INTRODUCTION
La littérature romanesque du moyen-âge a des sources ères diverses : les légendes qu'elle met en œuvre y sont venues converger de points très différents ; elle est l'aboutissement d'une série de courants épiques dont chacun apportait avec lui un groupe plus ou moins important de personnages.
Et d'abord, les souvenirs bibliques, les contes orientaux, les légendes héroïques de la Grèce, les récits de toute provenance sur Alexandre, les (Euvres des grands poètes latins, Virgile, Ovide, Stace, ont servi de base à toute une série de poèmes qui ont plus ou moins fidèlement suivi leurs modèles (1).
Un second groupe de romans a son point de départ en des récits originaires des Iles Britanniques. Ce sont des contes mythologiques, autrefois communs aux Bretons et aux Irlandais, ce sont des traditions héroïques sur la lutte soutenue pendant plusieurs siècles contre les conquérants saxons, ou sur l'existence orageuse des envahisseurs danois du IX" et du X" siècle (2).
(1) Ainsi ont été composés les romans d'Alexatidre, de Thèbes, de Troie, à'Enéas, de Narcisse, de Pyrame, de Philomèle, d'Orphée, etc. De là vient mainte allusion à des personnages de la Bible, de la fable ou de Ihistoire : Absalon, Samson, Phaéton, Icare, Jules César. On voit aussi, grâce à cette demi-science, les personnages anonymes de tel ou tel conte populaire prendre des noms histotoriques, Salomon s'il s'agit d'un roi, Galien ou Hippocrate, s'il s'agit d'un médecin, etc.
(2) Ces romans dont plusieurs ont été écrits sur la frontière galloise ou écossaise, par conséquent dans les parties les plus
Le troisième groupe enfin comprend les légendes écloses sur le sol même de la France depuis l'ère mérovingienne jusqu'aux Croisades. Le souvenir des Mérovingiens s'est de bonne heure réduit à peu de chose. Les traditions sur Glovis, que l'on désigne généralement sous les formes Flore et Florent et que l'on fait entrer dans la famille des empereurs romains (1), Octave et Constantin, celles sur son
celtiques de l'Angleterre (comme l'indique la forme des noms de personnes) sont généralement hostiles aux Saxons et favorables aux Danois. Ce sont : 1° Hnvelok, qui raconte les efforts d'Anlaf Cuaran f 981, contemporain des rois bretons Constantin d'Ecosse et Owen d'Alclyde, confondus par lauteur avec des personnages homonymes du cycle artusien, pour reconquérir son royaume danois de Northumbrie sur le roi d'Angleterre Edelsi, TAthelstan de l'histoire ; 2° Horn, consacré au récit des aventures d'un fils imaginaire de ce même Anlaf, qui, après la mort de son père, va chercher un asile chez ses compatriotes, les Danois d'Irlande, où règne un autre Anlaf (Houlac, Finlek dans le poème), cousingermain de son père ; .3° la Manekine, consacré au récit du mariage de ce même roi pa'ien Anlaf avec la fille du roi d'Ecosse Constantin, et qui a subi de multiples altérations par la confusion de ce Constantin avec l'empereur romain son homonyme, ou d'Anlaf avec Aile de Northumbrie f 388 ou avec Offa de Mercie f 791 ; 4° Gui de Wanvich, le seul poème favorable aux Saxons, consacré au récit légendaire de la guerre d'Athelstan contre les deux Anlaf en 937. Cette confusion de personnages du X^ siècle avec d'autres du VI" a amené le recul des légendes relatives au siège de Cirencester par Gormon (879), dont on a fait un contemporain de Cerdic, ainsi qu'à l'invasion de Bagsac f 871, placée au temps de Cenric et de Geaulin. (1) Ces mêmes empereurs, Constantin et Héraclius notamment, ont fait le sujet de récits qui rentrent en réalité dans notre épopée, soit par les personnages dont on les entoure, et qui proviennent des cycles de Charles ou d'Artus, soit par le nMe que joue dans le cycle carlingien tel personnage de leur histoire, le roi des Perses Chosroés par exemple, devenu dans beaucoup de nos romans le
fils Floovant, dont les aventures sont copiées sur les siennes, ne sont guère que des romans au sens moderne de ce mot. Bientôt même ce nom de Flore, Floriant, Floris aura perdu toute signification, et l'on en baptisera indifféremment le fils d'un roi de Naples ou de Sicile ou d'un gentilhomme de Thèbes en Grèce. Giperis (Ghilpéric) et Dagoberl ne sont dans les œuvres qui leur sont consacrées (Clperis de Vinevaux, Charles le Chauve] qu'un prétexte à rajeunir par des noms nouveaux de vieux clichés qui ont déjà servi à d'autres personnages. Le père de Pépin d'Héristal, Anséis, n'a lui non plus laissé qu'un nom, et, quand on a voulu lui faire une légende [les Saisnes, Anséis de Cartage] on a été chercher, soit dans la légende d'Ogier, soit dans celle de Guillaume, un sarrasin plus ou moins authentique, ici Bréhier, là Isoré, pour en faire son rival.
