‹ Les Persécuteurs Processifs: Contribution à l'Étude du Délire des Persécutions Chez les DégénérésChapitre 4 sur 25 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Historique. — Considérations générales sur la dégénérescence mentale. — Les persécuteurs raisonnants. — Leurs différences d'avec les persécutés du type Lasègue.

« De tout temps, il a existé parmi les aliénés des malades dont les allures caractéristiques, la physionomie spéciale, ont attiré l’attention des observateurs. Manifestement délirants, ils n’en présentent pas moins ce phénomène singulier de lintécrité plus ou moins apparente des facultés syllogistiques : ce sont des fous sans doute, mais des fous qui peuvent vivre longtemps de la vie commune, qui savent discuter, écrire des mémoires justificatifs et défendre leurs conceptions délirantes avec parfois assez d'adresse pour convaincre leur entourage. L’attention, la mémoire, la réflexion, peuvent paraitre

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peu ou point touchées ; le point de départ de leurs raisonnements est faux: mais enfin ils raisonnent » (Magnan et Sérieux) (1).

Entrevues à la fin du siècle dernier par Paul Zacchiaset Boerhaave, ces formes spéciales de l’aliénation mentale sont par ces observateurs confondues sous lenom de « mélancolie » et distinguées par eux du délire général. Pinel, en 1809, décrit les deux formes opposées que peut prendre la mélancolie de Zacchias: «C’est quelquefois, dit-il, une bouffissure d'orgueil et l’idée chimérique de posséder des richesses immenses ou un pouvoir sans bornes: c’est, d'autres fois, l'abattement et le désespoir» (Pinel)}. Mais tout cela est encore bien vague et ne sort pas de l’observation vulgaire jusqu’au jour où Esquirol crée la «monomanie » caractérisée par une lésion partielle de l'intelligence, des aflections ou de la volonté.

Sans doute, la monomanie d'Esquirol suscite bien des critiques dont quelques-unes fort légitimes : «Division artificielle reposant bien plus sur l’habitus du malade que sur la pathogénie et l’évolution de la maladie, d’un côté, elle groupait ensemble des espèces différentes ; de l’autre, elle répartissait dans des classes distinctes des formes identiques ; enfin, elle isolait et constituait comme entités pathologiques des aspects symptomatiques, des épisodes de la même aftection » (2). Malgré tout, cette création d'Esquirol n’en a pas moins été une des étapes nécessaires pour arriver à notre conception actuelle des psychoses systématisées. Après plus d'un demi-siècle, l’œuvre d'Esquirol demeure, pour ainsi dire, entière. Il a eu le grand mérite d’avoir nettement différencié l’aliéné « qui, parmi les innombrables idées que l'intelligence

(1) Magnan et Sérieux, Le délire chronique à évolution systématique, DA9: (2) Magnan et Sérieux, Loc. eit., p. 13.

NT peut enfanter, n’en offre qu’un petit nombre de lésées, conserve une activité normale, peut vaquer aux choses ordinaires de la vie, du maniaque et du mélancolique dont l'intelligence complètement bouleversée amène une activité désordonnée ou une inertie que rien ne peut vaincre » (Baillarger).

Il à montré la voie que ses successeurs ont suivie pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos des psychopathies partielles. Après lui, Guislain, en 1852, sépare le « monodélire accusateur» de la mélancolie, et, au mois de février de la même année, Lasègue publie dans les Annales générales de médecine sa monographie Du délire de persécution, œuvre capitale qui, du grand complexus symptomatique désigné par Esquirol sous le nom de lypémanie, sépare un groupe de malades présentant, non pas ces idées de persécution vagues et confuses qu’on rencontre à titre d’épisode dans un très grand nombre d'états psychiques, mais un délire de persécution organisé en système. Cependant le groupe de Lasègue avait encoreun tort: celui d’être basé presque exclusivement sur un caractère symptomatique, l’idée nette de persécution, et d’englober des faits disparates. Il a dû forcément être simplifié, et successivement, Morel, en 1860, décrit le délire hypochondriaque ; Foville (1), en 1871, nous montre que les hallucinés persécutés de Lasègue deviennent des persécutés ambitieux, et les range dans une nouvelle espèce pathologique : la mégalomanie.

