IV. — PERRAULT ETOLANTE AIRPORT POPULAIRE
Où Perrault a-t-il puisé ces « histoires du temps passé »? Contes de ma mère Loye est-il écrit au frontispice de la première édition. Des savants affir-
ment que ma mère Loye ne serait autre que Berthe au pied d’oie, la reine Pédauque dont on voit souvent l’image sculptée au portail de nos vieilles églises, et qu'il faudrait identifier avec sainte Clotilde selon Mabillon, avec la reine de Saba selon l'abbé Lebeuf, avec la déesse Freya, disent des mythologues allemands.
Tout cela eût beaucoup étonné Perrault.
Sa surprise eût redoublé, si quelqu'un lui eût dit que ses contes venaient du bout du monde et du fond des âges; que les uns avaient émigré de l’Asie centrale avec la race aryenne, et que les autres, nés dans l'Inde, avaient été transmis à l’Europe par les Arabes ou les Persans ; que tousavaient été imaginés pour expliquer les grands phénomènes de la nature; que Peau d'âne, Cendrillon, Riquet à La houppe etle Petit Chaperon rouge étaient des mythes solaires; que l'aventure de La Belle au Bois dormant figurait l’alternance des saisons, et que la petite chienne Pouffe endormie auprès de la princesse par le coup de baguette de la fée, était simplement Sirius, gardien des étoiles; qu'en interprétant congrument les traditions germaniques, helléniques et slaves, il était facile de « rattacher Le Petit Poucet à la grande Ourse et de faire remonter les plus anciens traits de la légende du petit bouvier céleste à l’époque où l’on ne se représentait encore les sept étoiles du Nord que comme sept grands bœufs errant dans le champ du ciel » —
interprétations cosmiques qu’un autre exégète a, d’ailleurs, réduites à néant pour démontrer que tous les contes de tous les temps et de tous les pays reproduisent des liturgies primitives et d’antiques rituels d'initiation !
Ma mère Loye ignorait assurément ces belles choses ; Perrault ne les connaissait pas davantage. Il n’avait même pas lu les versions italiennes que Straparole et Giambattista avaient données de certains contes, et que des critiques ont, depuis, signalées. Il a tout puisé dans la tradition orale. « Il a, dit Sainte-Beuve, bu à la source, dans le creux de Sa main. » Ajoutons avec Sainte-Beuve : « C’est tout ce que nous lui demandons. »
Il a su conserver à ces contes la grâce ingénue et fraîche qu'ils tenaient de leur origine populaire. C'est par là qu'ils ont eu tant prise sur l’imagination des enfants. Écoutez les propos des personnages. Les princes et les princesses parlent, comme on parlait à Versailles ; nous reviendrons sur cet agréable anachronisme. Mais il y a aussi des paysans et des gens du peuple, et leur langage a conservé la saveur du parler populaire : aucune affectation de réalisme ; ni jargon ni baragouin, mais l'expression la plus naturelle, la plus naïve. Nous avons cité la conversation du bûcheron et de la bûcheronne.
La langue de Perrault s’émaille d'expressions vieillies et de locutions familières aux campagnards ou aux artisans, qu'on chercherait en vain dans les
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lexiques du temps. La mère du Petit Chaperon rouge à cuit, ce qui veut dire qu’elle a allumé le four à pain. Tirez la bobinette et la chevillette cherra, crie la mère-grand lorsqu'on heurte à sa porte. Le petit Chaperon rouge pose son pot de beurre sur la huche. Le bûücheron des Souhaits ridicules jette sa falourde sur son dos. Le Petit Poucet se cache sous l’escabelle de son père; lui et ses frères vont fagoter dans la forêt. L’ogre jette une potée d’eau dans le nez de sa femme pour la faire revenir de son évanouissement, et chez cet amateur de chair fraîche, on ne parle, comme chez le boucher, que de mortifier la viande ou de l’habiller. Peau d’Ane fait bluter la farine; elle est plus gaupe que le plus sale marmiton. Cendrillon godronne les manchettes de ses sœurs. Ma sœur Anne ne voit que la route qui poudroïe et l'herbe qui verdoïie... Mots désuets dont La Bruyère regrettait la proscription, et dont quelques-uns sont rentrés dans l'usage, peut-être grâce à Perrault; termes de métier qui n'avaient plus cours en littérature ; expressions dédaignées ou perdues, le conteur les a reçues des nourrices et des mères. D'ailleurs il les retrouvait encore vivantes chez les campagnards à Viry, à Rosières, ou bien chez les ouvriers auxquels il se mêlait sur les chantiers, du temps qu’il contrôlait les bâtiments du roi.
