C" CHAMBRE
Prrsidcnce de M. PO NC ET, Vice-Prénident
Audioiices d « 1S3 et 19 Juillet 1803
Affaire CARRÉ, contre le Ministère Public
Oiilra^;e itiihlie aii\ iiid'iirs
Loi du ~ Août /xvt*
Plaidoirie de BOURDILLON
Messieurs,
A. une époque déjà lointaine, en 1882, la populatijn saine et honnête des grandes villes en général et de Paris en particulier assistait impuissante et désarmée au développement rapide et inquiétant d'une honteuse industrie.
Des camelots, des colporteurs offraient ou étalaient dans les quartiers les plus fréquentés des livres, des brochures, des journaux, des gravures de la plus révoltante obscénité.
Ils n'exerçaient point silencieusement leur répugnant commerce, et souvent ils accompagnaient de commentaires cyniques l'offre de leur marchandise.
Le mal était intolérable et le péril imminent : des femmes, des jeunes filles, des jeunes garçons étaient exposés aux plus pénibles initiations ; avant même que leur attention pût être détournée, l’obscénité était parvenue à leurs oreilles ou placée sous leurs yeux.
L’indignation fut universelle, le sentiment public s’irrita : on demanda à être sauvegardé.
C'est alors que le gouvernement chercha dans l’arsenal de nos.lois, sans d'ailleurs l’y découvrir, l arme protectrice qui devait mcUre fin à un pareil scandale.
11 sembla aux jurisconsultes les plus autorisés que ni le vieil article 330 du Code pénal, ni la jeune loi du 29 juillet 1881 n’avaient prévu cette nouvelle débauche.
11 fallait légiférer ; on s’adressa à la Chambre des députés. Présentée le 2 mai 1882, la loi nécessaire était votée le 2i juin à l’écrasante majorité de 420 voix contre -46.
Soumise au Sénat le 10 juillet, elle était adoptée sans discussion par cette assemblée le 29 du même mois.
L’article que nous no saurions trop méditer et sur lequel j’aurai à revenir au cours de ma discussion est ainsi conçu ; « Est puni d’un emprisonnement de un « mois à deux ans et d'une amende de tO à 3.000 fr. qui- « conque aura commis le délit d’outrage aux bonnes f mœurs par la vente, l’ofl're, l’exposition, l’affichage ou U la distribution gratuite sur (a voie publique ou dans des « lieux publics d’écrits, d’imprimés, autres que le livre,
« d’afliehes, dessins, gravures, peintures, emblèmes ou « images obscènes. »
C’était parfait — les lacunes si fâcheuses se trouvaient comblées, satisfaction était dontiée à l’opinion publique avec une soudaineté et une précision qui furent à ce moment très justement appréciées.
11 semblait qu’il n’y eût plus rien à faire.
Nos parquets sont en effet peuplés do magistrats intelligents et actifs qui ne pouvaient avoir ni défaillance ni faiblesse dans la répression de semblables turpitudes. On leur avait mis en mains l’arme nécessaire dont ils s’claient trouvés momentanément privés, on était désormais sûr qu’ils sauraient, le cas échéant, s’en servir avec fermeté.
Les pères do famille allaient reposer en paix : tel était du moins le sentiment général. Il parait que celte quiétude était vaine et celle sécurité trompeuse.
11 s'est trouvé du moins un groupe d’hommes considé-
ralili > pnr leur âge, leur situation et leurhonorabililé persoiiiii'lif' qui ont pensé que nos magistrats n’étaient que dessriilm lies insufnsantes pour assurer la salubrité morale ili! nos voies publiques. Avec une assurance dont toute moder-tie était évidemment exclue, ils ont jugé que dans l’accomplissement de cette œuvre d’assainissement il vous fallait, à vous. Messieurs, d’officieux collaborateurs qui, discrets à l’origine, allaient bientôt devenir des tuteurs gênants et impérieux.
De la conception ils ont rapidement passé à l’action et ils ont fondé sous un titre qui a un certain parfum de Moyen Age la « Ligue contre la licence des rues. »
Vous me permettrez et me saurez gré sans doute de ne point rééditer devant vous les plaisanteries plus ou moins spirituelles et les saillies plus ou moins heureuses qui ont accueilli l’éclosion de cette société nouvelle. Le débat a(ttuel est et doit demeurer sérieux.
