PREMIÈRE PARTIE
Une agitation singulière régnait ce jour-là dans la cour d'un des principaux gymnases de Moscou. C'était l'heure de la récréation ; mais on n'entendait point ces bruits joyeux, mêlés d'éclats de rire, qui, d'ordinaire, signalent les plaisirs bruyants et tumultueux des écoliers. Les élèves, disséminés çà et là par petits groupes dans la vaste cour plantée d'arbres touffus, discutaient sans pouvoir s'entendre.
— Moi, faisait l'un, je te dis que Fédor Permoff a raison, et que c'est Sherbief qui a frappé le premier Alexis Wolsky.
— Pour cette fois, je ne dis pas non, reprenait l'autre; c'est bien possible, Sherbief est un pas grand' chose! Ce qui n'empêche pas que Fédor ne soit un véritable t^yran. Il faut vraiment que tout cède à ses volontés!
— Tant que tu voudras ! fit un nouvel interlocuteur, parti d'un autre groupe pour venir se mêler à celui-ci; mais Fédor ne fait, lui, jamais autre chose que le bon plaisir de cette petite peste d'Alexis. Ah!
VOUS parlez de tyran! s'il y en a un dans la maison, c'est bien celui-là.
— C'est pourtant vrai ! et l'on peut dire que, sans lui, Fédor serait le meilleur garçon du monde : bon camarade, obligeant, facile à vivre, ne demandant qu'à rendre service aux autres ! mais, dès que cet enfant gâté s'en mêle, Fédor devient mauvais coucheur, et ne sait plus que faire pour se rendre insupportable.
— C'est toujours ainsi dans la vie! fit un élève de dernière année, qui se piquait de philosophie : les petites causes produisent les grands effets, et un bambin de douze ans nous met tous au pas!
— Et dire qu'ils ne sont même pas cousins !
— Qu'importe! s'ils sont amis? c'est plus que s'ils étaient frères !
— Et comme il s'est bien battu, ce Fédor! Il tenait tête à sept ou huit : c'était plaisir de voir tomber les coups !
— Les derniers surtout, sur l'œil gauche du grand Nicolas Strosky ! Il en aura un bleu pendant quinze jours.
— Et le maître d'étude, comme il vous l'a empoigné ! il l'a fait valser sans musique !
— Oh ! c'est une justice à lui rendre , il avait perdu tout à fait la tête, et, si le directeur lui-même s'était présenté, il était capable de lui faire un mauvais parti.
— Aussi, il en aura bien pour une semaine de cachot !
— Dis un mois..., et il ne l'aura pas volé !
— Sans compter qu'ils sont capables de le chasser quand il aura fini sa prison !
— Et tout cela pour Alexis !
— Alexis le perdra !
La cloche , toujours agaçante pour Toreille des écoliers, sonna la fin de la récréation et mit un terme à toutes ces discussions. Mais au moment où les groupes qui venaient de se disperser allaient reformer des rangs réguliers pour se mettre en marche , un infirmier , qui traversa la cour en portant des bandages et de la charpie, se vit aussitôt entouré par la foule des écoliers qui voulaient savoir par lui des nouvelles de l'affaire.
— Eh bien î Grégoire, qu'est-ce qu'il y a? sont-ils morts ou blessés?
— Monsieur Strosky a reçu un fier coup sur l'œil; mais je viens de lui poser une compresse d'arnica : c'est souverain pour les coups et blessures. M. Wolsky saigne toujours du nez; mais je viens de lui mettre une clef dans le dos ; ce n'est plus qu'une affaire de cinq minutes.
— Et Fédor Ivanowich i.
— Oh ! M. Fédor, ce n'est pas à l'infirmerie qu'on l'a conduit, c'est au cachot. Peu s'en est fallu que M. le directeur ne lui ait fait mettre les fers aux pieds : il paraît qu'il voulait tuer tout le monde !
— A vos rangs î messieurs, à vos rangs î criait de toute la force de ses poumons le surveillant de la cour, qui avait grand'peine à faire rentrer dans Tordre sa petite troupe si vivement surexcitée.
Il y parvint cependant , et , deux minutes plus tard, chacun avait repris paisiblement sa place dans
1 Fils d'Ivan. L'usage russe veut que le nom du père, suivi de la iprminaison Wich, s'ajoute au nom d'un homme. Le fils de Pierre s'appellera Petrowich.
i26 LES PERLES NOIRES
la salle de travail, et partout dans le gymnase régna de nouveau Fordre et le silence.
La dernière exhortation de la comtesse Irène à son lit de mort avait été religieusement écoutée par les deux hommes à qui elle s'adressait, et ils s'étaient ainsi montrés dignes de l'entendre.
Ivan et Serge s'étaient sentis comme apaisés par cette mort si brusque, si soudaine, tellement inattendue. Pleurant tous deux, celui-ci sa femme, celuilà son amie adorée, ils mêlèrent leurs larmes.
Cependant Serge Wolsky n'avait pas encore vingtcinq ans. La jeunesse n'est pas l'âge des douleurs éternelles : il se consola. Et que l'on ne croie point que je veuille faire le procès de son amour pour Irène Merskoy , ou seulement le mettre en doute ! Non, cet amour avait été grand, profond et sincère. Mais Serge avait obéi — malgré lui — à la loi fatale de la vie. La vie, toute-puissante, en dépit de nousmêmes, en dépit de la plus juste et de la plus profonde douleur, s'affirme, et, pour ainsi parler, s'impose à la jeunesse par des aspirations et des désirs que celle-ci ne peut pas toujours maîtriser. La nature, plus puissante que nous, ne veut pas que nous puissions nous dérober à ce train réguUer des choses humaines : elle nous rend infidèles aux ombres adorées ! En vain nous dirons à ce faible cœur, tout rempli d'un souvenir qui devait rester en nous immortellement triomphant , et attristé d'un deuil qu
devait nous faire un veuvage éternel : Tu n'aimeras plus 1 — Nous aimons encore !
Le mari d'Irène, en apprenant cette passion nouvelle, en éprouva je ne sais quelle joie âpre et un peu dédaigneuse.
— Je savais bien, dit-il, qu'il ne Taimait point autant que moi !
Cependant le caractère d'Ivan allait s'assombrissant de plus en plus. A mesure qu'il vieillissait , il devenait plus morose : il ne retrouvait un peu de joie que dans les caresses et les joyeux ébats de son fils.
Le jeune Fédor n'avait point hérité de la beauté de sa mère, et, pour être juste , nous devons même convenir qu'il n'avait point cette grâce , cette gentillesse et cette fraîcheur, qui rendent les enfants si charmants , alors même que la ligne pure de leur profil n'a pas été taillée dans le marbre des chefs-d'œuvre. Il avait de grands traits , un peu durs, le front développé, et, dès ses jeunes années, portant déjà la trace accentuée des protubérances énergiques, qui indiquent tout à la fois et les passions violentes et la volonté indomptable. Tout enfant, il était d'humeur un peu sauvage , ce que son père attribuait à l'absence de petits camarades de son âge et de sa condition, car il se montrait assez dédaigneux pour les fils de paysans qu'on avait voulu, faute de mieux, lui donner pour compagnons de ses jeux. Mais le médecin qui avait soigné la comtesse pendant sa dernière maladie, et qui n'ignorait plus rien de la vie intime des deux époux , pensait, au contraire, que ce caractère grave et recueilli était, chez le petit Fédor, comme l'héritage de sa m.ère, et
qu'il ne fallait.y voir autre chose que le contre-coup des chagrins qu'elle avait éprouvés avant et depuis son mariage. Cette tristesse, que celle de son père ne devait point contribuer à guérir, ne nuisait en rien, du reste, à la sensibilité profonde , excessive , exaltée, presque maladive, dont il donnait souvent des preuves. Son affection pour son père, par exemple, avait un caractère passionné , que ce sentiment, généralement calme, n'offre que bien rarement. Ivan ne s'en plaignait pas. Quel est donc le père qui se plaindrait d'être trop aimé de son enfant? Mais parfois il s'en effrayait , en songeant au chagrin qu'une telle sensibilité entraîne généralement avec elle, et aux crises douloureuses dont elle peut être la cause. Du reste , cette sensibilité , chez le petit Fédor, ne dégénérait jamais en faiblesse, et il se relevait de ses crises avec une promptitude singulière et un ressort étrange, qui le faisait en quelque sorte rebondir. C'était^ à tout prendre , un garçon énergique et hardi, n'ayant peur de rien, appelant et bravant le danger ; un de ces enfants qui font deviner l'homme — un homme aventureux, plein d'audace et de folle ardeur. Son père était tout à la fois effrayé et charmé de ces indices. Il prévoyait également et les dangers que lui ferait courir une telle organisation, et le parti qu'il en pourrait tirer pour un glorieux avenir. De cette source abondante pouvait également découler et le bien et le mal. Ce n'était point un de ces caractères mixtes, si Ton peut ainsi parler, dont la cire molle reçoit successivement toutes les empreintes. Il était, au contraire, de bronze et d'airain, et Ton devinait qu'il garderait pour la vie le type qu'il aurait une fois reçu. L'important, c'était de
frapper ce type à une noble effigie. Telle serait le rôle du père ; tel aussi le but d'une vie qu'il voulait consacrer tout entière à son fils.
Mais la fatalité, qui semblait depuis quelques années peser sur cette famille, n'était point encore lassée. Le comte Ivan se blessa grièvement à la chasse et mourut de sa blessure. Le mot de suicide fut prononcé, — bien à tort, car FafTection de Permofïpour son fils, et le besoin que celui-ci avait toujours de ses soins et de sa protection auraient suffi, sans parler de ce sentiment du devoir, inconnu à sa jeunesse, mais qui dirigeait son âge mùr, pour lui donner le courage et la force de porter, si lourd qu'il pût lui paraître, le fardeau de la vie.
Quoi qu'il en fût, il rentra un jour à son château, à la suite d'une chasse à l'ours, étendu sur un brancard, sanglant, évanoui, blessé à mort.
Sa première pensée, en revenant à lui, fut de mander, par les voies les plus rapides, son ami Serge Wolsky, auquel il voulait confier son petit Fédor. Serge accourut juste à temps pour recevoir les derniers adieux du mari d'Irène, et cette charge de confiance et de sympathie, qu'il ne pouvait imposer qu'à lui, le soin d'élever son fils^ et de laire de son enfant un homme.
Il reste toujours quelque chose en nous d'un grand amour, même quand cet amour n'est plus. Le comte Permolf ne s'était pas trompé, et Taftection que
LES PERLES NOIRES. t>
Serge avait eue pour la mère lui fit accepter le legs du fils avec un empressement pieux. Il emmena l'orphelin chez lui, et le confia à sa femme. Celle qui avait remplacé dans son cœur Irène Merskoy était une aimable et tendre créature, qui reçut l'enfant et l'aima presque à l'égal de son propre fils. Elle avait rendu Wolsky père d'un enfant, le petit Alexis, un des héros de la scène du gymnase que nous venons de raconter tout à l'heure.
Les deux enfants furent élevés ensemble. Le jeune orphehn, doué d'une inteUigence précoce et bien supérieure à son âge, avait déjà compris qu'il était seul au monde, et n'ayant plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur à aimer, il épancha sur Alexis toutes les tendresses de son âme. On eût dit que cette vive affection de sa mère pour Serge revivait en lui, et, d'tlle-même, se reportait sur l'enfant de celui-ci. Serge avait bien comme un vague soupçon qu'il en devait être ainsi.
— Ces choses-là sont dans le sang, se disait-il, et les deux enfants s'aiment par la force des choses et sans savoir pourquoi !
Il eût été dangereux de donner à la mère d'Alexis une explication comme celle-là. Mai& les mères ne se montrent pas bien difficiles sur les raisons que l'on peut avoir d'aimer leurs enfants, et elles trouvent cela si naturel qu'elles ne songent point à demander pourquoi on les aime. Celle-ci était tout simplement heureuse de voir l'affection de ces deux jeunes êtres, destinés à vivre dans les mêmes sphères sociales, et qui ne sauraient manquer d'être l'un pour l'autre une force et un appui. Cette aff'ection, qui grandissait avec eux, était quelque chose
de vraiment touchant, et qui faisait involontairement songer à ces couples classiques : Oreste et Pylade, Damon etPythias, Nysus etEuryale, qui, du fond de l'antiquité, arrivent jusqu'à nous, et marchent, en se tenant par la main, vers la sereine immortalité de l'Histoire ou de la Poésie. Je me trompe, cette amitié n'avait pas ce qui fait le charme d'un tel sentiment, ce qui lui donne sa plus haute valeur morale : je veux dire l'égalité absolue dans l'affection, et cette réciprocité complète des sentiments, qui fait que chacun reçoit autant qu'il donne. Non, il n'en était point ainsi de nos deux amis : Fédor aimait plus qu'il n'était aimé, et Alexis ne rendait pas autant qu'il recevait. Mais cette inégalité n'estelle point une des conditions nécessaires, presque fatales de toutes les liaisons? Est-ce que toujours, ou presque toujours, il n'y en a point un qui aime, tandis que l'autre se laisse aimer ? Cela se voit souvent en amour; mais cela se voit aussi parfois en amitié.
Fédor avait pour Alexis une sorte d'idolâtrie dont Tenfant ne s'étonnait pas le moins du monde. On eût dit qu'il avait conscience de la supériorité de son mérite, et que tout ce qu'on faisait pour lui, on était forcé de le faire. Il fallait le remercier de la bonté qu'il avait de permettre qu'on l'adorât. Il était, du reste, plein de charme et de grâce, et il eût été difficile d'imaginer un petit être plus séduisant. Personne n'échappait à ce prestige qu'il exerçait sur tout le monde, sans même se donner la peine de le vouloir. Ces dehors enchanteurs avaient plus d'une fois donné le change sur un regrettable défaut de sensibilité. Son père, qui l'étudiait avec un soin par-
fois inquiet, se demandait, non sans crainte, s'il n*y avait point beaucoup de sécheresse au fond de cette nature, en apparence si bien douée.
Un des poètes du gymnase l'avait un jour comparé à une belle fleur sans parfum. L'image empor-' tait avec elle une idée sévère, mais personne n'eût osé dire qu'elle fût dénuée de justesse. Alexis, cependant, avait en lui tout ce qu'il fallait pour faire illusion sur cette pauvreté du fond par Firréprochable perfection de la forme. Il était de ces êtres privilégiés qui n'ont été mis dans ce monde que pour y briller, pour y plaire, pour y régner. Tout vient à eux, comme les fleuves vont à la mer, par la pente naturelle des choses, et ils n'ont qu'à se donner la peine de naitre et le plaisir de vivre, pour que chacun soit heureux de leur apporter, comme un tribut légitime, tout ce qu'il a de meilleur en soi.
Fédor obéissait mieux que personne à cette loi de la sympathie et de l'admiration. Alexis était l'unique objet de ses pensées, et il ne vivait que pour lui. La différence des âges, qui n* était pas une disproportion, donnait à sa tendresse quelque chose de protecteur et d'inefl'ablement doux, et elle y ajoutait je ne sais quelle indulgence presque paternelle, qui dissimulait à ses yeux certaines lacunes morales dans le caractère de son ami.
L'âme de Fédor, nous l'avons déjà dit, était douée, au contraire, de cette sensibilité passionnée, presque maladive, qui jadis, dans un de ses plus terribles accès, avait emporté sa pauvre mère. Il l'avait reçue d'elle comme un héritage — dirais-je funeste ou précieux? Je ne sais en vérité; la sensibilité est la source également féconde de nos biens et de nos maux, selon
l'être qui en est l'objet. La juste reconnaissance de celui-ci en fait l'élément de nos plus grandes félicités ; son ingratitude assure notre malheur. Je ne veux pas dire par là qu'Alexis fût positivement ingrat, ou que Serge fût absolument malheureux. Je veux seulement faire entendre que cette chaleur d'âme communicative, dont la flamme égale doit s'allumer et brûler chez les deux êtres prédestinés aux unions idéales de l'amitié comme de l'amour, n'avait pas la même ardeur chez celui-ci et chez celui-là.
Nous l'avons déjà dit, il s'en fallait de beaucoup que Fédor possédât les grâces et les élégances d'Alexis. Il était Permoff des pieds à la tête, et parfois même, quand il se trouvait sous l'empire d'une émotion violente ou dans l'emportement d'un accès de colère, il reproduisait avec une fidélité efl'rayante la physionomie de son grand-père, le vieux comte Fédor, le persécuteur et presque le bourreau d'Irène. Il y avait aussi trop souvent dansses façons d'être une certaine rudesse, étrange chez un jeune homme élevé comme lui; quelque chose d'un instinct presque sauvage, mais qu'il n'est pas rare de rencontrer parmi les Russes , chez ceux-là même qui appartiennent aux plus hautes conditions sociales. Du reste, ces instincts de violence n'existaient chez lui qu'à l'état latent, et si parfois ils s'étaient révélés par quelque soudain éclat, c'était seulement «lorsqu'il avait vu en jeu les intérêts de son amitié; ces colères avaient donc toujours été impersonnelles, et il s'y était trouvé, en quelque sorte, désintéressé. Mais leurs explosions n'en avaient été que plus terribles.
Les deux jeunes gens grandirent ainsi l'un près
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de l'autre, dans une intimité que rien n'avait jamais troublée, réalisant cet emblème aimable et touchant, ^i souvent emprunté par les poètes à la nature, de la vigne légère et flexible suspendant ses guirlandes de feuillages et ses couronnes de fruits au tronc robuste et aux bras vigoureux des ormeaux, comme pour marier la force à la grâce. Ils furent dans les collèges ce qu'ils avaient été dans la famille, et au milieu de leurs camarades ce qu'ils devaient rester dans le monde, je veux dire indissolublement unis.
Ils éprouvèrent le premier chagrin de leur vie au moment où il fallut se séparer. Cette séparation, exigée par la différence des âges, fut un déchirement. L'éducation de Permoff était terminée, et il allait entrer au service, quand Wolsky devait rester cinq ans encore au gymnase pour compléter la sienne. Chacun regretta l'autre : c'est une justice qu'il faut rendre à tous deux. Alexis se trouva bien seul, quand il n'eut plus auprès de lui ce protecteur de tous les jours, cet ami de tous les instants. Ceux qui avaient été les victimes de ses petites tyrannies, trop partialement soutenues par son téméraire alUé, prirent alors de terribles revanches : Alexis put apprécier celui qu'il avait perdu, et en voyant ce qui lui manquait maintenant, se rendre compte de ce qu'il avait dû jadis à son ami.
Cependant Alexis manquait encore plus à Fédor que Fédor ne manquait à Alexis. S'il est triste de
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n*avoir plus qui vous aime, il est plus triste encore de n'avoir plus qui aimer. A chaque heure du jour, Permoff se surprenait à regretter son jeune et trop cher compagnon, et il n'aspirait qu'au moment où celui-ci viendrait le rejoindre au régiment. Wolsky, comme Permoff, se destinait aux armes. Aucun des deux n'eût voulu d'une carrière où l'autre n'aurait pu l'accompagner ou le suivre. Alexis était pauvre, car son père, qui n'avait que peu de fortune, avait fait l'adorable folié d'un mariage d'amour avec une femme qui ne possédait pas davantage. Mais, par sa mère, Irène Merskoy, Permoff était riche : il était même très-riche, et c'était avec lui surtout qu'était vraie cette belle parole d'un ancien : « Tout est commun aux amis. » De même que Fédor avait adouci au gymnase tous les ennuis de la vie d'écolier pour son jeune protégé, de même il se proposait, quand celui-ci aurait conquis son épaulette d'officier, de ne pas même lui laisser soupçonner ce qu'il y a parfois de pénible dans l'existence du cadet ou du lieutenant qui en est réduit à sa maigre solde. Son opulence n^eût été pour lui qu'une charge s'il n'eût pu la partager avec son ami. Il ne faisait point un projet d'avenir où il ne fût.* Fédor, en attendant l'arrivée d'Alexis, ne menait point Une vie fort gaie au régiment^ où, s'il faut tout dire, il était plus estimé qii aimé. On n'avait certes rien à lui reprocher, car, pour l'exactitude et même là rigueur du service, on pouvait dire que c'était un officier modèle. Mais peut-être manquait-il un peu de cet élément de sociabilité qui est le lien naturel et puissant des hommes réunis pour vivre ensemble. Comme si l'affection
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d'Alexis l'eût gâté, et qu'il eût donné à son favori tout ce qu'il y avait en lui d'affectueux et de tendre, il ne chercha point à se faire d'autre ami, et comme il était antipathique aux relations banales, il vivait à peu près seul, ce qui est un tort partout, et, peutêtre, un tort encore plus grand à Farmée, où la camaraderie, en appuyant chacun sur tous, et en faisant de l'individu l'élément d'un groupe, devient un principe de force. Les femmes étaient également absentes de cette existence singulière. On ne connaissait aucune intrigue au jeune officier. Personne plus que Fédor n'était capable, cependant, d'éprouver une passion sérieuse, absorbante, dominatrice de toute la vie, et dans laquelle il eût apporté la même profondeur exclusive que dans son amitié. Mais c'était une âme fière, haute, chaste et jalouse, et ressentant une sorte d'horreur instinctive pour ces liaisons éphémères qui sont à l'amour véritable ce que la menue monnaie est à la pièce d'or. Gela tenait à de certains scrupules d'une organisation exquise, à des délicatesses que certains hommes pourront trouver exagérées, mais qui n'en étaient pas moins louables, enfin à une certaine conscience de sa valeur qui, en lui permettant de connaître le prix de ce qu'il aurait donné et la valeur de ce qu'il aurait reçu, l'empêchait de faire un marché de dupe.
Il vivait donc dans une austère solitude, ménageant ses forces pour le moment où la passion viendrait, si elle devait venir, et hâtant de ses vœux l'heure où Wolsky le rejoindrait sous les pUs flottants du drapeau.
Cette heure sonna enfin. Toutes les heures sonnent à l'horloge de la vie, et celles que l'on désire, et
celles que Ton redoute. Les études du jeune homme étaient terminées ; grâce à un peu de travail et hbeaucoup de protections que lui avaient ménagées les soins et les démarches de son infatigable ami, il se tira tant bien que mal de ses examens, sortit de l'école, et entra au régiment.
Sa bienvenue y fut célébrée comme une fête de famille, comme une fête du cœur, par Fédor Permoff, qui sembla renaître à la vie en retrouvant celui pour lequel il avait vécu jusque-là.
Il s'aperçut bientôt qu'il ne le retrouvait point tout entier.
On ne devrait jamais se quitter quand on s'aime ; les absences sont trop souvent funestes, au moins à l'un des deux. Les défauts d'Alexis, sur lesquels plus d'une fois Fédor avait essayé de s'aveugler, au lieu de diminuer avec les aimées qui venaient, s'étaient, au contraire, accrus loin de son ami. Et ces défauts qui, adoucis parla gentillesse de l'enfance, pouvaient avoir un certain charme, s'étaient accentués désagréablement à mesure qu'il avait vieilli. Les passions se déchaînèrent chez lui avec une fougue bouillante, que, dans l'effervescence de la vingtième année, rien ne devait calmer, et elles eurent ceci de particulièrement malheureux qu'elles mirent au jour dans toute sa naïveté un égoïsme presque féroce. Il en est souvent ainsi avec les passions jeunes, quand elles n'ont pas encore eu à subir le contrôle sévère de la vie positive, ni l'effet de ce contact et de cette lutte avec les autres, qui nous en apprennent cent fois plus sur la vie que tous les livres du monde.
Les premières épreuves du jeune homme, lâchant la bride à ses impétueux désirs, sont quelque chose
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de périlleux, et, pour ainsi parler, de climatérique dans l'existence humaine. C'est là un moment à part, qui ne se retrouvera plus jamais, mais dont l'influence se fera sentir longtemps — toujours peut-être. — Fédor, à qui la réflexion avait donné une raison supérieure à son âge, comprenait tout cela, et il suivait avec une attention inquiète les évolutions et les crises qui bouleversaient l'âme de celui qu'il aimait plus qu'un frère et autant qu'un enfant.
Malgré la réserve, je pourrais dire l'ascétisme de se vie, il n'y avait en lui aucune exagération de puritanisme; c'était un soldat, et non pas un capucin. Il ne prétendait pas le moins du monde imposer à son ami une réserve que bien peu d'hommes pratiquaient autour de lui, et il aurait regardé comme un excès de rigorisme peu justifiable d'exiger de lui ce qu'il se demandait à soi-même. C'est ainsi qu'en agissent d'ordinaire les gens vraiment vertueux, sévères pour eux seuls, toujours indulgents pour autrui. Les faux puritains font absolument le contraire ; mais Fédor n'était point de ceux-là. Ce qui l'affligeait, ce qui le désolait dans la conduite de Wolsky, c'était donc moins l'emportement et la fougue de la passion, qu'il était certes bien capable de comprendre, et par cela même d'excuser, que cette absorption complète et absolue du jeune homme par sa passion même; cette prédominance exclusive qu'il lui accordait ; sa dédaigneuse insouciance pour tout ce qui n'était pas elle. Son désir du moment le prenait tout entier, et il n'y avait plus de place en lui pour rien de ce qui n'était pas lui.
— Mon Dieu ! se disait Fédor avec une inquiétude
et un chagrin véritables, serait-il donc égoïste ? Ce ne sont point là pourtant les leçons que je lui ai données !
Permoff paraissait oublier que les égoïstes n'ont pas besoin de leçons, et qu'ils se forment bien tout seuls.
Cependant, comme tous les hommes de plaisir, comme toutes les natures molles et voluptueuses, Wolsky avait un certain tact instinctif qui l'avertissait à temps quand il allait par trop déplaire, et qui le faisait s'arrêter dans sa fausse route et revenir sur ses pas. Il exécutait ces contre-marches avec une aisance de vieux diplomate, et une habileté stratégique que lui auraient enviée les plus fins généraux. Ceux-là mêmes qui étaient le plus prévenus contre lui ne manquaient jamais de s'y laisser prendre.
— Si c'était vrai ! pensait le jeune comte, séduit malgré lui par ces belles apparences.
Et comme il souhaitait que cela fût vrai ! Il le souhaitait si bien qu'il finissait toujours par le croire, et pendant qu'il le croyait, il était heureux, car la seule chose que véritablement il ne pût point supporter, c'était l'indifférence et l'ingratitude de Wolskv. Dès que celui-ci semblait revenir à lui, tout était oubhé, et il le traitait absolument comme s'il n'eût eu jamais à s'en plaindre. Mais ces retours delà lune de miel de l'amitié ne duraient jamais bien longtemps, et, de nouveau, l'astre changeant se cachait bientôt dans les nuages. Alexis, que la mort de son père avait affranchi d'une tutelle dont il avait plus besoin que personne, se rejetait avec une rage croissante dansle tourbillon des dissipations : les nouvelles fautes étaient plus grandes encore que les premières ; plus
grande aussi était la tristesse de Permoff. Mais il n'était pas plus aisé de corriger celui-ci de sa bonté un peu faible, que celui-là de son égoïsme et de son emportement. L'un pardonnait la faute avec autant de facilité que l'autre la commettait : tous deux suivaient leur pente. Parfois même, en voyant avec quelle étrange facilité Alexis faisait des conquêtes qui pour tout autre eussent été réputées impossibles, Fédor se disait qu'après tout il eût fallu au jeune homme une bien forte dose de vertu, de raison et de- bon sens pratique pour résister à toutes ces avances de la vie auxquelles ne demandent pas mieux que de succomber tant d'hommes plus expérimentés, plus âgés, mieux posés que son ami, et qui n'avaient pas les mêmes raisons d'excuse et d'atténuation.
— Qui sait ? se demandait-il alors avec un mélancolique retour sur lui-même ; qu'aurais-je donc valu, moi, si l'on s'était donné la peine de m' aimer? Il est vrai, ajoutait-il tout aussitôt , non point peutêtre sans un peu d'amertume , que cette épreuve m'a été jusqu'ici soigneusement épargnée !
Et, tout en parlant ainsi, il jetait à son miroir un coup d'œil plein de reproches. Son miroir , cependant, lui renvoyait un assez beau type de tête militaire, qui n'avait rien, il est vrai , des grâces efféminées d'un Adonis ou de la beauté correcte d'un Antinoiis, mais dont tous les traits respiraient le courage, la loyauté, la franchise et l'honneur.
Avec de telles dispositions, une si grande propension au plaisir, tant d'occasions, et une telle facilité à satisfaire ses goûts , et aussi peu de raison , aussi peu d'empire sur ses passions, on croira sans peine
que Wolsky devait passer pour un assez mauvais otficier.
Il eût été dangereux, en effet , de le proposer à l'imitation des jeunes gens désireux de parvenir. Il était mal vu de ses chefs , et généralement mal noté. Aussi , dans une armée où la discipline est pour beaucoup, son avancement paraissait singulièrement compromis. Plus d'une fois, sans l'intervention de Permoff , qui était , lui , un véritable modèle d'exactitude et de ponctualité, il eût encouru des répressions sévères. On disait même déjà que son avenir militaire était singulièrement aventuré. Cependant, on lui tenait compte comme d'un mérite réel de l'affection qu'il inspirait à un homme de la valeur de Fédor. Souvent on épargnait l'un parce qu'on eût craint, en le frappant, de blesser l'autre ; c'était encore un des bénéfices de cette précieuse amitié de racheter , et , pour ainsi dire , d'effacer ses fautes sans qu'il eût la peine de les expier.
