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CHAPITRE PREMIER

L'EPOPEE MEROVINGIENNE

Le nom de Glovis paraît rarement dans notre épopée sous sa forme classique Gloevi ou Glovi. A peine peut-on citer Ogier [p. liô], Gaidon (v. 5890), Mainet, les Saisnes, Floovant. Mais, dans toute une partie de la France dont un habile linguiste pourrait tracer la carte, le c initial du radical germanique Chlod ou Clirod est devenu f ; Glotaire a donné Flohier (Galeran), Glotilde a donné Flohot (Aliscans), Ghrodmund a donné Froraond (les Lorrains), et l'expression fils de Clovis, Cloovingien est devenu Floovant, l'auteur de ce poème le déclare expressément.

Ce nom propre a subi une autre modification, sous l'influence des mois latins fîorens, floridus, Florianus, Florus. G'est ainsi que Glovis est. devenu le roi Flore, le roi Florent, le roi Flori, le roi Florient. Ainsi dans Floovant le même personnage s'appi^lle tantôt Flore (v. 639, 643) et tantôt Floram (v. 1795, 1728).

On sait d'autre part qu'en certaines provinces de la France le c initial prend le son du^ : ainsi s'explique la forme Gloriant que l'on trouve dans certains poèmes (l).

(1) 11 faut également tenir compte du S. Florent qui fonda en Anjou vers le V« s. le monastère qui porte aujourd'hui son nom ; on linvoque dans Doon de Maience (v. 6225), dans Gaufrei (v. 4309), dans Anséis ; et je lis S. Florent sur Loire et non S. Florent sur le Rhiu, la Garonne, etc., les SS. Florent, Florentin et môme par

Parmi les romaas où il figure sous une forme ou sous une autre, celui qui a gardé le plus de souvenirs historiques (combien rares et faibles d'ailleurs) nous a été conservé, à défaut de l'original français, par une saga qui l'appelle Flovent et un roman italien qui l'appelle Fiovo. C'est le premier roi chrétien de France, et ce trait est historique ; mais l'auteur ignore la conversion de Glovis, il le croit chrétien de naissance, fils ou neveu de Constantin, le premier empereur chrétien, dont le souvenir est resté populaire; cela lui permet de donner aux rois de France une origine impériale et latine, de les rattacher à cet Empire romain qui était resté aux yeux des populations romanes le type de la grandeur et de la puissance : et, comme avant Glovis chrétien il y a un Clovis païen, il imagine d'appeler celui-ci Florent, d'en faire le prédécesseur de son héros.

Dès lors la tenue romanesque du récit était toute trouvée. Clovis devait arriver en libérateur dans le pays de Florent attaqué par des ennemis, comme dans les vieilles légendes grecques Ion, petit-ûls d'Helli^n, vient offrir au roi d'Athènes Erechteus le secours de son bras contre lesThracesd'Eumolpos ; et quand Florent, comni? Erechteus, avait succombé dans la bataille, il épousait sa hlle et deveaait ainsi l'héritier de son trône. Puis il retournait délivrer Rome, menacée elle

erreur Valentin d'Elias (v. 4038,4309), de Girard de Roussillon (par. 369) et des Lorrains (p. 265). Le S. Flor de Girard de Roussillon (par. 66), est plutôt S. Flour, qui doit son nom à un missionnaire auvergnat des premiers siècles, nommé Florus, dont la vie est d'ailleurs fort obscure. Fierabras, dit le poème qui porte son nom (v. 1845, 1851), reçut au baptême le nom de Florien (c'est un nom qu'on donne volontiers aux païens, peut-être à cause de son allure latine) et fut honoré comme saint sous le nom de Floran de Roie. Il s'agit ici de l'abbé angevin, dont la ville de Roie en Picardie prétendait posséder les reliques.

aussi par les païeas, succédait à son père et joignait le titre d'empereur à celui de roi.