J’ai estimé, quant à moi, et j’estime plus que jamais à l’heuro actuelle que cette ligue était au moins désobligeante pour la magistrature de notre pays et susceptible de devenir dangereuse à un moment donné par le zèle inteinpeslif et maladroit dont semblaient animés ceux-là mêmes qui présidaient à ses destinées.
En effet, de deux choses l’une ; ou l’outrage |aux mœurs qui vient à se produire dans la rue a un caractère sérieux, public, général et alors, comment admettre sans vous faire injure que vous assisterez impassibles à ce scandale sans le réprimer? ou bien le même outrage est si discutable que vous hésitez à le poursuivre, tellement discret qu’il ne parvient même pas à votre connaissance et alors quel péril, quel danger n’y a-t-il point à vous contraindre d’éclairer du grand jour de votre audience, de porter à la connaissance de la masse du public des faits qu’il avait
jusqu’alors complètement ignorés. J’ai donc le droit de répéter que celle société est inopportune et peut être dangereuse. De tristes et récents événements l’ont trop malheureusement démontré, et, sans vouloir charger de trop lourdes responsabilités les hommes qui la dirigent, j'ai Is droit de dire que cette Ligue a maintenant une histoire et un passé dont elle ne saurait se montrer ni bien glorieuse ni bien fière.
C'est encore cette Société qui a provoqué le procès actuel dans des conditions que je dois vous indiquer avec une e.xtrême précision.
Un savant Allemand d’une grande autorité, M. le Docteur Moll, avait fait paraître à Berlin un ouvrage auquel il avait donné pour titre : « Les Perversions de l'instinct ijênilnl. — Etude sur C inversion sexuelle. »
Go livre, d’une haute portée scientifique, précédé d’une préface du Docteur Krafft-Ebing, professeur de psychiatrie et des maladies nerveuses à l'Université de Vienne, avait été traduit de l’allemand par M. le Docteur Homme, et par M. le Docteur Pactct, chef de clinique des maladies mentales à la Faculté de médecine de Paris.
Ges deux éminents médecins, français, veuillez le retenir, (ceci soit dit en passant pour cal mer certaines susceptibilités patriotiques que nous allons rencontrer dans un instant sur notre route) vinrent trouver M. Georges Cai re, mon client, éditeur à Paris et lui demandèrent de bien vouloir éditer l’ouvrage en question.
La réponse ne pouvait être douteuse : les noms que je viens de citer suffisaient à eux seuls à répondre du caractère de l'œuvre. M. Carré accepta donc la proposition qui lui était faite et, après avoir imprimé le livre, suivant un usage constant en pareille matière, il rédigea un prospectus qui n'était autre que le résumé fidèle du Traité et la
— vu —
reproduction presque servile de la table des matières annexée à l'édition allemande.
Cinq mille exemplaires de ce prospectus furent par lui adressés à des magistrats, à des médecins, à des ecclésiastiques, à des directeurs d'établissements d’éducation, en un mot, à une clientèle toute spéciale qui pouvait avoir le plus légitime intérêt à connaître l'apparition de l’œuvre nouvelle. Ces prospectus furent expédiés par la poste, sous bande, avec un timbre de cinq centimes, ce dernier détail, puéril en apparence aura, vous le verrez, son intérêt dans la suite.
C’est alors, et quelques jours après cette expédition, que .M. Le Procureur de la République près le tribunal civil de la Seine recevait, à la date du 9 mai 1893, d'un anonyme une dénonciation dont M. l’Avocat do la République vous donnait lecture et qui est ainsi conçu :
« Monsieur le Procureur,
«Père lie quatre eiifunls,» (no dirait-on pas qu’il s’agit d'uns Comande de secours?) « voici ce que je viens de trouver entre U leurs mains, à la suite de distribution d'innpnmés. Il n’y n donc « pas de luis contre cette corruption à domicile et la liberté de souiller « l’esprit de l’enfance est-elle un droit pour exploiter de plus bas H instincts. C'est lamentable. »
Le prospectus était joint à la lettre.
C'est, vous disait l’honorable organe du ministère public, sur le vu de cette plainte qu’une instruction a été ouverte.