Gomme tous les prodigues du bien d'autrui , Alexis ne semblait point connaître le prix de l'argent. Permoff lui avait dit une fois qu'ils n'avaient qu'une bourse à eux deux ; l'étourdi puisa largement dans le trésor commun — trop largement peut-être. — C'était là, du reste, le tort que son ami était le moins disposé à lui reprocher.
Pourtant , comme tout en ce monde doit avoir des bornes, et que les dissipations du jeune Wolsky avaient depuis longtemps dépassé celles qu'on eût pu raisonnablement leur assigner, Fédor crut de son devoir de l'avertir paternellement.
— Eh ! mon pauvre ami, lui demanda-t-il un jour, que ierais-tu donc pour vivre, si tu ne m'avais pas ?
— Si je ne t'avais pas , est-ce que je vivrais*? ré^ pondit Alexis de sa voix la plus caressante.
— Il attendrirait un juif ! pensa l'officier. Allons! il faut bien , comme on dit , que jeunesse se passe ! Les belles années ne durent pas toujours !
Alexis, devant cette faiblesse , ne se sentait guère disposé à rnodifier son genre de vie.
Cependant Fédor avait des heures cruelles et découragées. Il voyait bien qu'il n'avait plus aucune influence sur son ami , et que celui-ci ne faisait de progrès que dans le mal ; il n'avait pu amener aucune amélioration morale , ni dans sa conduite ni dans ses sentiments, et il commençait à en ressentir une sorte de secrète désespérance.
Alexis s'abandonnait donc tout entier à ses plaisirs, quand un coup de foudre, qu'aucun éclair n'avait précédé, éclata subitement dans la sérénité de sa vie, comme un orage soudain dans le ciel bleu d'une matinée de printemps.
Les deux amis se trouvaient en ce moment en garnison à Moscou. L'existence est agréable pour des officiers dans cette seconde capitale de l'empire russe , où l'aristocratie est hospitalière et amie du plaisir ; Wolsky n'eût pas demandé mieux que d'y passer tout le teinps qu'il devait rester sous les armes. Mais les exigences du service ne consultent point les goûts de messieurs les militaires , et s'occupent fort peu de leurs préférences. Un ordre, émané des bureaux du ministère de la guerre , fit
savoir au colonel du régiment qu'il eût à verser à l'armée du Caucase un certain contingent de soldats et d'officiers dont on laissait la désignation à ses soins.
PoUr n'exciter ni plaintes ni jalousies , le colonel décida qu'il s'en rapporterait au sort, et que ceux-là partiraient dont les noms sortiraient de l'urne.
Alexis fut désigné l'un des premiers , parmi ces élus ou ces victimes , comme on voudra les appeler.
Cette fois, la fortune semblait abandonner son fa^ vori, car l'ami de Permoff , militaire trop indifférent pour souhaiter son avancement à tout prix, avait en ce moment des raisons particulières pour préférer la paix à la guerre, Moscou à Tiflis , et les doux loisirs de la garnison aux sanglantes fatigues des champs de bataille. Il fut donc comme étourdi en recevant la fatale nouvelle , et il eut le tort de ne point dissimuler son impression fâcheuse. Il y a des choses qu'un officier ne devrait jamais laisser voir. Fédor lui-même, si grande que fût son indulgence — c'est sa faiblesse que je veux dire — envers son ami, ne put s'empêcher de lui en faire la remarque, et même en des termes d'une vivacité à laquelle il ne l'avait point accoutumé.
— Voyons! lui dit-il, est-ce que, par hasard, tu serais un soldat de carton? Est-ce que tu t'imagines que l'empereur t'entretient, t'habille et te nourrit uniquement pour que tu aies le plaisir de défiler à la parade sur la place du Kremlin, et de faire admirer aux femmes ton uniforme ou tes moustaches? Tout cela est bon pour le commencement; mais un moment arrive où il faut de toute nécessité aller du
côté des balles... sous peine de passer pour un lâche!
Une faible rougeur monta aux joues de Wolsky, quand il entendit ces paroles, et relevant les yeux sur son ami, il lui dit avec une extrême douceur :
— Voilà, depuis que je te connais, la première peine que tu m'aies faite, et vraiment je ne la mérite pas. Je n'ai donné à personne le droit — à personne, entends-tu? — le droit de douter de mon courage. Toi-même, Fédor, j'ose croire que, malgré tes paroles, tu n'en doutes point. Le courage est, d'ailleurs, chose si commune, grâce à Dieu, dans notre armée, qu'il n'y a pas à se vanter d'en avoir, ni à s'excuser de n'en avoir point. L'épée en donne, et il suffit de la sentir battre à son côté pour savoir ce que l'on vaut.
— Alors, pars lieutenant, et reviens capitaine!
— Eh! sans doute, je partirai! As-tu donc pu croire que je ne partirais point? Parbleu, mon cher, on part toujours! Mais quoique soldat, on a un cœur, et si, à un moment donné, ce cœur se déchire, on ne peut s'empêcher de trouver que cela fait un peu mal! Mais on n'en est pas moins prêt à obéir, méchant grondeur !
— Tout cela est fort beau sans doute , fit Permoff déjà radouci; mais j'avoue que je ne comprends pas bien. Qu'est-ce qui peut donc déchirer ton cœur aujourd'hui plutôt qu'hier?
— J'aime !
— Eh ! mon Dieu ! tu ne fais que cela depuis que tu es au régiment!
— Non! je n'avais jusqu'ici connu que l'ombre de l'amour : maintenant je connais l'amour mêmeî
toutes ses flammes brûlent et dévorent ma poitrine ! En entendant Alexis parler ainsi , Fédor releva vivement la tête, et jeta un coup d'œil étonné sur son ami dont, il faut bien l'avouer, le langage habituel n'était pas empreint de cette exaltation passionnée. Il le trouva un peu changé. La joue avait pâli, et, dans ses yeux, il y avait un feu plus sombre.
— Est-ce que ce serait sérieux? se demanda-t-il à lui-même, non point sans une secrète joie; car il savait tout l'empire qu'une grande passion peut exercer sur un cœur, et, quand elle a un noble objet, l'influence heureuse qu'elle doit avoir sur toute une destinée. Une idée soudaine, pleine de grandeur et de générosité, traversa son âme.
— Es -tu aimé? demanda-t-il au jeune homme.
— Je crois que je vais l'être.
— Pourras-tu l'épouser ?
Ici, il y eut comme une nuance d'embarras sur le visage d'Alexis.
— Il n'est pas question de cela maintenant! répondit-il.
— C'est de quoi, pourtant, il devrait être toujours question dès qu'il s'agit d'un grand amour.
— Eh! cependant, c'est, je te le jure, d'un grand amour qu'il s'agit.
— Et son nom?
— Oh ! Fédor, tout, tout, excepté cela! Gomment peux-tu le demander?
— Allons! bien! une femme mariée! Faute sur faute! Ah! j'aurais préféré cent fois que ton amour eût pu avoir la seule conclusion qui rend l'amour complètement heureux, en le laissant complètement innocent. Dans ce cas-là, nous n'avions, toi et moi,
us PERLES NOinES. Id
qu'un parti à prendre, et il était bien simple. Jamais je ne me serais plus applaudi d'être riche pour deux !
— Tu n'es pas bon, tu es la bonté ! fit Wolsky avec un accent d'émotion sincère, et en serrant fortement les mains de son ami dans les siennes.
— Je ne sais pas si je suis bon, je sais seulement que j'ai pour toi une affection véritable, et que je voudrais faire ton bonheur; aussi j'éprouve une véritable crainte en te voyant t' engager dans une liaison dont toutes les conditions me sont inconnues; en te voyant aimer, sans savoir qui tu aimes.
— Tu ne te rappelles donc plus les vers de ton poète favori :
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse? Pourvu qu'on ait l'amour, qu'importe la maîtresse ?
Pour toute réponse, Fédor fit un hochement de tête indiquant assez clairement qu'il n'était pas convaincu.
— Tout est fini! continua Wolsky en passant une main sur ses yeux. C'était un rêve, un beau rêve, le seul rêve d'amour et de bonheur que j'aie jamais fait... et que je ferai jamais!
— Est-ce qu'à ton âge on peut dire jamais?
— J'aurai peut-être encore des amours, je n'aurai plus d'amour! fit Alexis, dont la physionomie, singulièrement mobile, venait de reprendre l'expression de mélancolie qu'elle avait eue au début de l'entretien. Mais que veux-tu? voilà la vie : on entrevoit, par hasard, le souriant fantôme de son bonheur qui passe; on l'appelle, on lui fait signe de s'arrêter, on va le saisir!.... Mais le tambour bat et
le met en fuite : il tourne à droite et vous à gauche, et tout est dit! Ceci, tu en conviendras, est une leçon de philosophie pratique, qui vaut bien celles que le vieux Balabine nous débitait au gymnase, et que nous n'écoutions point.
Permoff avait prêté à son ami cette attention profonde que l'on accorde toujours à ceux que l'on aime; il avait noté chez lui un accent énergique, nerveux, qui lui révélait assez clairement qu'il se préparait une crise sérieuse dans l'âme d'Alexis^ et qu'il en résulterait peut-être pour lui une transformation véritable et que cette nature inquiète et mobile y trouverait peut-être un apaisement et un repos. Mais si, au contraire, on l'arrachait violemment à cette affection naissante, et qui paraissait déjà si grande, il serait possible qu'on le jetât dans un désespoir dont les premiers accès pourraient être terribles pour cette nature impétueuse et sans frein, accoutumée à la vie clémente et facile, qui ne connaissait point les rigueurs de la destinée, et qui pouvait se briser à son premier choc avec elle.
— Non, non! se dit-il à lui-même, cela ne sera point, parce qu'il ne faut pas que cela soit!
Son ardente amitié eut alors une de ces inspirations héroïques, dont l'amour même eût pu se montrer jaloux.
— Quand pars-tu? demanda-t-il négligemment à Wolsky.
— Mais bientôt, dans cinq jours : dimanche... et nous sommes à mardi !
— Pauvre garçon! il ne te reste vraiment pas beaucoup de temps pour faire ta provision de bonheur. Ne perds pas une minute !
— Merci du conseil! fit Alexis, je le suivrai, et tu peux être certain que quand je ne serai pas chez toi, je serai chez elle. *
Sur ce mot-là, les deux amis se séparèrent.
Pendant qu'Alexis courait chez sa belle, où nous ne Je suivrons pas, Fédor se rendait chez le colonel, un homme qui se connaissait en hommes, et qui avait pour lui autant d'estime que d'affection.
— Mon colonel, lui dit-il en l'abordant avec* une politesse toute militaire, et dont la dignité ne nuisait point à la franchise, je viens vous demander une grâce.
— Alors ce n'est pas pour vous! fit le colonel.
— Qui sait?
— En ce cas, elle est accordée d'avance !
— Eh bien, c'est un peu pour moi.
— Oui, un peu pour vous, mais beaucoup pour un autre! Il s'agit, sans doute, du lieutenant Wolsky?
— Ce n'est pas moi qui l'ai nommé!
— Vous avez là un assez triste ami, capitaine, et moi un assez médiocre officier.
— Il est encore si jeune!
— Eh! mais, vingt-six ans! il me semble que c'est l'âge d'homme; enfin, vous n'avez qu'un défaut, c'est votre ami! Mais passons; que souhaitezvous?
• — Voici le fait, mon colonel. Vous savez qu'Alexis vient d'être désigné par le sort pour faire partie du corps expéditionnaire.
— Oui, parbleu, et j'en suis, en vérité, fort aise ! un voyage au Gausase ne peut lui faire que du bien : il a besoin de changer d'air !
— Et moi aussi, mon colonel 1 répliqua Fédor avec une certaine vivacité. Je mène la vie de garnison depuis beaucoup plus de temps que Wolsky, et je voudrais bien faire campagne.
— G'est-à-dire que ce beau fils aime mieu.*: l-alner son sabre sur les pavés de Moscou que ' : le tirer contre les Circassiens! Singulier goût peu. ::n officier qui veut faire son chemin ! ... Il le fera pav ;cs antichambres ! continua le colonel d'un ton légè;.: ment méprisant.
— Si c'était cela, réphqua Permoff avec beaucoup de dignité, j'ose dire que je ne serais pas son complice ! Mais il a des raisons, des raisons sérieuses pour désirer, en ce moment, restera Moscou; aussi je me permets de solliciter une permutation qu'autorisent nos règlements.
— Il y a à cela une difficulté : on me demande un lieutenant, et vous êtes capitaine !
— Oh, mon colonel, si c'est cela que vous appelez une difficulté !
— Eh! sans doute, puisque si vous voulez aller au Caucase, il vous faudra commencer par sacrifier une de vos épaulettes.
— Je serais bien malheureux si je ne trouvais point l'occasion de la regagner là-bas!...
— Mais : réfléchissez donc î Pour prendre la place de votre ami, pour lui épargner les ennuis d'une expédition qu'il ne lui plaît pas de faire, vous compromettez votre avenir I Ce n'est pas seulement un grade que vous sacrifiez ; vous en perdez deux ! Je
VOUS ai fait porter au premier rang sur le tableau d'avancement, et vous serez commandant avant deux mois.. . si vous nous restez.
— Mon colonel, je suis touché de vos bontés, beaucoup plus que je ne saurais le dire ; mais daignez ajouter encore une grâce à toutes celles que vous m'accordez : faites- moi lieutenant, et envoyez-moi au Caucase !
— Permoff, fit le colonel en lui tendant la main, on est heureux d'avoir des amis comme vous. Puisse celui qui vous inspire de tels sentiments en être toujours digne 1 II y a des cas où l'ingratitude est un crime.
— Alexis est jeune, mais il n'est pas méchant ! reprit Fédor avec un sourire empreint d'une bonté paternelle.
— Et le lieutenant Wolsky accepte le sacrifice que vous lui faites?
— Oh! il ne le sait même pas !... il ne faut pas qu'il le sache... Je ne l'avertirai que samedi... J'enlèverai son consentement comme une redoute I
— Arrangez-vous ensemble! Tâchez seulement qu'il se conduise de telle façon que le régiment ne perde pas trop à l'échange auquel j'ai peut-être tort de consentir.
Permoff remercia le colonel, salua et sortit, plus heureux d'avoir perdu deux grades qu'il ne l'eût été d'en gagner dix.
— - Voilà une âme antique! murmura le colonel au moment où la porte de son cabinet se refermait derrière l'officier; on ne les compte pas par milliers dans l'armée russe... ni dans aucune armée du monde. Mais je me trompe fort si celui qui inspire
LES PERLES NOIRES i51
à ce fou héroïque une amitié si enthousiaste le paye de retour... Bast! est-ce que Ton est jamais payé de retour en ce monde î ajouta-t-il en allumant un cigare, avec ce geste de résignation insouciante à laquelle on arrive si vite quand on connaît les hommes, et que l'on a longtemps pratiqué la vie. La semaine s'écoula sans aucune espèce d'incidents nouveaux pour les héros de ce récit.
— Tes derniers moments doivent être bien employés, dit Fédor à son -ami, et je comprends qu'à présent les minutes valent pour toi des siècles ; il faut que tu te fasses regretter. Ne t'occupe point de tes préparatifs de voyage ; je me charge de tout. Tu
sais qu'on peut s'en rapporter à moi.
— Tu seras adorable jusqu'au bout ! Eh bien, j'accepte : c'est elle qui te remerciera.... quand je serai parti.
Tranquille de ce côté, car il avait plus d'une fois éprouvé l'exactitude parfaite et l'habileté pratique de son ami, et il savait qu'avec lui armes et bagages, linge^ habits, en un mot effets de grand et de petit équipement, se trouveraient prêts au jour dit et à l'heure voulue, Alexis s'en remit complètement à lui, et il ne quitta presque plus l'objet de sa mystérieuse passion.
— L'ingrat ! pensait le capitaine, il ne trouve même pas une heure à me sacrifier, après ce que j'ai fait pour lui !.. . Pauvre garçon î reprenait-il tout aussitôt, ce n'est pas lui qui est ingrat, c'est moi qui suis injuste ! Est-ce qu'il se doute seulement de la preuve d'affection que je vais lui donner? Est-ce qu'il ne croit pas, au contraire, que je le laisse partir comme le premier venu, sans seulement m'inquiéter
de ce qu'il doit souffrir en quittant la femme qu'il aime ? N'importe î ajoutait-il encore, en me taisant je me prive de sa reconnaissance, et il y a peut-être un peu de courage à cela !
Sous l'empire du sentiment vif, sinon profond, qui, en ce moment, l'absorbait tout entier, Alexis accordait en effet bien peu de temps à son ami ; cependant ils déjeunaient ensemble chaque matin , et Wolsky faisait à Permoff toutes sortes de recommandations, dans la prévision de son prochain départ ; il lui disait qu'il recevrait des lettres que l'on viendrait faire prendre chez lui, et le chargeait de mille autres soins, dont il le priait de s'acquitter avec sa ponctualité ordinaire.
Et tout en parlant ainsi, il laissait échapper des exclamations douloureuses, et ne trouvait pas d'expressions assez farouches pour maudire la destinée.
— Gomment on voit bien qu'il n'a pas souffert !
pensait Fédor Mais si seulement il me regrettait,
moi!
Pour ne pas éprouver ce regret, il eût fallu que Wolsky fût un monstre... et c'était seulement une nature légère et personnelle. Il était encore susceptible de bons sentiments... surtout quand cela ne le gênait pas trop. Il comprenait bien tout ce qu'il perdait en s' éloignant de Permoff; il lui savait véritablement gré de tout ce que ce modèle des amis avait fait, de tout ce qu'il faisait encore pour lui chaque jour; seulement sa reconnaissance manquait un peu de chaleur et d'élan, en ce moment surtout. Ses propres chagrins en glaçaient l'expression sur ses lèvres. Permoff se méprit sur cette froideur apparente, et,
après avoir commencé par croire son ami meilleur, il finissait par le croire pire qu'il n'était en réalité. Mais ceci ne l'arrêtait point dans sa tâche généreuse : il s'était dit qu'il irait avec lui jusqu'au bout dans son œuvre de dévouement, et il voulait se tenir parole à lui-même. Il avait l'entêtement du bien!
— Je vois que tu as tout prévu, lui dit-il en posant ses coudes sur la table, et je me servirai de tes indications.... si tu fais jamais un voyage.
— Si je fais un voyage ! j'aime ton conditionnel î Mais ne sais-tu donc pas que je pars demain?
— Toi? pas le moins du monde !
— Comment! je ne pars pas?
— Non!
— Mais, malheureux, j'ai mon ordre dans ma poche, signé depuis cinq jours par le colonel.
• — Homme de peu de foi! quand donc connaîtras-tu le cœur d'un ami? Est-ce que je suis homme à laisser consommer ton malheur ?
— Eh! comment pourrais-tu l'empêcher?
— Tiens !
Et Fédor mit sous les yeux du jeune homme l'arrêté du colonel autorisant le remplacement du heutenant Wolsky par le heutenant Permoff.
— Tu as fait cela î dit Alexis en se jetant avec une émotion aussi soudaine qu'elle était sincère dans les bras de Fédor, tu as fait cela î
— Je ne pouvais pas faire autre chose ! répondit Permoff avec une simpUcité qui n'était pas bien éloignée du sublime.
— Merci ! mais c'est trop , c'est beaucoup trop ! Tu m'as déjà comblé ; ne m'accable pas ! sache bien, du reste, que j'aurai autant de fermeté dans le ca-
ractère que tu as eu , toi , de bonté dans le cœur ! Mon parti est pris , et je n'accepterai point ce que tu m'offres avec une grandeur qui surpasse, et c'est beaucoup dire , tout ce que tu as fait jusqu'ici pour moi. C'est à peine si ma vie suffirait à payer la dette de reconnaissance déjà contractée. Ne me rends donc pas insolvable, laisse-moi partir !
— Enfant ! reprit Permoff , sois heureux , et c'est moi qui te redevrai I
— Oh ! tu es bon comme une mère ! fit Wolsky. Il y a longtemps que je le sais, ajouta-t-il, et son œil brillait déjà de plaisir à la pensée que, peut-être, il ne quitterait point Moscou; mais il s'attendrissait, en même temps, quand il songeait au sacrifice que lui faisait cet ami incomparable , dont le dévouement se montrait partout à la hauteur de sa mission . Nous lui devons du moins cette justice de reconnaître qu'il essaya de résister, et qu'il résista même assez énergiquement. Mais Permoff mit à le convaincre une si ingénieuse insistance; il diminua si bien le mérite de son action ; il répéta tant de fois à Wolsky que la seule chose pénible pour lui, dans cette circonstance, c'était leur séparation, inévitable maintenant, puisque l'un des deux au moins devait partir, que celuici finit par se laisser persuader.
— Fédor, dit Alexis^ en se levant de table, maintenant, vois-tu , c'est entre nous deux, à la vie et à la mort I
— J'avoue , dit Permoff, que j'ai toujours un peu compté là- dessus ! Mais tu sais que c'est demain le départ.
-^ Il me parait plus prochain encore depuis que je sais que c'est toi qui t'en vas !
— Passons donc ensemble cette dernière journée! Ils ne se quittèrent point, et ces heures rapides
s'écoulèrent dans une émotion pleine de charme, livrées tout entières à ces regrets de se quitter qu'adoucissait l'espérance de se revoir ; remplies pour Wolsky de l'émotion que lui causait le généreux sacrifice de son ami , et pour Permoff de cette joie sans mélange qui récompense toujours chez nous un acte de dévouement.
Le lendemain , Fédor partait pour le Caucase. Il avait montré à tout le monde une telle joie de ce départ, il avait paru attacher un tel prix à la faveur qu'il sollicitait de rejoindre l'armée en campagne, que plusieurs se laissèrent prendre à l'apparence et finirent par croire qu'il était vraiment l'obligé, et que c'était pour lui faire plaisir que Wolsky lui avait cédé son tour. C'était précisément là ce que Fédor avait voulu. Son amitié ingénieuse touchait enfin ce but : il faisait agréer à "Wolsky un service difficile à rendre, mais peut-être encore plus difficile à accepter, et il y mettait tant d'habileté, tant de délicatesse, qu'il intervertissait les rôles, et donnait à l'autre, tout à la fois, l'honneur et le profit de l'action.
Il avançait lentement avec ses hommes, rejoignant sur la route les détachements que lui abandonnaient les divers corps, et qui devaient arriver avec lui. A presque toutes les étapes, qu'il avait eu soin d'indiquer d'avance, il trouvait une lettre de Wolsky, toujours affectueuse et bonne, et dont la reconnaissance, au lieu de s'affaiblir , semblait au contraire s'accroître avec le temps et la distance.
— Voilà qui aide à bien faire ! se disait-il en relisant ces lignes affectueuses.
IbB LES PERLES NOtRËS
, Le voyage , avec les soins à donner aux soldats, avec les fatigues de la marche et les incessantes distractions qu'apportent avec eux les spectacles nouveaux, ne détournait pas trop sa pensée du cher absent.
I Depuis qu'il connaissait Alexis , il ne l'avait encore quitté qu'une seule fois , lorsqu'il l'avait laissé au gymnase , pour entrer lui-même aa régiment, et il avait beaucoup souffert de cette séparation, en se trouvant seul après que leur enfance et leur jeunesse avaient été ainsi mêlées et confondues. Sans doute la seconde absence n'était point aussi cruelle que la première. Sa virilité plus ferme et l'apprentissage plus sévère de la vie avaient quelque peu émoussé chez lui cette sensibilité presque maladive qn'il devait à sa mère, et qui , dans les premières années de sa jeunesse, avait donné à son amitié le charme, mais en même temps les susceptibihtés inquiètes et parfois douloureuses d'un autre sentiment.
Lorsque deux âmes ont une idée juste du sentiment qui les unit, si l'une d'elles se corrompt, si elle dissipe dans des relations légères cette faculté d'aimer , le plus grand trésor que Dieu ait accordé à l'homme, qu'il ne lui accorde qu'une fois, et qu'il ne renouvelle jamais en nous, l'autre , trop fière pour se plaindre, souffre d'abord en silence, et bientôt*, se repliant lentement sur elle-même, elle espère moins de celle à qui jadis elle aurait tout demandé. C'est une seconde phase dans l'affection ; une phase plus virile que la première, mais aussi moins tendre ; où la notion du devoir se mêle avec son austérité au charme naïf ec doux de la sympathie. Si l'on veut
bien me permettre de rendre cette idée par une image , je dirai que chez Permoff l'arbre toujours vigoureux de l'amitié avait gardé son puissant feuillage et ses fruits abondants , mais que sa fleur était tombée.
Telles étaient les dispositions d'esprit de Fédor lorsqu'il arriva à Tiflis.
Permoff avait été jusqu'ici le héros de l'amitié ; mais il ignorait complètement l'amour. Ce n'était point, certes , qu'il ne fût capable d'éprouver dans toute sa grandeur et dans toute sa fougue , le plus doux, mais aussi le plus terrible et le plus charmant, comme le plus impétueux des sentiments humains. L'amour ne devait pas être pour lui l'échange de deux caprices : il voulait donner et recevoir une âme. Mais les âmes prêtes à ce noble échange sont assez rares , et on ne les rencontre point aussitôt qu'on les désire. Plus d'une fois il avait fait ce beau rêve d'offrir, avec le premier battement de son cœur, toute sa vie d'amour à la femme qui devrait être la compagne de son existence. Il se gardait pour elle. Il voulait pouvoir faire le don complet de lui-même, sans être contraint de répudier aucun souvenir; sans qu'aucune rivalité jalouëe s'éveillât au fond de son âme, malgré lui; sans que les pures joies du mariage fussent troublées , comme il arrive à tant d'autres, par l'ombre plaintive des maîtresses trahies.
Ce beau rêve enchanteur, Fédor l'avait fait,
comme on fait tous les rêves, sans trop y croire lui-même ; mais il n'en avait pas moins bercé son noble désir dans une illusion caressante. Ses trente ans allaient sonner : c'est l'heure où tout homme raisonnable doit songer au mariage. Il y songeait. La femme seule lui manquait encore. C'est à ce moment qu'ajournant indéfiniment toutes ses espérances, et fidèle, au delà même du devoir, à cette amitié à laquelle avait appartenu la première moitié de sa vie généreuse, il était parti pour le Caucase. ■ Tiflis devait-il lui donner ce qu'il n'avait pu trouver ni à Pétersbourg ni à Moscou?
Capitale d'une province en armes, située à quelques lieues du théâtre toujours sanglant de la guerre, Tiflis est une caserne et non pas un* salon, et il y a dans notre hémisphère d'autres villes que les élégantes choisissent de préférence pour y passer leur saison d'été.
Cependant, quoique les militaires se marient beaucoup moins que les diplomates, on y rencontre parfois quelques femmes d'officiers; il n'est pas sans exemple qu'un colonel y ait amené sa sœur, majeure et à marier ; parfois c'est un général qui s'y fait suivre de sa fille, qu'il n'a pas voulu laisser seule et loin de lui. Souvent la nouvelle venue produit au seip de la petite colonie une sensation profonde, et qu'elle n'aurait pas eu le droit d'espérer à Pétersbourg , à Londres ou à Paris. Le bruit de son arrivée prochaine l'a déjà précédée, et, avant même qu'elle ait paru, il y a des cœurs qui battent pour elle.
A peine a-t-elle pris terre qu'elle est tout de suite entourée, fêtée, choyée par une élite d'homme ap-
partenant tous à l'aristocratie de la naissance, de Fesprit, de l'élégance et du bon goût.
C'est à elle à prendre garde, si elle tient à ne pas compromettre ou son avenir de jeune fille, ou le nom qu'un mari a confié à son honneur, tout en gardant autour d'elle cette cour empressée d'adorateurs sans laquelle beaucoup de femmes, dont je ne puis soupçonner la bonne foi, prétendent qu'elles ne sauraient être tout à fait heureuses. Les unes naviguent, au milieu des périls d'une coquetterie comprom.ettante et d'un rigorisme décourageant, avec l'habileté consommée de vieux pilotes qui auraient promis à leurs armateurs de passer sans naufrage entre Gharybde et Scylla. D'autres se brisent, dès la première traversée, sur l'un ou l'autre de ces perfides écueils.
La position des jeunes filles est peut-être moins difficile que celle des femmes. Les jeunes filles, en s'enfermant dans cette réserve qui leur est naturelle et dont on leur sait gré, peuvent, à leur choix, ou tenir à distance tous leurs adorateurs, qui n'ont même pas le droit de se plaindre, ou admettre l'un d'eux dans une intimité pleine tout à la fois de charme et d'innocence, en lui laissant voir le mariage comme le seul but auquel il puisse aspirer.
Telle n'avait pas été précisément la conduite de la charmante Véra, nièce et pupille du général Labanine, attaché depuis plusieurs années déjà à l'armée du Caucase. Son éducation à peine terminée, cette aimable personne était venue, avec une résignation héroïque, tenir la maison de son oncle à Tiflis.
Dans cette immense Russie, il est peu de familles
qui n'aient point connu tour à tour les excès de la bonne et delà mauvaise fortune.
Après avoir joui d'un grand crédit, possesseur d'une fortune qui aurait dû le rendre indépendant, pourvu d'une des charges les plus importantes de l'Etat, César Labanine, frère du général, avait été privé par une confiscation d'une notable portion de son patrimoine. Un ordre d'exil qui, pour lui, équivalait à un arrêt de mort, l'avait envoyé à mille lieues de la cour.