Ce thème fut, malheureusement pour la clarté du récit, bientôt modifié par un autre, le mariage du héros avec la fille du chef des ennemis, des prisons duquel il s'est échappé grâce à elle. Mais alors comment expliquer que cette union avec la fille d'un vaincu le rendit héritier de la couronne du vainqueur ? Les Italiens s'en sont préoccupés : tantôt Glovis vainqueur se brouille avec son protégé Florent, le bat, le tue, et devient ainsi maître de ses états par la conquête, tantôt on suppose deux rois de Gaule, le roi d'Arles ou de Provence (ot non de i^rovino, comme dit le texte italien des Reali) Tiéri (et non Nerino), que Glovis débarrasse de ses ennemis, et le roi de France Florent, auquel Glovis n'avait rendu aucun service, et avec lequel il pouvait beaucoup plus décemment se brouiller.

Enfin, pour expliquer que ce prince italien eut quitté la cour de Rome, on eut recours au thème classique du jeune héros banni pour avoir commis chez son père un méfait quelconque qui a excité la colère de celui-ci.

Le récit dut avoir beaucoup de succès, car on composa sur le fils de Glovis un poème identique, Floovant. où l'on se borna à décalquer le roman consacré à son père, rendant ainsi celui-ci plus invraiisemblable enco.'-e. Banni pour un méfait commis à la cour, le jeune prince se rend dans un pays voisin, où l'ogiio un roi appelé également Flore ou Florent (seul-mi^nt il est roi d'Alsace et non plus de Gaule), ildélivie son p;iyt des envahisseurs cli-angers, épDuso la till-^. du roi païMi qui les conduisait, donne à son écuyer (comme dans Clovis) la main de la fille de Flo.cnt, lutte (comme dans Clovis] conlie les fils de celui-ci qui ont abjuré le christianisme, délivre son père (assiégé dans Laou et non plus dans Home) et ceint la double couronne (non plus im-

périale et royale, mais de France et d'Alsace, ce qui n'a plus guère d'intérêt). (1)

(1) Le Richier, compagnon de Floovant, fils de Joseran (Giovambarone dans la version italienne), est le saint abbé fondateur de Centule, aujourd'hui S. Riquier en Amiénois, au VII« siècle, «t invoqué dans notre épopée sous les formes S. Richier (Auberi, éd. Tobler, p. 57, etc. ; Doon de Maience, v. 5516 ; Aimeri, v. 3415 ; Berte, v. 312 ; Esclarmonde, v. 276 ; Gui de Bourgogne, v. 752 ; Gaidon, v. 3048, 3'a6, 3874, 3738), S. Rikier {Richard le Beau, v. 3284 ; Fierabras, p. 101 ; Elioxe, v. 2453 ; Elias, v. 565). Il a été transformé en chevalier et représenté comme l'auxiliaire des héros dans Gui de Nanteuil, où il est fils de Ganor, frère germain d'Antoine et frère utérin du héros, dans le remaniement d'Aspremont qui nous est parvenu (car je crois qu'il ne figurait pas dans roriginal) qui le fait fils de Garnier, dans Gaidon qui le dit frère de Bertran et fils de Naimon. Ij'Aspremont italien raconte la trahison dont son frère Bertran se rendit coupable à son égard, et le ms. fr. Bibl. nat. 5003 a conservé l'analyse d'un poème où il luttait contre les parents de Ganelon. Je crois enfin que le Richard associé à Goine (que je lis S. Antoine) et à Pons (S. Pons) dans Girard de Roussillon (par. 72, etc.) doit être lu Richier. Dans Aspremont en effet on trouve Richier écrit parfois Renier, parfois même Richard de Normandie..