Cn est-il bien sûr T J’ai, pour ma part de sérieuses rni-
sons dp croire que si ce petit document étnit demeuré isolé, M. Carré ne se trouverait point assis aujourd’hui sur les bancs de la police correctionnelle. En elTet, ce que vous ne savez pas encore, puisque M. l’Avocat de la République a jugé inutile de vous le dire, c’est que deux jours, après, à la date du onze mai, M. le Sénateur Dérenger adressait au Parquet une véritable dénonciation dont il est fort intéressant que vous connaissiez les termes
SOUIÉTfi CEKTRALB ne i‘iu)TBCTion
CO>Tii.i t.\ Licr.^cs Pari», le U moi 18 ‘j3.
ob» nru 10, rue Paequier.
IIO.NSIEÜII lE PnOCL'REfR DE LA IlÉPt’BtIOL'E,
J’ai l'honneur de signaler à votre attention au nom de la Société de protection contre la licence des rues et au besoin de vous dénoncer un livre infâme dont le prospectus est en ce moment adressé BOUS bande à domicile par l'éditeur Georges Carié, lue Saint-André-des-Arts, n“ 58.
Son titre est le suivant ;
t Les Pet versions de l'inslinct ginital, parle docteur A. Moll, avec préface du docteur KralTt-Hbing, traduit de l’allemand par les doctuiis l’actet et Romme. » La couleur scientifique sous laquelle les descriptions les plus obscènes semblent être présentées n’est qu'un masque destiné à tromper sur le caractère réel de l’ouvrage.
Il n’est, en réalité, qu’un des appels les plus violents que la littérature pornographique ait encore adressés à la sensualité et à la débauche.
Le livre est étranger. Il vient, paratt-il, d’Allemagne. N’cst-ce pas une raison de plus d’exercer contre lui des poursuites? Est-il tolérable qu’on introduise en France de pareilles infamies?
C'est évidemment le succès d’argent obtenu par le même éditeur avec le Kama-Soutra qui u’a pu être poursuivi faute d'avoir été dénoncé à temps, qui l’a porté à rechercher des livres analogues publiés à l'étranger et i les faire traduire. Il est temps de couper court à de pareilles spéculations.
Les mots : Vient de paraître, que je lis en tête du prospectus, me donnent l'espoir que la prescription n'est pas encore acquise. Mais elle est de si courte durée qu'il y a urgence à agir.
En tous les cas, il est plus que probable que ce livre et le ATama- Soutra sont publiquement exposés à la vitrine de l'éditeur, ce qui permettrait au moins une poursuite correctionnelle en vertu de la loi du 2 août 1882.
Si je ne joins pas à ma lettre l’exemplaire du prospectus que j'ai personnellement reçu, c’est parce qu’il est à ma connaissance que vous l’avez déjà entre les mains.
Je le garde afin de pouvoir intenter à ma requête une instance civile contre l'éditeur, dans le cas où vous ne jugeriez pas une poursuite devant les assises ou la juridiction correctionnelle possible.
Je vous serais reconnaissant de me vouloir bien faire connaître la suite que vous donnerez à ma plainte.
Veuillez agréer, monsieur le Procureur de la République, l'expression de mes seutimenls les plus dévoués.
Bésc.ncer.
Que la lettre éplorée du père de famille et l'impériemse mise en demeure de l’honorable Président de la Ligue contre la licence des rues, soient sœurs consanguines, je n’en disconviens pas, et j'en ai même l’absolue conviction. Mais, n’avais-je point raison, en vous disant que cette dernière seule a contraint le Parquet à sortir de la sage inaction dans laquelle il avait cru devoir se renfermer.
Rétablissons donc le débat sur ses bases véritables.
Quelque talent que vous ayez développé, M. l'Avocat de la République, dans votre remarquable réquisitoire, ce n’est point vous qui êtes mon véritable adversaire, et quelque regret que j'en puisse avoir, il faut que je vous relègue respectueusement au second rang pour m'attaquer directement à l'auteur responsable des poursuites, à M. Bérenger.
Les accusations sont nettes et catégoriques ; le livre de M. le Professeur Moll est un livre infâme que son origine allemande signale particulièrement à vos rigueurs — M. l'éditeur Carré a pour habitude d'éditer desœuvres pornographiques.
