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LE BERNIN

Gravé par VESTERHOUT, d’après le portrait de J.-B. Gaurrr.

saient encore sur les louanges que lui donnaient les Italiens venus chez nous depuis cinquante années. Il avait fait le buste du cardinal de Richelieu et déjà à plusieurs reprises avait été sollicité de se rendre à la cour de France.

La façade monumentale qu'il avait imaginée pour le Louvre, et dont il avait envoyé le dessin à Colbert, parut à Louis XIV superbe et majestueuse. C'était un grand palais romain sans comble, avec des terrasses décorées de statues. Néanmoins, malgré l’admiration déclarée du roi, déjà, dans l’entourage de Colbert, on se risquait à élever quelques objections. Par sa structure et son plan, disait-on, ce palais ne donnait pas une impression de force, son aspect était « peu propre à contenirles peuples dans l’obéissance » — critique très adroite, car les souvenirs de la Fronde étaient présents à toutes les mémoires, surtout à celle de Louis XIV. On disait encore que les terrasses convenaient mal à la rigueur de notre climat, que les appartements royaux étaient mal exposés. On devine par qui ces propos étaient diligemment rapportés à Colbert.

Le ministre transmit ces remarques au Bernin qui entra dans une terrible colère, mais avec quelques flagorneries l'ambassadeur du roi, le duc de Créquy, sut apaiser la tempête. Le Bernin envoya à Paris un second projet ; il y avait introduit quelques changements qui n'étaient pas tous heureux. Colbert lui fit adresser de nouvelles observations.

Il est certain, écrivait l’auteur de ce mémoire, qu'il n’y a rien de plus beau, de plus grand et de plus magnifique que ce dessin et qui ait plus de rapport à la grandeur des rois pour lesquels il est destiné. On pourrait même dire avec vérité que Jamais les anciens Grecs et Romainsn'ont rien inventé qui eût plus de goût de la belle architécture, et qui eût en même temps plus de grandeur et de majesté...

Ayant ainsi caressé la vanité de l'artiste, le mémoire — il est facile d'y reconnaître la plume de Charles Perrault — critiquait vivement les détails du projet; mais une lettre de Louis XIV accompagnait le mémoire : le Bernin était invité à se rendre en France pour s’entretenir avec le roi des bâtiments du Louvre.

Après quelques hésitations, le cavalierse mit en route avec son fils Paul, ses élèves Mathia di Rossi et Giulio Cattari, ses familiers et sesgens. Dèsqu'il eut passé les Alpes, il fut l’objet d’égards extraordinaires. Un maître d'hôtel, accompagné d’un cuisinier, d’un bouteiller et d’un crédencier, avait été dépêché pour son service. Il fit à Lyon une entrée solennelle dans un carrosse à six chevaux, et les échevins le vinrent saluer, lui rendant les mêmes hommages qu'à un prince étranger. À Roanne il trouva un bateau « proprement ajusté et tapissé » sur lequel il descendit la Loire jusqu’à Briare où l’attendait un des carrosses de Monsieur frère du roi. Il rencontra à Juvisy M. Fréart de Chantelou

désigné pour « l'entretenir et l'accompagner ». (M. Fréart de Chantelou nous a laissé un précieux journal du séjour du Bernin en France.) À Paris on conduisit l’illustre Italien à l’hôtelde Frontenac qui s'élevait dans la cour du Louvre : des appartements avaient été préparés pour lui et pour sa suite.

Un pareil accueil était propre à lui donner l’illusion qu'il avait, dès le premier jour, partie gagnée; mais ceux qui avaientinspiré les premières critiques de ses projets, n'avaient pas désarmé. Une cabale était prête à profiter des erreurs et des maladresses de cet étranger qui, de la France, ignorait tout : la langue, les mœurs et les préjugés. Il est inutile de dire qui était l’âme de cette cabale.

Cependant la faveur du roi ne se démentait pas. Louis XIV ne pouvait être insensible à la grandeur des idées du Bernin, il subissait l’ascendant d’un si puissant génie. Du reste, l'Italien admirait le goût naturel du roi et savait à l’occasion trouver quelque conceito délicat pour traduire son enthousiasme. Dès son arrivée il s'était mis à sculpter le buste du jeune souverain, et le jeune souverain lui était reconnaissant de ce chef-d'œuvre pompeux, qui est encore aujourd'hui la plus belle parure de son palais désert. La cour, « peuple caméléon, peuple singe du maître », outrait, comme toujours, l'opinion du roi. Le Bernin était à la mode. On se pressait dans son atelier, on l’accablait de vers et de compliments. Les amateurs sollicitaient l’hon-

neur de le promener dans leurs galeries. Ce petit homme, maigre et sec, au tempérament de feu, était plein d’anecdotes; il avait connu les plus grands artistes de son pays. Un mot de lui certifiait la valeur d’une toile contestée. Enfin il venait d'Italie, et cela seul était un grand prestige.