Le mouvement même du récit trahit l’origine de la fable. Les répétitions, si fréquentes dans la poésie
populaire où elles servent à augmenter le comique ou le tragique d’une aventure, nous les retrouvons dans le conte de Perrault. C’est le terrible dialogue du loup et du petit Chaperon rouge : « Ma mèregrand, que vous avez de grands bras! — C’est pour mieux t'embrasser, ma fille. — Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes! — C’est pour mieux courir, mon enfant. — Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles! — C’est pour mieux écouter, mon enfant. — Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux! — C’est pour mieux te voir, mon enfant. — Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! — C’est pour mieux te manger. Et en disant ces mots ce méchant loup se jeta sur le petit Chaperon rouge et le mangea. » C'est, dans le Chat botté, le nom sonore et magnifique du marquis de Carabas revenant à chaque épisode, et la menace que le maître Chat répète aux moissonneurs et aux faucheurs : « Vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. » C’est la question que par trois fois la femme de Barbe-Bleue adresse à sa sœur :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Ces sortes de refrains rythment le dialogue et lui donnent le lyrisme d’une chanson.
Voilà tous les legs de la tradition. Perrault se les approprie en mêlant à la fable populaire les fantaisies de son esprit et les images de son temps.
Il aime la campagne et le fait bien voir dans ses
contes. Il ne s’attarde pas à décrire, le pittoresque ralentirait le drame. Quelques mots lui suffisent pour évoquer le lieu de la scène. Qui ne reconnaîtrait le chemin creux où lambine le petit Chaperon rouge? « La petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s'amusant à cueillir des noisettes, à courir après les papillons et à faire des bouquets des petites fleurs qu'elle rencontrait. » Voyez le théâtre des exploits du Chat botté : une garenne, une petite rivière, des prés et des champs de blé où de « bonnes gens » fauchent et moissonnent, un grand château carré, bien bâti, et dont un pontlevis franchit les douves. tout ce domaine du faux marquis de Carabas, c'est le paysage que Perrault avait sous les yeux lorsque, sur les rives de la Seine, il se promenait dans la campagne champenoise. Tout Perrault est dans ses contes. On y découvre même les traces de cette préciosité qui, un demisiècle auparavant, valait au jeune auteur les applaudissements de M'"° de Scudéry et la faveur de Fouquet, car il est plus facile aux fées de changer une citrouille en carrosse et des souris en chevaux gris pommelés que de rendre un vieux poète insensible aux prestiges qui ont enchanté sa jeunesse. De temps en temps, Perrault se divertit à soulever le voile légendaire et à laisser entendre que toutes ces merveilles ne sont pas si merveilleuses qu’elles en ont l'air; qu'après tout on les pourrait expliquer très simplement, pour peu que l’on consultâtla Carte du
Tendre. Quand Peau d'âne laisse tomber son anneau dans la pâte du gâteau destiné au fils du roi, Perrault se demande si le hasard fit tous les frais de l’heureuse aventure :
Mais ceux qu'on tient savoir la fin de cette histoire, Assurent que par elle exprès il y fut mis; Et pour moi, franchement, je l’oserais bien croire, Fort sûr que, quand le prince à sa porte aborda, Et par le trou la regarda, Elle s'en était aperçue.
Sur ce point la femme est si drue Et son œil va si promptement Qu'on ne peut la voir un moment Qu'elle ne sache qu’on l’a vue.
