‹ Les perversions l'instinct génitalChapitre 2 sur 21 · XXII · texte numérisé non relu

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' Voilà qui est capital ! En eflet, ces deux lettres émanent ■de M. le Président du tribunal civil de Saint...

M. le Président. — M* Bourdillon, je vous prierai de ne 'pas citer les noms des magistrats.

i .1/'^ B^nirdillon. — Cependant, M. le Président, cesléttres 'nous appartiennent; elles ont, aux débats, une importance •considérable puisqu’elles établissent l’accueil fait au prospectus par des personnes dont l'honorabilité est au -dessus • de toute atteinte.

.)/. le Président. — Vous m’obligerez en n'insistant pas et vous devez comprendre le sentiment qui dicte mon observation. Nous lirons ces lettres.

• M* Bourdillon. — Je m’incline respectueusement devant votre désir, M. le Président, mais la géographie me reste, n’est-il pas vrai?

M. le Président. — Parfaitement.

AP Bourdillon. — Je vous remercie. Je vous dirai donc. Messieurs, ce sera un peu plus long, je m’en excuse, qu’après l’envoi du prospectus, le livre de M. .Moll a été demandé par un magistrat « d'une ville célèbre pur ses noufjuls P, par un autre dont le tribunal « est baigné par les flots de COcéan, par un troisième dont le siège est « très voisin des rives de la Garonne, p — Deux avoués dont l'un exerce « dans le pays où fleurit C oranger p et le second « au milieu des cimes neigeuses des Alpes v, un notaire qui instrumente « sur les pentes sauvages du Jura » et un greffier qui tient la plume dans la « Région année des oranges » ont également demandé l’ouvraee auiis les mêmes conditions.

J’arrive maintenant à de vénérables ecclésiastiques. Ils Eont nombreux et je puis reprendre toute ma liberté.

A! le Président. — Pas davantage, M* Bourdillon, la Uieiue discrétion s’impose. Ne citez pas de noms.

M* Bourdillon. — Je m’avoue vaincu. — Les localités sont peu importantes et mes connaissances géographiques me font complètement défaut.

Je lirai quelques lignes sans les signatures.

M. le Président. — Dans eette mesure, vous le pouvez.

M' Bourdillon. — Voici un échantillon.

c 26 mai 1893.

Monsieur,

Ayez la bonté de m'envoyer l’ouvrage dont voici le titre : les Perversions de l’Instinct génital par le D' Moll ; je vous prierai de bien envelopper ce livre afin que personne n'en puisse voir le titre. Les faits dont parle l’auteur tendent à se généraliser dans nos campagnes, aussi je crois que ce livre peut être d’un grand secours aux prêtres pour lutter contre ce mal et en atténuer les effeU.

Signé : II. L.

Cuiv il "■ Ocra)

En voici, un second « avril isoa.

Monsieur,

Ayez la bonté de m’envoyer soigneusement enveloppé le livre qui vient de paraître intitulé : les Perversions de l'instinct génital. Il est bon de connaître cette nouvelle manière de perversité. Satan est capable de tout aujourd’hui. Si vous aviez d’autres prospectus envoyez-les moi.

Votre [très humble serviteur.

Signé R.

Curé à*** (Bouches du*'RbAM)

Dernière citation. ï2 mai \ 893 .

Monsiedr Georges Carré,

Ayant compris que l'ouvrage intitulé : les Perversions de l'instint génital par le D' Moll et édité par votre maison ferait plaisir au médecin de l'établissement, je serai tout heureux de pouvoir lui en faire hommage.

Eu conséquence, je vous prie de m'expédier leplusldt possible un exemplaire dudit ouvrage.

J'ai l’honneur de vous saluer.

Frère X

Directeur du pensionnat de *** (Gers).

Voici enfin des établissements religieux, fies sémimires. — Ici, plus de contrainte, je puis donner les noms. — H. le Pfhiilcitt. — Veuillez observer la même réserve.

ttnurilillon. — Cependant, M. le Président, ce sont des a personnes morales » par excellen ce I

M. le Président. — 11 importe peu.

M’ Hourdillon. — Soit I Au demeura nt vous lirez ces lettres de demandes inspirées par la plus légitime des curiosités professionnelles.

