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Fi LA VIEILLESSE DE CHARLES PERRAULT
Charles Perrault a soixante-cinq ans lorsqu'il s’avise d'écrire des contes de fées: il est encore engagé dans sa querelle avec Boileau; Peau d'âne ne paraît qu'en 1604.
Sa grande affaire est l'éducation de ses trois fils : Charles Samuel, Charles et Pierre. Il habite place de l'Estrapade, dans un faubourg salubre, presque campagnard, entre les jardins de la Visitation et ceux de Sainte-Geneviève. Il a choisi ce quartier retiré à cause du voisinage des collèges où il a envoyé ses fils, « ayant toujours estimé, qu'il valait mieux que des enfants vinssent coucher dans la maison de leur père, quand cela peut se faire commodément, que de les mettre en pension dans un collège où les mœurs ne sont pas en si grande sûreté ». Il leur a donné un précepteur, mais, lui-même, leur fait assez souvent des leçons. C’est lui qui va
nous dire comment il comprend l'éducation des enfants :
Il m'est arrivé de dire à mes enfants une chose qu'un père n'a peut-être Jamais dite à ses enfants : « Prenez garde, leur dis-je, de vous jeter à corps perdu dans l'étude des sciences, que vous n’ayez bien examiné si votre esprit est assez fort pour en porter le poids et ne pas succomber; car il en est de la science comme du vin, on ne doit prendre de l'un et de l’autre qu’autant que l’on en peut porter et de sorte que l’esprit demeure toujours le maître. Pour connaître l'effet bon ou mauvais que fait la science sur celui qui l’étudie, il n’a qu’à voir si dans la conversation il ne peut s'empêcher de citer les passages des auteurs qu'il a lus, car c’est une marque qu'il ne digère pas ce qu'il lit, puisqu'il le rend comme il l’a pris. Il doit alors retrancher quelque chose de ses lectures, ou les quitter même, s’il ne peut s'abstenir de la mauvaise habitude de citer des passages à tout moment. Il est évident en ce cas-là que sa science domine et gouverneson esprit, au lieu que son esprit devrait gouverner sa science {.
Connaissant le goût de Perrault pour les beauxarts on serait curieux de connaître l’intérieur de sa maison. On a supposé avec vraisemblance que jusqu'à sa mort Claude partagea son logis. On a même pensé qu'un recueil d’estampes, publié sous le titre de Cabinet des Beaux-Arts, pourrait bien
1. Cette note tirée des papiers de Charles Perrault a été publiée pour la première fois par Paul Bonnefon dans Les dernières années de Charles Perrault (Revue d'histoire littéraire, octobre-décembre 1906).
reproduire la décoration de la bibliothèque des deuxfrères, dansla maison dela place del’Estrapade, car les tableaux de Coypel, de Corneille, Houasse, La Fosse, etc... qui y sont gravés, et les gloses qui les accompagnent, ne font qu’illustrer l’œuvre des Perrault. Si cet ensemble ne fut jamais réalisé, il faut du moins recueillir dans le Cabinet des Beaux- Arts ce juste et délicat hommage de Claude Perrault aux graveurs de son temps : « Il y a peu d'arts qui dans ce siècle se soient autant perfectionnés que la gravure. Aujourd’hui la gravure se varie en autant de manières qu’il y a d'objets différents. Elle a des touches de burin pour en représenter la mollesse, la dureté, la fluidité, la rondeur, l'épaisseur et jusqu'aux couleurs mêmes les moins sensibles, quoiqu’elle n'ait que du blanc et du noir. »
La vie de famille où il s’est retranché, n'empêche pas Charles Perrault d'accomplir avec une régularité exemplaire ses devoirs d'académicien. Il se souvient du rôle qu’il a joué, au temps de Colbert, dans la réforme de la compagnie, et il réserve à ses confrères la première lecture de ses nouveaux poèmes, car il rime jusqu’au trépas.
Il rime une épopée chrétienne en quatre chants
1. Le Cabinet des Beaux-Arts ou Recueil des plus belles estampes gravées d'après les tableaux originaux et où les Beaux-Arts sont représentés avec l'explication de ces mêmes tableaux par M. Perrault de l’Académie des Sciences. À Paris, chez G. Edelinck (1693, c'est-à-dire cinq ans après la mort de Claude Perrault).
et dix-sept cents vers : Adam ou la Création du monde ;1il rime un 7r1o0omphe de sainte Geneviève, il traduit en vers français les odes et les hymnes des poètes latins de son temps. De ce fatras je voudrais seulement sauver quelques vers extraits d’une « idylle » qu'il a adressée à M. de La Quintinie, auteur de l’/Znsiruction des jardins fruitiers et potagers. C'était un délicieux bonhomme que ce La Quintinie, avocat-jardinier; son gros bouquin est d'une lecture savoureuse, et, dans l’admirable verger qu'il dessina pour le roi, il est encore agréable de se réciter ces vers:
Quand suivi de sa cour et couronné de gloire,
Louis en descendant du char de la Victoire,
Viendra se délasser, après mille dangers,
Dans les longs promenoirs de ses riches vergers,
Il faut que de beaux fruits en tout temps soient couvertes De tels arbres féconds les branches toujours vertes. Pour qu’en toutes saisons, suivi de ses guerriers,
Dans le beau champ de Mars, il cueille des lauriers.
