XIX
professeur de Philosophie et de morale au Collège-Rollin, de M. Marillier, agrégé de philosophie et maître de conférences à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, etc., etc. ; qu'il me soit permis toutefois de leur adresser au nom de mon client l'expression publique de sa profonde gratitude !
La démonstration est victorieuse ! Ma preuve est faite !
M. le Professeur Moll n'est d'ailleurs pas et n'a pas la prétention d'être un hardi pionnier révélant au monde médical étonné des constatations inédites inconnues avant lui. L'œuvre qu'il a entreprise, bien d'autres l'avaient déjà brillamment tentée et savamment conduite !
Tardieu, dans ses « études médico-légales sur les attentats aux mœurs », Paul Moreau, de Tours, dans « son Traité du sens génésiaque », Martineau dans ses « Leçons sur les déformations vulvaires et anales produites par la masturbation, lesaphisme, la défloration et la sodomie », Chevalier dans son livre de « l'Inversion sexuelle », enfin le Père Debreyne, prêtre et religieux de la Grande Trappe, dans son ouvrage intitulé « la Théologie morale et les sciences médicales » avaient émis les mêmes idées, abordé l'examen de ces douloureux problèmes et dénoncé hardiment le mal dans le louable espoir d'y porter remède.
Qui donc oserait dire que ces livres sont infâmes? qui donc oserait limitera la science le champ de ses investigations ?
Nous venons de parcourir, vous en avez, j'en suis sûr, le sentiment intime, une étape considérable.
Du moment où le livre n'est pas obscène, comment le prospectus pourrait-il l'être ? Celui-ci n'est que le résumé fidèle de celui-là. Les paragraphes de l'un ne sont que la reproduction textuelle de l'autre. L'idée scientifique seule les a tous deux inspirés. Ce prospectus n'a donc pas été le révélateur complaisant de thèses lubriques ; il n'a été
que l'exact abrégé d'un travail médical du plus haut intérêt.
D'ailleurs, Messieurs, en fouillant le dossier, la justesse de mon affirmation va éclater avec la plus irrésistible évidence.
M. Georges Carré qui est père de famille, tout comme l'auteur de la fameuse lettre anonyme, à la différence pourtant qu'il n'a qu'un enfant au lieu de quatre, avait parfaitement compris qu'à raison même du caractère technique de l'ouvrage, le prospectus ne devait être expédié qu'avec mesure et discernement. 11 y a, en effet, pudeur et pudeur. Je ne parle pas bien entendu de celle de certains membres de la Société qui nous poursuit; c'est une pudeur spéciale qui déjoue toutes les prévisions même les plus sages. Mais, cette réserve faite, il est certain que tel livre sérieux, savant même, pourra offenser la pudeur de la jeune femme, de la jeune fille, de l'écolier, tandis qu'il ne portera nulle atteinte à la pudeur de l'homme fait qui doit tout savoir et tout connaître précisément pour éviter les écueils dont la vie est semée. Cette nuance avait été parfaitement saisie par mon client. L'accusation est forcée de reconnaître, contrainte d'ailleurs par les résultats de l'expertise ordonnée au cours de l'instruction, que M. Georges Carré n'a envoyé son prospectus qu'à des magistrats, à des médecins, à des prêtres et à des directeurs d'établissements religieux, c'est-à-dire aux seules personnes qui, par les exigences mêmes de leurs fonctions, sont tenues, à des degrés divers, d'étudier les graves questions soulevées et examinées dans le livre de M. Je Professeur Moll. L'accueil que ces destinataires ont fait au prospectus qui leur était expédié, va être, j'imagine, une pierre de touche qui nous permettra de nous prononcer en toute sécurité sur le caractère du document incriminé.