Je me résume.

Le prospectus n’est pas obscène puisque le livre dont il est l’émanation est sérieux et scientifique. — Des personnalités nombreuses, dont la position so'-iale et le caractère éminemment respectable défient le soupçon, se sont d’ailleurs chargées de le démontrer par l’accuoil même qu'ils lui ont ménagé.

..Digilized biiLIoogl

J’arrive maintenant à l'examen d une double objection.

M. le Substitut vous disait, il n’y a qu’un instant : o Si le prospectus se trouvait a la suite du livre et faisait corps avec ce dernier, il serait inattaquable I » De son côté, M. le Président, au cours de l’interrogatoire s’adressant à M. Carré, s’exprimait en ces termes, t Ce que je vous re- « proche plus encore que le prospectus, c’est le mode d’e.x- « pédilion que vous avez adopté — si vous l’aviez adressé « dans une enveloppe fermée et timbrée à 0, 15 c. comme « une lettre, vous échapperiez peut-être à toute critique ; «mais ce qui vous place dans une situation assez grave, « c’est que par un motif d'économie regrettable vous l’avez < expédié avec un timbre à 0, 05 c. sur une bande mobile « plusou moins lâche rendant ainsi presqu’inévifables les « indiscrétions fâcheuses dont se plaint à juste litre l’au- « teur de la dénonciation anonyme. »

Je crois pouvoir le dire c’est à peu près la même'idée développée sous deux formes différentes ; j'espère, qu'après réflexion, vous ne vous y arrêterez pas.

Répondant d’abord à l'honorable organe du ministère Public, je lui dirai que le caractère d’un prospectus ne saurait dépendre, suivant moi, de la façon dont il se présente au grand jour. — Qu’importe qu’il prenne naissance seul et isolé, conservant ainsi une physionomie distincte de prospectus ou qu'il paraisse inhérent à l’ouvrage lui-même, revêtant ainsi l’apparence d’une table des matières plus ou moins complète T Comment admettre, en effet, que la présence ou l’absence d’un fil léger puisse faire du même travail un écrit licite ou délictueux ? — La raison se refuse à admettre de pareilles subtilités.

Quant à votre argumentation, monsieur lo Président, permettez-moi de vous faire remarquer très respectueuse-

ment qu’elle ne me semble rien moins que décisive. — J’estime quanta moi que le prospectus doit être considéré comme ayant droit à l’inviolabilité tout aussi bien que la lettre missive. Lacérer une bande ou même la souleverdans une intention indiscrète constitue en pure morale un fait toutaussi répréhensible que de rompre un cachet et d’ouvrir une enveloppe. — La fragilité de la clôture n'a jamais été que je sache une circonstance atténuante de l'escalade ou de l’effraction.

La plainte de l’anonyme me laisse absolument froid. — Comment, ses enfants ouvrent les prospectus qui lui sont destinés I ils font dans le courrier de leur père une sélection entre les lettres missives et les imprimés s’appropriant ceux-ci et respectant celles-là ! Quelle étrange maison et quelle curieuse éducation ! Que de fâcheux incidents viennent à se produire dans un pareil milieu, je l’admets sans peine ! mais à qui donc, je vous le demande, doit en remonter la responsabilité si ce n’est à ce singulier chef de famille qui ne donne pas, sur un point si important, des ordres formels ou qui les ayant donnés ne lient pas la main à leur rigoureuse exécution ?

