‹ Les PerraultChapitre 32 sur 60 · DES CONTES DE PERRAULT · texte numérisé non relu

DES CONTES DE PERRAULT

attention; une chandelle éclaire la scène; un gros chat ronronne devant l’âtre. Cette composition est assez grossière. Plus médiocres encore les petites vignettes qui précèdent chacun des contes; on les dirait tirées d’un almanach. Quand on a vu les dessins délicats que Perrault a demandés à Sébastien Le Clerc pour ses autres ouvrages et qu’on sait avec quel soin il fitéditer ses poèmes, on se dit qu'il dut attacher peu d'importance à ses contes.

Autre remarque : le nom de Charles Perrault ne paraît ni dans le titre ni ailleurs. Le privilège est accordé à Pierre Darmancour, et c’est ce même Darmancour qui signe la dédicace du livre à S. A. KR. Charlotte d'Orléans, sœur du duc de Chartres. Or Pierre Darmancour est le troisième des fils de Perrault ; il avait alors dix-neuf ans.

On s'explique sans peine pourquoi Perrault accepta pourses contes une édition aussi défectueuse et refusa de s’en reconnaître publiquement l’auteur. Ces histoires de nourrices lui paraissaient une sorte d'amusement domestique, indigne d’un académicien. Comment celui qui avait chanté saint Paulin et la Création du monde, comment l’apologiste du Szècle de Louis le Grand aurait-il pu sans déchoir s’avouer l’auteur du Pefif Chaperon Rouge? Il avait consenti à publier sous son nom Peau d'âne, Griselidis, les Souhaits ridicules ; mais ces contes étaient en vers, et la rime ennoblissait tout. Le conte en vers était un genre classé, consacré par de grands

poètes. Tout novateur qu'il fût, Perrault avait appris, à ses dépens, qu'il ne faut pas heurter de front les préjugés du public et des critiques; il imagina un innocent artifice pour se faire pardonner sa dernière fantaisie.

Les contemporains n’en furent pas dupes. Dans une de ses lettres à Bayle, l'abbé Dubos, parfaitement informé de la littérature de son temps, attribue les contes à Perrault. Deux ans après la publication, dans ses Entretiens sur les Contes de fées et sur quelques autres ouvrages du temps pour servir de préservatif contre le mauvais goût, dédié à Messieurs de l'Académie française, l’abbé de Villiers met en scène un provincial et un parisien. Le provincial fait allusion aux Contes «que l’on attribue au fils d’un célèbre académicien ». Mais l’autre qui, en sa qualité de parisien, est mieux renseigné : « Quelque estime, dit-il, que j'aie pour le fils de l’académicien dont vous me parlez, j'ai peine à croire que le père n'ait pas mis la main à son ouvrage. » On pourrait citer bien d’autres témoignages. Depuis, les contes ont été vingt fois réimprimés sous le nom de Perrault.

Ce fut seulement deux siècles plus tard qu'on s’avisa de prendre au sérieux les mentions de l’édition primitive et de restituer au jeune Pierre Darmancour la gloire d’avoir écrit les contes‘. On con-

1. Voir sur ce sujet un article de Marty-Lavaux (Revue d'histire littéraire, 15 avril 1900). Il réduit à presque rien la part de Per-

cède que Perrault a revisé la rédaction de son fils, mais ce fut, ajoute-t-on, pour en altérer la grâce prime-sautière. Bref, on ne lui laisse que les moralités placées à la fin de chaque récit, c’esta-dire la partie la plus faible, la plus caduque de l'ouvrage.

Il est difficile de savoir comment les contes furent composés. Perrault tenait ces fables très anciennes soit de sa mère, soit d'une nourrice, d’une mie, comme l’on disait alors. Que lui-même les ait répétés à ses enfants, on n’en peut guère douter en lisant la préface de ses Contes en vers :

N'est-ce pas louable à des pères et à des mères, lorsque les enfants ne sont pas encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de tout agrément, de les leur faire aimer, et si cela se peut dire, de les leur faire avaler en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge ? Il n’est pas croyable avec quelle avidité ces âmes innocentes, et dontrien n’a encore corrompu la droiture naturelle, reçoivent ces instructions cachées; on les voit dans la tristesse et l’abattement tant que le héros ou l'héroïne du conte sont dans le malheur, et s'écrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive; de même qu'après avoir souffert impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le méritent.

rault dans la rédaction des « Histoires du temps passé ». Voir aussi Les Dernières années de Charles Perrault par Paul Bonnefon, dans le sens contraire (Revue d'histoire littéraire; octobre-décembre 1906).

