amour si exalté, de ce désespoir si éloquent, les gardiens d'Alexis se remirent bientôt, et reprenant cette rigidité sévère sans laquelle il leur eût été impossible de remplir leur pénible devoir, ils continuèrent leur marche.

Véra suivait, toujours attachée, ou plutôt suspendue au cou de son mari.

— Madame , dit le chef de la petite troupe, au moment où ils allaient sortir de la maison, épargnez-vous le regret de devenir ici la cause d'un scandale inutile ; laissez-nous remplir notre devoir. Il faut que chacun obéisse à la loi !

— Mais puisque je vous dis qu'il est innocent ! répliquait la malheureuse femme ; on s'est trompé :

ce n'est pas lui qu'il faut emmener ! Ne me le

prenez pas !

L'agent sentit le besoin de mettre un terme à cette déplorable scène. Il s'approcha donc des deux jeunes gens avec une énergique résolution, et il essaya de dénouer les bras de Véra. On ne sait pas de quelle force est douée la femme qui aime. Les grosses mains de l'homme de pohce étaient sans prise sur ces doigts fins et mignons, qui semblaient avoir en ce moment la souplesse et là force de l'acier. Il allait se voir obhgé d'employer la violence, pour arriver à l'exécution de son sinistre mandat.

Alexis le comprit, et il ne voulut point que sa chère idole fût souillée par ce contact impur.

— Laisse faire, ma pauvre enfant, dit- il en baisant doucement sa femme sur son front et sur ses beaux yeux baignés de larmes; laisse faire ce que tu ne peux empêcher, et, du moins, épargnenous, à moi la douleur de te voir, et à toi la honte d'être touchée par ces hommes. Tu dois bien comprendre que toute résistance est impossible, et, en même temps , tu connais assez ma vie pour être sûre de mon innocence. Je suis la victime de quelque inconcevableerreur; une méprise, quj ne tardera point à être reconnue, a pu seule causer

mon arrestation Console-toi donc. Va demain

chez le gouverneur; il m'a promis de te donner toutes les explications qu'il te plaira de lui demander... Mais adieu!... Voilà qu'on sort de toutes parts; ne nous livrons point en spectacle dans un tel moment. Adieu encore; je te laisse mon cœur. Garde-toi pour moi et pour notre cher petit ange !

— Dieu t'entende 1 s'écria la jeune femme, dont les mains se joignirent pour une fervente prière.

Qependant la triste nouvelle de l'arrestation d'Alexis venait de se répandre dans les salons, où elle avait — est-il besoin de le dire? — suspendu la fête, en répandant partout la stupeur et la désolation. On ne songeait plus maintenant qu'à fuir cette maison, où l'on était venu chercher le plaisir, et où l'on ne trouvait que la douleur.

Les premiers groupes qui apparurent sur le seuil de la grande salle, en apercevant Wolsky enchaîné, entouré de gardes , revêtu déjà de la triste livrée des prisonniers, ayant près de lui cette jeune femme en robe de bal, dans un nuage de gaze et de dentelles, des perles au cou, des diamants au front, des fleurs dans les cheveux, et formant a nsi l'un et l'autre, par leur rapprochement, un de ces tableaux dont la grandeur pathétique impressionne les âmes, les spectateurs même les moins sensibles, essayèrent de reculer et de se retirer dans les galeries adjacentes, pour ne point imposer à ces deux malheureux le suppUce de leur présence dans un tel moment. Mais ceux qui venaient par derrière, et qui ne voyaient point , les poussaient et les faisaient déborder de tous côtés.

Il en résulta qu'en un moment la salle se trouva toute remplie des invités de Wolsky, et que ceux-là mêmes qu'il avait conviés pour fêter son bonheur, furent presque tous les témoins involontaires de la catastrophe qui semblait devoir le briser à jamais.

La foule de ceux qu'une heure auparavant Wolsky appelait encore ses amis resta silencieuse et glacée, sans oser même aller lui serrer la main et lui porter les consolations d'un dernier adieu. Alexis connaissait trop les hommes pour s'étonner beaucoup d'une telle conduite. Aussi, sans se livrer à des récriminations inutiles, calme et digne, il se retourna vers ses invités, en leur jetant un coup d'œil dans lequel il s'efforça de mettre plus de sérénité qu'il n'y en avait en ce moment dans son âme ; puis, revenant à ses gardes :

— Marchons ! leur dit-il.

Un valet de pied, courtisan du malheur que n'effrayait point la mauvaise fortune, ouvrit devant son maître la porte à deux battants, en s'inclinant profondément. Alexis sortit. Les premières lueurs de l'aube éclairaient déjà le ciel pâle. Il aperçut devant sa porte la kibitka qui devait l'emporter, et son escorte de Cosaques.

Le malheureux jeune homme sentit comme un frisson courir le long de son dos, de ses épaules et de ses bras, et arriver jusqu'à ses mains qui tremblèrent.

Il monta dans la voiture, où le premier agent s'assit à ses côtés, et, pendant que les chevaux l'emportaient rapidement, il tourna un dernier regard vers son palais, qui jetait du feu par toutes les vitres de sa façade splendidement illuminée. Quand on n'entendit plus les roues de la kibitka, la foule commença de se retirer lentement, par petits groupes, se demandant quelle pouvait bien être la cause de cette catastrophe mystérieuse. Quelques amis intimes restèrent seuls auprès de Véra, pour ne point l'abandonner ainsi sans consolation et sans secours pendant ce premier assaut de la douleur.

Elle prouva du reste, à ceux qui avaient cru qu'elle allait se laisser abattre, à quel point ils avaient mal jugé l'énergie de sa nature.

— Je vous remercie, leur dit-elle avec autant de fermeté que de politesse; je suis extrêmement touchée de vos offres aimables, mais je vous demande la permission de ne point les accepter. La seule chose dont j'aie besoin en ce moment, c'est de soli-^ tude. Mais je n'ai aucune inquiétude, ajouta-t-elle, aussitôt, en les regardant avec une fermeté sereine ; je sais qu'il est innocent l

Tous les invités se retirèrent, et bientôt le désert se fit dans ce palais, quelques minutes auparavant rempli d'une foule joyeuse et de l'animation d'une fête.

Quand elle ne se trouva plus en présence du monde et condamnée à cette surveillance sur soimême que le monde nous impose toujours, alors même qu'il essaye de nous faire croire à sa bienveillance, Véra se retira chez elle, la mort dans l'âme. Elle avait hâte de se débarrasser de sa parure de bal et d'arracher de son front ces vains ornements, qui s'étaient changés tout à coup pour elle en symboles de deuil.

En entrant dans sa chambre, son attention fut tout de suite attirée par un petit coffret d'argent ciselé, niellé de noir, et portant le cachet du travail particulier au Caucase. Elle pensa que ce devait être là une de ces attentions délicates comme son mari en avait souvent eu pour elle, une de ces surprises qu'il aimait à lui ménager, et pour lesquelles tous les prétextes étaient bons. L'anniversaire de son mariage n'était -il point le meilleur de tous?

Elle courut donc à la cheminée et saisit, d'une main que l'émotion faisait trembler, ce souvenir que devaient lui rendre plu^ cher encore, si douloureux qu'il pût être, les circonstances au miheu desquelles il était reçu. Elle ouvrit la boîte d'argent. Cette boîte contenait un petit écrin en velours bleu hermétiquement fermé, qu'elle tourna et retourna plusieurs fois entre ses doigs sans réussir à faire jouer le res* sort au moyen duquel il s'ouvrait.

Elle y parvint, cependant... Mais elle le referma tout aussitôt et le rejeta brusquement^ en détournant

la tête, avec un mouvement où il y avait tout à la fois de l'horreur et de Teffroi.

— Ah ! c'est donc vrai ? s'écria-t-elle.

Puis comme si, de nouveau, elle eût été attirée vers cet objet par une force supérieure à sa volonté et une attraction magnétique toute-puissante, elle reprit l'écrin, l'ouvrit encore, et pâle, frémissante, contempla, avec une expression de physionomie telle que les mots ne sauraient la rendre que bien imparfaitement, une perle noire admirable, mollement couchée sur son petit lit de ouate et de satin.

A sa forme, à sa grandeur, à la beauté sombre de ses teintes, Véra reconnut une des perles de l'écrin de Permoff.

— Il ne m'a point fait de vaines menaces ! murmura-t-elle, en se laissant tomber sur une chaise. Il m'avait promis ses vengeances : il tient parole ! Voilà donc ce qu'il avait médité pendant trois années de silence !... il n'a pas perdu son temps. Son premier coup défie tous les autres, et il pouvait bien m'envoyer tout entier le coUier fatal... Mon mari prisonnier d'État, accusé sans doute de quelque crime de lèse-majesté, envoyé en Sibérie, à la mort peutêtre'... Ah ! c'en est trop! et si vraiment nous Pavons offensé, le châtiment a dépassé la faute... Enfin, je sais d'où part le coup et quelle main l'a porté , et cela seul est la preuve — une preuve de plus, comme si j'en avais besoin ! — que mon pauvre Alexis n'est pas coupable ! Mais par quelles machinations ténébreuses et puissantes Fédor est- il parvenu à faire peser sur lui un soupçon si grave que l'on ait cru devoir ordonner son arrestation immédiate, qu'on l'ait arraché tout d'un coup, sans le prévenir^

à sa famille et à ses amis ?... c'est ce qu'il faut maintenant que je découvre... Puisque Ton a voulu le perdre à cause de moi, c'est à moi à le sauver !

Le lendemain, vêtue de noir comme une veuve, pâle encore de ses émotions de la veille, plus belle et plus touchante dans sa douleur que dans l'éclat de son triomphe, Véra se présenta chez le gouverneur.

Celui-ci se renferma tout d'abord dans la froide réserve de sa position officielle, et prétendit qu'il ne savait rien de plus que M""^ Wolsky elle-même; il assura que l'ordre d'arrestation lui avait été transmis de Pétersbourg pendant la nuit, et qu'il était conçu en termes si exprès et tellement impératifs, qu'il avait été contraint de le faire exécuter au milieu même de la fête, ce qui — maintenant il pouvait bien Tavouer — avait été pour lui une véritable peine.

C'était la première parole dans laquelle il était possible à Véra de reconnaître un peu de bienveillance ; elle l'accepta comme le signe et le présage d'une disposition meilleure, et elle résolut d'en profiter. Elle laissa donc couler les larmes que ses beaux yeux avaient pu retenir jusque-là ; elle prit la main du gouverneur dans ses deux mains, que la fièvre rendait brûlantes, et, s' abandonnant à l'entraînante émotion d'un sentiment vrai, elle sut trouver des mots pour peindre l'angoisse qui étreignait sa poitrine, et, le charmant tout à la fois de la parole et du regard, l'entourant, l'enveloppant, en quelque sorte, des effluves de ce magnétisme humain qui sortait d'elle, elle le soumit à la dangereuse épreuve d'une séduction d'autant plus irrésistible qu'elle était plus honnête, et qu'elle s'adressait à tout ce qu'il y

avait de plus désintéressé, de meilleur et de plus noble dans son âme : à la bienveillance, à la générosité, à la tendresse du cœur, à la clémence, cette vertu sainte qui rapproche l'homme de Dieu ; au dévouement pour le malheur, à la sympathie pour des souffrances, injustes peut-être, mais, en tout cas, dignement supportées.

La douce pitié se fait bien vite irrésistible quand elle vous invoque par des lèvres roses ; quand elle vous regarde avec des yeux humides, que vous auriez voulu vous-même pouvoir attendrir ; quand vous seriez tenté de vous mettre aux pieds de la suppliante que vous voyez à vos genoux ! Au bout d'un quart d'heure d'entretien, Véra ne pleurait plus, et le gouverneur avouait à la jeune femme, en lui recommandant la discrétion la plus absolue, qu'il avait reçu, en rentrant chez lui, et après le départ du prisonnier, une seconde dépêche, beaucoup plus explicite que la première.

— Et vous ne le disiez pas ! fit-elle d'un ton de reproche amical.

— Eh ! pouvais-je vous le dire, puisque c'est un secret d'Etat?

— Oh ! à moi ! reprit-elle avec une câUnerie séduisante.

— A. vous moins qu'à tout autre, ma belle ennemie, puisque vous conspirez.

— Allons donc I vous avez trop d'esprit pour croire un mot de ce que vous me dites là.... Vous savez bien qu'il n'y a pas de conspiration I

— Tel n'est pas l'avis de M. le directeur générai de la poUce, et j'ai peur, cette fois, qu'il n'ait trop bien vu !

— Comment cela?

— Il paraît — mais n'en parlez point, car vous pourriez fort bien risquer votre liberté et ma tête — il paraît que Ton est sur la piste d'un immense complot, ayant de vastes ramifications dans toutTempire, et cette nuit même des arrestations importantes et nombreuses ont été faites dans toutes les villes de la Russie.

— Je ne le nie pas, puisque vous l'affirmez; mais ce que je puis affirmer, moi, c'est que mon mari est innocent.

— S'il était coupable, vous ne Tavoueriez pas !

— Sans doute, mais je me tairais ! Çà, voyons !

monsieur le gouverneur : vous êtes un homme intelligent; vous connaissez les hommes; pouvez- vous me dire à moi, pouvez- vous me dire qu'Alexis conspirait?

— Il est certain, madame, qu'il avait beaucoup mieux à faire ! répliqua le gouverneur en regardant Véra.

— Non î il ne conspirait pas, et vous le savez mieux que personne. Est-ce que l'on peut rien vous cacher de ce qui se passe dans une ville comme celle-ci? Est-ce que, pour vous, toutes nos maisons ne sont pas des maisons de verre? Est-ce que l'innocence de ce pauvre garçon n'est pas claire pour vos yeux comme la lumière du jour?

— Ce n'est pas mci qu'il s'agit de convaincre, madame, ce sont les juges!

— Eh bien, il faut, puisqu'il en est ainsi, que vous sachiez quelques mots de mon histoire : vous m'aiderez peut-être à découvrir d'où vient le coup qui nous frappe.

Le gouverneur, qui, depuis longtemps déjà, avait fait fermer sa porte, s'appuya sur son coude, et regarda la jeune femme avec toutes les marques d'un sérieux et sincère intérêt.

Avec un accent de vérité qui devait entraîner la conviction, et avec une puissance d'émotion toute communicative , Véra lui raconta son histoire , sans rien dissimuler des torts qu'elle pouvait avoir, sans excuser ses coquetteries de jeune fille avec le comte Permoff, sans cacher le demi-consentement qu'elle avait donné tout d'abord à un mariage, rendu bientôt impossible par la passion violente et partagée qu'Alexis et elle avaient éprouvée l'un pour l'autre, aussitôt qu'ils s'étaient connus; elle lui peignit le retour soudain du comte, sa folle colère et ses menaces terribles.

— Tout cela est fort grave assurément, dit le gouverneur, qui ne l'avait point interrompue; je crois qu'il est juste d'en tenir compte, et vous avez bien fait de m'instruire de tout. Permettez-moi pourtant de vous le dire : entre ces menaces faites il y a trois ans, et l'odieuse machination dont vous seriez la victime, il y a tout un abîme!

— L'abîme est comblé par cette perle ! dit Véra en ouvrant l'écrin, don fatal du comte Permoff. Ne trouvez-vous point, comme moi, ajouta-t-elle, que la coïncidence est frappante entre le malheur qui nous atteint et l'arrivée chez moi de ce symbole de haine et de vengeance?

— En effet, reprit le gouverneur, qui tournait et retournait la perle entre ses doigts ; ceci est un indice que nous n'avons pas le droit de négliger. Elle est bien belle, ajouta-t-il ; il est seulement fâcheux

qu'elle vous coûte si cher... Ah ! le comte Permoff fait du mélodrame : le mélodrame le perdra !

Il marcha quelque temps en long et en large dans son cabinet sans rien dire; puis revenant vers Véra :

— Il faut que nous le sauvions... et nous le sauverons! dit-il à la jeune femme, chez laquelle les larmes de la joie remplaçaient déjà les larmes de la douleur; oui, nous le sauverons! Il suffira pour cela, madame, que vous parliez aux autres comme vous venez de me parler à moi-même. Vous savez vous faire écouter, vous ! Je vais écrire à Pétersbourg , j'espère que l'on y tiendra quelque compte de mon rapport. Allez-y de votre côté, vous y avez des connaissances : il vous sera bien aisé d'en faire des protecteurs et des amis. Mais ne perdez pas de temps ! brûlez la route; il faut que vous arriviez avant le prisonnier. Gela ne vous sera point très-difficile , bie qu'on l'emmène assez rapidement. La kibitka n'a jamais valu la chaise de poste, surtout quand on paye doubles guides. Partez donc, et bonne chance! Ecrivez-moi souvent, et songez que mes vœux vous accompagnent ! Vous me raconterez le succès de vos démarches. Dites-moi bien tout. Si, de mon côté, je puis vous servir à quelque chose, soyez certaine que je ne m'épargnerai point!

— Que vous êtes bon ! monsieur , et comment pourrai-je jamais vous remercier?

— En me permettant de vous servir! '

— Oui, servez-moi, servez-nous! répondit Véra en lui tendant sa main blanche, et comptez sur notre reconnaissance à tous deux.

— Vous me promettez moitié plus que je ne de-

mande ! répondit le gouverneur, en retenant un peu plus longtemps peut-être qu'il n'était nécessaire la belle main de Véra dans les siennes.

Les préparatifs de voyage ne firent point perdre beaucoup de temps à la jeune femme. Elle se fit donner quelques lettres, prit beaucoup d'argent, couvrit sa fille de baisers, et partit.

Après deux jours de course folle, pendant lesquels on eût pu dire qu'elle n'avait vécu que par les yeux, interrogeant la route sans cesse, et dévorant l'espace, Véra finit pas apercevoir devant elle un point noir, fuyant toujours, mais qui, cependant, grossissait de minute en minute.

— Ce doit être lui! dit son cœur, qui battait à se rompre dans sa poitrine.

De la voix et du geste, par des promesses et des prières, elle excitait les postillons, dont le fouet donnait des ailes aux trois chevaux petits, mais vigoureux, attelés en troïka à sa chaise de poste.

Le point presque imperceptible, entrevu d'abord dans le lointain, devenait de plus en plus distinct ; bientôt Véra put reconnaître une voiture basse, entourée de Cosaques.

— Plus vite! plus vite! cria-t-elle au postillon; atteignez la kibitkal

Les chevaux bondirent.

Bientôt on eut rejoint la voiture qui emmenait le prisonnier. Son conducteur, en voyant une chaise de poste s'arrêter sur la route à côté de lui, s'imagina que c'était quelque ordre émanant de l'autorité supérieure que l'on venait apporter au chef delà petite troupe, et lui-même s'arrêta.

Descendre sur la route, s'élancer vers son mari,

lui passer ses bras autour du cou, et lui murmurer, d'une voix entrecoupée par des sanglots, une phrase entrecoupée par des baisers, tout cela fut pour Véra l'affaire d*un instant. Les gardes qui entouraient Wolsky, le sous-officier qui commandait l'escorte , le prisonnier lui-même, tout le monde fut si surpris de la brusquerie et de la rapidité de son action, que personne ne tenta de l'empêcher. On se serait mis en garde contre un homme, que l'on aurait pu soupçonner de quelque projet d'enlèvement, bien qu'il ne dût avoir que peu de chance de succès avec un prisonnier chargé de fers et entouré d'agents qui ne le perdaient pas une seconde de vue... Mais qui donc pouvait songer à se défier d'une femme? Elle avait d'ailleurs touché le but avant que l'on eût seulement songé à l'arrêter. Cependant la surprise dans laquelle son incroyable promptitude avait jeté tout le monde ne fut pas de longue durée. On se remit bientôt de l'alerte, et la jeune femme se vit tout à coup entourée, pressée, interrogée. Elle eût pu se croire elle-même prisonnière.

— C'est mon mari ! dit-elle au chef de Tescorte avec une sorte d'orgueil exalté, qui, dans cette circonstance, prouvait du moins un immense amour.

Un des hommes de la police, qui, trois jours auparavant, avait procédé à l'arrestation de Wolsky dans son palais, dont l'œil gardait l'ensemble et les détails d'une physionomie avec une fidélité photographique bien précieuse dans son métier, reconnut immédiatement la jeune femme, et confirma ses paroles.

Les gardes qui entouraient Alexis furent touchés de la douleur de Véra, non moins que de cette

vive affection, soumise à une épreuve si cruelle. Ils semblaient se consulter entre eux, et, de l'aveu de tous, le chef de la petite troupe accorda aux deux jeunes gens une sorte de trêve de quelques minutes, pendant laquelle on fit halte.

Les longs regards de Véra étaient fixés sur son mari, et ils fc détachaient de ses fers, pour se porter sur son triste uniforme, dont ils se détournaient bientôt, pour contempler son visage, qu'elle trouvait déjà changé, tout pâle et amaigri. Des émotions aussi violentes que douloureuses, les fatigues inaccoutumées de trois jours de route, dans un équipage dont la confortabilité n'était pas le principal mérite, tout cela avait suffi pour laisser sur la personne d'Alexis naturellement délicat et habitué à toutes les aises de la vie riche et facile, une trace douloureuse et profonde.

La longue capote grise, sans taille et presque sans forme, qui avait remplacé pour lui les vêtements à la coupe élégante et gracieuse, contribuait encore à rendre plus lugubre sa triste métamorphose, et faisait une impression pénible sur une femme jeune, mondaine, prise d'abord par les yeux, et qui jusquelà n'avait jamais vu son mari qu'au milieu des séductions et des prestiges du luxe.

Très-franche dans l'expression de ses sentiments, Véra ne fut pas maîtresse de ceux qu'elle éprouvait, et elle ne put retenir la parole qui les trahissait.

— Pauvre ami! lui dit-elle en se pressant plus étroitement contre lui, comme ils ont dû te faire de mal î comme tu es déjà changé !

— Peut-être bien ! je ne sais pas : ils ont oublié de mettre un miroir de poche dans mon habit ! reprit

"Wolsky avait un triste sourire Les premiers

moments ont été durs à passer Dieu permettra

peut-être que je finisse par m' accoutumer à ma nouvelle destinée! ajouta-t-il avec un soupir dans lequel il y avait, certes, plus de mélancolie que de résignation.

— T'y accoutumer! s'écria la jeune femme; croistu donc que je t'en laisserai le temps? Je vais à Pétersbourg; j'y arriverai avant toi; j'y verrai les juges, le directeur de la police, tout le monde, l'empereur même s'il le faut! Oui, pourquoi pas l'empereur? Je leur dirai tout. Oh! il faudra bien qu'ils m'entendent, et je leur prouverai que tu es innocent J'ai déjà convaincu le gouverneur d'Odessa !

—• Crois-tu ? il n'a pas été bon pour moi au moment de mon arrestation ! répondit le prisonnier avec un peu d'amertume.

— Oh ! c'est qu'alors il te croyait coupable ; mais aujourd'hui il est bien détrompé, va! Aujourd'hui il veut te protéger, te défendre, te sauver!... C'est lui qui m'a indiqué la marche que je devais suivre; c'est lui qui m'envoie à Pétersbourg^ où ses rapports vont te pécéder.

Wolsky regarda attentivement sa jeune femme et ne répliqua rien.

— Sais-tu, continua celle-ci, sais-tu qui t'a voulu perdre ?

— Non, en vérité ; et comment le saurais-je?

— Eh bien! c'est ton ancien ami : c'est Fédor, c'est le comte Permofî.

— Et je ne prendrais pas sa vie! s'écria Wolsky avec un rugissement de lion blessé.

— Plus tard, nous verrons ! mais dans ce moment-ci, le plus important, c'est de commencer par sauver la tienne, et pour cela, il te faut beaucoup de calme et de sang-froid.

— Permoffî Permoff! murmurait Wolsky, dont la voix passait à peine entre ses dents serrées. Permoff! reprit-il une troisième fois.... Oh! ce serait affreux! Mais es-tu bien sûre ? Gomment as-tu pu savoir !

— Je sais ! Te souviens-tu de son retour à Tiflis, et de la visite qu'il nous fit un soir dans notre maison arménienne ?

— Si je m*en souviens !

— Alors tu te rappelles aussi ce collier de perles, trouvé dans le uhâteau d'un chef circassien, et qu'il me rapportait comme présent de noces ?

— Oui.

— Eh bien ! voici sa première perle !

Et Véra, tirant le petit écrin de sa boîte d'argent, l'ouvrit et montra la perle noire à son mari.

— Jette-la! jette-la! fit celui-ci pâle de colère; je veux la voir à l'instant écrasée sous nos roues.

— Non pas! fit Véra, je la garde précieusement : ce sera peut-être un jour la pièce de conviction à

aquelle nous devrons ton salut.

— Gomme tu voudras alors, répliqua le jeune homme en se calmant, je m'en remets à toi.

Il laissa tomber sur sa poitrine sa tête découragée, et parut s'abîmer dans des réflexions profondes.

— Vois-tu, ma pauvre enfant, dit-il, si c'est vraiment Permoff qui est cause de tout ceci, c'en est fait de moi ! Get homme a maintenant le génie du mal, comme il avait autrefois lo génie du bien; s'il s'attache à ma perte, je suis perdu!

LES PERLÉS NOIRES 3l3

— Dieu est plus grand que lui, répliqua la jeune femme en levant vers le ciel ses yeux chargés de ^ larmes et de prières ; il éprouve parfois les innocents, r^\ mais il ne les abandonne jamais. Luttons jusqu'à la

fm, et nous triompherons.

Le chef de l'escorte avait surveillé de loin les deux époux, dont il n'avait pu entendre l'entretien; mais il crut sans doute qu'ils avaient eu le temps d'échanger leurs confidences, car il s'approcha respectueusement de Véra et lui dit :

— Il faut que nous repartions à l'instant. Veuillez donc, madame, remonter dans votre voiture..

, — Est-ce que mon mari ne peut pas y venir avec moi ? demanda Véra de sa voix de sirène. Votre escorte pourrait le garder tout aussi bien dans une chaise de poste que dans cette kibitka.

— Impossible ! madame, cela ne serait point réglementaire; la kibitka est la voiture fournie parle gouvernement pour le transport des prisonniers, et c'est en kibitka que je dois conduire celui-ci à Pétersbourg.

— Eh bien, alors, partons! mais je reste à côté de lui ; ma voiture suivra par derrière. Il ne vous est pas défendu, j'imagine, d'emmener la femme avec le mari ?

L'agent de police parut hésiter un instant; mais une bourse bien remphe qu'il aperçut entre les mains de Véra, et un coup d'œil expressif sur la signification duquel il ne lui était point permis de se trompei'^ adoucirent sa sévérité et firent taire ses scrupulei;.

— Soitl fit-il avec un geste insouciant, je vous le permets, du moins pour quelque temps.

Il céda donc sa place à Véra et passa sur le siège de devant.

— A présent, dit Wolsky, dont un rayon de joie illumina la face pâlie, j'irais sans me plaindre jusqu'au bout du monde.

Et, tout en parlant ainsi, il enveloppa sa femme d'un regard rempli de tendresse.

— Mais tu seras bien mal, toi, mon pauvre ange ! ajouta-t-il.

— Comme si l'on pouvait être mal ensemble ! répliqua la jeune femme en se serrant contre lui.... Le misérable n'a pas encore réussi à nous séparer ! Il ne nous séparera jamais! dit Véra.

— Non, jamais!... quoi qu'il fasse!

On arrivait à un relais. Le chef de l'escorte mit pied à terre pendant que l'on dételait ; l'agent de police en fit autant. Alexis et Véra restèrent seuls dans la voiture.

Au même instant , on vit déboucher sur la route impériale deux cavaliers , arrivant par un chemin creux , qui longeait la maison de poste. Tous deux étaient montés sur des chevaux de race. Le pre mier portait un simple costume de matin ; l'autre avait un bande à son pantalon et un galon à sa casquette, indiquant qu'il occupait un rang quelconque dans n'importe quelle hiérarchie. La Russie n'est autre chose qu'un grand régiment.

Le premier de ces deux hommes, qui se tenait un peu en arrière, échangea quelques mots à voix basse avec le second. Celui-ci s' approchant alors du chef de l'escorte, lui dit d'un ton sévère :

— Vous ne faites point votre devoir ! Où avez- vous vu qu'on laisse communiquer les étrangers avec les prisonniers d'État?

— Mon commandant , répondit le subalterne , du

i ton humble et soumis de Thomme qui se sent en faute et qui veut s'excuser près d'un supérieur, cette dame n'est pas une étrangère , je la connais : c'est la femme du prisonnier.

— Raison de plus, alors, pour ne point les laisser ensemble ! Votre conduite est répréhensible, et vous serez puni. En attendant, faites cesser ce désordre.

Après avoir ainsi parlé , le cavalier , enlevant son cheval par une volte brusque, rejoignit son compagnon toujours immobile à l'entrée du chemin.

— Eh bien î madame , vous voyez à quoi vous m'exposez ! fit d'un ton de reproche l'agent, qui venait de s'approcher de Véra. Descendez donc, je vous prie, et vite ! Je suis père de famille, madame, et j'ai trois enfants à nourrir.

— Ils nous trouvaient trop heureux ainsi ! fit le jeune homme, en jetant un regard triste à sa femme, qui s'en allait lentement.

— Allons ! allons ! madame , vous voyez bien que Ion nous regarde ! Je ne sais pas ce que monsieur a fait , mais nous allons être surveillés comme cela tout le long de la route, et je ne puis pas perdre ma place ! Regagnez donc votre voiture, madame !

— Il a raison ! fit Wolsky ; remonte dans ta chaise de poste , et va m' attendre à Pétersbourg ; c'est là seulement que tu pourras trouver le salut , le salut qui ne peut me venir que par toi !

La pauvre femme s'attardait encore dans ses adieux , que le gardien , jaloux de réparer sa faute au prix même , s'il le fallait, d'un excès de sévérité, interrompit brusquement.

— Ah ! monsieur , fit Véra , en laissant tomber sa

bourse dans la voiture, je vous en prie, ne soyez pas trop dur pour lui !

— Ne craignez donc rien , répondit l'agent à voix basse ; mais allez-vous-en ! Vous voyez bien qu'ils sont toujours là : vous pouvez nous perdre tous !

— Adieu ! mon ami ; sois calme et fort, et surtout crois en moi ! dit la jeune femme.

Ce fut sa dernière parole : elle regagna aussitôt sa chaise de poste.

Les deux cavaliers, qui s'étaient tenus jusque-là à demi cachés dans la profondeur du chemin creux, s'avancèrent jusque sur le bord de la chaussée.

Véra, qui était remontée dans sa voiture, jeta les yeux de leur côté, et, tout près de celui qui venait de la séparer si cruellement de son mari , elle reconnut l'attitude fière et hautaine, le visage bronzé, le front sévère , l'œil dur et froidement implacable de son persécuteur , qu'elle n'avait point revu depuis trois ans.

— Permofï ! s'écria-t-elle , en se rejetant en arrière , avec un mouvement instinctif d'horreur et d'effroi dont elle ne fut point la maîtresse.

Wolsky lui-même, dont le regard venait de suivre la même direction que celui de sa femme, aperçut également Fédor.

Il y avait en ce moment , sur le visage de son ancien ami, une expression sarcastique singulièrement amère. Aucune parole humaine n'aurait suffi à rendre dans sa vérité complexe cette physionomie à la fois cruelle et tourmentée , désolée et haineuse, qui semblait condamnée à rester désormais étransfère à toute expansion joyeuse , et qui n'était plus, pour ainsi dire , que le masque d'un homme destiné à se

réjouir du malheur des autres et à ne plus trouver de volupté que dans leurs larmes.

Les deux anciens amis échangèrent un regard.

En face de l'humiliation et de la ruine d'Alexis, Fédor paraissait s'abandonner à l'exaltation de son triomphe. Il s'applaudissait , dans son orgueil sans pitié, de le voir ainsi humilié devant lui, et, en quel- ,que sorte, abattu à ses pieds. Une seule chose manquait encore à sa joie farouche. Malgré le coup de foudre qui avait éclaté avec une violence si terrible et si soudaine sur la tête des deux jeunes époux, il n'avait pas pu , tant ils étaient intimement et puissamment unis , les séparer l'un de l'autre. Il les voyait encore ensemble, s' aimant toujours, et, par leur amour, se consolant du mal qu'il leur faisait ou qu'il voulait leur faire. Il ne fallait point leur laisser cette suprême consolation, , toute trempée qu'elle était de leurs larmes !

C'est précisément pour cela qu'il avait chargé son ami d'aller apostropher le chef de l'escorte , et de lui reprocher sa molle indulgence.

Il était donc , à présent , bien rassuré contre les derniers petits bonheurs que , sans cette précaution d'une barbarie si raffinée , le voyage aurait pu apporter de temps en temps à ses deux victimes. Il n'avait plus même cela à redouter maintenant : sa vengeance allait suivre un cours paisible et sans trouble. Le dernier coup qu'il venait de leur porter était le bon, parce qu'il était le plus cruel de tous.

Droit sur sa selle , immobile à la même place sur son grand cheval noir , tous deux formant ainsi un groupe équestre imposant et magnifiquement terri-

ble, il avait Tair de surveiller de loin Texécution de ses ordres.

Cependant Véra, qui sentait bien l'impossibilité absolue où elle se trouvait de lutter seule contre ces hommes , prit Tunique parti qui fût en ce moment raisonnable : elle se résigna et obéit. Une fois remontée dans sa voiture, elle donna l'ordre au postillon de rendre la main , et elle s'éloigna rapidement* pendant que Wolsky , toujours sous l'empire de ses émotions présentes , et toujours incapable de les maîtriser, montrait le poing à Permoff, un poing chargé de fers.

Celui- ci ne répondit que par un dédaigneux mouvement d'épaules à ce geste d'impuissante menace, et toujours immobile à la même place , il regarda s'éloigner la kibitka et la chaise de poste , emportant tout ce qu'il avait aimé et détesté dans sa vie.

— Il me hait bien ! murmura Wolsky , rudement secoué par les heurts du chariot et les cahots de la route... Mais comment a-t-il pu parvenir à pousser dans cet abîme de malheur un être inoffensif et innocent... car je suis innocent, après tout, et ma fille , qui parle à peine , a conspiré tout autant que moi !

Quelques mots suffiront à éclairer le lecteur, plus perspicace que notre prisonnier.

Un complot qui s'étendait sur toute la Russie venait d'être découvert, et des arrestations nombreuses avaient été opérées.

Permoff, cependant, avait attendu pendant près

de trois longues années, avec une patience de sauvage, l'occasion propice et sûre de donner un libre cours à sa haine , à sa haine accrue encore par tous les obstacles que l'on avait élevés autour d'elle.

On s'en souvient peut-être : sur les instances trop complaisamment écoutées du général Labanine-, on l'avait renvoyé de Tiflis, le soir même de son arrivée. Il est vrai que l'on avait coloré cet exil à l'armée — car ce n'était autre chose qu'un exil — d'une prétendue nécessité de service, dont il avait été dupe de la meilleure foi du monde , quoique , à vrai dire , et en y réfléchissant depuis, il se fût dit vingt fois qu'un cheval frais et un Cosaque se fussent acquittés de sa mission tout aussi bien que lui-même.