S'il est, comme on le prétend, obscène et révoltant, il sera reçu avec dégoût, traité avec mépris ou renvoyé à son auteur. Or, l'expert a constaté que sur les 5.000 exemplaires distribués aux personnes respectables que je viens dénommer, un nombre infime, 4 ou 5, je crois, avaient été retournés, par la poste, à l'expéditeur par suite d'adresses inexactes. Tous les autres ont été conservés sans plainte ni récrimination, j'excepte bien entendu le père de famille anonyme. Cette constatation serait évidemment insuffisante à elle seule, car M. l'Avocat de la République pourrait m'objecter que le silence peut être un désaveu tacite. J'entends bien, aussi ai-je à ajouter quelque chose de fort intéressant. Un grand nombre dedestinataires, après avoir pris connaissance du prospectus, comprenant la haute portée de l'ouvrage, ont écrit à M. Carré pour lui demander de le leur expédier. Voici d'abord toute une liste d'honorables magistrats. Les deux premières lettres en date des 12 et 14 mai 1893 sont ainsi conçus :
Monsieur Georges Carré,
« Je vous prie de vouloir bien m'envoyer un exemplaire du litt vre que vous venez dé faire paraître : les Perversions de Fins - « tinct génital par Moll, traduit de l'allemand par le Dr Pactet et le « Dr Romme. Ci-joint un mandat de 5 fr., prix désigné au prospec- « tus. — Je vous retournerai en timbres-poste le coût du port, en « vous accusant réception du volume. »
Monsieur Georges Carré,
« J'ai reçu le livre demandé de Moll. Ci-inclus 70 centimes « en timbres-poste, coût du port — merci de votre exactitude. — « Veuillez, je vous prie, me faire adresser tous vos prospectus. — Il se « peut que j'aie d'autres demandes à vous faire. »
Voilà qui est capital ! En effet, ces deux lettres émanent de M. le Président du tribunal civil de Saint...
M. le Président. — Me Bourdillon, je vous prierai de ne pas citer les noms des magistrats.
Me Bourdillon. — Cependant, M. le Président, ces léttres nous appartiennent; elles ont, aux débats, une importance considérable puisqu'elles établissent Faccueil fait au prospectus par des personnes dont l'honorabilité est au dessus de toute atteinte.
M. le Président. — Vous m'obligerez en n'insistant pas et vous devez comprendre le sentiment qui dicte mon observation. Nous lirons ces lettres.
Me Bourdillon. — Je m'incline respectueusement devant votre désir, M. le Président, mais la géographie me reste, n'est-il pas vrai ?
M. le Président. — Parfaitement.
#e Bourdillon. — Je vous remercie. Je vous dirai donc, Messieurs, ce sera un peu plus long, je m'en excuse, qu'après l'envoi du prospectus, le livre de M. Moll a été demandé par un magistrat « d'une ville célèbre par ses nougats », par un autre dont le tribunal « est baigné par les flots de l'Océan, par un troisième dont le siège est « très voisin des rives de la Garonne. » — Deux avoués dont l'un exerce « dans le pags où fleurit V oranger » et le second « au milieu des cimes neigeuses des Alpes », un notaire qui instrumente « sur les pentes sauvages du Jura » et un greffier qui tient la plume dans la « Région aimée des oranges » ont également demandé l'ouvrage dans les mêmes conditions.
J'arrive maintenant à de vénérables ecclésiastiques. Ils sont nombreux et je puis reprendre toute ma liberté.
M. le Président. — Pas davantage, Me Bourdillon, la même discrétion s'impose. Ne citez pas de noms.
Me Bourdillon. — Je m'avoue vaincu. — Les localités sont peu importantes et mes connaissances géographiques me font complètement défaut.
Je lirai quelques lignes sans les signatures.
M. le Président. — Dans cette mesure, vous le pouvez.
Me Bourdillon. — Voici un échantillon.
« 26 mai 1893.
Monsieur,
Ayez la bonté de m'envoyer l'ouvrage dont voici le titre : les Perversions de l'Instinct génital par le l)r Moll ; je vous prierai de bien envelopper ce livre afin que personne n'en puisse voir le titre. Les faits dont parle l'auteur tendent à se généraliser dans nos campagnes, aussi je crois que ce livre peut être d'un grand secours aux prêtres pour lutter contre ce mal et en atténuer les effets.
Signé : H. L.
Curé à *** (Gers)
En voici, un second « 22 avril 1893.
Monsieur,
Ayez la bonté de m'envcyer soigneusement enveloppé le livre qui vient de paraître intitulé : les Perversions de l'instinct génital. Il est bon de connaître cette nouvelle manière de perversité. Satan est capable de tout aujourd'hui. Si vous aviez d'autres prospectus envoyez-les moi.
