DE MONSIEUR CARDINAL
Ribeaumont, 2 5 novembre 1877.
«■ Vous me demandez de nos nouvelles à tous, ma chère amie... Elles sont bonnes et pas bonnes, les nouvelles... Pour ce qui est de la santé, tout le monde va bien; Virginie à Florence, Pauline à Paris, monsieur Cardinal et moi ici, à la campagne... Mais héias^ nous nous portons tous bien, chacun de notre
côté... Plus de joies de famille... Plus d'intimité... Ahl c'est bien dur d'avoir été toute sa vie une femme de devoir etd'intérieur; de n'avoir jamaisaimé qu'une chose au monde : son foyer domestique; de se sentir en même temps épouse et mère; de se dire: j'ai deux filles, et ces deux filles elles ne sont pas là, elles ne seront jamais là pour entourer ma vieillesse.
« Virginie épousée par le marquis, Virginie devenue marquise pour tout de bon continue à faire à Florence l'ornement de la haute société italienne... Ah ! pauvre bichette, toutes ces grandeurs ne lui tournent pas la téie. La semaine dernière encore, elle m'écrivait qu'elle était là-bas la reine de toutes les fêtes et de tous les plaisirs, mais qne ça ne faisait rien, que ça n'était pas amusant tous les jours d'être marquise A Florence, et qu'il y avait bien des moments où elle legrettait sa famille, les Batignolles et l'Opéra..,
« C'est un ange I elle nous fait six mille francs de pension... Elle me parle souvent de venir nous voir tn France, mais, bien que mon cœur de mère en sais^'.ne, j'ai le courage de l'en détourner. Je n'oserais plus remettre le marquis en présence de monsieur Cardinal. Vous savez qu'il y a toujours eu entre eux un abîme politique; mais, malgré ça, ils avaient l'un
pour l'autre une certaine considération. Ils s'injuiiaient, mais en s'estimant... Politique à part, leurs relations étaient cordiales, presque affectueuses... Hélas! il n'y a plus de rapports du tout depuis ce qui s'est passé à Rome en iSyS, entre le pape et monsieur Cardinal... Je vous ai raconté ça... Dans une audience au Vatican, monsieur Cardinal a refusé de s'incliner devant le pape, il l'a regardé bien en face, dans les yeux, sans sourciller. On a su à la cour de Rome que monsieur Cardinal était le beau-père du marquis; on a écrit de Rome au marquis, et de Florence le marquis a écrit à monsieur Cardinal une lettre à cheval; monsieur Cardinal en a répondu une bien plus à cheval encore et toutes les relations ont cessé, sauf, bien entendu, pour la pension de six mille francs, qui était, d'ailleurs, stipulée au contrat de Virginie.
Quanta Pauline, elle avait commencé à mal tourner, elle a continué... Elle est maintenant, sous le nom de madame de Giraldas, tout ce qu'il y a de plus lancé comme grande cocotte... et souvent, quand monsieur Cardinal lit ses journaux, je vois des contractions sur sa figure. Jes.;iscequec'est... Il est question de l'hôtel, ou des toilettes, ou des équipages de ma-
dame de GiralJas... Pauline est riche, Pauline est heureuse, Pauline n'a pas besoin de sa mère... ou plutôt elle croit n'avoir pas besoin de sa mère... Elle se trompe... On a toujours besoin de sa mère, surtout dans sa position.
Je suis allée la voir trois ou quatre fois en cachette, dans son hôtel de la rue Kepler. Ah ! quel chic, ma chère, quel chic ! Et, à un certain point de vue, c'est presque flatteur pour une mère de voir son enfant dans un pareil chic... Elle a onze domestiques, oui., onze., cocher de jour, cocher de nuit, première femme de chambre, deuxième femme de chambre, maître d'hôtel, chef de cuisine, fille de cuisine, valet de pied, palefreniers, petit groom Et
tous si bien tenus, si bien stylés, et pas familiers.. De vrais domestiques de grande maison... Mais aussi ce que ça coûte 1 II faut voir comme elle est pillée eî volée par tout ce monde-là. J'ai jeté les yeux sur le •.ivre du cuisinier et moi qui sais le prix des choses, sa m'a fait frémir.
A tel point que j'ai essayé de faire entendre raison à monsieur Cardinal. Je lui ai dit un jour:
— Ecoute... monsieur Cardinal... il y a un gaspillage épouvantable chez Pauline... Laisse-moi alley
LE PROGRAMME DE iM . CARDINAL. 3-
une fois par semaine à Paris... C'est la fonction d'une mère de veiller sur son entant, d'empêcher qu'on la gruge.
Alors monsieur Cardinal est devenu blanc comme un linge, il s'est levé... et, sans dire une parole, il esi allé froidement ouvrir la porte. Il me tait trembler dans ces moments-là. 11 a tant de solennité, il est si théâtral.. Après avoir ouvert la porte, il a reculé de deux pas, et avec un geste dramatique :
— Vous pouvez partir, m'a-t-il dit, madame Cardinal, mais adieu... adieu pour toujours !
Alors moi, comme vous pensez bien, je suis tombée sur un canapé, les quatre fers en l'air, en convulsions... Abandonner monsieur Cardinal !... L'abandonner en ce moment quand il vient, comme il dit, de ceindre ses reins pour son grand combat, quand il commence ce qu'il appelle son apostolat rural, quand il s'use, corps et âme, pour la justice ei pour la vérité... L'abandonner, jamais !