Un peu plus tard , un concours de circonstances diverses, mais trop significatives pour qu'il lui fût possible de jie point en soupçonner le motif, des permissions que l'on accordait à d'autres , tandis qu'on les lui refusait ; une préoccupation incessante chez ses chefs de trouver les plus sûrs moyens de le tenir éloigné de Tiflis ; tout le mit enfin sur la voie et ne lui permit plus de douter que l'on n'eût tramé une sorte de complot autour de lui, pour l'empêcher de rejoindre Alexis et Véra.

Un tel procédé avait de quoi blesser tout le monde; il avait quelque chose de plus pénible encore pour un homme déjà frappé par le malheur, déjà aigri par l'ingratitude. Fédor en ressentit une irritation profonde. A partir de ce moment , on eût pu dire qu'il avait comme un ferment de corruption dans le cœur ; tout, chez lui , se changeait en haine. Il n'avait plus qu'une idée, une idée qui prenait dans son âme un caractère effrayant de fixité : quitter le ser-

vice, et s'attacher tout entier à l'œuvre de sa vengeance.

Malheureusement, pendant près de six mois, les faits de guerre se succédèrent au Gausase avec une telle rapidité qu'il n'eut pas le temps d'envoyer sa démission, — ou plutôt qu'il ne put songer à l'offrir, — parce qu'elle aurait pu ressembler à une désertion en face du danger. Mais quand enfin la série des opérations projetées pour cette campagne fut terminée, le comte Permoff, après avoir donné chaque jour d'irrécusables preuves de son courage, de son audace et de son mépris de la mort, demanda un congé que, cette fois, on ne put trouver le moyen de lui refuser.

Il accourut à Tiflis.

Ceux qu'il y cherchait ne s'y trouvaient plus. Alexis et Véra s'étaient mis en route pour faire ce voyage d'Europe que ne néglige jamais un jeune couple russe.

Fédor apprit leur départ avec une sorte de rage. Il ne se dissimula point qu'à l'étranger il lui serait impossible de rien tenter contre eux, et, s'il quitta la Russie, où Véra n'était plus, ce fut uniquement parce qu'il se sentait incapable d'en supporter l'immense ennui. Sans qu'elle le sût, il prit un âpre plaisir à la poursuivre de capitale en capitale, vivant dans son ombre, respirant dans son atmosphère et s'imaginant parfois, le pauvre fou ! qu'il était encore quelque chose dans son existence, et qu'il lui serait peut-être donné de renouer la chaîne à jamais brisée du passé ! Dieu seul put savoir quelles furent, en ces temps sombres, les tortures désespérées de cette àme, qu'il avait créée pour le bien, et que les

nommes méchants avaient violemment rejetée dans le mal. En ce moment, elle n'était pas perdue tout à fait ; il y restait quelque chose encore de sa première nature, affectueuse et bonne. Parfois l'ancienne tendresse reprenait tout à coup ses droits, et de nouveau il se sentait entraîné vers celle qu'il avait tant aimée , par le courant d'une irrésistible sympathie. Parfois, au contraire, lorsque, caché au fond de la baignoire obscure de quelque théâtre, il la voyait briller dans l'or et le velours d'une première loge(plus belle que jamais, et fière de cette beauté dont elle avait conscience, /attirant à elle tous les regards, et recevant ce tribut flatteur d'hommages lointains et inconnus, avec le calme et la sérénité d'une jeune souveraine, qui sent que tout lui est dû et qu'elle est faite pour être adorée ; quand il voyait à ses côtés Wolsky, plus triomphant qu'elle, plus qu'elle enivré de cet encens qui n'était pas pour lui, et se pavanant dans l'orgueil de la préférence imméritée dont il avait été l'objet ; quand il les voyait redescendre, lui nonchalant et superbe, elle indolente et laissant traîner à longs plis le satin de sa robe; quand il voyait le valet de pied refermer sur eux la portière d'un étroit coupé, puis les chevaux rapides les emporter ensemble, l'un près de l'autre, lui et elle, chez eux, la haine se rallumait dans son âme plus terrible que jamais ; la jalousie le brûlait de tous ses feux ; il ne vivait plus que pour sa vengeance. Mais cette vengeance, il la voulait complète, sûre, raffinée, prolongée et persistante, se faisant sentir longtemps, et se renouvelant à chaque minute. Il ne comprenait pas les bourreaux qui tuent d'un coup, et il enviait l'habileté de ces tourmenteurs du moyen

LES FERLES NOIRES. ti

.âge, entre les mains desquels Tagonie ne finissait pas, et qui semblaient avoir trouvé le secret d'éterniser la mort.

Tout vient à point à qui sait attendre : l'œuvre du mal, entre des mains méchantes, maishabiles, réussit comme en d'autres mains l'œuvre du bien. Dieu, le

^ juge suprême, rend ensuite à chacun suivant ses mérites.

Nous avons déjà dit le retour des deux époux en

Russie, et raconté leur établissement splendide à

Odessa. Fédor, cette fois, avait-il enfin perdu leurs

traces? Il eût été permis de le penser, car, pendant

jles premiers mois de leur séjour, ils n'entendirent

- même pas parler de lui, et il ne se révéla qu'après les avoir frappés. C'était de lui — est-il donc nécessaire de le dire — qu'était partie la dénonciation

^ contre Wolsky. Elle avait été combinée avec une habileté si profonde, que, quoique anonyme, elle •avait trouvé créance auprès du pouvoir. Il est vrai

V qu'elle était arrivée dans un de ces moments de pa-

, nique où les objets prennent des apparences fantastiques et trompent l'œil sur leurs véritables proportions.

Permoff, mettant à profit diverses circonstances^

fort innocentes d'ailleurs, des voyages d'Alexis,

. étayant ses dénonciations de fausses lettres attribuées

;^ à son ancien ami, l'avait représenté comme un agent secret de la conspiration, accrédité près des révolutionnaires étrangers.

Cette dernière considération fut toute-puissante sur l'esprit du directeur de la pohce . L'ordre d'arrêter

j immédiatement Wolsky fut donc envoyé au gouver-

^ neur d'Odessa, et il était formulé en termes si près-

sants, on y peignait le pauvre jeune homme sous des couleurs si sombres ; on paraissait surtout attacher une telle importance à sa prompte arrivée au centre même où aboutissaient tous les fils de l'immense réseau qui venait de se déployer sur la Russie, et de la couvrir tout entière, que le gouverneur, homme doux, un peu faible et, par conséquent, plus susceptible qu'un autre de se laisser entraîner à un acte de violence, n'avait pas reculé devant l'immense et douloureux scandale de cette arrestation au milieu d'une fête donnée à toute la ville.

Un concours fatal de circonstances, dans lequel, toutefois, nous devons reconnaître que la volonté de Permoff n'était pour rien, mais qui avait été amené par un hasard perfide, voulut que* cet ordre arrivât à Odessa pendant cette nuit destinée aux plaisirs, et tout à coup livrée aux larmes. La fortune, en ce moment, accordait à Fédor plus qu'il n'aurait osé lui demander. Un valet de chambre, acheté par lui depuis longtemps, avait déposé sur la cheminée de Véra l'écrin qui signait en quelque sorte de son nom Tordre d'arrestation d'Alexis. Il se tenait alors en observation à quelque distance de la ville. Un exprès, qui lui fut immédiatement envoyé, alla lui porter la nouvelle du succès trop complet de sa machination, et, comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait de satisfaire ses passions, il fit surveiller la route pour se donner au passage, ne fût-ce qu'une minute, cette joie si chère à un cœur méchant, de contempler le mal qu'il avait fait. Un triomphe nouveau lui avait même été réservé,puisque,sur cette voie douloureuse, il ne s'était point rencontré seulement avec le mari, mais qu'il avait encore vu la femme ; qu'il avait pu

â24 LES PERLES NOIRES

lui donner une preuve nouvelle de son crédit et de son autorité, dont il faisait contre elle un si terrible usage. Il est vrai qu'il avait aussi trouvé l'épine sous la fleur, — la fleur du mal, — puisqu'il avait vu la femme auprès du mari, puisqu'il avait été témoin de cette mutuelle affection, persistant au milieu du malheur, croissant avec lui, et que les persécutions semblaient aviver encore. Cette obstination d une immortelle tendresse avait été pour lui comme un premier et terrible châtiment de ses cruautés, et je ne doute pas qu'en ce moment il n'ait souffert cent fois plus qu'Alexis lui-même, — souffert jusqu'à envier sa place sur ce chariot d'ignominie, où l'amour venait s'asseoir à ses côtés.

— N'importe ! fit-il en mordant son épaisse moustache, après avoir vu le chef de l'escorte donner l'ordre à Véra de regagner sa voiture, et celle-ci disparaître dans un nuage de poussière ; n'importe ! je viens de les séparer! Ces misérables gardiens n'oseront plus les laisser se rejoindre d'ici à Pétersbourg. Une fois là-bas, ils seront entre bonnes mains, et je ne m'inquiète plus d'eux; mais la malheureuse est capable de le^uivre jusqu'en Sibérie... y Ah ! comme elles aiment, ces femmes..., quand elles aiment \.j. Elle brûlera encore pour lui sous la neige ! /

Et comme s'il eût voulu fuir l'amère torture de ses pensées, Permoff enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, et s'élança à travers champs, pour perdre le souvenir dans le vertige d'une course folle.

Véra, qui s'était résignée à ne plus voir son mari pendant tout le voyage, — un long voyage, puisqu'il ne s'agissait pour elle de rien moins que de traverser l'empire dans toute sa longueur , — Véra se rendit à Pétersbourg avec toute la rapidité possible.

Là, de nouvelles épreuves attendaient la malheureuse jeune femme. Tout d'un coup, du jour au lendem.ain , elle dut s'instruire au rude métier de solliciteuse; ses petits pieds paresseux , qu'elle aurait pu mettre sur les fronts les plus orgueilleux, durent apprendre l'âpre chemin de la maison d'au, rui ; la belle reine des salons fut confondue dans les antichambres avec la troupe humiliée des aspirants et des postulants de toutes les catégories : elle fut obligée d'adoucir ses fiers regards pour des garçons de bureau, et d'avoir des prévenances pour de simples commis. La liberté, l'honneur, la vie de son mari ne dépendaient-ils point du plus ou moins de bonne volonté de tous et de chacun ? Elle n'avait plus le droit de mépriser personne, parce qu'elle pouvait avoir besoin de tout le monde. L'émotion produite par la découverte du complot avait été s grande, les inquiétudes étaient encore si vives, que l'on se fût volontiers fait sourd ou aveugle '^)our être incapable de la voir et de l'entendre, afin de résister plus sûrement à son charme et à ses séductions. Véra avait vaguement conscience de cette disposition des esprits, contre laquelle l'énergie de sa nature la portait à réagir, quoi qu'il pût en coûter d'ail-

leurs à sa fierté. Quand le but est noble, un être généreux y marche droit , les yeux fixés vers lui , sans se laisser arrêter par les ronces et les cailloux du chemin.

L'affaire n'avançait cependant qu'avec une lenteur désespérante; le com'plot avait des ramifications nombreuses, et l'on ne voulait point hâter la solution avant de les avoir toutes saisies. Il en résultait d'inévitables retards, et des difficultés incessamment renaissantes , contre lesquelles la pauvre femme voyait, non sans un secret désespoir, tous ses efforts se briser.

Elle avait écrit à son oncle une lettre très-pressante.

Le général se sentait plus brave devant l'ennemi que devant les magistrats ; il aimait mieux Todeur de la poudre que l'air des antichambres, et, comme la plupart des hommes d'action, il avait une véritable horreur de la bureaucratie. Cependant il comprit toute la gravité de la situation dans laquelle se trouvait le mari de sa nièce, et, pour l'amour d'elle, il ne négligea rien de ce qui pouvait le sauver. Il accourut à Pétersbourg. Son nom, son grade, ses antécédents, ses relations, tout lui donnait un crédit que Véra ne pouvait point se flatter d'obtenir à elle seule. En se portant hardiment pour caution de Wolsky, en répondant de lui corps pour corps, Labanine put obtenir quelques adoucissements aux rigueurs de la prison préventive. C'est ainsi qu'au bout d'un mois de soins, de sollicitations et de démarches de tout genrC; il put obtenir pour Véra l'autorisation de voir de temps en temps son mari. Comme beaucoup de ses complices prétendus,

Alexis avait été conduit dans cette forteresse de Schlusselbourg, plus d'une fois transformée en prison d'État. Véra ne savait point ce que c'était qu'une prison, et, malgré elle, elle ne put se défendre d'un sentiment de vague terreur, en pénétrant sous ces longues voûtes sonores et sombres, en traversant ces cours humides et froides. Mais ces émotions ûrent place à d'autres, bien plus vives encore, et d'une nature singulièrement complexe, où se mêlaient et la joie du revoir et la douleur de le revoir ainsi quand elle fut amenée près de son mari.

Alexis n'avait point une force d'âme pareille à la sienne; la solitude où on Tavait laissé, l'incertitude où il était de son sort, le profond ennui qui naît du séjour de la prison, ce dur régime, plus pénible encore pour l'homme accoutumé à toutes les jouissances de la fortune et à toutes les recherches du luxe et du bien-être, l'avaient jeté dans un état d'abattement voisin de la prostration : deux maladies ne l'auraient pas plus changé.

— Enfin ! enfin ! te voilà ! dit-il en lui tendant ses deux mains à travers la grille qui les séparait. Je me croyais abandonné des hommes, de Dieu... et de toi!

Un porte-clefs présent à l'entretien, selon l'usage en vigueur dans toutes les prisons, russes ou autres, rendit la conversation pénible et contrainte, bien qu'ils parlassent presque toujours français.

La poUce russe est fine, et il n'était nullement impossible que leur surveillant ne parlât cette langue aussi bien qu'eux. Dans cette circonstance pénible, ce fut Véra qui fut l'homme. Son courage s'exaltait à mesure que s'affaibUssait l'énergie d'Alexis.

Elle s'évertuait à soutenir, à ranimer, à fortifier son mari; elle lui fit comprendre que, puisqu'ils s'étaient retrouvés, ils ne se perdraient plus, et que, réunis après de si longues épreuves, il leur était permis désormais de tout espérer. Elle l'instruisit des démarches de Labanine et du vif intérêt qu'il avait su exciter en sa faveur chez tous leurs amis.

— Oh î je sais bien, dit-il, que si je sors jamais de leurs griffes, ce sera grâce à toi.

— Hélas ! pauvre ami, tu n'y serais jamais tombé sans moi !

— Pour cela, c'est vrai ! répondit Alexis avec une naïveté cruelle.

Un mouvement de Véra et une larme qui vint, comme une perle, briller doucement entre ses cils, l'avertirent qu'il l'avait blessée. La blesser dans un pareil moment, n'était-ce pas une ingratitude cruelle ?

— Qu'importe ! fit-il en implorant son pardon du regard, qu'importe, si je t'aime, et si tu m'aimes? Va ! j'aurais tout vu, tout prévu, tout su, je ne t'en aurais pas moins aimée, pas moins épousée !... Ils auront beau faire, je n'aurai jamais payé trop cher le bonheur d'être à toi !

— Et tu ne veux pas que je te sauve ? fit Véra avec un geste d'enthousiasme passionné.

— Au contraire ! je te supplie de me sauver !

— Ne crains rien, dit-elle; jeté sauverai, ou je périrai moi-même !

Hélas ! tout ce dévouement, tout ce courage, tout cet amour, aussi intelligent qu'héroïque, furent dépensés en pure perte, et l'on prononça contre Alexis la peine de la déportation en Sibérie.

— J'y suis née, dit Véra en lui serrant la main ; il ne m'en coûtera pas d'y retourner î J'étais exilée en Russie : tu me ramènes dans ma patrie !

La loi russe, dans ses plus grandes rigueurs, a du moins cette clémence de ne point chercher à séparer ce que Dieu a uni, de ne point arracher le mari à la femme ni 'la femme au mari, et plus d'une fois ses terribles sentences d'exil ont eu pour résultat de mieux faire éclater dans toute leur grandeur les héroïques dévouements de Tamour, surpassant par l'immensité du sacrifice l'immensité de la peine. On put, dans cette circonstance, le voir une fois de plus. Véra, sans hésiter un seul instant, déclara à son oncle qu'elle suivrait son mari, comme sa mère ellemême avait jadis suivi son père.

— Tu feras bien, dit le général, et ce n'est jamais moi qui te détournerai d'un devoir, si pénible qu'il puisse paraître, si pénible qu'il soit ! Seulement ta petite fille est faible : tu sais que, plus d'une fois, ce terrible chmat a tué les enfants qui n'y sont pas nés; je t'engage à me la laisser.

— Je n'aurai donc avec moi que la moitié de mon cœurî fit la pauvre mère en étouffant un soupir. Oh! vous aurez bien soin d'elle, mon bon oncle? Vous serez grand-père sans avoir été père. Je ne m'inquiète point pour ma fille, car je sais à quel point vous êtes bon et combien vous l'aimerez; mais je m'inquiète pour nous. Si jeune, elle nous oubliera... Ah 1 mon oncle, il ne faut pas qu'elle nous oublie! Vous lui parlerez de nous... souvent, bien souvent! vous lui apprendrez à nous aimer.

Ici les larmco mouillèrent la voix de la pauvre

mère, et elle se tflt pour ne point laisser éclater ses sanglots.

Bientôt le jour fixé pour le départ arriva, et le long cortège se mit en route pour sa lointaine et sinistre destination.

py 0 XXII

1 Trois ans s'écoulèrent, pendant lesquels ni Alexis ni Véra ne songèrent à se plaindrer de leur sort, car la rude épreuve à laquelle ils venaient d'être condamnés avait eu l'avantage de les rapprocher encore l'un de l'autre, et de mêler plus intimement leur vie.

C'était sans doute une existence toute différente de celle que le riche et oisif jeune homme avait menée jusque-là. Mais par cela même, elle pouvait être pour lui la cause d'une amélioration morale; elle le ramenait, lentement, il est vrai, et peu à peu, aux idées d'ordre et de travail qui lui étaient restées trop complètement étrangères. Quant à Véra, la belle et brillante créature que nous avons connue au début de ce récit, elle avait grandi et mûri dans le malheur; son caractère avait acquis, dans le feu de l'adversité, une pureté que ne lui eût jamais donnée la vie heureuse. Le souvenir du passé était maintenant sans amertume pour l'un comme pour l'autre, et s'ils avaient eu auprès d'eux leur petite Sophie, ils n'auraient rien envié à l'avenir, rien regretté du passé.

Cependant, au bout de trois années, la clémence souveraine descendit sur une certaine catégorie de

condamnés, et, un matin, sans que rien eût pu lui faire prévoir le changement inattendu qui bouleversait une fois de plus sa destinée, Alexis fut appelé dans le cabinet du gouverneur, qui se contenta de lui dire :

— L'empereur, notre auguste et magnanime souverain , a daigné , par son ukase en date du 1^' mai dernier, vous faire la remise pleine et entière de votre peine. Un convoi de graciés de votre catégorie se mettra demain soir en route pour la Russie; tenez-vous prêt à vous joindre à eux.

Alexis courut prévenir sa femme.

Véra travaillait à son ménage, dans la modeste maisonnette qu'on leur avait donnée pour habitation. Il n'eut pas besoin de lui parler pour l'instruire de ce qui arrivait; elle l'apprit bien toute seule : la bonne nouvelle était écrite sur son visage.

— Ma fille ! s'écria-t-elle, je reverrai donc ma fille ! Ce fut seulement à sa joie présente que Wolsky

put mesurer sa douleur passée, et apprécier ainsi la grandeur du sacrifice qu'elle lui avait fait en abandonnant son enfant. Mais il ne fallait pas s'attarder maintenant dans ces tristes souvenirs; les heures mauvaises étaient passées ; la fortune clémente allait leur sourire comme autrefois : le reste devait être oublié.

Trois ans après sa condamnation, trois mois après son départ de Sibérie, Alexis rentra à Pétersbourg avec sa femme. Le général, qui avait si activement travaillé pour obtenir la grâce de son neveu, vint à sa rencontre jusque-là, et lui amena la petite Sophie, dont la beauté naissante, la grâce et la gentillesse ajoutèrent encore aux joies de leur retour.

Même après la grâce accordée, une condamnation politique, dans un Etat organisé despotiqaement, est une tache qui ne s'efface point. L'homme qui l'a subie reste marqué pour le reste de ses jours. Alexis et sa femme le comprirent, et ils se résolurent à vivre, pour quelque temps du moins, à la campagne. G'é-. tait une résolution sage. La campagne, avec son calme auguste, apporte aux esprits malades et souffrants un je ne sais quoi qui charme, console et adoucit leurs douleurs : elle laisse à ceux qui ne nous voient plus le temps de nous oublier!

Mais comme ils n'y allaient point pour y mener une vie de seigneurs châtelains, afin d'y nouer des relations de transcendante élégance avec un nombreux et aristocratique voisinage, ils n'eurent garde de chercher une somptueuse résidence dans les environs de Pétersbourg ou de Moscou. Ce qu'il leur fallait, au contraire, c'était une terre assez vaste pour occuper les loisirs d'Alexis, et donner une pâture à son activité, dont il n'eût su que faire sans cela. Il eut le bonheur de trouver tout ce qu'il cherchait dans une province assez éloignée.

C'était un vaste domaine, que mettait en vente un héritier prodigue, suffisamment garni de paysans, et pourvu d'un aménagement bien compris, avec des prés, des bois, des sillons.

Il y avait là toutes les conditions qui semblent indiquer un heureux choix. Alexis et Véra se décidèrent promptement, et s'établirent aussitôt. La maison d'habitation laissait bien peut-être quelque chose à désirer; mais, avec le temps, on pouvait la rendre suffisamment confortable. D'ailleurs, a-ton le droit, quand on revient de Sibérie, de se montrer si difficile?

Il y avait de belles promenades pour Véra, de grands jardins, où l'enfant, qui avait cru et embelli avec l'insouciance de son âge, pendant l'exil de ses parents, pouvait prendre joyeusement ses ébats. Pour peu que l'exploitation fût heureuse, on pouvait mener là une vie large, facile et agréable, récompensant du travail par l'abondance, et encourageant l'activité par le succès. Les commencements furent heureux, les paysans dociles, la saison propice, les champs fertiles, les troupeaux féconds. Véra ellemême trouvait un singulier attrait dans les travaux de son mari ; elle y prenait un intérêt sincère ; elle paraissait heureuse , elle était heureuse en effet de s'y associer avec lui, et ce n'était pas seulement le charme de tout ce qui est inconnu et nouveau qui l'attirait, c'était une sympathie raisonnée et profonde pour ces occupations utiles, et pour l'emploi si louable de ce qui pouvait rester encore de jeunesse à Wolsky. Tous deux s'applaudissaient donc, et ils ne pouvaient en effet que s'applaudir, du parti courageux et sensé qu'ils avaient pris.

Mais, hélas ! ces souriantes et trompeuses espérances furent bientôt démenties par l'événement.

Avant la lin de la deuxième année, les choses commencèrent à tourner contre eux, lentement d'abord, puis bientôt avec une irrésistible et foudroyante rapidité. Cette cruauté soudaine de la fortune ennemie n'eût pu se comparer qu'à l'obstination de ses rigueurs. Des mortalités, jusqu'alors inconnues dans le pays, décimèrent les troupeaux; les mères furent frappées de stérilité, les petits moururent, et les vieilles têtes qui s'en allaient ne furent point remplacées. Des mains ennemies, mais invisibles, se-

maient dans les sillons la nielle et l'ivraie, qui étouffaient le bon grain.

Il suffisait que le nouvel agriculteur entreprît une chose pour qu'elle ne réussît point. Apôtre du progrès, comme le seront partout et toujours les hommes vraiment intelligents , il ne demandait pas mieux que de faire des essais et d'adopter des méthodes qui n'avaient pas encore eu pour elles la sanction de l'expérience : il pensait que c'était là un de ses devoirs d'homme riche. Une pareille idée; digne de sympathie et d'encouragements, rencontre parfois des déceptions, et pour Wolsky ces déceptiont furent nombreuses et cruelles. Les paysans, jusqu'alors remplis de soumission et de bonne volonté, lui montrèrent tout à coup une sourde résistance. On les eut dit travaillés par une influence hostile, supérieure à la sienne et les animant contre lui. Il en résultait un désaccord fatal entre la tête qui commandait et la main qui exécutait, et ce désaccord ne tarda point à répandre dans la vaste exploitation, entreprise et dirigée par Alexis, des germes de ruine qu'aucun zèle ni aucun effort ne devaient plus pouvoir étouffer. Le bilan de la seconde année se solda par un déficit considérable, qu'Alexis, en le comparant avec ses premiers succès , déclara complètement inexplicable.

Du reste, cet échec ne le découragea point, et au lieu d'abandonner la partie, il accepta résolument le défi de la fortune, décidé à lutter jusqu'au bout contre elle et à fatiguer son opiniâtreté par une constance plus grande encore. Mais il y a des moments où il semble vraiment que l'homme ne peut rien contre l'imnlacable destinée, toujours plus forte que

lui. Les coups redoublaient, plus cruels cette fois : on ne pouvait plus ni les compter ni les parer. Tantôt c'étaient les fontaines qui se trouvaient empoisonnées : les ruisseaux roulaient la mort avecleurs ondes, et pour s'être désaltéré à ces sources maudites, on voyait tarir en soi les sources mêmes de la vie ; tantôt c'était l'incendie qui s'abattait sur une ferme et la dévorait. Jamais ennemi plus implacable, mais en même temps plus insaisissable, n'avait conjuré la perte d'une maison. Alexis, malgré son courage, sentit peu à peu se glisser en lui une désespérance secrète; quelque chose lui disait qu'à présent il aurait beau faire, sa perte était jurée, et qu'il n'était plus en son pouvoir d'y échapper.

Véra aperçut ces premiers symptômes de faiblesse et d'abandon de soi-même, et elle essaya de les combattre. Mais elle-même sentait bien que le mal était trop grand, sa cause trop puissante et trop persistante, pour que la lutte eût quelque chance de succès. Aussi, malgré son énergie, et l'énergie de la femme est bien grande lorsqu'elle lutte ainsi près de l'homme qu'elle aime et pour le sauver, elle sentit chanceler sa résolution, et lorsque Wolsky lui déclara qu'il renonçait à ses grands travaux, dans lesquels il avait espéré trouver moins la fortune, dont après tout il n'avait pas besoin, que l'emploi de ses heures vides et la distraction de sa vie inoccupée, elle cherche vainement de bonnes raisons à lui opposer, et ce fut d'un commun accord qu'ils renoncèrent définitivement à ce moyen de doubler plus tard la dot de leur petite Sophie.

Cette résolution une fois prise, Alexis n'eut plus de repos qu'il ne l'eût exécutée. Il eût voulu quitter

immédiatement le pays. Mais les liquidations d'une grande entreprise ne se font point ainsi du jour au lendemain ; Wolsky, d'ailleurs, hâtait encore la sienne suffisamment pour qu'elle lui coûtât fort cher. Il en sortit par une brèche assez large faite à sa fortune. Mais on l'a dit avec raison : Plaie d'argent n'est pas mortelle ! Une fois débarrassé de ce tracas d'affaires, pour lequel il s'était bientôt aperçu qu'il était loin d'avoir une vocation décidée, il ne put s'empêcher de se sentir heureux, en retrouvant tout à coup le calme, la sécurité, l'indépendance absolue et sans souci, — inestimable bien qu'il avait un moment compromis.

Véra, pour laquelle il n'avait point de secret, voulut connaître le chiffre exact de leurs pertes.

— Je ne le saurai moi-même, répondit-il, qu'après avoir vérifié les comptes de mon banquier. Il faut pour cela que j'aille à la ville; d'ailleurs, plusieurs affaires m'y appellent en ce moment et me retiendront un jour ou deux.

— Sans moi? fit-elle d'un ton de reproche.

— Il le faut bien! mais ce sera, je l'espère, la dernière fois que je te quitterai.

— En ce cas, monsieur, je vous pardonne !

Il partit en efi'etle lendemain, et comme il l'avait promis à sa femme, son premier soin fut d'examiner avec la plus sérieuse attention l'état de ses affaires. Il s'en fallait de beaucoup qu'il fût satisfaisant, et il fut lui-même effrayé du chiffre de sa perte. Il ne voulut point tromper Véra, ce qui, d'ailleurs, eut peut-être été difficile, car elle avait l'intelligence des choses pratiques ; mais il crut prudent de la préparer à cette nouvelle assez grave, en se faisant pré-

céder par une lettre dans laquelle il laissait pressentir la triste vérité.

— De cette façon , pensait-il , le coup sera déjà à peu près amorti quand je reviendrai, et il faudra que j'aie bien peu de chance si je ne trouve pas le moyen de le lui faire oublier.

La précaution était bonne , mais le courrier auquel Wolsky avait remis sa lettre se trouva également chargé pour elle d'un autre message , qui lui fut remis en même temps que le billet de son mari.

— Ceci , dit-il au valet de chambre de Véra , m'a été donné pour madame par un paysan qui paraissait fatigué d'une longue route , et qui m'a prié de lui épargner le reste du chemin. Il n'y a rien à payer pour le port.

Véra, sans trop y prendre garde, fit mettre le petit paquet sur sa table à ouvrage , et lut la lettre d'Alexis.

Ainsi que celui-ci l'avait prévu , le coup fut assez rude.

— Quelques années comme celle-là , se dit la jeune femme, et nous étions infailliblement ruinés... Il était temps de s'arrêter. Enfin , à force d'économie, nous tâcherons de réparer ce malheur... mais ce n'en est pas moins une véritable catastrophe !

Elle referma la lettre, et, avec je ne sais quel soin machinalement méticuleux, elle fit rentrer tous ses phs les uns dans les autres, et la replaça, toute pensive, sur sa table de travail.

Ses yeux tombèrent alors sur le petit paquet que le valet de chambre venait de lui remettre , et auquel tout d'abord elle n'avait point pris garde.

L'adresse était d'une main inconnue. Elle l'ouvrit

sans apporter à ce qu'elle faisait là beaucoup d'atr tention , trop absorbée par ses pensées pour être bien curieuse , trop sérieuse aussi pour espérer une distraction que rien en ce moment ne semblait devoir lui donner. Elle ouvrit cependant, un peu, comme on dit , par acquit de conscience et parce qu'il fallait ouvrir. Mais à peine eut-elle coupé la cordelette qui fixait la triple enveloppe de fort papier, qu'elle laissa tomber sur ses genoux une boîte en argent ciselé , absolument pareille à celle qu'elle avait trouvée dans sa chambre à coucher d'Odessa, le soir de l'arrestation de son mari. Elle devint verte comme l'herbe et tourna et retourna un instant la boîte entre ses doigts sans vouloir aller plus loin ; efifm , comme si elle eût obéi à quelque pouvoir plus fort que sa volonté, elle l'ouvrit cependant , et , comme la première fois , aperçut dans la boîte un petit écrin en velours bleu , portant son chiffre en or comme le premier , et, comme le premier aussi, contenant une de ces perles merveilleuses destinées à son collier de fiancée, jadis promesses d'amour , aujourd'hui marques de haine , témoignages de colère et symboles de vengeance. Véra se sentit froid jusque dans la moelle des os.

— Lui ! encore lui ! toujours lui ! ! murmura-t-elle en refermant lecrin. Oh ! comme il sait haïr !

Au fond de son cœur, une voix secrète , amère et railleuse, lui répondait :

— Il hait comme il eût aimé! C'est un autre homme, celui-là , que ton pâle Alexis !

Véra remit lentement lecrin sur sa cheminée, et après être demeurée quelques instants immobile, les mains croisées sur ses genoux , la tête penchée

LBS PERLES NOIRES 339

sur sa poitrine et comme perdue dans une méditation silencieuse et poignante , elle secoua sa tête brune et pâle, et. con;. je pour s'aider à chasser ses pensées tristes, elle relut la lettre affectueuse et tendre de son mari.

— Eh bien ! non ! fit-elle au bout d'un instant, je ne me repens pas ! j'ai bien choisi ; c'est bien lui que je devais aimer, et non pas cette âme sombre et farouche... Il y a vraiment du démon dans cet homme !... La Sibérie ne lui a pas suffi contre nous; il lui faut aussi la ruine!... Ceci m'apprend enfin à le juger... Vouloir nous ruiner, mêler la question d'argent à la question du sang, de la vie et de l'honneur , ceci est moins chevaleresque ! Mais , au fait, il tient parole ! N'avait-il point promis de se venger de toutes les façons , en usant de tous les moyens en son pouvoir? N'avait-il pas juré de nous frapper partout où ses coups pourraient nous atteindre?... Soit ! qu'il nous frappe ! ni Wolsky ni moi nous ne lui demanderons jamais grâce !... et quand il aura épuisé sa haine, quand j'aurai refait, perle à perle, mon colher de fiancée , je mourrai en lui léguant mon souvenir. Et je serai vengée.... car sa haine ne tue pas son amour, et le bourreau sera toujours plus à plaindre que la victime !

Pendant qu'elle parlait ainsi , une larme scintillait dans les yeux de Véra ; mais, en même temps , son front rayonna : il y avait de l'orgueil dans sa douleur, et je ne sais quelle expression fière qui la rendait plus belle encore. Il eût été impossible à qui l'eût vue en ce moment de ne pas reconnaître qu'elle était vraiment digne de la lutte ardente et jalouse qu'elle excitait entre les hommes. Elle reprit l'écrin

sur la cheminée, l'ouvrit de nouveau, et de nouveau aussi regarda la perle avec une attention calme et un air de réflexion étrange : l'homme le plus habile à lire le mystère du cœur dans le livre changeant de la physionomie n'eût rien deviné à travers ce masque impénétrable.

Au bout d'un instant , elle plaça la seconde perle tout près de la première , dans un petit coffret dont la clef ne la quittait jamais.

— Je crois, ajouta-t-elle en se parlant à ellemême , qu'il est au moins inutile de rien dire de ce dernier envoi à mon pauvre Alexis. A quoi bon ajouter une inquiétude à ses chagrins?

Véra oubliait en ce moment que les chagrins d'Alexis eussent été bien plus vifs encore s'il eût pu jamais apprendre que sa femme avait voulu lui cacher quelque chose, — et surtout une chose comme celle-là !

Les ruineuses expériences qu'Alexis venait de faire dans sa terre ne lui en avaient point, on le conçoit de reste, rendu le séjour fort agréable, et il n'avait plus maintenant qu'un désir , c'était de la quitter. Véra, de son côté, sentait bien que c'eût été pour elle une faute gTave , une imprudence véritablement impardonnable que de braver ainsi la colère de Fédor , en restant volontairement à portée de ses coups. Si encore ils n'eussent dû frapper qu'elle! mais n'était-ce point son mari qui devait toujours en être la première victime ? Cette seule réflexion devait suffire à diriger sa conduite. Elle

approuva donc complètement le projet de départ mis en avant par Alexis, et ils allèrent s'établir au sud de Moscou , dans une petite terre qui avait appartenu à la mère de Véra, mais que celle-ci n'avait jamais habitée.