Yotre très humble serviteur.
Signé R.
Curé à *** (Bouches-du-Rhône)
Dernière citation. « 22 mai 1893.
Monsieur Georges Carré,
Ayant compris que l'ouvrage intitulé : les Perversions de l'instint génital par le Dr Moll et édité par votre maison ferait plaisir au médecin de l'établissement, je serai tout heureux de pouvoir lui en faire hommage.
En conséquence, je vous prie de m'expédier le plus tôt possible un exemplaire dudit ouvrage.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Frère X
Directeur du pensionnat de *** (Gers).
Voici enfin des établissements religieux, des séminaires. — Ici, plus de contrainte, je puis donner les noms. — M. le Président. — Veuillez observer la même réserve.
MQ Bourdillon. — Cependant, M. le Président, ce sont des « personnes morales » par excellen ce ! M. le Président. — 11 importe peu.
Me Bourdillon. — Soit ! Au demeurant vous lirez ces lettres de demandes inspirées par la plus légitime des curiosités professionnelles.
Je me résume.
Le prospectus n'est pas obscène puisque le livre dont il est l'émanation est sérieux et scientifique. — Des personnalités nombreuses, dont la position sociale et le caractère éminemment respectable défient le soupçon, se sont d'ailleurs chargées de le démontrer par l'accueil même qu'ils lui ont ménagé.
J'arrive maintenant à l'examen d'une double objection.
M. le Substitut vous disait, il n'y a qu'un instant : « Si le prospectus se trouvait à la suite du livre et faisait corps avec ce dernier, il serait inattaquable ! » De son côté, M. le Président, au cours de l'interrogatoire s'adressant à M. Carré, s'exprimait en ces termes. « Ce que je vous re- « proche plus encore que le prospectus, c'est le mode d'ex- « pédition que vous avez adopté — si vous l'aviez adressé « dans une enveloppe fermée et timbrée à 0, 15 c. comme « une lettre, vous échapperiez peut-être à toute critique ; « mais ce qui vous place dans une situation assez grave, c c'est que par un motif d'économie regrettable vous l'avez « expédié avec un timbre à 0, 05 c. sur une bande mobile « plus ou moins lâche rendant ainsi presqu'inévitables les « indiscrétions fâcheuses dont se plaint à juste titre l'au- « teur de la dénonciation anonyme. »
Je crois pouvoir le dire c'est à peu près la même^idée développée sous deux formes différentes ; j'espère, qu'après réflexion, vous ne vous y arrêterez pas.
Répondant d'abord à l'honorable organe du ministère Public, je lui dirai que le caractère d'un prospectus ne saurait dépendre, suivant moi, de la façon dont il se présente au grand jour. — Qu'importe qu'il prenne naissance seul et isolé, conservant ainsi une physionomie distincte de prospectus ou qu'il paraisse inhérent à l'ouvrage lui-même, •revêtant ainsi l'apparence d'une table des matières plus ou moins complète ? Comment admettre, en effet, que la présence ou l'absence d'un fil léger puisse faire du même travail un écrit licite ou délictueux ? — La raison se refuse à admettre de pareilles subtilités.
Quant à votre argumentation, monsieur le Président, permettez-moi de vous faire remarquer très respectueuse-
ment qu'elle ne me semble rien moins que décisive. — J'estime quanta moi que le prospectus doit être considéré comme ayant droit à l'inviolabilité tout aussi bien que la lettre missive. Lacérer une bande ou même la soulever dans une intention indiscrète constitue en pure morale un fait tout aussi répréhensible que de rompre un cachet et d'ouvrir une enveloppe. — La fragilité de la clôture n'a jamais été que je sache une circonstance atténuante de l'escalade ou de l'effraction.
La plainte de l'anonyme me laisse absolument froid. — Comment, ses enfants ouvrent les prospectus qui lui sont destinés ! ils font dans le courrier de leur père une sélection entre les lettres missives et les imprimés s'appropriant ceux-ci et respectant celles-là ! Quelle étrange maison et quelle curieuse éducation ! Que de fâcheux incidents viennent à se produire dans un pareil milieu, je l'admets sans peine ! mais à qui donc, je vous le demande, doit en remonter la responsabilité si ce n'est à ce singulier chef de famille qui ne donne pas, sur un point si important, des ordres formels ou qui les ayant donnés ne tient pas la main à leur rigoureuse exécution ?
