cik Card'.nal
Ribeaumont, 3 juin 1878.
Ah ! ma chère amie, comme il a raison le proverbe qui dit qu'il n'y a pas de roses sans épines, pas de plaisirs sans peines... C'est comme une fatalité, on dirait que tous les triomphes politiques de monsieur Cardinal doivent être empoisonnés par des inconséquences de ses filles... Il y a six semaines, c'était
Pauline.,, Et cette fois c'est Virginie... oui, ma chère Virginie si réservée, si raisonnable, si distinguée, si prudente... elle a fait une bêtise... et une pommée!... Enfin tout est réparé, grâce à moi, sa mère, mais quelles journées que ces deux journées du 3o et du 3i mai !...
Je commence par la journée du 3o... c'était le jour du fameux centenaire, le jour de la granda conférence... Il pouvait bien être sept heures et demie, huit heures moins un quart du matin. J'étais en train de repasser le manuscrit de monsieur Cardinal parce que, moi aussi, je l'ai apprise par cœur, la conférence... Je devais être placée le soir, au milieu de l'estrade, sur une chaise, derrière monsieur Cardinal et si, par hasard, il venait à s'embrouiller, v'ian, j'aurais été là pour le souffler.
J'en étais à un passage contre la religion qui est rudement tapé... bien que n'étant pas dans mes idées... Moi, vous savez, je suis un peu arriérée... l'aurais de la religion si je n'avais pas peur de contrarier monsieur Cardinal... Voilà que tout à coup au milieu de cette belle tirade contre la religion... l'on sonne à la porte delà rue. Je regarde... c'étai le piéton du télégraphe... Une dépêche!... Quand 'A
Arrive une dépêche, je pense tout de suite à mes deux poulettes...
Je ne me trompais pas... c'était une dépêche de Florence... de mon gendre le marquis...
Dans mon inquiétude maternelle, je me mets à lire tout haut, sans faire attention à monsieur Garviinal qui était là :
Virginie partie. Pas seule. A pris l'express qui arrivera Paris trente mai, une heure après tnidi. Moi partir par express suivant. Arriverai le lendemain même heure. Empêche^ Virginie continuer voyage.
— Je ne comprends pas, dit monsieur Cardinal. Et moi de m'écrier comme une vieille bête que je
suis:
— Ah! je ne comprends que trop. Pas seule!... Pas seule!... Le cœur d'une mère ne s'y trompe pas... Virginie a filé avec un amant 1
Gela m'échappa... Je ne pensais pas à monsieur Gardinal, si délicat, si chatouilleux sur l'honneur... 11 était devenu tout pâle.
— J'avais deux filles, dit-il, l'une qui avait blin tourné, l'autre qui avait mal tourné, et voilà que
celle qui avah bien tourné se met à mal tourner comme sa sœur.
Écrite, cette phrase n'a l'air de rien, ma chère amie, mais dite par monsieur Cardinal, si vous saviez comme c'était saisissant, comme c'était dramatique... Alors, moi, heureusement, j'ai eu une inspiration. J'ai repris la dépêche, j'ai fait semblant de la relire avec attention et j'ai dit:
— Je SUIS folle... Ce n'est pas ça du tout... C'est sans importance... Tenez, monsieur Cardinal, écoutez... Voilà ce qui s'est passé à Florence... Il y a eu une querelle de ménage entre le marquis et Virginie... Alors elle est partie... sans crier gare... un coup de tête... Le marquis court après elle par le train suivant, pour la rattraper, pour lui demander pardon... et il a tous les torts, le marquis, car il a de la dignité... et il ne courrait pas après notre enfant si elle avait filé avec un amant...
Cependant il n'était pas convaincu, monsieur Cardinal. Il étudiait la dépêche e:; il me dit ■
— Pas seule... pas seule... Comment vous expliquez-vous ces mots-là, madame Cardinal?
Alors, moi, j'ai eu une nouvelle inspiration.
— Pas seule, mais cela veut dire que Virginie est
partie avec une .'emme de chambre... C'estpour nous rassurer que le marquis a mis ces deux mots-là Et puis d'ailleurs, tenez, monsieur Cardinal, voilà qui est plus concluant que tout. Pas seule, regardez, c'est au féminin, avec un e à la fin... Eh bien, si Virginie était partie avec un amant, ça serait au masculin. Il y aurait : Pas seul.
Cette dernière raison atoutà fait rassuré monsieur Cardinal. Je lui ai dit de ne pas se tourmenter, de rester là bien tranquillement à piocher sa conférence, et je suis parti:^ pour Paris,
J'arrive à la gare de L-yon. Je demande par où arrivent les voyageurs de Florence, on médit : « C'est là, » Je me campe devant la porte et je me mets à attendre. Je n'attends pas longtemps... J'aperçois ma Virginie dans la foule, pâle, voilée, tremblante, au bras d'un grand gaillard... un bellâtre avec de grosses moustaches noires et des cheveux bouclés... Elle me voit, lâche le bras du grand gaillard et vient à moi en disant :
— Ah ! maman! maman 1
La main me démangeait. Je me préparais déjà à lui envoyer aeux calottes, — c'était mon système autrefois à l'Opéra, — quand voilà ma Virginie qui se
jette dans mes bras, éclate en sanglots et me dit :
— Si tu savais, maman, j'en ai dé)a assez.