Puis, Morel ayant fait entrer dans la science la notion de la dégénérescence mentale, on éprouve le besoin de distinguer les psychoses dégénératives de celles qui ne le sont pas. A ce point dé vue, en Allemagne, Mendel, Werner, et tout récemment Snell, décrivent soigneusement des folies systé-

(1) Foville, Étude clinique de la folie avec prédominance du délire des

grandeurs. Paris, 1871.

matisées qu’ils désignent du nom de «paranoïa». Schüle (1), dans son essai de classification, différencie les psychoses survenant chez l'individu à développement organo-psychique normal, des psychoses survenant chez les individus à développement organo-psychique défectueux. Krafft-Ebing étudie consciencieusement les caractères spéciaux que présentent les persécutés-persécuteurs ou persécuteurs raisonnants, et, parmi eux, tout particulièrement les persécuteurs processifs qui font le sujet de cette dissertation inaugurale.

Les processifs sont donc une subdivision de ce groupe spécial qu’on désigne du nom de persécutés-persécuteurs, ou de persécuteurs raisonnants. Il serait peut-être opportun de se demander s’il existe des différences assez marquées entre ces derniers malades et les persécutés du type Lasègue pour que leur réunion en une classe à part soit nécessaire. Très certainement, et la première de ces différences ressort de ce fait d'observation que les persécuteurs raisonnants sont des dégénérés, tandis que les persécutés du type Lasègue sont de simples héréditaires.

Nous n'avons pas la prétention d'aborder ici des points de doctrine que notre inexpérience nous permettrait difficilement de discuter, mais nous voudrions cepen dant essayer de montrer la différence qui sépare la dégénérescence de l’hérédité. En fait, l’hérédité domine à ce point l’étiologie de tous les états dégénératifs, qu’on est, à tort selon nous, porté à la considérer comme l’élément indispensable, indépendamment duquel il n’y a pas de dégénérescence possible, etque, pour beaucoup d'auteurs, dégénérescence et hérédité sont synonymes.

Sans doute, la grande majorité des dégénérés sont des héréditaires. Il faut bien observer cependant qu'il ne saurait être ici question d’hérédité homologue, mais de la trans-

(1) Schüle, Traité clinique des maladies mentales.

no mission aux descendants d’un vice originel dépendant d’affections très diverses des générateurs (1).

Il s’agit bien plutôt, au point de vue qui nous occupe, de maladies de l’hérédité que de maladies héréditaires à proprement parler. Dans quels cas peut-on dire, en effet, qu’une race dégénère, sinon lorsque les qualités spécifiques qui caractérisent cette race cessent de se transmettre par l’hérédité, lorsque les enfants cessent de ressembler à leurs parents et à leurs frères et sœurs, et qu'il en résulte un changement dans l'adaptation au milieu physique et social ? Il faut entendre par dégénérescence, comme l’a fort bien dit Dixon, la perte des qualités héréditaires qui ont déterminé et fixé les adaptations de la race. La caractéristique de ce qu’on appelle dans la race humaine l’hérédité morbide et la dégénérescence, c’est justement la variété de la descendance qui devient de moins en moins capable de s'adapter, en raison de ses défauts physiques, intellectuels et moraux. La dégénérescence, en effet, ne se manifeste pas, quoi qu’on en ait dit, par des retours à des formes ancestrales, mais par des troubles embryogéniques amenant des déviations fonctionnelles incompatibles avec les adaptations ancestrales, « La stérilité, qui est l’aboutissant nécessaire de la dégénérescence des races humaines, n’a rien à faire avec l’atavisme. En les considérant de près, on voit que les stigmates de dégénérescence, en général, sont des déformations tératologiques. Si le dégénéré ne donne plus naissance à des êtres qui lui ressemblent, ce n’est pas parce qu’il a acquis la faculté particulière de transmettre des caractères qui ne lui appartiennent pas; mais c'est que la dég'énérescence est ladissolution de l’hérédité(?). »

La dégénérescence se montre aussi bien comme la disso-

(1) Sarda, Leçons de pathologie générale. Montpellier, 1894. Inédit. (2) Ch. Féré, La famille névropathique, 1894, p. 245.