Et d'ailleurs. Messieurs, voyez à quelles conséquences on peu bizarres aboutit la thèse que je combats. — La culpabilité de M. Carré semblait dépendre tout à l’heure d’une question de ficelle ; c’est maintenant la couleur du timbre qui va résoudre ce grave problème ! à 0, 05 c. la couleur verte, qui est pourtant celle de l’espérance, ménage à M. Carré les rigueurs de la justice, car le prospectus voyagera comme imprimé ; mais, que si, par aventure, mon client no reculant pas devant la dépense arbore résolument la couleur bleue, alors pour lui, plus d’inquiétude, il transforme son prospectus en une lettre missive : U lui sera loisible d'y entasser toutes les infamies d’une

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imagination en délire, la virginité do son casier judiciaire échappe à tonte souillure. — üe telle sorte que, ' dans le procès actuel, ce serait, en réalité, à l’administration des Postes et des Télégraphes qu’appartiendrait le dernier mot I

Tout ceci est inadmissible et poussant jusqu’à ses plus, extrêmes limites la liberté que m’accorde votre bienveillance, je me permettrai de vous dire qu’il m’apparaît que depuis une grande heure nous errons tous un peu à l'aventure. Nous expions ainsi la faute que nous avons commise en laissant trop longtemps dans l’ombre la loi de 1882 qui pose les vrais principes et dont nous aurions dû avoir constamment les termes sous les yeux ; mais il n’est jamais trop tard pour bien faire et c’est ainsi qu’une courte mais décisive discussion juridique m’amène tout naturellement à la seconde partie de ma tâche.

M. Carré est poursuivi devant vous uniquement en vertu de l’article 1" de la loi des 2 et 4 août 1882.

Au début de mes observations, et d’une façon toute incidente, je vous en avais fait connaître les dispositions claires et précises.

11 convient de le relire maintenant une dernière fois.

Art. 1*'. Est puni d’un emprisonnement de un mois à. deux ans et d’une amende de 16 à 3.000 fr. quiconque aura commis le délit d’outrage aux bonnes mœurs par la vente, l oirre, l’exposition, Talfichage ou la distribution gratuite

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sur la mie publique ou dans des lieux publics, d’écrits, d’imprimés autres que le livre, d’afflclies, dessins, gravures, peintures, emblèmes ou images obscènes.

Voilà qui est bien formel. Tout commentaire semble inutile ; jamais, en effet, la pensée du législateur ne s’est révélée avec plus de netteté.

Cependant, pour être complet, laissez-moi placer sous vos yeux quelques lignes du rapport fait au nom de la commission par M. le Sénateur Devaux.

« Les publications obscènes se sont multipliées dans ces derniers <1 temps avec une telle fréquence et sous tant de formes que le gou-

* vernement, en proposant aux Chambres un complément nécessaire « à la législation existante, n’a fait que répondre à l'opinion pu- « bliqiie révoltée d’une situation intolérable. Il n’est plus possible en « effet aujourd'hui de faire un pasiur la voie publique, sans la trou- « ver encombrée decrieurs, de colporteurs de ces productions scan- « dalcuscs que l'on étale effrontément sous les yeux des femmes, « des jeunes filles, des enfants; qu’on leur distribue même graluile- « ment quelquefois dans l’espérance que cette déteàable semaille « prodiguée sans pudeur fournira plus tard une honteuse mais lu- « crative moisson. Partout où les néce-sités de la vie amènent des « réunions d’hommes, dans les promenades publiques, aux gares des « chemins de fer, aux stations eTomnibus ou de tramwai/s, à la porte

• des écoles, aux abords des ateliers, partout on se heurte aux agents « de cette spéculation malsaine. Non seulement le mal se produit « à Paris, mais il a gagné nos grandes villes ; il s’introduit dans nos « campagnes, et comme la priorité constitue un avantage considé- « râble pour la réussite du honteux commerce, des colporteurs rapi- « des, montés sur des vélocipèdes, vont porter jusque dans nus villages, « bien loin de Paris, ces produits d'une littérature immonde, si l'on a peut appeler d’on mot honorable ce qui ne devrait avoir de nom « dans aucune langue. Le mal est tel que le législateur devait inter- « venir énergiquement et promptement. C’est ce qu’a fait le gouvera nement. »

Ainsi donc, le seul outrage que la loi de 1882 ait entendu réprimer est celui qui vient à se produire sur la voie jmblit/ue ou dans les lieux publics. Dès lors, l'unique question que vous avez à résoudre est celle de savoir si, en supposant même pour un instant que le prospectus ait un caractère obscène, ledit prospectus aétéoffert, exposé, affiché ou gratuitement distribué sur la voie publique ou dans des lieux publics. Poser cotte question c’est la résoudre et ce serait me livrer à d’impardonnables redites que de m’attarder outre mesure à vous rappeler ce qu’a fait M. Carré.