Ah! ma chère, il a bien du mal, allez, dans son apostolat... Il trouve que les paysans sont inertes, qu'ils ne sont pas assez remués par la politique. Il voudrait répandre l'agitation dans les campagnes, mais ce n'est pas comp-'^oJe. car à part une vieille dame
qui est légitimiste, un vieux monsieur qui est orléaniste et trois ou quatre anciens fonctionnaires cui sont bonapartistes, tout le monde ici est pour la République... Mais ils sont républicains à leur façon... Les républicains des campagnes ça n'est pas du tout ia même chose que les républicains des BatignoUes... C'est des gens qui trouvent que cela ne va pas trop mal depuis quatre ou cinq ans, que le blé continue à pousser et la vigne à mûrir, que les prix se maintiennent à la halle, qu'on est tranquille, qu'il faut se contenter de ce qu'on a et que, quand on a un gouvernement quelconque, le mieux est de le garder le plus longtemps possible.
Un vieux vigneron, pas plus tard qu'hier, disait à monsieur Cardinal qui en bondissait à chaque mot:
— Moi j'aurais voulu voir durer Charles X, l'aurais voulu voir durer Louis Philippe, j'aurais voulu voir durer Napoléon et maintenant je voudrais voir durer la République. J'ai toujours été pour ce qu' est. Je n'aurais pas voté pour qu'on ait la République, mais, maintenant qu'on l'a, je vote pour qu'on la garde... Voilà mon opinion... Vai toujours été conservateur de ce qui existe.
Des opinions pareilles cela met monsieur Cardinal dans un état ! Monsieur Cardinal a toujours été puur le mouvement... Il dit que la France ne doi* jamais s'arrêter, qu'elle doit marcher toujours, toujours. Il dit qu'elle est l'avant-garde des nations, la pionnière de la civilisation. Tout cela, vous com prenez bien, ma chère amie, c'est des expressions et des phrases de monsieur Cardinal; mais, à force de les entendre répéter. Je les sais à peu près par cœur... Il a beaucoup travaillé depuis que nous sommes retirés à la campagne; il s'est mis à lire des auteurs latins... en français naturellement... Il a fait de grands progrès dans la littérature, dans la politique, dans l'éloquence. Hier il me disait: « Madame Cardinal, je « me sens mûr pour le pouvoir. »
Pour qu'il le dise, il faut que ça soit, car il n'y a pas d'homme plus modeste... Si vous saviez comme il parle bien maintenant... et longtemps... Que de belles choses il me dit dans l'intimiié et tout cela est perdu pour le pays ; tout cela n'est entendu que lie mo! quij le? trois quarts du tempo, ny comprends rien... Ce qui me passe, c'est qu^on ne vienne pas à monsieur Cardinal, qu'on ne lui dise pas: o Choisissez... auelle place voulez- vous?., dans les
« finances ou dans la justice ? » C'est les deux choses qui lui iraient le mieux...
Nous avons la République et on n'emploie pas monsieur Cardinal! Mais qu'est-ce que c'est donc que cette République qui pourrait utiliser monsieur Cardinal et qui ne l'utilise pas? Il est là, se dévorant, se consumant, se desséchant et prêt à accepter n'importe quelle fonction, même lucrative.
Du matin au soir, monsieur Cardinal ne pense qu'à son pays et même du soir au matin, car très souvent la nuit il se réveille pour y penser. Et. alors, tout d'un coup, dans les ténèbres, j'entends une voix qui me dit : « Allume, madame Cardinal, allume. » C'est qu'il lui est venu une pensée de réforme, une pensée de progrès... Il a peur que cette pensée lui échappe... Il veut l'écrire tout de suite... Comme )e suis du côté des allumettes, j'allume. Je lui passe son petit carnet, son petit crayon; et il écrit, au milieu de la nuit, pour son pays.
Tenez, cette nuit, je l'ai rallumée trois fois la bougie, pour trois pensées différentes qui étaient venues à monsieur Cardinal. La première, sur l'apathie des campagnes, la deuxième sur Voltaire et la troisième sur une religion purement laïque... Même que les
allumettes ne voulaient pas prendre et que monsieur Cardinal a eu un accès de colère et s'est écrié :
— Ils le font exprès ces gens du centre gauche, ces srléanistes qui sont au pouvoir, c'est pou- déconsidérer la République. .. Quand on prise que les allu mettes de la République ne valent pas les allumette? de l'Empire I
Elle a beaucoup d'importance aans les campa gnes, cette question des allumettes. Un bonaparticte d'un village voisin disait hier ironiquement à monsieur Cardinal : «Votre république, elle ne sait pas seu- « lement faire des allumettes. » Monsieur Cardinal lui a répondu : « Ce ne sont pas les allumettes de ma « République, ce sont les allumettes de monsieur « Mac-Mahon. » II' a constamment de ces repartieslà qui lui viennent comme ça, du premier coup, sans qu'il les cherche, sans qu'il y pense.
Je vous l'ai dit, cela me renverse qu'on n'emploie pas monsieur Cardinal. Lui, cela ne l'étonné pas.
— Si l'on ne vient pas à moi, madame Cardinal me disait-il hier, c'est que la République d'à présent, ce n'est pas la vraie République... La vraie République, c'est le mouvement, le tumulte, la fièvre.
Monsieur Cardinal a fait beaucoup de recherches
historiques dans ces derniers temps; il dit que l'histoire est une mine, que c'est étonnant tout ce qu'on y trouve. Il a découvert qu'il y avait eu des républiques autrefois et que ces républiques étaient turbulentes, qu'on y vivait toujours dehors, dans les rues, sur les places publiques; que c'était une agitation perpétuelle du... de... du... Il emploie là un diable de mot latin que je ne me rappelle jamais... Je vais le lui demander... Il me le dictera. ..Voilà le mot... F... o... Fo... r. u. m... rum... Ca ne s'écrit pas de même, mais ça se prononce comme rhum, la liqueur.