L'ordre était sans réplique, et c'était dès le lendemain qu'il devait partir pour aller habiter cette colonie lointaine et désespérée, à demi ensevehe sous les glaces du pôle, en un mot cet enfer de neige, que l'on appelle la Sibérie ! Labanine eût mieux aimé mourir tout de suite que de languir pendant de longues années sous ce terrible climat.
L'amour d'une femme —de sa femme — lui donna le courage de vivre.
Suivant en cela l'exemple qu'avaient donné avant elle tant de créatures généreuses, vraiment dignes du titre sacré d'épouse, M"»e Labanine suivit son mari jusqu'au fond de la steppe glacée, et comme l'amour console de tout, elle le consola en l'aimant.
Fruit de ce noble amour, constante adoration de son père et de sa mère, Véra naquit dans cet exil, dont elle enchanta les douleurs. Fille d'une femme que l'on avait citée parmi les plus belles personnes delà cour de Russie, elle avait reçu de sa mère le précieux héritage de sa beauté, que rehaussait encore d'un singulier prestige cette particularité étrange, signalée plus d'une fois chez les femmes nées en Sibérie, d'un éclat, d'une finesse, d'une fraîcheur et
d*une transparence de teint immatérielle, presque céleste. Elle défiait toutes les comparaisons au moyen desquelles les poètes ont jamais essayé de célébrer la blancheur des blondes.
Le marbre de Paros, qui prêta jadis aux déesses de la Grèce sa sereine immortalité, semblait noir auprès d'elle; le duvet des cygnes devenait roux sur sa nuque, et Falbàtre, qui ne méritait plus son nom, prenait en voulant reproduire ses traits des teintes grises et terreuses. Une seule chose eût pu donner une idée à peu près juste des mains, des bras, des épaules, des joues de Véra Labanine, la neige ! — non pas la neige douteuse de nos climats tempérés, qui arrive si vite aux teintes mornes et salies ; mais la neige tombée des cieux glacés du nord sur la cime aérienne et vierge des monts escarpés; la neige immaculée, qu'aucun contact n*a souillée encore. Imaginez maintenant le premier rayon rose pâle d'une aurore d'hiver, effleurant obhquement cette neige et lui donnant un instant son reflet délicat, pour la laisser aussitôt plus blanche encore en se cachant derrière le rideau des nuages, et vous aurez Véra Labanine, telle qu'elle apparaissait aux yeux des hommes, lorsqu'une émotion soudaine, mais fugitive, l'animait un moment, pour la rendre bientôt à son calme habituel et profond.
Cet incomparable éclat, dont les blondes les plus blanches de l'Angleterre et de l'Allemagne auraient pu se montrer jalouses, était relevé chez M"^ Labanine par le plus piquant contraste — une chevelure noir bleu qui avait, regardée de côté, ce miroitement chatoyant que l'on retrouve sur l'aile du corbeau, et sur la lame des épées faites avec certain acier.
LbS PEHLES BOIRES il
i62 i,ES PERLES NOIRES
Relevés avec une simplicité fière, et tordus sur la nuque où le peigne les retenait mal, ces cheveux, abondants et longs, laissaient découvertes des tempes d'une finesse inouïe, et d'une transparence plus .grande encore que celle du visage. Avec ces cheveuxlà on se serait naturellement attendu à des yeux bruns. Mais comme si cette nature, si étrangement et en même temps si richement douée, se fût promis à elle-même de vous faire marcher de surprise en surprise, au lieu du feu sombre des regards noirs, l'œil deVéra vous jetait un rayon brillant, vif et clair, que je ne saurais mieux comparer qu'à celui de certaines pierreries , l'aigue-marine, par exemple , celle là même dont Phidias s'était servi pour façonner les yeux de la Minerve du Parthénon. Si l'on eût osé les regarder fixement, on eût cru volontiers, tant ils étaient limpides, pouvoir, à travers ces yeux, aller jusqu'à l'âme de Véra^ — une âme virginale, dans laquelle personne n'avait encore pénétré.
Mais s'ils n'étaient point le miroir de son âme, — ce que je ne veux prendre sur moi ni de nier ni d'affirmer,^— il faut du moins convenir qu'ils donnaient au visage de M"« Labanine quelque chose d'ineffablement pur. On eût dit un visage d'ange. Quand le voyage forcé de ses parents en Sibérie n'aurait eu d'autre résultat que de produire cette petite merveille, j'oserais presque dire que leur malheur avait déjà reçu une compensation suffisante.
Je parlais tout à l'heure de l'âme de Véra. L'âme d'une femme est toujours difficile à connaître ; celle d'une jeune fille plus difficile encore, quand il lui plaît de la cacher : car elle ofi're moins de prise à la sagacité de l'observateur. Personne à Tiflis n'aurait donc pu
se vanter avec quelque raison de connaître W^^ Véra Labanine, et parmi ceux qui se piquaient de vouloir la juger, les opinions étaient singulièrement contradictoires. Les uns la croyaient froide comme les glaces au milieu desquelles elle était née ; les autres assuraient que cette glace, comme celle des volcans, recelait des incendies dont la lave brûlante était toujours prête à jaillir. Nous devons à la vérité de déclarer que ces jugements contradictoires, entre lesquels nous n'avons point à nous prononcer, étaient tout à fait gratuits de la part de ceux qui les faisaient. Rien chez Véra ne les avait autorisés. Elevée à Técole du malheur, par une mère d'une distinction parfaite, — elle l'avait perdue récemment, — M^''' Labanine avait un caractère calme, une circonspection peu commune, et une possession d'elle-même dont il était difficile de la faire sortir. C'était là, il faut bien le reconnaître, une qualité assez rare chez une femme aussi jeune. Sans être positivement défiante, on ne pouvait lui reprocher de croire à la parole du premier venu. Elle n'avait pas sans doute assez expérimenté la vie pour la savoir comme un vieux juge; mais elle avait appliqué à la bien juger une observation assez intelligente pour que l'on ne pût pas non plus prétendre qu'elle l'ignorait. Elle en avait le sentiment, ou, pour mieux dire, le pressentiment. Mais la raison, ce fruit souvent amer de Texpérience, n'est pas toujours pour les femmes la plus sûre condition du bonheur. Pour elles, j'aimerais peut-être mieux l'ignorance.
Est-il nécessaire de dire que, dans de telles conditions, l'arrivée à Tiflis de W^^ Labanine y produisit une véritable sensation parmi tous ceux dont le cœur
était en disponibilité, soit qu'ils eussent l'idée du mariage, ou qu'ils fussent portés à se contenter de cette cour galante par laquelle les hommes ne se croient engagés à rien, et qu'ils font assez volontiers aux femmes jeunes et jolies.
Mais les plus habiles, parmi ceux qui avaient une réputation à soutenir dans les luttes mondaines de la fatuité et de la coquetterie, s'aperçurent bientôt qu'ils perdaient leur temps auprès d'elle, et, pour la plupart, ils renoncèrent de bonne grâce à l'espérance de lui plaire. Quant aux épouseurs, il ne s'en rencontra point qui réunissent les conditions que M"c Labanine avait inscrites dans son programme. Véra avait un programme.
Il résulta de tout cela qu'après s'être vue extrêmement entourée à son arrivée au Caucase, elle se trouva bientôt presque, abandonnée. Il se fit autour d'elle une sorte de solitude, trop étrange pour n'être point remarquée.
Si telle était sa situation dans le monde , et elle n'était pas fort agréable , elle n'était peut-être pas beaucoup plus heureuse dans la famille. Resté veuf et sans enfant , le général Labanine , son oncle, n'avait point un intérieur gai. Si, en y arrivant, Véra y avait jeté une certaine animation, grâce à la société jeune et vivante qu'elle avait su grouper autour d'elle, cette société, en se dissipant, lorsque les exigences ou les prétentions de la jeune fille l'eurent découragée , laissa cet intérieur plus triste encore qu'auparavant.
Le tuteur eut le bon goût de ne rien reprocher à sa pupille. Il savait trop bien quels égards sont dus à la fierté des nobles natures , et il suffisait à ses
yeux que sa nièce ne fût pas riche pour qu'il craignît de paraître exercer la moindre pression sur elle. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser que Véra était bien difficile ; qu'elle avait refusé des partis fort convenables , qu'il n'en avait point de meilleurs h lui offrir , et qu'il était peu probable qu'on l'eût f^iit revenir de Sibérie pour la marier au grand-duc héntier. Il n'en était pas moins résolu , tout en la blâmant, à se taire et à attendre.
Les choses en étaient là , lorsque le comte Fédor dePermofffitson entrée à Tiflis. Tout naturellement, il fut présenté au général
Véra fut pour Fédor une véritable révélation de la beauté. A ses yeux elle n'était point une femme : elle était la femme. Du premier coup, cette âme ardente et contenue, qui semblait avoir mis toutes ses forces en réserve pour le moment où la passion aurait besoin d'elles, se donna tout entière. Il prit feu comme la traînée de poudre sur laquelle tombe une étincelle. Il y eut explosion : tout brûla! tout sauta ! M"c Labanine ne laissait inoccupée aucune des facultés de son être; elle exaltait également son imagination et sa sensibilité , son cœur et ses nerfs. Il l'aima avec cette fièvre de passion d'un homme dont la jeunesse a été pure , qui n'a rien dissipé de ses trésors , et qui tient en réserve toute l'énergie que la nature a mise en lui.
Le colonel du régiment que Fédor venait de quitter se trouvait être des relations du général. Le cas
qu'il faisait de Permoff se traduisit dans la lettre d'introduction qu'il lui donna pour Labanine , et cette lettre fut conçue en termes tels, qu'elle devait amener entre eux , malgré leur position respective et la différence hiérarchique des grades, une sorte d'intimité. Le général se trouvait alors dans une veine d'ennui et de mauvaise humeur, et si le diable en personne se fût présenté chez lui dans ce moment-là , pour peu qu'il eût caché ses griffes , le bon général lui eût cordialement fait place au feu — ce que le diable n'eût peut-être pas demandé. — Permoff fut donc accueilli avec une sorte d'enthousiasme par Labanine , qui voyait en lui le sauveur de ses soirées. Quant à Véra, depuis qu'elle tenait le salon de son oncle, elle avait vu passer trop d'hommes sous ses yeux pour n'avoir pas appris à les juger promptement. Elle vit tout de suite que Fédor avait l'âme aussi simple que l'esprit distingué ; elle devina qu'il était affectueux et bon ; il n'était pas difficile de s'apercevoir qu'il était spirituel. La lettre de son colonel disait qu'il poussait jusqu'au fanatisme le culte de l'honneur ; le dévouement jusqu'à l'héroïsme : tout cela devait le poser admirablement près de la jeune fille. Déplus, elle avait besoin de lui pour rompre son tête-à-tête trop prolongé avec un oncle infiniment respectable, mais un peu trop monotone. Elle accueillit donc le nouveau venu avec la grâce charmante de la femme du monde, qui veut retenir ou i amener un homme ; qui veut , en tout cas, pouvoir se dire , au moment où il franchit la porte de son salon :
— Il reviendra !
Fédor revint en effet. Il revint autant qu'il put,
et plus peut-être qu'il n'eût dû. Mais Tiflis n'est pas une ville aussi formaliste que Londres, Vienne, Paris ou Pétersbourg. On y apporte dans les relations de la vie une certaine bonhomie , mêlée de franchise militaire, qui laisse chacun à peu près libre de faire ce qui lui plaît, sans que personne y trouve à redire. Fermoir en profita pour cultiver l'intimité de l'oncle et de la nièce avec une assiduité qui , partout ailleurs, eût été plus significative. Gomme il était le seul homme jeune reçu en ce moment chez le général, et qu'ainsi les points de comparaison lui manquaient , il se trompa aux façons séduisantes de Véra , en se croyant l'objet d'une distinction particuhère, quand la jeune fille était pour lui ce qu'elle eût été pour tout autre. Rien de moins , mais rien de plus. L'erreur était de son fait , et non point du fait de M"^ Labanine. Cette erreur fut complète, et le mena à prendre ses dés s pour des réalités : il se crut aimé , et il demande la main de sa nièce au général. Fédor tenait pour la vieille école , qui veut que l'on s'adresse tout d'abord aux grands parents. On sait que la nouvelle , au contraire , commence par la personne la plus intéressée , et ne veut rien tenter avant d'être bien certaine de son agrément. Les deux systèmes ont du bon : l'un respecte davantage les traditions de la famille et les droits de l'autorité ; l'autre montre plus d'égards pour la liberté individuelle , si chère à chacun , plus chère encore à chacune. Les deux théories ne sont ni absolument bonnes , ni absolument mauvaises. Leur emploi plus ou moins juste dépend des circonstances : le choix est une affaire de tact et de discernement. On ne peut se prononcer que sur des cas
particuliers. Dans l'espèce, comme disent les robes noires du palais, il est probable que Permoff n'eut pas tort d'agir comme il fit. Si vous n'êtes pas certain que le cœur d'une femme parle pour vous , le meilleur est de faire parler la raison d'un autre. Fédor, en suivant la ligne de conduite que lui traçait son caractère un peu timide , avait donc été bien servi par son instinct. Le tuteur de Véra, trèssympathique à la personne du jeune homme, augurant fort bien de son avenir militaire , et , ne négligeons point ce léger détail , connaissant sa position de fortune, accueillit très-favorablement sa demande, et la transmit à Véra avec un empressement qui était déjà comme une première faveur.
Ce que la jeune fille éprouva tout d'abord , ce fut un sentiment de surprise , sans aucun mélange de joie, qui eût été, sans nul doute, fort peu agréable à Fédor. Par bonheur, il n'en fut pas témoin, et le général seul put se rendre compte de son impression : il en conçut un assez vif déplaisir, et il craignit que sa pupille, par un caprice inexplicable déjeune fille, ne manquât ce qu'il appelait une belle affaire.
— En cela comme en tout , dit-il à sa nièce , tu feras ce qu'il te plaira ! je n'ai pas plus le désir que le droit de te contraindre , et je ne voudrais même pas influencer tes volontés. Tu es ta maîtresse absolue. Je ne veux même pas te demander quelle est ta raison de refuser un parti que , dans ta position, je me permettrai d'appeler inespéré : un galant homme parfaitement né ; un brave officier très- bien posé, plein de mérite , à qui chacun s'accorde à prédire un avenir brillant, et qui, pour le présent, jouit d'une admirable fortune.
Le bon général prononça ces derniers mots en arrondissant la bouche , les yeux et le geste , avec une expression de béatitude qui prouvait assez quel cas il faisait « de cette admirable fortune, » pour nous servir de ses propres expressions.
Véra ne répliqua rien.
— Songe, continua le tuteur, pour lequel ce silence était un encouragement , songe que tu as besoin de fortune, toi, et que tu n'en as pas. Il faut à ta beauté royale un luxe que tu trouveras dans la richesse de Permoff. Tu es un adorable tableau, auquel il manque un cadre d'or : ce cadre, le mariage te le donne ; pourquoi n'en veux- tu pas?
— Parce que je crois que je n'aimerais pas le mari ! répondit Véra , en baissant la tête.
— Qu'en sais-tu ?
— Je le sens î
— Eh ! mon Dieu, il y a aimer et aimer ! fit Labanine, sans paraître attacher lui-même une trop grande importance à ce qu'il disait II y a des passions folles, échevelées, maladives , qui font le malheur de tout le monde, de celles qui les éprouvent et de ceux qui les inspirent. Ces passions-là , je ne te les souhaite pas , et si , par malheur , tu en avais une pareille pour le comte Permoff , je ne te conseillerais pas de l'épouser.
En entendant ces paroles, M»e Labanine fit un signe d'incréduUié qui, cependant, n'arrêta pas son oncle, car il continua :
— A côté de ces passions qui passent si vite....
— Oui, elles passent vite, .... mais pendant qu'elles passent ! murmura la jeune fille, en regardant le
bout de son petit pied, qui frappait obstinément une des fleurs de son tapis persan.
— A côté de ces passions, poursuivit le général, sans tenir compte de l'interruption, il y a des affections calmes, raisonnées, raisonnables, qui ne font qu'augmenter de jour en jour à mesure que l'on se connaît et que l'on s'estime davantage. Ce sont, crois-le bien, ces affections-là qui assurent le bonheur dans le mariage.
Véra releva sa belle tête, et regardant Labanine bien en face :
- Est-ce ainsi, lui demanda-t-elle, que vous avez aimé ma tante?
— On ne peut pas nous citer comme exemple! Notre union a été exceptionnelle. Tu sais ce qu'elle m'a valu de persécutions avant d'être accomplie, et ce qu'elle m'a coûté de regrets quand la mort Teut brisée !
— Ah ! fit Véra dont la voix eut une vibration soudaine, et dont l'œil jeta des éclairs, croyez-vous donc que j'aurais peur d'une telle peine payant un tel bonheur? Faut-il qu'une femme évite d'aimer son mari, sous prétexte qu'elle est exposée à le perdre un jour? Faut-il ne pas aimer parce que l'absence d'affection peut seule assurer Tabsence des regrets ?
L'observation était si juste, que Labanine ne trouva rien à y répondre. Son attaque imprudente lui avait valu une de ces répliques qui écrasent un adversaire, et après lesquelles il n'y a plus de discussion possible.
— Ma chère enfant, reprit-il au bout d'un instant, je n'entends pas plus combattre tes idées que t'imposer les miennes; avant tout, je souhaite ton bon-
heur; c'est là, je Tespère, ce dont tu ne pourras jamais douter : mais ce bonheur ne peut être fait que par toi-même. Ce que je te dis là, je ne te le dis qu'à titre de conseil et comme ami. N'oublie pas cependant que les années arrivent, — lentement, je le sais, mais qu'elles arrivent! — Te voilà majeure...
— Pas encore !
— Tu le seras dans deux mois, dont je ne veux pas te faire tort! Une fois majeure, songes-y bien, tu n'es déjà plus une femme de la première jeunesse. Cette fleur de beauté, dont tu n'es pas vaine, je te rends cette justice, mais qui t'inspire si justement une certaine confiance en toi-même, cette fleur de beauté peut se ternir en un jour. Tu n'es pas de marbre! Réfléchis donc et prononce-toi en connaissance de cause. Maintenant, sache bien ceci : que demain, ce soir ou dans une heure, tu me pries de fermer ma porte à Fédor Ivanowich, ce sera fait!
— Eh ! mon oncle, comme vous y allez! Il ne s'agit point de fermer votre porte au comte Fédor : nous ne sommes pas si barbares que cela ! Mais, entre épouser les gens et les chasser de chez soi, il y a, je crois, de la place pour des partis intermédiaires et moins violents.
— Eh bien , alors , que veux-tu que je lui dise?
— Ce que vous voudrez! je ne pense pas qu'il vous mette le couteau sur la gorge. On ne se marie pas si militairement, même au Caucase; il ne s'agit point d'une charge en douze temps ! Qu'il ne soit donc pas plus pressé que moi.
— Tu en parles bien à Taise! mais c'est qu'il t' aime, lui, ce garçon! Allons! je ne lui dirai ni oui
ni non; je l'engagerai à prendre patience... et à revenir comme par le passé.
— Soit! qu'il revienne; mais à la condition de uo jamais me parler de rien !
— Bien entendu ! mais si par hasard tu venais à changer, car enfin tu sais ce qu'a dit ce monarque impertinent, qui méritait si bien d'être Français :
Souvent femme varie...
nous trouverons bien moyen de le lui faire savoir.
Véra ne fit aucune objection, et le général se retira, assez satisfait des avantages qu'il croyait avoir obtenus dans cette première rencontre.
— Il ne faut rien forcer ! elle y réfléchira î se ditil en refermant la porte derrière lui.
— Encore des ennuis ! fit Véra restée seule, encore un prétendant à évincer! J'ai beaucoup d'estime, et même d'amitié pour le comte... Pourquoi faut-il qu'il me demande en mariage ? Ces hommes sont vraiment insupportables !
Tout en parlant, Véra jeta un coup d'œil à son miroir — habitude de joUe femme ! — Elle était encore tout animée du feu de sa petite discussion avec son oncle; elle avait la lèvre fièrement relevée, le front superbe, l'œil rayonnant.
— Que ce serait bon, se dit-elle tout bas, d'être belle pour celui que l'on aimerait!... Mais, hélas! je n'aime personne î
Véra Labanine, tout en parlant ainsi, se laissa tomber sur un siège au coin de la cheminée, cacha sa tête dans ses deux mains, et se mit à réfléchir.
Les femmes aussi réfléchissent quelquefois.
Les dernières paroles de son oncle lui revenaient
à l'esprit, et, par leur justesse, la frappaient douloureusement. Sans doute il avait été sévère ; mais, en même temps, il avait été vrai : l'âge venait, et les maris ne venaient point ; les maris, du moins, tels qu'elle les avait rêvés. Encore quelques années, et elle allait se voir rangée dans cette catégorie ridicule et lamentable des vieilles filles. Quelle déception, et après quelles espérances ! Bientôt tout ce prestige dont elle était environnée s'évanouirait; elle serait déclassée : elle finirait peut-être par une de ces alliances impossibles et misérables auxquelles plus d'une orgueilleuse avant elle s'était vue réduite !
— Je n'en suis cependant pas encore là ! fit-elle en se [levant et en rejetant en arrière ses longues boucles noires. Il sera toujours temps de se désoler! Après tout, la partie n'est pas perdue ! Les femmes m'envient ; les hommes me désirent : serait-ce vraiment le cas de se désespérer? Non : c'est le cas d'être belle et d'éblouir Permoff... S'il m'aime, je ne veux pas qu'il m'aime à demi !
Il y avait le soir même une représentation au Théâtre-Italien, où la Pontiroli, — une Milanaise, à la tête fine comme une madone de Luini, — récemment arrivée avec une troupe nouvelle, devait faire son deuxième début. Le premier avait eu beaucoup d'éclat, et il était bien certain que tout Tiflis serait là. C'était le cas d'être plus belle que jamais.
Véra fit une de ces toilettes que personne ne réussissait mieux qu'elle, et dont l'exquise simphcité ne faisait que rehausser l'irrésistible coquetterie. Elle n'avait pas une fleur dans ses cheveux, pas une pierre à ses oreilles, pas un ruban à son corsage.
Ses blanches épaules sortaient à demi ô*ime robe de velours grenat , dont le ton mat faisait ressortir leur éclat frais, tandis que, par devant, elle montait plus haut et laissait seulement deviner les chastes contours d'une gorge naissante. Elle avait dîné avec son oncle chez le prince-lieutenant, qui voulut la conduire lui-même au théâtre. Quand elle parut à son bras, cinq minutes avant le lever du rideau, dans la loge surmontée de Fécusson impérial, un murmure d'admiration involontaire s'éleva de tous les coins de la salle, et elle fut saluée comme une souveraine, de par le droit divin de la grâce et de la beauté. Elle aspira à longs traits et savoura cette ivresse de son triomphe, en se disant plus d'une fois, dans sa joie orgueilleuse et solitaire, que son oncle avait peut-être raison ; qu'il lui fallait le luxe et la fortune, pour faciliter le déploiement harmonieux de toutes ses facultés brillantes au sein d'une grande existence.
— Le comte Fédor me donnerait pourtant tout cela ! se dit -elle.
Cette pensée se traduisit- elle dans son regard ? je ne saurais le dire ; mais ce regard, en s' arrêtant sur Permoff, n'eut rien de particulièrement cruel. Quant au jeune homme, placé en face de Véra, au pre^ mier rang des fauteuils d'orchestre, il buvait par les yeux le poison d'un amour mortel. Il la contemplait comme un fanatique contemple son idole. Pas un de ses mouvements^ pas un de ses gestes ne lui échappait ; il suivait sur son visage toutes les nuances changeantes de ses pensées et de ses sensations. Il eût été difficile que cette fixité obstinée eût passé inaperçue. Mais Fédor en était
arrivé à un paroxysme de passion qui ne tenait plus compte de ce que Ton appelle les convenances du monde, et la violence de ses émotions était si grande qu'il n'était plus tout à fait responsable de ses actes.
— Il faut qu'elle soit ma femme ! Elle sera ma femme ! se dit-il en manière de conclusion, en rentrant chez lui après cette soirée pleine de troubles et d'orages.
C'était le matin même qu'il avait parlé au général ; il n'avait pas osé l'aborder au théâtre, et rien n'avait trahi chez le rigide militaire le résultat de ses démarches ; il était donc dans la plus complète ignorance du sort qui l'attendait. Cette incertitude n'était point de nature à rendre le calme à une âme aussi follement passionnée que celle de Fédor. Le lendemain matin, il rencontra Labanine à la promenade ; mais l'oncle de Véra n'était pas seul, et il leur fut impossible d'échanger aucune parole intime. Cependant, le général put lui dire en lui serrant affectueusement la main :
— Nous ne sortons pas ce soir ; venez donc prendre une tasse de thé avec nous.
Il avait compté trouver le général et sa nièce seuls chez eux et passer ainsi quelques instants dans une aimable intimité, qui lui aurait permis d'aborder le seul sujet qui eût maintenant quelque intérêt pour lui; au lieu de cela, il tomba en plein cercle : on jouait, on causait, on faisait de la musique.
Véra se multipliait pour remplir de son mieux ses devoirs de maîtresse de maison. Elle était partout et se faisait toute à tous avec une spirituelle et charmante vivacité. Sans doute, Permoff en avait bien
sa part, — mais il n'avait que sa part, — il ne lui semblait point que ce fût assez, et il voulait davantage, sans oser cependant le demander. Plus d'une fois, pourtant, il rencontra le beau regard de Véra tourné vers lui avec une expression bienveillante, presque affectueuse. Alors même qu'elle n'accepte point la recherche d'un homme, une jeune fille lui sait toujours gré de l'avoir recherchée.
Permoff était bien décidé à rester le dernier et à sobtenir au moins un mot qui confirmât ses espérance — ou qui les tuât, — mais qui fit du moins cesser ses incertitudes et ses angoisses. Malheureusement, un quatuor de généraux venait de s'installer à une table de whist et ne paraissait point disposé à quitter de sitôt la place investie. Véra, au contraire, avait habilement profité du départ de trois ou quatre jeunes femmes, qu'elle était allée reconduire jusqu'à l'antichambre, pour faire à la barbe de l'ennemi une savante retraite.
Fédor ne s'en douta que longtemps après qu'elle fut accomplie, et quand il n'était déjà plus temps de rien faire pour s'y opposer.
— Je vais me rabattre sur l'oncle, se dit-il en s'établissant dans une position forte au coin de la cheminée, pendant que les joueurs obstinés entamaient un dernier rubber.
— Faites un mort ! dit le général à ses amis ; je voudrais dire deux mots au comte Permoff.
Le vieux soldat avait deviné ce qui se passait dans l'âme orageuse du jeune homme, et il ne voulait point le laisser sortir de chez lui dans la fâcheuse disposition d'esprit où l'avait peut-être jeté la conduite de sa nièce. Labanine connaissait le caractère
de Véra, et il se rendait assez exactement compte du travail qui allait se faire dans sa pensée : il prévoyait qu'elle réfléchirait avant d'agir, et se déciderait seulement après avoir tout pesé avec maturité. 11 ne doutait point que le résultat définitif de ses réflexions ne tut son agrément au mariage qui lui était offert. Il ne fallait donc point décourager Fédor : il fallait, au contraire, trouver le moyen de lui faire prendre patience.
— Eh bien, mongénéral,ditle lieutenant sans lever les yeux sur lui, vous ne me dites rien ! C'est sans doute que vous n'avez rien à me dire ?
— Les amoureux sont toujours pressés ! répondit Labanine en souriant ; mais vous comprenez qu'une jeune fille élevée comme ma nièce ne voudrait point laisser voir qu'elle l'est autant que vous!
— Oh! si elle l'était!
— Vous en auriez fort mauvaise opinion !
Pour toute réponse, Permoff fit un signe qui voulait dire que le général se trompait. Mais, sans paraître le remarquer, celui-ci continua :
— Véra ne vous a point refusé, et, pour moi qui la connais, je puis vous dire que ceci est déjà un très-grand point. Depuis qu'elle est à Tiflis, et longtemps même auparavant, beaucoup de partis lui ont été proposés, et ont été immédiatement rejetés. Vous êtes le seul pour qui elle n'ait pas dit non. Si cela ne vous suffit pas pour un premier jour, permettez-moi de vous dire que vous êtes bien difficile.
— Oh! non, je ne le suis pas, je vous jure ! répliqua Fédor ; et si seulement on me donnait une espérance
— Avec une femme comme Véra, une espérance
serait une certitude î Mais soyez donc juste , sachez faire sa part à la réserve d'une fille bien née ; je sais que vous avez produit une impression favorable ; mais il lui faut quelque temps avant de s'accoutumer à cette pensé du mariage avec un homme qui nous demande ainsi à l'improviste, et, comme on dit, du jour au lendemain. Ces choses-là ne se sont jamais vues. En cela comme en tout, il faut laisser le temps faire son office. Sachez seulement que je suis pour vous.
— Merci, mon général !
— Mais je ne suis qu'une force auxiliaire, et ce n'est pas moi qui déciderai du sort de la bataille. Ne pressez pas ma nièce ; tout doit venir d'elle.
— J'attendrai tant qu'il faudra... des années, s'il plaît à M^i^ Labanine de m'y condamner.