Pour ne pas heurter l'opinion du roi, Colbert accablait le Bernin de prévenances, mais l’esprit pratique et le solide bon sens de ce Champenois ne pouvaient se faire au superbe dédain que le grand virtuose napolitain professait pour toutes les nécessités de l'habitation. Perrault voyait venir sans chagrin le conflit inévitable.

Il aurait été malaisé, dit-il, de trouver deux génies pius opposés. Le cavalier n’entrait dans aucun détail, ne songeait qu’à faire de grandes salles de comédie et de festins et ne se mettait en nulle peine de toutes les commodités, de toutes les sujétions, de toutes les distributions de logements nécessaires, choses qui sont sans nombre et qui demandent une application que le cavalier Bernin n'avait pas et ne pouvait avoir, du naturel prompt et vif dont il était... M. Colbert, au contraire, voulait de la précision, voulait voir où et comment le roi serait logé, comment le service se pourrait faire commodément... [lse tuait à faire et à faire faire des mémoires de tout ce qu'il fallait observer dans la construction de ces logements (Perrault ne devait pas bouder à la besogne), et 1l fatiguait extrêmement le cavalier avec tous ces mémoires, où il n’entendait rien et ne voulait rien entendre, s imaginant mal à propos qu'il était indigne

d'un grand architecte comme lui de descendre dans ces minuties.

La cabale qui voulait se débarrasser de l’intrus n’avait donc qu à exaspérer les impatiences de Colbert et les susceptibilités du Bernin : elle n’y manqua pas. Cette cabale réunissait Le Brun, Le Vau, le maréchal de Grammont et Charles Perrault, Comment ce dernier s'ingéniait à dégoûter Colbert des projets de Bernin, c’est encore lui-même qui va nous le dire.

Le Bernin avait fait tendre ses dessins dans une des chambres de l’hôtel où il demeurait. Personne n’y devait pénétrer que lui, M. de Chantelou et M. Colbert. Perrault parvint à se glisser dans l’hôtel et à voir les dessins.

Le lendemain, M. Colbert me demande si je les avais vus. Dans ce moment, je pris le parti, sans y avoir songé auparavant, de dire que je ne les avais pas vus. Je puis assurer que c’est la seule et première fois que je n'ai pas dit la vérité à M. Colbert. « C'est quelque chose de fort grand, me dit M. Colbert. — Il y a sans doute des colonnes isolées ? lui dis-je. — Non, me dit-il, elles sont au tiers du mur. — La porte est fort grande? lui dis-je. — Non, elle n'est pas plus grande que la porte des cuisines. » Je lui dis encore quelque autre chose de semblable qui allait à lui faire remarquer que le cavalier Bernin était tombé dans les mêmes défauts que l’on reprochait au dessin de M. Le Vau et de la plupart des autres architectes; et ce fut à cette intention que je feignis n'avoir point vu les dessins du cavalier, ces critiques

devant avoir bien plus de force, ne les ayant pas vus, que si je les eusse faites après les avoir examinés; outre que je n'aurais pas osé en dire alors mon avis avec autant de Hberté.

Contre ses adversaires Bernin était mal armé, non qu’il se privât de développer et de défendre ses idées en toute rencontre. Il était doué d’une faconde extraordinaire; mais ses discours ne lui portaient pas toujours bonheur; ses ennemis, aux aguets, s'empressaient de les tourner contre lui.

Il avait l’air d’un homme décidé à ne rien trouver de bien en France. On le promenait à travers Paris, on lui montrait les plus beaux monuments, les plus fameuses perspectives, les plus charmants jardins. Partout il faisait une grimace de dédain et se mettait à vanter les beautés de Rome. On le menait à la porte Saint-Antoine : Pare che sia la porta d'un studiolo (on dirait la porte d'un cabinet à tiroirs). On lui demandait son avis sur le palais des Tuileries, il répondait : che [1 pareva una grande picciola cosa (une énorme bagatelle). A Saint- Cloud, dont il avait critiqué la cascade, il daignait esquisser un nouveau dessin, mais ajoutait « Je m'assure que cela ne plaira pas. On n’est pas accoutumé ici à ces sortes de choses naturelles, on en veut de plus ajustées et de plus petites, comme sont les ouvrages des religieuses. » À Saint-Denis, devant le tombeau de François I° et de ses enfants, il remarquait : Sanno qui molto male (ils sont là

bien mal), ce qui, au dire de Chantelou, « a mis du nébuleux au visage de M. Colbert ». À Meudon, il trouvait mesquin l'escalier du château : on n’en eût pas voulu dans une hôtellerie d'Italie; et, comme on lui faisait admirer la belle vue de la terrasse, il observait que Paris, avec son amas de cheminées, ressemblait à un peigne à carder, que le spectacle de Rome était autrement magnifique.

« Il ne loue pas beaucoup de choses », disait Louis XIV à qui ces propos étaient soigneusement rapportés, et le public pensait comme le roi. Hors de notre pays, nous cédons volontiers à la manie du dénigrement, mais nous n aimons pas que les étrangers viennent nous rendre la monnaie de notre pièce.