Pour trouver la véritable épopée, il faut arriver à Gharles Martel.
Notre épopée, on le sait, ne distingue pas plus Gharles Martel, Charlemagne et Gharles le Ghauve que Pépin d'Hérislal ou Pépin le Bref, que Louis le Pieux, Louis IV ou Louis V. Pour elle, il n'existe, de la fin du VIP siècle à celle du X% que trois princes, Pépin, fils d'Anséis, Gharles et Louis, auquel a succédé Huon Gapel sur le trône de France, tandis que le frère de Louis, Lohier, allait fonder en Allemagne une dynastie nouvelle, destinée à ceindre un jour la couronne impériale. Ge n'est pas tout. De l'époque mérovingienne il était resté certaines légendes pieuses, sur l'invasion vandale de 406, sur un martyr arlésien plus ou moins authentique duV* siècle, saint Vezian. On k s ramena à l'époque carlingienne. On fit lutter Gharles Martel contre les Vandales dans les Lorrains,on fil tomber saint Vezian sous les
sarrasin Codroé, et qui n'a d'ailleurs gardé de son rôle historique que sa physionomie d'ennemi des chrétiens.
coups du sarrasin Aucebier (Âlsamah) envahisseur du midi en 721, puis on confondit cette invasio;i avec celle de Desramé (Abderame) en 732, et enfin on l'identifia aux luttes soutenues dans cette région par Guillaume de Toulouse de 790 à 806. On modifia déplus le caractère de Vezian pour en faire un chevalier, et l'on altéra son nom en celui de Vivien plus connu dans l'Ouest de la France. Saint Moran, évéque de Rennes au VHP siècle, devint lui aussi un guerrier, protecteur du jeune Charles contre Reinfroi, et je suis très porté à voir dans le personnage du comte Amiles ce comte évêque de Nantes Amelius dont une légende a fait, sous le nom d'Emilien, un martyr des Sarrasins.
En mentionnant ici les invasions sarrasines de 721 et de 732, j'ai touché le premier fait épique de notre histoire. Tout le cycle de Vivien en découle, ainsi que les nombreuses allusions du début du Siège de Barbastre, de Renaud de Montauban, de la fin de Girard de Viane, aux luttes du roi Yon d'Aquitaine contre les envahisseurs musulmans.
La lutte de Charles Martel contre le roi mérovingien Heudri, le maire du palais Reinfroi, le roi Olon ou Yon d'Aquitaine et le roi de Frise Radbod, forme le sujet de Mainet, et de Charles Martel. Elle a produit le type du roi Oton, le beau-père classique des rebelles.
Les adversaires avec lesquels la mort de Charles Martel (741) laissa ses fiîs aux prises se retrouvent dans notre épopée avec leur caractère. Grifon, son plus jeune fils, le chef de la race des traîtres, le duc de Bavière Odilon, l'Huidelon de notre épopée, transformé en sarrasin, le roi Hunaud d'Aquitaine sont là, fidèles à leurs traditions. Il est curieux cependant de constater que le roi Gaifier d'Aquitaine qui de 745 à 768 lutta si intrépidement contre Pépin, n'a laissé dans nos romans qu'un souvenir vague (1).
(1) Dans Roland (v. 798) le riche duc Gaifier remplace parmi les
La fuite du comte Ogier chez le roi des Lombards Désier (771), au service duquel il mil iuutilemenl son épée coulre Gharlemagne, la mort de Roland et d'Olivier à Ronceveaux (778), voilà deux des plus grands événements épiques de notre histoire. Les différents poèmes sur Ogier d'une part, Roland, Otinel , Fierabras de l'autre, sont là pour en témoigner, sans compter l'introduction de ces héros dans d'autres légendes, dans celle d'Agoland par exemple, ou dans Girard de Viane.