— Cela vous paraîtrait peut-être bien long , et à moi aussi ; mais j'ose croire qu'elle se montrera plus raisonnable. En tout cas, je veux vous dire un mot qui, si vous aimez véritablement , doit vous ouvrir les portes du ciel : moi , son oncle et son tuteur, je vous autorise à venir ici tant qu'il vous plaira. Faites votre cour et charmez la princesse . c'est pour vous que je fais des vœux !
— Vous me comblez , et vraiment je ne sais trop comment reconnaître vos bontés... Mais.... est-ce que vous aurez tous les soirs autant de monde?
— Non ; demain nous serons seuls !
Permofî sortit presque heureux. Sans doute le général avait été encore bien réservé. Mais pour qu'il osât ainsi lui dire : Ne désespérez pas ! il fallait que la jeune fille eût dit : Qu'il espère ! et alors une perspective souriante , enchantée , s'ouvrait devant
lui. Être aimé de Véra! en faire sa femme ! c'est-àdire l'attacher à lui par des liens à la fois saints et puissants, n'était-ce point là le plus grand bonheur qu'il fût possible à un homme — à lui — d'espérer en ce monde?... Il eût volontiers ajouté : Et dans l'autre 1
Le lendemain, il fourragea dans toutes les serres de Tiflis, et il envoya à M"« Labanine son premier bouquet, un bouquet digne d'une reine. Le soir, il retourna chez elle, et cette fois il la trouva seule avec son oncle.
Il s'était trop bien pénétré des instructions du général pour rien brusquer dans cette première entrevue, presque officielle, pleine de périls pour tous les prétendants, et dont ils ne peuvent sortir à leur avantage qu'à force d'esprit, de tact, et d'un savoirvivre exquis. Permoff possédait toutes ces qualités, et il sut les déployer à propos. Il ne déplut point, ce qui était déjà un grand point. Dans une conversation que Labanine lui laissait diriger à son gré, il eut l'art suprême d'arriver à faire connaître ses goûts et son caractère , et d'en présenter à la jeune fille les aspects qui lui parurent le plus propres à la charmer, sans cependant avoir l'air de trop parler de lui, ce qui est toujours l'écueil de ce genre de conversation. Véra savait , du reste , lui donner à propos la répUque, et l'encourager, en lui montrant cette curiosité pleine d'intérêt qui est bien la plus délicate flatterie qu'une femme puisse adresser à un homme.
Elle fut réservée, mais simple, gracieuse, et toute charmante dans sa réserve même. Si Fédor n'emporta de Tentretien ni une certitude , ni même une
espérance bien fondée , il en revint du moins avec une passion plus ardente encore.
Le fils d'Irène était préparé pour l'amour comme la paille sèche pour l'incendie. Tajit mieux pour lui , après tout ! quand on est amoureux , il ne faut pas l'être pour un peu. Il n'y a , dans ce cas désespéré, que l'excès qui sauve. Permoff en arriva bientôt 'à l'excès : il aima ardemment, avec la fougue et l'impétuosité d'une nature longtemps contenue , et qui maintenant s'abandonnait et se livrait tout entière. De tels amours sont les plus parfaits de tous, mais ils sont en même temps les plus dangereux. Gomme ils donnent beaucoup , ils croient avoir le droit d'exiger beaucoup aussi ; mais celles-là même à qui l'on offre le plus ne sont pas toujours disposées à nous rendre autant. De là viennent de douloureux mécomptes. Toute la tendresse d'âme de Fédor s'était concentrée jusque-là dans son amitié pour Alexis, et elle avait été bien com-plète, puisqu'elle avait suffi à tous les besoins de son âme aimante. Mais quelle différence, cependant, avec le sentiment nouveau qui venait de s'emparer si violemment de lui ! Si grande qu'eut été son amitié, et elle avait été bien grande, en effet, elle ne lui paraissait plus que l'ombre de son amour.
Il y a dans les sentiments absolus je ne sais quelle puissance communicative et souveraine qui rend difficile de leur échapper tout à fait. Véra se sentit entourée, enveloppée, pressée, pénétrée en quelque
LES PERLES NOIRES d8l
sorte par une atmosphère d'amour. A côté de cet homme qui brûlait pour elle, je ne dirai point qu'elle brûla; non : on eût pu croire , au contraire, que sa blanche poitrine était couverte d'une de ces tuniques d'amiante, au tissu souple et fin , mais incombustible, que la flamme caresse, mais ne mord point, et dont le fragile, mais infranchissable rempart arrête toutes les ardeurs. Mais si elle ne brûle point, du moins elle s'échauffe.
Véra fut reconnaissante à Fédor de cette affection si vive, de ce culte si délicat, de cette passion si ingénieuse , toujours présente , et qui s'affirn»iait et se rappelait à elle à tous les instants. Il lui fut impossible de n'en être point touchée , et elle finit par s'y laisser gagner peu à peu. Elle se dit que si le premier de tous les bonheurs était d'épouser l'homme que l'on aime , c'était bien quelque chose aussi que d'épouser celui dont on était aimée à ce point, — quand il avait , d'ailleurs , comme Permoff , toutes les sérieuses qualités du cœur et de l'esprit qu'elle avait reconnues chez lui. — Poussée du reste par son oncle dans cette voie des concessions raisonnables, elle reconnut que si Fédor n'était pas précisément l'idéal qu'elle avait rêvé, il était, du moins, un pis-aller fort acceptable, et que bien des filles, dans sa position, ne se seraient point fait faute d'accepter. Le comte, qui paraissait n'avoir qu'une pensée dans la tête, qu'un désir dans le cœur : faire en toutes choses la volonté de celle qui serait un jour sa femme ! déclara que si M^'^ Labanine le souhaitait, il était prêt à rendre son épée et à rentrer dans la vie civile. 11 la conduirait ensuite dans la ville de son choix, à Saint-Pétersbourg ou à Moscou, et même à
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l'étranger, si elle le préférait ainsi. Il voulait , en un mot, lui faire l'existence la plus large et la plus brillante qu'une femme pût souhaiter. Tout cela méritait peut-être d'être pris en sérieuse considération, et Véra ne pouvait s'empêcher d'y réfléchir. Elle y réfléchissait, mais en prenant son temps. Quoique fort amoureux, Fédor eût craint de lui montrer des impatiences qu'elle n'aurait point partagées. Lui , qui n'avait pas été jusque-là gâté par la vie, il se contentait d'aimer pour aimer : deviner les pensées de la femme adorée , les prévenir et les satisfaire ; lui obéir avant même qu'elle eût commandé sa vie n'avait pas maintenant d'autre but!
Il n'était pas , du reste , fort à plaindre dans sa position de soupirant; car s'il avait les inconvénients de la charge, il en avait aussi , et en nombre suffisant, les agréables indemnités. Véra se montrait toujours fort aimable pour lui. Naturellement gracieuse envers tout le monde , comment aurait-elle pu ne pas l'être envers l'homme qui l'entourait de soins si exquis et si délicats . et dont les hommages étaient si voisins du culte? Un moment vint, pourtant, où ces compensations , dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffirent plus : il sentait qu'il valait davantage, et il voulait obtenir davantage aussi.
L'amour est ainsi fait : tant qu'il n'a pas tout, il s'imagine ne rien avoir , et il demande toujours. Fédor demandait donc, doucement à la vérité, mais il demandait ! Véra ne disait pas non , mais elle ne disait pas oui ; elle mettait toute son habileté à lui faire trouver le temps moins long et l'attente moins cruelle. Mais c'était tout.
Cependant, un événement .qui était trop dans l'ordre naturel des choses pour qu'il ne fût point aisé de le prévoir, vint précipiter le cours un instant ralenti des événements.
On n'avait pas envoyé le lieutenant Permoff à Tiflis uniquement pour ses menus plaisirs. A son arrivée dans le Caucase, il avait été incorporé dans un régiment et mis à la disposition de l'état-major général, chargé de régler la marche des divers corps. C'était maintenant à ce régiment de partir pour prendre part à une de ces expéditions dont Tiflis était le centre , et qui rayonnaient chaque jour dans toutes les directions, autour de la ville militaire, véritable camp d'observation des Russes , qui surveille et protège leurs possessions lointaines.
L'ordre de départ était à bref délai. On Tavertissait le dimanche : il devait être en route le mardi. Il ne murmura point, car il avait un cœur de soldat ; mais ce cœur se déchira cruellement , à la pensée de quitter celle qu'il aimait. Il se reprocha alors les lenteurs de sa poursuite ; il se dit que s'il eût mieux em[)loyé son temps, il aurait déjà obtenu la main de Véra , et qu'il partirait son mari , avec la certitude de son bonheur , tandis qu'il n'emportait maintenant autre chose qu'une espérance. . . et même une espérance douteuse ! Ce doute était trop pour lui ; il ne put point en supporter le tourment davantage.
Il se rendit aussitôt chez le général, où il eut le
bonheur de trouver Véra Labanine toute seule. Il portait sur son visage des traces si visibles d'émotion, qu'il n'eût pas été possible à la jeune fille de ne les point apercevoir.
— Eh! mon Dieu, qu'avez-vous? fit- elle en lui tendant la main : vous avez l'air bouleversé ! on dirait que Schamyll est à nos portes !
— Plût au ciel !
^- Gomment ? plût au ciel !
— Eh ! sans doute! car, s'il y était, je n'aurais pas besoin d'aller le chercher dans la montagne, et j'aurais du moins la joie de le combattre sous vos yeux.
' — Vous partez donc? fit Véra avec une certaine vivacité, et un accent d'intérêt sincère.
— Vous ne le saviez pas ?
— Non! et vous m'en voyez toute surprise, et aussi malheureuse que vous.
— Alors, je le suis un peu moins, si vous l'êtes tant!
— Mais quand donc partez-vous?
— Après-demain.
— Sitôt !
— Oui, sitôt! Et je pars sans même savoir si je suis aimé, répliqua Fédor en portant à ses lèvres la main de M"^ Labanine, qu'il baisa deux fois avec une ardeur passionnée.
— On vous le dira au retour ! répondit la jeune fille, dont le sourire n'avait en ce moment rien de bien décourageant.
— Ah ! poursuivit l'officier encouragé par ces paroles, si du moins vous étiez à moi, Véra ! si je partais votre mari !
— C'est impossible : on ne se marie pas en quarante-huit heures.
— Si vous le vouliez bien !
— Quand même je le voudrais, mon ami, la chose n'en serait pas plus facile.
- Seulement savoir que vous le voulez, ce serait assez pour moi... en ce moment du moins... car alors je partirais avec confiance, je me battrais avec courage, et je serais certain de revenir !
— Vous reviendrez î répondit Véra en baissant modestement les yeux, ainsi que le doit faire toute jeune personne bien élevée en prononçant une parole un peu significative.
. — Enfin, vous m'aimez donc? fit Permoff en se laissant glisser de son siège aux pieds de M^'^Labanine.
— Ne m'avez- vous pas dit que vous sauriez bien m'y contraindre, à force de m'aimer vous-même.
— Oh ! merci, merci, chère Véra ! Malgré les poignantes tristesses dont je ne puis me défendre en songeant que je vous quitte, ce jour est pourtant le plus beau jour de ma vie !
Et alors, enhardi par cette confiance en lui-même qu'il puisait maintenant dansle demi-aveu delajeune fille, avec une émotion entraînante, en toute franchise et en toute liberté, il laissa parler son cœur, — ce qu'il n'avait pas osé faire jusque-là, car il avait la pudeur fière de tous ceux qui aiment ardemment, et qui ne sont pas encore certains d'être aimés. — Et son cœur parla bien ! Il dit à Véra comment, du premier instant où il l'avait vue, il s'était senti attiré à elle, et combien, peu à peu, il s'était attaché davantage, à mesure qu'il l'avait mieux connue ; il se plut à lui
montrer à quel point sa vie, sans elle, serait découragée et malheureuse ; il lui montra, au contraire, l'avenir souriant qui s'ouvrait pour eux deux, pour eux deux qui s'aimaient; il lui raconta les rêves de bonheur qu'il faisait tout éveillé, en pensant à elle ! Tout cela fut bien dit, dans le ton qui convenait, avec un heureux choix de paroles et un accent d'émotion sincère et sympathique.
— Il n'y a vraiment rien à répliquer à son petit discours, se disait W^^ Labanine, et il est parfait de tous points.... Seulement, ajoutait-elle avec une arrière-pensée mélancolique qu'elle eût voulu pouvoir se cacher à elle-même, j'aimerais mieux, je crois^ qu'il fût prononcé par un autre orateur.
Gomme il ne se croyait plus le droit d'avoir des secrets pour elle, il lui parla d'Alexis.
— Jusqu'à ce que je vous aie rencontrée, chère Véra, dit Fédor en terminant, Wolsky a été la seule affection de ma vie; je l'ai bien aimé, et je sens — ^ous me le permettrez, N'est-ce pas? — que je l'aimerai toujours, toujours beaucoup î
— Je ne veux vous priver d'aucune de vos tendresses, répondit W^^ Labanine; mais il faut qu'il soit doué de qualités tout à la fois bien sérieuses et bien séduisantes, ce cher Alexis, pour qu'un homme aussi sévère que vous dans ses choix, aussi exclusif dans ses préférences, se soit senti pour lui un si complet et si profond attachement. Il doit lui-même avoir pour vous une affection sans bornes?
— Hélas ! les affections sont rarement égales et complètement partagées; mais enfin il n'est pas ingrat tout à fait, et je crois qu'il m'aime un peu, beaucoup peut-être, autant sans doute qu'il peut aimer! et si
parfois je me suis plaint de lui à moi-même, c'est que j'étais injuste, c'est que j'avais l'amitié beaucoup trop exigeante ; mais il vous serait bien facile de me corriger de ce défaut-là.
— Et comment donc, je vous prie ?
— Si vous m'aimiez un peu, je trouverais toujours que les autres m'aimeraient assez.
— Gomment ! même M. Volsky ?
— Même lui !
— Et lui avez- vous écrit que nous nous sommes. .... rencontrés ?
— Pas encore ! Je ne le ferai que demain; hier je ne l'aurais pas pu. Hier je ne savais encore si vous
seriez le charme ou le tourment de ma vie et je
n'ai jamais partagé avec lui que le bonheur.
— Et maintenant? demanda M^'^ Labanine avec une coquetterie enjouée et pleine de grâce.
— Oh ! maintenant, il faut bien lui apprendre que
je suis heureux car je suis heureux, n'est-ce pas,
chère bien-aimée?
— Je le souhaite ! car, en vérité, je ne connais personne qui soit plus que vous digne de Têtre! répondit la jeune fille d'un ton très-sérieux.
— Avec un mot comme celui-là, vous m'enverriez à la mort!
— Alors, je me tais!
Le général, qui rentrait en ce moment, interrompit, un peu trop tôt peut-être pour Fédor, un entrelien où il avait trouvé certainement plus de joie que dans tout le reste de son existence. Ceux que la vie n'a pas gâtés ne se croient pas le droit d'être difficiles, et il leur faut beaucoup moins qu'aux autres.
Labanine s'aperçut tout de suite qu'il y avait
entre les deux jeunes gens une intimité qu'il n'avait pas encore observée chez eux.
— Je crois, dit-il en embrassant sa nièce, que Ton est assez d'accord ici, et que l'on n'a pas trop besoin de moi! Merci, Véra! Hélas! mes chers enfants, continua-t-il avec un accent de mélancolie touchante, et en faisant une allusion discrète et voilée à la femme qu'il avait perdue, votre bonheur sera désormais le seul qu'il me sera donné de goûter en ce monde!... Il me consolera de celui que je n'ai plus.
— Ah ! général, quel dommage de partir à présent! dit le lieutenant à demi- voix.
— Taisez -vous, malheureux! ce n'est pas un mot de soldat que vous venez de dire là.
— Peut-être bien, mon cher oncle; mais c'est du moins un mot d'amoureux! Et dans ce momentci, je suis en vérité beaucoup plus amoureux que soldat, et si je n'avais reçu aujourd'hui même l'ordre de partir après- demain, j'enverrais ma démission ce soir...
— Dans les circonstances où nous sommes, une démission, c'est une défection.
— Aussi je ne l'envoie pas... ce sera pour le retour.
— Resterez-vous longtemps parti? demanda M' ' "^ Labanine qui, depuis l'arrivée de son oncle, ne s'était plus mêlée à la conversation.
— Toujours trop longtemps, mademoiselle!
— Ne vous désolez pas, mon cher Permoff, fit Labanine, je sais que l'on ne vous gardera que trois mois.
— Que trois mois! Sans doute vous trouvez cela
peu? Ah! général, on voit bien que vous ne quittez pas mademoiselle !
— Et que je ne suis pas amoureux, n'est-ce pas? Allez! je donnerais volontiers mes deux épaulettes pour être à votre place.
— Je crois bien ! fit le comte, en baisant la main de Véra.
Fédor passa près de M''° Labanine tout le temps qui ne fut pas dévoré par les exigences du service. Il employa bien ses dernières et trop courtes heures, et, dans une intimité pleine de charme, il fit, devant la jeune fille, mille plans d'avenir qu'elle écoutait en souriant. Il n'y eut point de fiançailles solennelles ; le temps eût manqué : mais leur baiser d'adieu les promit l'un à l'autre.
PermofT et son détachement partirent à l'heure indiquée.
Le jeune lieutenant avait le cœur plein d'amour, de regrets et d'espérance.
A la première étape, il écrivit une longue lettre à son ami : il lui raconta tous les événements qui venaient de se presser en quelques semaines dans sa vie, et qui l'avaient si complètement modifiée. Il lui fit de Véra un portrait touché de main de maître, c'est-à-dire de main d'amoureux. Il finit en lui disant qu'il était le plus heureux des hommes, puisqu'il aimait et qu'il était aimé. Une seule chose manquait à son bonheur : c'était la présence de son cher Alexis. Mais il connaissait trop maintenant les poignantes amertumes de la séparation, pour jamais exiger qu'il s'éloignât de celle qui lui donnait le bonheur. Quelque plaisir qu'il eût éprouvé à l'avoir pour témoin de son mariage, il se marierait donc
sans lui. Seulement il réclamerait pour ce jour-là, qu'il lui indiquerait plus tard, sa pensée et ses vœux.
— Que mon mariage, lui disait-il en terminant sa lettre, ne soit pour toi l'occasion d'aucun souci ni d'aucune crainte : rien ne sera jamais changé entre nous; ce que j'ai été jusqu'ici pour toi, je le serai toujours : tu gagneras une sœur; tu ne perdras pas un frère !
Cependant, le détachement, marchant toujours vers l'ennemi, s'éloignait de plus en plus de Tiflis. L'absence fut cruelle pour Fédor, et son regret de celle qu'il n'avait plus près de lui se peindrait mal avec des paroles. Ceux-là seuls en pourront comprendre l'intensité et la violence qui, après une jeunesse consacrée au travail, à l'étude, à la guerre, loin de ces plaisirs dans lesquels se dissipe toute la force de l'homme, se sont vus tout à coup envahis par une passion complète, absolue, ardente, dominatrice ; qui s'y sont livrés tout entiers, avec une confiance folle, et ont fait d'elle non-seulement l'espérance de leur vie, mais leur vie même! Oui, ceuxlà me comprendront, si jamais ils ont été privés de la chère présence sans laquelle tout pour eux n'était rien!
Le matin même de son départ — était-ce àl'insu, ou bien avec le consentement de Véra? — le général lui avait glissé dans la main une petite miniature, qui n'était autre chose qu'un admirable portrait de sa nièce, fait quelques années auparavant, lorsqu'elle était encore sur la limite indécise de l'adolescence et de la jeunesse, et dans la première éclosion de sa beauté. Il y a des femmes chez qui tout
est charme et grâce. Pour beaucoup d'autres, à cette époque de transition, disparaît la gentillesse de l'enfance, que ne remplacent point encore les séductions d'un autre âge. C'est la période ingrate dans la vie des femmes. Rien de tout cela n'avait eu lieu chez Véra, et elle semblait ravissante, à l'heure même où, d'ordinaire, les enfants ne le sont plus, et où les jeunes filles ne le sont pas encore. Rien n'était plus adorable que ce petit portrait, véritable tableau intime, que l'on eût pu intituler la naissance d'une âme. Les traits , déjà pleins de finesse , avaient une exquise expression de candeur; le regard, une suavité idéale; on croyait lire la pensée sur ce front transparent, et jamais sourire plus divinement tendre n'avait entr'ouvert deux lèvres plus roses. Pour tout autre qu'un amant, il eût été bien difficile d'espérer qu'aucune réalité pût tenir ces promesses de perfection accomplie. Permoff trouvait tout simplement qu'elles avaient été dépassées. Mais il n'en était pas moins reconnaissant au général pour ce présent tout à fait galant, et il consacrait de longues heures à la contemplation de ce petit chef-d'œuvre. Il enchantait pour lui la durée monotone des longues nuits de bivouac ; il disait à ce portrait tout ce qu'il eût voulu et tout ce qu'il ne pouvait pas dire à sa chère idole. Mais il ne se contentait point de ces muettes confidences faitesj à un ivoire insensible : il profitait au contraire de toutes les occasions pour entretenir avec M^'^ Labanine une correspondance qu'autorisaient et le bon vouloir de leur oncle, et leur position à peu près officielle de prétendant et de promise. Les lettres de Fédor, véritable épanche-
ment de son âme, débordaient de la plus vive tendresse : celles de Véra, au contraire, beaucoup moins fréquentes, étaient empreintes d'une réserve qui parfois paraissait bien froide à celui qui ne vivait plus que par elle.
— Ah î se disait-il alors, en arrivant au bout des quatre pages dont les lignes espacées lui disaient si peu de chose, comme je donnerais volontiers toutes ces phrases correctes, préparées et posées, pour un seul mot I parti du cœur, avec une faute d'orthographe !
Un mot parti du cœur ! rien que cela ! Fédor ne se croyait peut-être pas difficile ! Il Usait et rehsait ces malheureuses lettres avec une attention minutieuse , inquiète , cherchant à plusieurs reprises, sous la parole banale, un sens plus intime et qu'il n'y trouvait point.
Ces lettres, si froides, avaient du moins un mérite, — il est vrai de dire que ce mérite eût semblé assez mince au comte PermofTs'il eût pu le diviner, — elles peignaient fidèlement l'état de l'âme de celle qui les écrivait. C'est surtout avec certaines femmes que le proverbe dit bien qui dit : « Loin des yeux, loin du cœur ! » Lorsqu'une passion a jeté dans une âme des racines profondes, l'absence n'est plus à craindre ; mais lorsque l'affection n'est encore qu'à la surface, le moindre vent qui passe par-dessus enlève la semence qui n'a pas encore poussé.
C'est ce qui arrivait à M'"* Labanine.
LES PERLES NOIRES iOo
Pendant ce temps, que faisait Wolsky? Nous avons trop négligé un personnage si léger de sa nature, et qui aurait besoin d'une surveillance à peu près continuelle.
Les premières semaines qui suivirent le départ de son ami ne furent point tourmentées par un regret bien vif de celui qui venait de le quitter en lui donnant une preuve, si complète et si rare dans son abnégation, du plus parfait dévouement qu'un homme puisse montrer à un autre homme. Des morahstes sévères auraient même pu, à ce propos, l'accuser d'ingratitude. Mais nous, qui sommes l'indulgence même, nous reconnaîtrons qu'il avait une excuse : il était en ce moment fort amoureux. Malheureusement, ou heureusement, comme on voudra, les amours d'Alexis ne duraient jamais bien longtemps, et celui-là, pour lequel nous l'avons vu jeter feu et flamme devant son ami , avait subi le sort de tous les autres. Au bout d'un mois , il n'en était plus question, et son souvenir alla rejoindre tous les vieux fantômes que Wolsky , si jeune qu'il fût, avait déjà relégués dans l'ombre du passé. Ce fut alors qu'il s'aperçut, pour la première fois, que son ami n'écait plus là. Pour la première fois aussi Fédor lui manqua, et avec lui tout ce qu'il devait à sa présence, aux prévenances , aux délicatesses et aux soins de son incomparable tendresse. Lui, qui avait toujours été deux, il sentait maintenant qu'il était seul. Il eut d'autres ennuis. On sait qu'il n'était pas absolu-
ment le modèle du parfait militaire. La présence du comte Permoffau régiment, l'amitié protectrice dont il couvrait Alexis, les égards que tout le monde avait pour l'un , et dont l'autre profitait , avaient épargné à Wolsky des désagréments de plus d'une sorte. Permoff parti, les choses changèrent promptement de face. Malgré l'extrême délicatesse du comte, malgré toutes les précautions qu'il avait prises pour laisser croire que c'était lui qui avait sollicité, dans son propre intérêt , le changement de personne qui s'était opéré au profit du jeune lieutenant, aucun officier ne fut dupe de ce généreux mensonge, et l'on se plut à faire peser sur Alexis une sorte de responsabilité morale dont véritablement on n'eût pas dû le charger. On ne se faisait pas faute de répéter que c'était lui qui devait partir pour le Caucase, et qu'il avait laissé partir son ami en lui faisant perdre un grade, et qu'ainsi, pour se livrer plus aisément à ses plaisirs, il avait compromis l'avenir d'un homme qui avait cent fois plus de mérite qu'il n'en aurait jamais. Pour peu que l'on ait quelque délicatesse dans le système nerveux, on sent promptement, et sans qu'il soit nécessaire que rien de positif les manifeste, ces changements soudains dans le courant de l'opinion. Alexis comprit tout de suite que la faveur dont il avait joui si longtemps , injustement peut-être, lui était retirée non moins injustement. Les chefs eux-mêmes ne se défendirent peut-être pas assez de cette réaction, qu'il était facile de prévoir, mais qui allait certainement trop loin.
Sur ces entrefaites, et au moment où il se plaignait le plus amèrement de la fortune , et regrettait davantage de n'avoir point cette précieuse indépen-
dance de position qui, dans toutes les circonstances délicates où l'homme peut se trouver, est une des sauvegardes de la dignité de sa vie , un oncle de sa mère dont il n'avait jamais reçu aucun témoignage d'affection, parce que le mariage de celle-ci ne lui avait point été sympathique, fit à notre héros la grâce de mourir avant d'avoir signé le testament par lequel il entendait le déshériter de sa for tune. Cette fortune était considérable et assurait complètement l'avenir d'Alexis. Pour la première fois depuis qu'il était au monde, il se sentit hbre. Devenir riche tout à coup, cela vous fait toujours voir les choses sous un aspect nouveau et plus favorable. On marche plus légèrement dans la vie, on porte plus haut la tête, on respire plus à l'aise, le torse se cambre plus hardiment sur la hanche. Cette transformation physique et matérielle n'est qu'un emblème du changement moral qui se fait en nous. Il y a aussi transformation à l'intérieur, transformation complète et absolue. Quand l'homme auquel une fortune inattendue tombe ainsi du ciel ne trouve pas dans sa conscience une force et un appui, cette fortune n'est plus pour lui qu'un danger , parce qu'elle lui donne un moyen puissant et sans contrôle de satisfaire ses passions. Les passions, alors, éclatent en lui avec une violence d'autant plus grande qu'elles ont été plus durement contenues jusque-là.
Le premier acte de Wolsky fut d'envoyer sa démission à laquelle l'armée russe ne perdit guère. Puis il partit pour le Caucase. Avant toutes choses, il voulait serrer la main de son ami.
Il était impossible que, dans une société aussi restreinte que celle qui compose le monde à Tiflis ,
Wolsky , pour peu qu'il sortît , ne rencontrât point le général Labanine et sa nièce. S'il ne les eût point rencontrés , Véra eût été capable de faire chercher le jeune homme sans qu'on pût lui reprocher une curiosité indiscrète; car Permoff, en lui parlant d'Alexis comme d'un autre lui-même , en lui peignant en termes si vifs son affection pour lui, avait justifié d'avance ce qu'elle voudrait faire pour rapprocher d'elle celui qui occupait une si large place dans la pensée affectueuse de l'homme à qui elle devait un jour appartenir.
Il la vit pour la première fois à une réception intime, chez le prince-lieutenant, veuf alors, et qui se plaisait à lui laisser faire les honneurs de son thé, ce dont elle s'acquittait avec la grâce la plus aimable du monde.
Alexis ne la connaissait point , et quand on lui eut dit son nom, ce nom ne lui apprit rien, si ce n'est que Véra était la nièce d'un général. . . Mais , comme il n'était plus dans l'armée, ce détail lui fut assez indifférent.
Si gâté qu'il fût par la vie et par les bontés des femmes, Alexis se sentit tout de suite sous le charme de Véra, — ce charme auquel peu d'hommes échappaient. Il lui sembla qu'il n'avait jamais vu de créature plus complètement belle , ou du moins d'une beauté plus étrange et plus saisissante. Il ne lutta point contre l'espèce de fascination qui s'emparait de lui. De telles résistances n'étaient point dans ses habitudes. Tout au contraire, il s'y livra de lui-même et s'y abandonna.
Il n'était pas besoin d'être un observateur bien perspicace pour s'apercevoir que Véra, de son côté,
n'était pas insensible à l'empire qu'elle exerçait sur son jeune admirateur. Elle-même était attirée puissamment vers lui. Nous avons déjà dit que Wolsky avait reçu en partage tous les dons qui plaisent et qui séduisent. Il était dans son genre ce que Véra était dans le sien : chacun s'éprit donc de l'autre à l'insu de soi-même , et, quoiqu'ils n'eussent pas échangé une parole, tous deux emportèrent de cette première rencontre un trouble au fond du cœur.