C'était un site sauvage , difficile d'accès , entouré de grands bois ; d'un aspect austère , mélancolique jusqu'à la tristesse. Le château, qui n'était pas trèsconsidérable, remontait à des siècles déjà reculés, et sa construction étrange , bizarre, avait du moins un caractère incontestable de grandeur. On comprenait bien que des gens fatigués de la vie, lassés des hommes, victimes du sort, et se plaignant de l'amère destinée, vinssent se réfugier là comme dans un discret asile où ils pouvaient espérer trouver un jour l'oubli des autres... peut-être aussi l'oubli d'eux-mêmes.

Alexis et Véra y vécurent dans une solitude qui eût sans doute été charmante aux premiers jours d'une union amoureuse, mais qui, au bout de quelques années de mariage , avait peut-être le tort de les livrer trop constamment l'un et l'autre aux énervants loisirs d'un tête-à-tête infiniment prolongé, et dont rien ne venait les distraire. Les journées semblent lentes à qui ne sait comment les employer, et les plus lourdes de nos heures sont encore les heures vides. Le travail les rend plus légères en les remplissant , — un peu comme ces ballons dont la pesanteur devient moins grande que celle de l'atmosphère aussitôt que le gaz les a gonflés.

Plus heureux que d'autres, Alexis et Véra avaient du moins pour eux une distraction charmante : ils élevaient leur fille. Il n'était pas possible de voir une plus mignonne créature que la petite Sophie :

née d'un père et d'une mère qui s'adoraient , elle était jolie comme une enfant de l'amour. On eût dit que la nature avait pris pour la former ce qu'il y avait de meilleur et de plus exquis chez Alexis et chez Véra , de sorte qu'elle offrait à chacun d'eux comme une image encore embellie de lui-même et de l'autre. Intelligence précoce , sensibilité exquise, si délicate qu'elle en était presque maladive, douée comme sa mère de tout ce qui plaît et de tout ce qui séduit, elle faisait leur orgueil aussi bien que leur bonheur, et ils l'admiraient tout autant qu'ils l'aimaient. Un moraliste chagrin — comme sont du reste presque tous les moralistes — a dit je ne sais où que c'était surtout nous-même que nous aimions dans nos enfants. N'ayant pas le bonheur d'être père, je ne prendrai sur moi ni de nier ni d'affirmer la chose. Mais, en tout cas, il me semble que c'est encore là la meilleure manière de s'aimer, et la forme la plus pardonnable de l'égoïsme. La petite Sophie était donc passée à l'état d'idole au château; les gens la gâtaient aussi bien que ses parents euxmêmes. Elle était le souci le plus constant et la pensée la plus chère d'Alexis comme de Véra, ou, pour mieux dire, elle était tout pour eux : ils vpu-r laient recommencer en elle et avec elle la vie qu'eux-mêmes avaient si tristement manquée pour leur propre compte. Ils se projetaient ainsi, en quelque sorte, dans son avenir et s'y réfugiaient. Jusquelà ils ne lui avaient point donné de maîtres; ils s'entendaient l'un l'autre pour lui en servir » chacun d'eux lui enseignant ce qu'il savait, avec un zèle que Ton ne saurait trouver chez ceux don]t on achète Je dévouement.

— Que deviendrions-nous sans elle? se demandaient-ils quelquefois.

Il est vrai que chacun d'eux se faisait cette question-là si bas que jamais Tautre ne pouvait l'entendre.

Deux années venaient de s'écouler depuis qu'ils étaient venus s'établir dans cette résidence nouvelle, et aucun événement de quelque importance n'avait troublé la monotone uniformité de leurs jours.

Un matin, à l'heure du déjeuner, Suzanne, qui n'avait pas quitté sa maîtresse, mais qui s'était élevée de l'infime condition de femme de chambre à la dignité beaucoup plus haute de gouvernante, sous la direction supérieure de ^"^ Wolsky, entra, ou plutôt se précipita dans la salle à manger, pâle, effarée, dans un désordre effrayant, et, du plus loin qu'elle aperçut ses maîtres :

— Mademoiselle n'est plus là ! s'écria-t-elle ; on ne retrouve plus mademoiselle ! . . . mademoiselle est perdue!

En entendant ces paroles terribles, Véra bondit de son fauteuil, sur lequel tout aussitôt elle se laissa retomber comme si elle eût été foudroyée, tandis que Wolsky, saisissant Suzanne par le bras, lui criait d'une voix haletante :

— Ma fille ! . . . où est ma fille? . . .

— Grâce! grâce! monsieur! ce n'est pas ma faute ! répétait avec des sanglots Suzanne effrayée; ce n'est pas ma faute !

— Où est- elle? continuait le pauvre père; parle donc, malheureuse, qu'en as-tu fait?

— Mademoiselle était là-bas au bout de l'étang noir, un endroit qu'elle aime, où elle va souvent...

tous les matins... Elle donnait à manger à ses cygnes. J'étais avec elle. Elle s'est aperçue qu'elle n'avait pas de pain.

« — Suzanne, m'a-t-elle dit, va me chercher du pain à l'office!

(( Je suis venue... et quand je suis retournée

elle n'était plus là! »

— Mon Dieu! vous l'avez laissée seule au bord de l'étang!... elle se sera approchée de l'eau... elle y sera tombée!... Ma fille est noyée, ma fille est morte... par ta faute!... Et tu me retiens ici!

Et sans vouloir rien écouter davantage , sans même entendre Suzanne qui lui criait :

— Mais non, monsieur, ce n'est pas cela : elle n'y est pas, elle n'est pas noyée, elle n'est pas morte!

Alexis s'élança comme un trait, et disparut à travers le parc, dans la direction de l'étang.

Suzanne, enfin débarrassée de lui, courut à Véra, qui était restée à demi inanimée sur son fauteuil, et parvint, non sans peine, à la ramener à elle.

— Ma fille! mais dites-moi donc où est ma fille?

Tels furent ses premiers mots en rouvrant à la lumière ses grands yeux étonnés, pleins de larmes et pleins d'efîroi.

— Hélas! madame, je n'en sais rien! reprit Suzanne en sanglotant de nouveau, mais voici toute la vérité :

Quand je suis revenue avec ce malheureux pain, que mademoiselle m'avait envoyée chercher, du plus loin que j'ai pu voir, je me suis aperçue que mademoiselle n'était plus au bord de T étang, et alors j'ai pensé, comme monsieur, qu'un grand malheur était peut-être arrivé. J'ai couru de toutes mes

forces, et, en arrivant à la place où elle avait été, j'ai regardé partout, bien attentivement. M^'^ Sophie, qui est toujours très- obéissante, était restée sur le gazon, car il n'y avait pas la moindre trace de ses petits pieds sur l'allée de sable qui entoure Tétang. Ceci m'a rassurée un peu. Je me suis dit : ^

« — Mademoiselle n'est pas tombée dans l'eau !

(( Il fallait donc chercher ailleurs.

« C'est à ce moment que j'ai remarqué que le grand cygne noir — madame sait bien, celui qui aime tant mademoiselle — avait quitté l'étang et qu'il était allé du côté du petit bois de bouleaux qui arrive jusqu'à la lisière du parc. J'ai fait comme lui, et dans la haie vive qui sépare. le parc et le bois, j'ai découvert une brèche toute fraîche.

« Le cygne noir était resté là devant cette brèche, dont on ne pouvait pas le faire partir, allongeant son grand cou gonflé, sifflant de colère, et poussant de petits cris rauques, tandis que ses deux ailes lui battaient le long du corps à coups pressés.

« Gela m'a paru si étrange, que je me suis élancée par la brèche, pour voir si je nepouvaisrien découvrir.»

— Eh bien? fit Véra, pâle de terreur et brisée d'émotions.

— Eh bien! madame, j'ai vu un homme courant sous bois, et emportant une forme blanche qui se débattait entre ses bras. Il m'a semblé reconnaître la robe de mademoiselle. J'ai couru de toutes mes forces; mais, malgré son fardeau, l'homme courait plus vite que moi, et j'ai bientôt compris qu'il ne me serait pas possible de le rejoindre... Alors j'ai cru que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de revenir ici, pour tout raconter à madame...

— Et son malheureux père est parti sans rien savoir ! dit M"^ Wolsky enjoignant les mains. Allons l'avertir!

Elle rassembla tout ce qu'elle put trouver de monde au château, et tous ensemble ils coururent vers la brèche indiquée par Suzanne.

Ils arrivèrent bientôt près d'Alexis.

Le malheureux père, avec une hâte fiévreuse et des gestes égarés, qui lui donnaient l'air d'un fou, s'occupait, ainsi que les deux jardiniers, à fouiller la pièce d'eau dans tous les sens.

— Nous ne la retrouvons pas ! elle est perdue ! cria-t-il à sa femme du plus loin qu'il l'aperçut. Tout est fini ! elle doit être morte à présent !

— Non, non, elle n'est pas morte ! mais ce n'est point là qu'il faut la chercher, répondit la pauvre mère, folle de douleur, toute haletante de sa course, et qui, incapable d'aller plus loin, se laissa tomber au bord de l'étang sur un banc de gazon où, bien des fois, elle s'était assise, pendant que la petite Sophie émiettait pour les cygnes le reste de son déjeuner.

Wolsky se hâta de venir près d'elle, et Suzanne, au milieu des gens de la maison, consternés de ce qu'ils entendaient, recommença pour son maître le récit entrecoupé d'interjections douloureuses qu'elle venait de faire à sa maîtresse. Si terribles que pussent être les appréhensions naissant d'un enlèvement accompli dans des circonstances si étrangement sinistres, le sentiment qui domina en cet instant chez Alexis fut cependant un sentiment de joie : sa fille était vivante, sa fille qu'il avait crue morte ! Gela lui suffisait, et maintenant, après avoir tout craint, voilà qu'il espérait tout.

Accompagné de tous les hommes, et d'une partie des femmes de sa maison, il entra dans le bois, bien résolu à le parcourir dans tous les sens; pas un fourré où il ne voulût pénétrer, pas un buisson près duquel il passât sans l'interroger.

Lui et ses gardes ils connaissaient le bois aussi bien que la maison : en moins d'une heuro ils l'eurent parcouru dans tous les sens, battu de long en large, éclairé, en quelque sorte, dans toutes ses profondeurs. Mais leurs recherches, si actives, si minutieuses qu'elles pussent être, n'aboutirent à aucun résultat. A partir de Tétang jusqu'à la lisière du bois, ils découvrirent bien des pas d'hommes, dont l'empreinte était même assez profondément entrée dans la terre, ainsi qu'il arrive quand le fardeau que l'on porte vient s'ajouter au poids naturel du corps. Mais une fois que l'on pénétrait dans le bois, toute trace disparaissait aussitôt; la mousse, élastique et sèche, pareille à ce gazon que l'on appelle le gazon discret, s'était relevée sous les pieds qui l'avaient foulée, et enlevait ainsi jusqu'aux plus légers indices à ceux qui voulaient l'interroger.

L'espérance que Wolsky avait un moment caressée ne tarda point à s'évanouir, et il rentra au château la mort dans l'âme.

Un garde-chasse, plus obstiné que les autres et qui n'avait pas voulu quitter encore la partie, alors que tout le monde l'abandonnait déjà, mais qui, comme ces limiers intrépides, obstinés sur la trace malgré la trompe qui les rappelle, n'abandonnent point avant d'en avoir revu, revint deux heures plus tard, traînant après lui un de ces petits paysans maraudeurs, en Russie comme en France, comme

en Allemagne , comme partout, fléau des grandes propriétés et ennemis intimes des gardes, qui passent la moitié de leur vie à les poursuivre et l'autre à verbaliser contre eux.

— Monsieur ! monsieur ! en voici un, s'écria le fidèle serviteur; il nous dira peut-être la vérité.

Et il jeta, en quelque sorte, aux pieds d'Alexis le jeune drôle qu'il avait amené jusque-là en le tenant par l'oreille. L'enfant tomba sur ses genoux et joignit les mains pour demander grâce.

— Ah ! monsieur, je n'en ai pris qu'un peu, disait-il, et encore c'étaient des branches mortes, pour faire du feu à ma mère qui est malade.

— Il s'agit bien de cela ! fit le garde en le saisissant au collet et en le secouant rudement; c'est un compte que nous réglerons plus tard ! Dis seulement à monsieur ce que tu as vu dans le bois.

— Oui, mon enfant, fit Wolsky d'une voix douce et calme; parle sans crainte; il ne te sera fait aucun mal. Qu'as-tu vu dans mon bois?

— J'ai vu un homme, un monsieur, se promener sur la lisière du côté du parc.

— Quand cela ?

— Ce matin, de bonne heure.

— Et il est resté longtemps ?

— Pas très-longtemps ; mais il est bien allé cinq ou six fois jusqu'au bouquet de sapins, en face de l'étang noir. Il n'y restait guère à chaque fois, et il retournait tout de suite se cacher dans le fourré des bouleaux.

— Et tu ne sais pas quel était cet homme ? • — Je ne sais pas. C'était un monsieur I

— Gomment était-il ?

— Pas beau et pas bon, que je crois î

— Et le reconnaîtrais-tu bien ?

— Oh! oui. Il est grand, pâle, noir, avec toutes sa barbe, une longue barbe...

— Pourquoi n'es-tu pas venu nous avertir?

— Avertir de quoi? Il se promenait; il ne faisait pas de mal.

— On fait toujours du mal quand on se promène dans les bois! répliqua le garde d'un ton sévère.

— Alors il fallait l'arrêter, vous! riposta l'enfant, qui ne semblait point disposé maintenant à se laisser intimider par son ennemi.

Wolsky fit un signe au garde pour l'avertir qu'il ne devait point interrompre l'enfant.

— Et plus tard? fit-il en continuant à l'interroger.

— Plus tard?... je ne sais pas! je suis allé à mes affaires...

— Dis à tes vols , petit misérable ! marmotta le garde entre ses dents.

Un coup d'œil du maître lui imposa silence pour la seconde fois.

— C'est bien! je suis content de toi! fit Alexis, en donnant deux roubles au petit paysan, dont la mine narquoise révélait une intelligence singulièrement rusée. Et continuant :

— Mais, un peu plus tard, lui demanda-t-il, tout en faisant tes affaires, n'as-tu rien vu qui puisse nous intéresser?

— J'ai encore revu le monsieur.

— Ah! il y a longtemps?

— Il peut bien y avoir une heure, peut-être plus, peut-être moins.

— Et, cette fois, était-il seul?

— S'il était seul, du moins il portait quelque chose... qui pouvait bien être quelqu^un..

— Ah! que portait-il donc? ne te fais pas arracher ainsi les paroles l'une après l'autre.

— Il portait un gros paquet blanc... un paquet qui pleurait, qui criait et se débattait.

— Et tu n'as pas reconnu ce paquet?

— Ce pouvait bien être tout de même la jeune demoiselle d'ici!

— Ma fille! ma fille! Et tu n'as pas crié au secours, petit malheureux ! Si tu nous avais aidés à la sauver, je vous faisais riches, ta mère et toi, pour le reste de vos jours!

— J'ai voulu, monsieur, j'ai voulu! s'écria l'enfant avec un accent de vérité auquel il n'était pas possible de se méprendre; j'ai voulu! Mais lui, le^ monsieur, il m'a montré un pistolet, en me disant que si je ne me taisais pas il me casserait la tête... Je lui ai demandé grâce... grâce pour moi... pour la jeune demoiselle!., il m'a appelé chien, et m'a donné un coup de pied... puis il est revenu vers moi, et il m'a remis une commission pour madame.

Tout en parlant, l'enfant entr'ouvrit son vêtement, et présenta à Wolsky une petite boîte, soigneusement enveloppée, et portant en grosses lettres le nom et l'adresse de sa femme.

Alexis déchira les envelopees avec une sorte de rage, et ouvrit la boîte si précipitamment qu'il faillit la briser. Le troisième envoi était pareil aux deux premiers : la boîte renfermait un écrin, et l'écrin contenait une perle. Il n'y avait plus maintenant moyen de garder un doute : le comte Permoff s'avouait, ou plutôt se déclarait lui-même l'auteur de

ce nouvel attentat ; il se désignait audacieusement aux revanches d'Alexis, si Alexis osait jamais essayer de se mesurer à lui ; il continuait donc, avec une audace sans égale, ses détestables machinations; rien ne le calmait, rien ne l'apaisait, et le mal déjà fait lui donnait une soif nouvelle et plus ardente encore du mal qui lui restait à faire.

— Ah ! c'est infâme ! fit Wolsky en serrant son front dans ses deux mains; s'attaquer à moi, même par des moyens indignes, jusqu'à un certain point cela se comprenait... car, enfin, je suis un homme, et il pouvait me traiter en ennemi... Mais une enfant... une pauvre petite créature qui n'a pas dix ans, incapable de se défendre, innocente de tout, qui jamais, depuis qu'elle est au monde, n'a fait de mal ni à lui ni à personne, voilà un crime que ni le ciel ni la terre ne lui pardonneront! Je vois bien maintenant qu'entre nous c'est une guerre à mort. Mais je ne puis le frapper qu'à la tête, et lui peut percer trois cœurs !

Alexis reprit le chemin du château, et ses gens marchant tous à sa suite ; ils traversèrent le parc avec la lenteur et la tristesse d'un cortège funèbre.

Pleine d'angoisses, immobile sur le perron comme si la baguette d'un enchanteur l'eût tout à coup changée en statue, Véra regardait son mari venir à elle, sans oser faire un pas au-devant de lui. Rien qu'à la façon dont il marchait, dont il portait la tête, elle comprit que les nouvelles étaient mauvaises. Il montait déjà les premières marches; leurs regards se. rencontrèrent; il ne dit rien, et elle n'osa pas l'interroger. Ils entrèrent tous deux dans la maison ;

Véra prit le chemin de sa chambre, et Wolsky la suivit.

Quand ils furent seuls tous deux, Alexis tira l'écrin de sa poche, et, le présentant à sa femme :

— Voici, lui dit-il, ce que l'on m'a remis pour toi. Véra ne prononça point une parole ; mais elle

devint plus froide et plus pâle que le marbre de la cheminée contre laquelle sa main venait de chercher un appui.

— Ah! il est implacable! murmura-t-elle au bout d'un instant.

— Oui ! implacable comme la haine !

— Gomme l'amour! répliqua Véra, mais d'une voix si basse que son mari ne put pas l'entendre.

Les tristes époux tinrent conseil pour savoir ce qu'il y avait de mieux à faire dans des conjonctures aussi graves. Tous deux convenaient bien qu'il fallait à tout prix reprendre l'enfant à ces mains odieuses qui venaient de prouver une fois de plus jusqu'où pouvait aller leur scélératesse : mais ils ne s'entendaient pas aussi bien sur le choix des moyens.

— Pour moi, je n'en vois qu'un, disait Alexis, c'est de le dénoncer à la justice ! La justice doit son appui aux bons citoyens, c'est son devoir de poursuivre les crimes. . . et en est-il de plus grands que celui-là?

— Non, sans doute! répondait la femme; mais la justice à son tour est obligée de se servir de la police, et il me répugne de faire intervenir la police entre lui et nous ; elle est maladroite, et cherche souvent sans trouver : elle ne fera que Firriter davantage encore.

— Ehî pourra-t-il jamais nous faire plus de mal qu'il ne nous en a fait?

— Il ne faut pas le dénoncer ! reprit Véra avec une obstination que rien ne semblait devoir vaincre.

— Oh ! les femmes sont étranges ! murmura Wolsky. En voici une qui adore sa fille... oui, elle l'adore, c'est une bonne mère, une très-bonne mère, en vérité... eh bien, on lui prend son enfant, son unique enfant, et il lui semble qu'elle a des ménagements à garder envers celui qui l'a ravie !... N'estce point vraiment incompréhensible?

Véra, douée d'une fmesse toute féminine, comprit tout ce que son mari ne lui disait pas, et, d'ellemême, elle répondit à l'observation qu'elle n'avait pu que pressentir.

— Plus que personne, lui dit-elle, nous connaissons... nous devons connaître, hélas! l'habileté de Permoff et la profondeur de ses calculs ; il sait unir la prudence à l'audace : il ne nous l'a que trop prouvé ! ses entreprises, en apparence les plus téméraires, n'en sont pas moins mûries dans le recueillement et la réflexion. Il faut tout craindre de l'homme qui a pu te faire enlever et déporter en Sibérie, malgré ta parfaite innocence. S'il a osé venir jusqu'ici, s'il a pu nous enlever notre enfant presque dans nos bras, c'est qu'il avait pris assez habilement ses mesures pour être certain du succès. . . comme la première fois — comme la seconde ! — ajouta-telle tout bas ; il peut braver nos efforts et déjouer tout ce que nous tenterons, nous et les nôtres, pour le combattre.

— Ainsi, tu veux le laisser maître de ton enfant ? On t'a pris ta fille , et tu ne fais rien pour la délivrer ?... Et tu croyais l'aimer peut-être !

— Eh ! je Taime autant que toi , et cent fois plus que la vie î Pour la retrouver, je sacrifierais jusqu'au dernier rouble de notre fortune, et jusqu'à la dernière goutte de mon sang... Mais, vois- tu, nous sommes assez intelligents et assez actifs l'un et l'autre pour faire nos affaires nous-mêmes et sans avoir besoin que l'on nous y aide. Nous chercherons, toi et moi, et toi et moi nous retrouverons... mais sans réclamer une assistance souvent compromettante et toujours fâcheuse.

— Tu ménages beaucoup un ennemi !

— Tu te trompes, ce n'est pas lui que je ménage, c'est notre fille , si malheureusement tombée dans ses mains.

— Gomment ! notre fille ?

— Eh ! sans doute ! qui te dit que cet homme si violent, si prompt à s'exaspérer, si persistant dans ses rancunes , au moment où il se sentirait poursuivi , où il verrait échapper sa vengeance , et où il aurait à redouter la nôtre, ne se sentirait pas tout à coup capable du dernier forfait? Et qui te dit, alors, qu'il reculerait devant rien. .. même devant la mort de notre pauvre Sophie ?

— Non ! non î fit Wolsky en hochant la tête, non, il n'irait pas jusque-là.

— Il irait plus loin encore ! fit Véra avec force. Une fois engagée entre époux, une querelle peut

durer longtemps : chacun croit avoir raison , de la meilleure foi du monde , et s'enracine d'autant plus dans sa conviction qu'il peut moins la faire partager à l'autre. Alexis avait une suffisante expérience de la vie conjugale pour en savoir quelque chose , et comme, en sa qualité d'homme, il se croyait le plus

raisonnable des deux , il se dit que c'était à lui de céder... ou du moins d'en avoir l'air.

— Peut-être es-tu dans le vrai, répondit-il ; peutêtre le parti que tu proposes est-il, en effet, le plus sage, je vais donc en essayer.

Il n'y avait pas un instant à perdre. Aussi, moins d'une heure après cet entretien, les deux gardeschasses, les domestiques les plus intelligents de la maison , et quelques voisins, avec lesquels on était en relations d'amitié, se répandirent dans toutes les directions , interrogeant les paysans , visitant les auberges , et faisant jaser les postillons à tous les relais.

Alexis , qui s'était mis en route lui-même , fut un peu plus heureux que ses émissaires : il sut qu'une voiture , attelée d'un seul cheval , avait été remisée dans un fourré de son bois. Il était allé à la place indiquée ; il avait vu la trace des roues, l'empreinte des sabots impatients, et, tout à l'entour, les petits arbustes brisés, les branches ployées et froissées, et partout comme un grand abattis de feuillage. C'était là un premier indice, qui semblait mettre le malheureux père sur une piste ; cette piste , Alexis la suivit, et il découvrit que, deux heures plus tard, on avait vu cette même voiture, attelée du même cheval, fuyant dans la direction du sud ; le ravisseur avait voulu se dérober également aux poursuites de la justice et à celles de la famille. Pourrait-on main* tenant l'atteindre?

Ces nouvelles, racontées à Véra, l'accablèrent.

Elle avait jusque-là gardé je ne sais quelle vaine et folle espérance ; elle s'était imaginé que la petite Sophie, cette douce et charmante image d'elle, toucherait le cœur de Permoffpar sa gentillese, son innocence et sa grâce; elle ne pouvait croire qu'il voulût jamais assouvir sa haine, si grande qu'elle fût, sur cet âge qui remue la pitié et désarme la colère jusque dans les natures les plus farouches et les âmes les plus dures. Elle se disait qu'il avait peutêtre l'intention de la lui cacher pendant quelques jours , mais qu'il se contenterait du supplice déjà si grand de son inquiétude , et qu'il ne le pousserait pas plus loin.

Et maintenant, en apprenant que Fédor venait de quitter le pays avec sa fille, elle était bien forcée de s'avouer qu'il avait des projets autrement terribles, qu'il lui ferait tout le mal qu'il était en son pouvoir de lui faire, et qu'il ne laisserait point en repos une fibre de son cœur sans l'avoir torturée. Elle fut bien obhgée de convenir que son mari avait "vu plus juste qu'elle , qu'il avait eu un sentiment plus vrai des choses , et que , dans un empire aussi vaste que la Russie , un simple particulier , réduit à ses seules ressources, ne retrouverait jamais un homme comme le comte Permoff, s'il était véritablement résolu à se cacher. Il fallut donc bien imposer silence à ses derniers scrupules, et vaincre toutes ses répugnances, pour remettre entre les mains des agents les plus actifs et les plus puissants des intérêts que l'on n'était pas soi-même capable de défendre.

La cause d'Alexis, qui était en ce moment celle de

la famille et de la justice^ fut embrassée avec un zèle ardent ; mais ce zèle n'obtint pas le succès qu'il méritait. Les efforts les plus obstinés, les plus dévoués etles plus courageux demeurèrentsans résultat. Les jours, les semaines , les mois se passèrent sans que l'on entendît parler ni de l'enfant ni de son ravisseur. Après avoir tout tenté , on ne tenta plus rien. Le chagrin vint s'asseoir entre les deux époux au foyer de la maison, qui leur semblait vide. Pas de distractions possibles, pas de consolations permises à cette douleur dont tout leur rappelait incessamment la cause, et que mille détails avivaient encore en eux.

Tantôt c'était quelque jouet d'enfant qui se trouvait sur un meuble ; c'était le petit fauteuil de Sophie au salon ; c'était sa grande chaise dans la salle à manger; c'était la porte de sa chambre, devant laquelle on passait vingt fois par jour; c'était cette tristesse de la maison, remphe, quelques jours auparavant, de rires sonores , de joyeuses chansons, de jeux bruyants, et maintenant silencieuse.

En vain voulaient-ils éviter de parler d'elle, parce que chacun craignait d'affliger l'autre; leur pensée en était tellement pleine que la moindre allusion, si détournée qu'elle fût, le moindre mot, si indifférent qu'il parût être , évoquait tout de suite en eux le cher et doux fantôme. Quand une fois son nom était tombé de leurs lèvres , quand la pensée avait débordé de leurs âmes , comme la Hqueur qui sort du vase trop plein, ils n'étaient plus capables de retenir ni les mots ni les larmes , et alors la journée entière se passait en entretiens douloureux , où il n'y avait plus de place que pour son souvenir. De

tous les chagrins imposés à la triste humanité , pendant son rapide passage dans la vallée des larmes , le moins accessible aux adoucissements et à l'oubli, c'est bien celui qui nous vient de la perte de nos enfants, et ce mot de l'Écriture , appliqué à une mère dont la mémoire restera parmi les plus gracieuses figures du monde entier, est vrai aujourd'hui comine il y a trois mille ans : « Elle ne voulut pas être consolée parce que son enfant n'était plus ! » Cette parole-là , éternellement jeune dans sa poignante simplicité, on pourra la répéter toujours de tous les cœurs qui saignent quand on leur arrache un de ces petits êtres adorés qui sont pour nous l'âme de l'âme, et la vie de la vie. Les autres pertes sont peu à peu comblées parce besoin d'apaisement et de bonheur qui est en nous, et par l'effort de la nature bienfaisante et généreuse, qui ne veut pas /de larmes éternelles dans nos yeux inconsolable^. Mais il n'en est plus ainsi quand ce sont les enfants qui s'en vont : tout alors conspire contre nous, et, à chaque instant, nous rappelle que nous survivons à ceux qui devaient nous survivre , et que nous avons mené le deuil de ceux-là mêmes qui étaient chargés de conduire le nôtre.

A toutes ces causes si légitimes d'affliction, il s'en joignait une nouvelle dans la circonstance présente : c'était l'incertitude même où se trouvaient ces malheureux parents, passant successivement de l'espérance au désespoir, et rajeunissant à chaque instant leur douleur par la pensée qu'elle pouvait cesser tout à coup... et qu'elle ne cessait pas... S'ils avaient su leur fille morte , ils se seraient , en quelque sorte , accoutumés à leur tristesse ; ils eussent

vécu avec elle dans une familiarité qui lui eût enlevé peu à peu son amertume ; vivante , elle tenait pour ainsi dire leur chagrin en haleine , en les laissant dans une incertitude qui ne lui permettait point de s'apaiser.

Alexis et Véra se voyaient donc livrés à une des tortures morales les plus ingénieusement raffinées qui se puissent imaginer. L'ennemi avait frappé avec une cruauté habile, comme s'il eût fait une étude de la souffrance et un art du supplice. Et les deux victimes n'avaient plus^ comme dans les premiers temps de leur mariage, la possibilité d'un de ces voyages à l'aide desquels on essaye de changer d'âme en changeant de cieux. Maintenant, sans leur enfant, le monde pour eux était vide. Puis aussi, ils avaient le pressentiment que, s'il leur était jamais donné de la retrouver, ils la retrouveraient, en effet, au lieu même où ils l'avaient perdue.

Ce calcul fut justifié par Tévénement.

Une nuit, alors que déjà personne n'espérait plus, excepté peut-être le cœur de la mère, la cloche de la grille extérieure mit tout le monde en émoi dans le château. Véra se réveilla en sursaut et cria ;

— C'est ma fille !

Presque au même instant Suzanne, naturellement en défaveur depuis l'enlèvement de sa jeune maîtresse, mais qui, lors de sa recherche, avait témoigné un infatigable zèle, entra ou plutôt se précipita dans la chambre, et déposa sur le lit de sa maîtresse la petite Sophie, si bien enveloppée dans sa pelisse de voyage que c'était à peine s'il était possible de distinguer quelque trait de son visage. S'écria-t-elle.

360 LES B'ERLfîS NOIRES

— Madame, madame, la voilà!

Au même instant, deux petits bras, s'agitant sous la pelisse, parvinrent enfin à sortir de ses plis et se nouèrent au cou de Véra, tandis qu'une voix douce comme une caresse murmurait à son oreille :

— Mais embrasse-moi donc, petite mère ! il y a si longtemps!...

Véra ne pouvait pas parler, mais elle étreignait l'enfant avec une force passionnée contre sa poitrine, soulevée par des sanglots contenus à peine, et elle la couvrait de baisers et de larmes.

— Mon Dieu ! tes cheveux, tes beaux cheveux, qu'en as-tu fait? dit- elle tout à coup en passant sa main sur la tête dépouillée de sa fille.

— Mes cheveux? le monsieur les a coupés! répondit l'enfant avec une simplicité parfaite.

— Le monstre ! murmura la mère indignée de cet outrage à la beauté de son enfant, tout autant peutêtre que du crime qui l'avait si longtemps privée de sa présence.

En un tour de main, elle l'eut débarrassée de sa pelisse d'étoffe rude et grossière.

— Et ces habits ! comme te voilà mise î Qui t'a revêtu de ces affreux haillons?... Mais, Dieu me pardonne ! ce sont des habits de petit garçon. . . et comme je n'en voudrais pas voir au fils du dernier de nos paysans !

— C'est toujours le monsieur; tu sais, celui qui m'a emmenée d'ici. Il a pris mes autres habits, un matin que j'étais couchée... tiens! le lendemain du jour où nous avons quitté le château... et il m'a fait prendre ceux-ci.

Tout en l'écoutant parler, tout en la regardant et

en l'embrassant, Véra lui enlevait Tune après l'autre toutes les parties de ce costume qui n'était pas fait pour elle ; elle baisait ses petites mains, glacéeâ par le froid de la nuit, elle la réchauffait contre sa poitrine... On eût dit qu'elle voulait la cacher tout entière dans son sein.

Suzanne était allée frapper à la porte de Wolsky. Il arriva bientôt, et ses transports ne furent pas moins grands que ceux de Véra.

Quand cette première joie, débordante et, si j'ose ainsi parler, capiteuse comme une ivresse, se fut un peu calmée, ils commencèrent à interroger leur enfant, l'interrompant l'un et Tautre, sans y prendre garde, et, à force de questions, la mettant dans l'impossibilité de leur répondre.

Aussi, ce ne fut point sans s'y reprendre à plusieurs fois, sans s'être bien souvent arrêtée, qu'avec mille redites et au milieu de toutes sortes d'interjections passionnées, la petite Sophie leur fit à peu près le récit suivant :

— Un matin, il me semble qu'il y a de cela bien longtemps, je me trouvais au bord de l'étang noir, où je donnais à déjeuner à mes cygnes. Je n'avais pas assez de pain pour eux; Suzanne alla m'en chercher et me laissa seule

— La malheureuse !

— Maman, c'est moi qui lui avais dit !

— Laisse-la parler ! fit le père.

— Un homme s'approcha de moi, reprit l'enfant; il me demanda à qui était ce château, comment je m'appelais, et ce que je faisais là toute seule.

(( Il me parlait très-doucement, et je n'avais pas du tout peur de lui. Cependant, il regardait du côté

de la maison, d'un air singulier, et comme s'il eût eu peur qu'on ne l'aperçût. Tout d'un coup, quand il fut bien sûr que nous étions seuls, il s'est jeté sur moi, mais si vite, si vite ! — tu te rappelles, papa, l'an passé, ce loup qui s'élança d'un bois sur ton chien, le pauvre Lapp, et qui l'emporta? — eh bien, encore plus vite que cela ! Je n'ai eu le temps ni de faire un mouvement ni de t'appeler. En deux sauts il fut de l'autre côté de la haie d'épines, sous les- bouleaux..

« Moi, cette fois, voyant qu'il ne voulait pas me lâcher, je me débattis bien fort pour essayer de me dégager; mais plus je me débattais, plus il me serrait ! et il me regardait avec des yeux si méchants que, malgré moi, j'en avais bien peur.

« — Tais-toi! me dit -il tout à coup d'une voix rude.

« Et comme, au lieu de me taire, je criais plus fort encore, espérant qu'il allait finir par me laisser aller, il m'entraîna plus avant du côté des bouleaux-

(( Cette fois, je criai tant que je pus.

« Mais lui prenant son air le plus méchant, appuya sur mon front quelque chose de dur et de froid en me disant :

« — Petite malheureuse, tais-toi ou tu es morte!

« — Qu'est-ce que c'est ? dis-je en portant la main à ma tête. Je vis alors que le monsieur avait approché de moi le bout d'un petit pistolet, comme ceu c de papa, mais encore plus petit. »

Une sueUr froide mouilla la racine des cheveux de Véra, et l'on entendit Wolsky murmurer en fermant ses deux poings :

— Et je n'aurai pas la vie de cet homme !

« — A ce moment, continua Sophie, sans remarquer la profonde émotion que son récit faisait naître chez ses parents , il retira son pistolet de mon front, et il me dit :

« — Tu parles et tu regardes comme ta mère !