Le prospectus n’a jamais été exposé dans son magasin, jamais il n’a été mis à la disposition du public ; c'est uniquement par la voie discrète do la poste qu’il a été expédié aux personnes que vous connaissez : par conséquent, la prévention s’effondre d'une façon irrémédiable puisque la condition essentielle : la distribution sur la voie publique vient à faire défaut.

C’est évidemment par ce moyen décisif que vous nous ferez gagner notre procès. Il est tellement lumineux que j’ai jugé inutile de prendre des conclusions qui auraient été, de ma part, le témedgnage d’une sorte de méfiance bien loin de mon esprit: vous avez trop le culte du droit pour ne point vous incliner devant une aussi impérieuse proscription.

Je ne regrette point d’ailleurs toutes les considérations que j’ai précédemment et peut-être trop longuement développées : elles rassureront pleinement vos consciences en vousdémontrant que le droit et le faitse trouvent ici en complète harmonie.

Je pourrais m’asseoir, bien tranquille sur l'issue du débat, si je ne devais à M. Carré de faire justice des dernières accusations si graves et si personnelles que M. Bérenger, sans preuve aucune, s’est permis de diriger contre mon très estimable client.

Dans sa plainte, l'honorable Sénateur ne craint pas d’affirmer que M. Carré est l’éditeur complaisant et habituel d’ouvrages pornographiques et, comme une fée maladroite semble l’avoir guidé dans tous le cours de ce procès, il n’hésite pointa citer comme exemple décisif, l’ouvrage de M. Lamaircsse intitulé : le Kama-Soulra.

Parlons d’abord de M. Carré.

Un rapport de police en date du 20 mai 1893 représente M. Carré comme un homme dont la conduite et la moraüté n’ontjusqu'à « présent donné lieu à aucune remarque « défavorable, bien considéré en outre par tous ceux qui « sont en rapports d’afl’aire avec lui. »

.\ cùté de ce témoignage de la bienveillance officielle dont la banalité d’ailleurs remet en mémoire celle de nos anciens passe-ports, vous me permettrez de placer sous vos yeux un document plus topique et de beaucoup plus intéressant. Je veuxparlerdu catalogue général des livres nombreux qu’édite ou met en vente .M. Georges Carré. L’énumération en serait trop longue, mais il suffit de jeter les yeux sur ce prospectus pour se convaincre que la médecine, les sciences matliéraatiques naturelles et physi-

ques, la technologie, l’enseignement et la philosophie y tiennent dans la plus large mesure la place d’honneur.

Cependant l’irascible Sénateur insiste : « Et les ouvrages de M. Lamaircsse, dit-il, le Kama-Soutra en tête ! »

J’y arrive, tout en regrettant, soit dit en passant l'étrange facilité avec laquelle M. Bérenger jette à la publicité sous des couleurs singulièrement défavorables le nom de tiers qui, ni de près ni de loin, n’ont rien à faire dans l’actuel débat.

M. Lamairesse, ancien ingénieur en chef des ponts et chaussées, et qui a occupé dans nos colonies une situation considérable, écrivait le 7 juillet 189.3à M. Carré une lettre dontje no puis m’empêcher de vous citer quelques extraits, car ils sont à. la fois et la justification de mon client et le châtiment mérité des insinuations adverses.

Hareogo, le 7 juillet U93.

