ES NLAUTRIBU DES PERRAULT
Il était une fois un bourgeois bon chrétien et honnête homme qui exerçait la profession d'avocat au Parlement de Paris. Il venait de Touraine‘ et s'appelait Pierre Perrault. Il épousa Pâquette Leclerc. Ils eurent beaucoup d’enfants : Jean qui fut avocat, Pierre receveur des finances de la ville de Paris, Claude médecin et architecte, Nicolas docteur en théologie, Charles contrôleur des bâtiments du Roi, François mort en bas âge, Marie qui vécut seulement treize ans et une autre fille dont on ignore le nom.
Cette famille avait du bien et de la considération : on y cultivait l'amour des lettres, la curiosité des sciences et le respect de la loi divine. Le vieux Perrault, dit son fils Charles, montrait « un soin particulier de fortifier de bonne heure ses enfants contre les erreurs populaires, de leur ins-
2. Journal du voyage à Bordeaux de Claude Perrault, 21 octobre 1069 : « J'écrivais cette matinée..., à ma sœur à Viry.»
pirer les maximes les plus pures de l'Évangile et de leur ouvrir l’esprit aux plus belles connaissances. »
Un jour, Boileau, qui ressentait à l'égard des Perrault une sérieuse antipathie (nous verrons pourquoi), écrivit qu’il y avait une « certaine bizarrerie d'esprit dans cette famille ». Charles Perrault lui répondit vertement : « Ma famille est irréprochable, et elle l’est à un point que je lui ferais tort, si je me donnaïs la peine de la justifier de votre calomnie. On n'y trouvera que des gens de bien, des gens de bon sens, officieux, bienfaisants et amis de tout le monde. » Il avait raison : lui et ses frères étaient de bonne race, vertueux, dévoués à leurs amis, probes jusqu’au scrupule, un peu frottés de jansénisme. Cependant Boileau non plus n'avait pas tort : tous ces Perrault montrèrent dans leurs idées comme dans la conduite de leur vie, quelque chose d’irrégulier, de paradoxal qui devait exaspérer Boileau.
D'abord, ils étaient tourmentés d’une passion de la nouveauté poussée jusqu'à la manie. Bien avant que n'éclatât la grande querelle des Anciens et des Modernes, déchaînée par Charles Perrault, Pierre, Claude et Nicolas avaient déjà traité avec la dernière irrévérence les auteurs de l’antiquité.
Autre singularité, commune à toute la famille : chacun des Perrault, doué des aptitudes les plus différentes, se consacra, soit successivement, soit
en même temps, aux tâches les plus variées. Après s'être ruiné dans la finance, Pierre s’adonna aux sciences et aux lettres ; Claude avait passé la cinquantaine, quand il renonça à la médecine pour se livrer à l'architecture ; Nicolas fut un saint homme, mais il débuta par une parodie assez écrillarde du sixième livre de /'Enéide; après avoir été un poète médiocre, un prosateur élégant, un fonctionnaire irréprochable et un parfait académicien, Charles publia, à soixante-neuf ans, des contes de fées. Accusé par le même Boileau d’être insensible à tout cequitoucheordinairement les hommes,Charles faisait cette remarque : « Comment pouvez-vous m accuser d’insensibilité sur ce qui touche ordinairement les hommes, moi qui, à la vérité, ne suis pas fort habile dans tous les arts et dans toutes les sciences, mais qui suis connu pour les aimer avec passion, et pour n’avoir point donné sujet de me reprendre toutes les fois que j'ai eu occasion d’en écrire. » C'était se définir à merveille. Lui et ses frères étaient des amateurs, des amateurs passionnés. On méprise trop les amateurs, on les traite sans pitié de nomades et de touche-à-tout. Ils n’ont pas de génie, parfois ils n'ont même pas de talent, mais ils ont un mérite rare : ils aiment ; c’est pourquoi il serait chrétien de leur beaucoup pardonner. Puis ces esprits errants nous réservent de belles surprises : tandis qu'ils battent les routes au gré de leur curiosité, une chance heureuse les met parfois
sur le chemin de leur vocation ; alors un vieux médecin bâtit la colonnade du Louvre et un vieux versificateur écrit la délicieuse Cendrillon.
I1 faut ajouter que tous ces Perrault furent des hommes « à idées », toujours prêts à la dispute et à l'argumentation. Si cette famille encyclopédique eût vécu de notre temps, elle aurait sans doute fondé un journal où chacun des frères aurait pu traiter indifféremment de la politique, des lettres, des sciences et des arts.
Rapprochés par de singulières affinités de goût et d'humeur, les Perrault vécurent étroitement unis. Ils mirent en commun leurs talents et leurs projets. Ils s’entr'aidèrent : Charles, le plus jeune, fut dix ans commis chez son frère Pierre; plus tard, il prit par la main Claude, son aîné, et le fit profiter de la faveur de Colbert. Quand, dans sa vieillesse, il écrira ses Mémoires, il fera, en réalité, une apologie de sa famille. Il est impossible de séparer un Perrault de sa tribu.
Pour peindre la famille je me servirai surtout des charmants Mémoires de Charles Perrault. Celuici les a rédigés à l'intention de ses enfants, et ils ne furent publiés que longtemps après sa mort. Ils sont écrits avec une délicieuse simplicité. Sauf sur quelques détails on ne peut prendre en défaut ni la bonne foi ni la mémoire du conteur. En outre j’utiliserai les excellentes études de Paul Bonnefon où des vues littéraires nouvelles etpénétrantes se mêlent
a des recherches très minutieuses, très exactes. Dispersés dans la Revue d'histoire littéraire et dans la Gazette des Beaux-Arts ces essais n’ont jamais été rassemblés. Paul Bonnefon a publié plusieurs morceaux inédits des frères Perrault, éclairé des points obscurs de la biographie et de la bibliographie de Charles, rétabli le véritable texte des Mémoires que les premiers éditeurs avaient dénaturé.