Et ceux-ci encore :
Mais quand au renouveau la diligente Aurore
Redorait dans nos prés les richesses de Flore,
Quand aux jours les pluschauds on voyait dansles champs Rouler sous les zéphirs les sillons ondoyants,
Ou quand sur les coteaux, le vigoureux automne
Étalait les raisins dont Bacchus se couronne,
Quel plaisir fut de voir les jardins pleins de fruits, Cultivés par sa main, par ses ordres conduits,
De voir les grands vergers du superbe Versailles,
Ses fertiles carrés, ses fertiles murailles,
Où d’un soin sans égal Pomone tous les ans Elle-même attachait ses plus riches présens.
Là brillait le teint vif des pêches empourprées,
Ici le riche émail des prunes diaprées,
Là des rouges pavis le duvet délicat,
Ici le jaune ambré du roussâtre muscat:
Tous fruits dont l'œil sans cesse admirait l'abondance, La beauté, la grosseur, la discrète ordonnance.
Il ne faudrait pas non plus négliger la traduction que fit Perrault des fables de Gabriel Faërne, et qu'il destinait aux enfants des gentilshommes sans fortune pour lesquels les deux frères Dangeau avaient créé une maison d'éducation. Il mit dans ces apologues un peu secs un tour de naïveté aimable qui ne va pas sans charme. D'ailleurs, il ne voulait pas que l’on comparât ses fables à celles de La Fontaine. « Les nôtres, disait-il modestement, ressemblent à un habit d’une bonne étoffe., bien taillée et bien cousue, mais simple et tout unie; les siennes ont quelque chose de plus, et il ajoute une riche et fine broderie qui en relève le prix infiniment. »
Enfin une pièce charmante, la plus agréable qu'il ait écrite, à notre gré, nous montre que ce vieux Parisien avait, comme tant d’autres citadins, le goût le plus vif des choses de la campagne. Les Perrault, nous l’avons vu, possédaient sur le coteau de
l’Orge une maison qu’ils avaient embellie de toutes les manières. Charles aimait cette demeure qu’entouraient de beaux ombrages. « La passion des maisons des champs, disait-il, est une des plus fortes qu'il y ait '.» Cette passion, il l’avait contentée à Viry. Or en ce temps-là le village de Viry, à quatre lieues de Paris, c'était déjà la campagne avec son repos, son silence, sa grâce un peu sauvage. Il faisait aussi de nombreux séjours près de Troyes au manoir de Rosières, chez les Guichon, les parents de sa femme. Dans un léger repli de la plaine champenoise s'élevait un petit château à la mine féodale, entouré de douves et muni d’un pont-levis. Du côté du jardin, un perron franchissait le fossé; au delà du parterre s’étendait un tout petit parc, dessiné à ravir : une étoile, six allées ombreuses et deux salles pour le bal champêtre, l’une où la lumière pénétrait à flots, l’autre plus sombre sous une voûte de verdure. La retraite n'était pas austère : le château des Guichon était voisin du château des Cours, où Raymond des Cours, frère d’un fermier général, recevait la fleur de la société troyenne et d'’illustres Parisiens, comme Fontenelle, le P. Bouhours, Jean de La Fontaine. (Il existe encore dans le parc des Cours un très vieux chêne sous lequel, dit-on, le fabuliste venait rêver.)
1. Pensées chrétiennes et pensées morales, physiques, métaphysiques et autres qui regardent la philosophie. B. N. mss. (ancien fonds fran-
çais) 25 575.
Claude et Charles se rendaient souvent à Rosières'. Le premier s’occupait de restaurer les vieux bâtiments et d'en élever de nouveaux; peutêtre a-t-il dessiné le jardin que, naturellement, on attribue à Le Nôtre. Quant à Charles, là comme partout, il faisait des vers; il en faisait sur la chasse, dont il dépeignait les agréments et les déboires, en homme qui goûtait peu ce divertissement; il en faisait aussi sur la beauté de la campagne, et dans ceux-là il mettait, en même temps qu'une pieuse mais regrettable fidélité aux muses de sa jeunesse, une vivacité d’impressions trop rare dans ses autres poèmes, même une sorte de lyrisme religieux à peu près inconnu des poètes de son temps. C'était à l’Académie française qu’il adressait « un compte fidèle » de ses loisirs à Rosières,
Dans le beau climat où la Seine N'est encor qu’un jeune ruisseau Qui parmi les prés se promène Et les embellit de son eau;
Dont les campagnes fortunées Se couvrent toutes les années Des plus abondantes moissons, Et dont les brülantes collines Donnent aux cabanes voisines La plus exquise des boissons.
