CHAPITRE XVII
L'interrogatoire des martyrs
Dans le chapitre qui va suivre, j'ai fait^ plus que partout ailleurs, usage de textes empruntés à des pièces exclues du recueil de Ruinart. Un fait que je dois signaler m'a paru justifier cette exception. Alors que les Actes dont je parle ont subi des remaniements, les parties où figurent les premiers mots de l'interrogatoire, c'est-à-dire celles qui précèdent la torture, en sont demeurées exemptes ; moins faites pour appeler l'attention, elles ont mieux que les autres échappé à l'insertion de traits suspects. C'est seulement dans la suite des récits que les narrateurs de seconde main, parlant des supplices des martyrs^ des efforts faits pour anéantir leurs restes, se sont plus à multiplier les interpolations et les prodiges.
L'étude des interrogatoires subis par les chrétiens met sous nos yeux deux points également dignes de remarque : la question de droit criminel^ pour laquelle l'histoire des martyrs nous apporte ici des renseignements qu'on ne saurait trouver ailleurs ; le caractère particulier que présente cette première phase des débats.
m L'INTERROGATOIRE
11 me faut établir tout d'abord ce qu'était chez les Romains le début de Tinlerrogaloire et je ne saurais mieux le montrer qu'en en donnant le type d'après des documents non contestés. Le plus ancien que je rencontre est daté de l'an 177; il figure dans la lettre encyclique des Églises de Lyon et de Vienne sur le martyre de sainte Blandine et de ses compagnons. Le juge demande au chrétien Sanctus de déclarer son nom, celui de ses parents, sa condition et sa patrie '. Une homélie célèbre nous montre les mômes questions adressées à saint Lucien, martyrisé en 312 à Nicomédie*. Nous trouvons un troisième document dans TafTairc des Traditeurs poursuivis, en Tan 320, pour avoir livré aux gentils, sous le règne de Dioctétien, les Écritures sacrées. Ici nous possédons le texte original de Tinterrogatoire et il importe de le reproduire, car la forme même du dialogue qu'il présente reparaît souvent dans les Actes des martyrs. « Zenophilus vîr claris- « simus consularisdixit : Quisvocaris? — Respondit : Victor, a — Zenophilus v. c. consularis dixit : Gujus conditionis es? » — Victor dixit : Profcssor sum romanarum litterarum, « grammaticus latinus. — Zenophilus v. c. consularis dixit : « Cujus dignitalises? — Victor dixit : Pâtre decurione Cons- « tantiniensium; avo milite, in comitatu militaverat '. » Dans un écrit de saint Ephrem, nous voyons de même le juge demandant tout d'abord aux accusés quel est leur nom, leur état, leur famille et procédant ensuite à l'examen de l'affaire *. Chez les anciens, comme de nos jours, il est à peine utile de le dire, la constatation officielle de l'identité était le début nécessaire de tout interrogatoire. Qu'il connût ou non le