Je ne dirai point qu'ils s'aimèrent ainsi à première vue, longtemps avantdese ledire, avant dese l'avouer à eux-mêmes, avant de le savoir. Ces amours coup de foudre se rencontrent plus souvent dans les romans que dans la vie. Mais du moment qu'ils se furent rencontrés et remarqués, l'indifférence ne leur fut plus permise. Mexis avait trop l'habitude de faire ce qui lui plaisait et de ne suivre d'autre règle de conduite que ses impétueux désirs pour ne pas chercher à revoir M^^^ Labanine aussi souvent qu'il le pourrait. Il eût été assez habile pour en faire naître les occasions, car il avait toujours déployé une sorte de génie pour servir ses intrigues galantes. Mais il n'eut point ce souci ; les occasions naissaient d'ellesmêmes.
Wolsky obtint sans peine d'être présenté au général ; M-'e Labanine fit à l'ami du comte Permoff un accueil. dont la distinction pouvait s'expliquer par cette amitié même , qui la rendait toute naturelle.
Nous devons dire, cependant, que la coquette créature ne se soucia point que son oncle fît savoir au nouveau venu quelle sorte de rapports il y avait entre elle et Fédor.
— Ces choses-là, lui dit-elle, se savent toujours
assez tôt. Un secret qui appartient à quatre personnes n'est plus un secret ! Si nous avions à faire des confidences à quelqu'un, vous m'accorderez bien que ce n'est point par ce jeune homme qu'il faudrait commencer.
— Mais puisque c'est un ami du comte !
— Alors c'est au comte à le lui dire, et non pas à nous.
— Gomme tu voudras, ma chère !
On ne dit rien à Wolsky : le programme de Véra fut adopté.
Il s'établit bientôt entre les deux jeunes gens une intimité affectueuse , presque familière , que tout semblait favoriser, et la solitude dans laquelle vivaient W^^ Labanine et son oncle , recevant moins de monde que jamais, et la facilité du général, qui, sachant sa nièce moralement engagée avec le comte PermofT, ne voyait aucun inconvénient à ces relations avec l'ami de celui-ci, ni à la sympathie assez vive pour lui dont Véra ne faisait nul mystère.
Plusieurs fois le nom de Fédor fut prononcé par Alexis dans leurs conversations ; Véra ne le releva point. Le jeune homme, chaque fois qu'il parlait de son ami, en parlait cependant avec une ardeur'd'enthousiasme et une tendresse d'affection qui auraient dû rendre heureuse une^fiancée bien éprise. Mais on eût dit, au contraire, que ce sujet d'entretien déplaisait à la jeune fille, car elle le laissait tomber avec une indifférence trop grande peut-être pour n'être pas affectée; mais Alexis avait assez de choses à lui dire pour ne pas être embarrassé de trouver un autre sujet de causerie, lorsque celui-là venait
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à lui manquer. Ne leur restait-il point toujours cette ressource inépuisable d'entretien entre un jeune homme et une jeune fille , — elle et lui?
Il en usa avec habileté et discrétion tout d'abord, en homme qui ne veut point compromettre par des imprudences une position qu'il croit bonne et qu'il veut rendre meilleure encore, mais qui a pour lui le temps, et qui ne veut rien abandonner au hasard de ce qu'il croit pouvoir assurer par la prudence.
Avant même qu'elle eût pu s'en douter, Véra se trouva tout à coup entourée, enveloppée comme dans un réseau par les prévenances constantes, les soins de tous les instants, et les attentions galantes d'Alexis, qui semblait vouloir s'emparer peu à peu de tous les abords de sa vie, avant qu'il s'emparât de sa vie même. Wolsky, héros de mainte aventure, s'étonnait bien un peu lui-même de ses propres lenteurs : elles n'étaient point dans les habitudes de sa vie conquérante. Il est vrai que, jusqu'ici, ses hommages avaient toujours été adressés à dés femmes, et jamais à des jeunes files, et que là où il pouvait supposer l'innocence, il devait apporter le respect. D'ailleurs, depuis le jour où il avait pénétré dans l'intérieur poétique et charmant de Mii« Labanine, une idée nouvelle avait en même temps pénétré dans son cerveau. Il s'était dit que ce perpétuel changement d'amour finissait toujours par amener la satiété, plus vite peut-être que la fidélité et la constance dans le même sentiment, et que, puisqu'il fallait en venir tôt ou tard au mariage, il valait encore mieux commencer que finir par là... A vrai dire même, ce n'était plus un commencement pour lui. Il était bien certain qu'il ne rencontrerait
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jamais une plus ravissante créature que Véra, une femme qu'il fût plus fier d'avoir à son bras... C'était
elle qu'il devait, qu'il voulait épouser c'était elle
qu'il épouserait! Eh! qui donc pourrait s'y opposer? N'étaient-ils pas libres tous deux, et lui, n'était-il pas riche?
Du moment où Wolsky se complaisait dans cette idée du mariage, ses façons d'être avec Véra devaient prendre un tout autre caractère. Elles furent empreintes, en effet, d'un sentiment de respect, et soumises aux lois de la plus sévère convenance. Et cela même, en inspirant au général une sécurité trompeuse, et en endormant toute défiance dans l'âme de la jeune fille, contribua plus que tout le reste à donner à leurs mutuelles relations cette familiarité cordiale et cette facilité indulgente qu'il n'aurait jamais conquises autrement. Le général leur laissa donc une liberté dont sa nièce ne parut pas jouir avec moins de bonheur qu'Alexis luimême.
W-^^ Labanine aimait beaucoup l'exercice du cheval et montait bien. Elle sortait presque tous les jours, avec un seul homme de suite. Mexis demanda et obtint aisément la permission de l'accompagner dans ses petites excursions autour de Tiflis. La promenade à cheval est pleine de séduction; mais elle est en même temps pleine de dangers, parce qu'elle augmente tout à la fois et la séduction de la femme et l'audace de l'homme. Il semble qu'ils soient là plus seuls, et plus livrés à eux-mêmes que partout ailleurs ; les spectacles changeants qui se déroulent sous leurs yeux, les influences de la nature, qu'ils subissent avec plus de force, les caresses de l'air,
les mille parfums flottant autour d'eux, l'agitation même de la course, qui leur fouette le sang, tout contribue à les mettre Tun avec l'autre dans une communication plus intime et plus directe, et cette communication de sensation, — tout autant que de sentiments, — quand elle a lieu entre deux êtres plems de jeunesse et de vie, ne tarde point à devenir un péril, pour Tun ou pour l'autre, pour tous les deux peut-être. Le général l'eût compris sans doute, et n'y eût point exposé sa nièce, s'il n'avait cru Véra protégée et défendue par l'amour de Permoff. Mais, hélas î cet amour n'était pour elle qu'un bien faible rempart!
Une après-midi, les deux jeunes gens se trouvaient ensemble , seuls, comme toujours. Ils revenaient d'une excursion charmante qu'ils avaient faite dans la montagne, et des hauteurs où ils se trouvaient, et qui dominent la \àlle, ils apercevaient devant eux et le panorama de Tiflis et toute la scène alpestre, si grandiose, qui l'environne. Le soleil qui, de l'autre côté de la ville, en face d'eux, descendait derrière les montagnes, illuminait les coupoles et faisait étinceler dans l'azur les mille flèches des églises; de grands sommets aux lignes fières, âpres et dentelées, serv^aient de limites à l'horizon, et, tout en arrêtant le regard, l'enchantaient. Une cascade dont l'écume se teignait par place des rayons obliques du soleil couchant, et qui paraissait ainsi moitié neige et moitié pourpre, ajoutait un dernier détail com-
plétant ce magnifique ensemble, et, comme une note suprême, achevait cette symphonie subUme de la nature.
Sous l'impression d'une admiration qu'ils éprouvaient à un égal degré l'un et l'autre, tous deux s'arrêtèrent.
— Dieu ! que c'est beau ! s'écria Wolsky en posant sa main sur la main de la jeune fille.
— Oui, bien beau ! répondit M^^^ Labanine, dans les yeux de laquelle brillait comme une flamme : c'était probablement le sentiment enthousiaste de son admiration pour ces grands et nobles spectacles. Elle ne retira pas sa main, — par distraction, je n'en fais pas un doute, — mais Alexis, qui semblait disposé à profiter de tous ses avantages, voyant que ces doigts fins, si délicatement effilés, restaient complaisamment entre les siens, les serra tendrement.
Au même moment, comme si elle eût été brûlée par ce contact, Véra fit un mouvement de retraite si vif qu'il en parut brusque ; une rougeur furtive teinta sa joue, et elle abaissa vivement sur ses yeux ses paupières aux longs cils. Puis, comme s'il eût obéi à sa pensée secrète, son cheval s'élança, rapide comme l'éclair, et, en trois bonds vigoureux, mit une assez grande distance entre elle et Wolsky.
— Véra! Véra! imprudente! que faites-vous, s'écria le jeune homme, en retenant sa monture pour ne point augmenter encore, par ce sentiment d'émulation dont les animaux sont aussi capables que les hommes, la rapidité d'une course folle, vraiment périlleuse, sur le penchant d'une côte raide, surplomblant des précipices.
Voyant qu'elle n'était pas suivie, M"^ Labanine
s'arrêta, et, se retournant vers Alexis, lui jeta un regard de triomphe. Son visage était en ce moment empreint d'une animation extraordinaire ; sa lèvre était fièrement arquée ; son œil étincelant ; un éclat inaccoutumé relevait sa pâleur. Il n'était pas jusqu'aux deux plumes rouge et blanche, descendant de son feutre, mêlées à ses cheveux noirs et ombrageant son cou blanc, qui ne parussent avoir quelque chose de superbe dans leur désinvolture fière.
A son tour, le cheval d'Alexis s'était élancé, et le jeune homme avait rejoint la jeune fille.
— Que vous êtes belle, et que je vous aime ! lui dit-il d'une voix basse et vibrante.
Et, comme elle ne répondait rien :
— Oui, reprit-il encore, je vous aime, Véra!
— Il ne faut pas m' aimer 1 murmura M"^ Labanine avec un accent étrange, où il y avait tout à la fois de la colère et du dépit, de la tristesse, du regret, et aussi de l'amour.
— Et pourquoi ne faut-il pas vous aimer? répliqua Wolsky avec un frémissement de passion qui troubla la jeune fille. Je vous aimerai malgré vous... comme je vous aime malgré moi !
— Malheureux ! où cet amour nous conduira-t-il?
— A nous aimer ! je ne lui demande pas davantage.
— Vous, peut-être mais moi?
— Ne soyez donc pas injuste et défiante à ce point, répondit Alexis. Je vous aime, et je suis un honnête homme. Aimez-moi : c'est tout ce que je vous demande. Le reste me regarde.
— Et votre ami? malheureux l
— Quel ami ?
— Eh ! mais, vous n'en avez pas deux, j'imagine : je veux parler du comte Permoff.
— Mon ami n'a rien à voir à mes amours.
— Vous croyez? mais c'est qu'il m'aime, lui aussi! La foudre tombant aux pieds de Wolsky ne lui
aurait point causé une surprise plus grande; ce fut chez lui comme une véritable stupéfaction. Il demeura quelques instants sans parler ; puis, portant les deux mains à son front, qu'il étreignit avec une violence presque sauvage :
— Ah ! fit-il à demi-voix, pourquoi donc est-il venu à Tiflis ?
— Pour que vous n'y vinssiez pas ! répondit Véra, qui ne se trouvait point en ce moment dans une disposition d'esprit clémente, et qui ne demandait pas mieux que de faire retomber sur un autre le poids de sa méchante humeur.
Cette vive réplique cingla, pour ainsi parler, Alexis en plein visage, tout aussi bien que l'aurait pu faire un coup de cravache vigoureusement appliqué, et, en même temps, elle avait quelque chose de si juste dans sa dureté même, qu'Alexis ne trouva rien à répondre. Il demeura donc pendant quelques instants dans un silence aussi pénible pour elle que pour lui.
— Ah ! Fédor vous aime ! reprit -il enfin, mais en se parlant à lui-même plus encore qu'il ne parlait à M"^ Labanine. Il y a une fatalité sur moi, mais de tous les malheurs qui pouvaient m'atteindre, celuilà est certes le plus grand ! Fédor vous aime ! et depuis combien de temps vous aime-t-il ?
— Mais depuis qu'il m'a vue, je crois ! répondit Véra en baissant les yeux.
— Gomme moi, alors!... Oh! le coup est rude! et ma vie, si longue qu'elle soit, ne m'en portera pas de plus cruels...
Véra avait remis son cheval au pas; ils marchèrent quelques instants en silence, l'un près de l'autre.
Wolsky était en proie à une sombre exaltation, dont on eût pu se faire une juste idée rien qu'en voyant la façon dont il tourmentait son cheval, l'excitant de l'éperon, le retenant du mors, l'agitant de soubresauts brusques, et le poussant à toutes sortes de mouvements désordonnés, qui le couvraient de sueur et d'écume.
— Vous le ferez mourir de rage! dit Véra en voyant les efforts désespérés que tentait le pauvre animal pour se débarrasser de son cruel cavaher.
— On n'en meurt pas ! répondit le jeune homme d'une voix âpre, que Véra n'avait jamais entendue sortir de sa bouche. Puis, d'un ton plus doux :
— Et vous, demanda-t-il à la jeune fille, est-ce que vous l'aimez ?
— Eh ! mais, puisqu'il m'aime !
— Mais moi aussi je vous aime ! Ce n'est pas là une raison, et vous ne pouvez pas rendre ainsi à tout le monde amour pour amour.
— Vctre ami n'est pas tout le monde !
— Oh ! je le sais bien ! murmurait Wolsky, je le sais bien qu'il n'est pas tout le monde ! Et il ajoutait à part lui : — Si seulement c'était un autre ! mais lui, précisément lui î lui à qui je dois tant, que c'est précisément comme si je lui devais tout... Oh! la fortune a vraiment des retours cruels !
Un moment il oubha la jeune et belle créature qui
était à ses côtés, et il se perdit et s'abîma tout entier dans ses pensées.
Mais bientôt il releva la tête , regarda M^^^ La-
banine et le peu de vertu qui restait dans son
âme s'évanouit, comme fond au soleil un dernier flocon de neige. Véra était, en ce moment, sousTimpression des émotions toutes puissantes qui l'agitaient : la crainte et l'espoir ; la capiteuse ivresse et le trouble d'un naissant amour soulevaient sa poitrine par battements confus et précipités. Sa pâleur même, que rendait plus grande le contraste de ses cheveux noirs, un peu dérangés en ce moment par la course , soulevés et frissonnant autour de son visage ; le feu languissant de ses yeux, si vifs d'ordinaire, maintenant voilés; tout contribuait à faire d'elle quelque chose d'idéalement beau.
Il y a des périls auxquels il ne faut point exposer la jeunesse, car ils sont plus grands que les forces dont elle dispose pour lutter contre eux. .
Alexis succomba.
— Véra, reprit-il au bout d'un instant, avec un accent empreint d'une résolution pleine de virile fermeté et désormais inébranlable, Véra, je vous aime! je vous aime, et vous serez à moi !... Je ne vous céderai à personne... à personne, entendezvous, car, vous aussi, vous m'aimez !
— Mais je n'ai pas dit cela! répondit M"^ Labanine d'une voix basse et tremblante, et sans relever les yeux.
— Eh bien ! osez-le dire maintenant ! fit Wolsky en se rapprochant d'elle, et en l'enveloppant, pour ainsi dire, tout entière dans lès brûlants effluves de son regard.
Véra ne s'était jamais trouvée aux prises , comme à présent, avec une passion jeune, exaltée, ardente, impérieuse, prête à tout pour se satisfaire.
Fédor aussi l'avait bien aimée : il l'aimait bien. Son affection pour elle était à coup sûr aussi sérieuse : elle était peut-être plus profonde. Mais , malheureusement pour lui, Fédor n'avait point à son service cet éclat de jeunesse qui brillait dans Alexis, et cette flamme qui éblouissait Véra, qu'elle n'avait rencontrée jusque-là chez personne, et dont l'absence l'avait laissée indifférente aux vœux stériles et aux hommages impuissants et froids de tous ceux qui avaient osé prétendre à sa main. Elle aussi se sentait faite pour ces sentiments exaltés jusqu'à l'enthousiasme.
Pareil à quelque céleste habitant des sphères supérieures, Alexis était venu à elle, et, la prenant par la main, l'entraînait dans ce monde nouveau, entrevu seulement dans ses rêves^ et où tous deux pénétraient ensemble.
Véra Labanine avait fait jusque-là une belle résistance : elle avait sauvé l'honneur du drapeau, et il lui était permis d'accepter une capitulation. Elle avait d'autant plus le droit d'agir ainsi, qu'elle n'était liée à Fédor par aucun serment; qu'elle ne lui avait point engagé sa foi, et que si Permoff, en partant, avait emportéjdes espérances, il se les était données à lui-même beaucoup plus qu'il ne les avait reçues d'elle. Véra s'était laissé aimer par lui, voilà tout. Maintenant elle voulait aimer elle-même et pour son compte. Et ce désir-là était le véritable complice d'Alexis : c'était lui qui assurait son triomphe;, et qui les dernières chances de bonheur de Permofl.
Sans doute, la première fleur d'amour qui éclôt dans une âme de seize ans, virginale et ignorante, est pleine de grâce, de fraîcheur et de parfum. Mais l'amour qui a longtemps attendu pour naître, et qui s'empare de la femme lorsqu'elle a déjà toute la puissance de sentir et de vouloir, qui est l'apanage de sa nature, et lorsqu'elle arrive au plein épanouissement de sa vie, un tel amour a sur elle cent fois plus d'empire : il la prend et la domine avec une puissance bien autrement grande. Ce n'est plus seulement la flamme errante du feu follet promenée par un zéphyr sur la face des eaux paisibles ; c'est un incendie dans une tempête.
Il arrive parfois que nos défauts nous servent mieux que nos qualités. C'était un peu le cas d'Alexis. Vis-à-vis d'une femme comme Véra, il avait ce singulier avantage qu'habitué à réussir dans toutes ses entreprises, et s'étant jusque-là abandonné sans réserve et livré tout entier à la fougue de sa nature désordonnée, il possédait cette audace qui assure le succès, par cela même que l'on n'a pas douté de l'obtenir. Il était un peu comme ces audacieux qui brûlent leurs vaisseaux, et se condamnent à vaincre, en ne s'accordant plus d'autre salut que la victoire.
Alexis sentait bien lui-même qu'il s'était maintenant trop avancé pour reculer, et qu'il ne lui restait plus qu'à entraîner, qu'à enlever, pour ainsi dire, la jeune fille, — au moral, bien entendu, — avant de la ramener chez elle. Il ne lui laissa pas le temps de respirer ; mais profitant de son émotion, et, par une tactique habile, supposant ce qu'il souhaitait accompli déjà, il la remercia de bien vouloir l'aimer, en termes si vifs et si ardents qu'elle n'essaya de le
détromper qu'en balbutiant quelques dénégations timides, bien incapables d'arrêter un homme tel que lui.
— Vous m'aimez! lui disait-il, je sens que vous m'aimez î ne vous en défendez pas ! Eh ! pourquoi vous en défendre? L'amour n'est-il pas le plus grand des biens? N'est-il pas le seul bien de l'homme sur cette terre, et ne sentez- vous point que refuser votre main à celui à qui vous avez déjà donné votre cœur, — car votre cœur est à moi, Véra ! — ce serait faire votre malheur et le mien? Avouez-le donc avec une franchise et une bo'nne grâce qui doubleront pour moi le prix de votre aveu ! dites seulement, mais dites-moi vite que vous êtes heureuse de mon amour.
— Eh bien, non î voilà justement la seule chose que je ne puis pas vous dire ! Je suis franche, pourtant, avec vous comme avec tout le monde, comme avec moi-même; vous m'aimez! oui, je sens que vous m'aimez ; mais votre amour me fait peur, et le mien — s'il est vrai que j'en aie pour vous — le mien me semble un crime ! Depuis que vous me parlez, depuis que je commets la faute involontaire de vous écouter, je suis agitée de pressentiments sinistres... Il y a comme des menaces dans l'air que je respire... Oh! ne souriez pas, Alexis, — c'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi familièrement de son petit nom, — ne souriez pas, si je vous fais part de mes terreurs ! . . . Nous avons dans ma famille comme un don fatal de seconde vue : plusieurs fois ma mère...
— Eh ! mon cher amour, laissez donc là tous ces vains pronostics. Aimons-nous ! Ce sont les seuls
LKS P£RU£S MOIRES 14
augures qui ne mentent point I... Pour mon compte, je n'en connais pas.... je n'en veux pas connaître d'autres ! Quand je suis près de-vous, comme à présent.... quand je puis prendre votre main — pourquoi me la retirez-vous, Véra?... quand je puis voir la lumière de vos yeux, oh ! ne les détournez donc pas de moi! quand je puis entendre le son de votre voix — mais parlez-moi donc, Véra ! — de votre voix, suave à mon oreille comme la plus douce des mélodies, c'est assez! le présent me suffit; je ne m'occupe point, de l'avenir ; je sens, je ne pressens pas, et je remercie Dieu, qui me donne dès maintenant ma part de paradis. A présent, votre main, Véra !
Il la prit plutôt qu'elle ne la lui donna, et, avec je ne sais quelle grâce chevaleresque, il la porta à son cœur, à son front et à ses lèvres, contre lesquelles il la tint longtemps pressée.
M^i^ Labanine parvint enfin à la dégager de cette étreinte passionnée ; et, toute frissonnante :
— Nous sommes de grands enfants ! dit-elle à Wolsky ; finissez ! Mais son regard, démentant ses paroles, l'enveloppait tout entier, malgré elle, des feux d'une passion qui, pour avoir été longtemps contenue, n'en éclatait qu'avec plus d'ardeur.
— Enfants, si vous voulez ! répliqua-t-il, mais je connais un de ces enfants qui, certes, n'envierait le bonheur d'aucun homme !
La nuit tombait ; ils marchaient dans l'ombre de la montagne; le groom, qui les suivait à quelque distance, était séparé d'eux par un ressaut brusque de la route. Alexis passa un bras autour des épaules de M"'' Labanine.
La taille souple de Véra fléchit un peu, et, au doux fardeau pesant davantage sur lui, Alexis comprit bien qu'elle cédait à l'abandon confiant de l'amour heureux.
Il mit un baiser sur ses lèvres pâles.
Wolsky rentra chez lui dans un état d'exaltation difficile à décrire. Il était dans un de ces moments où toute incertitude disparaît, où toute irrésolution s'efi*ace, où l'homme sait ce qu'il veut, le veut fortement, et, par cela même, consent à tous les moyens qui peuvent le rapprocher de son but.
— Elle sera ma femme! murmura-t-il en se jetant dans un fauteuil, comme pour se livrer plus facilement à cette fantaisie de monologue familière à tous les amoureux, qui se parlent assez volontiers à eux-mêmes, lorsqu'ils ne peuvent parler à l'objet aimé.
Ses yeux distraits, errant au hasard et sans se poser à travers la chambre, tombèrent sur une lettre arrivée en son absence, et toute couverte des timbres de la poste.
Cette lettre, qui lui avait été adressée du Caucase à Moscou, ne l'ayant pas trouvé dans cette dernière ville,, l'avait cherché et suivi aux étapes qu'il avait lui-même indiquées, jusqu'à Tiflis, où elle le rencontrait enfin.
— Eh ! grand Dieu ! que peut- on bien me vouloir dans tous ces pays-là? se demanda-t-il, en prenant la lettre assez dédaigneusement du bout des doigts.
Il n'eut pas besoin de la regarder à deux fois pour reconnaître l'écriture de Fédor, c'est-à-dire de celui de tous les hommes dont le souvenir lui était le plus désagréable en ce moment. Il l'ouvrit, cepen-
dant, d'une main tremblante d'impatience, presque fiévreuse. C'était précisément la lettre que le comte avait écrite à son ami pour lui annoncer son mariage avec M'i^ Labanine.
Elle s'élevait jusqu'au ton du dithyrambe, et respirait un lyrisme digne de Pindare : c'était une sorte d'hymne en l'honneur de la belle Véra, dont il se disaitaimé, dont l'amour était maintenant toute sa vie, et avec laquelle il se promettait de longues années de bonheur. Mais, comme nous l'avons déjà dit, une affection chez Permoff ne faisait pas tort à l'autre ; les droits de l'amour laissaient intacts ceux de l'amitié, et, après avoir longtemps parlé de Véra, il trouvait encore le moyen de parler d'Alexis, prouvant ainsi que dans une âme noble et grande il y a toujours de la place pour tous les sentiments généreux.
Cette lettre était bien le plus éloquent des réquisitoires contre l'ingratitude — encore inconnue — d'Alexis, et elle lui rappelait cruellement le bienfait, au moment même où il s'en rendait indigne. Véra n'avait pas menti; elle était, au contraire, restée au-dessous de la vérité, car elle n'avait point, et ceci se comprend assez, osé peindre dans toute sa brûlante énergie la passion qu'elle avait inspirée à Fédor Ivanowich.
Wolsky se voyait donc placé, entre son amour pour elle et son amitié pour lui, dans une alternative singulièrement pénible, et qui ne lui présentait plus, d'un côté comme de l'autre, qu'une perspective fâcheuse : être malheureux ou coupable !
— Et j'ai promis à Véra d'aller ce soir prendre le thé chez elle ! fit-il en rejetant brusquement la lettre de Fédor sur la cheminée.
Il se promena à grands pas à travers la chambre, heurtant les meubles, dérangeant tous les objets qui lui tombaient sous la main, comme si toutes ces choses innocentes eussent dû payer pour lui et expier sa faute. L'agonie de la délicatesse et de l'honneur a aussi ses crises et ses angoisses. Le sentiment de ses torts se présenta en ce moment tout entier à la pensée d'Alexis, avec une clarté et une évidence qui ne laissaient plus subsister le moindre doute dans son esprit.
Véra n'était plus là : il échappait au charme irrésistible de sa présence, et à la fascination toute-puissante de sa beauté ; il retrouvait en lui cette conscience du bien et du mal dont elle était parvenue à troubler, à éteindre* à demi les lueurs : il voyait maintenant, plus clairement qu'il n'avait encore fait jusque-là, le crime auquel il s'était laissé si follement entraîner. Il en eut une sorte de regret. Il se dit que si ce qu'il avait fait était encore à faire, il ne le ferait pas... Mais c'était la seule concession qu'il lui fût possible d'arracher à son ancienne amitié, — la seule et la dernière ! — N'était-il pas maintenant engagé d'honneur avec M*^^ Labanine ? Donner un baiser d'amour à une jeune fille, n'est-ce pas lui prendre son âme, et en même temps lui promettre sa propre vie?... Si pourtant Véra, qui était assez grande pour se défendre, n'avait eu avec lui qu'une bouffée de coquetterie... si elle-même se repentait de l'espèce d'abandon contre lequel , sans doute, elle ne s'était point assez défendue, si elle en témoignait quelque regret, comme il saisirait l'occasion de faire une habile et prompte retraite... comme il serait ingénieux à trouver le moyen de lui
rendre Ja parole reçue, et de lui reprendre la parole donnée ! H
Il dîna promptement, s'habilla à la diable, et sauta, en deux enjambées, jusque chez le général.
Le général était trop bon observateur pour que cette préoccupation impatiente du jeune homme pût lui échapper bien longtemps ; aussi lui dit-il avec un bon sourire :
— Ne craignez rien ; elle viendra tout à l'heure ! Puis il reprit :
— Je ne sais, en vérité , par quels chemins vous l'avez conduite; mais je crois que vous l'avez menée loin, car elle qui monte à cheval comme une amazone, et qui fait, sans jamais se plaindre, des courses d'une journée dans la montagne, elle est revenue plus que fatiguée, accablée ! C'est à peine si elle a dîné, n'est ce pas, capitaine ? demanda-t-il à un de ses aides de camp qui se trouvait là.
— Il est vrai, mon général, etM^'^ Labanine nous a punis des fautes de monsieur, en se retirant chez elle de très-bonne heure.
Ces paroles jetèrent Alexis dans un véritable trouble d'esprit. Il savait parfaitement que la promenade qu'il venait de faire avec Véra ne pouvait avoir fatigué la jeune fille, car ils étaient restés à cheval moins longtemps que d'habitude, et n'étaient guère allés qu'au pas; il y avait donc une autre cause à cet accablement étrange, et cette cause ne pouvait être que l'émotion de Véra. Sans doute elle avait eu besoin de solitude pour se retrouver tout entière, et pour retrouver en elle tous les souvenirs qu'elle lui devait. Cette seule pensée remua quelque chose dans la poitrine de Wolsky, et il sentit renaître
aussitôt les sensations tout à la fois si puissantes et si douces qu'il avait éprouvées pendant sa promenade.
Véra parut, et s'arrêta un moment sur le seuil.
Elle avait fait une de ces adorables toilettes où excellent les femmes amoureuses, et qui sont de véritables merveilles de simplicité savante et d'élégance exquise ; une de ces toilettes accomplies qui mettent en relief toutes les beautés de la créature heureuse, et qui font de sa personne comme un poème charmant et vivant. Une teinte de mélancolie touchante était répandue sur son visage; il y avait je ne sais quoi de plus attendri dans sa pâleur. Jamais personne ne s'était approché davantage de l'idéal féminin accompli et réalisé.