Et d'ailleurs, Messieurs, voyez à quelles conséquences un peu bizarres aboutit la thèse que je combats. — La culpabilité de M. Carré semblait dépendre tout à l'heure d'une question de ficelle ; c'est maintenant la couleur du timbre qui va résoudre ce grave problème ! à 0, 05 c. la couleur verte, qui est pourtant celle de l'espérance, ménage à M. Carré les rigueurs de la justice, car le prospectus voyagera comme imprimé ; mais, que si, par aventure, mon client ne reculant pas devant la dépense arbore résolument la couleur bleue, alors pour lui, plus d'inquiétude, il transforme son prospectus en une lettre missive : il lui sera loisible d'y entasser toutes les infamies d'une
imagination en délire, la virginité de son casier judiciaire échappe à toute souillure. — De telle sorte que, dans le procès actuel, ce serait, en réalité, à l'administration des Postes et des Télégraphes qu'appartiendrait le dernier mot !
Tout ceci est inadmissible et poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la liberté que m'accorde votre bienveillance, je me permettrai de vous dire qu'il m'apparaît que depuis une grande heure nous errons tous un peu à l'aventure. Nous expions ainsi la faute que nous avons commise en laissant trop longtemps dans l'ombre la loi de 1882 qui pose les vrais principes et dont nous aurions dû avoir constamment les termes sous les yeux ; mais il n'est jamais trop tard pour bien faire et c'est ainsi qu'une courte mais décisive discussion juridique m'amène tout naturellement à la seconde partie de ma tâche.
M. Carré est poursuivi devant vous uniquement en vertu de l'article 1er de la loi des 2 et 4 août 1882.
Au début de mes observations, et d'une façon toute incidente, je vous en avais fait connaître les dispositions claires et précises.
11 convient de le relire maintenant une dernière fois.
Art. 1er. Est puni d'un emprisonnement de un mois à deux ans et d'une amende de 16 à 3.000 fr. quiconque aura commis le délit d'outrage aux bonnes mœurs par la vente, l'offre, l'exposition, l'affichage ou la distribution gratuite
sur la voie publique ou dans des lieux publics, d'écrits, d'imprimés autres que le livre, d'affiches, dessins, gravures, peintures, emblèmes ou images obscènes.
Voilà qui est bien formel. Tout commentaire semble inutile : jamais, en effet, la pensée du législateur ne s'est révélée avec plus de netteté.
Cependant, pour être complet, laissez-moi placer sous vos yeux quelques lignes du rapport fait au nom de la commission par M. le Sénateur Devaux.
« Les publications obscènes se sont multipliées dans ces derniers « temps avec une telle fréquence et sous tant de formes que le gou- « vernement, en proposant aux Chambres un complément ne'cessaire « à la législation existante, n'a fait que répondre à l'opinion pu- « blique révoltée d'une situation intolérable. Il n'est plus possible en « effet aujourd'hui de faire un passwr la voie publique, sans la trouce ver encombrée decrieurs, de colporteurs de ces productions séance daleuses que l'on étale effrontément sous les yeux des femmes, « des jeunes filles, des enfants ; qu'on leur distribue même gratuke- « ment quelquefois dans l'espérance que cette détestable semaille « prodiguée sans pudeur fournira plus J une honteuse mais lu- « cralive moisson. Partout où les nécessités de la vie amènent des « réunions d'hommes, dans les promenades publiques, aux gares des « chemins de fer, aux stations d'omnibus ou de tramways, à la porte (files écoles, aux abords des ateliers, partout on se heurte aux agents « de cette spéculation malsaine. Non seulement le mal se produit « à Paris, mais il a gagné nos grandes villes ; il s'introduit dans nos a campagnes, et comme la priorité' constitue un avantage considé- « rable pour la réussite du honteux commerce, des colporteurs rapides, montés surdes vélocipèdes, vontporter jusque dansnos villages, « bien loin de Paris, ces produits d'une littérature immonde, si l'on « peut appeler d'un mot honorable ce qui ne devrait avoir de nom a dansaucune langue. Le mal est tel que le législateur devait intérêt venir énergiquement et promptement. C'est ce qu'a fait le gouver- « nement. »
Ainsi donc, le seul outrage que la loi de 1882 ait entendu réprimer est celui qui vient à se produire sur la voie publique ou clans les lieux publics. Dès lors, Tunique question que vous avez à résoudre est celle de savoir si, en supposant même pour un instant que le prospectus ait un caractère obscène, ledit prospectus a été offert, exposé, affiché ou gratuitement distribué sur la voie publique ou dans des lieux publics. Poser cette question c'est la résoudre et ce serait me livrera d'impardonnables redites que de m'attarder outre mesure à vous rappeler ce qu'a fait M. Carré.