Le plan de notre discussion se trouve dès lors bien facilement arreté. Je vais m’efforcer de vous démontrer :
i* Que le prospectus n’est point obscène ;
2* Qu’en admettant même qu’il le soit, il n’a pas été distribué dans les conditions exigées par la loi du 2 août 1882 ;
3® Que la bonne foi de M. Carré est certaine et que sa conduite n'a été entachée d'aucune intention mauvaise ou délictueuse.
■Vais-je, Messieurs, pour vous faire connaître le caractèrè du prospectus, vous en donner lecture intégrale et commenter chacun de ses nombreux paragraphes? Loin de moi une telle pensée. J’estime, que cette tâche quelque peu ingrate doit être épargnée à votre bienveillante attention.
Qu’est-ce en effet que le prospectus ? Le résumé fidèle
de l’ouvroge : je vous l’ai dit et personne ne peut sérieusement le contester.
Fixons-nous donc sur la nature et la physionomie même de l’œuvre du Professeur Mollet nous serons ainsi fixés sur la nature et sur la physionomie du prospectus.
Comment admettre en pure logique que la partie ait une allure diirérentedu tout? Le livre est-il infâme — estil au contraire essentiellement scientiliqne, — telle est la question qui, suivant moi, domine tout le débat.
Nous trouvons tout d’abord une indication précieuse dans les noms mêmes des auteurs et des traducteurs de l’œuvre.
Méfions-nous par dessus tout de cette étroitesse d’esprit qui n’a du patriotisme que les vaines apparences et qui consiste à ne reconnaître de savants qu’en deçà de nos frontières. Sachons rendre aux Professeurs Moll etKr.xiït- Ebing le légitime hommage qui leur est dû et disons hardiment qu'un ouvrage signé de tels noms auxquels viennent s’ajouter ceux des Docteurs Pactet et Homme, se trouve protégé à priori contre l’accusation que cherche à faire peser sur lui M. le Sénateur Bérenger.
L’injure a été aussi vivement ressentie qu’elle avait été faite gratuitement et dans une lettre dont vous me permettrez de vous citer quelques extraits, .M. le Professeur Moll exprimait en ces termes à M. Carré son profond étonnement:
CcrlîQ, le 4 juillet iSSti
Casa Monsiedb,
Pour parler franchement, votre lettre m’a fort surpris. A Berlin, les lois sur les outraees aux mœurs ront suffisamment sévères pour qne des livres immoraux soient interdits le plus tôt possible.
Je ne me serais jamais avisé de traiter d'immoral an livre sur l'inversion sexuelle, et je crois qu'il est tout à fait impossible que les autorités françaises vous causent quelques graves embarras. Lorsque j'écrivis ce livre, mon principal but était de traiter à tous les points de vue les vices les plus fréquents relatifs à l'instinct sexuel. Je voulais surtout prouver que certains défauts attribués volontiers à quelques personnages historiques avaient leurs causes
dans un vice de l'instinct sexuel
a J'ai attaché un
» intérêt tout particulier au côté thérapeutique et j’ai été obligé « d’insister sur les causes générales telles que l'hérédité. J'ai cont sidéré qu'une étude approfondie sur les causes de cette maladie ■ était absolument nécessaire, mon but était purenaent scientifique • et personne n'a contesté jusqu'alors que cette considération m'y « ait seule forcé. J'ajouterai encore que la police criminelle de Ber- Il lin qui d'ordinaire réprime très vivement tout ce qui a trait à a rimmoralité m'a ioutciiu dans une grande partie de mes études.
« Je suis certain que si l'honorable Sénateur auquel mon ouvrage « déplaît voulait lire les oeuvres de Tardieu et beaucoup d’autres « ouvrages français, il pourrait facilement se former cette opinion « qu’il existe un grand nombre de livres médicaux écrits dans un « but purement scicnlilique sur des sujets tellement délicats qu'on a ne pourrait, je le reconnais, les lais>er sans inconvénients entre les
« mains des jeunes filles
« Enfin, cher Monsieur, je voua envoie
U copie de deux articles de journaux spéciaux allemands, « /a t Pratique médicale » et « fe Journal de Clinique de Vienne, > qui « achèveront de vous fixer sur la nature de l'œuvre que j'ai entre- « prise. »
Celle citation o'Init utile et comme elle se trouve fortifiée par les dépositions ardentes et convaincues que vous venez d'entendre de .M.M. Pnclet et Homme, dont l'honnêteté professionnelle se révoltait à la pensée qu'on ait pu les
supposer enpables de prêter leur collaboration à la divulgation en France d’un ouvrage inutilement malsain !