212 LES UPERRAULT

Cette petite scène enfantine est prise sur le vif.

Peut-être le fils de Perrault a-t-il, de souvenir, transcrit quelques-uns des récits de son père. Mais le texte, qui fut publié en 1697, est bel et bien l’ouvrage de Perrault lui-même.

N’aurions-nous pas les contemporains pour nous le certifier, comment en pourrions-nous douter ?

Perrault, nous l’avons vu, ne fut pas un grand poète, mais tels fragments de ses Mémoïires,comme l'examen nocturne des trois licenciés de l’Université d'Orléans, le récit des tribulations d’un candidat à l’Académie, la visite de Colbert au jardin des Tuileries, nous ont permis de goûter la vivacité de son style qui, indécis et relâché dans les vers, se ramasse et se maîtrise dans la prose. On a lu le joli apologue qui précède le Dialogue de l'amour et de l'amitié, œuvre de sa jeunesse. Et toujours, même dans ses vers, quel art de conter! C’est de cette veine que sont sortis les contes de fées. Jamais encore Perrault n avaitpu montrer l'originalité deson talent, faute d’avoir trouvé le genre auquel convint sa malicieuse naïveté. Un jour advint l’heureuse rencontre, et naquit le chef-d'œuvre.

C’est un grand abus, dit-on, de prononcer le mot de chef-d'œuvre à propos de la transcription plus ou moins ingénieuse d’un conte de nourrice. Répondons par ces lignes de La Fontaine dans sa préface

de Psyché : « Apulée me fournissait la matière; il

ne me restait que la forme, c’est-à-dire des paroles, et d'amener la prose à quelque point de perfection il ne semble pas que ce soit une chose fort mal aisée : c’est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela je confesse qu'elle me coûta autant que les vers, que, si jamais elle m’a coûté, c’est dans cet ouvrage. » Si l’on devait tenir compte de l’invention, que resterait-il de toute notre littérature classique? Est-ce que Corneille a inventé Le Cid, Molière Amphitryon, Racine Afhalie, La Fontaine ses fables? En vérité chacun prend son bien où il le trouve; la forme seule importe. Si Perrault ne les avait contés, qui saurait les aventures du Petit Poucet et les bons tours du maître Chat»

L'art, grâce auquel Perrault fit siennes les « histoires du temps passé », ce fut de tout simplifier, tout abréger, tout composer. Comme il s’adressait à des enfants, il devait, pour captiver leur attention si facilement distraite, réduire son récit à l'essentiel, supprimer redites, longueurs et digressions. Jamais a son gré la narration n'était assez vive, assez rapide. Quand on compare au texte définitif la première version de la Belle au Bois dormant publiée dans le Mercure de France, on voit le travail de retouche et de rature, surtout de rature, auquel se livrait Perrault pour émonder son ouvrage, le débarrasser des détails superflus, l’amener, comme disait La Fontaine, « à quelque point de perfection ».

La merveille est que cette concision va toujours

sans sécheresse. Rien n’est sacrifié des parties vivantes du conte, de celles qui forment scène ou tableau.

Les scènes sont réduites à quelques paroles et à quelques gestes; mais quelle vérité dans ces légers croquis, dans ces menus dialogues!

Les deux sœurs de Cendrillon, invitées au bal, choisissent leurs toilettes, se parent et s’attifent, sous les yeux de la pauvre fille :

Les voilà bien aïses et bien occupées à choisir les coitfures qui leur siéraient le mieux. Nouvelles peines pour Cendrillon; car c'était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière donton s’habillerait. « Moi, dit l’aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d'Angleterre. — Moi, dit la cadette, je n'aurai que ma jupe ordinaire; mais, en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d'or, et ma barrière de diamants qui n’est pas des plus indifférentes. » On envoya quérir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fitacheter des mouches de la bonne faiseuse. Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde et s’oftrit même à les coiffer, ce qu'elles voulurent bien.

En les coiffant, elles lui disaient : « Cendrillon, seraistu bien aise d'aller au bal? — Hélas, mesdemoiselles, vous vous moquez de moi; ce n’est pas là ce qu'il me faut. — Tu as raison, on rirait bien si l’on voyait ”# Cucendron aller au bal. »

Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers;

mais elle était bonne et Les coiffa parfaitement bien. Elles furent deux jourssansmanger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets, à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant le miroir.