Ici les vers alourdissent un peu la gentille malice de Perrault, mais la prose va lui rendre toute son aisance, toute sa finesse, quand il s'agira d'expliquer la métamorphose de Riquet à la houppe. La princesse tient d’une fée le pouvoir de donner la beauté a qui lui plaira, et elle fait ainsi du disgracieux Riquet à la Houppe le plus aimable des cavaliers.
Quelques-uns assurent que ce ne furent point les charmes de la fée qui opérèrent, mais que l’amour seul fit cette métamorphose. Ils disent que la princesse, ayant fait réflexion sur la persévérance de son amant, sur sa discrétion et sur toutes les bonnes qualités de son âme et de son esprit, ne vit plus la difformité de son corps ni la laideur de son visage; que sa bosse ne lui sembla plus
que le bon air d'un homme qui fait le gros dos, et qu'au lieu que jusqu'alors elle l'avait vu boiter effroyablement, elle ne lui trouva plus qu'un certain air penché qui la charmait. Ils disent encore que ses yeux, qui étaient louches, ne lui en parurent que plus brillants; que leur dérèglement passa dans son esprit pour la marque d’un violent excès d'amour, et qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de martial et d’héroïque.
Ces galantes railleries pouvaient sembler un peu surannées à la fin du XVII° siècle : elles étaient déjà à la mode del’avant-veille. Elles nous ravissent aujourd'hui que deux siècles ont, sous une même patine, fondu les nuances, effacé les disparates.
Les contes ne portent pas seulement la marque des modes littéraires d'avant 1660. Perrault a sans scrupule ramené dans le présent ses histoires du temps passé ; il en a modernisé le décor, les mœurs et les costumes. Ce roi et cette reine qui, fâchés de n'avoir point d'enfants, vont « à toutes les eaux du monde » et recourent aux « vœux, pèlerinages, menues dévotions », ce sont Louis XIII et Anne d'Autriche. Regardez la foule qui peuple le château de la Belle au bois dormant, et qu'une fée a endormie en même temps que la princesse, « gouvernantes, filles d'honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtres d'hôtel, cuisiniers, mar-. mitons, galopins, gardes, suisses, pages et valets de pied » : nous sommes à Versailles. Cette « grande cour pavéede marbre », cette chambre «toute dorée »,
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ce « salon des miroirs » où l’on soupe au son des violons et des hautbois, cette chapelle où le « grand aumônier » célèbre le mariage des époux, cette « dame d'honneur qui leur tire le rideau », tout cela, c'est encore Versailles, la Cour de marbre, la Chambre du roi, la Galerie des Glaces, et le cérémonial des noces royales. — Voulez-vous connaître les modes de 1697? relisez Cendrillon. — La femme de Barbe-Bleue a deux frères, l’un dragon et l’autre mousquetaire ; au dénouement, elle leur achète des charges de capitaine. — Ce sont des personnages de Le Sage que ce maître Chat qui « devient grand seigneur », et ce Petit Poucet qui « achète des offices de nouvelle création pour son père et ses frères ». — Il n’est point jusqu'aux paysans qui ne soient de leur temps : ils ne ressemblent en rien aux bergers et aux bergères d'une pastorale, nous les reconnaissons au passage, nous les avons vus dans les tableaux des Le Nain.
« Ridicules anachronismes! » ont proféré les folkloristes, qui, non contents de porter un nom sauvage, montrent parfois une humeur incommode. Ils ont accusé Perrault de s être livré à une véritable parodie des vieilles légendes : il fait, disent-ils, subir aux contes de fées le même traitement qu'aux poèmes d’'Homère et de Virgile, il les travestit et les défigure; il affuble d’oripeaux ridicules les êtres nés de l’imagination du peuple; c’est une profana-
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Contes de PERRAULT
O folkloristes, ingénus et farouches folkloristes, qui allez de l'Islande au Gabon pour récolter toutes les variantes d’une tradition, vos patients travaux serviront peut-être à éclaircir l'histoire des races et des religions! Mais dites-nous pourquoi ces énormes bouquins où vous avez entassé tant de contes et de légendes, dorment un paisible sommeil, image de la mort, sur les rayons des bibliothèques, tandis que le petit livre de Perrault, déjà vieux de plus de deux siècles, est aussi vivant, encore plus vivant, que le jour où il parut à l’étalage de Claude Barbin, sur le perron de la Sainte-Chapelle.
