‹ Les PerraultChapitre 6 sur 60 · II. — NICOLAS, POÈTE BURLESQUE ET THÉOLOGIEN · texte numérisé non relu

II. — NICOLAS, POÈTE BURLESQUE ET THÉOLOGIEN

Jean, l’aîné des fils de Pierre Perrault, fut avocat comme son père, « très habile, au dire de son frère Charles, sachant son métier parfaitement, et ayant de l'esprit et de l’éloquence autant que pas un de ses confrères ». Cependant « il ne faisait presque rien dans sa profession ; il valait beaucoup, mais 1l ne se faisait pas valoir ». Il mourut au cours d’un voyage qu'il fit, en 1669, avec son frère Claude, et il fut inhumé dans l’église Saint-Rémy de Bordeaux. De lui nous ne savons rien de plus. C’est le seul des Perrault qui semble avoir montré quelque constance dans ses goûts et ses occupations.

ô . LES PERRAULT

Nous sommes mieux informés de la vie de Nicolas, qui fut docteur en Sorbonne. Il se destinait à l'Église et était déjà bachelier en théologie quand il s’amusa, avec Charles et Claude, à mettre en vers burlesques le sixième livre de l’Enéide. C'était lui l’auteur de deux vers célèbres qui ravirent d’aise Cyrano de Bergerac. Parmi les héros qui, dans les Champs-Élysées, reprenaient les occupations et répétaient les gestes de leur vie terrestre, on voyait le cocher Tydæus.

Qui, tenant l’ombre d’une brosse, En brossait l'ombre d’un carrosse.

Au goût de la parodie, Nicolas joignait la passion de la mécanique et des mathématiques. Cependant il abandonna bientôt les sciences humaines ; non content de mépriser «les divertissements du monde », il sacriña jusqu’à ceux de l'esprit et chercha la vérité uniquement dans l’Écriture et dans les Pères. Le jour où il soutint en Sorbonne sa thèse de doctorat, sa renommée de théologien était déjà si grande que les professeurs renoncèrent à faire leur leçon et se rendirent avec leurs élèves dans la salle où le nouveau docteur devait argumenter.

Ses opinions sur la Grâce le rapprochaient des jansénistes. En 1658, lorsque certaines proposi-

1. Le sujet de sa thèse était : Quis ostendet nobis bona ? (Bibliothèque nationale. Mss fonds français, n° 24 713).

tions d'Antoine Arnauld furent soumises à l'examen de la Sorbonne, il défendit l'accusé qu’il n’avait jamais vu et dont, par souci d’impartialité, il refusa de faire la connaissance. « Je n’ai point voulu, disait-il, voir M. Arnauld pour être assuré autant qu on peut l'être que les sentiments que j'ai sur la Grâce ne me viennent point de la chair et du sang, que ce n'est point l'amitié qui m'engage à soutenir une opinion plutôt qu’une autre, et pour avoir lieu de croire que ce n’est que Dieu qui m'inspire. » Il prit donc la parole en Sorbonne et la garda cinq quarts d'heure. Le chancelier qui présidait l’assemblée fut frappé de la clarté et de la pertinence de la harangue. « Il a parlé, disait-il, en avocat et non pas en docteur. » C'était sans doute de son père, le vieil avocat, que Nicolas avait hérité ce goût et ce talent de plaider : ses frères furent, nous le verrons, d'infatigables argumentateurs.

Cependant le procès d'Antoine Arnauld faisait grand bruit dans le public. Les mots de grâce effctente et de grâce efficace, de pouvoir prochain et de pouvoir éloigné revenaient dans tous les entretiens. Bien qu’en ce temps-là les gens du monde ne fussent pas étrangers aux controverses de théologie, ils distinguaient assez mal le fond du débat. Les Perrault et quelques-uns de leurs amis se réunirent et prièrent Nicolas de leur exposer le litige. Le docteur le fit avec tant de clarté que la question parut à

tous les auditeurs ne pas mériter tout le bruit qu'elle

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causait. Aussi l’un d’eux alla-t-il chez M. Vitart, l’intendant du duc de Luynes, dont on connaissait les relations étroites avec Port-Royal : les « messieurs », dit-il, se devaient d'informer le public de ce qui se passait en Sorbonne, afin de le « désabuser de la créance où il était qu'on accusait Arnauld de choses fort atroces ». Huit jours après, M. Vitart vint trouver Charles et Pierre Perrault ; il tenait à la main la première des Lettres à un provincial, de Blaise Pascal : « Voilà, fit-il, le fruit de ce que vous me dites, il y a huit jours. »

Arnauld fut censuré. Nicolas, comme les soixantedix docteurs qui avaient refusé de signer la condamnation, fut expulsé de la Sorbonne. Dès lors il vécut dans la retraite et cessa d'assister aux assemblées des prêtres de Saint-Étienne-du-Mont, sa paroisse. Il ne voulut jamais accepter de bénéfice ; sa seule ambition eût été d'enseigner la théologie en Sorbonne. Il demeura fidèle à la cause janséniste, et quand les « amis de la vérité » eurent à se demander s'ils signeraient le Formulaire, non seulement il refusa de signer, mais il ne cessa d'écrire à ceux du parti pour les exhorter à la résistance. Comme l’abbé Le Roy et comme Pascal, il blâmait Arnauld de conseiller la signature.