Wolsky resta immobile à sa place, sans faire un seul pas au-devant de M^^^ Labanine, bien que tout son être volât vers elle. Véra elle-même hésita quelques secondes, comme si elle eût voulu se remettre d'une émotion trop vive, ou laisser à Wolsky, qui la contemplait de loin, le temps de l'admirer. Mais le brave général, qui avait depuis longtemps passé l'âge de toutes ces subtilités de la métaphysique amoureuse, et qui ne se doutait pas d'ailleurs de' tout ce qui agitait le cœur des deux jeunes gens, ne comprit absolument qu'une chose : c'est que sa nièce laissait ouverte, du côté de ses rhumatismes, une porte par laquelle lui arrivait un air froid , tout chargé de douleurs.
— Viens donc! lui cria-t-il de son fauteuil, avec
un mouvement d'épaules non moins expressif que sa parole ; viens donc, et ferme cette porte ! .
Ce mot-là, c'était la vile prose de la réalité, faisant sa brutale irruption dans la poésie de l'idéal, et il eût pu rendre ridicule — le ridicule est, comme on sait , le plus proche voisin du sublime — toute autre personne que Véra , en venant ainsi la surprendre dans cette position, qui avait peut-être quelque chose d'un peu théâtral. Mais M^^^ Labanine était de celles que le ridicule n'atteint pas , qu'il ne peut pas atteindre.-
Sans se retourner, elle attira la porte derrière elle, par un geste où elle sut mettre de la grâce, et s'avançant à travers la chambre d'un pas léger, rhythmique, harmonieux, réglé sur la mesure de je ne sais quelle cadence secrète, don rare et précieux de quelques femmes, qui seules savent marcher, avec l'audace de l'innocence, comme si elle n'eût vu que celui qu'elle aimait, ou comme si elle eût cédé à quelque irrésistible attraction , elle vint droit à Wolsky, et lui tendit ses deux mains.
Alexis les prit et les serra dans les siennes, en la remerciant tout bas de cette marque de sa préférence , si absolue , si évidente qu'elle en devenait presque compromettante.
Un homme permet toujours assez volontiers à une femme de se compromettre pour lui. La seule chose qu'il ne lui permette point , c'est de se compromettre pour un autre. Toutes les bonnes résolutions d'Alexis s'envolèrent ; une fois de plus l'amitié fut oubhée , — et elle fut oubliée pour jamais ! — A partir de cet instant fatal , il appartenait tout entier à l'amour.
LES PERLES NOIRES 2l7
Quelques personnes de l'intimité de son oncle étaient déjà arrivées : Véra fit le tour du salon, et, avec ce tact parfait qui ne l'abandonnait jamais , rendit à chacun ce qu'elle lui devait ; puis elle revint près de Wolsky , lui accordant ainsi la faveur d'une sorte de tête-à-tête qu'il n'eût jamais osé lui demander.
Dans cette causerie à deux, si intime qu'il ne vint à personne l'idée de s'y mêler, causerie à la fois familière et réservée, où certes ni l'un ni Tautre ne pouvait dire tout ce qu'il pensait, mais où du moins les yeux finissaient ce que les lèvres avaient commencé, où le feu du regard s'ajoutait au feu de la parole, Alexis acheva de se laisser prendre aux enchantements de la plus séduisante des sirènes qui se fût jamais cachée derrière les écueils d'un salon.
Après cinq minutes de ce tête-à-tête fascinateur, sans même qu'il lui fût possible de dire comment la chose s'était faite, — il savait seulement qu'elle s'était faite malgré lui, — il se trouvait tellement engagé vis-à-vis de Véra qu'il n'avait plus qu'une chose à faire ; aller la demander à son oncle.... ou ne jamais reparaître devant elle.
Cette petite soirée intime , sans prétention, à laquelle assistaient seulement une douzaine de personnes, mais devant lesquelles M^'® Labanine avait si résolument trahi le secret de ses préférences, devait avoir sur sa destinée une irrésistible influence. Elle-même, du reste, le sentait, et comme il y avait assez de bravoure , je dirai plus , assez de témérité dans sa nature , amie du péril et portée à pousser assez volontiers les choses à l'extrême, elle se résolut, non certes sans qu'il lui en coûtât, à sorlir corn-
21c LES PERLES NOIRES
pléte ment et pour toujours de cette demi-incertitude dans laquelle son esprit sagace et singulièrement lucide prévoyait bien que Wolsky, nature moins énergique , était capable de la laisser languir longtemps encore. Il était bientôt minuit ; le général, qui perdait , refusa de faire un nouveau rubber , et les invités commencèrent à disparaître les uns après les autres
— Il va donc falloir se quitter ! fit Alexis avec un soupir de regret.
— Sans doute ! riposta M'^^ Labanine d'un ton dont la sécheresse contrastait trop vivement avec l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble pour que le jeune homme n'eût pas le droit d'en éprouver et d'en exprimer quelque surprise.
— Comme vous avez dit cela ! fit-il en la regardant tendrement.
— Ce n'est pas moi qui l'ai dit; reprit-elle, mais cette fois avec un peu plus de douceur, ce n'est pas moi qui l'ai dit : ce sont les autres, en s'en allant. Vous voyez bien que tout le monde part î
— Ah ! Véra ; vous avez maintenant des mots cruels! est-ce que je suis tout le monde, moi?
— Mon Dieu ! oui ! fit-elle avec un mouvement d'épaules.
Pour toute réponse, Wolsky lui jeta un regard pénétrant comme l'acier, brûlant comme le feu.
— Oui , reprit encore Véra, mais cette fois en mettant dans sa parole toutes les caresses et toutes les câlineries de l'amour, oui, vous êtes tout le monde... pour mon oncle !
C'était parler assez clarement, Alexis eut enfin l'esprit de comprendre; il jeta un coup d'œil du côté
du généraL Celui-ci n'avait plus près de lui qu'une seule personne, celui de ses aides de camp qu'Alexis' avait trouvé dans le salon en y entrant.
— Si ce sot d'Artenieff parvient à comprendre que j'ai besoin qu'il s'en aille, je le réhabilite pour le reste de son existence î murmura-t-il en jetant les yeux du côté des deux hommes.
Il se retourna vers M"^ Labanine.
— Permettez-moi, lui dit-il, de serrer une dernière fois cette petite main avant qu'elle soit tout à fait mienne...
Véra lui donna sa main ; il reprit :
— Merci ! et maintenant , chère enfant , laisseznous seuls ; car je sens que, devant vous, je n'oserais jamais.
Elle s'en alla, mais en lui jfetant un regard qui lui permettait d'oser beaucoup.
Alexis était mis, comme on dit vulgairement, au pied du mur : il n'y avait plus pour lui moyen de reculer. Hâtons-nous d'ajouter qu'il n'en avait pas la moindre envie : on le vit bien à la façon dont il entama la question avec le général ; car à peine furent-ils restés tous deux en tête-à-tête dans le salon, qu'il vint résolument à lui, et se sentant fort de l'assentiment de Véra, qui, après tout, était majeure et complètement maîtresse d'elle-même :
— Général, lui dit-il sans autre préambule, je me tiendrais pour indigne de la confiance que vous m'accordez, si je cherchais à vous cacher plus longtemps les sentiments que m'inspire votre charmante nièce; elle-même m'a permis de vous les révéler.
Le général ouvrit Iqs yeux démesurément, et
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regarda Wolsky en homme qui ne se croit pas parfaitement sûr de comprendre ce qu'on lui dit.
— Mais, répliqua-t-il après quelques secondes d'hésitation, je connais depuis longtemps ces sentiments, et ils nous honorent trop, ma nièce et moi, pour que vous ayez cru nécessaire de lui demander la permission de m'en parler.
— Pardon! général, dit le jeune homme avec une certaine vivacité; M^'^ Labanine est un peu plus intéressée que vous à la communication que j'ai l'honneur de vous faire, et je n'aurais pas voulu entamer la question avant de m' être assuré de son agrément.
— Il faut, dit l'oncle de Véra, que ma nièce se soit trompée sur le sens de vos paroles; autrement, je la connais assez pour savoir qu'elle n'aurait pas jugé convenable de les écouter. Votre alliance — car il ne peut s'agir que de cela — nous serait^ sans nul doute, infiniment honorable , et de touspoints avantageuse ; mais un seul mot rendra toute insistance impossible, en vous prouvant qu'elle serait inutile : Véra n'est plus libre 1
— Je vous demande pardon, général, mais telle n'est pas la conclusion quej'aidù tirer de sesparoles.
— C'est, mon cher monsieur, qu'elle se sera probablement mal expliquée. Il faut l'excuser; il y a des sujets qu'une jeune fille ne laisse aborder que difficilement, qu'elle effleure, mais sur lesquels elle ne saurait appuyer; c'est à l'homme à la deviner.
— Ce n'est ni d'elle ni de moi, général, que vient en ce momentle malentendu. J'ai, — ne m'en veuillez pas de la liberté grande, — j'ai dit nettement et clairement à M*'« Labanine que je l'aimais, que je souhaitais passionnément de l'épouser, et que je la
suppliais — bien qu'elle ne soit plus maintenant au pouvoir de personne — de me permettre de vous la demander pour femme !
— Eh bien ! monsieur !
— Eh bien, général, elle a daigné y consentir, et je vous fais ma demande.
— Quelle que soit mon estime pour vous, monsieur, répondit Labanine avec un peu de sévérité dans la voix, je suis contraint à vous refuser, et je m'étonne que ma nièce ne m'en ait point épargné la peine. Mieux que personne, elle sait qu'elle n'est pas libre. Je l'ai promise, ou plutôt elle s'est promise elle-même, à celui de tous les hommes auxquels il vous serait, je crois, si ce que l'on dit est vrai, le plus difficile de la disputer, au meilleur, au plus cher, au plus noble de vos amis, au comte Permolï, à Fédor Ivanowich.
Quand il entendit le nom qui, vingt fois dans cette journée, avait frappé si désagréablement son oreille, en faisant pour lui une torture des souvenirs qui n'auraient dû éveiller dans son âme que le sentiment de la reconnaissance la plus affectueuse et la plus douce, Alexis éprouva un mouvement d'impatiente contrariété qu'il ne fut point maître de réprimer.
— Toujours cet homme ! murmura-t-il d'une voix basse et sifflante, qui passait à peine entre ses dents.
Le général ne semblait pas prendre garde à cette mauvaise humeur. Il paraissait, au contraire, fort satisfait du mot qu'il venait de lancer, et il avait l'attitude superbe de l'orateur dont le discours a été si magnifique que l'adversaire ne trouve plus rien k lui répliquer. Mais il s'en fallait qu'Alexis fût à bout de raisons
-^ Général, dit-il d'un ton grave qui, beaucoup mieux que tous les emportements delà colère, prouvait la fermeté et l'énergie de sa résolution, aimé de M^^^ Labanine, je la disputerais à l'empereur luimême. Je ne renie point aujourd'hui plus qu'hier les droits sacrés de l'amitié; je sais ce que je dois de reconnaissance et d*'affection au comte Permoff, et certes il est bien l'être que j'aime le plus au monde.. . après Véra. Mais, si grande que soit l'amitié, l'amour est plus grand qu'elle. D'ailleurs, sachez-le bien, quand même j'aurais le courage de vouloir étouffer dans mon cœur ma passion si vive et si ardente pour M^'® Labanine, je n'aurais pas le droit de le faire aujourd'hui.
— On a toujours le droit de se dévouer !
— Oui, quand on se dévoue seul.
— Qu'est-ce à dire, monsieur?
— Eh ! général, vous devez bien vous en douter ! Puisqu'elle m'autorise à vous demander sa main, M"^ votre nièce m'autorise en même temps à vous dire que je suis |aimé d'elle.
Trois bombes tombant en même temps dans le salon aux pieds du général, et faisant voler en éclats le délicieux service en porcelaine de Chine dans lequel on venait de prendre le thé, ne lui auraient pas causé une stupéfaction plus grande. Depuis quelques instants, on pouvait dire qu'il marchait de surprises en surprises ; mais celle-là dépassait toutes les autres. Longtemps il avait pu douter; il avait pu supposer chez le jeune homme une de ces illusions qui nous font prendre si souvent nos désirs pour des réalités. Mais à présent, à présent que Wolsky — et il n'était ni un fat ni un sot — lui disait si nette-
ment, si clairement, qu'il était aimé de Véra, il fallait bien que cela fût.
* — Ah ! vous êtes aimé de ma nièce ! et elle vous autorise à me le dire ! répliqua-t-il en articulant nettement sa phrase, et en laissant tomber ces mots les uns après les 'autres. Ma nièce est libre..... parfaitement libre.... vis-à-vis de moi, puisqu'elle est majeure, — depuis hier, je, crois! — et, par conséquent, elle est seule l'arbitre de ses actions comme
de ses sentiments Mais elle n'est point libre
envers tout le monde, et je dois vous prévenir, au cas où vous l'ignoreriez, que Véra a contracté vis-àvis du comte Permofï des engagements qu'il ne lui est plus permis de rompre à présent.
— Nous ne mettrons pas les bans ce soir ! répliqua Wolsky avec un sourire où s'alliaient à merveille la condescendance qu'il devait au général et l'assurance qu'il puisait dans l'amour de Véra, et dans l'empire qu'il avait conquis si rapidement sur elle. Ces questions sont certainement fort délicates, ajouta-t-il; mais, comme vous vouliez bien le reconnaître vousmême il n'y a qu'un instant, M^'^ Labanine étant majeure, c'est à elle seule qu'en appartient la décision. Je l'attendrai donc avec patience, vous priant seulement, si elle vous consulte, de ne pas m'être trop défavorable.
Il était évident que cette petite phrase finale, décochée comme la flèche du Parthe, n'était autre chose qu'une ironie, à peine dissimulée sous le voile d'une apparente politesse, et qu'elle voulait dire tout simplement : Faites ce qu'il vous plaira, je m'en soucie fort peu, et je n'ai nul besoin de vos services.
De son côté, Labanine murmurait à part lui :
— Je vois qu'ils sont bien décidés Tun et l'autre à se passer de moi! Que faire, si Véra l'aime, en effet, comme il le dit?... Il faut bien souffrir ce que Ton ne peut empêcher ! Pauvre Permoff ! Oh ! les femmes ! les femmes!
Le général, resté seul, se promena de long en large par la chambre, la tête penchée sur sa poitrine et les mains derrière le dos.
— Voilà, pensait-il, qui est pour le moins singulier. Hier, j'étais persuadé que ma nièce aimait le comte
Fédor.... et c'était peut-être vrai Aujourd'hui
voilà qu'elle en aime un autre! Ce n'est pas ma faute; j'ai fait mon devoir. J'ai le droit maintenant de m'en laver les mains. Permoff s'arrangera avec cejoU muguet... Voilà donc comme il faut être à présent pour leur tourner la tête ! continua-t-il en haussant les épaules. Elle l'aime... il paraît qu'elle l'aime! Elle a tort! L'autre eût bien mieux fait son affaire. L'étoffe est moins brillante ; mais elle est autrement solide... et c'est surtout ce qu'il faut rechercher dans un mariage, qui peut durer longtemps
En tout cas, je ne me chargerai point d'apprendre la nouvelle à Fédor. Il ne doit pas être commode à manier quand il a mal dormi. . . Son sourire est la bonté même; il y a des moments où l'on dirait que son âme s'y épanouit comme une fleur... Parfois aussi il y a dans son regard un éclair livide comme le feu de l'enfer... Il adore Véra... et il aune fortune immense! la sotte! elle eût trouvé en lui un dévouement sans borne, une aflection de tous les instants,
une tendresse à l'épreuve de tous les revers
Il paraît qu'il a eu aussi pour ce Wolsky une aflection très-grande... Le pauvre homme! il place bien
son cœur!... Il aura été trahi par les deux êtres qu'il aimait le plus au monde. Oh! c'est une belle chose que d'aimer... mais à la condition que l'on saura qui l'on aime. Mais je suis, pardieu ! curieux de voir comment ma nièce, si habile qu elle soit, se tirera de ce mauvais pas. Il faut que j'en aie le cœur net, je ne dormirais pas bien sans cela!
Il sonna. ^
Un valet de pied parut.
— Pas vous! dit-il; envoyez-moi la femme de chambre de mademoiselle.
La porte se rouvrit bientôt, et cette fois ce fut une soubrette qui montra son minois futé, son œil rusé, sa lèvre mince et son nez fin.
— Suzanne ! dit-il à une Parisienne échouée au Caucase on ne sait comment, et dont l'esprit vif et délié contrastait singulièrement avec la bonhomie parfaite et la loyale simplicité des domestiques russes, dont elle partageait le service , — Suzanne, votre maîtresse est- elle couchée?
— Non, monsieur! mademoiselle lit.
— Priez-la de venir ici ; je désire lui parler. Suzanne, qui se proposait sans doute d'importer
les belles façons de la poUtesse française chez mestieurs les Tartares, fit à son maître une révérence digne de la Comédie-Française, et disparut.
Deux minutes plus tard, M"e Labanine entrait chez son oncle.
Véra était coiffée de nuit , c'est-à-dire qu'elle n'était pas coiffée du tout. Suzanne s'était contentée de retirer trois ou quatre longues épingles, et de ramener derrière la tête la lourde masse de ses cheveux noirs, que le peigne mordait à belles dents,
LES PERLES NOtRES. 15
mais qu'il ne retenait pas tous, car ils s'échappaient çà et là, par petites mèches folles, irrégulières, qui se tordaient sur son col, avec la grâce et l'élégance de ces pousses tendres et printanières de la vigne, dont les vrilles légères courent et s'enlacent autour des ceps. Le général se rappela aussitôt les vieillards troyens, à demi glacés par l'âge, qui, en voyant pas- *ser Hélène, ruine d'Ilion, fléau de leur patrie, mort de leurs fils, la trouvant si belle, se disaient entre eux :
— Il est juste que Ton périsse à cause d'elle!
— Bonsoir, Véra, fit-il en baisant sa nièce au front; je ne t'ai pas dérangée, j'espère!
— Vous savez bien, mon oncle, que vous ne pouvez pas me déranger!
— Alors, assieds-toi et causons!
M"^ Labanine prit un pliant, et l'avançant vers le général, s'assit en face de lui, de l'autre côté du petit guéridon près duquel il se tenait, le coude sur la table, le menton dans sa main, sa jolie tète bien éclairée par la lampe, dont la lumière tombait en plein sur son front et glissait le long de ses joues ombragées d'un duvet plus léger et plus fin que celui de la pêche.
— Je vous écoute, mon bon oncle, dit-elle sans relever les yeux, qu'avez-vous à me direV
— Ne t'en doutes- tu point, chère enfant? demanda le général, qui cherchait encore son entrée en matière.
— Eh! comment pourrais-je m'en douter!
— Eh bien ! suppose que le Comte Permoff arrive j demain matin ; que lui diras-tu?
— Je lui dirai : Bonjour! répondit la jeune fille avec une espièglerie d'enfant gâtée.
LES PERLES NOIRES â21
Cependant elle ne put s'empêcher de pâlir en entendant prononcer le nom de l'homme dont elle se savait si passionnément aimée, et qui avait peutêtre quelque droit de lui demander compte de la foi trahie.
— Véra, je vois avec peine que tu prends l'habitude de rire de tout, même des choses les plus
sérieuses même des malheurs dont tu es la
cause.
— Mais, mon oncle, reprit-elle avec assez de vivacité, je n'ai rien fait pour rendre le comte Permofï malheureux.
— Tu crois?
— S'il l'est à cause de moi, reprit-elle, mais cette fois avec moins de fermeté, il ne le sera pas par moi.
— La distinction est subtile ; je ne sais pas si elle est aussi juste. C'est une question que tu pourras discuter avec lui.... Si tu as besoin de conseils, pour t'en tirer, je ne doute point que M. Wolsky ne t'en donne d'excellents.
Si le nom de Permoff avait fait pâlir M"* Labanine, celui de Wolsky la fit au contraire passer du blanc au rouge vif. Son front, ses joues, son cou, sa poitrine, que l'on voyait naître à travers la mousseline du peignoir, se couvrirent d'un incarnat brûlant.
— Le coup a porté juste, pensa le général, et si le sang ne coule pas, il vient du moins à la peau !
— C'est donc de M. Wolsky que vous voulez me parler 1 fit, au bout d'un instant, Véra embarrassée du silence que son oncle gardait trop obstinément. Tous êtes, en effet, restés bien longtemps ensemble!
— Eh! comment le sais-tu, puisque tu n'étais pas là?
— Je l'ai entendu sortir.
— Ah î tu reconnais son pas ? quelle fine oreille !
— Non ! mais Suzanne m'a dit que c'était lui.
— Tu as réponse à tout!
— Avec vous, tuteur jaloux, il serait vraiment fâcheux qu'il en fût autrement... Vous devenez d'un difficile!...
— N'est-ce pas? Apprends donc que Wolsky vient de me demander ta main. J'imagine que cette nouvelle ne te surprend pas trop, et que tu t'y attendais bien un peu?
— Dame ! s'il faut être tout à fait franche !....
— Oh ! avec moi, tout à fait.
— Eh bien ! oui.
— Tu comprends que je sais bien que cette demande n'était faite que pour la forme. Ce monsieur sait très-bien que tu es majeure, et il ne m'a même pas caché qu'il le savait : il n'ignore donc pas que tu es libre, et que je ne voudrais ni ne pourrais te contraindre; c'est donc de toi seule qu'il pourra t'obtenir. Que comptes-tu faire?
— Eh ! mon oncle, puisque je l'aime! fit M"* Labanine avec un geste d'une adorable naïveté.
— Sans doute, sans doute! Mais l'autre?
— Eh bien! l'autre,... puisque je ne l'aime pas!
— Mais il f aime, lui, le pauvre garçon !
— Ah ! mon oncle, vous savez bien que ce n'est pas ma faute !
— Je n'en sais rien du tout ! Mais je sais que tu ne l'as point trop découragé ; qu'il a cru en toi, et
qu'il est parti d'ici heureux autant qu'un homme puisse l'être I
— Eh bien, réphqua la jeune fille avec une vivacité extrême, c'est toujours cela qu'il me doit! Je n'imagine point qu'avant de me connaître il ait eu beaucoup de bonheur.
— C'est là ce qui te trompe ! fit le général avec une droiture d'esprit et une simplicité de cœur qui lui fournirent un trait dont la malice la plus raffinée n'aurait pas surpassé l'amère ironie; avant de te connaître, il avait l'affection d'Alexis ! Cette affection fut l'unique joie de sa jeunesse, une joie pure et profonde. Grâce à toi, il a perdu du même coup et son amour et son amitié !
— Ce sera le chagrin de ma vie! répondit Véra, mais d'un ton qui prouvait, hélas! qu'à son âge, quand une femme aime et qu'elle est aimée, le chagrin qu'elle éprouve des malheurs d'un autre lui est toujours facile à porter.
— Enfin, c'est là une question de déUcatesse et d'honneur, tu lui en avais assez dit pour lui laisser croire que tu consentais à l'épouser.
— Je ne me suis jamais engagée.
— Sans doute, tu n'as pas donné formellement ta parole, sans quoi je sais que tu es trop honnête pour
vouloir la reprendre Mais il y a tant de manières
de tromper un homme, sans faire positivement ce
que l'on appelle un mensonge Voyons I là, entre
nous, si Wolsky n'était pas venu, tu aurais épousé Fédor.
— Eh bien! oui!... je l'aurais épousé.... mais sans l'aimer, par faiblesse, par découragement, par désespérance de la vie! et ce mariage aurait fait à jamais
230 LES PJÇRLES NOIRES
mon malheur! Ah! mon oncle, vous qui avez adoré votre femme, vous ne savez pas ce que c'est qu'un
mariage sans amour!...
Les souvenirs que Véra venait d'évoquer étaient à la fois douloureux et chers au cœur de Labanine; aussigarda-t-il,pendantquelques instants, un silence ému, puis il reprit avec une douceur extrême :
— Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mon enfant, mais de toi — de toi seule — et du parti que tu dois prendre vis-à-vis d'un homme que tu aimes.... et d'un autre homme dont tu es aimée l
— Mais, mon oncle, répliqua la jeune fille avec une vivacité extrême, celui que j'aime m'aime aussi !
— Et cela t'aidera bien à oublier l'autre l répliqua le général avec un sourire qui n'était ni sans tristesse ni sans grâce.
— Mon cher oncle, vous savez, j'ose le croire, à quel point je suis sincère et franche. Puisque les choses en sont arrivées à rendre une explication nécessaire entre nous, je tiens à vous la donner avec une loyauté parfaite, et à vous la donner si complète, que nous n'ayons plus à revenir jamais sur un sujet qui nous est également pénible à tous les deux. Oui, j'ai été profondément touchée de l'amour du comte Permoff, et je lui en serai toujours reconnaissante. Sans l'aimer moi-même, j'aurais consenti à l'épouser. Puis-je faire de lui un plus grand éloge? puis -je lui donner une plus grande preuve de mon estime? Mais, que voulez -vous! Alexis est venu, et j'ai senti qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sans lui. Que vous dirais-je, mon oncle? Je me laissais aimer par celui-là; j'aime celui-cil A présent, dictez vgu§'
même ma conduite, vous le juge si délicat des choses du cœur. Quand je vous avoue que j'ai l'âme toute remplie de la pensée de l'un, oseriez-vous me conseiller d'épouser l'autre?
— Oh l je ne te conseille rien! Je ne t'accuse point! Je veux croire qu'une sorte de fatalité, plus grande que ta volonté,, a tout fait, et qu'elle esc seule coupable.... Je regrette le mal que tu fais, malgré
toi sans doute Je sens encore d'autres malheurs
dans l'air je prévois des catastrophes autour de
toi, et je ne puis m' empêcher de te dire : Prends garde ! sois prudente, tu le dois ; sois bonne, tu le peuxl
— Eh '.vous savez bien que je ne suis pas méchante! Depuis que vous avez consenti à vous charger de moi, je ne crois pas vous avoir donné un seul sujet de plainte. Pour vous débarrasser plus promptement de l'ennui d'une fille à garder, j'ai consenti, moi qui me sentais un cœur capable de toutes les tendresses de l'amour, moi qui en devinais les joies infinies, j'ai consenti à un mariage sans amour.... Et parce que, avant que ce douloureux sacrifice soit accompli, un Dieu clément daigne m' envoyer, à moi libre, un homme libre comme moi, à moi qui aime, un homme qui m'aime aussi, on me ferait un crime de saisir cette occasion de bonheur légitime, si rarement offerte à une femme î Et j'aurais, moi, la lâcheté d'y renoncer, sous l'empire de je ne sais quelle crainte chimérique, sous la menace de je ne sais quel châtiment immérité ! Ah! mon oncle! dites, vous-même, le feriez-vous à ma place, et, si je le faisais, que penseriez- vous de moi?
Véra s'était animée en parlant, et cette animation
avait donné à son visage un éclat singulier. Il y avait comme un rayon sur son front, comme un éclair dans ses yeux; un souffle ému passait entre ses lèvres frémissantes, et l'émotion qu'elle contenait à peine accélérait les battements de sa poitrine. S'il l'eût vue en ce moment, Wolsky n'aurait pu s'empêcher de tomber à ses pieds.
— Non ! dit tout bas le général en se parlant à luimême ; non, il ne faut pas qu'une aussi charmante créature soit malheureuse 1 II y a des êtres privilégiés, qui semblent faits pour le bonheur, et qui ne font, en voulant l'obtenir, qu'obéir à la loi de leur nature.
— Il est minuit, continua-t-il au bout d'un instant, mais tout haut cette fois, et trop de monde s'intéresse à ces yeux-là pour que je ne me fasse point scrupule de les fatiguer par une veille prolongée. Bonsoir, Véra, et que Dieu te garde !
— Bonsoir, mon oncle!
— Demain, tu me diras quel parti tu veux prendre.
— Mon parti est pris : j'épouserai l'homme que j'aime !
Le général baisa sa nièce au front et la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre, où il est assez probable que son sommeil fut troublé par quelques rêves.
Après les explications qu'il avait échangées avec sa nièce, Labanine qui, d'ailleurs, n'avait contre Alexis aucune objection sérieuse, ne pouvait lui faire qu'une seule réponse : celle qu'il lui fit en agréant sa recherche.
Du jour au lendemain, Alexis se vit donc élevé au rang de prétendant officiel, accepté, reconnu, investi
de toutes les prérogatives et de tous les droits attachés à ce titre; il put envoyer son bouquet le matin et faire sa cour le soir; presque tous les jours, il dîna dans la maison, se montra près de la jeune fille d'une assiduité de tous les instants, et bientôt leurs relations communes ne permirent plus d'inviter l'un sans l'autre.
Malgré son importance militaire, Tiflis est assez petite ville; la nouvelle du mariage s'y répandit avec une rapidité extrême, et fut bientôt le sujet de toutes les conversations et le texte de tous les commentaires. Beaucoup d'hommes portèrent envie àWolsky ; quelques femmes furent jalouses de Véra. Il y eut bien aussi des esprits chagrins qui, sans connaître bien au juste ce qui s'était passé entre Permoff et M^^ Labanine, crurent cependant en savoir assez pour trouver à redire à la conduite des deux fiancés; enfin, cette union de deux êtres jeunes et beaux, qu'il était difficile de voir ensemble sans se dire aussitôt qu'ils avaient été faits l'un pour l'autre, n'était point entourée de cette sympathie et de cette faveur universelles qui sont en quelque sorte la ratification du mariage par le monde. Il y avait, au contraire, autour du jeune couple comme une rumeur vague, mais ennemie. On eût dit la plainte et le murmure de la conscience publique ofl'ensée. Ils s'écoutaient trop pour entendre les autres.