« Il avait toujours l'air furieux; cependant il m'a embrassée deux fois. Il roulait des yeux féroces, comme le pope Michel, quand il prêche après dîner, et, une minute plus tard, c'était comme s'il avait envie de pleurer.

a En entrant dans le bois, il m'avait posée à terre, en tenant toujours sa main appuyée sur mon épaule.

a — Marchons ! fit-il en me poussant devant lui.

c( Moi, je ne voulais pas le suivre; mais je tirais en arrière, pour aller du côté de chez nous. Alors il m'enleva de nouveau, et me cacha tout entière sous un large manteau, qu'il avait laissé dans les buissons, et quïl venait de reprendre. Il me tenait tellement serrée contre lui, que je ne pouvais ni faire un mouvement ni pousser un cri. Un de ses bras serrait mes deux jambes; l'autre était passé autour de mon cou, et il courait toujours Il court trèsbien I

« Nous eûmes bientôt fait de traverser le bois. Nous en sortîmes par la brèche qui est auprès de la petite mare, où il y a toujours des écureuils. Nous entrâmes alors dans le fourré où tu as fait planter des sapinettes et des bouleaux nains, tu sais , père , pas très-loin de la Maison-Rouge ! Il s'y trouvait une voiture attelée d'un seul cheval. Le cheval n'était pas grand, mais il était assez gros et très- fort, et, à peine détaché, il se mit à bondir, et, avec sa

tête baissée et sa poitrine, il s'ouvrit un chemin à travers les broussailles et les petits arbres : on eût dit qu'il n'avait fait que cela toute la vie. Les branches criaient et rompaient en le fouettant ; les petits buissons s'accrochaient dans les roues : rien ne l'arrêtait. Son maître n'avait pas même la peine de le conduire, il se contentait de lui indiquer la direction qu'il devait suivre; il allait tout seul, et il allait toujours. Quand il fut arrivé sur la grand'route, le monsieur lui fit signe de la main, et aussitôt il s'arrêta. Lui, alors, me fit monter, et me plaça sur un siège si bas, que s'il était passé quelqu'un sur la route on n'aurait pas pu me voir. Il prit les rênes, et parla à son cheval dans une langue que je ne compris point.

« Nous partîmes.

« Le petit cheval courait, courait si vite, que, de chaque côté du chemin, les arbres passaient, comme s'ils avaient couru aussi. Je me soulevai un peu pour voir; mais sa main pesa sur moi, et il me contraignit à me rasseoir en me disant :

« — Je ne veux pas !

« Je vis ses grands yeux sombres fixés sur les miens, et j'eus peur.

« Nous courions toujours. Je me mis à pleurer.

« — Pourquoi pleures- tu? me demanda- t-il d'une voix moins dure; est-ce que je te fais du mal?

« — Oui! répondis-je, vous me faites du mal, en m'emmenant loin de papa et de maman. Je veux retourner chez nous !

« — C'est chez toi que tu vas ! fit-il avec un méchant rire.

c( Tout en parlant, il retournait souvent la tête pour voir si nous n'étions point poursuivis.

« Lorsqu'il se fut assuré que nous étions seuls sur la route déserte, il me fit asseoir à côté de lui, en me disant :

« — Maintenant, sois bien sage, reste tranquille, et ne parle pas; autrement tu t'en repentirais.

« Je voulus le regarder : il avait toujours son air méchant; je sentis que je tremblais : je baissai la tête.

« Je m'aperçus que nous laissions sur notre gauche la petite église de Saint-Basile, à deux lieues d'ici. Quand on vient chez nous, elle est à droite : nous nous en alUons donc : c'était bien sûr.

« Je me mis à pleurer tout bas.

« — Je ne veux pas que tu pleures ! me dit-il brusquement. Pourquoi pleures-tu?

c( — Je pleure parce que je ne verrai plus maman!

« — Ah! fît-il, et cette fois sa voix était changée, tu as raison, cela fait pleurer de ne plus voir ta mère; pleure donc si tu veux mais que je t'entende point î

« Tout en parlant, il donna au petit cheval Un si fort coup de fouet que celui-ci bondit par-dessus un tas de pierre, et faillit briser la voiture.

« — Tant mieux ! pensais-je, nous serons alors obhgés de retourner chez nous !

« Mais, au lieu de revenir, nous quittâmes tout à coup la chaussée impériale, pour nous enfoncer dans un chemin de traverse, où je n'étais jamais allée, et qui me parut bien mauvais. Là, comme s'il se fût cru certain de ne plus être poursuivi, le monsieur ralentit le pas, et, tirant des provisions d'un panier placé sous le banc de la voiture, il voulut me faire déjeuner.

a — Merci, lui dis-je, je n'ai pas faim je ne puis

pas manger quand maman n'est pas là

c( — On croit ça d'abord! fit-il brusquement

et puis, au bout de quelque temps, on mange tout de même ! Tu le verras bientôt. Mais c'est égal , tu as bien dit cela. Répète donc encore !

« — Je ne puis pas manger quand maman n'est pas là ! répétai-je sans trop savoir pourquoi.

« Il m'embrassa, but un coup de vin, mais ne mangea pas plus que moi. Nous continuâmes notre route. Une grande heure s'écoula sans que nous eussions dit un seul mot.

« Sur la route, il ne passait personne; on eût dit que nous voyagions dans un désert.

t( Comment t'appelles-tu ? me demanda-t-il tout à coup.

c( — Sophie Wolsky.

« — Non, répliqua-t-il brusquement, tu t'appelles Véra Labanine !

« — Ce n'est pas moi, Véra; c'est maman!

« — Je ne veux pas que tu sois Sophie Wolsky, je te dis que tu es Véra !

« Je ne répondis rien, et nous continuâmes notre voyage, moi bien triste toujours.

c( Le soir, nous arrivâmes dans une maison qui doit être bien loin d'ici, car nous n'avions guère cessé- de courir, et nous n'avions pas fatigué moins de cinq chevaux. Ces chevaux nous attendaient sur la route, tenus par des hommes qui ne parlaient pas, et auxquels le monsieur ne parlait pas davantage. Ils dételaient, réattelaient, emmenaient avec eux le vieux cheval, nous laissaient le nouveau et s'en allaient.

« La maison où nous nous arrêtâmes était habitée par des gens qui nous attendaient aussi. On avait laissé ouverte la porte de la cour, dans laquelle nous entrâmes au galop. A peine y fûmes-nous arrivés, que cinq ou six personnes s'empressèrent autour de nous, avant même que nous fussions descendus. Le maître sauta à terre, vite m'enleva dans ses bras, et me remit à une grande femme sèche, qui avait de longues mains, un long nez, de longues dents, et qui, tout de suite, me fit peur, quoiqu'elle me parlât trèsdoucement... et plus elle me parlait doucement, plus elle me faisait peur ! Elle me prit desbras du monsieur, et sans même me laisser toucher terre, elle me porta dans la maison, puis dans une chambre du premier étage, où il y avait un bon feu. Quand nous y fûmes entrées toutes deux, ellefermalaportesur nous,etme regarda avec une profonde attention.

« — Ah! madame, lui.dis-je en essayant de prendre une de ses mains dans les miennes, est-ce que l'on ne va pas me ramener chez nous?

« Elle secoua la tête et ne répondit rien.

« Mes larmes, que j'avais eu tant de peine à retenir, recommencèrent à couler.

(( — Vous ne serez pas malheureuse ! me dit-elle en essayant de m'embrasser; on vous donnera tout ce que vous désirerez et on vous aimera bien !

« — Je ne désire rien que de m'en aller, répondis-je; il n'y a que papa et maman qui sachent m'aimer, et, si je ne suis pas avec eux, quoi qu'on fasse, je serai malheureuse.

« — Pauvre petite! fit-elle en me regardant.

« — Mais au moins continuai-je en ]oicrn/\r\t les

mains, ne pouvez-vous pas me dire chez qui je suis*?

« Elle ne répondit rien.

« — Eh bien, m'écriai-je en frappant du pied, puisqu'il en est ainsi, je m'en vais!

c( Je marchai en effet vers la porte et j'essayai d'ouvrir.

« La vieille femme restait assise et me laissait faire. Je m'aperçus alors qu'elle avait fermé la porte à clef. Je collai mon oreille contre la porte pour tâcher d'entendre ce qui se passait dans la maison; aucun bruit n'arrivait jusqu'à moi.

« — Allons! ma chère demoiselle, soyez donc raisonnable, et puisqu'il faut obéir, — vous voyez bien qu'il le faut ! — obéissez de bonne grâce ! me dit-elle enfin.

(( Hélas ! je ne comprenais que trop combien elle avait raison, et je revins près d'elle, pleurant toujours. Elle essuya mes larmes, m'embrassa, et me fit asseoir sur ses genoux en me disant toutes lès paroles qu'elle croyait le plus capables de me consoler, mais qui ne me consolaient pas.

ce — Notre maître est bon, me dit- elle....

« — Mon maître! m'écriai-je; mais pour qui me prenez-vous donc, madame? Je suis la fille d'un seigneur, et je n'aurai jamais de maître!

« — Ne disputons pas sur les mots! répliqua-telle; je veux dire seulement la personne dont vous dépendez... Eh bien, cette personne n'est nullement méchante... elle ne vous veut pas de mal... au contraire ! seulement elle entend qu'on lui obéisse en toute chose, et sans jamais essayer de lui résister... ce qui serait d'ailleurs inutile, car elle est la plus forte, et, comme vous le verrez un jour, tous

ceux qui connaissent monsieur le comte n'ont plus qu'un seul souci, c'est de faire sa volonté.

« — Mais, répliquai-je, pourquoi donc m'a-t-il enlevée, et que peut-il attendre de moi?

a — Vous le saurez plus tard ; mais ce ne sera pas de moi que vous l'apprendrez.

« Tout en parlant, en un tour de main, et bien plus souplement que Suzanne elle-même ne l'aurait pu faire, elle m'avait déshabillée des pieds à la tète, avant même que j'eusse eu le temps de m'en apercevoir.

« Elle ouvrit alors un paquet posé sur le lit, et que je n'avais pas vu tout d'abord ; elle en retira le costume complet d'un petit paysan qui aurait été de mon âge et de ma taille, et, avec la même aisance qu'elle avait mise à me déshabiller, elle me rhabilla tout aussitôt. Je ne pus m'em pêcher dé jeter un coup d'œil du côté de la glace, et moi-même je ne me reconnus point, tant ces nouveaux habits me changeaient. La grande femme alors m'éloigna un peu d'elle, pour mieux me voir, parut contente de son œuvre, et se parla à elle-même d'un air satisfait.

« A ce moment, elle me prit la main, me rapprocha d'elle, et, brusquement, m'enleva mon peigne. Mes cheveux dénoués tombèrent et me couvrirent toute. Elle les caressa doucement, je crois même qu'elle les baisa. Je me retournai vers elle, et je vis qu'elle tenait à la main une paire de grands ciseaux, tout ouverts, comme si elle se fut préparée à les couper. Je me souvins alors combien tous deux, papa et toi, vous aimiez mes cheveux, que vous aviez baisés si souvent, et, à cause de »'oas,

L£â P£BL£S MOtRES. 24

cela me faisait de la peine que l'on voulût me les couper; aussi, joignant mes mains, je lui dis :

« — Oh ! non, madame, je vous en prie, ne les coupez pas

« — C'est vrai qu'ils sont bien beaux ! dit-elle alors; et, comme si elle eût eu quelque pitié de mon chagrin, elle replaça les ciseaux sur la cheminée en me disant :

« — Vous savez bien que je ne veux pas vous faire de mal.

« — Vous, non; c'est ce méchant homme !

« — Ni lui non plus.

« Au même moment, on frappa deux coups à la porte; la femme ouvrit, et le monsieur entra.

« — Eh bien? fit-il en me regardant, tout n'est donc pas encore fini ?

(( — Bientôt! elle est déjà habillée, et elle fait un délicieux petit paysan ! Mais pardonnez-moi , monsieur le comte , elle a de si beaux cheveux , — voyez plutôt 1 — et elle les soulevait et les lissait entre ses doigts, — que je n'ai pas eu le courage de les couper !

« — Ceux de sa mère étaient encore plus beaux I fit, sans même regarder les miens, celui qu'elle avait appelé monsieur le comte, et il ajouta :

« — Coupez toujours!

(( Ce fut l'affaire de quelques coups de ciseauK : tout tomba par grosses mèches; le comte tenait d'un côté, la femme coupait de l'autre ; il ramassa tout, en fit un gros paquet et les mit sous une large enveloppe.

« — C'est bien! fit-il alors. Cette fois, il me re-

garda. Maintenant, ajouta-t-il, tu t'appelle Pierre. Viens souper, Pierre !

a II me prit par la main, et nous descendîmes au rez-de-chaussée. On nous fit entrer dans une salle basse où il y avait une table bien servie. J'avais si faim, si faim, que je mangeai malgré moi. Gela parut lui faire plaisir, car il me dit gaiement :

« — Ah ! ah ! l'appétit te revient donc, mon garçon ? Tant mieux ! tant mieux ! tu finiras par t'habituer à moi, et par aimer la vie que nous n\ènerons ensemble, mon petit Pierre.

« — Je ne m'appelle pas Pierre, et je ne veux vivre qu'avec maman î

« — Je comprends cela ! fit-il en frappant sur son verre avec son couteau, mais on ne fait pas toujours ce que l'on veut, mon petit homme.

« La femme qui m'avait déshabillée un instant auparavant entra.

« — Pierre est fatigué, dit le comte, voyez comme il est pâle ; il faut le coucher.

(( — C'est maman qui me couche ! fis-je en m'attachant à ma chaise.

« — Tu, m'ennuies , à la fin , avec ta mère ! fit-il en se levant de table ; et de sa voix la plus impérieuse, il ajouta :

<i — Voyons ! couchez- la vite î

« La femme m'emmena dans la chambre où Ton m'avait déjà conduite en arrivant, et elle nie mit au lit. i

(( Ce fut là le moment le plus triste de la journée. Personne ne vint m'embrasser et me dire bonsoir I j'étais comme perdue, toute seule et toute petite, dans le grand lit. Quoique bien fatiguée , je restai

longtemps sans pouvoir m'endormir, et bien souvent je me réveillai pour avoir peur.

c( Le lendemain matin, la même femme revint dans ma chambre et m'ordonna de me lever.

(( Je lui demandai mes habits : elle me montra le costume de paysan qu'elle m'avait forcée de prendre la veille. Je compris alors que je n'en aurais pas d'autre , et je me levai. Elle me laissa m'habiller toute seule, ce que je fis lentement et maladroitement.

« Lorsque je fus prête , elle me conduisit dans un grand jardin entouré de murailles si hautes qu'on aurait pu se croire en prison. Il y avait là de belles fleurs et beaucoup d'oiseaux qui chantaient.

« — Vous pouvez jouer là dedans, me dit- elle; tout ce qui est ici est à vous !

« Elle alla s'asseoir sur un banc , au bout du jardin, tira son ouvrage et se mit à travailler, sans plus prendre garde à moi que si je n'eusse pas été là.

« Je me laissai tomber sur le gazon , pour réfléchir à tout ce qui m'arrivait, me demandant où j'étais , qui m'avait enlevée , pourquoi , et ce que l'on voulait faire de moi. A. toutes ces questions-là, je ne savais que répondre , et personne n'eût voulu y répondre pour moi. Tous ceux qui m'entouraient appartenaient à celui que l'on appelait M. le comte, et ils n'étaient pas gens à trahir pour une enfant inconnue un maître riche et puissant. Je les voyais fort peu, d'ailleurs, et je n'avais affaire qu'à la femme qui m'avait prise tout d'abord : c'était à elle qu'il me confiait , et à elle seule. Quant à lui, je ne l'apercevais qu'une fois par jour, à l'heure du dîner. Il n'était jamais deux jours de suite de la même hu-

meur , tantôt il paraissait gai, tantôt triste ; triste plus souvent, cependant. Tantôt il me parlait doucement et il essayait de me faire rire; tantôt , au contraire, il avait son airfarouche et ennuyé, et il ne me disait rien. Il y avait des soirs où j'essayais de ne pas manger, pour lui faire peur; mais le repas suivant, j'avais encore plus faim. Une fois ou deux je ne voulus toucher qu'à mon pain ; il bourra mes poches de fruits et de gâteaux, en me disant que je les mangerais bien quand je serais seule... et je suis bien forcée de convenir qu'il avait raison. Gela fait tant de mal d'avoir faim ! Com.bien de temps passâmes-nous dans cette maison ? Je ne le sais pas , car on ne me conduisait pas à la messe le dimanche , et je n'avais aucun moyen de compter les jours. Je ne pouvais pas non plus deviner ce que le comte voulait faire de moi, et je n'osais pas le lui demander. Une fois, je l'avais prié de me dire quand je vous reverrais, et il m'avait répondu : « Jamais! » d'une voix si méchante que j'avais bien vu qu'il ne fallait plus l'interroger. Le surlendemain de notre arrivée, il avait fait venir de grandes boîtes de jouets. Il y en avait de tout à fait jolis, mais je ne voulais seulement pas les regarder. Il m'avait aussi donné une poupée, grande comme moi , avec un trousseau de robes plus riches les unes que les autres ; mais je ne consentis point à l'habiller, cette pauvre petite, quoiqu'elle fût bien jolie, et qu'elle eût l'air vivante, avec ses belles couleurs et ses longo cheveux. Seulement, le soir, je la mettais dans mon lit pour ne pas coucher toute seule, et alors je la serrais dans mes bras, et elle disait : Maman ! — comme moi à toi , mère ! <k Un matin, il vint beaucoup de lettres.

« Le comte s'enferma pour les lire , et vers midi, quand il sortit de sa chambre, il dit à la femme qui me gardait :

(( — Tout va bien ! Ils ont perdu ma trace , et je crois qu'à présent nous pouvons repartir. /( — Je le crois aussi.

(( — Ce sera donc pour demain . Préparez tout.

« Il monta chez lui.

(( Quand il revint pour le dîner, je m'aperçus qu'il avait coupé toute sa barbe, et, si ce n'est à ses yeux, qu'il n'avait pu changer , personne au monde n'eût été capable de le reconnaître.

« — Mon petit Pierre, me dit-il en frappant doucement sur ma joue, tu sais que nous partons demain : il faudra te lever de bonne heure.

c( Maintenant, je le connaissais bien , et je ne pus douter que si nous partions en effet, c'était pour nous en aller encore plus loin. Aussi je ne lui répondis rien; mais je sentis mes yeux gros.

c( — C'est trop de larmes, et je ne les aime point ! dit-il brusquement. Voyons! que veux-tu? Que te faut- il? Que te manque-t-il?

c( — Maman î...

c( — Toujours la même chanson 1 tu n'es pas drôle ! magine-toi donc une bonne fois qu'elle est morte, ta mère, et tâche de l'oublier!

« Je ne répondis rien; mes pleurs recommencèrent à couler sur mes joues; il prit son mouchoir, et les essuya aussi doucement que tu l'aurais pu faire, toi, maman, en me disant :

« — Voyons , ma petite Véra , ne sois donc pas méchante ! tu sais que je ne veux pas te faire de mal et que je t'aime bien I

(( Si vous m'aimiez bien, vous me reconduiriez chez nous !

« Il sortit de la chambre sans me répondre un seul mot.

« Plus nous allions , et moins je comprenais la manière d'être du comte avec moi. Tantôt, en effet, il paraissait m' aimer autant que papa lui-même ; il m'appelait sa petite Véra , et me disait qu'il voulait que je fusse sa fille. Dans d'autres moments, au contraire, on eût dit que ses yeux voulaient me tuer ; alors , je n'étais plus pour lui que Pierre , le fils de quelque serf détesté , chargé de crimes , et qu'il ne gardait près de lui que pour le châtier des fautes de son père. Il m'avait défendu de jamais lui parler de ma famille ; il disait que le nom de Wolsky était un nom maudit et que je ne le porterais plus. Mais , au milieu même de ses colères , je voyais bien qu'il nq me haïssait pas, et ses emportements et ses menaces ne me faisaient plus peur. Il me semblait même que s'il avait consenti à me ramener près de vous, j'aurais pu l'aimer un peu. »

— Tu n'es donc pas mon sang ? murmura Wolsky, les lèvres serrées.

Un regard de Véra lui imposa silence.

— Continue, chère enfant , reprit la mère en embrassant sa fille avec une ardeur qui voulait se dédommager d'une trop longue abstinence de baisers.

— Nous repartîmes le lendemain , poursuivit l'enfant ; mais , cette fois, nous voyagions dans une bonne grande vbiture, et nous prenions nos chevaux dans les maisons de poste. Le comte n'avait emmené avec lui qu'un seul domestique , dans lequel il paraissait avoir une confiance absolue. J'étais tou-

376 LKS PERLES NOIRES

jours sous la surveillance du maître ou du valet, et tous deux s'entendaient à merveille pour ne jamais me laisser seule. Il était maintenant beaucoup moins dur avec moi que dans les premiers jours ; souvent même il me parlait avec assez de bonté ; il me laissait entendre que désormais nous étions destinés à toujours vivre l'un avec l'autre ; il ne semblait pas même admettre que je pusse seulement songer à vous revoir.

(( Nous marchâmes ainsi pendant six jours , et il ne m'avait jamais dit où nous allions , quand nous arrivâmes dans une grande et belle ville dont j'ignorais le nom. Nous descendîmes dans un magnifique hôtel, où , comme toujours , il prit pour nous deux un appartement bien séparé de tous les autres. Après notre dîner , vers les huit heures , il appela son valet de chambre et lui dit qu'il allait être obligé de sortir un instant, et lui renouvela les instructions qu'il ne manquait jamais de lui donner en pareil cas. Il ne devait ni me quitter d'une seconde, ni me laisser parler à qui que ce fût, sous quelque prétexte que ce pût être.

c( Cet homme, un vrai chien de garde, vint s'établir dans notre antichambre, et jura au comte de n'en point sortir.

« Quand je vis qu'il avait fermé la porte du salon, 'ouvris la fenêtre pour appeler les passants et les prier de venir à mon secours et de me délivrer.

(( Malheureusement, notre appartement était au troisième étage, et ma voix serait arrivée à l'antichambre bien plus vite qu'à la rue. Mes cris n'auraient donc eu d'autre effet que d'attirer l'attention du domestique, qui aurait tout aussitôt fermé les

fenêtres, me privant ainsi du plaisir d'apercevoir — ne fût-ce que de loin — d'autres visages que ceux de mes persécuteurs. Je continuai donc de regarder passer cette foule, dans laquelle j'espérais toujours reconnaître quelqu'un, et où je ne reconnaissais personne. Tout à coup, j'entendis pousser de grands cris, et je vis le monde s'agiter et courir. Je me tardai point à distinguer les mots de : Au feu ! au feu! Le feu est à l'hôtel de l' Aigle-Rouge !

« L'hôtel de l' Aigle-Rouge était précisément celui où nous étions descendus.

« Cependant la foule, en quelques secondes, grossit devant la porte cochère, criant toujours, et montrant du doigt une cheminée située précisément dans le corps de logis que nous occupions, et d'où sortait, à ce que l'on disait, de grosses trombes de fumée mêlée de flammes.

« Bientôt les cloches de l'église voisine sonnèrent le tocsin, et les tambours battirent; puis il vint des chariots avec des pompes dessus, et des hommes coiffés de casques, et puis aussi beaucoup de soldats. Dans la maison, c'était un très- grand bruit, et un tumulte de gens qui causaient en s'appelant d'une chambre à l'autre, et qui descendaient les escaliers en désordre.

« Il me vint alors une pensée, c'est que jamais je n'aurais une meilleure occasion de m'échapper. Le comte était absent, je le savais , et il était bien probable que, dans un premier moment de surprise, mon gardien aurait quitté son poste pour voir où était le danger, ou pour s'assurer que je n'étais pas menacée moi-même. Je me glissai donc avec toute sorte de précautions jusqu'à l'antichambre : l'homme

378 LES PERLES NOIHES

n'y était plus, et il en était même sorti avec tant de hâte qu'il avait oublié de refermer la porte sur lui.

(( Je m'élançai dans l'escalier.

« Il était rempli de gens qui se précipitaient de toutes les chambres à la fois. Je tremblais toujours d'être aperçue par le valet du comte. Je me fis donc toute petite, et me glissai dans un groupe qui descendait trop vite pour prendre garde à moi. Je pus arriver ainsi, sans avoir été ni aperçue ni rencontrée, jusque dans la cour de l'hôtel. Elle était remplie de monde faisant la chaîne et passant l'eau. On avait pris mon gardien , et il travaillait comme les autres, entre deux soldats.

« Je n'avais donc en ce moment rien à craindre de lui.

« Je gagnai la porte de la rue.

(( Elle était gardée par des sentinelles, qui empêchaient d'entrer ou de sortir. J'étais bien embarrassée, ne sachant que devenir , immobile devant ces deux hommes, lorsque, tout à coup, j'aperçus le comte qui voulait pénétrer dans l'hôtel.

« Je n'eus tout juste que le temps de me jeter dans un enfoncement un peu obscur; de là, voyant sans être vue, je l'entendis qui parlementait avec les soldats; il leur disait qu'il demeurait dans l'hôtel même, qu'il avait laissé son fils dans sa chambre — il dit son fils — et que s'il arrivait quelque malheur par leur faute, ce serait eux qu'il en rendrait responsables.

« Il fit si bien que l'on finit par lui permettre de passer.

« Il se dirigea aussitôt vers l'escalier qui conduisait à son appartement et monta chez lui. Je compris

que j'étais perdue si je ne parvenais pas à m'échapper tout de suite .

« Ne me trouvant pas où il m'avait laissée, il me chercherait par toute la maison et il finirait certainement par me découvrir. La peur me donna du courage, et, profitant du moment où un nouveau chariot qui venait d'entrer dans la cour avait forcé les sentinelles à s'écarter pour lui livrer passage, je me précipitai dans la rue, au milieu des curieux qui l'encombraient, et à travers les soldats qui s'efforçaient de maintenir le bon-ordre, et je courus devai^t moi jusqu'à ce que le souffle me manquât. J'aurais voulu pouvoir fuir jusqu'au bout du moude!

<( Je me trouvai bientôt dans un quartier lointain, presque solitaire, beaucoup moins éclairé que le nôtre, et où l'on pouvait marcher longtemps sans rencontrer personne. Je ne savais que devenir, et je me sentais bien embarrassée. J'étais partie de l'hôtel nu- tête, et je me disais qu'on allait peut-être me prendre pour quelque vagabond, et me mettre en prison, comme ce petit que papa fit arrêter Tan passé parce qu'il n'avait pas de papiers.

« Je m'assis donc sur la borne d'une grande porte et laissant tomber ma tête entre mes mains, je pleurai. »

Il y avait longtemps que les larmes de Véra coulaient aussi; mais elle ne voulait pas interrompre le récit de sa fille que, de temps en temps, malgré elle, elle entrecoupait par une caresse fiévreuse.

— Tout à coup, continua l'enfant, je sentis une main se poser sur mon épaule; en même temps, une voix pleine douceur et de bonté me disait :

c( — Que fais-tu là, petit, et pourquoi pleures-tu!

380 LES I^ERLES NOIRES

« Je relevai les yeux, et j'aperçus devant moi un homme qui ressemblait un peu à mon oncle Labanine : comme mon oncle, il avait une grosse moustache blanche, une longue redingote boutonnée jusqu'au menton, avec un ruban à sa boutonnière, et une bonne figure.

« — AhJ monsieur, lui dis-je en prenant sa main, ayez pitié de moi! sauvez-moi!

« — Eh î mon pauvre enfant, de qui veux -tu donc que je te sauve?

<( — D'un homme bien çiéchant qui m'a enlevée.

(( — Mais où est-il ce méchant homme? Je ne le vois pas, ajouta-t-il en jetant les yeux à droite et à gauche dans la rue; quelle histoire me fais-tu donc là, mon garçon.

« — Oh! une histoire bien vraie, monsieur; seulement je ne suis pas un garçon, je suis une petite fille!

« Le vieux monsieur recula d'un pas, puis il revint vers moi, me toucha le front et me regarda avec beaucoup d'attention.

« — Une petite fille ! Pourquoi donc portes-tu ces habits-là? On a bien mal coupé tes cheveux , ajouta-t-il en soulevant une mèche sur mon front.

« Ses yeux ne me quittaient plus; c'était comme s'il eût voulu lire à travers moi.

« Mes larmes, qui s'étaient un moment arrêtées, recommencèrent alors à couler, et elles coulèrent si fort que ce fut à peine si je pus lui dire :

« — Je ne vous trompe pas, monsieur, je suis la fille de M. Alexis Wolsky, qui demeure à Biterlief.

« — Ce n'est point près d'ici, et tu as fait du chemin pour venir!

« Je vis bien qu'il ne connaissait point papa; autrement, il ne m'aurait point parlé ainsi.

« — Mon oncle, continuai-je, est le général Labanine.

a — Comment as- tu dit cela? fit-il en méprenant la main et en m' attirant à lui. Le général Labanine? mais je l'ai beaucoup connu ; et si vraiment tu es.... pardon, mon enfant, si vous êtes la nièce, la petite-nièce plutôt du général Labanine, vous pouvez vous confier à moi; je vous rendrai à vos parents !

« Pendant qu'il me parlait ainsi, j'aperçus trois ou quatre hommes qui venaient de notre côté, en suivant le chemin que, quelque minutes auparavant, j'avais parcouru moi-même.

« — Mon Dieu! s'il était avec eux! m'écriai-je en joignant involontairement les mains.

(( Eh bienl qu'importe? Près de moi vous n'avez rien à craindre de personne.

« Ma peur était plus grande que ma volonté. Je tremblais. Il le vit bien et il eut pitié de moi.

« — Venez! fit- il en prenant ma main; je vous conduirai dans ma maison, où il n'osera pas venir vous chercher.

« — Oh! monsieur, merci! fis-je en joignant les mains.

(( Il m'emmena.

c( En arrivant chez lui , nous fûmes reçus par une vieille dame, à laquelle il dit quelques mots tout bas. Cette dame, qui paraissait aussi bonne que lui, me traita si bien, qu'elle n'aurait pas pu mieux faire quand même j'aurais été sa fille. Elle me pria de lui dire tout ce qui m'était arrivé, et plu-

sieurs fois, comme toi maintenant, petite mère, elle pleura .en m'écoutant.

« Le bon monsieur qui m'avait amenée était resté là pendant tout le temps que je leur avais conté mon histoire . Quand j'eus fini , il parla encore tout bas à la dame, puis il sortit en me laissant seule avec elle. Elle m'embrassa bien, me dit de n'avoir plus peur de rien, que son mari était un général comme mon oncle, qu'ils avaient même servi ensemble , et qu'avec sa protection, qui ne me manquerait pas, j'étais certaine de vous revoir bientôt.

« Le général revint au bout de quelques instants, accompagné de deux hommes, qui me regardèrent fort attentivement, en hsant tout bas un papier qu'ils avaient apporté avec eux. Quand ils m'eurent assez longtemps regardée et interrogée, ils causèrent dans un coin du salon avec le général, puis ils revinrent près de moi, et l'un d'eux me dit qu'il voyait bien que j'étais en effet la fille de M. Wolsky; il ajouta qu'il avait reçu de papa une lettre lui annonçant mon enlèvement, et qu'il allait lui écrire à son tour, pour lui apprendre que j'étais retrouvée et qu'il pouvait venir me chercher.

« — Ah ! monsieur, ce sera bien du temps perdu ! fit la vieille dame ; songez donc à tout ce que sa pauvre mère doit souffrir. Ne la faisons pas attendre davantage. Donnez- nous un homme de confiance. Le général vous prêtera une chaise de poste, et vous avancera tout l'argent nécessaire pour le voyage. Brûlez la route'. Ils la croient perdue, morte peutêtre! Il faut av(»r pitié de leur désespoir!

a — Oh ! madame, que vous êtes bonne ! m'écriai-

je en lui baisant la main, et comme ma mère vous remerciera 1

« — Je ferai tout ce que vous souhaitez, répondit l'homme en se tournant vers elle. Je vous prie seulement de me laisser le temps de mettre la jeune demoiselle en présence de son ravisseur. D'après les renseignements, un peu confus, il est vrai, que me transmet M. Wolsky, j'ai tout lieu de croire que mademoiselle a été enlevée par un ennemi de sa famille, qui s'appelle le comte Permoff.

« — Connaissez- vous ce nom-là, mon enfant? me demanda le général.

« — Non, monsieur ; je ne l'ai même jamais entendu prononcer par mes parents.

« — N'importe ! ce doit être lui ! continua l'autre monsieur, en regardant le général; c'est un homme fort habile, singulièrement audacieux, et que je m'estimerais fort heureux d'arrêter î

« Il me fit alors raconter les diverses circonstances de mon enlèvement et de notre voyage, me demanda comment était notre voiture, quels gens nous accompagnaient, à quel hôtel nous étions descendus. Je répondis de mon mieux à toutes ses questions.

«Quand j'eus fini :

ce — Vous êtes descendus à l' Aigle-Rouge? iit-il ; c'est précisément là que nous avons eu le feu dans la soirée. Cet incendie, dont on ne s'est rendu maître qu'avec beaucoup de peine, il y a seulement quelques instants , me fournira le prétexte le plus naturel pour aller interroger tout le monde, sans exciter la défiance de personne. Notre homme va donc se trouver pris dans un piège qu'il n'aurait jamais cru tendu pour lui. La nuit me suffira pour l'arrestation

oM LES PERLES NOIRES .

et le premier interrogatoire. Demain matin, mademoiselle montera en voiture avec le meillem^ et le plus sûr de mes agents. Dans quelques jours, tous ses chagrins seront finis.

« — Tout cela est parfait ! fit M""' de Sterbine, — c'était le nom de la femme du général, — seulement je vous préviens que je ne vous accorde que la nuit ; il faut que cette pauvre petite parte demain matin.

(( — A demain ! fit le monsieur, qui salua et sortit.

« Quand nous fûmes seuls, M""^ de Sterbine me prit sur ses genoux, m'embrassa beaucoup, et me fit de nombreuses questions sur papa, et sur toi plus encore, maman. Mais le général lui dit que je devais être bien fatiguée, et qu'il fallait me laisser reposer. Elle ordonna aussitôt que l'on me dressât un lit dans un cabinet, tout à côté de sa chambre.

(( — J'espère, chère amie, dit le général en se retirant , que vous pourrez donner demain à Mu^ Sophie Wolsky des habits un peu plus convenables que ceux-ci?

(( — Ce serait assez facile en effet, dit M""^ de Sterbine; mais, si vous le permettez, je n'en ferai rien.

« — Eh ! pourquoi donc ?

(( — Si j'étais à la place de sa mère, je serais bien plus touchée de la revoir dans ces pauvres habits, qu'elle a portés si malheureuse, et qui me rappelleraient toujours l'événement le plus tragique de sa destinée et de la mienne. Ne trouvez- vous pas, cher ami?

c( — Je trouve que vous avez toujours raison, fit le général en baisant la main de sa femme.