11 est fait allusion à Roger, Renier ou Richier d'Aspremont dans Roncevaux, laisse 370 ; au bon vassal Richier dans Ogier, laisse 12, au damoiseau Richier, fils Acliard, dans Ogier, laisse 24 ; au vassal Richier ou Richerin dans Raoul, v. 2054, 2716, 2789 ; mais le nom figure généralement pour la rime ; ainsi Salomon et Richier (Ogier, laisse 20), Gondebœuf et son frère Richier (Galien f»^ 183, 197, 204), Milon et son frère Richier (lisez Renier, Galien, p. 125), Savari et Richier (le Siège de Barbastre f° lit, lisez avec Bovon de Comarcis Renier), Gandin et son frère Richier (fils de Droon, Aimeri, v. 4630). On trouve encore (dans des énumérations ou pour désigner des roturiers) Richier (Raoul, v. 7699 ; Renaud, laisse 15, deux textes où il est associé au traître Foucon ; Aioul, v. 4747, 6668 ; Elias, v. 250 ; Girard de Roussillon, par. 58, quatre textes où il est mal famé;

L'auteur d'Octavien a repris avec quelques variantes le sujet de Clovis. Son héros s'appelle Florent, il est fils de l'empereur de Rome, seulement celui-ci n'est pas le premier

Godefroi, v. 304 ; Auberi éd. Tobler, p. 6 et 153, f°^ 55, 68, 69, 85 ; Doon de Maience, v. 6086 ; Otinel, v. 256 b ; Anséis, v. 4514 c ; Bovon de Comarcis, v. 1028 ; Parise, v. 2028 ; Euon Capet, v. 14 et 2207, où il est à la fois le nom du père et de l'un des fils du héros; Auberi, où certains manuscrits en font l'arrière grand-père de Lambert ; la reine Sibille, où il est empereur de Gonstantinople ; les Enfances Vivien, v. 4487 et 4490 b ; Richard le Beau, v. 5069 ; le Comte de Poitiers, v. 1306), et Richard (ilaou/, v. 786 ; Girbert, v. 523 ; Gaidon v. 5057 ; Renaud laisse 28, où la comparaison avec la laisse 15, montre qu'il faut lire Richier et non Richard de Normandie).

On trouve encore Richier pour Rigaud dans Gaidon, pour Gace dans Girard de Roussillon.

Fernagu, Galien et Richier sont les seuls personnages communs à toutes les versions du roman. La fille du roi Flore s'appelle Florette dans le texte français, Ulia ou Uliana dans l'italien (c'est l'adjectif suliane, la syrienne, par conséquent la païenne, qu'on retrouve dans rUlien d'Aspreinont et sous une autre forme dans la Juliane, nom chrétien de Brandimonde dans Roland) ; la fille du roi Florent qui joue le même rôle dans Clovis s'appelle de même Florente dans la saga et Soriana dans l'italien. Maugalie, la fille du roi païen, qui est Marsabille dans VOctavien français et Marsibille dans le Clovis Scandinave, est Brandoia ou Brandoria, nom formé sur le nom d'homme Brandoine, dans le Clovis italien et Drugiolina ou Dusolina dans le Floovant italien ; ce dernier nom, comme la Josiane ou Drusiane de Bovon de Hanstonne et la Rosiane de la Prise d'Orange (v. 664) correspond au nom propre rosiane ou roxelane, la russe ou la païenne. Maderan et Madoire , les fils de Flore , sont dans l'italien Lion et Lionel, Urban son sénéchal est devenu Tibaud, Sénéchaul, le maître de Floovant, est le Saluard néerlandais, le Salard italien et se retrouve dans le Saleon du Clovis italien, qui joue un rôle analogue. Les compagnons de Clovis portent des vocables non moins classiques, Oton et Jofroi dans la saga, Sanson

empereur chrétien, c'est le premier empereur, Octavianus, Octave Auguste ; il n'est pas banni, mais il est fils de la reine injustement exilée et il est élevé par un marchand qui ignore sa noble origine, deux thèmes devenus courants dans notre littérature romanesque ; il délivre la France d? ses envahisseurs, mais le roi qu'il protège eal ici Dagobert, un roi mérovingien sans doute, et qui fut père d'un Glovis, mais dont la présence en cette affaire ne laisse pas de surprendre ; et après avoir épousé la fille du soudan vaincu, il retourne chez son père à Rome, comme dans Clovis. (I)