Avec un empressement qui ne pouvait que flatter beaucoup sa belle fiancée, Alexis hâta tous les pré-
234 LES PKRLES NOIRES
paratifs, précipita toutes les formalités, et abrégea tous les délais. Les diverses pièces nécessaires à la célébration d'un acte que la loi entoure de tant de formes protectrices dans tous les pays civilisés, furent réunies, bien que quelques-unes dussent venir d'assez loin, avec une célérité qui parut tenir du prodige à ceux qui n'étaient pas amoureux comme lui.
Au milieu de ce déploiement de fiévreuse activité, Wolsky avait bien peu le temps de penser à qui que ce fût, si ce n'est à Véra et à lui-même. Il parvint presque à oublier son ami.
Enfin le grand jour arriva, ce jour que, dans les opéras-comiques, on appelle le plus beau jour de la vie !
Le matin même, une lettre vint pour Véra de la montagne, et fut remise par un valet de pied à sa femme de chambre.
— Mademoiselle a bien autre chose à penser en ce moment, se dit Suzanne.
Et mettant la lettre de côté pour la lui donner un peu plus tard, elle ne s'occupa plus que de la toilette de sa maîtresse. Elle n'eut pas grand mérite à faire une merveille de Véra, qui n'avait jamais été plus belle.
Eblouissante dans son costume de mariée, blanche comme le satin de sa robe, lumineuse en quelque sorte, sous le long voile sans tache, la couronne au front, le bouquet au corsage, Véra attendait Alexis.
Pour peu que Ton se soit marié seulement une ou deux fois, on sait quels ennuis harcèlent jusqu'à la dernière minute un infortuné lutur..,. qui est
peut-être aussi un futur infortuné. Alexis était donc assez excusable de se faire attendre un peu, et Véra, qui fut juste, commença par lui pardonner. Elle se regarda une ou deux fois au miroir et se trouva bien, ce qui lui fit passer agréablement quelques instants. Mais, si aimable que soit un miroir, il ne peut cependant suffire à une femme, une journée entière, surtout la journée de ses noces. Aussi, après avoir donné une approbation sans réserve au chefd'œuvre accompli par Suzanne, après avoir lissé du bout du doigt celui de ses bandeaux noirs qui lui parut le moins correct, et rangé avec une élégante symétrie les longs plis de sa robe blanche, M^e Labanine trouva que le temps marchait bien lentement, et Alexis plus lentement encore. Instinctivement, elle se détourna de la glace, qui lui eût montré une ride entre ses sourcils froncés, alla jusqu'au seuil de sa porte, puis revint à sa fenêtre et battit contre les vitres une marche désespérée, tandis qu'elle frappait le parquet du bout de son pied mutin.
— Mais que fait-il? que peut-il donc faire? se demandait-elle à demi -voix,
— Voici mademoiselle qui s'ennuie : elle va bientôt s'impatienter ! fit Suzanne, suivant sur le visage de sa maîtresse les symptômes avant- coureurs d'un orage prochain.
Et, soit qu'elle craignît pour elle-même le contrecoup de la foudre ; soit qu'en sa qualité de femme elle eût une certaine pitié de ces inquiétudes de femme ; et qu'elle voulût leur donner une distraction ; soit, — car à tous les degrés de la hiérarchie sociale le cœur féminin est un abîme profond et insondable, — soit, disons-nous, qu'elle eût une autre intention
moins charitable, elle dit à la jeune fille, sans toutefois la regarder :
^- Il est venu ce matin une lettre pour mademoiselle.
— Une lettre, bon Dieu ! Et qui peut donc m'écrire aujourd'hui?
— Mais, mademoiselle, cette lettre n'a point été écrite aujourd'hui : elle arrive de loin, et elle a été apportée, avec les dépêches de M. le général, par le courrier militaire.
— Ah! parle courrier militaire? fit Véra en regardant sa femme de chambre.
— Oui, mademoiselle.
— Et pourquoi, je vous prie, ne me l'avez-vous pas donnée?
— Mon Dieu ! c'est vrai ! je suispeut-être enfante. .. mais mademoiselle avait tant de choses à faire ce matin!...
— C'est bien ! Allez me chercher cette lettre 1
— La voici, mademoiselle.
Véra prit le message des mains de sa camériste, et pâlit en reconnaissant l'écriture de l'adresse.
— Dieul fit-elle, c'est de lui! Il a donc juré de me poursuivre jusqu'au pied de l'autel!
Ah ! si Wolsky fût arrivé en ce moment-là!... mais Wolsky n'arrivait pas !
La pendule sonna onze heures et demie, accusant ainsi son retard d'une voix impitoyable comme l'airain.
— C'est lui qui l'a voulu! dit-elle. Elle fit sauter le cachet, et lut :
« Ma chère Véra bien-aimée, disait Fédor, je pense continuellement à vous; mais je ne puis trou-
ver le temps de vous l'écrire. Nous nous sommes battus hier; nous nous battons aujourd'hui; nous nous battrons demain. Je trouverais que c'est là une assez belle vie, si elle ne me condamnait pas à rester si loin de vous. Mes chefs sont contents de moi, à ce qu'ils veulent bien me dire. On m'a déjà rendu mes épaulettes de capitaine. Inutile d'ajouter que c'est un tour de faveur. On parle même de me nommer commandant : mais je vous déclare que je n'en crois rien. Eh! pourtant, tous les bonheurs ne doivent-ils point arriver par surcroît à celui qui a déjà le plus grand de tous : celui de vous connaître et de vous aimer?
« Cette guerre a cela de terrible qu'elle ne finit jamais. Nos ennemis sont des héros, et, avec eux, c'est toujours à recommencer. J'espère recevoir bientôt l'ordre de rentrer à Tiflis avec mon corps. i\îais je vois bien à présent que nous aurons beau faire des prodiges, nous ne reviendrons pas avant trois mois »
— Trois mois! Ah! tant mieux! fit l'ingrate, avec un soupir de satisfaction, tant elle avait peur de voir Fédor apparaître, comme une image terrible de la Vengeance, entre son fiancé et elle.
« Le petit Nicolas SabourofTest bien plus heureux que moi, continuait Fédor : il a eu l'épaule cassée à la dernière affaire, et on l'a renvoyé au quartier général avec un congé illimité.
(( Chère Véra, ne me prenez pas. je vous en conjure, pour un être capricieux, chimérique, impossible à satisfaire, et se plaignant toujours de quelque chose ou de quelqu'un ! Non, Véra, je sens trop bien que l'homme qui est aimé de vous a reçu toute la
part de bonheur qu'il peut espérer en ce monde. Aussi, croyez-le bien, avec vous pour espérance et pour but de ma vie, je puis tout braver, tout supporter... Sans vous, je ne serais qu'un malheureux, plus faible qu'un enfant, un jouet misérable de la destinée! Mais que dis-je? à présent que je vous ai connue, est-ce que je pourrais vivre sans vous? Estce que je ne préférerais pas cent fois la mort à un tel malheur? Chère Véra, j'ai pour vous une adoration ardente, passionnée, folle î Je vous aime comme ne fut jamais aimée une créature de Dieu. Je ne vous demanderai point de m'aimer autant. . .mais, du moins, laissez-vous aimer par moi tout seul, belle coquette! car, je vous le déclare, je suis jaloux comme un tigre d'Hyrcanie... Eh bien! non, Véra, pas même jaloux! car j'ai en vous une confiance entière , sereine, absolue. Vous êtes à mes yeux le symbole de la pureté, et, quand je cherche dans mon âme une image digne de vous, je vous compare à la dernière neige tombée sur la cime de TOural, qui vient tout droit du ciel, et que les hommes n'ont jamais touchée. Vous le voyez, Véra, je n'avais pas tort de vous dire que mon amour était de l'adoration. Laissemoi ajouter que j'ai ta pensée dans l'âme lorsque je marche au combat, ton portrait sur mon cœur pendant la bataille, et ton nom sur les lèvres quand les balles font pleuvoir la mort autour de moi ! »
Vera terminait à peine cette lecture, quand un bruit de roues retentit dans la rue ; bientôt des chevaux s'arrêtèrent en piaffant devant la porte de la maison, et le général, en grande tenue, entra chez sa nièce en lui disant :
— Viens I il est au salon, et tout le monde nous attend à l'église!
La jeune fille n'eut que le temps de replier précipitamment la lettre de Fédor, qu'elle mit là où les femmes mettent tout, — dans sa poitrine, — et elle suivit son oncle.
Wolsky attendait. Labanine, qui avait des délicatesses de femme, pensa que les deux jeunes gens pouvaient peut-être souhaiter de rester ensemble quelques instants, et sous prétexte de s'assurer si tout était prêt pour le départ, il les laissa seuls un moment.
Alexis connaissait trop bien la physionomie de celle qui allait être sa femme pour ne point y remarquer un changement, dès qu'il avait Ueu, si léger qu'il pût être ; il aperçut donc comme un nuage sur son front, et il s'en eflraya.
— Qu'avez- vous donc, ma chère âme? lui deraandat-il tendrement; seriez-vous souffrante? Souvenez-vous, Véra, qu'aujourd'hui est pour moi — pour vous peut-être, si vous n'êtes pas une ingrate — le plus beau jour de la vie! Qu'il soit, je vous en conjure, tout entier au bonheur ! Dites-moi bien vite ce qui vous contrarie pour l'oublier ensuite!
On comprend que "Véra ne pouvait point répondre franchement à cette question; aussi, avec une diplomatie toute féminine, sans dire absolument la vérité, et toutefois sans mentir :
— Louis XIV aurait dit : J'ai failli attendre! i.Ioi, plus modeste et plus vraie que cet orgueil couronné, je dirai tout simplement : Alexis, j'ai attendul pourquoi?
— On ne se marie pas tous les jours! fit Wolsky;
je manque d'habitude. On croit que tout est fait, et il reste toujours . quelque chose à faire. C'est un papier qui n'est pas en règle; c'est une signature qui n'est pas donnée. . . Mais, enfin, me voilà ! et maintenant je suis le corps de votre âme et l'ombre de votre corps : je ne veux plus vous quitter!
Véra lui tendit la main avec un bon sourire, et tout fut oublié.
— Partons, mes enfants ! cria le général du seuil de la porte ; tout est prêt, et l'on vous attend.
Pendant que la voiture roule vers l'église, disons rapidement la cause du retard d'Alexis.
Lui aussi avait reçu une lettre de Fédor.
Cette lettre était une réponse à celle qu'il avait écrite de Moscow à son ami pour lui annoncer qu'il avait fait un héritage ; qu'il était riche et complètement indépendant, qu'il abandonnait l'armée, et enfin qu'il avait voulu lui offrir les prémices de sa hberté, et qu'au lieu de partir pour Naples, Vienne ou Paris, capitales des plaisirs, c'était vers Tiflis, Tiflis où était son ami, qu'il dirigeait ses premiers pas.
La lettre d'Alexis avait une certaine chaleur d'affection que Fédor n'avait encore jamais sentie chez lui. Sous ce rapport Wolskyne l'avait pas trop gâté. Mais cette dernière lettre ne ressemblait nullement aux autres, et le jeune homme s'y abandonnait à je ne sais quelle expansion de sentiments tendres, dont Fédor avait été véritablement heureux.
— Voilà, se disait- il en la relisant pour la seconde fois, la preuve que ce garçon a une bonne nature, et que je l'avais bien jugé; il devient meilleur en devenant plus heureux. Il est plus affectueux; il ose
LES PRRLKS NOTRES 941
se livrer davantage à son affection depuis qu'il se sent indépendant; la fortune, qui corrompt les âmes vulgaires, élève et ennoblit la sienne. C'est moi que cet héritage enrichit, puisqu'il me donne enfin ce cœur que j'ai eu tant de peine à conquérir.
La réponse de Permoff, reçue par Wolsky le matin même, se ressentait de sa joie; elle respirait Tenthousiasme de l'amitié ; elle était colorée par le vif reflet des plus belles heures de leur jeunesse à tous deux . Fédor remerciait son ami d'être venu le voir à Tiflis, où il avait le regret de ne pas être ; il se plaignait doucement de se voir retenu, assez longtemps encore, loin de cette ville , qui renfermait maintenant les deux êtres auxquels il avait voué toutes les ardeurs et toutes les tendresses de son âme. Il lui disait, cette fois, le nom de celle qu'il aimait.
« Plus heureux que moi, ajoutait-il, tu verras tous les jours l'adorable créature sans laquelle je ne saurais plus vivre ! Je la confie à la garde de ton amitié, comme le plus précieux et le plus cher de tous mes trésors.
« Je suis jaloux de tout le genre humain... excepté de toi, ajoutait-il, parce que tu es un autre moimême. Vois-la donc beaucoup et parle-lui de moi. Si j'apprends que nous devions faire quelque part une halte assez longue, je te dirai devenir me rejoindre. Je veux voir au moins quelqu'un qui l'aura vue. Tu connais le mot du poète :
« Je ne suis pas la rose, mais j'ai vécu près « d'elle ! »
« Que ton amitié me pardonne si je te l'applique une fois. Peut-être notre passé r.ie donne-t-il le
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droit de te montver aujourd'hui un peu d'égoïsme. « L'égoïsme, tu le sais, n'est pas mon péché d'habitude. J'ai peur, parfois, que cette charmante enfant ne se laisse aimer plus qu'elle n'aime. Apprends-lui à m' aimer aussi! Dis-lui que j'ai un cœur affectueux et bon, et que je puis payer une heure d'amour par le dévouement de toute une vie. Alexis, cher compagnon de mon enfance et de ma jeunesse, tu m'as dit 'parfois que j'avais pour toi l'affection d'un père, et en effet je t'ai aimé comme on aime le
plus cher des fils Eh bien, si ta reconnaissance
est devenue lourde à porter, si tu veux que je sois maintenant ton obligé, mets dans son âme une étincelle du feu qui dévore la mienne î »
Le même courrier qui avait apporté à Véra la lettre que nous l'avons vue lire en attendant Wolsky, apportait celle-ci au fiancé de W^^ Labanine. Ainsi ces deux jeunes gens, entraînés l'un vers l'autre par une passion à laquelle sa violence et sa sincérité pouvaient peut-être servir d'excuse, eurent le malheur de recevoir cette dernière et touchante preuve de l'affection de celui qui les aimait tant l'un et l'autre, au moment même où ils accomplissaient le dernier acte qui allait consommer leur trahison. Il était déjà trop tard pour le repentir : l'union civile était accomplie déjà; il n'était plus possible de reculer; on ne pouvait plus marcher qu'en avant. Ces ^eux lettres étaient donc absolument inutiles, et elles ne pouvaient avoir d'autre effet que d'empoisonner leur joie coupable par un remords : c'était comme une goutte d'absinthe qui tombait, pour la corrompre, dans la coupe de leur félicité. Aussi,
LES PERLES NOIRES -JiS
malgré leur mutuel et profond amour, ils s'avancèrent vers l'autel, assombris tous deux par une préoccupation que chacun cherchait vainement à cacher à l'autre. N'était-ce point là comme un premier châtiment'?
La petite église où devait se célébrer le mariage était remplie de tout ce que Tiflis pouvaient renfermer de personnages de distinction. La position sociale des deux époux était bien faite pour justifier cet empressement et ce concours. Il y avait encore une autre cause dans la réputation de beauté de la mariée, dans les récits, exagérés peut-être, que l'on faisait de la passion du mari, — la passion devient chose si rare de nos jours, que si l'on espère la rencontrer quelque part, on y court comme à un spectacle ; — on avait bien aussi parlé de circonstances étranges, mal connues, romanesques, dont l'incertitude même augmentait encore la poésie, en leur donnant le charme et l'attrait du mystère qui avait présidé à ce mariage : le nom du comte Permofî, dont les gazettes avaient parlé tout récemment, à propos d'un beau fait de guerre, était aussi dans quelques bouches... Plusieurs personnes avaient su, ou du moins soupçonné son amour pour M^'^ Labanine, et la pensée que la jeune fille avait inspiré aux deux amis cette passion violente devait tout naturellement inspirer un intérêt romanesque à ceux qui ont assez de loisirs pour s'occuper des autres, et qui cherchent ailleurs les distractions que leur propre vie ne suffit point à leur donner.
Aussi, lorsque le jeune couple parut à l'entrée de l'église, toutes les têtes se tournèrent en même temps de leur côté, tout le monde se leva pour les
ot
mieux voir, et un long murmure courut dans l'assistance, les hommes se disant :
— Qu'elle est belle!
Et les femmes :
— Comme il a l'air de Taimert
Eux, cependant, portaient en eux-mêmes un trouble secret qui gâtait leur joie, et ils étaient d'autant plus malheureux qu'ils ne pouvaient pas adoucir leur peine en la partageant.
Ainsi, comme on Ta vu plus d'une fois dans la vie, ils avaient la fête au dehors, l'angoisse au dedans. Les voix mélodieuses, les instruments aux accords pénétrants s'unissaient en vain pour enchanter cette heure bénie entre toutes : ils ne parvenaient point à étouffer le cri de la conscience , parlant plus haut que les instruments et les voix, et leur disant à chaque moment : Tu fais mal !
Peu à peu, cependant, l'impression de la cérémonie rehgieuse les gagna; ils finirent par se détourner un peu de cette pensée, dont la fixité importune leur devenait un supplice, pour ne plus s'occuper que d'eux-mêmes et de l'union qu'ils allaient contracter.
C'est une belle cérémonie que celle du mariage. Elle élève, elle agrandit l'âme; elle la rempht de sentiments élevés et nobles, et la rend plus facilement accessible à cet enthousiasme qui n'est autre chose que l'effet de la présence plus sensible de la divinité en nous-mêmes. Il y a surtout, dans la liturgie russe, un moment dont la solennité est vraiment saisissante : c'est lorsque le prêtre pose les couronnes d'or sur le front des époux, rois au moins pour un jour, par le droit sacré du bonheur.
Véra Labanine parut charmante sous ce majestueux emblème, qui semblait fait pour rehausser encore la suprême élégance de sa beauté. Alexis prit sa main pour faire, selon l'usage, trois fois le tour de l'autel. Elle avait je ne sais quoi de grave, de modeste et de recueilli, qui la rendait plus touchante que jamais. C'était une expression pleine de douceur séduisante et de soumission charmante, comme si elle eût voulu désarmer le ciel, et demander à tous pardon de son bonheur. Tous les hommes enviaient Alexis.
Il n'y a pas à Tiflis un grand choix de maisons, et il est difficile de s'y loger convenablement.
On y trouve cependant quelques habitations assez poétiques, et qu'un amoureux millionnaire serait heureux de rencontrer partout pour y loger la femme aimée. Placées en quelque sorte sur les frontières de l'Europe et de TAsie, aux limites où se touchent la civihsation confortable de l'Occident, et la pompe grandiose et pittoresque de l'Orient, elles semblent être la combinaison la plus parfaite et la fusion la mieux réussie de l'une et de l'autre. Une de ces maisons semblait entre toutes réunir les* diverses conditions qu'Alexis et Véra pouvaient souhaiter. Ils ne devaient point, du reste, faire un long séjour à Tiflis. L'Italie et la France les appelaient.
Construite par un riche Arménien sur le type le
plus parfait de Tarchitecture orientale, cette maison avait été arrangée à l'européenne par le général Baratine pour sa fille Stella, qui était venue s'y établir, après diverses aventures romanesques, que nous avons racontées ailleurs. Baratine, qui avait pour cette belle créature, retrouvée par lui presque miraculeusement, un culte voisin de l'idolâtrie, avait fait de ce petit palais un vrai paradis terrestre, tout plein de fleurs et d'oiseaux. Maislady Mac Lean, quelques mois auparavant, avait rejoint, comme nous l'avons raconté ailleurs, le comte ImériefT dans le Caucase, et, aussitôt après son mariage, ils étaient repartis ensemble pour Paris. Triste dans cette maison où il avait vécu avec eiie, et où elle n'était plus, Baratine n'avait pas demandé mieux que de la céder à Wolsky, ravi lui-même de pouvoir y celer pendant quelque temps son trésor à tous les yeux ; car un des agréments de cette maison, c'était que l'on y pouvait mener cette vie cachée que les sages de tous les temps ont appelée la vie heureuse. Il y avait surtout à l'extrémité de l'habitation un petit salon, ouvrant sur un jardin privé, où personne n'allait jamais et qui en faisait une retraite exquise.
Ce petit jardin avait eu toutes les préférences de Stella, quand elle était arrivée en Orient, et elle y avait laissé fuir bien des heures, rêveuse, écoutant le murmure monotone et doux du filet d'eau, qui tombait goutte à goutte dans la vasque d'une fontaine en marbre blanc.
Alexis et Véra passaient presque toute leur vie ou dans ce salon ou dans ce jardin.
C'était là qu'au sein du bonheur ils venaient oublier le reste du monde. Les heureux oublient faci-
lement : il n'y a que les malheureux qui se souviennent.
Je ne veux point dire, cependant, que la pensée de Fédor ne se présentait plus jamais à leur esprit : elle revenait à Wolsky plus souvent qu'à sa femme ; mais à mesure que le temps qui marchait les éloignait du moment où il avait accompli son crime de lèse-amitié, ses terreurs diminuaient, et avec elles ses remords.
— Sans doute il aura de la peine ! se disait-il parfois; mais rien ne dure en ce monde; cela finira bien par se calmer, il me pardonnera un jour, et ce jour-là sera heureux pour moi.
Il était bien résolu de quitter Tiilis avant le retour de Fédor, autant pour se dérober à ses justes reproches que pour lui épargner une occasion de soufh^ances plus vives. Il ne voulait point qu'il rencontrât maintenant Véra, et qu'il la retrouvât mariée, alors qu'il la croyait encore libre. Il avait pitié de ses espérances qui allaient se briser contre la plus cruelle des déceptions.
Mais rien ne le pressait, et il avait encore de beaux jours devant lui. Il connaissait très-bien, par les confidences de ses amis de l' état-major, les mouvements des divers corps de troupes, et il saurait, à une minute près, le moment de la rentrée du comte Permoff à Tiflis. Il était donc fort mutile de se hâter. Il n'était point de ceux auxquels il plaît d'éparpiller son bonheur à travers le monde, et de semer ses souvenirs dans toutes les chambres des hôtels garnis; il tenait au contraire à les rassembler en taisceau tous ensemble, comme on réunirait dans un
même bouquet toutes les fleurs aimées. Il restait donc à Tiflis.
Un soir , ils se trouvaient ensemble , Véra et lui, dans leur chère retraite. La nuit descendait du ciel, la belle nuit d'Orient, qui n'est jamais noire ; la nuit bleue, pleine de rayonnements et de parfums, la nuit de printemps , pleine de chansons. La lune inondait le jardin de ses molles clartés ; à travers le feuillage léger des rameaux on apercevait les étoiles, pareilles à des fleurs et à des fruits d'or. On avait allumé dans le petit salon une lampe cachée dans une urne d'albâtre, ne répandant qu'une lueur faible et voilée, qui, en effleurant les objets, semblait les caresser. Cette lumière mystérieuse et enchantée était bien le jour naturel qui devait éclairer les scènes amoureuses du bonheur intime. Dans ce salon-boudoir, où respirait le génie voluptueux de l'Orient, Alexis avait remplacé par toutes sortes de recherches exquises et déhcates la sévérité puritaine de lady Mac Lean, qui ne s'y était enfermée que pour y pleurer son cher Imérieff , qu'elle croyait perdu. Maintenant, au contraire, les moindres détails de l'ameublement et de l'ornementation y devenaient comme autant de révélations indiscrètes. On devinait du premier coup d'œil que ceux qui vivaient là n'y vivaient que pour s'aimer.
Alexis, dans la pose d'un jeune sultan, sûr d'être adoré, vêtu de ces habits flottants et magnifiques, de tout temps chers à l'Orient, était paresseusement couché sur un divan tendu de brocart lamé d'or.
A ses pieds , assise sur une pile de carreaux , le coude appuyé sur les genoux de son mari, son menton fm reposant dans une de ses mains repliées, sa
jolie tête , dont un incarnat léger rehaussait en ce moment la poétique pâleur , légèrement renversée en arrière , ses longs cheveux à demi dénoués et couvrant ses épaules de leur voile soyeux, ses yeux rêveurs , pleins de tendresse , fixés sur les yeux d'Alexis, Véra offrait la plus douce et la plus charmante image de l'extase dans le bonheur, et du calme dans l'ivresse profonde de la passion.
Une immense glace , que sillonnait un léger treillis recouvert d'un vif émail, et imitant des rameaux d'arbre, occupait derrière eux tout un pan de la muraille, et reproduisait, jusque dans ses moindres détails, ce tableau voluptueusement enchanteur.
— Qu'il fait bon vivre ! disait Véra à son mari, renouant dans cette parole , flatteuse pour lui comme le plus tendre aveu , une conversation que nous n'avons point entendue , mais dont il ne doit pas nous être bien difficile de deviner la nature, et faisant une allusion bien comprise à ce premier mois de mariage qui venait de s'écouler pour eux comme un jour.
— Oui , répondait Wolsky , oui , mon ange ; il fait bon vivre, quand on aime, quand on est aimé !... Et d'une main légère et caressante, il hssait sur son front les beaux cheveux de Véra.
Tout à coup la jeune femme tressaillit, et, appuyant la main sur l'épaule d'Alexis , elle s.e releva brusquement, en murmurant à son oreille :
— Quelqu'un !
Elle se retourna, poussa un cri de terreur, et s'affaissa sur la poitrine de Wolsky, en lui disant :
— Défends-moi I
Les nerfs de l'homme n'ont pas la susceptibilité
délicate de ceux de la femme , et leur trempe est certainement moins fine. Alexis n'avait rien entendu. Mais l'exclamation de Véra lui fit relever les yeux, et naturellement ses regards prirent la direction de la porte.
Il pâlit afi"reusement , et s'appuya au mur comme s'il eût voulu l'entr'ouvrir , pour s'enfuir ou se cacher. Mais voyant bien qu'il ne pouvait éviter le danger, il voulut du moins aller bravement au-devant de lui. Déposant donc Véra à demi évanouie sur le divan, il fit deux pas vers la porte en criant, comme s'il n'avait point déjà reconnu celui dont l'arrivée venait de troubler son tête-à-tête d'une façon aussi fâcheuse qu'inattendue :
— Qui va là ?
— Moi ! répondit une voix énergique , qui le fit tressaiUir; moi, qui viens te reprendre cette femme^ parce qu'elle m'appartient, et que tu me l'as volée 1
Un sanglot s'échappa de la poitrine de la malheureuse créature , toujours étendue sur le divan, et qui cachait sa tête dans les coussins.
Les deux hommes avaient marché l'un vers l'autre; ils se trouvaient maintenant à peu près au miUeu de la pièce, et la lumière de la lampe mystérieuse , faite- pour éclairer d'autres scènes , tombait en plein sur eux.
Pâle, mais l'œil en leu, ses habits couverts de poussière, ses cheveux en désordre, cachant mal tme immense balafre qui sillonnait son front, ses deux bras croisés sur sa poitrine, dans une attitude superbe d'orgueil, de colère implacable et de dédain, Permoff, que le lecteur a déjà reconnu sans doute.
tenait Alexis palpitant, et, pour ainsi dire, fasciné sous son regard.
Le mari de Véra comprit tout de suite qu'une lutte sans trêve, sans pitié, sans merci, allait maintenant s'engager entre eux, et il connaissait assez Fédor pour savoir avec quelle énergie il était capable de la conduire. Il lui avait semblé voir à côté de lui, pareil à un fantôme vengeur, sa propre conscience qui se dressait devant ses yeux, et, plus éloquente que l'ami outragé, lui reprochait sa trahison. N'était-ce point là des conditions relatives d'infériorité, au moment où il avait le plus besoin de toute son énergie? C'est beaucoup d'avoir le sentiment de son bon droit ! Quoi qu'il en fût, cette hésitation de Wolsky, si naturelle dans la position où il se trouvait vis-à-vis de son ami, ne dura qu'un instant.
— Après tout, se dit-il, un homme n'est qu'un homme, et j'ai une femme à défendre 1
La pensée de Véra, et surtout sa présence étaient pour lui une excitation souveraine, et le mettaient à la hauteur du péril dans lequel il s'était volontairement placé. Par une explosion soudaine de courage, qui venait de se faire en lui, il était le digne adversaire de Permoff, et capable de lui tenir tête. Seulement, il ne voulait point que Véra fût témoin d'une scène de violence, toujours pénible pour une femme, plus pénible encore lorsqu'elle a lieu par sa faute et qu'elle compromet Thomme qu'elle aime.
Aussi, sans parler, du geste et du regard il la montra à Fédor.
Celui-ci comprit sa pensée; mais, sans doute, il n'avait pas les mêmes raisons de ménager les nerfs
deVéra, car au lieu de se taire et de se retirer comme Alexis semblait l'en prier, il fit deux pas vers le divan, et élevant la voix :
— Tu ne comptais pas sans doute me revoir de sitôt, dit-il à Wolsky, sans quoi, j'imagine que tu ne m'aurais pas attendu?
— Vous me connaissez assez pour savoir que je ne suis pas homme à fuir devant qui que ce soit.