Le prospectus n'a jamais été exposé dans son magasin, jamais il n'a été mis à la disposition du public ; c'est uniquement par la voie discrète de la poste qu'il a été expédié aux personnes que vous connaissez : par conséquent, la prévention s'effondre d'une façon irrémédiable puisque la condition essentielle : la distribution sur la voie publique vient à faire défaut.
C'est évidemment par ce moyen décisif que vous nous ferez gagner notre procès. 11 est tellement lumineux que j'ai jugé inutile de prendre des conclusions qui auraient été, de ma part, le témoignage d'une sorte de méfiance bien loin de mon esprit : vous avez trop le culte du droit pour ne point vous incliner devant une aussi impérieuse prescription.
Jene regrette point d'ailleurs toutes les considérations que j'ai précédemment et peut-être trop longuement développées : elles rassureront pleinement vos consciences en vousdémontrant que le droit et le faitse trouvent ici en complète harmonie.
Je pourrais m'asseoir, bien tranquille sur l'issue du débat, si je ne devais à M. Carré de faire justice des dernières accusations si graves et si personnelles que M. Bérenger, sans preuve aucune, s'est permis de diriger contre mon très estimable client.
Dans sa plainte, l'honorable Sénateur ne craint pas d'affirmer que M. Carré est l'éditeur complaisant et habituel d'ouvrages pornographiques et, comme une fée maladroite semble l'avoir guidé dans tous le cours de ce procès, il n'hésite pointa citer comme exemple décisif, l'ouvrage de M- Lamairesse intitulé : le Kama-Soulra .
Parlons d'abord de M. Carré.
Un rapport de police en date du 20 mai 1893 représente M. Carré comme un homme dont la conduite et la moralité n'ont jusqu'à « présent donné lieu à aucune remarque « défavorable, bien cousidéré en outre par tous ceux qui « sont en rapports d'affaire avec lui. »
A côté de ce témoignage de la bienveillance officielle dont la banalité d'ailleurs remet en mémoire celle de nos anciens passe-ports, vous me permettrez de placer sous vos yeux un document plus topique et de beaucoup plus intéressant. Je veux parler du catalogue général des livres nombreux qu'édite ou met en vente M. Georges Carré. L'énumération en serait trop longue, mais il suffit de jeter les yeux sur ce prospectus pour se convaincre que la médecine, les sciences mathématiques naturelles et physi-
ques, la technologie, l'enseignement et la philosophie y tiennent dans la plus large mesure la place d'honneur.
Cependant l'irascible Sénateur insiste : « Et les ouvrages de M. Lamairesse, dit-il, le Kama-Soutra en tête ! »
J'y arrive, tout en regrettant, soit dit en passant l'étrange facilité avec laquelle M. Bérenger jette à la publicité sous des couleurs singulièrement défavorables le nom de tiers qui, ni de près ni de loin, n'ont rien à faire dans l'actuel débat.
M. Lamairesse, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées, et qui a occupé dans nos colonies une situation considérable, écrivait le 7 juillet 1893 à M. Carré une lettre dont je ne puis m'empècher de vous citer quelques extraits, car ils sont à la fois et la justification de mon client et le châtiment mérité des insinuations adverses.
Mareogo, le 7 juillet 1893.