Etre lution de l'hérédité, lorsqu'elle est acquise que lorsqu'elle est congénitale. Le renouvellement incessant de nos éléments anatomiques qui maintient les formes extérieures et les pro priétés héréditaires, constitue, at-on dit, un véritable processus d’hérédité, qui peut être dévié lui-même par la plupart des agents susceptibles de troubler l’embryogénèse ; ces troubles de la nutrition peuvent avoir des conséquences durables et véritablement dégénératives. Ce n'est pas sans raison que Lasègue disait des cérébraux par traumatisme crânien qui offrent tous les caractères de la dégénérescence mentale, qu'ils héritent d'eux-mêmes,

C'est que, en eflet, toutes les dégénérescences ne sont pas congénitales. « Un fait qu’on ne saurait passer sous silence, dit Magnan (1), c’est que, si les dégénérescences mentales sont héréditaires, dans quelques circonstances elles peuvent être acquises. » Les recherches de Lasègue et de Cotard nous ont montré très clairement que les états dégénératifs étaient souvent le résultat de maladies infantiles. « Les dégénérés sont avant tout, dit Cotard (2), des congénitaux, des infantiles, ou même des juvéniles : leur propre caractère est d'avoir été frappés pendant la période de croissance et de présenter par conséquent des arrêts de développement et des malformations aussi bien au physique qu’au moral. »

La dégénérescence est donc une forme spéciale de l’hérédité, et on pourrait presque la définir : la suppression de l'hérédité. Le dégénéré est bien un héréditaire, mais un héréditaire d'espèce particulière auquel ont été transmis fort peu des caractères communs de sa race. Il est fort souvent dissemblable de ses ascendants, au physique aussi bien qu’au moral, circonstance qui semble négative de l’hérédité.

(1) Magnan, Société médic.-psych., janvier 1886, (2) Cotard, Société médic.-psych., janvier 1886.

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Et d’ailleurs, au point de vue clinique, il est facile de distinguer l’héréditaire dégénéré de l’héréditaire simple. « La distinction, dit Saury, n’est certes pas subtile. Si, dans tous les cas, l'organisme est préparé d'avance à contracter la folie, que de différences immédiates ou prochaines! D'un côté, nous trouvons un individu dont la prédisposition ne s'accompagne d’aucun signe pathognomonique. Loin d’être irrémédiablement modifié dès le début, au point de vue intellectuel ou physique, il peut rester sain toute sa vie. Il est bien en puissance de la diathèse vésanique, mais d’une façon latente, et rien ne trahit au dehors le fâcheux héritage. Qu’une occasion surgisse, capable de faire éclater la folie, celle-ci ne portera à son tour aucune empreinte insolite. En somme, et Jusqu'au moment où la maladie fait son apparition, le prédisposé ordinaire ne s’est pas, pour ainsi dire, distingué de l’homme normal.

» Chez le dégénéré, au contraire, tout révèle un état organique essentiel que des stigmates physiques permettent de reconnaitre même dès la naissance. Plus tard, les dispositions morales et intellectuelles viennent, elles aussi, et mieux que la conformation extérieure, dévoiler le cachet originel. De son côté, la folie, qui n'attend pour éclore que la cause la plus banale, présente des particularités inhérentes à la tare première (1). »

Ainsi donc, les psychoses héréditaires proprement dites se distinguent parfaitement des psychoses dégénératives. Dans l'intervalle des accès épisodiques, ou avant le développement de la maladie mentale chronique, les individus qui en sont affectés ne présentent aucune lésion notable de l'intelligence ou du caractère : ce sont des individus normaux:

« Chez les décénérés, au contraire, les causes morbides,

(1) Saury, Étude sur la folie héréditaire. Paris, 1886.