Me dira-t-on que je justifie l'entreprise par le témoignage do ceux-là mêmes qui en ont été les ouvriers?
Rassurez-vous. Mon bagage n'est point aussi mince que semblait le supposer l'éminent organe du ministère public et, prévoyant l'objection, j’ai eu la précaution de le compléter par des documents qui me paraissent sur ce point défier toute discussion.
C’est d'abord l'appréciation de la Presse médicale et notamment la Gazette hebdomadaire de Médecine et de Chirurgie qui dans son numéro du 13 mai 1893 s’exprimait en ces termes :
Les parrersions de l’instinct génital, par Moll. (Tiadac- Uon fran>;al3e de Paclel et Rumine). Paris, 1893, G. Carré, éditeur.
Cet ouvrage est un véritable traité scieiitinquc basé et sur la littérature ancienne et moderne, et sur un ensemble de documents originaux, conçu dans un esprit impartial, écrit avec clarté et méthode. Après un long historique de la question, l’auteur étudie, au point de vue descriptif, l’inversion sexuelle qu’il considérera surtout chez l'homme, car il ne consacrera guère à celle de la femme qu'un court chapitre terminal. 11 délimite son sujet et n’a en vue que l'uranisme — inversion proprement dite — considérant comme des complications les diverses perversions sexuelles : le fétichisme, le misochi-me, lesadi.sme. Dans l'éliologie, il donne à la prédisposition congénitale le lôle prépondérant, n’attribuant aux cause.s vulgairement invoquées que l’action banale d’agents provocateurs qui donnent au sujet dans certains cas l'occasion de prendre conscience de son inversion. .\ signaler, à cet égard, que la fréquence de ‘a pédérastie dans le clergé est atiribuée, non pas au célibat forcé, mais à ce que la vocation pour le célibat se déclare plutôt chez des personnes chez le.squcMcs le penchant pour la femme est peu développé ou nul. La partie la plus intéressante ou mémo la
plus originale du volume est pelle qui est consacrée i la théorie da l'inversion génitale. Moll pense que ce qui est troulilé dans l'iuver* sion, c’est l’action de l’esprit sur le sens génital. Il est donc tenté de placer le siège de l’inversion dans le cerveau sans oser le localiser, étant ilonnée l’indécision où nous sommes encore quant à la localisation de l'instiiicl génital. Pour lui il s’agit, en somme, d’une anomalie de I instinct génital, ne dilTéranl en rien quant à sa nature des anomalies de la fonction dé nutrition. .\u point de vue do diagnostic, il est indiqué d’interroger les malades — c’est décidé ■ ment comme tels que l’auteur considère les uranistes — sur leurs rêves qui sont en rapport avec leurs conceptions : de plus, on pourrait les reconnaître en ce que, quand le sujet ne se croit pas observé, il regarde de préférence in eam direetionem u6i nienib>'um virile est. Les uranistes étant regardés comme des malades, il est très difficile de savoir dans quelle classe nosugraphique il convient de les ranger : névrose ou psychose? Le traitement purement psychique, parfois hypnotique, est préconisé.
Paul Blooo.
M. le Président. — Pardon, M* Bourdillon, l’article que vous nous lisez n'esl-il point dans les annonces ? A quelle page du journal se trouve-t-il?
M’ Bourdillon. — Non, Monsieur le Président. Dans les annonces je lis ; Granules antimoniaux du If Papillaud — quatre siècles de succès : Saint Léger gratis, une caisse fraH' O — en/in nourrices, les Galactogènes Jolivcl augmenienl la qualité et ta quantité du lait des nourrices et constituait le meilleur tonique aussi bien pour ta mère que pour l enjant peiidanl l’atlaitement... Aucune confusion n’est donc possible, rartiele que j'ai eu l'honneur de vous lire se trouve dans le corps même du journal et porte la signature de M. Paul Uiücq.