« Il nous laissa.

a: M"»^ de Sterbine me fit faire ma prière et me

coucha elle-même. J'étais si heureuse que je ne pus guère dormir, et quand je m'endormais, c'était pour rêver que j'étais 4éjà près de vous deux, et cela me faisait tant de plaisir que je me réveillais.

(( Je me levai de bonne heure, et je m'habillai toute seule. J'aurais voulu que tout fût déjà prêt, et que l'on me permît de partir. Mais il fallut attendre le monsieur qui avait promis la veille de me donner un conducteur. Il n'arriva qu'à neuf heures; il avait Tair contrarié. Il dit au général que, malgré tous ses efforts, ni lui ni ses agents n'étaient parvenus à retrouver le comte. Il n'était ni à l' Aigle-Rouge ni dans aucun autre des hôtels de la ville. Selon toute probabilité, en s'apercevant de ma fuite, il s'était bien douté de ce qui allait arriver et il avait jugé à propos de se dérober aux premières recherches, , Mais il aura beau faire, continua-t-il, nous finirons toujours par l'atteindre!

(( — Je n'en doute pas plus que vous, réoondit M™e de Sterbine en souriant; mais il ne faut point faire attendre la mère de cette enfant, elle n'a déjà que trop souffert. Je vous prierai donc de tenir votre promesse d'hier soir, comme nous-mêmes nous avons tenu la nôtre. Voici la chaise de pbste qui sort de la remise. Où est votre homme?

(( — Il entre dans la cour, répondit-il en soulevant le rideau.

« Quelques instants plus tard, je partais, caressée, choyée, comme si j'avais été leur enfant, par le mari et par la femme. Ils m'ont bien chargée de vous prier de leur écrire aussitôt que je serais arrivée près de vous. Le voyage n'a rien eu ae remarquable. Le monsieur chargé de me conduire a été très-com-

plaisant et très-bon, car il a fait marcher les postillons très-vite, y)

— On l'a conduit à son appartement, dit Alexis h Véra. Demain, chère amie, toi qui sais ajouter un prix à toute chose, tu le remercieras toi-même. Maintenant je vous laisse, mes chers anges. Toi, mère, endors-la dans tes bras !

Et après avoir embrassé encore une fois sa femme et sa fille, il sortit.

Alexis, dès le lendemain, fit ce que l'on devait attendre de lui dans une telle circonstance. Il écrivit à M. et à M™« de Sterbine une lettre dans laquelle il laissait éclater la plus vive reconnaissance. Il leur faisait en même temps parvenir une note assez longue sur le comte Permoff, dont il lui racontait les antécédents, sans oublier aucun détail des persécutions dirigées contre lui par Fédor, et il terminait en sollicitant son intervention et l'emploi de sa haute influence pour arriver à mettre hors d'état de mal faire un homme que les honnêtes gens de tous les pays devaient regarder comme leur ennemi personnel.

On le voit, entre Wolsky et Permoff, c'était maintenant une guerre déclarée, une guerre à outrance^ une guerre à mort !

DEUXIÈ^VIE PARTIE

Six années ont passé sur les événements que nous venons de raconter.

Pendant ces six années, la colère du comte Permofî a dormi; lui-même a fait le mort. Ni Véra, ni Alexis, ni Sophie n'ont seulement entendu son nom. Ces six années ont été pour nos personnages comme une de ces trêves de Dieu, que les plus farouches ennemis s'accordaient jadis, au milieu des horreurs des guerres les plus sanglantes.

Pendant ce temps, Sophie avait grandi en grâce et en beauté. L'aimable enfant était devenue une ravissante jeune fille. C'était l'image de sa mère : — Véra à dix- huit ans — mais une Véra attendrie, avec quelque chose d'intime, de suave, de doux et de pénétrant dans la beauté, qui l'achevait pour ainsi dire, et lui ajoutait comme un charme que sa mère n'avait pas connu. Véra elle-même était, pour nous servir d'un mot assez en usage, quoique fort impertinent, merveilleusement consorvée. Le temps avait ghssé sur elle comme l'huile sur le marbre et le

bronze des statues inaltérables. On pouvait, sans être un poète de cour ou un faiseur de madrigaux, lui dire qu'elle n'était que la sœur de sa fille.

Wolsky avait senti plus qu'elle le poids de la vie. Ce n'était plus le brillant cavalier de Moscou, ce n'était plus l'entreprenant amoureux de Tiflis, l'irrésistible vainqueur auquel les plus belles et les plus lières étaient heureuses de céder. Le temps l'avait rayé du bout de l'ongle. Une sorte de fatalité semblait s'attacher à lui et le poursuivre. Heureux père, non moins heureux mari, il ne jouissait point de son bonheur avec le calme et la sérénité qui accompagnent les félicités parfaites, et que l'on eût eu peut-être le droit de s'attendre à rencontrer chez lui.

Un moraliste eût pu lui reprocher d'être ingrat envers la vie, qui lui avait tant donné. Peut-être aussi était-il ingrat envers sa femme. Trop rassuré, comme le sont parfois les maris , par la sécurité d'une possession incontestée, il avait moins apprécié son trésor, du moment où il n'avait plus eu la crainte de le perdre. Les injustes et insolentes persécutions de Fédor, en donnant à son amour une surexcitation continuelle, l'avaient empêché de s'endormir dans cette torpeur paresseuse où, trop souvent, meurent de satiété les joies des unions les plus accompUes. Quand une fois cet attrait, né de la crainte et du danger, vint à lui manquer, la force lui manqua en même temps pour combattre une réaction fatale. Ce qu'il possédait lui parut moins précieux dès qu'on ne le lui disputa plus, et fut moins souhaité 1 ar lui parce qu'il fut plus certain de l'avoir toujours. De ce commencement d'indifférence à des

négligences fâcheuses, et que les femmes ne pardonnent guère, il n'y a qu'un pas. Ce pas fut bientôt franchi. C'était là une faute et un malheur ! La faute s'asjscrava et le malheur s'agrandit. Alexis était de ces hommes qui, au lieu de sentir leurs ardeurs se calmer lorsqu'ils atteignent aux limites extrêmes de la jeunesse, et de voir la paix descendre dans leurs âmes avec les années, cherchent au contraire à se rattacher par tous les moyens possibles — même par l'intrigue coupable — à la jeunesse qui s'en va, et au plaisir qui les fuit. Plutôt que de renoncer à la dangereuse tentation de prouver qu'ils peuvent encore aimer et être aimés, ils ne craignent pas de compromettre leur existence, et parfois l'existence d'une autre, dans des liaisons qui sont une faute et un danger.

Telle fut l'histoire d'Alexis.

Lorsque cette nature légère, essentiellement inconstante, n'éprouva plus pour sa femme l'ardeur des premiers désirs, au lieu de voir là un avertissement de la prévoyante nature, l'instruisant ainsi que l'heure du repos arrivait pour lui, il n'y trouva qu'une excitation nouvelle et coupable au plaisir, dont il chercha l'occasion partout, là même où un homme de son rang devait le moins s'attendre à la rencontrer.

La campagne n'a pas la complaisante discrétion des villes. Il semble que l'on y vit toujours au grand air et dans une sorte d'atmosphère transparente. Rien n'y reste caché. Véra apprit, avec une douleur profonde et un véritable déchirement de cœur, ce qu'elle eût voulu pouvoir ignorer toujours.

Sa blessure saigna en dedans, comme font les

blessures les plus cruelles, et elle ^-ua.;'. il sans so plaindre. Mais elle ne put se défendre d'un retour amer vers le passé. Elle se rappela les preuves d'affection sans bornes qu'elle avait prodiguées, au milieu de sesmalheurs, à celui qui la trahissait, et en voyant par quelle ingratitude il l'en payait rtiaintenant, elle s'avoua à elle-même que l'homme qui est incapable de fidélité est également indigne du dévouement d'un autre. Ces pensées-là seraient dangereuses dans l'âme d'une très-jeune femme, qui n'aurait point pour elle la sauvegarde d'un sentiment profond et généreux. Pour Véra, dans la disposition morale tout à fait particulière où elle se trouvait, elles ne pouvaient être que douloureuses : rien de plus. Dans ses moments de tristesse les plus émus, elle regardait sa fille, la voyait belle, la savait aimante, et se sentait presque consolée. Jusqu'ici, du reste, si le cœur tendre de la femme jadis aimée avait été trop souvent blessé par les infidélités du mari, du moins le juste orgueil de l'épouse légitime avait été toujours épargné. Jamais Wolsky n'avait eu le mauvais goût d'afficher ses baisons.

, Mais, comme si une haine secrète, constante, insatiable autant qu'ingénieuse, se fût en quelque sorte complue à persécuter la pauvre Véra, cette suprême douleur ne lui fut point épargnée. Ainsi qu'il arrive quand la coupe est déjà pleine, et qu'une goutte de plus la fait déborder, cette fois la mesure fut comblée, et elle souffrit véritablement tout ce que peut souffrir une créature de Dieu.

Le château qu'habitait la famille était situé à quelques werstes d'une ville de troisième ordre, qui n'aurait pas eu beaucoup d'attraction pour Alexis

si elle n'avait pas possédé un de ces établissuioents qui joaent un si grand rôle dans la vie des marisgarçons — un cercle! — Celui-là était fréquenté par les officiers de la garnison, dont quelques-uns avaient servi avec lui. Us l'accueillirent comme un frère d'armes, et se montrèrent enchantés de le voir au milieu d'eux. Wolsky, depuis que son intérieur avait pour lui moins de charme, allait souvent passer ses soirées en ville. Il prit ainsi peu à peu l'habitude de déserter sa maison.

A peu près à la même époque, il vint s'établir dans la ville une jeune femme dont l'esprit, le talent et la beauté furent bientôt le sujet de toutes les conversations, et l'objet de la préoccupation la plus constante de tout ce qu'il y avait là de jeunes gens riches, élégants et désœuvrés. Cette femme, que sa réputation avait précédée, venait de l'étranger,, comme la plupart de celles qui ont fait sensation en Russie; car, il faut bien le reconnaître, ce type particulier n'est guère produit par le pays luimême, et, quand il éprouve le besoin de le contempler, il le fait venir de contrées plus amies du ciel. Cette femme, chez laquelle tout accusait l'origine méridionale, avait dû chanter sur quelques scènes d'Espagne ou d'Italie, et elle avait gardé à un degré singulier l'entrain séduisant, l'éclat et le feu qui distinguent les filles si admirablement douées du midi de l'Europe.

Elle avait paru deux fois sur le petit théâtre de la

392 LES PERLES NOiaES

ville, peu accoutumé à de pareilles bonnes fortunes, et elle avait prêté à deux récentes créations de Verdi sa verve, sa passion et son enivrante beauté. Gela avait suffi pour allumer dans quelques jeunes têtes inoccupées l'incendie de la passion folle.

Ceci fait, et comme si elle n'avait eu d'autre but que de passer dans leur vie, pareille à quelque météore brillant et funeste, Livia Torrès — c'était le nom de la sirène — était rentrée aussitôt dans le silence et le calme d'une existence sévèrement voilée. On prétendit de tous côtés qu'une personne aussi séduisante n'avait pas le droit de se cacher ; que sa beauté ne lui appartenait pas à elle seule ; que Dieu la lui avait prêtée et non donnée , et qu'elle devait la faire luire pour tout le monde, comme le soleil.

On assiégea donc sa porte, qui ne voulut s'ouvrir qu'à un seul battant. Les invitations chez elle furent recherchées avec une passion d'autant plus vive qu'il était moins facile de les obtenir. L'ouverture de son salon prit ainsi l'importance d'un événement. Cet événement ne pouvait échapper à un homme aussi à la piste que Wolsky de tout ce qui devait apporter une distraction à sa vie. Il désira plus ardemment que tout autre d'être présenté chez la diva.

Le nom de Wolsky, son rang, sa position , sa fortune le mettaient à même d'être introduit partout.

Cependant, diverses circonstances absolument indépendantes de sa volonté, et que peut-être le caprice ou le calcul profond de Livia Torrès avait amenées à propos, apportèrent à ce projet toutes sortes de difficultés, d'entraves et de retards.

Il est des hommes que la difficulté excite, et que

l'obstacle anime au lieu de les décourager. Alexis était de ceux-là. Il suffisait qu'une chose fût impossible pour qu'il la voulût. Ce qui n'avait été tout d'abord qu'une fantaisie sans conséquence devint bientôt un brûlant désir, et plus tard une passion véritable. Il était surpris lui-même de se retrouver si jeune, et de sentir sa poitrine gonflée des aspirations de la vingtième année, quand la maturité et la raison du père de famille lui conseillaient plutôt de songer à marier sa fille que de tenter pour» son propre compte des excursions galantes sur le terrain scabreux du demi -monde.

Mais Alexis était bien de tous les hommes le moins capable d'écouter les conseils de la raison. Lorsque chez lui la passion était en jeu et commandait, il n'écoutait qu'elle.

Placée en évidence, dans une petite ville où tout se savait, où la vie de chacun était en quelque sorte percée à jour, et où rien n'était plus difficile que de cacher quelque chose à quelqu'un, Livia Torrès marchait depuis deux mois sur un terrain glissant sans y faire un faux pas. S'il était possible de la calomnier, — et l'on calomnie tous les jours les plus honnêtes des femmes, — personne, du moins, n'avait le droit de médire d'elle. Sa conquête ajoutait donc le mérite de la victoire au charme de la possession.

Prévenue de la visite d'Alexis, Livia l'attendait sous les armes de la coquetterie, dans un salon rempli de fleurs, dont l'élégance voluptueuse et le provoquant mystère semblaient inviter aux douces intimités des causeries les plus tendres. Wolsky retrouvait là le souvenir toujours vif des boudoirs au milieu desquels s'était écoulée sa jeunesse.

L'ami commun qui l'avait introduit près de la belle étrangère, ne voulant point sans doute lui être agréable à demi, après leur avoir aidé à rompre la première glace qui suit toujours une présentation, si peu solennelle qu'elle soit, leur fit la politesse de les laisser en tête à tête. Entre une femme jeune et un homme qui croit l'être encore, la présence d'un tiers est toujours gênante, et quand il a le tact et le bon goût de s'en aller, on est presque toujours deux à lui en savoir gré. Alexis n'essaya même point de dissimuler la satisfaction qu'il éprouvait en se voyant enfin seul avec la jeune femme, et celle-ci, de son côté, ne parut point non plus trop fâchée du tête-àtête. La portière en tapisserie n'était pas encore retombée sur l'introducteur de Wolsky, que déjà la conversation prenait je ne sais quel tour particulièrement intime et tendre, que certain regard de Livia avait autorisé, provoqué peut-être.

Alexis reconnut bientôt les feux dont il avait brûlé jadis ; ces feux des voluptés défendues , qui firent, dit-on, pâlir si souvent les flammes légitimes de l'amour permxis.

Nous n'avons point à raconter ici l'histoire assez vulgaire, et sans grand intérêt dramatique, de la séduction d'un mari volage par une femme galante. Cette histoire-là a été faite cent fois, et la réédition que nous en pourrions donner n'aurait rien d'attrayant ni de nouveau. Disons seulement, parce que ceci importe à notre récit, que le mari de Véra Labanine fut bientôt en liaison réglée avec Livia Terrés, que l'on en causa beaucoup dans la petite ville, et que l'écho de ces propos malins ne tarda point d'arriver jusqu'aux oreilles de la femme abandonnée.

Véra, si longtemps adoré.e, et jusqu'ici respectée toujours, ressentit cruellement l'injure^^et souffrit tout à la fois dans son amour et dans son orgueil, — ces deux talons d'Achille , également vulnérables chez la femme. — Elle souffrit d'autant plus que mille petites circonstances, aggravantes comme à plaisir, irritaient à chaque moment sa blessure. Les femmes jalouses d'elle, les hommes dont elle n'avait point agréé les hommages, ne laissèrent point échapper cette occasion d'une vengeance sûre. On s'arrangea de telle façon qu'aucun détail de la triste aventure ne lui put échapper ; la perfidie des amitiés menteuses lui versa ses consolations amères dans une coupe d'or empoisonnée. On ne lui épargna^pas une seule goutte de lie; il fallut tout boire. Alexis faisait du reste la partie belle aux ennemis de sa femme et aux siens.

Jamais homme marié n'avait bravé à ce point le scandale d'une liaison pubhque. Livia, de son côté, semblait prendre plaisir à compromettre, en l'affichant, celui auquel tout faisait une loi de la réserve la plus complète et de la discrétion la plus absolue. Le sens moral n'avait jamais été le côté fort d'Alexis, et, comme au temps où il avait eu la jeunesse pour excuse, alors même que cette excuse lui manquait, il s'abandonnait à sa passion avec une fougue irréfléchie.

Il avait pris un petit appartement tout près de celui qu'occupait Livia, et parfois il restait des semaines entières sans paraître à son château. L'amour d'Alexis avait cet égoïsme féroce de l'homme qui ne voit au monde que lui, que lui seul; de même qu'autrefois il avait sacrifié à Véra le meilleur et le

plus dévoué des amis, de même à présent il sacrifiait Véra à sa nouvelle idole. Mais alors, du moins, son but lui servait d'excuse : libre, il aimait une femme libre comme lui, et en l'épousant il obéissait à la plus grande des lois sociales. A présent, au contraire, il se mettait en révolte ouverte avec tout ce que les hommes doivent respecter: il ne se contentait pas de trahir sa femme ; il s'exposait à rougir devant sa fille, en la condamnant à des soupçons mortels pour sa chaste pensée... et rien de tout cela ne l'arrêtait.

Mais le moment vint bientôt où Alexis sentit l'épine sous la fleur. Les débuts de sa liaison avaient été signalés par un désintéressement rare chez une femme de la catégorie (si l'on veut bien nous passer l'expression) à laquelle appartenait la signera Terrés. Mais les exigences de Livia, pour avoir été tardives, n'en furent que plus grandes. On eût dit que, par un raffinement de machiavéUsme féminin, elle avait attendu, pour les laisser voir, que la passion d'Alexis, arrivée à son paroxysme, l'eût déjà poussé au delà des limites de la raison, dans cette carrière de lafohe échevelée où l'homme est irrésistiblement entraîné par ses désirs furieux comme le cocher novice par un attelage indompté. Livia, qui jugeait très-nettement la situation, dédaigna les habiletés vulgaires de la précaution oratoire, et elle posa un jour la déplaisante et maussade question d'argent avec une netteté et un sans-façon dont on eût certes pu contester le bon goût, alors même que l'on eût été contraint d'en reconnaître la nécessité. Elle avait bien jugé Wolsky en ne voyant en lui qu'une de ces âmes faibles et molles, vis-à-vis desquelles une volonté forte

et dominatrice comme la sienne n'avait plus aucun ménagement à garder. Elle ne craignit donc point de lui laisser entendre qu'elle ne restait à Irensfeld que pour lui — pour lui seul ; que pour lui également elle renonçait à la carrière dramatique, à laquelle jusqu'alors elle était redevable d'une existence indépendante et brillante... qu'elle saurait retrouver encore après l'avoir quitté.

— Me quitter ! tu le pourrais donc ? s'écria Wolsky.

— Difficilement, sans doute ! mais vous comprenez, mon ami, que la nécessité fait faire parfois aux femmes des choses terribles, et bien contraires à leur volonté !

Cette dernière partie de la phrase fut modulée avec une inflexion savamment douloureuse, à laquelle un cœur de roche n'aurait pu demeurer insensible. Le cœur de Wolsky était loin d'être aussi dur. Il répondit ce qu'aurait répondu à sa place tout homme bien épris ; mais, en même temps, il s'engagea beaucoup plus que n'eût dû le faire, dans sa position, un père de famille prudent.

Alexis, nous l'avons déjà dit, avait eu la chance inespérée de faire, au début même de sa carrière, un héritage aussi avantageux qu'inattendu. Geci*avait été ce que l'on peut appeler un coup de partie dans son existence, et il en avait profité pour épouser Véra Labanine. Mais il s'en fallait que cette fortune fût inépuisable. De coûteux voyages , une existence large dans différentes capitales de l'Europe, les frais d'un grand établissement — si promptement abandonné — à Odessa, ses spéculations malheureuses, et ses fatales expériences de grande agriculture,

3d8 LES PERLES NOIRES

tout cela avait déjà ébréché sa fortune; pas assez peut-être pour qu'il en conçût et qu'il en dût, en effet, concevoir une inquiétude sérieuse, — assez pour qu'il y prît garde. Il pouvait continuer à mener le train de vie large et facile qui lui plaisait : il ne pouvait pas avoir deux ménages ; il ne pouvait point donner à deux femmes l'existence brillante à laquelle Tune avait droit, et que l'autre exigeait. Le moment allait venir où il devrait faire un choix entre les deux. Quand les choses en sont arrivées là, on sait comment, d'ordinaire, elles se terminent.

Véra, cependant, n'ignorait rien de ce qui se passait, kox premières approches de la crise, forte de sa possession d'état et de son droit d'épouse, irritée de l'audacieuse trahison de l'homme à qui elle avait tout donné, elle se montra fière, impérieuse et hautaine, ainsi qu'il arrive trop souvent à l'épouse légitime. La maîtresse, au contraire, se faisait plus souple, plus affectueuse, plus tendre et plus câline, par cela même qu'elle ne possédait qu'à titre précaire, et qu'elle pouvait à chaque instant perdre un bien qu'on lui avait prêté, mais non donné. En attendant, elle enlaçait son amant dans des guirlandes de fleurs, — guirîandes parfumées qui croisaient et serraient autour de lui leurs nœuds toujours plus étroits.

Parfois, quand elle surprenait un nuage sur le front d'Alexis :

— Veux-tu que je m'en aille? lui demandait Livia, en lui jetant ses deux bras autour du cou.

Wolsky, dans ces moments-là, eût voulu jeter à ses pieds le patrimoine de sa femme et la dot de sa fille.

Les choses suivirent leur cours ordinaire en pareil cas. Toute Taisance disparut d'une maison et passa dans l'autre. L'épouse s'était tue; la mère ne se tut point. Ce qu'elle avait consenti à souffrir, elle, Véra ne voulut point que sa fille le souffrit. Elle réclama, elle se plaignit, elle s'indigna. Ses plaintes furent inutiles, comme le sont presque toujours les plaintes des femmes : elles n'eurent d'autre résultat que de diviser les deux époux plus profondément encore. La querelle s'envenima. Véra n'avait pas été habituée h souffrir : quand vient un certain âge, c'est une habitude difficile à prendre : elle se montra amère et violente.

Sophie — je n'ose pas dire à son instigation, mais du moins sous son influence — se détourna peu à peu de son père, qu'elle avait cependant beaucoup aimé.

Alexis, sentant le vide se faire autour de lui dans la famille, se jeta avec plus d'ardeur encore dans l'intimité mauvaise que Livia savait lui rendre si douce. Le moment arriva où le contraste lui parut tellement intolérable, qu'il se trouva un beau jour tout disposé à quitter sa femme, sa fille, et la Russie môme.

Il s'en ouvrit à Livia.

Là sirène l'attendait là depuis longtemps.

— Ah! si tu faisais cela, lui dit-elle, je f adorerais !

— Alors, adore-moi, car c'est fait! Mais où ironsnous?

— Partout où tu voudras, qu'importe! Le mondé est grand, et il m'est bien égal, vraiment, d'être ici

)u là, pourvu que je sois avec toi!

Et de sa voix la plus douce, la plus vibrante et la plus émue, elle se mit à lui chanter cette jolie chanson de la Mignon de Gœthe, traduite aujourd'hui dans toutes les langues musicales du monde :

Connais-tu la contrée où les citrons fleurissent,

Où croit l'orange d'or sous un feuillage obscur?

Là souffle un vent léger, le vent du ciel d'azur,

Là, près des myrtes verts , les beaux lauriers grandissent !

Dis-moi, la connais-tu? mon bien-aimé, dis-moi?

C'est là que je voudrais m'en aller avec toi !

— Fais donc tes malles, dit Wolsky ; nous partirons demain !

Il était trop enchanté de la perspective de vivre enfin avec Livia , seul et libre , débarrassé de sa femme, dont l'humeur devenait de plus en plus difficile, pour ne point se montrer ravi de rempres7 sèment qu'elle avait mis à consentir à sa demande. Ses préparatifs furent vite faits. Il arracha le plus d'argent qu'il put à son intendant, escomptant, comme un enfant prodigue, l'avenir à gros intérêts, et achevant ainsi de dévorer par l'usure ce qui avait échappé à ses dissipations précédentes.

Quand un mari décampe avec sa maîtresse, on conçoit qu'il ne va pas faire à sa femme d'adieux bien pathétiques. Alexis le comprit, et s'en alla sans bruit. Ce fut seulement en ne le voyant pas revenir que l'on devina qu'il était parti.

Véra n'efût d'abord qu'un sentiment vague de la vérité. Depuis que sa liaison avec Livia Torrès était devenue plus intime, Alexis avait accoutumé sa femme à de fréquentes absences, mais ces absences étaient toujours courtes; elles ne duraient jamais plus d'un jour ou deux. Mais cette fois, quand, au

bout d'une semaine, le volage mari n'eut pas encore reparu, Véra eut un soupçon terrible. Bientôt le doute ne fut plus permis. Une visite inattendue de son homme d'affaires l'instruisit officiellement « du départ de monsieur. »

Sans entrer, du reste, dans aucun détail inutile, celui-ci lui dit que son maître allait faire un assez long voyage à l'étranger, — et il ajouta que les voyages coûtaient cher.

— Surtout quand on les fait à deux! riposta Véra avec une hautaine amertume.

L'intendant s'inclina sans rien répliquer.

— Il est possible , reprit-il au bout d'un instant, que monsieur reste assez longtemps absent.

— Toujours, si cela lui convient!

L'intendant fit un geste d'acquiescement; puis,

après quelques minutes d'un silence pénible pour tout le monde, il ajouta d'une voix respectueuse, qui eût bien voulu être émue :

— Ayant été dans l'obhgation de donner beaucoup d'argent à monsieur, je me verrai forcé, bien malgré moi, d'en donner moins à madame.

— Ah ! il veut nous mettre au pain sec, sa fille et moi'?

— Pas précisément ; mais il est certain que tant que durera cette absence, madame sera contrainte à diminuer notablement le train de sa maison.

— Notablement! qu'entendez- vous par ce mot-là'?

— Mais, monsieur emporte une somme égale aux trois quarts de ses revenus pendant deux ans.

— Vous avez osé la lui donner?

— M'était-il permis de la lui refuser?

— Sans doute.

402 LES PB:RLES noires

— Eh ! madame, si je ne la lui avais pas donnée, il l'aurait prise!

— C'est bien, monsieur! je comprends à quoi m'oblige une pareille conduite, et nous saurons vivre, ma fille et moi, avec ce qu'il a plu à M. Wolsky de nous laisser. Nous vivrions avec moins encore. Vous pouvez apprendre à votre maître comment j'ai reçu sa communication.

L'intendant salua et sortit.

L'homme d'argent s'était attendu à une scène d'un pathétique plus ou moins violent, à des protestations, à des réclamations, peut-être à des larmes. Cette dignité hautaine le mettait fort à l'aise, et il se trouvait heureux d'en être quitte à si bon marché. lise fût résigné d'ailleurs à toutes les bourrasques qu'eût voulu lui faire subir la femme abandonnée ; il en était payé d'avance par l'honnête bénéfice qu'il venait de faire avec Alexis, en lui fournissant, du jour au lendemain, et au taux d'intérêt qu'il lui avait plu de fixer, une somme assez considérable.

Une fois seule, Yéra s'abandonna à de sombres réflexions; elle jeta sur sa vie brisée un regard froidement désespéré; elle compara ce qu'elle était avec ce qu'elle aurait pu être, si elle eût épousé un autre homme que Wolsky, et en songeant à sa fille, dont l'égoïste folie d'Alexis compromettait si cruellement l'avenir, elle poussa un rugissement de lionne blessée.

Tant d'épreuves, cependant, n'avaient pas été complètement perdues pour elle : son intelligence, sa volonté, son énergie s'étaient singulièrement développées au milieu des malheurs de toute espèce qui avaient affligé sa vie. Elle n'en était plus à hésiter

LES PERLES NOIRES 403i

devant un parti à prendre : elle commença et poursuivit, avec une résolution courageuse et une fermeté qui ne se démentit point, la réforme devenue indispensable de sa maison. Et c'était là une tâche plus difficile qu'on ne l'eût cru tout d'abord; car lorsque les dépenses sont montées sur un certain pied, lorsque l'habitude, si facile à prendre, a fait du luxe une nécessité, et qu'il faut tout à coup se réduire au nécessaire étroit et strict, il y a là, surtout pour une femme, des tiraillements pénibles et des retranchements douloureux. Véra les accomplit cependant, avec l'impitoyable froideur du chirurgien qui coupe dans le vif, et qui enlève un membre pour conserver le reste du corps.

Ces ennuyeuses nécessités eurent du moins cet effet heureux de la rendre à peu près insensible aux coups d'épingle qui lui arrivèrent après le coup de massue, et complètement indifférente à ces petites persécutions du monde déguisées en condoléances sympathiques et en hypocrite pitié. Trop souvent, en effet, on nous plaint pour avoir le droit de renouveler nos blessures en nous les rappelant , et l'on nous console pour nous empêcher d'oubher. Le départ d'Alexis^ que l'on appela de son véritable nom « Tenlèvement de Livia Torrès, » défraya de cancans, pendant tout un mois, la conversation indigente de la petite ville qui en avait été le théâtre. On ne parla point d'autre chose au cercle ni dans les salons, et, bien qu'en ce moment elle eût renoncé au monde à peu près complètement, Véra n'en était point encore tellement séparée qu'il ne lui en arrivât encore de temps en temps des échos lointains et douloureux.

Elle en était bien moins afligée pour elle que pour sa fille , arrivée maintenant à cet âge critique- et dangereux où l'on comprend beaucoup de choses, et 011 l'on devine le reste ; où la sensibilité se surexcite et devient maladive ; où de vagues inquiétudes et d'indéfinissables malaises font de tout une souffrance ou un ennui.

En ce moment, la tendresse ingénieuse de la mère eût voulu préserver la fille de toute atteinta : elle essaya et ne put point. Sophie sut le motif de la fuite de son père. La vie n'avait pas encore eu le temps de la rendre indulgente , aussi en éprouva-telle un ressentiment plein d'amertume et d'indignation. Elle en fut irritée d'abord pour sa mère trahie; Puis aussi, car à tout âge nos sentiments sont complexes , peut-être réfléchit-elle au contre-coup qu'elle-même en ressentirait , et à l'ombre funeste que ce déplorable événement allait projeter sur sa vie. Véra ne se méprit point sur ce qui se passait en ce moment dans l'âme de sa fille ; mais elle se sentait, hélas! aussi impuissante à prévenir qu'à réparer le mal !

— Elle souffre bien , la pauvre enfant ! se disaitelle , mais il faut qu'elle souffre ! j'ai souffert aussi, moi : la souffrance n'est- elle point la grande loi de la vie '? Elle sera femme un jour : il est temps qu'elle commence son rude apprentissage 1

Une circonstance que nous n* avons pas le droit de passer sous silence vint ajouter encore à la douleur de Véra quelque chose de plus vif et de plus poignant.

— Son éternel ennemi , son implacable persécuteur, cette haine armée en guerre , vivante , infatigable , qui , tant de fois déjà , s'était mêlée à ses malheurs , mais que , depuis plusieurs années , elle avait eu presque le droit d'oublier, vint tout à coup se rappeler à elle. Deux jours, en effet, après le départ de son mari , elle reçut le témoignage accoutumé de la persévérance mortelle de celui qui avait juré de poursuivre sa ruine à travers tous les malheurs. Une nouvelle perle était venue s'ajouter aux autres! Le colUer commençait à se former. Cette fois, la pauvre Véra, dont la sensibilité et Tirritation nerveuse s'étaient accrues sous Tinfluence de tant de chagrins répétés et multipliés , ne put retenir une larme, qui jaiUit de ses yeux, toute brûlante, et roula sur sa joue pâle.

Le reflet sombre de cette perle noire jeta comme une lueur sinistre sur les derniers événements qui venaient de se passer, et la femme de Wolsky tut bien obligée de reconnaître une fois de plus la main du comte Permolï dans la trame qui venait de s'ourdir autour d'elle. Ilnelui fut plus possible de douter que tout n'eût été préparé, conduit, amené avec cet esprit de suite et cette puissance de combinaison dont il lui avait donné déjà tant de preuves. Jamais conspira-

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teur n'avait déployé plus d'habileté pour faire réussir un complot ; jamais homme n'avait mis plus d'énergie au service d'une passion , plus de résolution au service d'une idée. Véra avait désormais une certitude : c'était Fédor qui avait tout fait ; c'était à lui que devait remonter la responsabilité du crime de son mari ; c'était lui qui était allé chercher sur quelque théâtre lointain cette sirène aux enchantements perfides ; c'était lui peut-être qui l'avait instruite dans l'art dangereux des séductions irrésistibles; lui, à coup sûr, qui l'avait envoyée ou amenée à Irensfeld; lui qui avait arrêté avec elle le programme de la séduction , et enseigné par quel moyen on pouvait pousser Wolsky jusqu'à ce paroxysme de passion dans lequel périssent infailliblement le bon sens et la raison d'abord , plus tard l'honneur î C'était par lui qu'Alexis avait été fatalement amené à ce dernier attentat, dont le résultat final ne pouvait être, après l'abandon de sa femme, que la ruine de sa fille. Cette découverte jeta la pauvre créature dans un ordre d'idées nouveau pour elle, et ajouta bientôt à ses chagrins une sorte d'effroi superstitieux. Ce qu'elle éprouvait maintenant, en songeant à Fédor, c'était quelque chose que Ton eût pu comparer assez justement à la fascination de l'oiseau sous l'œil magnétique du serpent. Elle se disait que, puisqu'il savait l'atteindre de si loin, il était maintenant bien inutile qu'elle essayât de lutter contre lui : il était le plus fort ; il était le maître de sa destinée , et il ne s'arrêterait qu'après avoir assuré sa perte.

■ — Eh bien ! se disait-elle, qu'il achève son œuvre infernale I Je suis vaincue, je ne résiste plus ! Qu'il

frappe au cœur , et qu'il me tue , après avoir tué toutes mes joies!... Mais qu'il fasse vite : c'est la seule grâce que je lui demanderai jamais !

La pensée de sa fille mêlait seule quelque douceur à tant damertume.

Sophie avait dix-sept. ans. Dix-sept ans, c'est un âge charmant dans la vie de la femme ; c'est la saison printanière de sa rapide année , c'est l'éclosion de la fleur brillante et parfumée , qui déjà brise la verte enveloppe de son bouton ; c'est l'éveil de la jeune âme aspirant à toutes les joies inconnues du mystérieux avenir.