Quand l'astre du jour se rallume
Et que sur le haut des sillons J'aperçois la terre qui fume
Au premier feu de ses rayons; Lorsque cette vapeur grossière
Se confond avec la lumière,
Il me semble voir un encens,
Qui, des plaines montant par ondes, Vers le ciel qui les rend fécondes Lui porte leurs vœux innocents.
Les habitants des forêts sombres, De mille couleurs émaillés, Aussitôt qu'en chassant les ombres L’'Aurore les a réveillés,
Ne cessent par reconnaissance
De chanter sa magnificence
Et de l’en faire souvenir
Par la beauté de leur plumage
Et par la douceur du ramage
Qu'il leur donne pour le bénir.
Ici les sillons reverdissent
Des grains qu'ils retenaient cachés; Plus loin j'en vois qui se nourrissent Sous le soc qui les a tranchés;
De tous côtés, les granges pleines De Ia riche toison des plaines Rendent cette agréable odeur
Qu'au frais d'une belle soirée Exhale la moisson dorée
D'un champ qu'a béni le Seigneur.
IlL:57= LES CONTES EN VERS
C’est ce charmant vieillard, ami des champs et de la retraite qui, pour son amusement et celui des enfants, va composer de petits récits familiers et merveilleux où il a mis, sans le savoir, plus de poésie et d'observation, plus de lui-même et de son temps qu’en tous ses poèmes et toutes ses dissertations.
Sans le savoir! C’est là un miracle que nul n’expliquera s’il ne croit au pouvoir des bonnes fées, Comment, après avoir pratiqué tous les artifices de la littérature la plus artificielle qui fut jamais, manœuvré — sans maladresse — à travers les intrigues de la cour et des bureaux, connu les manisgances du tripot académique et les fureurs des cabales littéraires, essuyé les mauvaises humeurs de Colbert et les injures de Boileau, Perrault a-t-il pu garder une âme assez candide, une imagination assez fraîche pour narrer aux petits enfants les aventures de Cendrillon ou celles du Petit Poucet?
Le premier recueil que publia Perrault contenait trois contes en vers : Griselidis, Peau d'âne et Les Souhaits ridicules. Laïissons Griselidis, imitation froidement versifiée d’une célèbre nouvelle de Boccace, et qui n’a rien d'un conte de fées. Nous
pouvons aussi négliger les Souhaiïts ridicules : c'est un conte assez lestement tourné, et il y a un singulier accent de vérité dans les propos du bûcheron et de la bûcheronne devant l’âtre de leur triste logis, mais la grosse farce villageoise qui fait le sujet de la fable, est par trop dénuée d’agrément.
Peau d'âne est le premier en date des contes de fées composés par Perrault. Ce serait peut-être le plus charmant, s'il n’était en vers. Le vers libre de Peau d’äne présente çà et là un naturel et une grâce inattendus, mais jamais il n’a la divine souplesse du vers libre de La Fontaine où la mesure se modifie selon les mouvements de la pensée et les nuances du tableau. Perrault, bien qu’il eût enfin découvert le genre conforme à son naïf génie, ne pouvait écrire dix vers sans écouter la voix du démon qui, depuis le collège, lui avait soufflé tant de poèmes sans force ni beauté. (Cela d’ailleurs n’excuse en rien le scribe inconnu qui s’est un jour avisé de mettre Peau d'âne en prose, misérable version qui, dans nombre d'éditions, a été substituée à l'original.)
I1 y a dans Peau d’âne de jolis épisodes, comme l’arrivée de la princesse dans la métairie où elle se réfugie pour échapper à la passion incestueuse de son père :
Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin; Enfin elle arriva dans une métairie
Où la fermière avait besoin D'une souillon dont l’industrie Allât jusqu’à savoir bien laver les torchons Et nettoyer l’auge aux cochons.
On la met dans un coïn au fond de la cuisine Où les valets, insolente vermine, Ne faisaient que la tirailler, La contredire et la railler.
Ils ne savaient quelle pièce lui faire La harcelant à tout propos; Elle était la butte ordinaire De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots. J’oubliais de dire en passant Qu'en cette grande métairie, D’un roi magnifique et puissant Se faisait la ménagerie; Que là, poules de Barbarie, Râles, pintades, cannepetières, Et mille autres oiseaux de bizarres manières, Entre eux presque tous différents, Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières. Le fils du roi, dans ce charmant séjour, Venait souvent, au retour de la chasse, Se reposer, boire à la glace Avec les Seigneurs de sa cour.
Et le cortège des rois, conviés aux noces de Peau d'âne :
Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures. Le monarque en pria tous les rois d'alentour,
Qui tous, brillants de diverses parures, Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour.
Onen vit arriver des climats de l’Aurore, Montés sur de grands éléphants; Il en vint du rivage more Qui, plus noirs et plus laids encore, Faisaient peur aux petits enfants.
Enfin de tous les coins du monde Il en débarque et la cour en abonde.
Malheureusement tout le conte n'est pas de la même veine.Souvent la versification alanguit lerécit et se prête mal à la railleuse bonhomie du conteur.