Il dit tout ça aux gens d'ici, monsieur Cardinal, et il faut l'entendre parler aux paysans... C'est admirable ! Tous les jours, de midi à quatre heures, quelque temps qu'il fasse, pluie ou soleil, il bat la campagne. Il s'arrête près des paysans, il cause avec eux, mais il ne leur parle pas sa langue habituelle... ça serait trop fort pour eux, ils ne comprendraient pas... il se fait petit, il se met à leur niveau.
Tenez, mardi dernier, il m'avait emmenée avec lui, Nous nous arrêtons près d'un paysan qui bêchait son champ...,. Monsieur Cardinal se met à causer avec le paysan... — Eh hien, mon ami. — Eh bien.
LE PROURAMME DE M. CARDINAL. 4b
monsieur Cardinal. — Vous remuez votre champ.
— Comme vous voyez. — Et s'il n'était pas remué, vuire champ, qu^est-ce qui arriverait .> — Dame, i' arriverait qu'il ne produirait rien. — Voilà où je voulais vous amener... Le pays, c'est comme votre champ... Il a besoin d^êire remué, toujours remué.
— Ah ! ce n'est pas la même chose, mon champ a besoin d'être remué et le pays a besoin d'être tranquille.
Voilà les paysans... Ils sont attachés à leur routine... Mais monsieur Cardinal ne se décourage pas. Ildit qu'il finira par agiter Seine-et-Oise. En attendant, moi, ilm'agite... Toute cette politique me danse dans la tête... Je commence à croire que j'y comprends quelque chose... Je me mets à lire des journaux politiques, moi qui autrefois, vous le savez, ne lisais que les romans, les crimes et les accidents dans mon Petit Journal...
Il y a encore autre chose qui occupe monsieur Cardinal... c'est le centenaire de Voltaire... Ce n'est que pour le 3o mai de l'année prochaine, mais il se prépare déjà. Il voudrait faire une conférence, ici, à Ribeaumont. Le titre de sa conférence, ce sera le Dieu
Vr^îtaire. Monsieur Cardinal sait déjà tout son com-
mencement par cœur et il faut voir comme il vous débite ça... De temps en temps, le soir, après dîner, pour s'exercer, il me le répète son commencement. Il s'assied à une table... Je me mets en face de lui... Je représente Tauditoire... Monsieur Cardinal se prend la tête dans les mains... Il a l'air de se recueillir, de chercher sa première phrase... Il ne la cherche pas, puisqu'il la sait par cœur... mais il en a l'air... Tout d'un coup brusquement il relève la tête, il rejette ses cheveux en arrière par un petit coup sec de la main droite, et il dit :
c Un écrivain frivole, bien que profond, a appelé « Voltaire /e rot Voltaire... Le mot roi est un ou- « trage. Je ne le jetterai pas au visage de Voltaire... Je « l'appellerai le Dieu Voltaire, tout en m'excusant « d'employer cette expression à cause des supersti- « lions qui s'y rattachent; mais c'est un moyen de la « purifier que de l'appliquer à Voltaire. »
Et ça continue par une grande tirade sur Voltaire républicain... Il faudra que cela dure une heure et qu'il ait l'air d'improviser toui le temps... La conférence est écrite... et écrite... savez-vous par qui >.. Par moi, ma chère amie, par moi ! Monsieur Cardinal a bien voulu m'associer à ses travaux... H
ma dicté sa conférence... Depuis quelque temps déjà il s'exerce à dicter... Il paraît qu'un homme politique doit savoir dicter et même à plusieurs personnes en même temps.
Ainsi, dimanche dernier, il a fait venir le secrétaire de la mairie et l'instituteur... Il nous a installés à trois tables, ces deux messieurs et moi, et il s'est misa nous dictera tous les trois... en même temps., trois choses différentes... Au secrétaire de la mairie, une pensée contre la tyrannie; à l'instituteur, des réflexions sur les crimes des papes; à moi, une note sur une armée purement civile... '^ s'est bien un peu embrouillé par-ci par-là... mais très peu... Il allait et venait, suait à grosses gouttes... Il me faisait pitié... Je lui disais: « Tu te tueras. Monsieur Cardinal, a c'est trop de travail... » Mais il me répondait: « Il faut que Je m'y fasse... il faut que je m'y fasse. » Et dimanche prochain il doit recommencer. Tout cela m'épouvante... Je me demande comment une seule cervelle humaine peut contenir tant de choses.
Tous les soirs, après dîner, il me dicte ses impressions, ses souvenirs... le journal de sa vie... Ce sera bien intéressant, mais cela ne pourra être
publié que cinquante ans après sa mort, quand, comme il dit, les passions seront éteintes.
Monsieur Cardinal prépare aussi son programme pour les élections, les élections au conseil municipal... Ce n'est qu'à cette époque qu'il entrera dans la vie politique... Il ne veut pas aller trop vite... Le conseil municipal d'abord... puis le conseil général... et puis on ne sait pas... on ne sait pas... Monsieur Cardinal me le disait encore hier soir :
— Voyez-vous, madame Cardinal, avec le suffrage universel, tout est possible
Ce programme de monsieur Cardinal, ce sera un programme définitif... ce sera le programme de sa vie entière... Il paraît qu'il y a des hommes politiques qui font des programmes et puis qui, une fois au pouvoir... va te faire lanlaire, mon programme!.. Monsieur Cardinal ne mange pas de ce pain-là... Et la rédaction de ce programme a amené entre nous deux une scène bien touchante :
L'autre soir il me dit : « Eh bien, je suis décidé- « ment fixé sur mon programme... Assieds toi là, « madame Cardinal, je vais te le dicter. » Te m'assieds... Il commence... Liberté de ci, liberté deçà... Il y avait une vingtaine de lignes pour toutes les
libertés et au bout en résumé: liberté de tout... Monsieur Cardinal continue : Rétablissement du divoice.