Mais la fleur humaine s'ouvre mal quand elle s'ouvre toute seule : elle appelle les soins assidus et la main légère et amie d'une mère ; il faut savoir préserver la plante délicate et fragile , non-seulement de tout conta(?t dangereux , mais encore de toute fâcheuse approche. Véra le savait bien ; elle le savait mieux que personne , elle , orpheline si jeune ; ce n'était donc point dans un pareil moment qu'elle pouvait songer à déserter le poste du devoir, quand elle avait déjà tant fait , et qu'il lui restait tant à faire encore. Cette pensée fut une force pour elle. Elle résolut de se consacrer tout entière à sa fille. Elle fit tous ses efforts pour l'empêcher de pénétrer les véritables motifs de l'absence de son père. Elle ne voulait ni tuer le respect dans le cœur de l'enfant, ni étouffer sa tendresse. Mais la malicieuse habileté du monde était parvenue à faire soupçonner d'abord, et bientôt connaître à Sophie la vérité tout entière. Malgré les réticences pieuses de sa mère , elle ne tarda point à savoir le secret que l'on voulait lui dérober ; ce qu'on ne lui disait point, elle le devina.

Il y a dans la vérité quelque chose que l'on ne parvient point à cacher toujours, et qui finit par éclater tôt ou tard. Sous la grâce des formes et le charme des façons, Sophie cachait une âme plus énergique que ne le sont d'ordinaire les âmes de jeunes filles ; elle savait prendre promptement une résolution, et ses sentiments, qui n'étaient pas toujours exempts de violence , naissaient chez elle avec une sorte de soudaineté. Du jour où elle se fut dit qu'elle ne pouvait plus estimer son père , elle cessa en même temps de l'aimer. Wolsky avait donc perdu en même temps et presque du même coup l'affection de sa femme et celle de sa fille. Par une sorte d'accord tacite, qui, du reste, n'était pas sans délicatesse, les deux femmes, sans cependant s'être donné le mot pour cela, ne prononcèrent plus jamais le nom de l'absent. C'était absolument comme s'il eût cessé d'exister pour elles.

Véra, qui observait sa fille avec l'attention que l'on apporte à tout ce qui regarde Tobjet d'une pensée unique et constante , s'aperçut bientôt qu'un changement s'opérait chez elle : les belles roses de la santé pâlissaient sur ses joues ; un nuage voilait souvent l'éclat jusqu'alors si radieux de son regard, et il y avait dans son sourire plus rare je ne sais quelle mélancolie qui le rendait à la fois triste et liouchant. Véra connaissait trop bien les nuances diverses des sentiments humains pour se tromper longtemps sur de tels symptômes. Elle ne tarda pas à comprendre que le chagrin de Sophie avait une autre cause que l'absence de son père , une cause à la fois plus intime et plus profonde : l'amour! — un amour malheureux !

Sophie aimait, en effet : elle aimait le fils d'un seigneur des environs, qu'elle avait rencontré récemment à une iéte chez des amis de sa famille.

Wladimir Olgorine avait vingt-cinq ans, un beau nom, une jolie fortune, et une de ces têtes qui font rêver les jeunes filles. Les deux jeunes gens n'eurent pas besoin de se voir longtemps pour s'aimer beaucoup. Wladimir adora Sophie. La fille de Véra, comme si elle eût été jalouse de ne pas donner moins qu'elle ne recevait, livra son cœur tout ntier.

Ce fut un de ces amours de jeunesse dont la pureté seule égale la profondeur; amour exquis, bien différent des passions que nous éprouverons plus tard, traversées de souvenirs, hantées de fantômes étrangers, et sur lesquelles le passé, l'inévitable passé, jettera son ombre et son trouble ! Ces amours-là, c'est un nom — un nom unique — écrit sur la première page, la plus blanche, du livre de la vie. Je ne dis point que plus tard on n'aimera point autant. Je crois, au contraire, que Ton aimera davantage, et que le feu qui s'allumera dans l'âme aura de^ ardeurs plus dévorantes. Mais ces secondes amours n'auront plus la sereine confiance et la chaste sérénité du cœur vierge, qui n'a jamais été effleuré par un doute, et qui croit encore à l'éternelle durée des sentiments qu'il éprouve.

Véra, avant le départ de son mari, et alors que rien n'avait entamé jusque-là ni la considération ni la fortune de la famille, n'avait point caché à ses amis qu'elle voulait garder sa fille au moins jusqu'à vingt ans. Wladimir, de son côté, savait que ses parents avaient à son endroit des visées ambitieuses.

et qu'ils ne le laisseraient point s'endormir au fond d'une province, dans les énervantes douceurs d'un mariage d'amour. Ils se faisaient une autre idée de la vie et des devoirs qu'elle impose.

Aussi, après avoir échangé les doux serments d'amour, et ces chères promesses d'inviolable fidélité, — toujours sincères quand on les fait, mais, hélas 1 si vite oubliées, — les deux jeunes gens convinrent ensemble qu'ils garderaient leur secret jusqu'à ce que le moment leur parût favorable pour solliciter, chacun de son côté, l'agrément de leurs familles ; jusque-là , ils se résigneraient à s'aimer tout bas. L'honnêteté de leurs âmes leur faisait touver des charmes dans cette attente pleine de promesses et adoucie par l'espérance.

Ils en étaient encore à ces premières pages du roman de la vingtième année, quand la catastrophe qui frappait si cruellement Sophie et Véra éclata tout à coup dans le calme de leur existence. La douleur du jeune homme fut aussi grande que celle de la jeune fille. Ne ressentons-nous point le mal qui arrive à ceux que nous aimons plus cruellement que celui qui nous arrive à nous-mêmes? Il souffrait parce qu'il la voyait souffrir; il souffrait parce qu'il sentait qu'une atteinte grave était portée à la considération de la famille dans laquelle il voulait entrer; mais son amour ne connut pour cela ni hésitation ni défaillance.

Ce qu'il n'avait point osé faire tant qu'il avait vu sa chère Sophie heureuse au milieu de sa famille honorée, il le fit quand il la vit malheureuse, cruellement éprouvée et digne maintenant de plus de pitié qu'elle n'avait jamais été digne d'envie.

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Il dit tout à son père.

Nos parents, qui nous aiment avec un désintéressement qu'il nous serait difficile de trouver en nous-mêmes, au milieu des troubles et des agitations d'une vie passionnée, nos parents voient rarement les choses comme nous les voyons. Ils veulent notre bonheur : ceci est un point que l'on aurait mauvaise grâce à contester; seulement ils ne sont pas toujours d'accord avec nous sur le moyen de le faire. Le père de Wladimir n'accueillit donc point favorablement l'ouverture de son fils. Sans entrer dans des explications inutiles, et qu'il ne croyait point lui devoir, il se contenta de lui dire que ce mariage ne lai convenait sous aucun rapport ; qu'il lui ferait plaisir de n'y point songer, et qu'en tout cas il le priait de ne plus lui en parler.

Le pauvre garçon essaya bien de répliquer, et de défendre sa cause, et Sophie et Véra, et Wolsky luimême ; il déploya dans cette œuvre, aussi difficile que méritoire, une éloquence plus convaincue que convaincante.

— Mon fils, lui fut-il répondu un peu sèchement, tu as tort d'insister : je te trouve trop jeune pour entrer en ménage, et tu n'as pas le moyen d'être de sitôt père de famille. Tu n'imagines point, je suppose, que la fille de Volsky apportera à son mari de quoi nourrir ses enfants.

— Eh bien, mon père, j'attendrai !

— Oui, fit celui-ci dans un aparté qui ne fut pas

entendu de son fils, oui, sans doute tu attendras

mais tu n'attendras pas ici : je n'ai nulle envie que tu compromettes ton avenir par tes folies amoureuses.

Le lendemain, usant de ce pouvoir discrétionnaire qui est partout l'un des attributs de l'autorité paternelle, il enleva Wladimir et le conduisit à Pétersbourg, d'où il le dirigea sur l'étranger, muni d'un passe-port diplomatique, et d'un titre d'attaché d'ambassade, qui, du reste, lui était promis depuis longtemps.

Ceci fut le coup de grâce pour la pauvre Sophie. Elle ne put pas même revoir celui qu'elle aimait. Quelques lignes de lui, secrètement remises par Suzanne, pleines de larmes et de promesses, mais troublées, rapides etn'exphquant rien, vinrent seules lui apprendre ce départ , dont elle n'avait pas eu le soupçon.

Elle ne se plaignit point, elle ne pleura pas; mais ses lèvres se décolorèrent encore davantage, et le cercle de bistre qui cernait ses grands yeux se creusa plus profondément.

Triste de sa tristesse, et non moins malheureuse qu'elle, sa mère, en la voyant changer si rapidement, crut à quelqu'un de ces dépérissements soudains, qui tarissent parfois la vie des jeunes filles dans sa source mystérieuse , et à tous les chagrins qu'elle avait déjà s'ajouta une nouvelle angoisse.

C'était donc un intérieur bien sombre que celui de ces deux femmes. Les longues journées s'y traînaient avec une lenteur désespérante, et une monotonie que rien ne venait distraire, /^a mère et la fille restaient parfois des journées entières Tune devant l'autre, perdues chacune dans sa peiisée, et

tirant silencieusement l'aiguille sans échanger une parole. Blessée plus profondément peut-être qu'elle ne voulait se l'avouer elle-même du départ de Wladimir, désespérant parfois de son retour, et croyant tout avenir à jamais anéanti pour elle, Sophie ne cherchait même point des consolations auprès de sa mère, dans un aveu tardif et inutile.

— Si, pensait-elle, je ne dois point revoir Wladimir, il est bien inutile que j'ajoute encore aux chagrins de ma mère, en lui apprenant que j'ai manqué de confiance envers elle. Souifrons donc seule, puisque nous n'avons point mérité d'être consolée !

,Véra, de son côté, avait des soucis qui, pour être d'un ordre moins élevé, n'en étaient cependant pas moins pressants.

L'intendant, — lui seul correspondait avec Wolsky, — soit qu'il se conformât aux ordres de son maître, soit qu'il obéît aux difficultés de la situation, devenait de plus en plus sévère dans sa façon d'administrer les biens de l'absent, et de jour en jour aussi se montrait plus rigide dans ses rapports avec celle qui n'était plus que de nom la maîtresse du château. Véra eut voulu pouvoir le chasser; mais, outre que, dans sa position, il était prudent d'éviter tout éclat fâcheux, les pouvoirs qu'Alexis avait laissés à ce fâcheux personnage étaient trop bien en règle pour qu'il fût possible à sa femme de les révoquer. Véra était donc contrainte, pour faire honneur à ses affaires, de retrancher chaque jour quelque chose de plus aux dépenses de sa maison , si sévèrement mesurées déjà. On eût dit un cercle fatal, qui allait se rétrécissant autour d'elle sans cesse. Par instants, elle éprouvait comme une irrésistible envie de quitter

cette noble et fastueuse demeure, d'un entretien ruineux, et d'aller cacher ses chagrins — elle eût dit volontiers sa misère ! — dans le faubourg de quelque grande ville. Mais Sophie s'opposa de toutes ses forces à l'exécution de ce projet, en prétendant qu'elles étaient encore mieux là, chez elles, que partout ailleurs, ce qui n'était peut-être pas absolument faux.

Son véritable motif, c'est qu'elle ne voulait point quitter les lieux où elle avait connu Wladimir, où il reviendrait certainement — s'il revenait jamais dans sa patrie ; où elle recevrait de ses nouvelles, si elle devait encore en recevoir. Elle trouva un auxiliaire inattendu chez l'intendant, qui, avec une obstination dont Véra ne pouvait point pénétrer le motif, combattit énergiquement tout projet de changement de résidence, en alléguant qu'il serait contraire aux intentions formellement exprimées par M. Wolsky, et qu'il n'était, quant h lui, autorisé h verser aux deux dames la pension qui les faisait vivrequ'àla condition qu'elles resteraient au château. Il fallut bien se résigner à ce que l'on ne pouvait empêcher ; Véra, qui voulait partir^ ne partit point. On continua donc la même existence monotone, calme dans sa tristesse.

Cependant un événement imprévu, qui secoua brusquement Véra, vint l'arracher à la torpeur morale dans laquelle, peu à peu, elle s'était endormie.

Elle apprit par hasard, et sans aucune sorte de préparation, que le comte Permoff venait s'établir dans un château du voisinage. Cette nouvelle jeta la femme de Wolsky dans une inquiétude mortelle, et sa fille, étonnée, remarqua chez elle un trouble

d'esprit que rien ne pouvait calmer. Véra se demandait quel malheur nouveau allait lui apporter la présence de Permofï, qui, absent, lui avait déjà fait tant de mal. Ce rapprochement lui semblait tout plein de menaces. D'où venait le comte ? Quelles intentions secrètes — méchantes à coup sûr — le ramenaient près d'elle? Sans doute il voulait jouir du spectacle de son humiliation, et triompher de sa ruine ! De telles pensées étaient bien dignes de cette ■âme sombre et cruelle.

Les appréhensions de la malheureuse femme étaient d'autant plus vives et d'autant plus légitimes, qu'elle se trouvait en ce moment absolument seule, sans personne auprès d'elle pour la défendre, non plus que sa fille, et qu'elle se voyait ainsi livrée à l'audace et à la haine d'un homme accoutumé à tout braver et à ne rien craindre. Et il fallait que cette audace fût bien grande, en effet, pour qu'il osât, à la face de tous, revenir ainsi près d'elle , quand il avait tant de forfaits à se reprocher, quand il aurait suffi d'un accusateur énergique pour le livrer à toutes les sévérités de la justice, et lui faire rigoureusement expier, sans parler des autres, son premier et son dernier crime, la dénonciation calomnieuse du père, et le rapt de l'enfant Et malgré cela il venait ! il venait braver ses victimes, jusque chez elles î C'est qu'il connaissait bien et sa force et leur faiblesse. Résignée à tout pour elle-même, et se regardant déjà comme une vaincue de la vie, trop certaine, hélas ! qu'il n'y avait plus pour elle de bonheur en ce monde, et n'en cherchant plus, la triste Véra voulait du moins préserver sa fille de toute atteinte et de tout péril. Il lui semblait à présent que c'était

elle surtout qui était menocée ; auvssi l'environnaitelle d'une surveillance élroite, presque jaloase. Elle se disait que, jusqu'au jour où elle passerait de ses mains dans les bras d'un mari, elle ne la quitterait point d'une minute.... Entre Sophie et lui, Fédor la trouverait toujours !

Cependant , la conduite du comte Permoff parut, dans les premiers temps, rendre ces précautions complètement inutiles. Soit, en effet, que sa vengeance fût complètement assouvie et sa haine éteinte, soit au contraire qu'il méditât quelque chose de plus terrible encore que tout ce qu'il avait déjà tenté et accompli contre les deux époux, rien ne révéla sa présence. Véra s'accoutuma donc peu à peu à l'idée de ce dangereux voisinage, qui, tout d'abord, avait épouvanté sa veille et troublé son som meil ; elle finit même par retrouver une sécurité trompeuse et par oublier que l'ennemi était littéralement à ses portes. Il n'avait pas essayé de la revoir, et le hasard ne les avait point encore mis en présence.

— Peut-être m'a-t-il oubliée! se disait parfois Véra. Parfois aussi, se rappelant l'homme, elle se disait qu'il ne fallait point se fier à ces apparences paisibles, qui couvaient peut-être un danger.

Elle vivait donc dans des alternatives de confiance et de crainte, qui se succédaient chez elle sans trop de raisons apparentes, suivant l'état de ses nerfs et du temps.

Un matin, en entrant dans la salle à manger, — le déjeuner était servi depuis quelque temps déjà, et ni elle ni Sophie n'était encore prête, — elle se trouva face à face avec son jnari.

Sa surprise fut si grande, qu'involontairement elle recula d'un pas.

Comment l'aborderait-elle? Quels' mots lui dire? Etait-ce le reproche, était-ce le pardon? Pourquoi était-il revenu? Dans quelles intentions? Avait-il appris l'arrivée de l'ennemi près de sa femme et de sa fille, et accourait-il du bout du monde pour les défendre et pour se venger ? Telles étaient les pensées confuses qui se pressaient dans son âme, tumultueusement et en désordre. Mille sentiments contraires agitaient son cœur et soulevaient sa poitrine. Qu'elles se mettent à sa place pour nous dire ce qu'elle devait éprouver, toutes celles qui aimèrent, qui furent trahies, et qui, après une longue absence, virent apparaître tout à coup devant elles, au moment où elles l'attendaient le moins, l'être adoré. ,.. et détesté, celui qui fit tour à tour le charme et le tourment de leur vie.

Sans doute Alexis était moins troublé que sa femme, car ce fut lui qui retrouva laparole le premier :

— Jamais exacte, ma chère Véra ! lui dit- il en regardant la pendule. Vous savez qu'il était convenu que nous déjeunerions toujours à onze heures et demie ; il est onze heures quarante-cinq minutes : j'ai donc attendu un quart d'heure î

— Et moi, monsieur, reprit Véra, rappelée par cette banalité sotte au sentiment de la réalité, voilà deux ans que j'attends... et je ne me plains pas !

— Oh ! ni moi non plus ! reprit-il ; c'est une simple observation' que je voulais vous faire.

Il lui tendit sa main, que Véra toucha légèrement. Sophie entrait. En apercevant son père , elle pâht un peu : elle ne voyait plus en lui que l'auteur de

ses chagrins et la cause de ses malheurs. Le père dénaturé ne s'aperçut de rien, et il embrassa sa fille en la regardant à peine, absolument comme s'il l'eût quittée la veille.

Cette froide indifférence en apprit plus à Véra sur l'état moral de son mari que tous les discours du monde, et, comme un trait de lumière, elle éclaira pour elle la profondeur de l'abîme dans lequel il avait roulé. Un coup d'œil jeté sur la table, servie beaucoup plus abondamment que d'habitude, ne lui permit point de douter qu'il n'eût eu soin de passer à l'office et de commander un supplément au menu ordinairement plus modeste des deux femmes. Alexis reprit sa place en invitant du geste sa femme et sa fille à s'asseoir, se servit copieusement, et mangea longtemps, avec une certaine méthode, en homme qui sent toute l'importance de la fonction qu'il remplit. Il fit également honneur à un certain cru du Médoc, dont il n'avait oublié ni l'extrait de naissance, ni la place d'honneur dans sa cave.

La fille et la mère le regardaient, en observant un silence pénible, sans même oser se communiquer leurs impressions par un coup d'œil qui l'eût condamné.

— J'avais faim ! dit-il au bout d'un instant ; la matinée est fraîche et apéritive comme l'absinthe. Vous ne vous êtes pas doutées de cela, vous autres ! mais il a fait ce matin, sur les quatre heures — je suis venu en voiture découverte — une bise aiguë, qui aurait réveillé l'appétit d'un mort. Tudieu ! quel vent sur la hauteur ! Ah i mais, on est mieux ici que sur la chaussée impériale ! ajouta-t-il en se renver-

sant dans le fauteuil moelleux qu'il avait avantageusement subtitué à la chaise ordinaire de la salle à manger.

Ni Véra ni Sophie ne répliquèrent rien; sans doute elles n'avaient rien à répUquer.

La jeune fille s'approcha du samowar, qui chantait en bouillonnant à l'autre bout de la table.

— Le thé un peu fort ! ma petite Sophie, dit Alexis; tu sais que je n'aime pas l'eau chaude! quelques feuilles de vert : cela relève!

Il suivit très-attentivement la délicate opération du mélange.

— Sais-tu bien, mignonne, lui dit-il quand elle eut terminé, que tu deviens charmante? Tu seras bientôt aussi belle que ta mère !

Et après ce compliment qui n'avait rien d'exagéré, Alexis, bien persuadé qu'il avait amplement payé sa dette de bienvenue et d" affection paternelle, pria sa fille de lui passer la crème, en versa une demicuillerée dans son thé, et se mit à déguster la boisson parfumée avec une recherche de sensualité qui parut absorber complètement toutes ses facultés.

Véra profita de ce moment, où elle était bien certaine de voir sans être vue, pour examiner son mari.

Un triste changement, trop facile à noter, s'était opéré sur le visage d'Alexis; ses traits, sans doute, étaient restés à peu près les mêmes, quoique empâtées par une mauvaise bouffissure ; mais quelle expression sinistre les animait maintenant, dans les rares instants où ils avaient une expression ! Le plus souvent, il est vrai, ils restaient sombres, hâves et flétris; l'œil, qu'il avait eu si beau, était privé maintenant de sa lumière et de son éclat ; la bouche laissait

pendre, aux coins, les lèvres fatiguées, et, par moments, il courait sur ses mains de petits frissons, qui ressemblaient fort à des tremblements convulsifs . A tous ces signes, et à d'autres encore, il n'était, hélas! que trop facile de reconnaître le familier de la débauche, l'habitué des orgies, l'acteur et le héros des drames terribles du jeu d'enfer; l'homme, en un mot, qui avait passé à travers les émotions dissolvantes d'une existence fiévreuse, et qui s'était livré à tous les excès des passions mauvaises, celles qui ne se contentent pas de tuer, mais qui, en tuant, avilissent et dégradent.

— Et voilà ce qu'ils en ont fait ! pensa Véra en baissant la tête, et en se rappelant, non point, certes, sans une secrète et profonde amertume , ce qu'il avait été jadis, lorsqu'il lui était apparu à Tiflis dans la fleur brillante de sa jeunesse et la poésie de sa beauté. . . Ah ! continua-t-elle, en s'efforçant d'étouffer le soupir qui soulevait sa poitrine, ce n'est pas en me le prenant que Fédor s'est véritablement vengé... c'est en me le rendant !

Le lecteur a déjà deviné ce que nous ne lui avons point raconté. Livia Torrès, qui n'était autre chose, en effet, qu'un instrument docile entre les mains du comte Perrnoff, avait accompli avec autant d'énergie que de célérité l'œuvre criminelle à laquelle l'avait dévouée ce génie infernal. Après avoir commencé par amollir Alexis dans les mortelles délices de son amour de courtisane, Livia l'avait soumis tout à coup aux tortures de la jalousie ; avec des raffinements de malice dont une femme sans cœur étai seule capable, elle l'avait fait passer à travers les épreuves les plus dégradantes que pût subir un

homme né pour d'autres destins, et auquel peutêtre il restait encore quelque fierté dans le cœur. Quand elle l'eut emmené loin de sa famille, loin de son pays, loin de tout ce qui peut soutenir un homme, — s'il est assez faible pour avoir besoin d'appui, — comptant sur la passion folle qu'elle lui avait inspirée, elle l'avait irrité et poussé à boutpar le spectacle de ses coquetteries. Cependant ses exigences devinrent de plus en plus grandes, et son avidité augmenta à mesure que diminuaient ses semblants d'amour. Vingt fois pour une, elle lui mit, comme on dit vulgairement, le marché à la main, tantôt lui offrant de le quitter, et tantôt lui reprochant le temps qu'elle perdait avec lui... Et lui, — c'est là l'éternel et trop juste châtiment de ces passions honteuses ! — lui, plus épris quand il la sentait plus détachée, il essayait de la fléchir par ses lâches prières, et. il écrivait lettres sur lettres à son intendant, demandant à chaque courrier de nouvelles sommes pour subvenir à ses dépenses exagérées et à son luxe insensé.

Un malheur n'arrive jamais seul.

L'intendant, qui s'était montré d'abord de si facile composition, devint tout à coup récalcitrant, tracassier, et d'une bonne volonté pour le moins douteuse. On ne pouvait plus rien lui arracher, et après avoir tout donné, il se mettait maintenant à tout refuser. Pour dire non, tous les prétextes lui étaient bons. C'est alors que, pour suppléer à Tinsuffisance de sa fortune, Fédor avait eu recours à ces ressources trompeuses du jeu, qui peuvent bien nous soutenir pour un temps, mais qui finissent toujours par nous perdre et nous abîmer plus profondément. Le proverbe anglais dit bien quand il dit :

« Les cartes finiront par battre celui qui les a inventées ! y>

Dans un laps de temps assez court, Wolsky subit des pertes multipliées et considérables. Une sorte de guignon fatal s'attachait à toutes les combinaisons qu'il essayait, et les plus belles banques du pharaon et du baccarat avortaient entre ses mains. Il vit bientôt qu'il ne lui était plus possible de se maintenir dans la situation qu'il avait prise, et de subvenir, comme par le passé, aux besoins que Livia s'était créés. Il fut obligé d'en convenir devant la jeune femme, qui, du reste, s'en serait bien vite aperçue toute seule. Gomme ses pareilles, mais peut-être avec plus de cynisme encore et moins de vergogne, elle signifia à Wolsky, du jour au lendemain, que leurs relations ne pouvaient plus subsister comme par le passé ; « la vie avait des exigences auxquelleâ il fallait bien se soumettre, quoi qu'on en eût. »

On le voit, c'était un congé en règle et définitif. Pour peu qu'un homme ait encore le sentiment de sa dignité, il ne lui reste plus, en pareil cas, qu'un parti à prendre. Mais il y avait longtemps que le malheureux Alexis avait abjuré les plus nobles sentiments, aux pieds de celle qui lui avait fait sacrifier les devoirs les plus saints.

Livia connaissait assez sa victime pour savoir que cette sommation, si impérieuse qu'elle parût être, ne suffirait point à vaincre son obstination. Aussi, comme il entrait dans les plans qu'on lui avait imposés de jeter le triste Alexis en pâture au désœuvrement de la vie, elle quitta la ville où il sp trouvait, et partit sans avoir même daigné l'avertir. Il n'apprit son absence que le lendemain, en se pré-

sentant chez elle. On lui dit, sans ménagement aucun, que cette absence ne finirait point : Livia ne devait pas revenir.

Le chagrin d'Alexis fut grand, non moins grande sa colère. Depuis un an, Livia avait beaucoup fait pour tuer son amour, et ce qui lui restait ne devait plus avoir la force de résister à ce dernier coup. Mais il n'en fut pas moins malheureux pour cela. Il s'était fait comme une habitude de cette femme : il avait besoin d'elle ; elle était entrée, si jose ainsi parler, dans les nécessités de sa vie. D'ailleurs, cette fatale communauté d'existence avait brisé en lui le ressort de la force morale, et il n'avait plusl'énergie suffisante pour recevoir un pareil choc sans plier. . . Ignorant où elle était, n'ayant plus à sa disposition assez d'argent pour se mettre à sa poursuite à travers l'Europe, et lui faire, au cas oti il aurait le triste bonheur de la retrouver, l'existence à laquelle il l'avait accoutumée, et dont maintenant elle ne voulait plus se passer, il prit le seul parti qui fût peut-être raisonnable dans la position où il se trouvait : il retourna chez lui. La vie qu'il avait menée depuis son départ n'était guère faite pour développer en lui la délicatesse des sentiments. Mais, cependant, il lui en restait encore assez pour qu'il se rendît compte des trop justes griefs que sa femme avait contre lui ; il ne laissait donc point que d'éprouver quelques doutes sur l'accueil qu'il recevrait d'elle. Aussi faisait-il un peu comme ces faux braves qui chantent la nuit pour s'étourdir, et dont la voix est d'autant plus sonore que leur peur est plus grande. L'assurance qu'il avait montrée devant sa femme, au moment où elle était entrée daus la salle à manger, était donc beau-

^ coup plus factice que réelle, et c'était au fond une ' j véritable timidité qu'il avait essayé de masquer sous cette apparence de légèreté dégagée. C'était là chez lui comme une dernière lueur de ce sens moral que Dieu nous a donné pour éclairer notre vie, et qui ne s'éteint jamais tout d'un coup chez nous : il se prolonge au contraire comme le crépuscule des beaux jours, même après que le grand astre est couché.

Il avait suffi à Véra d'un coup d' œil jeté sur Alexis pour faire tomber sa légitime indignation et sa trop juste colère. A partir de ce moment, elle n'était plus capable d'éprouver pour lui qu'une dédaigneuse pitié, qui devait bientôt se changer en une froide indifférence. Depuis plusieurs années, elle avait beaucoup souffert : la souffrance avait commencé par l'aigrir ; elle avait fini par la fatiguer ; ce qu'elle éprouvait maintenant, c'était un immense besoin de paix.

Elle eût acheté cette paix à tout prix ! Aussi, en se rappelant toutes les angoisses, toutes les tortures morales à travers lesquelles elle avait passé, elle osa se réjouir de ce qui est pourtant le plus grand, le plus terrible, le plus irréparable malheur d'une femme : elle fut heureuse de sentir qu'elle n'aimait plus son mari ! Avec l'amour, ne se débarrassait- elle point des chagrins de l'amour?

Je n'entreprendrai pas maintenant de dire quel monde d'idées se pressait dans son cerveau. Qu'allaient-ils devenir ensemble? Quelle vie mèneraientils? Quel avenir était réservé à sa fille? Jusqu'à quel point s'étendaient les ravages faits à leur fortune? Telles étaient les questions que Véra s'adressait tout bas, quand, un peu malgré elle peut-être, ses regards

s'arrêtaient un moment sur le visage atone et presque hébété de Wolsky.

Son dédain se mélangea bientôt d'une certaine irritation contre son mari; elle s'indigna devoir que, tandis qu'elle était livrée, et comme femme et comme mère, à tant d'angoisses et à tant de tortures, il n'y avait plus de place chez lui que pour les satisfactions les plus égoïstes et les jouissances les plus grossières du bien-être matériel qu il avait retrouvé.

Elle se rappela en même temps que, tandis qu'elle était plongée dans les larmes, il avait vécu là-bas, dans ces beaux et lointains pays du soleil et de la lumière, au miheu de tous les plaisirs. Il lui vint alors comme un méchant désir de troubler du moins cette honteuse quiétude, et de lui donner ainsi sa part de soucis et de chagrins.

— Vous savez, lui dit-elle tout à coup, en fixant les yeux sur lui, pour ne rien perdre de l'expression de sa physionomie , vous savez que votre ancien ami, le comte Permofî, est ici?

L'effet de ces paroles fut aussi soudain et aussi grand que Véra pouvait le souhaiter. Un frisson nerveux passa sur lui et le secoua ; il releva la tête et regarda sa femme fixement.

— Ah! fit-il au bout d'un instant, Fédor est ici! Pourquoi'? Qu'y vient-il faire? Mais qu'est-ce que vous entendez par ce mot ici? Est-ce en Russie, que vous voulez dire?

— Il est au château de Menskoff, à deux werstes de chez nous.

— Et il y a longtemps?

— Environ trois mois.

— Trois mois de trop, en vérité I ,

— Allez donc le lui dire!

Alexis jeta à sa femme un regard qui, si elle l'eût surpris, l'eût fait frissonner; — c'était le regard de la haine qui a peur. Par bonheur pour elle, Véra ne le vit point.

Alexis poursuivit :

— Il a cherché à vous voir?

— Pas le moins du monde! d'ailleurs, chacun savait que, pendant votre absence, je ne voulais recevoir personne.

— J'espère bien qu'il n'osera jamais se présenter ici!

— L'audace n'est cependant pas ce qui lui manque ; nous sommes, vous et moi, assez payés pour le savoir.

Alexis ne répondit rien, mais il se mit à marcher rapidement de long en large dans le salon, les mains derrière le dos et la tète penchée sur la poitrine. Au bout de quelques instants, il releva le front, revint vers sa femme, se plaça devant elle, et prenant un air qui voulait être rassuré, mais qui ne l'était pas :

— Eh bien, dit-il, qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'il soit au château de Menskoff ou ailleurs? Il ne s'avisera point, j'imagine, de me faire envoyer une seconde fois en Sibérie... il sait bien qu'on en revient. Il ne pourra plus empoisonner nos troupeaux, puisque nous n'en avons pas; et, quant à ce qui est d'enlever Sophie, j'espère qu'aujourd'hui il n'y réussira par aussi aisément qu'autrefois : une fille avertie en vaut deux, et puis nous ne la laisserons plus aller toute seule donner à manger aux cygnes de l'étang noir !

« Qui sait? du reste, ajouta-t-il avec une maladresse conjugale , les années emportent bien des choses avec elles; ses chagrins doivent être un peu passés, et ses grandes colères éteintes. Ce sont feux de jeunesse, qui ne peuvent brûler toujours !

— Vous avez raison ! répondit Véra avec une ironie singuUèrement amère ; comment pourrait-il en effet m'aimer si longtemps, et si longtemps garder une colère qui ne viendrait que des regrets qu'il a de moi?

— On dirait vraiment que vous en êtes fâchée ! répliqua Wolsky, non point peut-être sans quelque apparence de raison ; mais quoique vous soyez certainement fort digne de ce que les poètes nomment dans leur beau langage une flamme éternelle, il me semble que si Fédor eût voulu vous revoir, il eût été plus naturel de profiter pour cela de mon absence que d'attendre mon retour. N'est-ce point ainsi que vous-même vous jugez les choses?

— Absolument ainsi ! Tout l'amour que celui qui fut autrefois votre ami put avoir un moment pour celle qui est à présent votre femme est mort depuis longtemps : j'en suis profondément convaincue! Je me rends trop justice, pour ne pas savoir que je n'ai rien de ce qui inspire des passions implacables... Je ne garde même pas l'amour de ceux que j'aime! Mais il n'est pas nécessaire que le comte Permoff m'aime encore pour vous haïr, et il me sera peut-être permis, à moi votre femme, de trembler quand je vois si près de nous un ennemi si cruel !

— Que ne puis-je, moi, le voir plus près encore ! fit Alexis poussé à bout , et retrouvant sous l'inspiration de sa colère comme un éclair de jeunesse.

Que ne puis-je le voir, continua- 1 -il, aune longueur d'épée ou à une portée de pistolet !

— C'est ce que je n'ose point souhaiter pour vous ! fit Véra, qui ne paraissait pas décidée à se laisser désarmer ni convaincre par cette velléité de courage.

Alexis comprit bien que le dernier mot ne lui resterait pas — reste t-il jamais à un homme qui discute avec une femme ? — et il alla se promener dans son parc , en faisant tout bas cette réflexion peu consolante qu'il aurait dû , après la fuite de Livia Torrès , prendre le chemin de la France ou de l'Angleterre, et non celui de la Russie.

Le soir du même jour, une scène d'une tout q^utre nature, mais qui avait bien aussi son intérêt, se déroulait dans le château du comte. Elle avait pour acteurs Fédor lui-même et l'intendant de Wolsky. C'était la nuit , et ils s'étaient enfermés tous deux dans une pièce vaste et retirée, qui servait au comte de cabinet de 'travail ; là , ils étaient certains de n'être entendus ni surpris par personne.

Le comte , que nous avons perdu de vue depuis l'enlèvement de la petite Sophie, avait singulièrement vieilli : ses sourcils et sa barbe étaient restés noirs, mais ses cheveux avaient blanchi , et ce contraste donnait à sa physionomie je ne sais quoi d'étrange. Ses deux yeux sombres paraissaient énormes dans sa face amaigrie, et il avait sur le tront le si-

gne fatal de ceux que dévore une idée fixe , surtout quand cette idée est mauvaise.

Ils étaient donc là tous deux , l'économe et lui, perdus dans cette vaste salle à peine éclairée, qui n'avait d'autre décoration que des trophées d'armes et des ramures de cerfs et d'élans, dominant de grandes armoires pleines de livres. L'intendant était assis au coin de la cheminée, dans laquelle brûlait un grand feu de sapin , car les nuits étaient déjà froides. Permolî se promenait de long en large, à grands pas, dans la pièce.

— Ainsi, fit-il en s'arrêtant tout à coup , il est revenu ?

— Ne l'avez-vous point voulu , monsieur le comte ?

— Sans doute î il le fallait !

— Je n'ai pas raisonné ; j'ai obéi.