et Anséis (ou Sanguin) dans l'itaUen ; de même son adversaire païen, double dans la saga (c'est le roi Corsablin et son général Salaire contre lesquels il se bat sous Paris, Fennemi qu'il rencontre sous Rome étant anonyme), simple dans l'italien (où c'est juste le contraire, l'adversaire parisien étantanonyme et l'adversaire romain s'appelant Danebrun ou Dinasor). Les personnages d'Octavien sont pour la plupart anonymes dans le récit en octosjllabes, et portent dans le poème en alexandrins des noms déjà connus, la reine Florimonde, le soudan Acarin et son général Fernagu, le roi Amauri de Jérusalem (remplacé dans l'italien par Balan). Le père adoptif de Florent porte le nom latin de Climent (Clément) et son frère adoptif, Gladouain ou Glodoïn, n'est qu'un doublet de sa personne, une autre forme du nom de Glovis. Enfin les douze pairs de Floovant, spéciaux à la version française, sont un pêle-mêle de noms carlingiens réunis au petit bonheur.

(i) Floovant a été édité par MM. Guessard et Michelant, Paris, 1859. On a récemment découvert de nouveaux fragments, et U en existe, à l'état fragmentaire également, une imitation néerlandaise. L'Octavien en octosyllabes (la plus ancienne des deux versions françaises) a été édité par M. Volmoller. Une traduction latine de la saga de Clovis se trouve à la Bibliothèque nationale sous le n° 8516. Le roman italien de Fiovo, Fioravante et Ottaviano se trouve dans la grande compilation des Reali et M. Rajna en a publié une version plus ancienne dans ses Ricerche, Bologne, 1872.

Ce n'est pas lout. Quand le roi Artus conquiert la France iGaufrei de Monmoiilh, liv. IX, ch. 11), le roi de ce pays s'appelle Fiollo, autre variante du nom de Flore ou de Glovis ; qu'dud Rolajid désigne la France, il l'appelle (v. 32''1) la terre qui fut au roi Fluri ; Godefroi parle (v.4359) de Florent qui fut roi de France ; le troubadour Berlran de Paris de Kouergue appelle Glovis Floriven et dit qu'il fut le premier souverain de France(l). Ge nom appelle si naturellementcette idée que dans Olinel (v. 154) l'émir promet la couronne de France à un païen appelé Florient de Sulie. Veut on indiquer que les Garlingiens ont succédé aux Mérovingiens, ou fera Gloriant grand-père de Gharles Martel dans le roman de ce nom ou Flore beau-père de Pépin dans Berte. Puis il semblera impossible que ce beau-père de Pépin soit français, le nom deviendra classique quand il s'agira de désigner un étranger, et l'on aura alors le roi Floire ou Florent d'Aragon gendre de Huon de Bordeaux dans Esclarmonde (v. 147, etc.), le roi Florent d^Aspremont, fils du roi de Hongrie, l'empereur de Constantinople Florens, père de la reine de Hongrie Florie, fils du roi Flore d'Alsace et de la belle Jeanne, le roi Florieu de Grèce, beau-pére de Gonstantin dans le lai de Constant, le roi Florien de Salonique dd^nsAioul (v. 9993, etc.), le roi de Sicile Floriant, le roi de Naples Flore, l'amoureux de Blanchefleur, Floris, fils d'un vavasseur de Thèbes en Grèce, le prêtre Fiorans, le châtelain Florent, [Elias, v. 1795, 3861) ; Florent père d'Escotard, [Godefroi de Bouillon, p. 268, ) le roi Gloriant, chef des païens dans Gaufrei (v. 154, etc.) , les sarrasins Florien, Glorion, Florion dans Anséis (v. 4713), Aquin (v. 118), Aliscans (v. 373), Ogier (p. 505), Foucon (p.