Il faut suivre cette scène phrase par phrase : pas un trait qui ne peigne la coquetterie des deux pécores, la grâce et la gentillesse de Cendrillon.

Autre scène qui a fait battre le cœur de bien des enfants : elle est, celle-là, si adroitement conduite que le plus ingénieux des dramaturges n’inventerait rien de plus touchant. En suivant, à travers la forêt, le chemin marqué par les cailloux blancs qu’il a laissés tomber, le petit Poucet a ramené ses frères jusqu’à la cabane de leurs parents.

Ils n’osèrent d’abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

Ici le conteur revient en arrière pour expliquer ce qu'entendaient les petites oreilles collées contre la porte.

Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus, qu'il leur devait, il y avait longtemps, et dont ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu’elle n'avait mangé, elle acheta trois fois

plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu'ils furent rassasiés, la bûcheronne dit : « Hélas! où sont maintenant mes pauvres enfants? Ils feraient bonne chère de ce qui nous est resté là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui les as voulu perdre; j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant dans cette forêt! Hélas ! mon Dieu ! les loups les ont peut-être déjà mangés! Tu es bien inhumain d'avoir ainsi perdu les enfants ! »

Le bûcheron s’impatienta à la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiraient et qu’elle l'avait bien dit. [1 la menaça de la battre, si elle ne se taisait. Ce n’est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme; mais c'est qu’elle lui rompait la tête, et qu'il était de l'humeur de beaucoup d’autres gens qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très importunes celles qui ont toujours bien dit.

La bûcheronne était tout en pleurs : « Hélas! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ? » Elle le dit une fois si haut que les enfants qui étaient à la porte, l'ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble : « Nous voilà ! Nous voilà! » Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant : « Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim; et toi, Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille. » Ce Pierrot était son fils aîné qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu'il était un peu rousseau et qu’elle était un peu rousse.

Is se mirent à table et mangèrent d'un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt en parlant presque tous ensemble.

On ne peut lire le Petit Poucet sans être émer-

veillé de l’aisance avec laquelle se déroulent les péripéties de cet admirable roman-feuilleton dont J.-J. Weiss disait : « Quand on a fini de le lire, il semble — tant il estrempli sans surcharges — qu'on ait passé par plus d'aventures qu’en lisant les Trois Mousquetaires et Monte-Cristo. »

Perrault décrit comme il conte : même rapidité, même vérité. Les tableaux ne sont pas là pour illustrer le récit, ils sont le récit même. Le plus fameux est la peinture du château enchanté où un prince vient, au bout de cent ans, réveiller la princesse endormie. La féerie est tempérée d’un peu de goguenardise; de plaisants détails se mêlent aux inventions fabuleuses. Aucun morceau ne donne une idée plus parfaite de l'esprit et du goût de Charles Perrault.

(Le prince) entra dans une grande avant-cour où tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte. C'était un silence affreux; l’image de la mort s’y présentait partout, et ce n'étaient que des corps étendus d'hommes et d'animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez bourgeonné et à la face vermeille des suisses qu'ils n'étaient qu’endormis; et leurs tasses, où 1l y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu'ils s'étaient endormis en buvant.

Il passa une grande cour pavée de marbre; il monta l'escalier ; il entra dans la salle des gardes qui étaient rangés en haie, la carabine sur l'épaule et ronflant de leur mieux. Il traversa plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout,

les autres assis. Il entra dans une chambre toute dorée, et 1l vit sur un lit dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu: une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l'éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s’approcha en tremblant et en admirant, etse mit à genoux auprès d’elle.

Alors, comme la fin de l’enchantement était venu, la princesse s’éveilla, et le regardant avec des yeux plus tendres qu’une première vue ne semblait le permettre : « Est-ce vous, mon prince, lui dit-elle; vous vous êtes bien fait attendre. »

On nous pardonnera d'avoir transcrit ici ces quelques pages de Perrault. Tout le monde a lu les contes et se lesrappelle, — peut-être un peu déformés par le souvenir, soit des images d'Épinal, soit des compositions romantiques de Gustave Doré; mais tout le monde ne les a pas relus à l’âge où l’on peut goûter la saveur précieuse et délicate de ces rêveries d’un bourgeois lettré du xVII° siècle.

Page 1