— Et vous avez obéi avec autant de zèle que d'intelligence. Je vous ai dit, je crois, que si j'étais content de vous, vous seriez content de moi. Je dois vous prouver maintenant que je sais aussi, moi, tenir mes promesses.

Tout en parlant , le comte s'était approché d'un secrétaire à double serrure. Il l'ouvrit et y prit un portefeuille aux flancs rebondis.

Il revint alors vers l'intendant et le lui remit.

— N'oubliez jamais, lui dit-il, que l'on gagne tout à me servir, mais que je brise sans pitié quiconque résiste à mes volontés. — Prenez donc un cigare, ce sont de vrais Havanes !... Et comment est-il depuis son retour'?

— Il paraît s'ennuyer beaucoup, ne sait que faire de son corps , et, quand il n'est pas à table , erre,

^iSO LES PERLES NOIRES

comme une âme en peine , dans le parc et dans le château.

— Quelle façon d'être avec sa femme?

— Ils se parlent à peine. Je crois qu'il a peur d'elle, et je suis certain qu'elle a horreur de lui.

Une expression de joie, mais de joie cruelle, sarcastique , amère , pleine de haine , se peignit sur le visage du comte. L'intendant , qui le regardait en ce moment , en eut peur et détourna les yeux.

Véra , condamnée à mépriser son ancienne idole et à remplacer l'amour immense par un souverain dégoût, quel triomphe pour lui! La vengeance la plus raffinée pouvait-elle demander quelque chose encore ? Maintenant , son compte était réglé avec elle, et comme l'implacable Vénitien des légendes du moyen âge, il pouvait écrire à la suite de son nom : K i-lle a payé ! »

Quant à ce qui regardait Alexis , Fédor reconnaissait lui-même qu'il n'en pouvait pas encore dire autant. La dette était plus grande : plus grandes aussi ses exigences. Mais , depuis quelque temps , tout semblait lui réussir : il n'avait plus le droit de douter du succès, et il voulait ce succès complet.

— Ce qui me reste à faire est difficile , je le sais, dit- il à l'intendant; mais je tiens singulièrement à ce que cela soit fait... Gela se fera! Quand je veux, je veux bien. Je crois l'avoir prouvé!...

L'intendant fit de la tête un signe d'acquiescement ; mais comme il ne comprenait point encore où le comte voulait en venir , et qu'il commençait à s'effrayer des audaces de ce dangereux complice, il se tut et attendit-

LES PERLBS NOIRES 431

Permoff lui-même parut éprouver un moment de doute, et il réfléchit quelques instants.

— L'homme dont j'ai besoin maintenant, reprit-il enfin, doit être choisi par nous avec le plus grand soin ; il sera soumis à une assez rude épreuve, et il faudra qu'il ait tout à la fois beaucoup d'intelligence et un dévouement absolu à Toeuvre à laquelle je l'associerai... et qu'il ne comprendra pas.

— Monsieur le comte me fera la grâce de reconnaître* que ces diverses exigences compliquent singulièrement r allai re.

— Je n'en disconviens pas, et comme je sais que le prix des choses est toujours proportionné à la peine que l'on se donne pour les avoir....

— Ceci est une des premières lois économiques!...

— Je sais ! je sais! et je sais aussi que l'on voudra me faire payer cher m i dernière fantaisie... Je m'y attends bien !

— Que voulez-vous, monsieur le comte, c'est dans l'ordre : donnant donnant ! On n'est sûr d'avoir que ce que l'on achète. L'argent est le nerf de la guerre... et des conspirations.

— Conspirations ! le mot est plus juste que vous ne le croyez peut-être, et il ne me fait pas peur î

— Eh bien, j'avoue que je me sens, moi, beaucoup moins rassuré que vous... Est-ce que par hasard nous allons parler politique?

— Allons donc !

— Je me voyais déjà sur la grande route de Sibérie ! vous m'avez donné froid dans le dos !

— Rapprochez- vous du feu, poltron !

— Eh ! eh ! fit l'intendant en essayant de rire, ce

à quoi il ne parvint peut-être pas tout à fait , on dit -[ que vous avez déjà fait faire le grand voyage à quel- i

u'un....

On a tort de dire sans savoir ! reprit le comte assez sévèrement , et en dardant sur son interlocuteur le regard aigu de ses yeux noirs.

Le pauvre diable se tint pour averti , et , bien résolu maintenant à ne plus sortir de son rôle :

— Veuillez, dit-il, m'expliquer clairement ce que vous souhaitez, et je tâcherai de vous le procurer.

— Tâcher ne suffit pas ! répliqua le comte ; il faut réussir... coûte que coûte !

— On réussira... mais daignez, je vous prie, me faire connaître les conditions du programme.

— Mettez la main sur un homme qui consente, pour deux cents roubles argent, à se laisser administrer une certaine quantité de coups de verges.

— Une certaine quantité !.. Mais songez donc que c'est terriblement vague, cela! Savez -vous bien qu'après une certaine quantité de coups, comme vous dites, on peut mourir bel et bien ? I.a verge bien appliquée tue tout aussi sûrement que la hache.

— On pourrait s'entendre avec celui qui administrerait la correction.

— Il faut avouer, monsieur le comte, répliqua lintendant en regardant Fédor, que vous avez des idées singulièrement compliquées.

— Parfois. Mais trouvez-moi l'homme.

— Il est tout trouvé.

— Déjà ! Allons, vous n'avez pas perdu de temps. Qui est-ce donc '?

LES PERLES NOIRES ''iSS

— Un certain valet de chambre de M. Wolsky...

— Son valet de chambre? A merveille! quel homme est-ce?

— ... Il doit avoir des vices cachés, et, en tout cas, il est d'une avidité que je n'ai rencontrée encore chez personne. Ses yeux jaunes, de la même couleur que le précieux métal , s'allument et flambent quand il voit une pièce d'or. Pour cent roubles, il se ferait écorcher vif, si on lui promettait, l'opération terminée, de lui recoller la peau sur les os.

— C'est un trésor qu'un pareil homme! Dites-lui de se trouver chez vous demain, de grand matin, nous conviendrons de tout.

— Chez moi? je crois que ce serait peu prudent. Je ne sais quelles idées ont passé depuis quelque temps par la tête de madame, — vous savez, les femmes ! avec elles on ne peut jamais répondre de rien ! — je lui trouve des regards singuliers; on dirait qu'elle me soupçonne... En tout cas, je suis certain qu'elle m'épie. Ne compromettons rien!

— Alors, que prétendez- vous faire?

— Vous ménager avec l'homme en question une rencontre sans danger dans les bois de la Corneille. C'est à moitié chemin des deux châteaux; il y sera la nuit prochaine, au bord de l'étang. Moi, je viendrai pour vous prendre ici. Son service auprès de son maître est terminé à dix heures ; il peut être à onze au rendez-vous. Est-ce convenu?

— Convenu !

— Donc, à demain!

— A demain, onze heures du soir!

— Non, je serai chez vous à neuf.

Le lendemain, en effet, par la nuit noire, l'intendant entrait chez le comte Permoff vers neuf heures, et tous deux, après avoir fait leurs derniers arrangements, prenaient le chemin des bois de la Corneille, où ils arrivèrent un peu avant l'heure convenue.

L'intendant, à qui ce bois était connu et familier comme les allées de son jardin, conduisit le comte, par des sentiers qui abrégeaient la route, jusqu'à Tendroit désigné pour le rendez-vous. C'était une sorte de clairière à mi-côte, d'où l'on pouvait apercevoir, à travers les arbres, le château d'Alexis.

— Nous sommes les premiers, murmura l'intendant, mais il ne tardera point à venir. Les deux cents roubles le feraient aller jusqu'au bout du monde.

— Il ira plus loin! se dit Permoff, qui n'eut garde, toutefois, de communiquer à son compagnon cette réflexion peu rassurante.

Il fit quelques pas pour s'éloigner de lui, et alla s'appuyer contre un chêne gigantesque qui s'élevait, solitaire et superbe, au milieu du libre espace. De là, immobile et sombre, moins semblable à un être vivaut qn'à quelque statue de la Vengeance ou de la Haine, il suivait de l'œil le mouvement des lumières aux divers étages de la maison d'Alexis, tantôt se demandant ce que Véra pouvait faire à cette heure, tantôt se disant, avec une joie farouche, qu'elle ne se doutait pas qu'il était là si près d'elle, dans l'ombre, méditant le coup suprême qu'il allait porter à son mari.

— Mais cet homme ne vient pas ! se dit-il au bout d'un instant... S'il allait ne pas venir?

n frappa du pied avec une certaine impatience. L'intendant se rapprocha aussitôt.

— Ne craignez rien! lui dit-il à voix basse; il ne peut plus beaucoup tarder. Ne vous ai-je pas dit que je répondais de lui !

— Bien ! dit Fédor ; mais il me semble que j'entends du bruit.

— Quelque feuille sèche détachée d'un arbre que le vent secoue.

— Non ! ce n'est pas cela. On aurait dit plutôt un pas d'homme.

Tous deux prêtèrent l'oreille : ils n'entendirent rien.

— Vous vous serez trompé ! fit l'intendant.

— Il se peut! répondit Permofif.

L'intendant regarda à sa montre

— Impossible de voir l'heure! la nuit est noire comme la gueule d'un loup.

— On peut du moins l'entendre! répliqua le comte en faisant sonner une répétition, dont le petit timbre clair et sec retentit onze fois.

L'intendant fit quelques pas en avant dans le sentier, et revenant tout aussitôt vers Fédor :

— Maintenant, silence et attention ! lui dit-il, car

j'entends qu'on vient oui, l'on vient, j'en suis

certain.

Ils entrèrent sous bois, et quelques minutes ne s'étaient pas encore écoulées qu'une forme vague passa devant eux dans le sentier.

Ils lui laissèrent faire encore quelques pas en avant, puis l'intendant siffla doucement; aussitôt l'homme s'arrêta.

— C'est toi, André?

— C'est vous, monsieur l'intendant ?

Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre, et tous deux cherchaient à se reconnaître dans l'ombre , comme si le son de leur voix n'avait point été, pour fun comme pour l'autre, une preuve assez convaincante de leur identité.

L'intendant frappa sur l'épaule du valet de chambre, et l'amenant vivement à Permoff:

— Monsieur le comte, lui dit-il, voici un brave garçon à qui j'ai dit combien vous étiez généreux : il se ferait mettre en croix pour vous !

— L'épreuve n'ira pas jusque-là, répondit Fédor. Tout en parlant, il frotta une allumette de cire

sous la semelle de sa botte, et, brusquement, il porta au visage d'André la vive lueur qui en jaillit. Le comte, dont la vie avait passé à travers tant d'épreuves, et qui connaissait les hommes comme il a été donné à bien peu de les connaître, avait ce regard perçant qui semble devoir pénétrer jusqu'au fond des âmes, fouiller jusqu'au dernier repli de la conscience, et mettre à nu les pensées les plus intimes et les plus secrètes.

Son action avait été si soudaine, si rapide, qu'il eût été également impossible de la prévoir et de la prévenir. C'était précisément ce qu'il voulait. Il était beaucoup plus sûr ainsi de surprendre son homme, et, par conséquent, de le connaître. Il fut satisffiit de ce premier examen. Il y avait, en effet, sur le visage d'André tous les signes d'une sorte d'exaltation concentrée comme on en rencontre parfois chez les mystiques. Ces prédispositions naturelles conduisent, suivant la façon dont on les dirige, à la vertu ou au crime; en tout cas, elles n'appartiennent point aux natures vulgaires.

i.ES PERLES NOIRES 437

Les hommes forts et troids, qui deviennent maîtres des autres parce qu'ils commencent par être maîtres d'eux-mêmes, mènent à leur gré ces instruments fanatiques et dévoués. Un coup d'œil suffit au comte pour deviner tout cela, et, quoiqu'il n'en fit rien voir, il fut satisfait.

— Pour des raisons qui me sont particulières et que vous n'avez pas besoin de connaître, lui dit-il, j'ai besoin que votre maître vous donne dix coups de verges. Ce ne doit pas être difficile à obtenir?

— Oh ! non, monsieur est brusque et vif.

— Eh bien, gagnez votre punition, et vous gagnerez en même temps deux cents roubles argent.

— C'est comme si je les tenais déjà!

— Voici les arrhes du marché, fit le comte, en lui mettant cinquante roubles dans la main. Je vous remettrai les cent cinquante autres après, ajouta-t-il avec un regard et un sourire qui auraient fait frissonner le pauvre diable, s'il avait pu les voir. Il ne vit que For offert par le comte; il le prit avec une sorte d'avidité farouche, et le serra précipitamment dans la poche de son justaucorps.

— J'aurai bientôt le reste ! dit-il avec une assurance qui fit tout de suite comprendre à Fédor à quel point l'homme qu'il avait maintenant entre les mains allait mettre de zèle à le servir.

Le lendemain, quelques erreurs volontaires dans son service valurent à André, de la part d'Alexis, une réprimande assez sévère. Alexis était en ce moment trop mécontent de lui-même pour n'être pas aussi mécontent des autres; chaque jour sa femme et sa fille se détournaient de lui davantage, et le reléguaient dans une sorte de séquestration méprisante.

qui ne devait point adoucir son humeur ni le ramener à des sentiments plus tendres. Il était donc devenu impatient, exigeant et emporté ; sa nature aimable et facile s'était complètement altérée, et ses gens le craignaient autant qu'ils l'avaient aimé : il commandait sèchement et reprenait avec dureté. La faute du valet de chambre, d'ailleurs assez légère, fut suivie d'une réprimande vive; le valet ne la supporta point, il répliqua insolemment. Alexis avait la main prompte : un coup fut frappé. A ce coup , le serviteur, oublieux de tout respect, riposta par une menace accompagnée d'un geste. Wolsky ordonna qu'on lui appliquât vingt coups de verges.

— C'est dix de trop ! pensa le valet de chambre. Si, encore, l'autre doublait la récompense!

Mais Sophie et Véra intervinrent, et, si elles ne purent lui faire remettre la peine tout entière, elles obtinrent du moins qu'on lui fit grâce de la moitié.

— Gela fera juste mon compte ! pensait le valet de chambre , en se déshabillant pour livrer ses épaules et ses reins à l'exécuteur.

Il y avait longtemps que l'on n'avait usé d'une telle rigueur dans la maison de Wolsky, et, bien que dix coups de verges ne soient pas précisément une affaire pour un serf, cette petite exécution n'en produisit pas moins parmi les gens une sensation profondément pénible. Le bruit s'en répandit dans tout le village, et le reste du jour on ne parla plus d'autre chose.

Quant au patient, il avait subi son supplice avec une fermeté stoïque, sans pousser un cri, sans proférer une plainte. Pendant que le bourreau comptait ses coups, lui, en dedans, comptait ses roubles.

LES PJ^RLES NOIRES 439

La nuit venue, il se rendit chez PermofT, ainsi, du reste, qu'il avait été convenu entre eux.

Fédor le reçut dans cette même bibliothèque où, deux jours auparavant, nous avons introduit le lecteur, pour le faire assister à la conférence des deux complices.

André apportait sur son dos la lettre de change que le comte devait acquitter.

Celui-ci accueillit la victime avec un certain enjouement, fit sur l'exécution du matin quelques plaisanteries plus ou moins agréables, et pria André de tirer son habit, pour qu'il pût juger un peu des coups.

— Oh ! ne craignez rien ! dit celui-ci, nous n'avons pas fraudé; ils y allaient bon jeu!

— Et moi j'y vais bon argent! répliqua Permoff.

Il plaça sur une table la somme convenue, à laquelle il ajouta même une bonne main, pour exprimer sa complète satisfaction.

— A votre service ! fit l'autre, avec son air impassible. Quand il vous plaira de m'en faire donner encore autant ! au même prix, je vous offre ma peau, et vous demande la préférence.

— Oh! tu en recevras d'autres, garde-toi d'en douter! fit Permofî, avec un clignement d'œil singuher, et en le frappant légèrement sur les épaules avec la paume de la main; mais c'est assez comme cela pour un jour, et il faut laisser à tes blessures le temps de se refermer.... Voici qui hâtera ta guérison, ajouta-t-il, en prenant dans une armoire un flacon tout couvert d'une poussière vénérable; c'est un élixir de longue vie qui va te recoudre là peau comme avec une aiguille... sans compter qu'il

va te tenir chaud comme un ours de Sibérie, ou un mouton d'Astrakan, pour cheminer à travers le brouillard de la nuit froide.

Il versa un plein verre, et le tendit au valet de chambre. André le leva à la hauteur de son œil, regarda la lumière de la lampe au travers, et l'avala d'un trait.

— C'est bon, mais c'est fort! dit-il en remettant si brusquement son verre sur la table qu'il le brisa. Quelques gouttes de sueur froide perlèrent à la racine de ses cheveux. Il les essuya d'une main convulsive, et partit, reconduit par Fédor, qui alla lui-même lui ouvrir la porte du château.

Le comte avait raison : la nuit était sombre et le brouillard froid. André marcha vite, et atteignit le château seulement à une heure du matin. Il tomba sur son lit et s'endormit d'un sommeil sans rêves... et sans réveil. Quand on entra chez lui, le lendemain, on le trouva mort!

Cette mort si soudaine, tellement inattendue, ne laissa point que de causer à Wolsky une certaine inquiétude : il se demanda si le rapprochement de ces deux faits n'amènerait point le monde à considérer l'un comme la conséquence de l'autre. Il fut pris de peur, et, pour éviter les commentaires de ses gens et couper court à des réflexions qui pouvaient prendre un caractère fâcheux, s'imaginant que la terre couvre tout, il se dit que si André en avait six pieds sur le corps personne ne s'aviserait plus de songer à lui, et il hâta le plus qu'il put l'inhumation du malheureux valet de chambre.

La triste cérémonie s'accomplit dans des conditions lugubres, vraiment funèbres, au milieu de la

consternation générale. Pas un mot ne fut prononcé contre Alexis ; mais il y a des cas où le silence est la plus terrible des accusations.

La présence de Sophie et de sa mère, qui assistèrent, vêtues de noir, à l'office des morts, ne désarma point l'opinion irritée et ennemie. Lorsque le cadavre fut apporté dans l'église , le visage découvert, selon l'usage russe, et que l'on aperçut ce visage pâle et ces yeux injectés de sang, un frisson courut dans toute l'assistance, et un levain de haine fermenta dans tous les cœurs. Mais, en Russie, le respect du maître est si grand, qu'il ne se rencontra personne pour oser dire tout haut ce que chacun murmurait tout bas.

Le pope, soit qu'il eût reçu à ce sujet les instructions de Wolsky, soit qu'il fût certain de se conformer à sa pensée, hâta les prières et brusqua même un peu la fin de la cérémonie. Bientôt on rendit à la terre l'argile, un moment animée par le souflle divin, qui avait été un homme, et le crime, quel qu'il fût, se trouva ainsi dérobé à tous les regards indiscrets.

Les assistants se retirèrent, les larmes dans les yeux et la crainte dans Tâme ; mais personne ne se permettait d'épancher ses soupçons en des confidences dangereuses; seulement chacun sentait en soi même un trouble profond. La conscience pubUque éprouvait une sorte de vague malaise : quelque chose de douloureux s'agitait au fond c'es âmes.

Mexis, quoiqu'il eût été bien loin de s'attendre aux terribles effets que sa violence avait eus, se croyait maintenant le véritable auteur de la mort d'André. Il ne sortit point de toute la journée. Pendant la cérémonie religieuse, il avait éprouvé une véritable angoisse. Il connaissait le caractère du paysan : il savait que cet être naturellement timide, pacifique et doux, une fois qu'il est surexcité et jeté hors de lui-même, a parfois des accès de violence, dont il ne calcule point la portée, et qui lui font tout braver. Il avait donc peur de voir éclater tout à coup quelqu'une de ces brusques et soudaines révoltes qu'il faut noyer dans le sang. Il ne se crut un peu rassuré que lorsqu'il sut que tout s'était passé dans l'ordre le plus parfait, qu'aucune plainte ne s'était fait entendre, et qu'il allait maintenant pousser de TheriDe sur son crime.

A la réflexion, cependant, il ne put s'empêcher de se dire que cet André avait l'épiderme singulièrement sensible, et que, pour un serf, il portait bien mal les coups.

— On ne lui en a certes point donné assez pour qu'il en meure! se dit-il à part lui; ce malheureux a failli me compromettre, en succombant pour si peu! On dirait qu'il y a mis de la maUce!

La nuit qui suivit l'enterrement d'André fut une triste nuit d'automne, traversée par une bise aiguë. Le ciel était sans étoiles; de gros nuages, d'un gris

noir, rasant lentement ia terre, tantôt laissaient voir et tantôt cachaient une lune rouge et sanglante. C'était une triste nuit pour les morts. Les sapins, agités par la rafale, secouant leurs rameaux sombres, avec un bruit lugubre et véritablement lamentable , semblaient gémir sur les gazons funèbres , tandis que, de temps en temps, de larges gouttes de pluie tombaient comme des larmes.

Les douze coups de minuit, frappés sur le timbre de l'église voisine, venaient de traverser l'espace comme une volée de notes mélancoliques, lorsque deux hommes parurent à l'entrée du cimetière. L'un d'eux tenait dans une main une lanterne sourde, et dans l'autre un objet dont il eût été difficile de distance de distinguer la forme ou de deviner la destination, bien qu'on eût pu le prendre pour un fouet de chasse, dont la lanière eût été repliée sur le manche. Son compagnon, qui marchait derrière lui , portait un fûc et une bêche sur ses épaules.

Ces deux hommes, qui avaient pénétré dans le cimetière par une brèche, s'arrêtèrent un moment avant de s'engager dans l'étroit sentier qui circulait à travers les tombes, prêtant l'oreille, avançant la tète, essayant de percer du regard l'obscurité profonde.

Sans doute ils ne virent et n'entendirent rien qui pût les effrayer, car, après quelques minutes de cet examen circonspect, ils s'avancèrent au milieu du champ des morts. En ce moment un rayon de lune glissa entre deux nuages, et si quelque passant eût aventuré son regard, il eût pu reconnaître le comte Fédor et l'intendant de Wolsky.

Tous deux marchaient lentement, en hommes qui

ne veulent pas être surpris, qui ne savent pas précisément où ils vont, et qui cherchent.

. L'intendant venait de passer devant le comte; on voyait bien qu'il essayait de s'orienter à travers les' tombes. Gomme il avait assisté à l'enterrement du valet de chambre, il ne lui fut point difficile de retrouver la sienne.

— C'est ici! dit-il au comte, en posant à terre son pic et sa bêche. Leurs yeux, peu à peu, s'étaient accoutumés à l'obscurité; le comte fit jouer le ressort qui lui permettait de cacher la lumière pour que son éclat ne les trahît point, et de la diriger sur le seul point qu'il voulait éclairer. Tous deux mirent habit bas; l'un prit le pic, l'autre la bêche, et, travaillant l'un et l'autre avec une activité, une adresse et une force que l'on n'avait pas le droit d'attendre de gens qui n'avaient, après tout, que des habitudes oisives, ils enlevèrent rapidement la terre, refirent le trou, et arrivèrent promptement jusqu'au cercueil.

Permoff , qui était descendu dans la fosse , le souleva à force de bras et le tendit à son compagnon.

L'intendant, l'attirant à lui, le fit glisser sur le gazon mouillé, puis, se retenant à un tronc d'arbre, il donna la main au comte, qui sortit à son tour du trou béant. Tous deux, alors, se regardèrent en silence. On eût dit qu'ils comprenaient pour la première fois Ir* gravité de leur attentat, et qu'une voix secrète le?- avertissait de s'arrêter, pendant qu'il en était encore temps, avant de violer la terrible majesté de la mort. Mais, chez des hommes comme Permoff et son complice, une telle hésitation ne devait pas durer bien longtemps. Fédor le premier, plus endurci

dans le mal, et dont la vie, depuis si longtemps livrée aux aventures, semblait ne plus avoir rien à redouter, ne tarda point à se remettre d'une émotion passagère.

— Ouf! fit-il en poussant un long soupir, on est mieux dessus que dessous!

Sa poitrine se dilata, et avec un sentiment de bienêtre qui se traduisit par un souffle bruyant, il aspira par deux fois une longue bouffée d'air frais, puis il regarda le cercueil d'un œil sec, et, le touchant du pied :

— Qui sait, dit-il à l'intendant, si ce pauvre diable n'a pas envie de se recoucher! Réglons donc son compte, s'il est possible, sans le faire attendre trop longtemps.

— Le menuisier a fait la chose en conscience, répliqua l'intendant, qui venait de s'agenouiller auprès du cercueil, et'qui avait, sans succès, essayé de l'ou. vrir. Le sapin est neuf : il résiste. J'ai peur que nous n'en venions pas à bout.

— On vient à bout de tout quand on veut! répondit Fédor.

Et glissant l'extrémité la plus aiguë de son pic dans l'interstice que laissait libre la jointure imparfaite du couvercle avec le cercueil, il fit levier, au moyen d'une pesée vigoureuse, et, à la troisième tentative, le couvercle céda et sauta tout d'une pièce.

Ils avaient, jusque-là, travaillé dans une gênante obscurité, à peine éclairés par la lueur insuflîsante de la lanterne sourde, que, très-souvent, par une mesure de précaution dont il n'était pas difficile de comprendre la nécessité, Permoff n'osait même pas employer. Mais, à ce moment, la lune, qui s'était

obstinément cachée pendant toute la première partie de l'opération, perça son voile de nuages, et vint éclairer la scène.

Son premier rayon pénétra dans le cercueil, et fit resplendir la blancheur du suaire. Permoff, d'une main que rien ne faisait plus trembler, décroisa les plis du funèbre vêtement de la mort, et le cadavre apparut dans sa pâleur marmoréenne et sa rigidité glacée. Son œil, convulsé dans l'orbite, ses traits profondément ravagés', contournés et crispés, offraient tous les symptômes des morts violentes.

— On voit qu'il a beaucoup souffert! murmura l'intendant.

— On voit aussi qu'il ne souffre plus ! riposta Fédor. Mais le temps presse : trêve de réflexions ; faisons vite î

Il prit le cadavre par les épaules; l'intendant le prit par les pieds. Tous deux alors le firent sortir, non sans peine, du cercueil où il était en quelque sorte ankylosé , et ils le couchèrent à plat ventre sur le gazon - Fédor reprit tout à coup l'objet que l'on n'avait pu apercevoir qu'imparfaitement à sa main, lorsqu'il était entré dans le cimetière, et déployant dans toute sa longueur cet instrument de la mort lente et de la torture infinie inventé par la barbarie moscovite, et redouté à l'égal du glaive par ses tristes justiciables, — le knout, — d'un bras vigoureux, avec une sorte de fureur froide mais implacable, s' attaquant à ce mort, comme on se serait attaqué à un vivant, il lacéra son dos, déchira ses épaules et laboura ses flancs de blessures profondes. La peau s'en allait par lambeaux, et le sang noir, déjà corrompu, suintait par gouttes

épaisses et lentes, qui ne voulaient pas couler. L'atroce flagello^tion dura environ vingt minutes, produisant sur ce cadavre, qui n*avait plus pour résister les puissantes réactions de la vie, des ravages vraiment affreux.

L'intendant contemplait à quelque distance cette exécution, dont l'horreur dépassait tout ce qu'il avait pu jamais imaginer. Les bras croisés sur sa poitrine, et maîtrisant mal un sentiment de répulsion mêlé d'effroi, c'est à peine s'il osait respirer.

— C'est assez! dit-il enfin en s' approchant du terrible exécuteur; ne faites rien d'invraisemblable : un homme vivant n'en aurait jamais supporté davantage !

— Vous croyez donc que cela suffirait pour donner la mort ?

— J'en réponds.

— Alors , c'est bien !

vn

L'œuvre infernale était accomplie.

Les deux hommes soulevèrent le cadavre mutilé, recroisèrent, en les violentant , les deux bras sur la poitrine, l'enveloppèrent de nouveau dans son linceul, le remirent dans sa bière, et recouchèrent le cercueil dans la fosse, qu'ils remplirent de terre, reconstruisant, au-dessus , la tombe modeste, et replaçant, là même où elle était , la petite croix de bois noir.

Puis ils sortirent du cimetière, gUssant le long du sentier étroit , pareils à deux larves amies des tombeaux, à deux goules avides de profanations sacrilèges, à deux vampires altérés de sang humain.

Le lendemain , il circulait parmi les paysans des rumeurs étranges. Il eût été difficile de dire par qui elles avaient été répandues ; mais le semeur de ces méchants bruits avait été d'une habileté et d'une perfidie extrêmes, car il avait su les faire accepter par tout le monde ; elles grossissaient de minute en minute , perfidement propagées , et elles se traduisirent bientôt en accusations graves et très-nettement formulées contre Alexis.

Dans les chaumières de ses paysans, et jusque dans les antichambres du château de Wolsky, on répétait^ à voix basse d'abord, et bientôt tout haut et sans contrainte, que le pauvre André, dont l'éloge était dans toutes les bouches , était mort victime des mauvais traitements d'un maître impitoyable. Il y eut alors contre Alexis comme une explosion d'indignation universelle ; il était pour tous un objet d'horreur. Justiciables du maître, comme André lui-même, ces paysans ne pouvaient-ils point , du jour au lendemain, être exposés au même sort? Ne pouvaient-ils point être tous , aussi bien que lui , les victimes de cet odieux bourreau ?

Si, en ce moment, le mari de Véra se fût hasardé à cinq cents pas de son château , il n'y serait peutêtre jamais rentré en vie. Nous l'avons déjà dit, de sa nature, le paysan russe est bon, humble, doux et pacifique ; il a toutes les qualités qui font le serviteur modèle, presque idéal. Mais quand une fois on l'a fait sortir de son caractère, ses qualités natives se changent aussitôt en tous les défauts contraires : il devient irritable , violent , féroce ; vous aviez un mouton : vous avez un tigre î Et ses fureurs sont d'autant plus redoutables qu'en devenant cruel, il

reste grossier , et que sa violence tient plus de l'élément aveugle que de la volonté intelligente. Il faut le briser, si l'on ne veut point être brisé par lui : il n'y a pas d'autre alternative.

Les serfs, d'Alexis étaient, du reste, assez excusables , et la conduite de leur maître semblait n'avoir d'autre but que de justifier leurs soupçons. Depuis la mort d'André, il n'était point sorti de son château ; il n'avait pas assisté à ses funérailles , et c'est à peine s'il se laissait voir aux autres domestiques, qui remarquaient entre eux son air sombre, sa préoccupation farouche et son agitation singulière.

Lui-même, dans sa conscience, tout en s'étonnant qu'une correction si légère eût pu amener des résultats si graves, se croyait le véritable auteur de la mort d'André^ et ce même homme qui avait commis tant de fautes sans éprouver de remords, éprouvait maintenant le remords d'une faute qu'il n'avait pas commise.

Quand le cri de la conscience publique prend un accent si formidable , il faut que la justice compte avec elle. On eût pu craindre une véritable sédition si l'on n'eût pas poursuivi celui contre lequel s'élevait une telle clameur.

Il y eut donc au château ce que l'on appelle une descente de justice.

Le salon d'honneur prit l'aspect d'un tribunal, et, pour la seconde fois, arrêté dans sa propre maison, Wolsky comparut devant les magistrats comme un accusé. La vérité nous oblige de dire qu'il fut pitoyable dans sa défense. Le sentiment de sa faute paralysait ce qu'il y avait encore en lui d'intelligence et d'énergie. Ses réponses furent celles d*un

coupable : il eût compromis l'innocence même. Bien qu'elle ne l'aimât plus , Véra ne pouvait cependant laisser se perdre , sans tenter de venir à son secours , le père de sa fille , son mari , l'homme dont elle portait le nom.

Elle essaya donc de le justifier; mais elle n'y réussit guère, et on lui fit assez judicieusement observer qu'elle n'était pas en cause , et que ce n'était point elle — mais lui — que l'on interrogeait. Diverses circonstances habilement groupées, interprétées avec une logique terrible, donnèrent aux charges qui pesaient sur Alexis une telle apparence de gravité , qu'il fut déclaré sur-le-champ en état de prévention, et confié à deux agents, que l'on chargea de le garder à vue.

Le malheureux se laissa tomber sur un banc , et cacha sa tête entre ses mains, sans trouver un mot, un cri, un geste , pour protester. Son silence et son accablement ne devenaient-ils point , dans un tel moment, ses plus terribles accusateurs ?

Véra le regardait, incertaine, ne sachant plus que croire, partagée entre la pitié et le dégoût. Alexis, comme s'il eût deviné ses sentiments, n'osait même pas lui adresser la parole : sa présence était pour lui, dans un tel moment, le plus odieux des supplices. Il lui revenait à l'esprit un souvenir de sa vie passée : il se rappelait qu'une fois déjà, dans une autre circonstance , il s'était vu placé sous la main de la justice, et arrêté dans sa propre maison, au milieu d'une fête, devant ses amis, et, pour ainsi dire, dans les bras de sa femme. Mais quelle différence dans la conduite de Véra, alors et maintenant !

Alors, par les témoignages ardents de son amour,

elle avait protesté contre ceux qui Taccusaient injustement , et elle avait en quelque sorte proclamé à la face de tous, par l'excès de sa tendresse passionnée, l'innocence de son mari. Un criminel n'est pasadoréàcepoint par une femme comme elle !... Maintenant, au contraire, cet abandon qu'elle faisait de lui n'était-ilpas comme un accablant aveu de son crime'?

Elle le sentait, elle le voyait, elle se le disait à elle-même... et une force plus grande que sa volonté semblnit la clouer à son fauteuil, et paralyser en elle jusqu'aux plus légères marques de sympathie. Elle le voyait perdu , perdu sans ressources , et rien chez elle ne protestait en sa faveur ; rien dans son âme, alors que tout accablait le malheureux, ne parlait en sa faveur.

Il y eut même un instant où ce sentiment devint si fort chez Véra, et où la répulsion l'emporta si bien sur le reste de pitié qu'elle pouvait éprouver encore, que, sous le prétexte, assez plausible d'ailleurs à ses propres yeux, de ne pas laisser sa fille seule, livrée aux émotions pleines d'angoisses qui devaient l'assaillir pendant que Ton jouait à quelques pas d'elle ce drame terrible , dont elle allait bientôt connaître le dénoûment sans en avoir pu suivre les diverses péripéties, elle sortit du salon.

Pour aller rejoindre sa fille , elle devait traverser une petite pièce qui lui servait ordinairement de boudoir. Ce boudoir s'éclairait sur la cour, d'où s'élevait comme un bruit confus de voix murmurantes. Véra, comme attirée malgré elle , ne put s'empêcher de s'approcher de la fenêtre , et de jeter un coup d'oeil au dehors.

Des paysans , massés en groupes hostiles , se te-

naient dans la cour, levant le poing contre le château, la menace dans l'œil et à la bouche. Ils attendaient avec une féroce impatience la sortie de leur seigneur; ils voulaient se donner la joie de le voir passer au milieu d'eux, chargé de chaînes comme le dernier des scélérats.