(1) La Mort Aimeri, v. 3316, parle des exploits de Floevent contre Judas (c'est une version de Floovant distincte de toutes celles que nous connaissons). Gaidon parle v. 6408, sans préciser davantage, du roi Florent.

110 et 117), Esclarmonde (v. 2884 etc.), les Enfances Guillaume ; c'est un sorcier dans Méliacin, un évêque grec dans Girard de Roussillon (par. IBet 19), un interprète dans Gui de Bourijogne (v. 112), un chevalier-fée d'Oberon dans Huon (v. 3390), un guide dans 7îo?iceî;aMa? (laisse 361), un chrétien ennemi du héros [Guide Nanteuil, v. 595), un comte de Soissons (Huon Capet^ vr 1206, où ce n'est plus qu'un nom sans importance, amené par la rime). Malgré tout l'idée que ce nom convient esssenliellement à des étrangers persiste dans les noms de femmes puisqu'à côté de la Florctte qu'épouse Floriant, de laFlorente àesliuée a Clovis, de laFIoretledestinéeàF/ooi'anf, de la Florimonde mère de Florent, des chambrières Florentine (la Violette, p. 156), Florence, Florette, Fiorencion (Guillaume de Palerne, v. 4426. 7070, etc.), Anséis (v. 4905, etc.) appelle Florette la fille du païen Bréhier, et que l'auteur de Florence a jugé que pour une impératrice de Rome, il ne pouvait choisir un meilleur nom. (1)

S'il fallait en croire une allusion de Floovant (v. 2507), celui-ci aurait eu à combattre un autre fils de Glovis, Geté, passé à l'ennemi et devenu roi de Saxe ; mais ce personnage ne nous est connu que par une allusion d'Aie (v. 86) au meurtre de Trassus par son compagnon Geté de Londite,

(1) Il existe un poème en alexandrins qui lui est consacré, mais dès le début du XIIP siècle il existait un récit plus ancien sur ce sujet, on le voit par les allusions de la Violette (v. 816) et à'Elioxe (v. 3098, etc.)

Ajoutez la Florette de Ciperis, la Lorette du Comte de Poitiers, et les Gloriande de Charles le Chauve, Guillaume de Paterne (v. 41), Ogier et les Enfances Ogier \y. 7061).

et il n'y, a là probablement qu'une première esquisse des tentatives incessamment renouvelées par les Saxons pour mettre la main sur la France, dans notre épopée du moins. La suite de la dynastie mérovingienne est en elïet singulièrement altérée et de façons fort différentes par les trouvères. Floovant, fils de Glovis, est sans doute Glotaire ; mais, comme ils ont confondu en un seul les deux premiers rois mérovingiens de ce nom et omis par conséquent le règne intermédiaire de Ghilpéric, ils font régner leur Glotaire ou Floovant de 5t l à 628. Après Glotaire II vint Dagoberl (628- 638) et sur ce point le roman de Ciperis est conforme à l'histoire. La grande compilation italienne des Reali l'a également dans une cei laine mesure respectée, car il est évident qu'il faut lire Dagobert et non Gisbert le nom du fils de Floovant. Dès lors Octavien devient plus clair ; on s'aperçoit que dans ce poème les rôles ont été intervertis ; c'est Dagobert qui doit délivrer son père Florent, et non Florent qui doit délivrer Dagobert (1). Presque toujours d'ailleurs ce dernier a un frère, qui va régner sur un autre pays ; dans les versions italiennes Fioravante, roi de France et empereur de Rome, a deux fils : Gisbert (lisez D;igoberl),roi de France, et Octavien (Octave Auguste), empereur de Rome. Dans Ciperis Glotaire a deux fils : Dagobert, roi de France, et Philippe, dont le nom a été emprunté au roi macédonien père d'Alexandre,