Là, ma chère, je fais un saut sur ma chaise, je regarde monsieur Cardinal bien en face, avec courage, et je lui dis :
— Je n'écrirai pas ça, monsieur Cardinal, je n'écrirai pas ça, et si vous aviez de TatTection pour moi vous effaceriez cette horreur-là de votre proi^ramme... Quand on a épousé une femme comme moi, quand on a eu la chance de marier l'une de ses lilles à un marquis trois fois millionnaire, on n'a pas de ces opinions-là. Vous êtes mon admiration, vous êtes mon culte, je vous vénère à l'égal d'un Dieu, mais ma main se séchera avant d'écrire une atrocité pareille.
Alors il vient à moi, il me prend les deux mains et il me dit :
— Ecoutez, madame Cardinal, je vais vous faire un grand sacrifice, je n'ai jamais, vous le savez transigé avec les principes... Eh bien, à cause de vous, je renonce au divorce, j'efface le divorce de mon programme... Mais ne perdons pas de temps... coniinaons... continuons...
Il a voulu reprendre sa dictée... mais je ne
^o LE PROGRAMME DE M. CARDINAL.
pouvais plus... les sanglots m'étouffaienl... J'ai été prise d'une crise de larmes... Il me sacrifiait le divorce! Je suis tombée à ses genoux, je lui baisais les mains... Et je n'adorerais pas cet homme-là 1
J'ai rini par me remettre... Nous avons continué... J'ai écrit loui ce qu'il y ouWii... Expulsion des jésuites... Suppressioji de tous les cultes, ttc, etc. J'aurais bien eu encore à dire quelques petites choses là-dessus... Vous savez, il m'est toujours resté à moi un petit fond de religion... Je crois que les hommes supérieurs, comme monsieur Cardinal, peuvent se passer de toute espèce de religion... Mais ces hommes-là, c'est le petit nombre, c'est l'exception... et il me semble que pour les autres, pour la masse, pour le peuple, cela doit avoir du bon, la crainte ou l'espérance d'autre chose après la chose passagère d'ici-bas...
J'ai du mérite à parler comme ça, car j'ai eu à m'en plaindre une fois de la religion et ferme... Il y a longtemps déjà; c'était sous l'empire, la veille du jour où Virginie, à l'Opéra, allait enfin sortir du tas. On reprenait Guillaume Tell et Virginie devait, '^our la première fois, danser dans un pas de quatre; elle avait même, à elle toute seule, un petit
bout de variation avec du parcours sur les pointes... J'étais inquiète pour ses pointes... Ça n'était pas son tort les pointes.
J'avais déjà allumé une douzaine de cierges dans une douzaine d'églises... Les cierges, ça allait tout seul... On ne vous demande ni pour qui^ m pour qu'est-ce... Vous donnez deux sous, cinq sous, suivant la grosseur, on vous allume votre cierge et il brûle pour ce que vous voulez.. Mais la veille de la représentation, je me dis :
— Les cierges, ça n'est pas assez pour un début a l'Opéra... Il faut une messe...
Je m'en vais ù l'église Sainte-Marie des Batignolles... Je trouve là un petit vicaire qui avait l'air pressé... Je lui dis: — Monsieur l'abbé, c'est pour une messe. — Pour quand ? — Pour demain. — Pour un mort? — Comment pour un mort... pas du tout... c'est pour ma fille, l'aînée, et qui n^est pas morte, à preuve qu'elle débute demain à l'Opéra et que c'est même à cause de ça que je voudrais une messe. — Une messe pour un début à l'Opéra I
Et voilà que le petit vicaire prend un air pincé et me tourne le dos en me disant qu'il n'y avait pas de messes pour ces choses-là Pas de messes
pour ces choses-là !.. Et pourquoi donc?... Est-ce que i: était ma faute à moi si j'étais née dans la médiocrité et si ma fille était dans la danse au lieu d'être dans l'aristocratie?...
D'ailleurs , elle y est maintenant dans l'aristocratie !... Elle n'en a plus besoin de leurs méchantes petites messes des Batignolles... Elle a maintenant son prie-dieu en velours rouge et avec ses armoiries dans l'église la plus calée de Florence.
Ecrivez-moi, donnez-moi des nouvelles de l'Opéra et crjycz-moi bien votre tendre amie.
ZcÉ Cardin Aiy
• Ribeaumont, 12 Mai 1878.
Ah f ma chère amie , quelle semaine ! Que de joie d'abord et puis que de tristesse!... Dimanche dernier il y avait des élections pour le conseil municipal... Monsieur Cardinal se présentait... lia été nommé ! Vous ne pouvez pas vous faire une idée du bonheur de monsieur Cardinal...
Je suis quelque chose! Enfin je suis quelque chose, c'est le premier échelon !... Il ne faisait que répéter cela.... Ll ne pouvait pas tenir en place. Il allait et venait. Il se promenait autour de la maison.
a. voulu me faire voir la salle des délibérations, me montrer où il serait assis... Le soir, il n'a pas pu dîner... La nuit, il n'a pas pu dormir... Deux ou trois fois il s'est assoupi légèrement, mais il se réveillait tout de suite en sursaut et il recommençait : Je suis quelque chose ! c'est le premier échelon !