Citons encore la guerre contre Guilequin, qui fait le sujet des Saisnes (775-785), le complot de Hardré (786) qui a donné
douze pairs le gascon Engelier ; il figure encore en cette qualité dans le Couronnement de Louis (v. 567) ; Turpin fait enterrer à Bordeaux Gaifier roi de cette ville ; Girard deViane (p. 165), Maugis (v. 4546), 'Gaidon ( v. 4786 et 5482), Ogier (laisses 3, 9, p. 259) , Aspremont (laisse 3, f°^ 31 et 67), les Enfances Ogier [y. 514, sous le nom de Gaifier deValcler), les Saisnes (laisses 174 et 188,où il commande les barons du raidi), en font un fidèle du roi Charles ; Gaidon (v. 232/ le fait mourir à Roncevaux. Dans Aie (v. 2540), Ganor se dit frère du riche Gaifier. Le roi Gaifier est mentionné dans Otinel (v. 1104), et son trésor dans Gui de Nanteuil\v. 2974) et dans Blanchandin (v. 1560) ; Gaifier et Vivien sont dans Girbert (v. 132) les deux fils du comte Isengrin. Il est transporté du midi de la Gaule dans le midi de Fltaiie dans le Couronnement de Louis (v. 304 etc.) et dans Girbert (v. 1678), et devient roi de Spolète. C'est un sarrasin dans la Prise d'Orange (v. 1008), le Covenant Vivien (v. 565), les Enfances Guillaume (ms. 24. 369), Esclarmonde (v. 1644), la Bataille Loquifer (laisse 14, Gaufier ou Jafar). Le Caïfer de Mainet est probablement Caïfas. Enfin U y a identité entre Gaifier et Gadifer, champion des sarrasins dans le Moniage Renoart (laisse 172 et suiv.), fils du héros et empereur de Constantinople dans Theseus de Cologne.
Le Gaiferos des romances espagnoles, le Gaudifer de l'épopée allemand*, sont des décalques de notre Gaifier ou Gadifer.
à notre épopée un nom pour les traîtres qui y pullulent, la nomination du comte Guillaume comme tuteur du jeune roi Louis d'Aquitaine, ses luttes contre les Sarrasins (790-806), sa pieuse mort dans un cloître en 812, son mariage avec Guibour, d'où est sorti le cycle entier de Guillaume, la captivité chez les infidèles du comte Aimeri, élargi seulement en 810, qui a servi depoint de départ au cycle d'Aimeri, père légendaire de Guillaume, l'hostilité du roi danois Godfrid f 810, qui, sous la forme Gaufrei, issue d'une confusion entre Godfrid et Galfrid, sert de père au rebelle Ogier ; voilà autant de faits historiques du règne de Gharlemagne dont on retrouve à chaque pas la trace dans nos romans. Sa mère, Berte, confondae avec la déesse germanique de ce nom, est à son tour devenue l'héroïne de l'une des versions de ce vieux cliché épique que l'on pourrait appeler l'Innocente reine persécutée, et que l'on a également appliqué à la mère de Clovis-Florent.
De Louis le Pieux, si l'on défalque sa légende de pupille du comte Guillaume quand il était roi d'Aquitaine, il ne reste guère que la mention dans Huo7i Capet de sa sépulture à Saint-Ernoul de Metz ; de ses fils Louis et Lohier (Lothaire) le souvenir dans la légende de celui-ci qu'il était l'aîné de son frère ; de ses petits-fils Louis et Lohier, enfants de son fils Lothaire, l'idée que Louis fut empereur et Lohier seulement roi dans la France orientale. En revanche la légende de Charles le Chauve a pris un superbe développement. Presque toute l'épopée des différends de Gharlemagne et de ses vassaux en est issue.
