IV. — CLAUDE PERRAULT CONSLRURMPE LOUVRE
Les architectes français restaient maîtres du terrain, mais les Perrault ne triomphaient pas encore. Tous ceux qui s'étaient ligués contre l'Italien se trouvèrent aux prises, lorsqu'ils eurent repoussé l'ennemi commun.
Le Vau avait pour lui son titre de premier architecte du roi; en outre il avait commencé l’ouvrage. Claude Perrault avait l'appui de son frère qui, on l’a vu, ne manquait ni d'adresse ni ne ténacité. Colbert lui était secrètement favorable, mais il était scabreux de confier une si grande entreprise à un docteur de la Faculté; on répétait dans le public que l'architecture devait être bien malade pour qu'on se décidàt à appeler un médecin.
Pour respecter les droits de la hiérarchie et ménager l’amour-propre du premier architecte du roi, il
fut formé un petit conseil composé de Le Vau, de Le Brun et de Claude Perrault. Tous trois devaient assumer ensemble la charge et recueillir la gloire de la construction. Colbert les fit venir chez lui au mois d'avril 1667, et leur expliqua « qu'il désirait qu'ils travaillassent unanimement et conjointement à tous les dessins qu’il y aurait à faire pour l’achevement du palais du Louvre, en sorte que ces dessins seraient regardés comme l'ouvrage d’eux trois également et que pour conserver l'union er bonne intelligence, aucunne pourraits'en dire l’auteur particulièrement au préjudice des autres‘ ».
Naturellement le triumvirat se trouva divisé des les premières délibérations et finit par présenter deux projets : l’un, qui comportait une colonnade, c'était celui de Perrault, l’autre, « plus simple, plus uni, sans ordre de colonnes », c'était celui de Le Vau. Les deux dessins furent mis ensemble sous les yeux de Louis XIV le 13 mai.
J'étais présent, raconte Charles Perrault, lorsque ces deux dessins furent présentés. C’était dans le petit cabinet du roi, à Saint-Germain; il n’y avait que Sa Majesté, un capitaine des gardes, M. Colbert et moi. Le roi les regarda tous deux fort attentivement ; ensuite de quoi il demanda à M. Colbert lequel des deux il trouvait le plus beau et le plus digne d’être exécuté. M. Colbert dit que,
1. Journal des déliberations et resolutions touchant les bâtiments du Rot, cité par Piganiol de La Force. Ed. 1765, II, 253. — Appendice VII.
s'il en était le maître, il choiïsirait celui qui n'avait pas de galerie. (On ne donnait pas encore le nom de péristyle à ces rangs de colonnes qui, posésle long d’un bâtiment, forment une espèce de galerie couverte qui communique à toutes les pièces des appartements.) Ce dessin était celui de M. Le Vau, ce qui m’étonna fort. Maïisilne se fut pas plutôt déclaré pour ce dessin que le roi dit : « Et moi Je choisis l’autre qui me paraît le plus beau et le plus majestueux. » Je vis que M. Colbert avait agi en habile courtisan qui voulait donner tout l’honneur du choix à son maître. Peut-être était-ce un jeu entre lui et le roi.
Cette fois le plan de Claude Perrault était adopté dans ses grandes lignes. Cependant on ne manqua pas de soutenir que la façade de Perrault était contraire à toutes les règles de l’art et s’écroulerait avant d’être achevée. Pour calmer les inquiétudes de Colbert, il fallut faire exécuter un petit modèle de l'édifice en pierre.
Trois ans après, la façade était élevée, et, en 1674, le fronton mis en place.
Claude Perrault n'a pas seulement dessiné et édifié la partie du palais qui regarde Saint-Germain-l'Auxerrois; il est aussi l’auteur des bâtiments qui, au nord et au sud, forment le quadrilatère du Louvre. Les façades, sur lesquelles il s'était gardé de placer des colonnades, devaient être raccordées et harmonisées avec la façade principale, le grand péristyle flanqué de deux pavillons d’angle.
Du côté du fleuve l'exécution du plan de Per-
rault se heurtait à une difficulté : au midi, Le Vau avait déjà presque terminé la construction d’un bâtiment surmonté d'un dôme, et le pavillon d'angle conçu par Perrault dépassait de trente-six pieds la façade de Le Vau. Pour pallier cet inconvénient et aussi pour augmenter les dimensions des appartements, Perrault obtint de masquer la façade de Le Vau par une façade nouvelle et de bâtir une terrasse, comme sur les autres faces.