J'étais bien tourmentée, moi, de le voir dans cette agitation. Je tâchais de le calmer. Je lui ai fait de la tisane au milieu de la nuit... du tilleul avec de la tête de pavot. Je lui disais :
— Il faut dormir, monsieur Cardinal, il faut dormir, sans cela vous serez sans force pour les luttes qui se préparent.
Car il s'en prépare des luttes, ma chère amie. Monsieur Cardinal ne sera pas nommé maire... Il s'y attend... L'ancien maire va avoir encore la majorité dans le conseil... C est un grand industriel retiré des affaires, très riche... deux ou trois millions... C'est un de ces hommes qui, selon l'expression de monsieur Cardinal, abusent de leur fortune, qui la
répandent sans discernement dans le pays, qui don nent dans tous les sens, à tout le monde, pour Técole et pour l'église, pour les bibliothèques populaires et pour les salles d'asile... Ça n'est plus de la charité, c'est de l'affectation.
Sur ce terrain-là monsieur Cardinal ne peut pas lutter. Il ne remue pas les millions à la pelle. Il n'a qu'une modeste et honorable aisance. Il pourrait bien cependant donner de temps en temps quelques petites choses, mais il ne donne jamais rien. C'est un système chez lui. Il rougirait d'arriver par ces moyenslà. Il veut tout devoir à sa valeur personnelle.
Monsieur Cardinal est décidé à entrer tout de suite en lutte avec le maire... 11 prépare pour la première séance un discours politique.. . Mais entendonsnous... Ce sera un discours politique sans en avoir l'air, parce que, c'est une bêtise de la loi, les conseils municipaux ne doivent s'occuper que des affaires de la commune... Mais ce serait bien malheureux si, après avoir tant travaillé, monsieur Cardinal ne savait pas tourner la loi. Il paraît que tourner la lo c'est l'A, B, C de la politique.
Cinq jours après l'élection, c'est-à-dire avant-hier vendredi, tombait la fête de naissance de monsieur
Cardinal... Le mercredi matin, je reçois une petite lettre de Pauline, bien gentille, bien affectueuse: tt Chère maman, cela te fait de la peine que je sois fâchée avec papa, et moi aussi ça me chagrine... C'est vendredi la fête de naissance de « papa... Si j'osais, j'irais dîner avec vous à la cam- « pagne. .. Je laisserais ma voiture au pavillon « Henri IV et je prendrais un fiacre à Saintu Germain pour ne pas offusquer papa. Vois si « je peux me risquer. J'apporterais, naturellement, a un cadeau pour papa. Tu m'écrirais pour me dire tt ce qui lui ferait plaisir, etc., etc. »
Les lettres de Pauline, le facteur me les remet toujours en cachette et je vais les lire en cachette au fond du jardin. Voilà que, tout d'un coup, pendant que j'étais en train de lire et de relire celle-là, je vois apparaître monsieur Cardinal. Il y avait à la un de la lettre des choses si tendres et si câlines pour moi que j'en étais toute bouleversée... Je me sentais les yeux tout pleins de larmes qui ne demandaient qu'à couler...
— C'est une lettre de Pauline, me dit sévèrement monsieur Cardinal.
- Oui.
— Encore un nouveau scandale...
C'était de l'injustice... Voilà les pleurs qui me débordent, et, tout en sanglotant, je donne la lettre monsieur Cardinal, en lui disant
— Tenez... Lisez...
Il prend la lettre et après l'avoir lue :
— J'avais tort, madame Cardinal, j'avais tort... Il y a encore de bons sentiments chez cette pauvre enfant... Et tenez, puisque je viens d'avoir une grande joie, je veux que vous aussi vous ayez la vôtre.. . Je ne veux pas savoir comment vit Pauline... si elle a un hôtel, des chevaux, de« diamants..
— Si elle en a! Il
C'est un cri qui me part bêtement... L'orgueil maternel qui éclatait...
— Je ne veux pas le savoir, continue monsieur Cardinal... Je vais chercher d'ici à demain une combinaison pour que Pauline puisse venir ici le jour de ma fête... J'y penserai cette nuit... C'est dans mes veilles de la nuit que je trouve le mieux les choses.
En effet, vers deux heures du matin, voilà monsieur Cardinal qui me secoue et qui me dit :
— J'ai trouvé la combinaison... Pauline pourra
même, si elle veut, passer quelque tempsavec nous... huit ou dix jours.
— Huit ou dix jours I
— Oui. Seulement qu'elle vienne très simplement vêtue... Nous dirons dans le pays que c'est une petite nièce à nous... demoiselle de magasin à Paris... qu'elle est un peu souffrante, que nous la prenons avec nous par charité... Cela fera bon effet... Vous pourrez partir demain matin pour aller chercher Pauline.
A onze heures, le lendemain, j'étais chez Pauline... Le valet de chambre me dit :
— Madame est sortie... Madame monte à cheval tous les matins, mais madame rentrera à midi pour déjeuner... Si la mère de madame veut se donner la peine d'attendre madame...
Voilà comme ils sont stylés les domestiques de ma fille I... J'entre dans le petit salon... J'ouvre la tenêtre... J'étais si heureuse... J'allais voir Pauline rentrer à cheval... Je ne l'avais jamais vue à cheval, ^ midi moins cinq, une amazone tourne le coin de la rue... C'était Pauline... Sur un cheval qui brillai, au soleil comme de l'argent, et suivie d'un petit groom qui avait un air si distingué!... Elle appro-
PAULINE CARDINAL. i^
che... Elle lève la tète... et, me voyant à la fenêtre...
— Ahl maman, s'écrie-t-elle tout haut, maman, bonjour, maman, que Je suis contente...