Mais elle n'est pas toujours restée conforme à la vérité historique. Bovon et Gilebert furent bien en 840 lesennemis du roi Charles, comme ils le sont dans les Saisnes, dans Bovo7i dAigremont, Gérard lutta bien à plusieurs reprises contre lui, notamment en 840 et 870, comme il le fait dans Girard de Frette, Girard de Viane, Girard de Roussillon, le
comte Ç^ervé se fit bien tuer pour la cause royale eu 844 comme dans Guide Nanteuil, et les fils que lui donne la geste des Lorrains^ Garin et Begon, ont bien en effet lutté pour le roi Charles à l'est et à l'oiiost de la France, en 841 et en 843; le royaliste Gasselin de l'épopée est bien le Gausbert, comte du Mans en 852, vainqueur de Lambert, et Garnier, frère de ce Lambert, péritlamêmeannée en combattantson prince comme dans Aie et le passage de la saga de Charles relatil à Reinbaud de Frise ; Amauri, comte de Nantes en 850, fut bien réellement le royaliste que nous représente Huon de Bordeaux, et le roi de Bretagne Salomon fut, de 863 à 873 notamment, le tributaire indocile que nous représentent les Saisnes. Le chingement d'allure de Garin qui, fidèle à Pépiu 1 d'Aquitaine, se tourna contre son fils Pépin II, a laissé des traces dans Girard de Viane qui a d'ailleurs non seulement réuni ces deux Pépin en un seul, mais les a encore identifiés avec le père de Charlemagne. La mort tragique du jeune roi Charles d'Aquitaine en 866 à l'âge de dix-neuf ans a eu un long retentissement et a fourni le modèle de ces meurtres d'un fils du roi que l'on retrouve dans Ogier, dans Huon de Bordeaux, Renaud, Jourdain, Bovon d' Aigremont , Bovon de Hanstonne.
Cela est vrai, mais en revanche, lorsque Renaud de Poitiers, dont notre épopée a fait Renaud de Montauban, battait en 843 Erispoé, dont elle a fait Ripes de Ribemont, Renaud était un royaliste et non pas un rebelle, comme le dit notre poème ; lorsqu'en 852 le comte Sanson s'emparait de la personne de Pépin II, ce n'était pas, au rebours de ce que dit Aie le comte Garnier, mais lui qui agissait en fidèle serviteur du roi, et Amaigis ou Maugis, que ces récits associent également à Renaud et à Sanson, n'est pas plus dans un cas qu3 dans l'autre un rebelh^ C'est très bien d'avoir conservé au comte Galeran qui luttait en 850 contre Guillaume et Bernard, filsde Bernardetpetits-filsde Guillaume
de Toulouse, son caractère de vassal fidèle, mais c'est UDe erreur d'avoir Iransformè son compagnon Iseubard en rebelle et en renégat (le roi Louis). Des deux rôles que Ton prête à Tibaud ou Tibert dans la légende de Guillaume d'Orange, dans Aie, dans Gui de Nanteuil, dans Gaidon, dans Girard de Roussillon, le seul véritable me semble être celui de ce baron chrétien qui, avec Garin, amena en 841 des renforts à l'arraée du roi Charles, nullement celui du prétendu roi d'Arabe auquel le Tibaud, comte d'Arles à la fin du [X* siècle, a seul pu prêter quelque vraisemblance. Achard et Gontard, dont on a été jusqu'à faire des sarrasins, soit sous celte forme, soit sous les formes Gontier, Gondré, Gondri, sont deux fidèles du roi Charles, battus en 845 par Pépin II.
Les pirates Scandinaves joignaient alors leurs déprédalioiis à celles des musulmans. C'est en succombant sous leurs coups en 845 que Séguin de Bordeaux gagna sa renommée épique : c'est la conversion du pirate Weland qui a servi de base historique à un épisode d'Aspremont. la conversion de Balan. Un beau poème est sorti de la victoire remportée à Saucourt en 881 par le roi liOuis III sur les bandes de Gormon [le roi Louis). Le rôle de Basin -]- 887, le meurtre de l'évêque de Reims Foucon (900), qui stigmatisa pendant longtemps la mémoire de l'assassin Guinemer et de son instigateur Baudoin, sont encore des événements épiques de cette fin de siècle qui, s'ils n'ont pas directement créé de poème, ont fourni du moins des personnages nouveaux aux légendes anciennes (1).