D’ailleurs que le tribunal se rassure : La solidarité qui fait l’honneuretla force de la grande famille judiciaire se retrouve à un degré au moins égal au sein du monde médical. L’accusation si légèrement portée par le Sénateur Bérenger y a causé un profond et légitime émoi ; et je ne saurais trop insister sur les témoignages si précieux qui seraient venu fortifier le courage de .M. Carré en supposant qu’il ait pu être ébranlé par l’intempestive attaque de son fougueux adversaire.
Avec une loyauté à laquelle il nous a d’ailleurs depuis longtemps habitués, M. l’Avocat de la République plaçait sous vos yeux la lettre si décisive de l’illustre Doyen de notre Faculté de médecine, j’ai nommé M. le Professeur Brouardel. Laissez-moi la relire une seconde fois — un peu pour vous, et beaucoup pour M. Bi'renger.
Elle est bien faite pour les besoins de la cause, car elle porte la date du 10 juillet 1893, et, pour que son itr po tence fût plus grande encore, son éminent auteur, très heureusement inspiré, a jugé convenable de l’adresser au chef même de votre Parquet. Elle est ainsi conçue;
Faculli ü« mèdeciDe, 10 juillet IS93.
B Mo.isieur Lg Procureur,
B J ai examiné avec le plus grand soin l’ouvrage publié par le docteur Moll, traduit en français par les docteurs Pactet et Romme.
» Cet ouvrage* est absolument destiné «t des médecins ; ceux quj ne sont pas familiarisés avec l’étude des alTections mentales, des dégénére*^cences, etc., n y comprendraient pas graud’ehose,
» La première partie contient, sans détails bien nouveaux, les histoires déjà publiées en France par Tardieu, en Ai'cmagne | ar Casper, en Autriche par llofman, et aucun de ces ouvrages n’a été poursuivi.
» Il me semDle difficile qu’il en soit acludlcmcnt autrement. Ce serait retarder l’étude d’une question à laquelle les Professeurs français: MM. Charcot, Magnan, ont fait faire un grand progrès. Leurs observations ont été lues ou pubüe'os A l’Académie de médecine, sans qu’il en soit résulté un inconvénient quelconque.
« Agréez, etc.
» Drouardil.
Voilà ce que le Doyen de notre Faculté pense du livre qualifié d’ « infâme » par l’imprudent Sénateur avec une si inconsciente sérénité.
Si j’étais généreu.v, j’arrêterais ces citations ; je n’en ai pas le courage et d’ailleurs ne me rendrais-je pas coupable d'ingratitude en taisant les noms des hommes éminents qui, à l’heure de l’orage, sont venus donner spontanément ù mon client l’appui de leur autorité et do leur universelle réputation ! Faites-moi donc encorecrédit, Messieurs, pour quelques instants — M. le Docteur Gley, professeuragrégé de physiologie à la Faculté de médecine de Paris, écrivait dès le 24 juin 181)3 à M. Georges Carré la lettre suivante :
Monsibur,
J’apprends avec la plus vive surprise que vous êtes poursuivi en police correctionnelle pour avoir édité l’ouvrage bien connu et très apprécié du D' Moll sur l’Inversion sexuelle. J’estime que personne parmi les médecins comme parmi les psychologues au courant de ces questions ne peut saisir la cause de ces poursuites. Les faits dont il s’agit dans ce livre s’observent assez fréquemment ; le caractère pathologique en est aujourd'hui, grâce justement A des travaux comme celui du D' Moll, parfaitement reconnu. L'aliénisie a donc non seulement le droit mais le devoir de les étudier de la façon la plus circonstanciée. D’autre part, et ceci n’est pas nuiins bien
prouvé, l’intérêt psychologique de ces faitsest des plus considérables. Or, le livre du D' Moll expose ces questions d’une manière très claire, mais en même temps sous une forme rigoureusement scientifique. Je me demande quel singulier esprit il faut avoir pour trouver dans toutes ces pages même une tendance pornographique, puisque pornographie on veut qu’il y ait. Aurait-on la prétention d’empêcher les médecins d'étudier des faits positifs ou de les empêclier, ces faits étant établis, de les publier pour l'instruction d’autres savants à commencer par celle de tous les hommes qu s’intéressent aux questions de sociologie, à commencer par celle des législateurs et des magistrats ? Si l’on découvre dans un tel ouvrage quclqiié clio.se de pornographique, pourquoi ne poursuit-on pas les éditeurs de tous les traités d’anatomie où il y a dus chapitres consacrés à la description des organes génitaux, de tous les traités de physiologie où il y a les chapitres consacrés à la question de reproduction, de tous ics traités de psychiatrie où l’on trouve nombre de pages réservées à l’étude des anomalies, troubles et déviations diverses de l’instinct sexuel. A coup sùr le D' MoU n’est plus ni moins pornographe que les auteurs cle touscestraités; ilécrit mêmeparfois en latin, langue qu'ont abandonnée les anatomistes et les physiulogistes. Dans cette épreuve que vous fait subir une fausse pudeur, je crois de mon devoir, .Monsieur, de vous apporter l'expression de mes remerciements, car en publiant une édition de ce remanpiablc ouvrage si complot et si exact, vous avez rendu un réel service aux psycliiâtres et aux psychologues de langue française. Vos juges pourront s’en assurer en lisant seulement la préface que l’éminent Piofesscur Von Kiufft- Elnnir, si estimé, a bien voulu écrire pour ce livre.