El remarquez, ma chère amie, que j'étais fagotée comme quatre sous, moi. J'avais l'air d'une vieille sorcière... Allez... allez... elle a du cœur, cette enfantlà, et il n'y en a pas encore beaucoup qui, dans sa position, reconnaîtraient leur mère comme ça tout haut, dans la rue, devant les passants et devant un petit groom aussi distingué...
Elle arrive avec son amazone relevée sur le bras et son petit chapeau d'homme... Un amour, c'était un amour I... Elle se jette dans mes bras...
— Maman... Maman. Eh bien, est-ce arrangé pour demain?
Je lui réponds que c'est arrangé pour aujourd'hui, si elle veut... et je lui raconte la petite combinaison de monsieur Cardinal. J'étais un peu inquiète... Je me disais : « Ça ne va pas l'amuser, cette pauvre « petite, de quitter son hôtel et son luxe, pour venii « s'enterrer dans un trou avec ses père et mère. »
Eh bien... pas du tout... Elle a été enchantée, positivement enchantée. Passer huit jours au vert, ça la referait, ça la reposerait. Elle n'en pouvait plus
6o PAULINE CARDINAL.
de l'hiver qu'elle venait de passer. Gela n'était pas toujours gai d'être obligée de s'amuser toujours... Cela la distrairait de venir s'ennuyer un peu avec nous à la campagne... Enfin un tas de petites câlineries bien gentilles, dites bien gentiment, et qui me rappelaient ma Pauline d'autrefois...
Il y avait encore quelque chose qui la ravissait; c'était le déguisement... S'habiller en petite bourgeoise... Ce n'était pas le lendemain qu'elle voulait partir, c'était le jour même, c'était tout de suite, avec moi... Elle avait le soir un dîner qui l'assommait... Ça l'en débarrasserait...
Pauline fait venir Hermance, sa première femme de chambre, elle en a deux, et elle lui dit de chercher dans ses robes ce qu'il y avait de plus simple, de plus tranquille; d'étaler tout cela en haut, dans le cabinet de toilette, sur le grand divan... Nous déjeunons au galop et, après, nous montons voir les robes... Rien ne pouvait aller... Ces costumes-là auraient fait des attroupements dans Ribeaumont.
Pauline fait atteler son landau et nous voilà en route dans Paris, courant les magasins de confection et les marchandes de modes. Pauline achète deux ou trois robes et autant de chapeaux... Elle trouvait tout
HAULINL; cardinal. 6i
cela délicieux... Tu verras, maman, comme Je ^-ais être gentille... Elle était stupéfaite du bon marche... Elle disait tout le temps aux commis : a Vous « devez vous tromper... Gela doit coûter plus cher « que <,a. » Moi, je la poussais du coude, ce n est pas la peine de dire des choses pareilles dans les magasins.
Nos emplettes faites, la voiture toute pleine de paquets, nous rentrions, quand Pauline s'écrie: « Et « le cadeau de papa! Qu'est-ce que Je pourrais bien « lui donner à papa? »
Moi J'ai une inspiration... Je lui réponds: « Ta sœur, autrefois, a donné à ton père un buste de Voltaire et il dit souvent qu'il voudrait bien avoir en pendant un buste d'un autre écrivain de ce tempslà... Le nom ne me revient pas... Ah! J'y suis... Jean-Jacques.... Oui, mais Jean-Jacques quoi ?... attends... Il y a une rue qui s'appelle comme ça... la rue où il y a la poste aux lettres... Jean-Jacques Roujseau, c'est cela... »
Nous allons sur le boulevard acheter le buste et nous le fourrons dans la voiture avec les robes de quarante-neuf francs et les chapeaux de treize francs cinquante... Nous rentrons et pendant qu'Hermance
6a PAULINE CARDINAL.
arrangeait une petite malle, Pauline s'habille... Elle choisit une robe de percale à petits pois et un chapeau de paille avec des coquelicots... Elk était à croquer... Nous descendons... Nous remontons dano le landau... Nous allions partir quand Pauline so frappe le front :
— Ah! mon Dieu, et mon dîner de ce soir que j'oubliais, et celui de demain, et celui d'après-demain.
Elle envoie le valet de pied chercher Hermance et, quand Hermance arrive, elle lui dit :
— Vous allez écrire tout de suite au baron que ce n'est pas possible ce soir, que je vais chez maman à la campagne... Vous écrirez la même chose à monsieur Paul pour demain, et la même chose au marquis pour après-demain...
— Bien, madame.
— Ah I vous écrirez une lettre très gentille à monsieur Paul... Les deux autres^ ce que vous voudrez, ça m'est égal.
Nous partons. J'étais un peu interloquée. Je luî dis :
— Tu iais écrire à ces messieurs par ta femme de chambre.
PAULINE CARDINAL. t>3
— Oh! Hermance signe ae mon nom. Ils croient tous que ce sont des lettres de moi. Elle écrit bieiî mieux que moi, Hermance; elle a été institutrice dans une grande maison ; elle ne fait jamais une fau^v^? d'orthographe... Tandis que moi !... C'est un peu de ta faute, maman... Tu étais bien plus occupée de m'apprendre la danse que l'orthographe. ..
— C'est que cela me paraissait plus utile et j'avais bien raison... Serais-tu ce que tu es sans la danse? Et l'orthographe, vois un peu où ça mène, l'orthographe... à être ta femme de chambre!
Tout en bavardant ainsi de choses et d'autres, nous arrivons à Saint-Germain... Là, nous transportons dans une calèche de louage la malle et le buste de Jean-Jacques Rousseau. Une demi-heure après, nous étions à Ribeaumont; monsieur Cardinal ouvrait ses bras à sa fille, mais en l'appelant sa nièce, à cause de notre petite Donne qui était là...