Ces tracas et ces tristesses ruinèrent sa santé déjà chancelante : il mourut à trente-huit ans. Sa mort consterna les jansénistes. Il laissait un traité de la Résidence des évêques, une compilation inti-

tulée : Morale des Jésuites extraite fidèlement de leurs livres imprimés avec la permission et l'approbation des supérieurs de leur ordre et une étude sur la Blanque, sorte de loterie ; dans ce dernier écrit il condamnait sévèrement tous les jeux de hasard au nom de la morale chrétienne.

La mémoire de ce vertueux janséniste resta en grande vénération parmi les siens. Grâce à lui, des liens d'amitié se nouèrent entre les Perrault et les Arnauld. Lorsque, pour exalter les modernes.

Charles Perrault célébrera avec un fervent enthousiasme l'éloquence de Pascal, il se souviendra sans doute de cette réunion de famille d’où était sorti le projet des Provinciales.

Des vers burlesques, de la théologie et des mathématiques : Nicolas porte déjà le signe de la famille *.

OMR ME IE REORECEVEUR DES FINANCES ET HYDROLOGUE

Un autre des Perrault, Pierre, fut victime d’une triste mésaventure. Il acheta la charge de receveur général des finances de Paris. Malheureusement Louis XIV eut la généreuse pensée de faire remettre

au peuple tout ce qui pouvait être dû sur les tailles des dix dernières années : frustrés de ces recouvrements sur lesquels ils étaient en droit de compter, les infortunés receveurs tombèrent dans le plus cruel embarras. Pierre se trouva en avance de 400 000 livres ; il eut l’imprudence de prélever quelques deniers sur le courant de l’année 1664, et ne put verser les sommes qu'il devait au trésor royal. Colbert ne se laissa point toucher par les instances de Charles Perrault à qui, cependant, il témoignait alors la plus grande faveur. Pierre fut obligé de vendre sa charge, de rendre compte de ses années d'exercice, et demeura « sans même un valet pour le servir ». Il eut voulu pouvoir au moins dédommager trois ou quatre de ses proches parents qui étaient ses créanciers : le surintendant fut impitoyable. Pierre se consola de ses déboires en cultivant les sciences et les lettres.

I] se livra d’abord à l’hydrologie, et composa un petit livre sur l’Origine des fontaines, qu'il dédia à Huygens, le grand savant hollandais que Colbert avait attiré et retenu en France. Les petits ruisseaux font les grandes rivières, dit la sagesse des nations. Pierre Perrault, qui avait le goût des opinions nouvelles, entreprit de prouver que les grandes rivières font les petits ruisseaux. Voici sa thèse : « Les fontaines ne sont point la cause des rivières, mais ce sont les rivières qui sont la cause des fontaines, et s’il n y avait point de rivières, il n’y aurait point

de fontaines. » Il ajoute avec fierté : « Cette proposition n’a encore été avancée par personne. » En effet ; et nous croyons que, depuis Pierre Perrault, personne ne s’est avisé de la soutenir. On nous dispensera d'exposer comment, selon lui, les eaux des rivières, filtrant à travers le sol, remontent par capillarité jusque sur les hauteurs où elles forment les sources, qui, à leur tour, s’écoulent dans les rivières. D'ailleurs, une gravure qui sert de frontispice au livre, et qui est probablement de Pierre Perrault lui-même, illustre cette théorie du monde à l'envers. On y voit la nymphe d'une rivière distribuer l’eau de son urne à une troupe de petits génies, et, munis de cruches, ceux-ci font la chaîne jusqu’au sommet d'une colline dont ils remplissent les fontaines.

Ensuite il ébaucha deux dialogues : l’un est une critique pesante et fastidieuse de Don Quichotte, l’autre une comparaison des Zphigénie de Racine et d'Euripide. I1 se divertit à traduire de l'italien la Secchia rapila de Tassoni. Dans la préface de cette traduction, il développa les mêmes idées que son frère Charles devait défendre — avec plus d'agrément — dans ses Parallèles des anciens et des modernes :

Je crois, disait-il, que la grande réputation en laquelle nous voyons encore à présent les anciens auteurs, ne leur a été donnée qu’à cause que leurs ouvrages ont paru

dans un temps où les esprits étaient grossiers et sans érudition ; et, comme en effet ces ouvrages étaient bons et que les autres ouvrages qu’il y avait alors ne leur étaient pas comparables, ilsexcitèrent une haute estime, laquelle, s'étant fortement insinuée dansles esprits de ce temps-là, passa des pères aux enfants, des maîtres aux écoliers, qui s’en laissèrent prévenir par une soumission aveugle qu'ils avaient comme des jeunes gens, pour les avis de leurs pères etde leurs maîtres qui les assuraient que ces ouvrages étaient divins et inimitables.

On voit que Pierre Perrault ne se distinguait pas par la limpidité du style.

Finances, hydrologie et littérature : encore un qui tenait de famille.

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