‹ Les Persécuteurs Processifs: Contribution à l'Étude du Délire des Persécutions Chez les DégénérésChapitre 10 sur 25 · CHAPITRE HI · texte numérisé non relu

CHAPITRE HI

Les tendances et les préoccupations pathologiques peuvent varier chez les différents persécuteurs raisonnants : aussi, les auteurs ont-ils établi des subdivisions dans le groupe. Les persécuteurs processifs constituent certainement l'une des plus intéressantes de ces subdivisions. Leurs caractères spéciaux ont été bien mis en relief par Krafft-Ebing, qui a décrit l’affection qu'ils présentent sous le nom de Querulanten Wahnsin, de Irresinn der Querulanten und Processkrämer, folie des querelles ou des procès.

Ces aliénés se font remarquer de bonne heure par une déplorable tendance à la controverse, à la persécution et à la chicane. Ils aiment à se poser en victimes; très personnels, très égoïstes, très pleins d'eux-mêmes, les faits les plus insignifiants deviennent pour eux l’occasion de plaintes et de récriminations que rien d’ailleurs ne légitime.

« Ils grandissent ainsi, dit Krafit-Ebing, et arrivent à l’adolescence et à l’âge adulte, ayant tout fait pour s’aliéner les sympathies, ayant vécu en mauvaise intelligence avec leurs parents, leurs frères, leurs camarades : vrais fléaux dans les milieux où ils se trouvent, toujours exigeants et jamais satisfaits, ils jettent autour d'eux la discorde. » (Krafft-Ebing..)

(1) Krafft-Ebing, Ag. Zeitschrift für Psychiatrie, 1878 et Lehrbuch der Psychiatrie, p. 460. Stuttgard, 1890.

Hole Comme les hystériques et les enfants, ils se mentent à euxmêmes et ont le travers d'inventer. Pleins d'eux-mêmes et de leur infaillibilité, ils ne supportent aucune contradiction : d’où des confiits permanents avec leur entourage. Un grand nombre de processifs se maintiennent à cet état de simple anomalie de caractère, véritables fléaux pour ceux qui les approchent. S'ils n’ont pas de procès ou ne peuvent en faire pour eux-mêmes, ils excitent les autres à en intenter et se font alors avocats.

Mais vienne une circonstance qui les impressionne plus vivement, une punition infligée, un procès perdu, un échec dans une entreprise, on verra éclater chez eux un véritable délire de la chicane. Le processif sacrifie tout, bien-être, fortune, famille, au besoin qui le tourmente de rentrer dans ses droits. « Une fois qu’il est résolument entré dans cette voie des récriminations judiciaires, il n’en sort plus. Trouvant chaque jour dans les phases diverses de la procédure un nouvel élément à ses rancunes et à ses projets de vengeance, il fait constamment antichambre chez les hommes d’affaires et consent sans hésitation à tous les sacrifices d’argent, pourvu qu’il puisse démasquer ses ennemis, confondre les escrocs, renverser la cabale et arriver à la proclamation solennelle de tous ses droits (1). »

L’idée ne lui viendra jamais que sa cause peut être mauvaise. Elle est perdue, parce que les juges sont prévaricateurs, ou bien encore parfois parce que la loi est injuste. « Vrais dégénérés, à écrit Krafft-Ebing, vrais dégénérés dont la déformation la plus saillante consiste dans un trouble éthique, qui, malgré une complète conscience d’un droit, ne leur permet jamais d’atteindre à une profonde intelligence morale du droit. Celui-ci ne leur apparaît, dans sa puissance formelle, que

(1) Legrand du Saulle, Le délire des persécutions, p. 1870.

comme moyen, comme arme légale pour atteindre leur but égoïste » (Krafft-Ebing) (1).

Et comme il n'y a chez les processifs ni conception délirante manifeste, ni hallucinations qui appellent sur leur état pathologique l’attention des personnes non prévenues, ils arrivent facilement à donner le change, et à se faire passer près de ceux qui les entourent pour d’innocentes victimes.

Ils peuvent ainsi faire partager leurs idées maladives à une sœur, à un frère, à un mari, surtout si ces derniers sont d'une intelligence faible, et subissent dans la vie courante l’ascendant du malade. Ainsi est constituée l’une des variétés de cette folie à deux sur laquelle Lasègue et Fabret ont appelé l'attention, et dont les malades de notre observation IV sont un exemple des plus remarquables.

Et, même en dehors de sa famille, le processif trouve des approbateurs et des partisans. « Comme son délire a d’habitude pour point de départ un fait exact, qu'il sait en déduire avec une logique en apparence rigoureuse l'explication de son attitude et de sa conduite, qu’il ne recule pas toujours, d’ailleurs, devant le mensonge et la ruse pour les légitimer, il arrive à intéresser à son sort certaines personnes qui ne vont pas au fond des choses : il trouve dans le publie et la presse des défenseurs qui consentent avec trop de facilité à voir des victimes là où il n'y a que des malades. » (Gilbert Ballet) (2). C’est le cas pour les deux malades qui font le sujet de notre quatrième observation, et qui nous paraissent réaliser le type le plus complet du persécuteur processif.

Une particularité assez curieuse de l’histoire mentale de ces malades, c’est qu'il leur arrive parfois de s'unir pour fonder des associations de fantaisie, par exemple : « L'Union des

(1) Krafft-Ebing, Lehrbuch der Psychiatrie, 1890, p. 463. (2) Gilbet Ballet, loc cit., p. 1167.

opprimés pour la protection de ceux qui ont eu à subir les injustices des tribunaux (1). »

Un grand nombre, le plus grand nombre de ces malades, ne se bornent pas à réclamer et à protester, Ils vont parfois jusqu'à invectiver dans la rue, jusqu'à frapper ceux qu'ils accusent de leur être hostiles. [ls ne reculent même pas devant l'homicide, comme ce Mehring dont l'observation a été recueillie par Casper (2), qui tua un juge sur son siège, dans l’exercice de ses fonctions, comme les malades de nos quatre observations personnelles qui sont venus à l'asile au sortir de la maison d'arrêt, où ils avaient été conduits pour tentative de meurtre.

De ce groupe de persécuteurs processifs ressortissent aussi les faux régicides qui, préoccupés avant tout de leur intérêt personnel, se considérant comme victimes de l'injustice des hommes et du sort, frappent l’un des puissants du jour dans le seul but d'attirer l'attention sur eux et de se faire rendre justice : tels Mariotti, Perrin (3), et ce Jacob dont nous empruntons l'observation à Gilbert Ballet et Paul Garnier.

On trouve quelque chose d’analogue dans notre observation IV, où la logique de leur délire pousse les deux sœurs R... à concevoir une haïne violente contre M. Cunisset-Carnot, gendre du défunt président de la République.

Les persécuteurs processifs sont donc bien fréquemment des criminels, ainsi que le prouvent nos quatre observations personnelles, et huit autres que nous empruntons, six à Casper, et une à Gilbert Ballet et Paul Garnier, une à notre ancien chef de service, M. le docteur Dumaz (de Bassens).

(1) Büchner, Journal de Friedreich, 1870, p. 265.

(2) Casper, Viertel Iahrsch., t. VIII, p. 177.

(3) Régis, Les régicides dans l’histoire et dans le présent. (In Revue d'anthropologie criminelle, 1890, p. 1 et suiv.)

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