Quel dîner 1 quelle soirée 1 La vie de famille! Mon rêve!... Après le dîner, nous avons fait tout un déménagement dans le salon pour mettre Jean-Jacques Rousseau en pendant avec Voltaire... Et pu i.^ je me suis mise à faire un besigue avec Pauline, un chinois à deux sous le mille... Cela me rajeunissaitde
dix ans, de jouer au besigue avec mon enfant. Monsieur Cardinal nous regardait... 11 avait interrompu ses travaux... Le soir, après le dîner, c'est le moment où il écrit le journal de sa vie.
Il a poussé la bonté Jusqu'à vouloir bien faire lui-même deux ou trois parties avec Pauline. Quelquefois il joue avec moi par condescendance, il sait que ça me rend si heureuse... Et jouer au besigue, c'est une grande concession de sa part. Il y a, en effet, quelque chose qui Texaspère dans ce jeu-là: c'est le quatre-vingt de rois... Pendant quelque temps même, il ne le Jouait pas, il Jetait les rois pour le plaisir de les jeter et pour ne pas avoir à les compter... Mais dernièrement il a trouvé un moyen.. . Il Joue maintenant le quatre- vingt de rois, mais jamais il ne prononce le moi... Il dit: Quatre-vingt de machins. Gela concilie tout.
A dix heures, Je leur ai servi du thé... du thé et des petites galettes que je fa's moi-même... Pauline les atrouvées délicieuses... Il lui a même échappé une bêtise à cette occasion... Elle s'est écriée:
— Ah ! qu'elles sont bonnes, maman, tes petites galettes... Je ne souperais pas mieux que ça au café Anglais.
J'ai fait: hum ! hum!... Monsieur Cardinal heureusement n'avait pas entendu, ou, du moins, il faisait semblant de ne pas avoir entendu.
Après le thé, j'ai conduit ma Pauline dans sa petite chambrette, avec des rideaux blancs Je l'ai aidéedemesmainsà se déshabiller... Jemere rouvais dans mon élément... Ah ! c'est que, voyez-vous, ma chère amie, je n'ai pas de ces idées d'honnêteté qu" font la grandeur de monsieur Cardinal... Si je nt. m'étais pas vouée, comme je l'ai fait, à l'existence de mon époux, je me serais très bien arrangée d'être la femme de chambre de Pauline... L'autre soir, je l'ai couchée moi-même... Je l'ai bordée moi-même... Ça l'amusait, et elle me disait :
— C'est comme quand j'étais toute gamine, ma man, te rappelles-tu .^ . .J 'étais encore dans les petites à l'Opéra, nous rentrions ensemble, après le spectacle, toi, ma sœur et moi... et nous soupions bien gaiement de six sous de marrons achetés au marchand du boulevard d^^BatignoUes.
Hélas ? ma chère amie, cette heureuse journée ne devait pas avoir de lenaemain... La catastrophe étaif proche... Mais pour vous expliquer ce qui a amené la catastrophe, je suis obligée d'entrer dans quelques
J,b PAULINF CARDINAL.
détails... Il y a des rôgi.nents ae cavalerie en garnison à Saint-Germain, à une lieue d'ici... Cest tantô* des dragons, tantôt des chasseurs... Maintenant c'est des chasseurs... Comme le pays est très joli de notre côté, des officiers viennent souvent se promènera cheval sur la route qui passe devant notre maison...
Cela agace toujours un peu monsieur Cardinal, parce que l'armée régulière ça n'est pas dans les idée.» de monsieur Cardinal, ça n'est pas dans son pro gramme. Il ne connaît qu'une chose: la nation armée.
Pendant la paix, pas de soldats... Des gendarmes, des gardes champêtres, monsieur Cardinal y consent, surtout depuis qu'il est propriétaire à la campagne où il y a un tas de vagabonds qui dévalisent les potagers... Mais pas de soldats réguliers, pas de prétoriens... C'est des mots qu'emploie mony'',ur Cardinal et je vous les redis comme il les dit.
Pendant la guerre, par exemple, c'est autre chose... Tout le monde est soldat... Chacun a son fusil et ses cartouches chez soi. Ceux qui ont un cheval partent à cheval, ceux qui n'ont pas de cheval partent à pied, mais tout le monde part. Ça fait une armée, mais une armée qui n'en n'est pas une. Ces' un torrent; cV'st une avalanche.
La voilà l'armée de monsieur Cardinal... Elle serait invincible... Tout cela est réglé dans les papiers de monsieur Cardinal... Il me le dit souvent: « Je peux mourir, madame Cardinal, tout est réglé « dans mes papiers. » En quarante-huit heures tout citoyen serait prêt pour n'importe quelle guerre, étrangère ou civile. Monsieur Cardinal n'a pas négligé le moindre détail; ainsi tenez, pour l'artillerie, il a inventé une charrue qui, en cinq minutes, se transforme en canon... On est en paix, c'est une charrue; la guerre éclate, c'est un canon. Le laboureur, c'est l'artilleur qui, tous les dimanches, pendant deux heures, s'exerce avec sa charrue-canon. C'est une merveille. Il n'arrive pas un ministre de la guerre — et on en change très souvent — sans que monsieur Cardinal lui écrive pour lui signaler sa découverte. Jamais de réponse... Ça n'étonne pas monsieur Cardinal... C'est ce qu'il appelle la force d'inertie des bureaux...