héréditaires le plus souvent, individuelles dans quelques cas, ont entravé le développement régulier du système nerveux, si bien que ces individus présentent à l’état permanent des tares intellectuelles ou morales faciles à découvrir dès le jeune âge. Chez eux, le délire passager ou durable, lorsqu'il survient, n’est plus simplement, comme chez les héréditaires, le résultat d’une prédisposition latente jusqu’à son éclosion, mais l’aboutissant d’un état originel et habituel d’infériorité cérébrale et de déséquilibration mentale (1). »

Une comparaison très ingénieuse, empruntée par Cullerre à la pathologie commune, nous rend plus nette cette différence:

« Parmi les tributaires de la diathèse arthritique, nous voyons des individus vigoureux, d'une santé irréprochable jusqu’au jour où ils sont frappés subitement d’un accès de goutte aiguë : l'accès guéri, ils reprennent jusqu'à nouvel ordre leur santé florissante d'autrefois. A côté de ceux-là, nous en voyons d'autres (ce sont en général les enfants des précédents) qui sont nés faibles et chétifs, que la diathèse prend dès le berceau pour les conduire pendant tout le cours de leur existence à travers une série d’affections plus ou moins légères, différentes pour la forme et le siège, et qui, suivant l'expression de Pidoux, sont comme les scènes variées d’un seul et unique drame morbide (2). »

Ces deux catégories d’arthritiques répondent à nos deux catégories d’aliénés : les héréditaires et les dégénérés.

Il serait superflu d’entrer dans le détail des stigmates tant physiques que psychiques de la dégénérescence, et l’on n’attend certainement pas de nous que nous passions successivement en revue l’asymétrie ou les malformations du crâne et

(1) Gilbert Ballet, Les Psychoses. (In Traité de médecine de Charcot, Brissaud, Bouchard, t. VI, p. 1150.) (2) Cullerre, Traité pratique des maladies mentales, p. 276.

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de la face, et particulièrement du pavillon de l'oreille, et qu'ensuite nous décrivions toutes les anomalies de l'intelligence, du caractère et de la conduite, de l’émotivité et de la volonté que présentent les dégénérés. Mais il est nécessaire que nous montrions les différences qui séparent les persécutés dégénérés des persécutés héréditaires.

À part que ceux-ci sont en général indemnes des stigmates de la dégénérescence, ceux notamment qui sont affectés de délire chronique à évolution systématique du type Magnan, les persécutés du type Lasèoue ont toujours des hallucinations : les persécutés dégénérés n’en ont jamais, ou si par hasard ils en présentent, c’est à titre exceptionnel et tout à fait accessoire. « Le délire de ces malades n’est que l’exagération pathologique se produisant à une certaine époque de la vie des dispositions cérébrales défectueuses qui constituent le fond de leur caractère (1). »

Ces persécutés n’ont pas, à proprement parler, de conceptions délirantes : ce sont des aliénés raisonnants, des fous lucides. On les appelle persécuteurs raisonnants, et cette dénomination semble parfois être celle qui leur convient le mieux. Ils sont, en effet, beaucoup plus des persécuteurs que des persécutés : ce qui domine chez eux, c’est la tendance à revendiquer des droits imaginaires, à obtenir la réparation de torts dont ils se prétendent indûment Îles victimes. Leurs actes, plus encore que leurs idées, portent le cachet morbide.

Le délire des persécuteurs raisonnants n’a pas pour point de départ une invention, une illusion sensorielle, une hallucination comme celui des persécutés du type Lasègue, mais un fait vrai par eux dénaturé à leur préjudice, ce qui les fait souvent méconnaitre. Enfin, ils ne tombent jamais dans la mégalomanie. Leurs troubles intellectuels aboutissent très tard

(1) Gilbert Ballet, loc. cit., p. 1166.

as ge à la démence : mais ils restent identiques à eux-mêmes. Pas non plus ici de ces altérations de la personnalité si fréquentes chez les persécutés ordinaires. Le malade est un et identique à lui-même jusqu’à la fin. Il peut aller s’affaibissant quant à l'activité cérébrale, mais il est immuable. L’incurabilité est aussi un des caractères essentiels de ce délire.

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