(1) Je ne veux pas dire que Dagobert était le héros primitif du poème : c'était, je crois, Gisbert ; mais, en transportant à l'époque mérovingienne avec certaines modifications ce poème relatif à un héros carhngien, auquel Guidon (v. 812) et Elias (v. 3695) font allusion, Fauteur a eu l'idée que Gisbert devait tenir la place de Dagobert. De même Octavien avait à l'origine pour but de célébrer le premier roi de France, fils du premier empereur romain ; mais, localisé comme il l'a été au VI« siècle, il a dû subir la transformation que j'indique.

roi de Hongrie. Dans Florence^ Florent a de même, si je ne me trompe, deux fils : Philippe, roi de Hongrie, qui sera à la fois l'oncle et le beau père de Florence, et Oton (1), père de cette dernière qui succède à l'Empire, pendant que son frère est allé régner au loin. Ce Philippe est encore, par son prétendu fils Lothaire, le graod-père du chevalier au cygne, dans une des versions de celte légende. Charles le Chauve, qui a fort altéré la légende, en fait non plus le frère, mais par un prétendu Dieudonné, le grand-père de Dagobert ; il n'est plus fils de Glotaire ou Je Floovant, mais du saxon Melsiau, roi de France après la mort de Glotaire sous le nom de Charles le Chauve.

Après Dagobert Ciperis raconte le règne de Clovis II (638-656) qu'il dédouble en deux princes de ce nom, un fils de Dagobert, mort jeune, et un frère du même roi, époux de Bathilde : c'est notre Clovis II, Qls de Dagobert, époux de Bathilde, mort à vingt-neuf ans. Puis vient le règne de Ciperis, fils de Philippe et par conséquent neveu de Dagobert : c'est en réalité Childéric (656-673) qui ne régna d'abord qu'en Austrasie, c'est-à-dire dans l'est, comme Ciperis eu Hongiie, et qui était nié (petil-fils) de Dagobert, terme que le trouvère moderne a rendu par neveu. A Ciperis succéda Tiéri(673-691), son frère et non son fils, comme dit le roman, puis Clovis III (691-095), fils et non frère de Tiéri. Tout cela est, on le voit, assez historique, et si l'on ajoute quelques faits réels, la fondation du monastère de Gorbie par la reine Bathilde, celle de S. Vaast d'Arras par le roi Tiéri, on acquiert la conviction que le trouvère qui composa Ciperis travaillait

(1) Dans cet Oton il y a un souvenir des trois rois de Germanie de ce nom qui portèrent la couronne impériale, de 962 à 1002. Son mariage avec Police, fille de l'émir de Palerme, nous remet en mémoire Oton de Police (de Spolète), doublet italien du roi Oton ou Yon d'Aquitaine (VHP siècle).

sur un fonds d'annales très différent de la tradition poétique dont s'inspirent en général ses confrères. L'auteur du Charles Martel lui donne la main sous ce rapport : il sait que les deux derniers rois de la dynastie mérovingienne sont un Tiéri (qu'il appelle Théodorus pour Théodoric) et un Heudri (qu'il appelle Ydrich et qu'on nomme plus communément Childéric), mais il croit à tort le second fils du premier, tandis qu'il était son parent élo'gné ; de plus il tend à confondre cet Ydrich avec l'Heudri (ou Ghilpéric) qui fut l'ennemi réel de Charles Martel et l'ennemi légendaire de Charles Mainet ; aussi fait-il succéder Charles Martel à Heudri, tandis que celui-ci fut en réalité remplacé par Pépin. Il faut s'empresser d'ajouter que cette version n'eut rien de populaire. Après Gisbert, lisez après Dagobert (628-638), les compilateurs italiens sautent immédiatement à la dynastie nouvelle, à ce Pépin qui est pour eux Pépin d'Héristal et un peu Pépin le Bref. Ce Pépin avait pour père un Anséis dont l'histoire nous a conservé le nom et auquel l'épopée a fait jouer un rôle aussi important qu'imaginaire ; les Italiens ont remplacé cet Anséis par l'ange Michel, que certaines traditions (conservées dans le manuscrit appelé la Chronique saintongeoise et dans Doon de Maience, v. 5) mettaient en rapports, dont le détail nous est inconnu, avec Pépin: ils ont fait cet ange fils de Dagobert, ils l'ont même dédoublé en un ange père de Michel père de Pépin, ou en un ange dont le sénéchal, lisez le maire du palais, fut le père de Pépin, ce qui convient très bien à Charles Martel et à son fils Pépin le Bref. Les trouvères français ont imaginé autre chose. Ils ont généralement passé Dagobert sous silence, et n'ont donné à Clotaire ou Floovant, fils de Clovis, qu'une fille. C'esL l'idée du chroniqueur Mousket, des Saisnes et de l'origiuctl perdu de Charles le Chauve. Dans les Saîsnes, cette fille épouse le roi des Saxons Brunamond : de là viennent les prétentions de ces païens sur la France, auxquelles résistent