Veuillez agréer, etc.
D' E. OlRT,
Pro essDur à la de médecine d* Paria.
Di* son côlé M. le Doi-leup Gilborl Buüet, Pro^'-seur agrégé ù la l-'aouité de médecinu de Paris, chargé du
Cours des maladies mentales, écrivait à M. le Docteur Pactet, le 20 juin 1803, la lettre suivante :
Mos CHER Pactet,
J’apprends avec slupéfaction, par voire lettre, que votre éditeur est poursuivi en police correctionnelle pour la publication et l’annonce de votre traduction du livre de Moll. Il est bon de poursuivre la licence des rues et ce n’est pas moi qui protesterai contre les intentions louables de la LiKue, mais dans le cas particulier, je ne vois
vraiment pas ce que l’on vise et où l’on veut aller tout cela
est bien mesquin et quelque peu ridicule. La pudeur est chose louable mais à la condition qu’elle ne soit pas déplacée. Vous avez rendu service en traduisant en collaboration avec M. le Docteur Romme un livre que pour ma part Je trouve intéressant et instructif. Je félicite M. Georges Carré d’avoir consenti à l’éditer. Il est vraiment regrettable qu’une Ligue dont personne n'a conte.-lé la raison d’élre se compromette ainsi à signaler aux foudres du bras séculier un ouvrage de science pure.
Veuillez agréer, etc.
D' Gilbert Baliet,
Prf>re«(»nr à la Faciitl' de médecine de Paris.
J’espère maintenant qu’avec de pareils auxiliaires, je n’ai plus à me préoccuper de la question desavoir à quelle page d’une Revue médicale figure l’article élogieux consacré à l’ouvrage de M. le Professeur Moll.
Je pourrais, Messieurs, prolonger ces lectures, mais il faut savoir se limiter. Je me bornerai donc à vous dire que vous trouverez dans mon dossier, conçues dans un esprit identique des lettres de l’éminent Professeur Charles Richet, de M. le Docteur Magnan, de M. Pierre Janet,
professeur de Philosophie et de morale au CnI!è;'e-r!ollin, de M. Marinier, agrégé de philosophie et maître de conférences il racole pratique des Hautes- litudes, etc., etc. ; qu’il me soit permis toutefois de leur adresser au nom de mon client l’expression publique de sa profonde gratitude !
La démonstration est victorieuse I Ma preuve est faite I
M. le Professeur Moll n’est d’ailleurs pas et n’a pas la [irétention d’être un hardi pionnier révélant au monde médical étonné des constatations inédites inconnues avant lui. L’œuvre qu’il a entreprise, bien d’autres l’avaient déjà brillamment tentée et savamment conduite !
Tardieu, dans ses « études médico-légales sur les attentats aux mœurs », Paul Moreau, de Tours, dans« son Traité du sens génésiaque », Martineau dons ses « Leçons sur les déformations vulvaires et anales produites par la masturbation, le saphisme, la défloration et la sodomie». Chevalier dans son livre de « l'invorsion sexuelle », enfin le Père Debreijne, prêtre et religieux de la Grande Trappe, dans son ouvrage intitulé « la Théologie morale et les sciences médicales « avaient émis les mêmes idées, abordé l’examen de ces douloureux problèmes et dénoncé hardiment le mal dans le louable espoir d’y porter remède.