Observez que Perrault éprouve pour ses fées une tendresse qu'il ne témoigne pas aux héros et aux poètes de l'antiquité. Il ne tente jamais de les ridiculiser ; il les traite comme des contemporaines, et c'est un bel hommage qu'il leur rend, car il se fait de son siècle une idée magnifique. S'il représente les princes et les princesses de la légende sous les traits des personnages de son temps, c’est pour éveiller l'intérêt des enfants qui sont, à leur manière, de terribles réalistes. Quand il fait parler les fées et les ogres, les bêtes et les gens, comme on parlait en 1697, ilsuitl exemple des poètes les plusillustres. Sans parler des singuliers Romains de Corneille, est-ce que les Grecs et les Hébreux de Racine ne laissent pas voir, dans leurs discours, leurs sentiments et leurs manières, qu'ils ont fréquenté à Versailles ? Et tandis qu’on admire l’auteur de Phèdre
et d'Athalie d’avoir transformé au gré de son génie Euripide et la Bible, on refuserait à l’humble Perrault la licence de conter à sa guise des histoires de nourrice dont le plus malin des folkloristes n’est pas capable de découvrir la véritable origine!
Deux siècles ont passé : ce qui était moderne au temps de Perrault est, à son tour, devenu légendaire. La même brume enveloppe les féeries du conte et celles dont Versailles fut le théâtre. L'âge des carrosses et des « cornettes à double rang », des mousquetaires et des bonshommes à perruques est, pour nous, presque aussi lointain que celui des ogres et des fées, des enchantements et des métamorphoses. Cela seul mériterait le respect des folkloristes.
Si Perrault n'avait commis ces délicieux anachronismes, s il avait simplementtranserit ces petits récitstels qu'il les avait entendus, personne ne le lirait aujourd'hui, si ce n’est quelques érudits désireux de compléter leurs collections de variantes, et qui classeraient la version du Petit Poucet d’après Perrault entre une version malgache et une version polynésienne de la même histoire.
Perrault a, comme disent les musiciens, harmonisé des thèmes anciens sans rien leur enlever de leur charme et de leur accent. Son goût délicat l’a averti de la limite où commencerait la parodie, il ne l’a jamais dépassée. C’est pourquoi ses contes ont survécu à la multitude des ouvrages analogues parus
dans le mêmetemps. Durant les dernières années du XVII° siècle et les premières du XVIII‘, la mode fut aux contes de fées. Partout on était las des longs romans à la Scudéry, et le succès même de Perrault décida soudain toutes les femmes auteurs à contrefaire ma Mère Loye. M" Lhéritier, une cousine de Perrault”, publia ÆFinette ou l'adroite princesse que, malgré ses lenteurs et son affectation, des éditeurs n’ont pas hésité à joindre aux ouvrages du cousin. M'° de la Force, la comtesse Murat cultivèrent le même genre. M d’Aulnoy, dont /a Belleaux cheveux d'or, la Chatte blanche, L'Oiseau bleu ne sont pas encore sortis de toutes les mémoires, mit de la grâce et de l'adresse dans ses petites nouvelles féeriques, mais aussi quelles sentimentalités fades et troubadouresques! Il faut avoirlu quelques-unes de ces productions pour sentir le prix d'un conte de Perrault, goûter cet air de naturel qui sauve ici le merveilleux de l’extravagance. Toutes ces femmes d'esprit se laissent aller à leur humeur salonnière et ne savent pas mêler dans une juste mesure jadis et aujourd’hui. Elles captent le courant de légendes qui à traversé le moyen âge et la Renaissance, elles l’emprisonnent dans un canal dont les eaux ne reflètent plus que des ifs taillés et des charmilles solennelles. Avec Perrault, le ruisseau conserve l’allure gentille
1 Appendice XIIT.
et capricieuse d’un bon petit ruisseau de l’Ile-de- France qui tantôt paresse sous les cressonnières, tantôt roule sur un lit de cailloux son flot clair où se mirent des saules.