Mon cher éditeur,
Vous me demandez par le retour du courrier une lettre expliquant dans quel esprit j'ai entrepris ma série de publications sur l'Inde et comment vous avez été amené aies publier. Je m'empresse de vous satisfaire de mon mieux ; m'étant occupé toute ma vie et particulièrement pendant mon séjour de six années dans l'Inde d'études philosophiques et religieuses, j'ai publié à mon retour, en 1867, deux volumes de poésies populaires de l'Inde, et, après ma mise à la retraite en 1878, j'ai rédigé quatre volumes sur le Bouddhisme dans un but de vulgarisation. Ce sont: l'Inde avant le Bouddha, la Vie da Bouddha, V Inde après le Bouddha, le Bouddhisme en Chine et au Thibet / j'y ai consacré quatre ans, de 1878 à 1882 ; à partir de cette dernière date j'ai fait auprès de plusieurs
éditeurs des démarches qui n'ont point abouti parce qu'ils trouvaient les matières trop se'rieuses pour le gros public. J'ai donc dû me résigner à attendre en complétant mes manuscrits et mes études. En 1885, une traduction anglaise du Kama-Soutra, envoyée à la bibliothèque d'Alger par son auteur, me fut communiquée par un ami avec prière de lui en faire la traduction ; j'y consentis parce que ce travail complétait mes précédentes études. Le Kama- Soutra représente dans la littérature religieuse de l'Inde une des deux grandes branches qui divisent actuellement l'Indouïsme. Il tient donc essentiellement aux quatre ouvrages précédents. C'est surtout un document historique et on y retrouve les mêmes crudités que dans les ouvrages indiens, ainsi que dans tous les ouvrages européens sur la religion et le3 mœurs de ce pays. Qu'on lise par exemple l'ouvrage de l'abbé Dubois publié en 1816 par le gouvernement anglais.... Nous avons respecté toujours la limite qui est tracée par Bacon : faire connaître les choses, mais s'abstenir de tout conseil pernicieux. Je défie que Ton cite dans le livre un mauvais conseil, ni un mauvais principe, ni même quoi que ce soit de contraire à la doctrine de l'Église ou au respect qui lui est dû. Ceux qui accusent le Kama-Soutra se sont bornés à le parcourir sans le lire sérieusement. Le Ministre de l'Instruction publique a bien voulu souscrire à quatre volumes de mes œuvres de vulgarisation. Ces œuvres sont en grande partie la traduction d'auteurs anglais ; notre but essentiel a été d'élever, s'il est possible, le public français à la hauteur du public anglais pour la connaissance des gens et des choses d'outremer, et cela dans l'intérêt de notre politique coloniale.
Veuillez agréer mes meilleurs compliments.
Signé : Lamairesse.
Ainsi donc le Kama-Soutra, ce recueil si curieux des préceptes et des religions de l'Inde, n'est aux yeux de M. Bérenger qu'un livre infâme et méprisable parce qu'il
contient certains détails, certaines prescriptions d'un ordre tout intime où l'Amour dans sesjnanifestations diverses et poétiques tient, nous ne faisons aucune difficulté pour le reconnaître, une place prépondérante.
Livres infâmes? mais à quelle portion littéraire congrue l'honorable Sénateur ne va-t-il donc pas nous réduire ?
Infâmes aussi toutes ces merveilles grecques et latines que M. Bérenger a dû lire et relire dans sa première jeunesse et dont il n'a pu chasser de son esprit littéraire l'importun souvenir même en devenant Président de la Ligue contre la licence des rues !
Infâmes aussi, Ovide et son Art d'aimer, Properce et ses élégies, Apulée et l'Ane d'or, Lucrèce dans ses Invocations à Vénus ! et plus près de nous, infâmes aussi Brantôme, Rabelais, Bassompiere, La Fontaine, et toute la brillante cohorte de nos auteurs gaulois !
Passons. La réhabilitation de M. Carré est consommée — et d'ailleurs elle était facile.
La bonne foi ! mais elle éclate aux yeux des plus prévenus ! Si ce prospectus avait été un outrage aux bonnes mœurs, et pour parler le beau langage de la Ligue « un appel aux plus mauvaises passions », si, en le rédigeant, M. Carré avait agi dans un but malsain, à qui donc l'aurait-il envoyé? La réponse ne se fera point attendre : à des désœuvrés, à des filles, à toute cette clientèle interlope en quête de distractions nouvelles.