Qui donc oserait dire quo ces livres sont infâmes? qui donc oserait limitera la science le champ de ses investigations?
.N’ous venons de parcourir, vous en avez, j’en suis sûr, le sentiment intime, une étape considérable.
Du moment où le livre n’est pas obscène, comment le prospectus pourrait-il l’être ? Celui-ci n’est que le résume fidèle de celui-là. Les paragraphes de l’un ne sont quo la reproduction textuelle de l’autre. L’idée scientifique seule les a tous deux inspirés. Ce prospectus n’a donc pas été lo révélateur complaisant de thèses lubriques ; il n’a été
que rcxnel abrégé d'un travail médical du plus haut intérêt.
D’ailleurs, Messieurs, on fouillant le dossier, la justesse de mon affirmation va éclater avec la plus irrésistible évidence.
M. Georges Carré qui est père de famille, tout comme l’auteur de la fameuse lettre anonyme, à la difl'érence pourtant qu’il n’a qu’un enfant au lieu de quatre, avait parfaitement compris qu'à raison même du caractère technique de l’ouvrage, le prospectus ne devait être expédié qu’avec mesure et discernement. 11 y a, en effet, pudeur et pudeur. Je ne parle pas bien entendu de celle de certains membres de la Société qui nous poursuit ; c’est une pudeur spéciale qui déjoue toutes les prévisions même les plus sages. Mais, cette réserve faite, il est certain que tel livre sérieux, savant même, pourra offenser la pudeur de la jeune femme, de la jeune fille, de l’écolier, tandis qu’il ne portera nulle atteinte à la pudeur de l’homme fait qui doit tout savoir et tout connaître précisément pour éviter les écueils dont la vie est semée. Cette nuance avait été parfaitement saisie par mon client. L'accusation est forcée de reconnaître, contrainte d’ailleurs par les résultats de l’expertise ordonnée au cours de l’instruction, que M. Georges Carré n’a envoyé son prospectus qu’à des magistrats, à des médecins, à des prêtres et à des directeurs d’établissements religieux, c’est-à-dire aux seules personnes qui, par les exigences mêmes de leurs fonctions, sont tenues, à des degrés divers, d’étudier les graves questions soulevées et examinées dans le livre de M. le Professeur Moll. L’accueil que ces destinataires ont fuit au prospectus qui leur était expédié, va être, j’imagine, une pierre de touche qui nous permettra de nous prononcer en toute sécurité sur le caractère du document incriminé.
S’il est, comme on le prétend, obscène et révoltant, il sera reçu avec dégoût, traité avec mépris ou renvoyé à son auteur. Or, l'expert a constaté que sur les 5.000 exemplaires distribués aux personnes respectables que je viens dénommer, un nombre inPime, 4 ou 5, je crois, avaient été retournés, par la poste, à l’expéditeur par suite’ d’adresses inexactes. Tous les outres ont été conservés sans plainte ni récrimination, j’excepte bien entendu le père de famille anonyme. Cette constatation serait évidemment insuflisante à elle seule, car M. l'Avocat de la République pourrait m’objecter que le silence peut être un désaveu tacite.J’entcnds bien, aussi ai-je à ajouter quelque chose de fort intéressant. Un grand nombre de destinataires, après avoir pris connaissance du prospectus, comprenant la houle portée de l’ouvrage, ont écrit à M. Carré pour lui demander de le leur expédier. Voici d’abord toute une liste d’honorables magistrats. Les deux premières lettres en date des 12 et H mai 1893 sont ainsi cançus :
Mo.xsibur (îeokces Caiiiié,
« Je voii; prie de vouloir bien m’envoyer un exemplaire du li- « vrc que vous venez de faire paraître ; les Perversions de fins- U lincl génital par Moll, traduit de l'allemand par le D' Pactet et le <' D' Homme. Ci-Joint un mandat de 5 fr., prix désigné au prospec- «lus. — Je vous retournerai en timbres-poste le coût du port, en « vous accusant réception du volume. »
Mo.nsiel'r Georges Cabré,
« J’ai reçu le livre demandé de Moll. Ci-inclus 70 centimes « en limbrc-s-poste, coût du port — merci de votre exactitude. — « Veuillez, je vous prie, me faiie adresser tous vos prospectus, — Il se « peut que j’aie d'autres demandes à vous faire. »