MO.S CDER ÊDirEL'R,

Vous me demandez par le retour da courrier une lettre expliquant dans quel esprit J'ai entrepris ma série de publications sur rinde et comment vous avez été amené à les publier. Je m'empresse de TOUS satisfaire de mon mieux ; m’étant occupé toute ma vie et particuliérement pendant mon séjour de six années dans l'Inde d'études philosophiques et religieuses, j'ai publié à mon retour, en 1867, deux volumes de poésies populaires de l’Inde, et, après ma mise à la retraite en 1878, j'ai rédigé quatre volumes sur le liouddhisme dans un but de vulgarisation. Ce sont : iinde avant le Bouddha, la Vie du Bouddha, Nnde après le Bouddha, le Bouddhisme en Chine et nu Thibtl ;j’y ai consacré quatre ans, de 1878 à 1882 ; à partir de celle dernière date j'ai fait auprès de plusieurs

éditeurs des démarches qui n’ont point abouti parce qu'ils trouvaient les matières trop sérieuses pour le gros public. J'ai donc dû me résigner à attendre en complétant mes manu'crits et mes éludes. En 1885, une traduction anglaise du Knma-Soulra, envoyée à la bibliothèque d'Alger par son auteur, me fut communii|uée par un ami avec prière de lui en faire la traduction ; j'y consentis parce que ce travail complétait mes précédentes études. Le Knma- Soutra représente dans la littérature religieuse de l'Inde une des deux grandes branches qui divisent actuellement l'iudouïsme. Il tient donc essentiellement aux quatre ouvrages précédents. C’est surtout un document historique et on y retrouve les mêmes crudités que dans les ouvrages indiens, ainsi que dans tous les ouvrages européens sur la religion et les mœurs de ce pays. Qu’on lise par exemple l’ouvrage de l'abbé Dubois publié en 1816 par le gouvernement anglais.... Nous avons respecté toujours la limite qui est tracée p%r Bacon : faire connaître les choses, mais s’abstenir de tout conseil pernicieux. Je déHeque l'on cite dans le livre un mauvais conseil, ni un mauvais principe, ni même quoi que ce soit de contraire à la doctrine de l'Église ou au respect qui lui est dû. Ceux qui accusent le Kama-Soutra se sont bornés à le parcourir sans le lire sérieusement. Le .Ministre de l'Instruction publique a bien voulu souscrire à quatre volumes de mes œuvres de vulgarisation. Ces œuvres sont en grande partie la traduction d'auteurs anglais ; notre but essentiel a été d'élever, s’il est possible, le public français à la hauteur du public anglais pour la conn.vissance des gens et des choses d'outremer, et cela dans l'intérél de notre politique coloniale.

Veuillez agréer mes meilleurs compliments.

Signé : I.ahairessb.

Ainsi donc le Kama Soutra, ce recueil si curieux des préceptes et des religions de l’Inde, n'est aux yeux de M. Bérenger qu'un livre infâme et méprisable parce qu’il

contient certains détails, certaines prescriptions d’un ordre tout intime où l’Amour dans ses manifestations diverses et poétiques lient, nous ne faisons aucune difficulté pour le reconnaître, une place prépondérante.

Livres infâmes? maisà quelle portion littéraire congrue l'honorable Sénateur ne va-t-il donc pas nous réduire ?

Infâmes aussi toutes ces merveilles grecques et latines que M. Bérenger a dû lire et relire dans sa première jeunesse et dont il n’a pu chasser de son esprit littéraire l’importun souvenir même en devenant Président de la Ligue contre la licence des rues !

Infâmes aussi, Ovide et son Art d’aimer, Properce et ses élégies, Apulée et l’Ane d’or, Lucrèce dans ses Invocations à Vénus! et plus près de nous, infâmes aussi Brantôme, Rabelais, Bassompiere, La Fontaine, et toute la brillante cohorte de nos auteurs gaulois !

Passons. La réhabilitation de M. Carré est consommée — et d’ailleurs elle était facile.

La bonne foi ! mais elle éclate aux yeux des plus prévenus! Si ce prospectus avait été un outrage aux bonnes mœurs, et pour parler le beau langage de la Ligue « un appel aux plus mauvaises passions », si, en le rédigeant, M. Carré avait agi dans un but malsain, à qui donc l'aurait-il envoyé? La réponse ne se fera point attendre ; à des désœuvrés, à des filles, à toute cette clientèle interlope en quête de distractions nouvelles.