Vous allez comprendre pourquoi je vous ai parlé des régiments de Saint-Germain... Avant-hier, vers dix heures du matin, monsieur Cardinal lisait ses journaux dans son cabinet... Il est abonné à neuf iournaux — c'est sa grande dépense — huit de son
f,8 PAULINE CARDINAL.
op mon et un tout ce qu'il y a de plus clérical. Celuilà, c'est pour entretenir sa colère, comme il dit... Pauline était allée faire un petit tour dehors sur la route, en robe de mousseline blanche, avec une ose rouge piquée au hasard dans ses cheveux, et pai là -dessus un vieux chapeau de paille de cmq sous de monsieur Cardinal... Elle était ravissante...
Monsieur Cardinal avait voulu l'arrêter au passage... Il lui avait proposé de lui réciter sa conférence
sur Voltaire, parce que dès qu'il tient quelqu'un
mais ça n'avait pas tenté Pauline...
— Non, vois-tu, puisque je suis à la campagne, il faut que je profite de la campagne... Je vais aller me promener dans les champs.
— Sais-tu seulement ce que c'était que Voltaire?
— Oh! très bien... c'était un petit vieux tout ridé qui était autrefois en marbre dans le vestibule du Théâtre- Français... On l'a monté au foyer dans une jardinière... Une vraie tête de singe, mais .1 n'a pas l'air bête... Là, tu vois bien que je sais ce que c'est que Voltaire.
Elle était partie pour se promener, et moi j'é rais allée cueillir des fraises dans le potager... La
Vie de campagne, enfin, el la vie de famille I . , . Tout à coup, des chevaux passent au trot sur la route... Je me dis...
— Allons bon, encore de ces pierrots de chasseurs qui viennent agacer monsieur Cardinal et le troubler dans ses travaux !
Mais voilà que j'entends des éclats de voix, des éclats de rire dans la cour de la maison... Je regarde de loin ; c'était Pauline qui rentrait poursuivie par deux officiers de chasseurs à cheval... Elle les avait rencontrés sur la route, et, voyez le guignon, ils 1' connaissaient tous les deux... Elle avait voulu se sauver, mais ils avaient couru après elle Jusque dans la cour de la maison. Elle s'était réfugiée sur le perron, et de là-haut, moitié riant, moitié fâchée, elle leur criait :
— Laissez-moi tranquille... Allez- vous- en... Allez-vous-en...
— Venez déjeuner avec nous tout à l'heure au pavillon Henri IV...
— Un autre jour je ne dis pas non., mais aujourd'hui je ne peux pas. Alhz-vous-en. . Ailezvous-en...
Mais ils ne voulaient pas s'en aller, et, pendant
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que j'arrivais, moi, aussi vite que je pouvais, du fond du potager, l'un de ces deux messieurs commence à faire monter par son cheval les marches du perron... Et, tout à coup, voilà monsieur Cardinal qui sort de la maison. C'était bien ce que je craignais et je reste là comme midusée avec mon panier de fraises à la main...
•— Arrière, messieurs, arrière !... Je suis ici chez moi.
— Voyons, papaj ne te fâche pas.,. Je connais ces messieurs.
— Et" moi je ne les connais pas, s'ccria monsieur Cardinal... et je ne veux pas les connaître... Sortez, messieurs, sortez !... La propriété d'un citoyen libre n'est plus à la merci des prétoriens. Cela rappelle les plus mauvais jours de notre histoire... Encore une fois, messieurs, sortez!...
Et, en disant cela, monsieur Cardinal avait le bras droit tendu en avant. . Il était admirable... Les deux officiers, c'étaient évidemment des gens comme ';1 faut, car ils sont partis sans rien dire, après nous avoir saluées, nous les femmes... Il est vrai que Pauline, qui était restée sur le perron, leur faisait, dans le dos de monsieur Cardinal, de ces petits gestes sup-
pliant» qui, à l'Opéra, dans la pantomime, veulent due : allez-vous-en... allez-vous-en.
lis s'en vont, mais, après leur départ, une scène épouvantable a commencé... Monsieur Cardinal a été dur, trop dur même pour Pauline... Alors elle a perdu la tête... elle est vive, vous savez... Elle a dit à son père que ces officiers étaient des messieurs très bien, qu'il y en avait un qui était du Jockey... Elle lui a reproché d'avoir été béte et grossier... des. choses enfin qu'on ne dit pas à son père... Monsieur Cardinal écoutait tout cela d'un airécrasc... J'essayais d'arrêter Pauline... Je ne pouvais pas... Elle était emballée... Elle a fini par nous déclarer qu'elle en avait déjà assez de la vie de famille, qu'une lieue à pied ça ne l'effrayait pas et qu'elle s'en allait déjeuner au pavillon Henri IV.
Et elle est partie comme une folle. Alors monsieur Cardinal, avec un sang-froid extraordinaire, m'a dit :
— J'ai voulu vous rendre votre fille, madame Cardinal, cela n'apas réussi... il me reste une chose : le travail... Rentrons, madame Cardinal, rentrons.
Nous sommes rentrés... Il s'est assis et il a repris »w lecture de ses journaux... Sa main tremblait U5>.
peu, mais il lisait cependant... Il a une telle énergie, are telle force de volonté... Au bout d'un quart d'heure, il a levé la tête, il était redevenu tout à tait calme, et il m'a dit :
— Ce geste que j'ai fait tout à Tlieure du hau\ du perron pour chasser ces écervelés,vous n'avez pas remarqué ?
— Oh ! si, tu étais superbe...
— Eh bien! c'était un des gestes familiers de Mirabeau.
Quel homme! ma chère amie, quel homme! .. Toujours à son affaire, toujours à ses idées politiques même dans des moments pareils...
Toute à vous,