Un autre problème, plus délicat encore, se posait: comment élever sur la cour la facade adossée à la colonnade? Les bâtiments de l’ouest construits par Lescot et prolongés par Le Mercier étaient surmontés d’un attique et d’un comble. [1 était impossible de reproduire à l’est une semblable disposition ; en effet les balustrades qui surmontaient la colonnade, auraient apparu en retrait, au-dessus du comble, l'aspect en eût été ridicule. Il fallait donc exhausser les constructions du côté de la cour et remplacer l’attique et le comble par un étage couronné d’une terrasse. Quelle ordonnance donner à ce nouvel étage ? Perrault hésita. Sa première pensée fut de répéter, au nord, à l’est et au sud, des cariatides analogues à celles que Sarasin avait sculptées pour le pavillon de l’Horloge. Mais il renonça bientôt à aligner cent quarante figures de femmes, et se contenta de reproduire l’ordonnance . et le décor de l'étage inférieur.
I1 ne vit point l’achèvement des travaux entre-
pris sur ses plans. Les constructions du Louvre qui depuis 1671 étaient négligées au profit de Versailles, furent complètement abandonnées à partir de 1680, et demeurèrent sans couverture. Lenouveau Louvre n’a été terminé qu'au XIX° siècle.
La Colonnade du Louvre, telle qu’elle se présente aujourd'hui, n’est pas tout à fait conforme au projet primitif de l'architecte. Le mur du rez-de-chaussée devait offrir une surface unie décorée de trophées : on exigea de Perrault qu’il y pratiquât des fenêtres et ainsi fut supprimé le contraste de la masse sévère du soubassement à la magnificence du péristyle. La muraiïlle du péristyle devait être ornée de niches contenant des statues : Perrault dut les remplacer par des fenêtres; plus tard, ül est vrai, on boucha ces fenêtres et refit des niches : sous le premier Empire on rouvrit les fenêtres, mais ce fut pour les aveugler, car elles ne correspondaient pas avec celles qui, de l’autre côté, donnaient sur la cour : dans les intérieurs, ces deux rangées de fenêtres sans symétrie auraient produit un effet désastreux. Des médaillons surmontaient les niches dans les entre-colonnements, et devaient encadrer des bas-reliefs où seraient représentées les grandes actions du roi : jamais ces bas-reliefs n’ont été sculptés, ils sont remplacés par deux L accolés. Enfin tout l’édifice reposait sur une base haute de 7 mètres et demi et sur cette puissante maçonnerie courait une grecque vigoureusement
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sculptée; ce socle descendait jusqu’au fond d’un grand fossé qui devait entourer le Louvre : le fossé n’a jamais existé et les proportions du monument sont altérées.
Ces imperfections, il serait injuste de les reprocher à Perrault; mais ce superbe monument a d’autres défauts qui sont bien le fait de l'architecte et sautent aux yeux du premier venu : le mur qui forme le fond du péristyle n’annonce pas un édifice destiné à l'habitation; la porte du palais est mesquine; la terrasse à l'italienne ne répond pas aux conditions du climat parisien; la construction trop élevée a exigé qu'on édifiât sur la cour des façades sans harmonie avec l’œuvre de Pierre Lescot. Reconnaissons aussi que ce palais eût été fort incommode s’il avait fallu y loger le roi et sa cour. Il n’a jamais servi à cet usage; ni Louis XIV ni ses successeurs n'y ont résidé; mais aujourd’hui qu'il abrite des musées, il ne convient pas mieux à l’exposition des œuvres d’art qu'il n’eût convenu a l'habitation d'un monarque. Enfin, — mais ceci n'est plus la faute de Perrault, — sa beauté a suscité trop d’imitations : désormais, tous les bâtiments de Paris seront décorés de colonnades, depuis les charmants pavillons de Gabriel sur la place Louis XV jusqu'au Grand Palais, legs à tout jamais regrettable de la dernière Exposition universelle. ;
La Colonnade du Louvre n’est qu'un décor, un
solennel frontispice posé devant les bâtiments