Le Bernin achevait de se perdre par la naïveté de son orgueil. Il citait à tout propos Michel-Ange comme le seul artiste dont il pût décemment invoquer l'autorité. Il s émerveillait de ses propres conceptions et leur découvrait quelque chose de divin. 11 faisait sentir à tout venant que la France n'était pas un pays pour un homme de sa trempe, car, disait-il, celui qui avait le plus d’intrigue et de cabale y était toujours le plus habile, quoiqu'il fût sans capacité et sans talent. On lui représentait alors « qu’à Rome l'ignorance et l’injustice prévalaient aussi bien qu'ailleurs » et on lui rappelait de quelle manière Annibal Carrache avait été traité per Clément VIT; mais il répliquait qu'à Rome il

avait vu un homme (c'était lui-même) « à qui le public avait toujours rendu la justice qui était due à son savoir, quelque chose qu'on ait pu dire et faire contre lui ».

Sur le roi lui-même il eut des paroles imprudentes. On racontait que montrant le buste de Louis XIV qu'il avait exécuté, il avait dit : Qwesto e bello ; nell'originale questo vero e brutto.

11 avait sans doute, dans la personne de Chantelou, un mentor avisé qui tâchait de prévenir, pallier ou réparer les maladresses, et qui parfois y réussissait. Un jour qu'il causait avec M. de Ménars, le beau-père de Colbert, il lui conta comment le roi avait trouvé fort bon son premier projet, et il ajouta qu'il possédait une preuve encore bien meilleure de sa satisfaction. Chantelou frémit en pensant que le cavalier allait, sans plus de façons, prononcer le nom de M’ de La Vallière à qui Louis XIV avait montré les dessins du Louvre. Il se jeta alors à la traverse et déclara que cette preuve était la joie qu'avait manifestée le roi en faisant voir les fameux dessins à la reine mère, à la reine et à M. le prince. Malheureusement, Chantelou n'arrivait pas toujours à temps pour retenir le Bernin au bord des fondrières. D'ailleurs la morgue de l'Italien était implacable, son bavardage incoercible. Il y avait du nébuleux sur bien des visages.

À mesure que le crédit du Bernin diminuait, la cabale devenait plus audacieuse. On exigeait de

l'architecte qu’il prévît dans ses plans de nouveaux logements, un garde-meuble, une église, une bibliothèque, une salle pour les ballets, un amphithéâtre, des obélisques. Chaque dimanche, des « congrégations » — nous dirions aujourd'hui des commissions — se réunissaient dans l'atelier du Bernin : on y discutait le choix des pierres, la composition des mortiers, l'emplacement des escaliers, les alignements de l'édifice, les salaires des ouvriers. Le cavalier avait mis le comble à son impopularité en faisant venir des muratori d'Italie: il prétendait que jamais des maçons de Paris ne seraient capables d'élever ses constructions ; et l’on racontait qu'un mur bâti par les ouvriers italiens s’était écroulé au premier dégel.

Malgré tout, la première pierre du nouveau Louvre fut solennellement posée le 17 octobre 1665 au son des tambours et des trompettes.

Le lendemain de la cérémonie les disputes recommencèrent. Colbert s’entêtait, le cavalier s’emportait et faisait retomber sa colère — il n'avait pas tort — sur Charles Perrault, auquel il déclarait tout net quil était indigne de décrotter la semelle de ses souliers. Perrault, qui avait provoqué l’algarade par une question irrévérencieuse, faisait des excuses au Bernin, mais continuait d’attiser le mécontentement de Colbert. Ces querelles durèrent jusqu'au jour où l'Italien annonça qu’il était décidé à quitter la France : la mauvaise santé de sa femme et

de grands travaux commandés par le papele rappelaient, disait-il, à Rome. I] partit de Paris, comblé de pensions, de présents et de flatteries et regagna l'Italie avec le même cérémonial qui avait entouré sa venue.

Dès qu'il eut passé les Alpes, le bruit se répandit qu’il s'était trouvé mal rémunéré et accusait le roi de ladrerie. À Rome, on démentit cette calomnie ; à Paris, on en tira parti.

Les travaux du Louvre restèrent en suspens.

L'année suivante, Mathia di KRossi, le signor Mathias, comme l'appelait Perrault, revint en France ; il apportait de nouveaux dessins de son maître, mais cette fois il dut reconnaître que les dispositions de la cour étaient bien changées. Cependant, comme il avait fait exécuter un petit modèle en bois, le roi vint tout exprès de Saint- Germain pour examiner cette maquette. Il s’entretint longtemps avec Colbert, ne déclara point son opinion et s’en alla sans rien résoudre, laissant tout décontenancés les courtisans qui étaient présents à cette scène et attendaient l’avis du roi pour exprimer le leur.

Alors Perrault porta le dernier coup à son adversaire. [Il représenta à Colbert que le Bernin jetait par terre tous les bâtiments élevés par Pierre Lescot, par Le Mercier, par Le Vau, ce qui était contraire au vœu du roi. Le signor Mathias fut luimême obligé d'en convenir. Quelques mois plus

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