Mon client n’a rien fait de semblable ; c’est à un public restreint, de mœurs rigides, de professions austères, qu’il s’est uniquement adressé. C’est aux représentants de la loi qu’il na pas craint défaire connaître l’œuvre qui venait de prendre naissance, démontrant ainsi qu'il pensait n'avoir rien à redouter de la justice do son pays.

11 faut se résumer — et celle fois j’ai complètement fini.

Pas d’obscénité dans les termes du prospectus ; pas de distribution sur la voie publique, dès lors impossibilité d’appliquer la loi de 1882 ; enHn pas d’intention délictueuse.

Vous acquitterez donc M. Carré ; vous répudierez franchement tout moyen terme et toute solution bâtarde ; vous nous épargnerez surtout cette suprême ironie qui consisterait à nous faire bénéficier de cette loi bienveillante qui porte le nom de celui que nous avons si énergiquement combattu, sans toutefois dépasser un seul instant, nous voulons l’espérer, les limites de la courtoisie.

Nous vous demandons à sortir de cette enceinte comme nous y sommes entrés : la tête haute et la conscience tranquille.

Ce procès a, en effet, une gravité qu’on ne saurait se dissimuler et votre décision aura, soyez-en sûrs, au dehors un durable retentissement.

Dans l'affaire de ce bal bizarre qu’avait organisé sans trop de réflexion une joyeuse jeunesse, il faut bien reconnaître qu’aucun principe sérieux n’élnil engagé. Mais, dans la cause actuelle, il m’est permis de dire que c’est la science elle-même qui se trouve directement intéressée.

J’entends bien que l'acquittemeiit de M. Carré pourrait porter un coup plus ou moins fatal à celle société devenue soudainement fameuse et qui cherche à nous terrasser, j’avoue que c'est là une hypothèse que j’envisage sans effroi.

L’honorabilité de notre adversaire n’en souffrira nulle atleinte; il n’aura qu’à se reprocher à lui-même de trop juvéniles ardeur.-.

Comme Marias sur les ruines de Carthage, il lui sera loisible de s’asseoir sur les débris de celte t Ligue » frappée d’impuissance.

A cette tyrannie vénitienne qu’il voulait nous imposer succèdcHi la surveillance active mais intelligente des représentants officiels de nos Parquets judiciaires.

Personne ne perdra au change, tout le monde même y gagnera! c’est au nom d'une fausse et maladroite pudeur que notre adversaire non sans arrogance vous sommaitde nous condamner ; c’est au nom de la justice et du bon sens que je vous demande avec une respectueuse fermeté l’acquittement de M. Georges Carré.

M. te Président : à huitaine pour jugement.

l’audience du 19 juillet, le tribunal statuait en ces termes :

Lo Tribunal,

Attendu que Carré est poursuivi pour avoir fait distribuer un prospectus annonçant la mise en vente, dans la librairie, d'un ouvrage intitulé Les percersions de l’instinct génital, lequel serait conçu en termes obscènes;

Attendu que l'art. l*''de la loi du 2 août 1882 n’incrimine la distribution gratuite d’imprimés obscènes que lorsqu’elle a lieu sur la voie publique ou dans un lieu public ;

Attendu que l’expédition, par la po.sfe, du prospectus dont s’agit, seul fait de distribution à la charge de Carré,

ne saurait être assimilée à sa distribution sur la voie publique ou dans un lieu public;

Attendu, en effet, que le dépôt de ce prospectus sous bande, dans un bureau de poste, ne comportait aucune publicité et que la remise qui en a été faite ultérieurement, par les facteurs de l'administration des postes, aux destinataires dont les noms figuraient sur les bandes, a eu lieu au domicile de ceux-ci et non sur la voie publique;

Attendu, dès lors, que les énonciations du prospectus incriminé, fussent-elles obscènes, sa distribution dans les conditions qui viennent d'être précisées, ne tombe pas sous l'application de 1a loi du 2 août 1882.

Par ces motifs ;

Acquitte Carré, etc.

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