(1) On peut juger par le nombre de ces personnages et par la manière dont on a déformé à leur égard la vérité historique, combien il est difficile de reconstituer la physionomie réelle de ceux sur lesquels les documents sont à peu près ou même complètement muets : certains noms ont pu être inventés, empruntés à l'onomas-
Au X" siècle, les nouveaux sujets d'épopée sont rares. Un poème sur la défaite des Normands campés en Bretagne, un autre sur la défaite du comte Raoul par les fils d'Herbert de Vermandois, Ibert de Ribemont et son bâtard Bernier (943), où apparaissent quelques personnages contemporains, Bernard de Rethel , Ernaud de Douai, probablement aussi Bernard de Senlis, un poème sur l'avènement de Huon Gapet (987) dont l'esquisse, inspirée il est vrai d'un tout autre esprit, se retrouve au début de la Mort Aimeri, une allusion dans le Charroi de Nîmes à la guerre d'Oton II contre le roi de France (978), c'est à peu près tout le bilan épique. Mais une autre tendance a surgi, elle va rajeunir les cadres eu y introduisant de nouveaux per-
tique courante par nos romanciers comme ils ont fait de Simon, d'Etienne, etc.
Qui nous dira d'ailleurs en quel endroit il faut lire Engeran et non pas Engelier, Amaufroi et non pas Ermenfroi, Henri ou Guerri et non Tieri ou Hervi, Amauri et non Aimeri, Richier et non Richard ? Quand Acelin est-il un diminutif d'Antelme, et quand un •diminutif d'Achard ? 11 y a eu à Bourges un duc Estormi. Mais a-t-il quelque chose à voir avec TEstormi épique ? Gaidon pourrait être le duc angevin Gaidulf vivant en 75b? A-t-il fourni autre chose que son nom au roman qui lui est consacré ?
Pour les Sarrasins, c'est bien pis. .l'ai cité les musulmans authentiques, Aucebier, Desramé, le paien Guitequin. Que dire de Baligand, Marsile^ Agrapard, Sinagon, etc.? Sont-ce des personnages réels, sont-ce des noms de fantaisie que l'on a pris dans l'onomastique courante, comme on a emprunté à la Bible ceux de Pharaon et de Golias, ou au langage ordinaire ceux de Tempesté et de Tenebré ?
A tout ceci, il faut joindre encore les personnages mythologiques, tels que le forgeron germanique Galan, qui lui du moins reste confiné dans ses attributions métallurgiques, tels aussi Guenes ou Ganelon, le dieu de la mort, où je vois le dieu' celtique Gwyn, Elias ou Elinand, FHeliou le Belinusde Gaufrei deMonmouth, etc.
soùnages comme en habillant à la nouvelle mode les vieux héros. Veul-on grossir les rangs des mauvais conseillers du roi, voici Agenon, le ministre de Charles le Simple ; ceux de ses fidèles partisans, voici Erluia de Pontieu (926-9 'i6) ; faut-il quelqu'un pour commander les Souabes de Charlemagne, le duc Herman qui les a menés en France en 946 sera tout désigné. Ainsi s'introduiront le duc Richard f 996 pour commander les Normands, Jofroi -f- 987 pour les Angevins, Baudoin -1-917 pour les Flamands, Hoèlde Nantes f 981 pour les Bretons, tous chefs de grandes familles féodales établies héréditairement sur un doiiaine fixe, et ayant très nettement, au rebours des guerriers de l'âge précédent, le caractère territorial.
En contemplant ces nouveaux personnages, les poètes se sentent tout naturellement conduits à prêter aux anciens ce même caractère territorial. Tantôt la fantaisie seule ou le besoin de la rime les guide : ainsi naissent les Lambert de Berri, les Sauson de Bourgogne, les Anséis de Gartage ; ainsi se créent des généalogies qui rattachent les uns aux autres des personnages appartenant à des régions trèsdifférentes. Parfois il y a une confusion qui peut être involontaire entre l'ancien héros et un homonyme plus récent qui endosse une partie des exploits de Tautre et lui donne en échange son propre titre féodal. De là viennent Aimeri de Narbonne, Girard de Blaie, Guillaume d'Orange, Landri de Nevers, Droon d'Amiens, Hugues de Broies, Glarenbaud de Vendeuil, Garin de Mâcon, Raoul d'Amiens et de Vermandois, Engeran d'Abbeville, OJon de Bourgogne, Herbert de Troies, et tant d'autres personnages des Xil« et XIIP siècles qui, au premier abord, déroutent complètement celui qui s'adonne à l'étude de notre vieille littérature épique.