Parmi ces groupes ennemis, à son costume, à sa tenue et son grand air, il n'était pas difficile de distinguer un homme qui n'appartenait pas à leur caste. Du premier coup d'œil, Véra reconnut le comte Permoff. Il ne semblait point, comme on eût peut-être été tenté de le croire, exciter les paysans contre leur maître. Il savait bien maintenant que la chose était inutile, et que son but était désormais atteint. Il n'était donc là qu'en simple spectateur, complètement désintéressé , indifférent , du moins en apparence , à tout ce qui se passait autour de lui, et venu là simplement pour voir.

Véra l'aperçut, et, bien qu'il y eût maintenant plus de quinze ans qu'elle ne l'avait vu, elle n'hésita pas une seconde à le reconnaître. Cette vue lui causa même une impression si poignante et tellement douloureuse, qu'elle fut obhgée de se retenir à la fenêtre pour ne pas tomber.

— Ainsi, se dit-elle, il ne m'aura rien épargné, et il faut encore qu'il soit le témoin de mon dernier malheur.. . comme il a été la cause de tous les autres.

Fédor, de son côté, avait lui-même aperçu son ancienne idole, la femme deWolsky, et il n'en détachait plus ses yeux. A coup sûr , s'il avait eu la puissance magnétique que les poètes, ces grands menteurs, accordent si libéralement à certains regards, il l'eût contrainte à quitter le boudoir, et à venir jusqu'à lui.

— Je ne dois pas le regarder ainsi! il faut que je

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m'en aille! se disait la femme d'Alexis Et elle restait encore, et elle regardait toujours.

Quand il crut l'avoir suffisamment dompté par la fixité de cette contemplation magnétique, Fédor lui fit de la main un geste impérieux, et marcha vers la • maison.

Cette fois, Véra s'indigna contre lui et voulut fuir.

— Est-ce donc qu'il oserait? se demanda-t-elle avec un véritable effroi.

— Hélas! ajouta-t-elle, comme en se répondant à «Ile-même , ne m'a-t-il pas prouvé bien des fois déjà qu'il osait tout?

Elle essaya de s'en aller.

Elle sentit que ses jambes rebelles lui refusaient leur service. C'est ainsi que, dans quelque rêve horrible, quand le cauchemar accablant s'assied sur votre poitrine et l'écrase, vous vous voyez entouré -de mille dangers. Tous vos nerfs frémissent et se tendent ; tous vos muscles font effort; mais une invincible paralysie vous enchaîne ; une torpeur mortelle vous engourdit, et vous restez en proie à tous les monstres de la nuit, évoqués par les surexcitations de l'imagination en délire.

Cependant, Permoff venait de se détacher du petit groupe de paysans, au milieu desquels Véra l'avait découvert tout d'abord, et il s'avançait résolûmen vers la maison. La pauVre femme, toujours en observation à la fenêtre, ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements.

— Que veut-il donc faire ? se demanda-t-elle avec effroi ; est-ce qu'il prétend aller triompher de ce malheureux jusques devant ses juges?

Mais Fédor, qui paraissait connaître la maison aussi bien que Véra elle-même, en arrivant au perron d'honneur , tourna brusquement à droite, et poussant une porte basse, à demi cachée derrière une draperie flottante de clématites et de jasmins, se trouva au pied d'un escalier de service dont il franchit en deux bonds la première volée, et, avant même que Véra eût eu le temps de revenir de sa surprise, — je dirais mieux en disant de sa stupeur^ — il ouvrit, sans même prendre la peine de frapper, la porte du boudoir, et il se présenta devant elle.

— Vous ! vous ici ! s'écria la femme d'Alexis ,. éperdue de terreur.

Par un mouvement instinctif, elle s'était enfuie tout d'abord jusqu'à l'autre extrémité du boudoir, d'où elle fixait sur lui des yeux troublés et hagards, qui regardaient sans voir. On eût dit que la malheureuse femme voulait s'enfoncer et disparaître dans la muraille : mais cette muraille inflexible ne s'entr'ouvrait point pour l'engloutir. Elle resta donc livrée, pour ainsi parler, sans défense, au bon plaisir de son implacable ennemi.

Elle fit cependant un effort suprênie, et, d'une voix basse et contenue, toute frémissante de colère et d'indignation, elle lui montra la porte avec un geste de reine offensée, en «prononçant le mot de suprême dédain et de colère hautaine qui vibra tant de fois sur les lèvres des femmes outragées :

— Sortez !

Mais, au lieu d'obéir, Fédor s'avança vers elle le& bras croisés sur la poitrine, l'ironie aux lèvres, le triomphe dans les yeux.

— On ne renvoie pas, dit-il les débiteurs qui viennent payer leurs dettes : Et, avant que Véra eût pu faire un mouvement ou prononcer une parole, il lui tendit un écrin :

— Cette fois, elles y sont toutes! lui dit-il en rouvrant devant elle, et en lui montrant ce qui lui restait encore du collier de perles qu'il avait jadis rapporté pour la belle Véra Labanine.

— Ah! murmura-t-elle, mais si bas qu'elle l'entendit à peine, c'est donc vous, cette fois encore !

— C'est moi toujours! répondit Permoff en se rapprochant d'elle. Souvenez-vous de Tiflis ! Il y a aujourd'hui dix-huit ans, jour pour jour, — Tavezvous oublié, madame, c'est aujourd'hui l'anniversaire de votre mariage, et je le fête ! — je revenais du Caucase, l'âme pleine de vous, vous adorant comme ne fut jamais adorée une créature de Dieu ! la trahison s'était glissée dans votre âme... Au lieu de la fiancée fidèle que j'avais espéré retrouver, je ne rencontrai qu'une amante parjure... mais je m'étais trop donné pour jamais me reprendre. Je vous avais juré d'être à vous : j'ai tenu mes serments, mieux que vous n'avez tenu les vôtres ! Seulement ne pouvant vivre pour vous, j'ai vécu contre vous. C'était un moyen d'être encore dans votre vie. J'ai renoncé à tout pour m'attacher à vos pas ; je vous ai suivie, de loin parfois, et me cachant dans l'ombre, mais ne perdant jamais votre trace, et sans cesse troublant les joies que vous m'aviez volées... Voilà comme je hais : vous savez maintenant comment j'aurais aimé !

— Et vous, reprit Véra, vous savez que je ne veux pas de votre artiour, et que je brave votre haine !

— Oh! VOUS le pouviez sans doute autrefois... mais à présent que vous ne l'aimez plus, lui...

— Vous vous trompez, je l'aime toujours.

— Non, une Labanine ne saurait aimer quand elle méprise.

Véra porta son mouchoir à ses lèvres et le mordit avec une sorte de rage pour étouffer les sanglots qui soulevaient sa poitrine et qu'elle voulait dérober à son odieux persécuteur. La malheureuse voyait trop bien à quel point il avait raison! elle était trop forcée de s'avouer à elle-même que ses sentiments pour Alexis ne pouvaient plus maintenant s'élever au-dessus d'une dédaigneuse pitié, elle comprenait trop bien que sa vie était finie désormais, — misérablement finie, — et que rien ne pouvait plus adoucir Tamertume de son désespoir,

Permoff, cependant, triomphait dans sa joie méchante et son orgueil impitoyable.

— Et voilà! continua-t-il en croisant ses bras sur sa poitrine,' et en s'approchant encore de Véra, appuyée au mur et ne pouvant plus fuir, et voilà comme sont les femmes ! Eprouvez pour elles un enthousiasme exalté jusqu'à la folie, une affection dévouée jusqu'au sacrifice, un amour qui est l'âme de votre âme et la vie de votre vie... et vous verrez ce que pèse tout cela, mis en balance avec des cheveux plus noirs, et un teint plus blanc ! Ah ! si seulement il s'était montré digne de la préférence que vous lui accordiez... s'il avait récompensé votre amour par son amour!.. Mais non, pas même cela! Il vous a trahie, indignement trahie, lâchement abandonnée pour une misérable créature, affichant ainsi, aux yeux de toute la Russie, sa honte et la

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vôtre... Et comme si tout cela n'était pas encore assez, et qu'il lui fallût ajouter la ruine au déshonneur, il a dévoré dans des prodigalités injustifiables le patrimoine de sa fille... Eh! que lui laisse- t-il donc à présent, si ce n'est l'infamie de son nom?

Véra ne devait faire à tout cela qu'une seule réponse, et elle eût été victorieuse ; elle pouvait lui dire :

— Toutes ces fautes, tous ces crimes sont votre ouvrage ! c'est vous qui les lui avez fait commettre; c'est vous qui avez semé sur sa route les tentations et les dangers... C'est donc pour vous que je dois avoir la haine, car le coupable c'est vous! Lui! il n'est que malheureux, et il ne mérite que la pitié.

Mais, pour parler ainsi, il eût fallu avant tout se posséder soi-même et pouvoir mesurer la portée de chacune de ses paroles.

La femme d'Alexis n'en était plus là. Tout entière à sa douleur, Véra ne voyait plus qu'une chose au monde, l'immensité de l'abîme dans lequel sombrait .tout ce qu'elle avait aimé, et dans lequel aussi s'engloutissait l'avenir de sa fille.

— Perdue ! perdue, toi aussi, ma pauvre Sophie ! dit-elle comme si elle eût parlé à sa fille absente, et elle s'assit, en laissant tomber sur sa poitrine sa tête découragée.

— Eh bien ! non, elle n'est pas perdue! Vous pouvez encore être sauvées toutes deux ! murmurait PermofT à son oreille, d'une voix qui, cette fois, avait perdu l'expression de l'ironie et du sarcasme. Vous pouvez vous racheter encore ! Il peut vous rester encore tout un avenir d'honneur, de fortune et d'amour! Votre fille, cette fille que vous aimez tant..

peut devenir encore une des plus riches héritières de toute la Russie.

Vérane répondit rien; peut-être n'avait-elle rien entendu. La tête inclinée, les yeux à terre, elle semblait absorbée dans une réflexion aussi profonde que douloureuse.

— M'écoutez-vous? lui demanda le comte, qui, pareil au démon tentateur, semblait ne vouloir lui laisser en ce moment ni trêve ni repos.

— Qu'est-ce donc ? fit Véra comme réveillée en sursaut et ne sachant même plus que c'était à elle que l'on parlait.

Fédor toucha son bras, comme pour lui rappeler plus efficacement sa présence par une sorte de preuve matérielle. Véra, à ce contact, tressaillit, releva la tête et le regarda fixement.

Les yeux de Permoff avaient perdu leur expression dure et piéchante ; ils étaient maintenant interrogateurs, attentifs et singulièrement calmes. Seulement ils se fixaient sur ceux de Véra avec une persistance et une opiniâtreté qui, dans une circonstance moins grave et moins solennelle, auraient pu lui paraître singulièrement gênantes. On eût dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de l'âme de celle qu'il avait tant aimée, et qu'il demandait la vérité à l'expression de ses traits plus encore qu'à ses paroles.

— Vous ne pouvez plus vous faire d'illusions! lui dit-il d'une voix brève et en précipitant les mots de ses phrases courtes et hachées. Votre mari n'est plus rien et ne peut plus rien pour vous. Mais je vous reste moi, et je puis tout... Vous n'avez vu jusqu'ici dans l'homme qui vous adorait, et que vous avez dédaigné, vous n'avez vu qu'un persécuteur. Il faut

maintenant que le sauveur apparaisse. Ah ! si j'ai mis :iant de zèle, tant de constance et tant d'énergie au .service de ma haine, combien n'en mettrais-je pas davantage encore au service démon amour!... Car je n*ai pas cessé de vous aimer, Véra! je ne vous persécutais que pour ne pas vous adorer , et mes incessantes injures n'étaient que le voile de mon éternelle passion!..

Les paroles de Permofï avaient évoqué dans l'âme de Véra mille souvenirs douloureux et terribles : elle se rappelait tout à la fois son retour inattendu et fatal à Tiflis ; la scène violente qui l'avait consternée dans la maison arménienne; sa colère furieuse et ses épouvantables menaces... Elle voyait ensuite toutes ces menaces accomplies, et, pendant quelques minutes, longues comme des siècles, elle revoyait se dérouler devant elle toutes les catastrophes qui avaient bouleversé sa vie: son brillant exil à l'étranger pour le fuir ; sa vie heureuse à Odessa, interrompue par un coup de tonnerre; la honte de l'arrestation d'Alexis au milieu d'une fête; les tortures de la Sibérie ; la ruine sous mille formes ; sa fille enlevée, et toutes les angoisses de son cœur de mère, et, blessure plus récente et saignante encore^ son mari jeté au bras d'une courtisane, et déshonorant le foyer de la famille, victime maintenant de quelque machination odieuse — qu'elle ne connaissait point, mais que du moins elle soupçonnait — et livré aux chances infamantes d'un procès capital... Et c'était ce même homme qui, dans un pareil momont, osait lui parler d'amour ! Ses émotions douloureu es -^e réveillaient en elle avec tant de puissance, que le souvenir s'égalait en quelque sorte à

la réalité même, et qu'elle était accablée sous le poids de son passé.

Elle ne trouvait pas un mot à répondre à son persécuteur.

Fédor se méprit sur la cause de ce silence : il crut que Véra était enfin vaincue par les preuves qu'il lui donnait de la grandeur infinie de son amour, et qu'une sorte de pudeur l'empêchait seule de lui répondre. Un autre aurait eu peut-être assez de générosité dans l'âme pour épargner aux justes et délicates susceptibilités d'une femme les embarras d'un aveu immédiat et direct. Mais Permoff, comme s'il eût été entraîné par le mauvais génie auquel, depuis si longtemps déjà, il avait livré sa destinée, i voulut triompher à l'instant même. Il lui semblait que l'humiliation de son rival rehausserait l'orgueil de sa victoire, et que l'amour de la femme lui serait plus doux, s'il l'obtenait maintenant, pendant que le mari était encore là, présent en quelque sorte, et s'il avait la certitude du triomphe, à l'heure même où se consommait la ruine de son rival. Il toucha donc légèrement le bras de M"^ Wolsky, et essaya de lui prendre la main en lui répétant encore :

— Oui, Véra, je vous aime!

Cette fois il fallait bien répondre. .

Véra releva lentement la tête et regarda Permofif bien en face.

— Va-t'en ! tu me fais horreur î lui cria-t-elle avec l'accent de la colère et de l'indignation.

Un éclair de rage brilla dans les yeux de Fédor, et une teinte livide se répandit sur son visage, dont l'expression devint tout à coup si sauvage que la femme de Wolsky en frissonna de la tête aux pieds.

— Insensée ! murmura- t-il, d'une voix basse et stridente, qui passait à peine entre ses dents serrées, tu devrais trembler devant moi, et tu me braves; moi seul je puis te sauver, et tu repousses le secours que je t'apporte I Eh bien, c'en est fait! que votre destinée à tous s'accomplisse! Du moins n'oublie jamais que, pour la seconde fois, c'est toi qui l'as voulu ! Adieu!

Le comte reprit le chemin qu'il avait suivi pour v£iiir, afin de se trouver dans la cour au moment où Alexis, emmené par la police, sortirait de sa maison. Il jouirait ainsi une dernière fois du spectacle de sa honte. Mais la porte était gardée, et un agent lui barra le chemin.

— On ne passe pas! dit-il.

Le comte voulut insister; mais l'autre répliqua avec une fermeté que rien ne paraissait devoir ébranler :

— Personne ne doit plus sortir du château : c'est la consigne !

— C'est étrange! se dit Permoff; que peuvent-ils me vouloir, à moi?

Il éprouva pourtant je ne sais quel sentiment de vague inquiétude, que, du reste, il réprima tout aussitôt, et il rentra dans le boudoir sans laisser rien soupçonner de ce qui se passait en lui.

Véra crut à quelque nouvelle tentative de sa part, et, comme elle était bien disposée à ne pas l'écouter davantage :

— Je croyais vous avoir dit de sortir! fit-elle avec une hauteur écrasante.

— Eh! si vous croyez que ce soit facile! répondit! le comte en lui montrant de l'œil la sentinelle qui] venait de mettre la tête à la porte entrebâillée.

— Quoi donc! Est-ce que je suis arrêtée aussi?] demanda la femme du prisonnier.

— C'est assez probable! répliqua le comte, décidé' à payer d'audace jusqu'au bout. Faisons-nous la] paix? continua-t-il en lui tendant la main.

— Jamais, monsieur !

— Où va-t-on par là? demanda-t-il en se dirigeant] vers l'autre porte du boudoir .

Véra s'était assise au coin de la cheminée, tenant ses mains jointes sur ses genoux, et sa tête penchée] sur sa poitrine, sans regarder Fédor : elle ne daigna] pas lui répondre. Celui-ci la regarda en haussant les^ épaules, et il mit la main sur le bouton de la porte ; mais il s'arrêta en entendant du bruit de l'autre! côté. On parlait et on marchait dans la pièce mêmei où il voulait pénétrer, et qui n'était autre que le grand salon du château, où se tenaient les magistrats^ occupés de l'instruction de l'affaire.

Permoff avait fait comme un temps d'arrêt involontaire pour écouter. Tout à coup la porte, contre laquelle il tenait la main encore appuyée, s'ouvrit, et il se trouva en présence d'un homme qui lui dit :

— C'est vous que je cherchais.

— Moi! vous vous méprenez!

— Pas le moins du monde ! N'êtes-vous point le comte PermofT?

— Sans doute ; mais que me voulez-vous? demanda Fédor, dont le maintien n'avait rien perdu de son assurance ni de sa fierté habituelle.

— On vous le dira ici! fit l'homme de la police, en

lui posant une main sur le bras; en attendant, j'ai ordre de vous arrêter. Suivez-moi!

Ils entrèrent dans le salon, où Véra, qui ne com-. prenait plus rien à tout ce qui arrivait là, pénétra aussitôt après eux.

Tous les yeux se tournèrent vers le comte dont l'étonnement seul égala la terreur, quand il aperçut l'intendant, son complice, dont les derniers attentats devaient perdre Alexis, placé entre deux gardes, par conséquent en état d'arrestation comme luimême. Deux gardes étaient également aux côtés de Wolsky.

Fédor et Alexis, en s'apercevant, échangèrent un regard tout chargé de la haine qui gonflait leur cœur. Mais, dans la circonstance si grave où ils se trouvaient, quand leur honneur et leur vie étaient l'enjeu de cette partie terrible, devant les magistrats impassibles et calmes, l'un et l'autre comprirent qu'ils ne pouvaient échanger ni un geste ni une parole. Leurs destinées n'étaient plus maintenant entre leurs mains.

Le comte, qui, dans les péripéties les plus inattendues et les plus délicates de son existence, savait toujours garder ses façons d'homme du monde et son air de grand seigneur, se présenta devant les magistrats le front calme et superbe, comme un égal devant ses égaux, et non comme un coupable devant ses juges. Mais ceux-ci, dont les convictions étaient sans doute déjà formées, ne se laissèrent point abuser par les apparences, et pour mieux faire apprécier à Fédor la distance qu'ils entendaient maintenir entre eux et lui, ils ne répondirent même pas au salut courtois qu'il leur avait adressé.

Sur un signe de celui qui paraissait diriger l'affaire^ deux agents s'avancèrent vers le comte et se placèrent à ses côtés, de façon à l'isoler complètement des assistants. A partir de ce moment, il n'était plus possible à Fédor de conserver le moindre doute sur les intentions que l'on avait à son égard.

— Comte Permoff, lui dit le magistrat, vous êtes en état d'arrestation.

— Je le vois bien, mais je ne sais pas pourquoi f riposta Fédor ; vous me ferez, j'imagine, la grâce de me l'apprendre. Avant de s'attaquer à des gens comme moi, vos pareils, d'ordinaire, y regardent à deux fois.

Le magistrat ne parut point remarquer ce qu'une telle réponse avait d'impertinent.

— Je vous fais arrêter, continua-t-il, parce que les présomptions les plus graves pèsent en ce moment sur votre tête.

— Et quelles présomptions, monsieur ?

— Vous êtes accusé du triple crime d'empoisonnement sur la personne d'André Andréovich, ancien valet de chambre d'Alexis Wolsky, en ce moment arrêté comme vous; de violation de sépulture et de lacération d'un cadavre.

— Moi! s'écria le comte avec l'accent indigné de la pure innocence que l'on outrage; moi! qu'il paraisse donc, celui qui ose m'accuser ainsi! Où est-il, que je le confonde'^

— Le voici ! fit alors une voix pleine d'assurance et de fermeté ; c'est moi qui vous accuse, moi Wladimir Ivanowich, et je consens à subir la peine que vous méritez, si je ne parviens [as à justifier mon accusation.

En voyant ce beau jeune homme, leur voisin de campagne revenu tout- à-coup dans le pays, et qu'il savait épris de Sophie, Fédor entrevit tout à coup dans sa position un danger nouveau et terrible.

A partir de ce moment il sentit qu'il était perdu. Cependant il ne s'en prépara pas moins à lutter jusqu'au dernier moment avec le courage des désespérés.

— Il est plus facile d'accuser que de prouver ! répliqua-t-il au bout d'un instant en essayant sur Wladimir le pouvoir de ses regards

- Puisqu'il vous faut des preuves, vous en aurez, répliqua le magistrat; mais vous allez d'abord entendre les aveux de votre complice.

Ces mots produisirent sur PermolT un effet terrible. Une invincible angoisse serra sa gorge comme une main de fer, et le regard qu'il jeta à l'intendant — et qui fut surpris par le magistrat — était bien à lui seul le plus convaincant et le plus complet des aveux.

L'intendant, immobile entre ses gardiens, était pâle comme un mort ; il ne releva pas les yeux, il ne prononça pas une parole.

Le magistrat s'était un moment recueilli pour étudier l'effet de ses premières accusations sur Fédor, et il examinait tour à tour sa physionomie et celle de l'infidèle serviteur, sans oublier Alexis qui ne paraissait pas comprendre parfaitement ce dont il s'agissait et quelle importance prenaient les faits nouveaux et inattendus introduits dans le débat.

Le juge se tourna vers Wladimir.

— Monsieur, lui dit-il, faites votre déclaration. Wladimir raconta comment il s'était trouvé, par

hasard, une nuit dans les bois de la Corneille

IXS PBRLES NOIRES. 30

— Par hasard, à minuit ! nous connaissons ces* hasards -là, murmura le comte avec une mordante ironie.

Le juge lui imposa silence, et Wladimir continua.

— Je n'ignorais pas, dit-il, la haine du comte Permofï contre M. Wolsky, et le rendez- vous de ces deux hommes dans un pareil lieu et à une pareille heure me parut suspect. Je n'ai, poursuivit-il en se tournant vers Alexis, aucune raison de cacher l'intérêt que je porte à la famille de monsieur. Je me crus donc autorisé à surveiller, à épier, si vous le voulez, ceux que j'avais toutes sortes de motifs de regarder comme ses ennemis. Bientôt je vis venir à eux un troisième personnage : c'était André, le valet de chambre de M. Wolsky. Cette circonstance nouvelle donna plus de force encore à mes soupçons, et je résolus de tout faire pour déjouer le complot dont je ne doutais pas que l'on ne voulût rendre mes amis victimes.

« J'étais loin; on parlait bas, et je ne pus saisir, je l'avoue, le sens des paroles. Ces hommes se quittèrent au bout de quelques minutes ; le comte prit la route qui le ramenait chez lui ; l'intendant et le valet de chambre regagnèrent le château. Je n'étais sûr de rien ; mais je craignais tout. Mon intention bien formelle était de prévenir M. "Wolsky et de l'avertir immédiatement qu'il eût à se défier de ses deux serviteurs. Je voulus le faire le lendemain, et je pris, dans la matinée, le chemin du château. Malheureusement j'arrivai trop tard. André avait déjà subi une correction au sujet de laquelle je n'ai point à m' expliquer ici, mais qui, selon moi, n'était pas de nature à entraîner la mort. C'est donc à tort

que Ton a voulu faire peser sur M. Wolsky la responsabilité de cette mort.

— Pourquoi donc à tort? demanda Permoff, se livrant ainsi à une interruption maladroite.

— Parce que, répliqua Wladimir, si, comme on l'a dit, André Andréovich avait été battu à mort par les ordres de son maître, il n'aurait pas eu la force de faire quinze w»erstes à pied, la nuit suivante, pour aller jusque chez vcms, où il est resté plus d'une heure, et quinze werstes encore, pour revenir chez son maître. Il est vrai qu'il est mort le lendemain ; mais il n'est pas mort des suites du châtiment infligé par M. Wolsky : il est mort du poison administré sans nul doute par le comte Permoff.

— C'est faux ! c'est faux ! cria Fédor en montrant le poing au jeune homme.

— C'est vrai ! répliqua celui-ci avec un calme que rien ne pouvait altérer.

— Bazile ! fil le magistrat en se tournant vers l'intendant, vous savez que s'il est encore pour vous un moyen d'obtenir votre grâce et de mériter la clémence auguste de l'empereur, ce ne peut être que par la franchise la plus complète, — une franchise entière et absolue ! Parlez donc devant nous comme vous parleriez devant Dieu lui-même. Persistez-vous dans les aveux que vous nous avez faits tout à l'heure?

— Oui, monsieur, j'y persiste.

— Alors, renouvelez-les devant votre complice.

L'intendant, qui se voyait perdu, répéta les réponses qu'il avait déjà faites au juge. Il déroula la trame tout entière.

Permoff l'écoutait avec les frémissements d'une

rage mal contenue, roulant des yeux enflammés comme des charbons, les joues vertes, les lèvres blanches, des gouttes de sueur froide à la racine de ses cheveux, étouffant avec peine des exclamations de fureur. Il éprouvait une irritation profonde à se voir trahi et perdu par un homme dont il avait payé si cher le dévouement.

Il persista, cependant, dans ses dénégations, parce que, en pareil cas, nier était sa dernière ressource, de même qu'avouer était sa perte certaine,... et les autres s'acquitteraient assez du soin de Je perdre, sans qu'il ^ travaillât lui-même.

Mais quand Bazile raconta la dernière scène, c'est-à-dire la tombe ouverte, le cadavre arraché à son cercueil, et ce pauvre mort qu'il avait déchiré de coups, comme pour le poursuivre jusqu'au delà du trépas, un frémissement d'horreur parcourut l'auditoire.

Depuis qu'il était entré dans cette voie du crime, qui ne pouvait avoir pour lui maintenant qu'une issue fatale, Permoff s'était juré à lui-même qu'il ne donnerait point à ses ennemis le plaisir, humiliant pour lui, de le voir abattu à leurs pieds. Il se redressa donc sous le poids de cette réprobation universelle, comme un homme décidé à mourir debout.

— Eh bien! fit le magistrat, que cette audace dans la mauvaise foi finissait par irriter, puisque vous ne voulez point reconnaître vos forfaits, évidents pour tout le monde,, nous allons recourir au dernier moyen qui nous reste de vous convaincre : nous allons examiner devant vous avec des médecins, le cadavre de votre victime et vous faire tou-

cher sur ses flancs les marques de vos odieuses cruautés.

A cette déclaration, qui pour lui n'était autre chose que la plus terrible des menaces, parce qu'il comprenait bien qu'à présent toute dénégation serait impossible en face de preuves irrécusables, la main crispée de Permoff s'incrusta, en quelque sorte, dans le dossier de la chaise sur laquelle il avait cherché machinalement un appui. On eût dit qu'un fer rouge venait de lui traverser le cœur. On souffre moins pour mourir. Mais il n'avoua point.

Le magistrat fit un signe. Tout le monde se leva, et le petit groupe d'acteurs qui jouaient leur rôle avec lui dans le dernier acte d'un drame si terrible prit le chemin du cimetière.

La masse des paysans, secrètement convoqués par Fédor pour assister à Ja honte d'Alexis, et qui, au contraire, allaient être les témoins de la sienne, suivaient à quelque distance.

On arriva bientôt à l'entrée de l'enclos funèbre.

Le seul aspect de la tombe était déjà une révélation.

Malgré le soin que les deux complices avaient pris de rétablir les choses en l'état où ils les avaient .trouvées, il n'était pas difficile de reconnaître que cette terre avait été remuée, et cette fosse ouverte. Tout à l'entour, le sol était battu et foulé ; cà et là, de grandes taches brunes marquaient la place où le gazon avait bu du sang.

Toutes ces part cularités furent recueilles, notées avec un soin extrv?me et une exactitude minutieuse par le magistrat insiructeur.

Wladimir était à ses côtés ; Permoff, Wolsky et

l'intendant, en face de lui, étroitement surveillés ; un peu plus loin, la foule des paysans, dont les têtes curieuses formaient tout à l'entour un cercle ému, frémissant.

Le magistrat donna alors au gardien du cimetière, dont le comte et l'intendant avaient si facilement trompé la surveillance, l'ordre de procéder à l'exhumation.

Jaloux maintenant de prendre sa revanche contre ceux qu'il regardait comme ses ennemis personnels, le fossoyeur se mit à l'œuvre avec une sorte d'ardeur sauvage. A peine eut-il enlevé quelques pelletées de terre que sa conviction, à lui, fut déjà formée, et qu'il l'exprima sans aucune sorte de ménagements.

•— Voilà, dit-il, de l'ouvrage bien mal fait, et certes je travaille mieux que cela ! On a déiait ma tombe î

Il n'en continua pas moins son œuvre sinistre. Il arriva bientôt au cercueil, et alors il fit remarquer au magistrat qu'on l'avait changé de bout, que la tête occupait la place des pieds, les pieds celle de la tête, et que déjà le doute n'était plus possible.

— Continuez, cependant ! lui fut-il répondu.

Des cordes passées sous le cercueil le firent bientôt remonter jusqu'au niveau du sol. Deux hommes le reçurent ; on l'ouvrit. Un médecin appelé par le magistrat n'eut guère de peine à constater, d'après la nature des lésions, que les lacérations les plus nombreuses et les plus profondes avaient eu lieu après la mort et il distingua parfaitement les unes des autres. Si les ravages causés par l'impitoyable Fédor avaient été terribles, les blessures faites par l'ordre d'Alexis étaient, au contraire, sans aucune gravité et absolument incapables de donner la mort.

Ce premier résultat fut bientôt constatépar l'homme de Tart et démontré par lui avec une clarté qui ne laissait point de place au doute.

Mais tout n'était pas encore fini, et la fausseté de la cause attribuée d'abord à la mort du serf de Wolsky une fois reconnue et nécessairement écartée, il restait à chercher la cause véritable.

— Il faudra procéder à l'autopsie ! dit l'homme de l'art à l'homme de la loi ; mais j'aurai pour cela besoin de réactifs ; ce travail, d'ailleurs, n'est pas sans difficultés, et, quoique son résultat soit certain, je ne puis cependant opérer ainsi en plein air.

— Eh bien ! rentrons au château avec le corps! On reprit la route de la demeure de Wolsky, à peu

près dans le même ordre que l'on avait adopté pour venir au cimetière. Seulement le cortège s'était augmenté du cadavre d'André, recouché dans sa bière, et que portaient sur leurs épaules, en détournant la tête, quatre paysans vigoureux. C'était un spectacle effrayant et lugubre que de voir marcher, à la suite des vivants, ce mort, dont les entrailles, consultées comme celles des victimes antiques, allaient fixer le choix entre le coupable et l'innocent.

La nuit était venue. Les paysans avaient allumé des torches, dont les reflets sinistres ajoutaient encore quelque chose de plus lugubre à cette scène d'un caractère à la fois terrible et grandiose.

On rentra bientôt au château.

La foule ne diminuait pas : au contraire, elle augmentait de minute en minute ; il arrivait du monde de tous les villages voisins : la cour en était remplie, et on se livrait avec une vivacité et une animation

extrêmes à toutes sortes de discussions et de conjectures.

On avait allumé des feux autour du château comme pour un bivouac nocturne, et il eût été difficile de persuader à qui que ce fut de quitter ce poste d'observation avant que l'on pût emporter une conviction dans un sens ou dans l'autre. Ils voyaient une victime : il leur fallait un coupable.

Le médecin, cependant, procédait avec une sage lenteur aux opérations délicates de l'autopsie ; les lésions organiques de l'estomac lui révélèrent la présence d'un poison, dont il ne tarda pas à reconnaître la nature. La cause vraie de la mort d'André n'était donc plus un mystère. Il ne restait qu'à déterminer quelle main avait administré le poison.

Cette dernière preuve fut fournie.

Le magistrat avait ordonné, quelques instants après avoir reçu les déclarations de Wladimir, une visite domiciliaire chez le comte. On avait découvert dans Tarmoire de sa bibliothèque le reste du flacon dont il avait administré une partie au malheureux valet de chambre.

Les dénégations étaient maintenant impossibles; Fédor se vit perdu sans ressources, er, à partir de ce moment, il s'enferma dans un dédaigneux silence.

— Monsieur, vous êtes libre ! dit le magistrat à Wolsky : la justice se trompe rarement, et elle répare toujours ses erreurs.

— C'est à vous que je dois mon salut! dit Alexis à Wladimir; malheureusement, il m'est plus facile de reconnaître ma dette que de la payer.

— Croyez- vous? lui demanda le jeune homme,

en lui montrant Sophie, qui accourait, tout heureuse de la délivrance de son père.

— Ma fille, dit Wolsky à la belle créature, avec un reste de noblesse, qu'il retrouva dans cette circonstance solennelle, toi seule peux remercier dignement celui qui a sauvé l'honneur de ton nom.

Il la poussa vers le jeune homme. Wladlmir, emporté par un élan de passion dont il ne fut pas le maître, étreignit avec force la belle jeune fille contre sa poitrine.

— Ils seront donc tous heureux, dans cette famille-là? murmura Fédor, tandis que les gardes enchaînaient ses mains. Et l'on dit que le ciel est juste! continua- t-il avec un rire amer. C'est sans doute la vertu qu'il récompense dans Alexis!

Une voiture préparée pour Wolsky, et pareille à celle qui l'avait emmené d'Odessa à Pétersbourg le soir de son bal, l'attendait à la porte. Sa destination fut promptement changée : au lieu d'Alexis, elle emporta Fédor.

— Montez ! lui dit l'agent chargé de veiller sur sa personne.

Le comte se retourna vers la maison d'où il voulait chasser son ennemi , et oîi celui-ci restait , maître, et seigneur, débarrassé maintenant de sa persécution, et vainqueur de sa haine. C'était le dernier coup!

Mais tant de malheurs et un si rude échec ne paraissaient point l'avoir accablé; il y avait au contraire, sur son grand front fier et hautain, comme une protestation contre le sort, comme un appel de son orgueil révolté, toujours prêt à une lutte nouvelle.

Mais la main d'un homme de la police qui vint tout à coup s'abattre sur son épaule, pour le faire monter plus vite, et une voix rude, impérieuse, qui lui disait : « Dépêchons ! » vinrent le rappeler brutalement au sentiment de la plus abjecte position,, comme de la plus douloureuse réalité.

Il monta dans la voiture, qui l'emporta bientôt, au milieu des exclamations passionnées et des cris d'horreur de la foule.

Au moment où l'escorte qui l'accompagnait tournait l'angle de la cour pour gagner la chaussée de la route impériale, un rideau s'agita derrière une fenêtre sombre du premier étage, et Véra Labanine tomba sur ses genoux en murmurant tout bas :

a 0 mon Dieu! ayez pitié de lui, car, malgré ses crimes, ce fut un grand cœur, et il aurait été bon si on l'avait aimé ! »

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