— Je n'en sais rien du tout l répondit Fédor avec un dédain suprême.
— Alors vous l'apprendrez ! riposta le jeune homme, dont le geste fut une menace.
Le comte saisit son bras, et l'écartant avec une force irrésistible :
— Un duel! n'est-ce pas? tu voudrais un duel! comme autrefois entre ton père et le mien... car il y a longtemps qu'on trahit dans ta famille?
— Monsieur !
. — Allons donc! laisse-moi parler, tu répondras après I
— Devant elle...
— A-t-elle eu pitié de moi?
— Sortons ! je me mets à vos ordres,... mais n'oubliez pas que je suis chez moi
— Je n'oublie rien, va, et tu le verras bien ! mais je ne me battrai pas, je ne veux pas me battre avec
toi... Ce serait trop vite fait que de tuer d'un coup
tu ne souffrirais pas assez!... J'entends goûter ma vengeance je veux qu'elle dure !
Alexis le regarda, et il vit sur ses traits une expression qu'il ne l'aurait jamais cru capable d'avoir. La douceur, la grâce, le sentiment d'affectueuse bien-
veillance qui, d*ordinaire, animaient sa physionomie, tout cela avait complètement disparu : les passions les plus violentes et les plus cruelles avaient sculpté un autre masque dans le bronze de son visage. Wolsky avait devant les yeux un homme qu'il lui semblait n'avoir jamais vu, tant il était différent de celui qu'il avait connu jusqu'alors. Il lui avait suffi de quelques minutes pour tuer en lui l'être affectueux et bon, et tout à coup un autre être venait de lui succéder, tout gonflé de haine, et animé de passion cruelle, altéré de sang, image fidèle, c'est-à-dire effrayante, de ce vieux comte Fédor Permoff que nous avons vu, au début de cette histoire, solitaire, sombre et farouche, au fond de son château en ruine. Par un phénomène que la physiologie parviendrait peut-être à expliquer, il y avait dans Fédor deux natures distinctes, complètement différentes, presque ennemies, qui devaient tour à tour régner en lui et se partager sa vie : il y avait le fils de sa mère, l'âme tendre et bien aimante ; il y avait aussi le rejeton dur et violent de la race paternelle. .Maintenant, l'influence heureuse des Merskoy avait complètement disparu ; le fils d'Irène était mort. Il ne restait plus que le descendant des Permoff, dont les instincts féroces venaient de reprendre le dessus avec une violence presque sauvage. Oui, en ce moment, il était bien Permoff, de la tête aux pieds, et le génie du mal, pour se personnifier devant les hommes efîrayés, n'aurait pas voulu emprunter une autre forme.
Alexis comprit bien qu'il allait se passer entre eux deux quelque chose de terrible ; aussi, se retournant vers sa femme, il lui toucha légèrement
l'épaule, et d'une voix si douce que, dans sa bouche, Tordre devenait une prière :
— Sors, mon enfant ! lui dit-il.
Véra, à la voix de son mari, se leva aussitôt du divan, où la surprise et la terreur l'avaient tenue jusque-là immobile, et à demi privée de sentiment, et elle fit deux pas vers la porte.
Mais Fédor, se plaçant devant elle, lui barra le chemin, et la toisant des pieds à la tête avec un écrasant dédain :
— Vous pouvez rester, Véra Labanine, lui dit-il d'une voix âpre et ironique; vous n'êtes pas de trop icil c'est affaire à nous trois, et loin de nous être incommode, votre présence nous est indispensable.
Véra se sentit dominée par l'incroyable ascendant que Fédor semblait en ce moment prendre sur tout le monde, comme son mari l'avait été lui-même quelques instants auparavant, et elle resta. Alors, au milieu de tous ces témoins muets du bonheur que les jeunes époux goûtaient ensemble depuis leur union, dans ce petit sanctuaire consacré à leur amour, et qui avait vu se dérouler tout le drame intime de leur mutuelle tendresse, il se passa une scène bien différente, toute pleine de colère, de reproches, de récriminations emportées et de menaces. Le comte Permoff, qui, pendant assez longtemps, avait réussi à se contenir, finit bientôt par n'être plus le maître de sa passion, exaltée encore par cette admirable beauté que l'amour, avec tout son cortège d'émotions heureuses, venait de développer dans la femme qu'il avait aimée... qu'il aimait encore, le malheureux ! Il éclata en transports orageux, et sa parole devint impétueuse et ardente
comme la lave du volcan, lorsqu'elle sort en torrents de feu du cratère enflammé. Avec une indignation que rien ne pouvait plus ni arrêter ni contenir, il rappela d'abord à Wolsky tout ce qu'il avait fait pour lui : son affection immense, les soins dont il avait entouré son enfance, la protection offerte à sa jeunesse, son avenir assuré, tous ses désirs accomplis, toutes ses envies satisfaites, ses caprices mêmes devenus en quelque sorte les lois d'une amitié si folle, qu'il n'avait pas craint de risquer sa carrière pour laisser son ami tout entier aux loisirs et aux dissipations d'une vie aventureuse.
— Et en échange de tout cela, ajouta- t-il avec un mouvement d'épaules, je ne te demandais pas même un peu d'affection; tu m'as montré trop de fois que tu n'étais pas capable d'en éprouver !.. Je te priais seulement de ne pas me faire de mal... et tu m'as fait précisément le seul mal que je pusse redouter de toi, en m' enlevant la femme que l'enfer me condamne à aimer ! Voilà comment tu payes les dettes de l'affection : tu sauras comment je paye les dettes de la haine !
Se tournant alors vers la jeune femme :
— Et vous, Véra Labanine, dit-il d'une voix que, malgré lui, faisait encore trembler une émotion d'amour, vous savez quel sentiment d'adoration j'ai eu pour vous ! Je vous ai aimée autant qu'il est possible d'aimer une créature de Dieu ! mon amour était un culte, ma passion une idolâtrie I Si je ne vous ai point Uée à moi pas d'indissolubles nœuds, — que sans doute vous auriez brisés, — c'est ma délicatesse seule et non votre volonté qui m'en a empêché. Je ne voulais pas, si la mort devait me frapper
sur un champ de bataille, laisser après moi une jeune femme en deuil; je ne voulais point projeter cette ombre sur votre avenir ; je ne voulais diminuer aux yeux du monde ni votre charme ni votre prestige ; je voulais, si votre cœur devait se souvenir de moi, qu'il fût seul à le savoir, mais que tous l'ignorassent, pour qu'un jour celui qui, plus heureux que Permoff, devait vous posséder, pût croire qu'il vous possédait tout entière, et sans que la pensée d'un autre vous eût seulement effleurée. Vous voyez, Véra, si je sais
bien aimer! Oui, tout cela a dépendu de moi Car
vous ne me repoussiez pas, madame; et lorsque votre oncle vous eut fait voir les avantages d'une riche alliance, vous n'avez plus eu d'objections sérieuses, et, au moment du départ, vos lèvres vous ont donnée à moi !
La femme de Wolsky ne répondit rien ; mais elle sentit deux regards à la fois peser sur elle, et une expression de contrainte douloureuse se peignit sur son visage tourmenté.
— Ma vie était à vous, continua Fédor ; mon existence ne devait plus se séparer de la vôtre; je faisais mille rêves, mille projets de long avenir avec vous.... Celui-là en était ! continua-t-il en montrant Alexis, car, même près de vous, je ne comprenais pas, sans lui, mon bonheur parfait î Mais vous deux, méchamment, comme à plaisir, vous avez tout détruit, tout brisé, tout tué ! Après avoir tout espéré, je me vois privé de tout ! Ah ! je le sais maintenant, la vie est une bataille dans laquelle chacun lutte pour soi; mais le seul qui ne devait pas me combattre, c'était toi, Wolsky ! toi, à qui je l'avais confiée, toi que j'avais établi le gardien de mon bonheur... Mais ne
croyez pas, du moins, que je vous laisse jouir en paix du fruit de vos crimes; non, cent fois non!... Je suis d'un sang qui ne pardonne point, et, d'ailleurs, je vous ai trop aimés tous deux pour vous pardonner ! Je vais donc désormais m'attacher à vous comme le tigre s'attache à sa proie î Vous poursuivre l'un et l'autre, tel sera désormais le but, telle sera l'œuvre de ma vie, et cette œuvre, je l'accomplirai sans merci, sans trêve, sans repos !
' Ici Fédor, épuisé par la violence de ses émotions et l'emportement de sa passion, s'arrêta un moment, et Wolsky profita de cet instant de répit pour essayer de répliquer à son tour :
— L'amertume de vos paroles, dit-il avec un calme plein de dignité et de tristesse, ne diminuera jamais ma reconnaissance pour vos bienfaits passés, ni mon repentir pour les torts que je parais avoir à votre égard.
— Que tu parais... ! s'écria Fédor, ah ! taisezvous! c'est tout ce que vous pouvez faire de mieux !
— Dites, si vous voulez, les torts que j'ai, reprit Alexis ; mais vous êtes bien forcé, du moins, de reconnaître qu'ils sont involontaires.
— De mieux en mieux ! fit le comte avec une irritation croissante ; on vous a marié malgré vous, peut-être !
— Non, sans doute ; mais je l'ai aimée malgré moi... comme voîîs l'avez aimée vous-même !... Et l'aimant, étant aimé d'elle, que pouvais-je donc faire ?
— La fuir, si tu avais du cœur !
— Eh bien ! non, s'écria Wolsky, poussé à bout, et, retrouvant un geste d'énergie dans cette attaque
LES PEHLLS KOinES. 17
à outrance de son ancien ami, non, Fédor, je ne devais pas la fuir, je ne devais pas me sacrifier, ni surtout la sacrifier, elle, à ton injuste exigence... Je devais, pour elle, braver ta colère, l'épouser, puisqu'elle voulait bien y consentir, et me placer, comme je fais, entre elle et toi !
Ici l'action suivit la parole, et Wolsky se mit en effet au-devant de sa femme, dont il déroba ainsi la vue à Permoff.
— Maintenant, continua-t-il, en découvrant sa poitrine, si tu veux l'atteindre, voilà par où tes coups doivent passer....
— Et tu crois, reprit Fédor avec une ironie indignée, tu crois que je l'épargnerais parce qu'il me faudrait traverser ton lâche cœur ! Tu me connais bien mal î Rien n'arrête un Permoff, lorsqu'il s'est promis à lui-même de se venger ! Tu le verras bientôt !
Immobile à côté de son mari, la poitrine agitée, les yeux pleins de larmes, pâle d'effroi en face de ces menaces terribles, épouvantée des noires profondeurs de ce caractère, dont elle n'avait connu jusque-là que les côtés affectueux et bons, Véra se sentait étrangement remuée par la grandeur sauvage de la passion qu'elle avait inspirée [sans pouvoir la partager. Sa nature délicate, un peu molle, toujours en dehors de l'atmosphère orageuse et troublée dans laquelle le comte avait cherché à l'en-^ traîner, regardait ce héros farouche avec une stupeur muelte. On eût dit une énigme qui se posait devant elle pour la première fois, et qu'elle se sentait incapable de deviner. Elle levait sur lui son beau regard étonné , douloureux, un regard qui
demandait grâce bien moins encore pour elle que pour le cher complice de sa trahison.
Fédor sentit que quelque chose se remuait au fond de son cœur; il comprit le danger d'une telle contemplation, et il se dit que, pour persévérer dans ses rigueurs contre une trop charmante ennemie, il fallait du moins ne pas la voir. Il détourna donc brusquement la tête en fronçant le sourcil, avec un mouvement d'épaules, et une expression si singulière de physionomie, que l'on y pouvait lire peut-être autant de dépit contre lui-même que de colère contre les autres. Il recula d'un pas, entr' ouvrit son vêtement, et, tirant de sa poitrine un collier de perles noires, d'une forme exquise, d'une grosseur exceptionnelle, et d'un éclat sombre et chaud, et si ardent qu'il eût fait pâlir sous leurs teintes blondes les perles blanches les plus lumineuses et les plus nacrées que les mers orientales aient jamais roulées dans leurs flots :
— Véra, lui dit- il d'un ton dont la solennité avait en ce moment quelque chose de singulièrement imposant, tu vois ce collier ! Je l'ai trouvé dans un nid d'aigle de Circassiens, mis à sac par mes hommes. Je l'ai payé de mon sang. Pour le posséder, j'aurais bravé mille dangers, car il est splendide, digne d'une reine, et je voulais te l'offrir. Je voulais le mettre dans ta corbeille de fiancée, et l'attacher moimême à ton cou, en me disant que ces perles, enchaînées l'une à l'autre, seraient pour moi le symbole de cette suite de jours heureux que mon amour allait te faire. Il ne t'a point convenu qu'il en fût ainsi ; ce n'est donc point ainsi que je te l'offrirai! tu Tauras pourtant, car je ne le donnerai point à une
autre, pas plus que cet amour, que tu as dédaigné, et qui pourtant restera tien. Oui ! tu les auras donc ces perles, toutes ! Je ne veux pas qu'il en manque une seule ! Mais elles t'arriveront une à une, et tu les recevras comme un souvenir de moi, à chaque malheur qui te frappera, qui te frappera par moi, dont tu seras la victime infaiUiblement, et moi, l'artisan caché dans l'ombre !
Wolsky comprit tout ce qu'il y avait d'horrible dans cette déclaration de guerre à outrance que lui faisait son ancien ami, et il se préparait à répondre dignement à sa provocation; mais il fut prévenu par Véra, qui, se relevant enfin sous ces coups redoublés, fière, superbe, audacieuse, jeta ses deux bras autour du cou de son mari, et de là^ serrée contre sa poitrine, lançant un regard plein de défi au comte Permofï :
— Démon ! s'écria-t-elle, tu as beau faire, je te brave; je l'aimerai toujours !
Ce mot de démon inspiré à Véra par la colère était heureusement trouvé, car le sentiment éprouvé en ce moment par Fédor ressemblait en effet à celui qui déchire le cœur des anges déchus et maudits, contemplant le bonheur des esprits de lumière qui louent et adorent le Très-Haut dans les splendeurs du ciel, tandis qu'eux-mêmes sont à jamais condamnés aux ténèbres, au feu et à la haine.
Les trois acteurs de notre drame avaient épuisé toute l'amertume et toute la violence de colère que peuvent contenir les paroles humaines, l'un pour attaquer, les autres pour repousser l'attaque. Mais, comme il arrive presque toujours, la violence des coups en avait altéré la justesse, et Permoff avait
détruit l'effet de ses récriminations par leur exagération. Il eût pu, par des reproches, modérés dans la forme autant qu'ils étaient justes au fond, réveiller dans ces deux âmes, avec le sentiment de leur faute, un remords qui l'eût vengé. Il eût pu leur léguer un éternel souvenir de lui, qui les eût troublés au sein de leur joie volée. Leur conscience s'était endormie dans le bonheur : quelques mots de lui, calmes et dignes, pouvaient leur imposer à tous deux le châtiment du réveil. Au lieu de cela, il avait voulu substituer le mélodrame à la tragédie ; il avait grossi sa voix pour arriver à de plus grands effets ; il s'était drapé, en quelque sorte, dans son rôle de vengeur, ramené tout à coup par la destinée, l'épée dans une, main, la torche dans l'autre. Il avait ainsi dépassé le but, ce qui est la même chose que de ne pas l'atteindre. Il les avait surpris, remués, terrifiés par son arrivée imprévue, par le cri éloquent de sa douleur... puis ensuite, il les avait armés contre lui, et ils se relevaient sous ses menaces pour lui résister. Il leur faisait une déclaration de guerre... eh bien! cette guerre, ils l'acceptaient. Son chagrin les eût accablés, mais non sa colère ; ils auraient été vaincus par une larme : ils bravaient ses coups !
— C'est un fou ! dit Véra, qui s'était remise la première; s'il se représente ici, on l'arrête et on le fait enfermer!
Le comte avait disparu, et les deux bras blancs que Véra avait jetés et noués autour du cou de son mari ne s'en étaient point encore détachés. Mais, se pressant contre sa poitrine avec une câlinerie charmante, et se suspendant à lui avec la même grâce
souple que la vigne à l'ormeau, ou la liane flexible à l'arbre des savanes :
— N'est-ce pas, lui dit-elle en l'effleurant de son souffle, n'est-ce pas que tu m'aimeras malgré lui?
— Je t'aimerais malgré tout l'univers! répondit Wolsky.
La rapidité de ce récit nous a fait négliger jusqu'ici d'apprendre au lecteur par quelle suite de circonstances le comte PermofT était tout à coup revenu à Tiflis, tandis que les deux jeunes époux, qui le croyaient retenu pour longtemps encore bien loin d'eux, s'étaient endormis dans une sécurité trompeuse.
Le chef du corps expéditionnaire, satisfait de sa belle conduite, avait voulu lui ménager l'occasion de recevoir de la bouche même du prince-lieutenant les félicitations auxquelles il avait droit, et il l'avait dépêché vers lui porteur de nouvelles importantes. La nouvelle du mariage d'Alexis et de Véra l'avait frappé comme un coup de foudre. Il se refusait à y croire — et il avait voulu se convaincre de son malheur par ses propres yeux.
Nous savons ce qui s'ensuivit, et comment il apparut aux coupables, moins semblable à un homme qu'au génie même de la colère et de la vengeance.
Quand l'espèce de stupeur dans laquelle les avait jetés cette scène violente et inattendue se fut enfin dissipée, les deux époux examinèrent leur position froidement et avec calme. Elle leur parut désagréable, dangereuse peut-être. Ils ne se faisaient aucune illusion sur le caractère de Permoff, entier, absolu , s' exaltant dans le mal comme dans le bien, et capable d'excès dans les meilleures comme dans les plus mauvaises choses.
Et voilà l'ennemi qu'ils allaient maintenant voir attaché à leurs pas, et dont rien ne saurait décourager la fatale constance ni lasser l'implacable haine. Alexis le connaissait assez pour savoir qu'il avait tout à craindre de lui, et qu'il ne reviendrait jamais sur cette espèce de déclaration de guerre qu'il lui avait faite. Le passé était à jamais anéanti pour eux, et son souvenir ne ferait plus qu'envenimer le présent; l'ami était mort, l'ennemi seul vivait; les services rendus s'étaient changés en autant d'injures qui criaient vengeance. Et Alexis avait à défendre la femme qu'il aimait! C'était elle que Permoff voudrait d'abord atteindre. Gomment détourner ses coups? C'est ce qu'ignorait encore le malheureux mari; car ces coups devaient partir de loin et frapper dans l'ombre. Permoff n'avertirait point. On n'en était plus à la période des défis chevaleresques ; Fédor voulait une vengeance sûre, et il s'arrangerait de façon à ne la point compromettre. Sans doute Alexis eût été en droit de regarder comme une in-
suite grave, et dont il pouvait demander satisfaction, cette introduction subreptice dans l'endroit le plus reculé de sa demeure, qui constituait une véritable violation de domicile, et ces paroles insultantes adressées à sa femme aussi bien qu'à lui-même. Une rencontre heureuse pouvait simplifier singulièrement la situation, et arranger bien des choses. Mais Permoff avait à son ancien ami qu'il ne se battrait point contrelui, et, à cause de leurs antécédents à tous deux, celui-ci ne se sentait pas le droit de l'y contraindre.
Véra, de son côté, comprenait à quel point la situation était grave, et elle trembla pour son mari, bien plus que pour elle. Mais lorsque les femmes tremblent ainsi pour celui qu'elles aiment, elles se permettent parfois des choses contraires au point d'honneur mondain, et elles apportent à l'être chéri, qui l'ignore, un secours fatal; en voulant le sauver , elles le tuent, parce que les blessures de l'honneur sont mortelles.
Véra, sous la pression de la peur, tenta une démarche que Wolsky, s'il l'eût connue, aurait sévèrement blâmée et à tout prix interdite.
Elle alla trouver son oncle, et lui raconta ce qui s'était passé entre Alexis et Fédor. Elle lui peignit les violences de celui-ci, la dignité de celui-là, et l'effraya en lui parlant, avec l'exaltation naturelle aux femmes, des dangers qui la menaçaient ainsi que son mari. Elle finit en invoquant l'intervention du général, d'autant plus puissant que le comte était toujours en activité de service, placé âous l'autorité immédiate de l'état-major, et que Ton pouvait, d'un mot, débarrasser de sa présence ceux qu'il aurait gênés, en l'envoyant d'un bout de l'empire à l'autre.
Labanine avait les sentiments de famille très-développés, et il aimait beaucoup sa nièce; il pritdoac la chose fort à cœur, et mit à la servir un zèle et un empressement extrêmes.
— Je te gronderai demain, lui dit- il ; aujourd'hui je ne veux que te sauver. Vois pourtant à quels ennuis nous exposent, à quels dangers nous condamnent une faute, une erreur, une légèreté!
— Eh ! mon oncle, croyez-vous que j'en sois à me repentir d'avoir pu écouter un instant un pareil homme? Mais, n'en doutez pas, je me repentirais bien davantage encore de l'avoir épousé !
— Il te hait, fit le général à demi -voix ; mais pour haïr ainsi, il faut avoir bien aimé!
— L'amour n'est bon que lorsqu'il est partagé , répondit Véra avec une certaine exaltation. Mais, cher oncle, tâchez donc de nous débarrasser un peu de lui!
— J'aurai du malheur, répondit le général, si ce n'est pas fait ce soir.
Il sonna et donna l'ordre d'atteler.
— Je vais te reconduire chez toi dans ma voiture, dit-il à sa nièce; il ne faut pas qu'il t'enlève en route !
— Gomment! au milieu de la ville! à deux pas du prince-Ueutenant! Vrai, vous me faites frémir! Mais cet homme est donc pire encore que je ne l'avais cru? il est donc capable de tout ?
— Eh! mon Dieu, d'après ce que tu m'as dit, je le crois du moins capable de bien des choses; mais nous voici sur nos gardes; c'est à nous à nous défendre.
Quelques instants plus tard, le général Labanine
était dans le cabinet du gouverneur du Caucase.
Ce personnage important, à qui d'ordinaire on donne le titre de prince-lieutenant, est en effet le véritable lieutenant de l'empereur, et, pour cette portion des Etats immenses de son maître, il est revêtu d'un pouvoir presque aussi absolu, que le sien, et, comme le sien, sans autre responsabilité qu'une responsabilité morale.... et sans contrôle.
L'oncle de Véra eut besoin de le mettre au courant d'une situation aussi complexe que délicate, ce qu'il fit, du reste, avec infiniment de tact et d'habileté. Il lui raconta tout ce qu'il devait savoir des amours de sa nièce avec les deux amis, que la jalousie venait de désunir à jamais. Le prince, qui passait pour avoir jadis laissé prendre aux femmes un assez grand empire sur lui-même, écouta avec un assez vif intérêt cette aventure romanesque : il connaissait Véra, dont la beauté et la grâce l'avaient charmé comme tout le monde, et qu'il avait entourée des ho'mmages les plus galants. Il prit feu aux paroles de Labanine, et promit de tout faire pour écarter les dangers, de quelque nature qu'ils fussent, qui pourraient menacer une tête si chère.
— Soyez tranquille, général, dit-il en se levant, comme pour indiquer que l'audience était terminée; votre ennemi ne couchera point à Tiflis cette nuit.
— Merci, mon prince, répondit Labanine. Et comme sa loyale nature — aussitôt qu'il se sentit rassuré — craignit d'avoir été trop loin, il ajouta ;
— Je ne voudrais point cependant qu'il arrivât, par ma faute, le moindre mal au comte Permofi.., I) ne le mérite pas encore !
— Quittez ce souci; il ne lui arrivera que du bien!
Fédor était rentré chez lui, en proie aux violentes émotions qui l'avaient assailli dans cette rapide, mais terrible entrevue avec les deux êtres qu'il avait tour à tour le plus aimés et le plus détestés au monde. Il s'était jeté tout habillé sur son lit, après avoir défendu à son valet de chambre d'entrer chez lui, sous quelque prétexte que ce fût. Le malheureux voulait du moins se livrer tout entier à l'amère volupté de sa douleur. Ballotté au gré de sa passion aveugle, il ne se rendait pas à lui-même un compte bien exact de ce qui venait de se passer, et il ne savait au juste ni ce qu'il avait fait ni ce qu'il avait dit à cet ami perfide, à cette amante oubUeuse. Il savait encore moins à quel parti s'arrêter maintenant. Il sentait vaguement qu'il allait être le jouet des événements, qu'il les subissait et ne les dirigeait pas. Il se laissait donc, en quelque sorte ;, emporter par eux, comme le cavaUer trop faible pour les bonds puissants d'un cheval indompté. Il ne retrouvait en lui qu'une seule pensée arrêtée et nette : la vengeance! Il voulait punir. Il voulait surtout séparer l'un de l'autre ces deux êtres bien épris, dont la mutuelle tendresse élisait son ardent désespoir. Ah ! je parlais tout à l'heure du cheval indompté qui s'emporte à travers l'espace; c'est à lui, malheureux, que cette image pouvait justement s'appliquer ! La jalousie étreignait son cœur ; elle enfonçait dans ses flancs ses griffes de fer rouge , et le poussait au hasard, sans savoir où, contre tous les dangers, et à travers tous les obstacles.
Il en était encore à cette période d'excitation fié-
vreuse qui suit les grandes crises, avant que la volonté ait retrouvé son empire, lorsqu'il entendit deux coups légers frappés à sa porte. Gomme il avait donné des ordres exprès, il crut que l'on se trompait, et ne répondit rien.
Les coups redoublèrent, mais cette fois moins timides et plus pressants.
— Je n'y suis pas! cria-t-il d'une voix irritée; qu'on me laisse en repos !
Il se retourna sur son lit, en cachant sa tète dans les coussins qu'il mordit avec rage.
On ne tint nul compte de sa brusque réplique et de sa violente apostrophe : la porte retentit de nouveau, et cette fois sous un choc impérieux.
Fédor sauta sur ses pieds en criant :
— Triple animal! je te chasse !
Mais il n'en alla pas moins ouvrir.
Au lieu de voir devant lui la figure bénigne , placide et bien rasée du valet de chambre allemand, auquel il avait adressé à travers la porte ses exclamations emportées, il se trouva en face d'un Cosaque barbu, que ses cris et sa colère avaient laissé impassible et froid comme un bloc de neige.
Celui-ci fit à son officier le salut miUtaire, et lui tendit un pli cacheté, en lui disant tout simplement :
— De la part du prince-lieutenant !
La suscription frappa tout d'abord le capitaine. Elle était conçue en ces termes :
(( Au commandant comte Fédor Permoff.... »
— Avancé en grade!... Hélas! à quoi bon maintenant? fit-il avec un mouvement d'épaules... Lieutenant ou général, que m'importeV Est-ce donc
pour moi que j'étais jaloux d'honneurs? Il déchira l'enveloppe, et trouva tout d'abord un billet autographe du prince, qui. lui adressait les plus gracieuses félicitations sur sa belle conduite pendant la campagne, l'assurait de tout le plaisir qu'il éprouvait à l'en récompenser, et lui annonçait sa promotion.
« Vous êtes à l'entrée d'une belle carrière, ajoutait le prince ; j'espère vous la voir parcourir d'un pas rapide et résolu ; vous êtes de ceux qu'aucun obstacle ne doit arrêter. »
Fédor froissa le papier entre ses doigts, et le jeta contre la glace avec un mouvement de colère.
• — Ah ! murmura-t-il , les dents serrées , c'est pourtant vrai que j'avais un bel avenir devant
moi Si elle m'avait aimé, je serais devenu
Ehî qu'aurais-je eu besoin de devenir quelque chose?.... Si elle m'avait aimé, n'étais-je pas tout?
Au billet officieux du prince se trouvait joint un ordre officiel de départ, signé par le chef d'étatmajor général. Il était expressément enjoint au comte de quitter Tiflis le soir même, pour aller rejoindre , à deux jours de marche, un régiment que l'on avait dirigé à tort sur Tiflis, tandis qu'il devait au contraire, opérer sa jonction avec le corps que le nouveau commandant venait de quitter. Fédor était chargé de porter le contre-ordre, et de communiquer à son général des instructions nouvelles, contenues dans un autre pli, que le Cosaque lui remit en même temps.
Tout cela était si plausible et si vraisemblable, tout cela se présentait d'une façon si naturelle, qu'il ne vint pas même un soupçon à l'esprit du comte.
Il ne devina ni la main de Véra, ni l'intervention de son oncle dans cet ordre d'exil, déguisé sous un ordre de service qui suivait de si près son retour. Il crut seulement à une de ces terribles exigences de la discipline militaire, sans pitié pour nos sentiments les plus tendres et les plus profonds, pour nos délicatesses les plus exquises, qui ne considèrent dans les hommes que des forces et des moyens qu'il faut savoir employer, jamais des sensations ou des susceptibilités qu'il faut aussi épargner ou ménager. Fédor éprouva une violente tentation d'envoyer, pour toute réponse, sa démission au prince. Mais il fut retenu par un sentiment d'honneur qu'apprécieront corîime il doit être apprécié tous ceux dont le cœur a noblement battu sous l'uniforme. Il se dit que, dans de certaines conditions , quand on envoie un soldat à l'ennemi, au danger certain, à la mort possible, une démission pourrait bien passer pour une fuite.
[ — Ce serait bon pour un Wolsky, cela! se dit-il avec une ironie amère et dédaigneuse. Il imposa donc silence à sa colère, ajourna sa vengeance, et partit.