Les Croisades avaient d'abo'^d fait l'objet au Xll* siècle ie poèmes historiques, Antioche, Jérusalem^ qui ne diffèrent guèrequepar la versification delà chronique d'Ambroiseou du
poème anonyme sur Richard Gœur-de-Lion. Bientôt l'épopée s'en mêla avec ses confusions ordinaires; Baudoin de Sebouic unit en sa personne les traits de Baudoin II du Bourg et de Baudoin IV, auxquels se joignirent de vieux clichés. Ceuxci finirent même par devenir prédominants : les auteurs de Parise et de Lion ne firent qu'adapter à la femme imaginaire de Raimond de S. Gilles ou au fils prétendu d'Arpin de Bourges les anciens thèmes légendaires. Les personnages réels de cette époque envahirent les vieux récits : Gorbaran, Dodequin, Saladiu et son frère Safadin furent appelés à lutter contre les pairs de Gharlemagne^ Sanguin prince de Mossoul (1127-1 145) appaïut, peut-être par la ressemblance de son nom avec celui de Seguin ; Henri de Champagne (f 1197) se croisa pour délivrer le comte Guillaume, et le roi innommé de Jérusalem dans VOctavien en octosyllabes prit dans la version en alexandrins le nom d'Amauri (1).
La dernière époque de notre littérature romanesque au moyen-âge présente avec la première un contraste absolu, Ge qui jadis n'obtenait même pas une mention, le titre seigneurial, est devenu la chose principale. Le prénom n'a plus aucune valeur ; parfois il est absent, parfois il figure uniquement pour la rime, et il arrive ainsi à des personnages secondaires d'en changer suivant les besoins de la versification. L'intérêt de Huon Capet n'est pas tant la lutte du héros, aidé de ses bâtards Henri et Richier, contre les traîtres Savari, Fedri, Asselia, que contre la coalition féodale du comte de Champagne, du duc de Bourgogne, du duc de
(1) Citons parmiles personnages réels de cette époque, introduits sans qu'il puisse être question de confusion dans notre épopée : Odon de Troies et son frère Etienne de Blois f 1102 dans Gui de Nanteuil, Amédée de Savoie (1103-48) et Raimond Bérengier de Barcelone (1035-76) dans Girard de Roussillon, Canut d'Angleterre (1016-1036) dans Renaud, David d'Ecosse (1124-ua) dans Aspremont, André de Hongrie (1205-35) dans Aimeri.
Bretagne, du comte de Poitou, etc. Déjà dans nos vieux romans des interpolations modernes ont glissé ces grands vassaux anonymes. Au vers 1431-32 de Floovant figurent parmi les douze pairs le duc de Bourgogne et le comte de Saint Gilles, à côté des capitaines carlingiens, tels qu'Engelier, et des premiers comtes féodaux, Richard de Normandie et Baudoin de Flandre. Doonde Maience offrirait le même spectacle (vv. 7345, 7347, 7350, etc.) et Huon de Bordeaux (v 9963), et Mainet.
Bref, au fur et à mesure que le temps marche, l'épopée se rapproche de plus en plus du roman. Elle avait commencé par n'être que de l'histoire inconsciemment défigurée ; elle finit par être de propos délibéré fantaisiste. L'auteur ùHpomédon emprunte presque tous ses personnages au roman de Thèbes ; mais il n'a pas l'intention de narrer une légende héroïque de la Grèce. Bovon de Hanstonne emprunle au récit du meurtre du saint évêque de Liège, Lambert (708), le nom du traître Doon ; mais son Bovon, son Guion, son Tiéri, n'ont rien de commun avec les héros épiques qui ont porté ces noms, pas plus que le Girard et le Jofroi de la Violette, quoique l'auteur de ce dernier roman ait emprunté au cycle carlingien la défense de Cologne contre les Saxons par le duc Milon, la lutte de Girard et de Galeran, etc. ; il se complaît beaucoup plus à piomener ses personnages sur les rives de la Haute-Loire ou parmi les tournoieurs el les courtisans du règne de Philippe II. L'auteur de la Rose se souvient de l'empereur qui épousa la soeur du comte Guillaume; mais il appelle cet empereur Conrad et non Louis. L'RxileiiT du. Comte d'Anjou va môme jusqu'à laisser anonyme le père de son héroïne. Il ne faudra donc point s'étonner lorsqu'un jour surgiront des poèmes comme Simon de Fouille, Theseus de Cologne ou Tristan de Na)iteuil, où l'auteur ne se préoccupera même plus de donner à son héros un nom du cycle carlingien.