Mon client n'a rien fait de semblable ; c'est à un public restreint, de mœurs rigides, de professions austères, qu'il s'est uniquement adressé. C'est aux représentants de la loi qu'il n'a pas craint de faire connaître l'œuvre qui venait de prendre naissance, démontrant ainsi qu'il pensait n'avoir rien à redouter de la justice de son pays.
Il faut se résumer — et cette fois j'ai complètement fini.
Pas d'obscénité dans les termes du prospectus ; pas de distribution sur la voie publique, dès lors impossibilité d'appliquer la loi de 1882 ; enfin pas d'intention délictueuse.
Vous acquitterez donc M. Carré ; vous répudierez franchement tout moyen terme et toute solution bâtarde ; vous nous épargnerez surtout cette suprême ironie qui consisterait à nous faire bénéficier de cette loi bienveillante qui porte le nom de celui que nous avons si énergiquement combattu, sans toutefois dépasser un seul instant, nous voulons l'espérer, les limites de la courtoisie.
Nous vous demandons à sortir de cette enceinte comme nous y sommes entrés : la tête haute et la conscience tranquille.
Ce procès a, en effet, une gravité qu'on ne saurait se dissimuler et votre décision aura, soyez-en sûrs, au dehors un durable retentissement.
Dans l'affaire de ce bal bizarre qu'avait organisé sans trop de réflexion une joyeuse jeunesse, il faut bien reconnaître qu'aucun principe sérieux n'était engagé. Mais, dans la cause actuelle, il m'est permis de dire que c'est la science elle-même qui se trouve directement intéressée.
J'entends bien que l'acquittement de M. Carré pourrait porter un coup plus ou moins fatal à cette société devenue soudainement fameuse et qui cherche à nous terrasser, j'avoue que c'est là une hypothèse que j'envisage sans effroi.
L'honorabilité de notre adversaire n'en souffrira nulle atteinte ; il n'aura qu'à se reprocher à lui-même de trop juvéniles ardeurs.
Comme Marius sur les ruines de Carthage, il lui sera loisible de s'asseoir sur les débris de cette « Ligue » frappée d'impuissance.
A cette tyrannie vénitienne qu'il voulait nous imposer succédera la surveillance active mais intelligente des représentants officiels de nos Parquets judiciaires.
Personne ne perdra au change, tout le monde même y gagnera! c'est au nom d'une fausse et maladroite pudeur que notre adversaire non sans arrogance vous sommait de nous condamner ; c'est au nom de la justice et du bon sens que je vous demande avec une respectueuse fermeté l'acquittement de M. Georges Carré.
M. le Président : à huitaine pour jugement.
A l'audience du 19 juillet, le tribunal statuait en ces termes :
Le Tribunal,
Attendu que Carré est poursuivi pour avoir fait distribuer un prospectus annonçant la mise en vente, dans la librairie, d'un ouvrage intitulé Les perversions de r instinct génital, lequel serait conçu en termes obscènes ;
Attendu que l'art. 1er de la loi du 2 août 1882 n'incrimine la distribution gratuite d'imprimés obscènes que lorsqu'elle a lieu sur la voie publique ou dans un lieu public ;
Attendu que l'expédition, par la poste, du prospectus dont s'agit, seul fait de distribution à la charge de Carré,
ne saurait être assimilée à sa distribution sur la voie publique ou dans un lieu public;
Attendu, en effet, que le dépôt de ce prospectus sous bande, dans un bureau de poste, ne comportait aucune publicité et que la remise qui en a été faite ultérieurement, par les facteurs de l'administration des postes, aux destinataires dont les noms figuraient sur les bandes, a eu lieu au domicile de ceux-ci et non sur la voie publique ;
Attendu, dès lors, que les énonciations du prospectus incriminé, fussent-elles obscènes, sa distribution dans les conditions qui viennent d'être précisées, ne tombe pas sous l'application de la loi du 2 août 1882.
Par ces motifs :
Acquitte Carré, etc.