d'abord deux rois électifs, qui ne sont autres que les barons carlingiens Jofroi de Paris et Girard (1) le pouhier ; puis dont triomphe définitivement la glorieuse famille carlingienne, avec Anséis, fils bâtard de Girard, Pépin son fils et Charles son petit-fils. Dans l'original perdu de Charles le Chauve, tel qu'oQ peut le reconstituer en comparant le poème que nous avons sous ce titre et l'allusion de Mousket sur le gendre de Floovant, Glotaire avait également pour successeur un roi païen (hongrois il est vrai et non plus saxon, mais venant en tout cas de l'est comme le roi de Saxe), Melsiau. Celui-ci d'ailleurs se convertissait, recevait au baptême le nom de Charles, mais avait à se défendre contre les perfides entreprises de son conseiller Amauri de Bretagne, imité du traître Araauri,qui dans Huon pousse le jeune roi Charles dans une si mauvaise voie : or Amauri ayant, d'après Mousket, épousé la fille de Floovant, convoitait sans doute le trône qui lui semblait devoir appartenir à sa femme, et jalousait 1.^ roi Charles, appartenant à une famille distincte de la famille mérovingienne. De même que Brunamond, Melsiau avait d'ailleurs à lutter contre des adversaires réels de Charles le Chauve, Goubaud et Guillaume, transformés en Goubaud de Lausanne et Guillaume de Moutforl. (2)

(1) Je lis Girard et non Garin ; les deux noms se trouvent dans les manuscrits : et comme il y a un Garin de Pontieu dans Mousket, il y a un Girard le pouhier dans Raoul, etc. Mais, comme Jofroi me paraît ici, comme ailleurs, remplacer Josse ou Joibert, le rebelle Girard est beaucoup mieux indiqué pour lui tenir compagnie que le royaliste Garin.

12) Ciperis renferme deux allusions à un poème sur Theseus de Cologne : ce personnage aurait été le frère de la reine Baudour (Bathilde) et il aurait disputé Rome à Guitequin, petit-fils de Ciperis par son père Louis et de l'empereur Orsaire (lis. sans doute Césaire, Jules César) par sa mère. Je n'ai rien trouvé de pareil dans Fana-

Telle est l'histoire légendaire des Mérovingiens.

lyse de ce poème que donne M. Ward dans son Catalogue des manuscrits français du British .Muséum ; Tlieseus devient bien empereur de Rome et son fils Gadifer empereur de Constantinople : le premier est un Gendrillon masculin, qui sort de sa torpeur pour défendre sa mère, et le second perd ses fils qui sont élevés par un charbonnier ; mais le compétiteur (de Gadifer et non de Theseus) s'appelle Grifon et non Guitequin. Le roman d'ailleurs ne paraît contenir rien de bien neuf ; aucun souvenir non plus de l'époque mérovingienne. Le nom du héros, comme ceux de Lion de Bourges, de Siriion de Fouille, de Tristan de Nanteuil, n'appar'ient même plus au cycle carlingien t c'est un nom de l'épopée antique.

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