Il s'approchait cependant, le bellâtre, et avec une ;hpèce de baragouin italien :
— Vouyons, Virzinie...
— Pardon, monsieur, que je dis en le regardant dans le blanc des yeux; pardon, je suis sa mère.
— Oui, fait Virginie, c'est maman. Voulez-vous me permettre de lui parler.^
— Z'est bien... Ze vais m'occouper des bagazes. Et il s'en va, et il fait bien, sans ça c'est lui qui
les aurait reçues, les deux calottes.
J'emmène Vir^jinie sur un banc à l'écart, et je lui dis:
— Voyons, qu'est-ce que c'est que ce farceur-là ? Alors j'apprends la vérité, quelque chose d'horrible, ma chère amie. Un ténor italien 1 c'était un
énor italien !... Être marquise, prendre un amant et ne pas même le prendre dans son monde! C'était à n'y pas croire, et c'était comme ça.
Pendant que l'autre était allé voir pour ses bagages, elle me raconta tout, la pauvre petite chatte : qu'elle s'ennuyait à périr là-bas à Florence; que sa granàe distraction, c'était le théâtre; que l'hiver dernier il y
avait un ténor, un ténor avec une trts belle voix, et qui était délicieux dans les choses d'amour. Elle avait rencontré plusieurs fois ce ténor aans des soirées du grand monde. La dernière fois, chez une princesse de ses amies, elle s'était trouvée seule pendant cinq minutes dans une embrasure de fenêtre, avec le ténor. Là, ce monsieur avait eu le toupet de lui faire une déclaration d'amour, lui disant qu'il pouvait bien lui parler ainsi, puisque c'était sans espoir, puisqu'il partait le lendemain pour la saison de Londres, puisqu'il ne la reverrait jamais... Elle, alors, toute bouleversée, s'était trouvée mal...Celaavaitfait un esclandre devant toute la haute société italienne qui était là... Le marquis l'avait emmenée, et, en rentrant au palais, lui avait fait une scène abominable, l'accusant d'être la maîtresse du ténor ; elle s'était écriée : « Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! » Alors, lui, dans un accès de fureur, s'était mis à la battre, mais à la battre comme plâtre... Des,
^\. fies et des soufflets, en veux-iu en voilà, à pleines
m ains... Il l'avait laissée en pâmoison sur un canapé,
et il était sorti en disant :
— Sachez bien ceci, madame, je ne veux pas être
la table de Florence.
8o VIRGINIE CARDINAL.
Elle était restée seule... Elle avait été prise à son (our d'un accès de fureur. « Ah ! tu ne veux pas être la fable de Florence I Fh bien attends, attends un peu. » Et elle s'était sauvée en toilette de bal, après avoir eu soin d'ôter tous ses diamants, toutes ses parures, tout ce qui avait de la valeur... Elle était partie sans un sou, sans un bijou, sans rien. Elle était allée chez le ténor... Elle lui avait dit : « C'est moi, vous m'ai- € mez... Je vous aime... partons. »
Ils étaient partis. Mais, à peine en chemin de fer, Virginie avait tout de suite senti qu'elle était en train de faire une bêtise. Ah ! c'est que pour une femme intelligente, c'est bien vite fait le tour d'un ténor.
Et le voilà qui reparaît, le lenor. On avait chargé ses bagages sur un petit omnibus et il venait chercher Virginie.
Il allait prendre l'express de Boulogne... Il ne faisait que traverser Paris... Mais je tenais mon enfant et je ne l'ai pas lâchée... J'étais comme une lionne qui défend ses petits, et quand il a eu l'aplomb de dire à Virginie :
— Venez, z'ai là oune petite omnibousse. Je lui ai répondu :
V I R G [ N' I E C A. R D I N A L. Ri
— Tu vas y monter tout de suite et tout seul, dans ta petite oirnibousse, mon garçon... On t'en fichera des marquises pour te distraire pendant ta saison de Londres... Allons, en route pour la gare du Nord et plus vite que ça.
Il voulait regimber, mais j'ai continué :
— Pas de bêtises, ou je fais du tapage... Vous n'a vez pas de droits sur elle et j'en ai moi, des droits. Toutes les mères seront pour moi et aussi tous les sergents de ville.
La foule, commençait à s'amasser. Virginie était toute tremblante. Elle l'a supplié de partir et il a fini par y monter tout seul, dans son petit omnibus. Il est allé prendre son train de Londres. Je pars en fiacre avec Virginie et nous filous vers la gare Saint- Lazare.
Une fois dans la voiture, je dis à Virginie :
— Ce qui doit nous préoccuper avant tout, ce n'est pas le marquis, c'est ton père. Rien ne doit troublei le repos de monsieur Cardinal... aujourd'hui, du moins... C'est ce soir sa conférence sur Voltaire. Tu vois que ça tombe mal et que tu as pris un mauvais moment pour faire une esbrouffe pareille... Un autre jour, ça aurait eu bien moins d'importance. Mais
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besoin de tous ses moyens pour le sotr... Je dis à Virginie :
— V :•< . T aissons ton père... ne l'agitons pas... Le nivirquis sera demain à Paris, et c'est à deux genoux qu'il viendra te redemander à tes parents.
Quelle journée, ma chère! J'^allais de monsieur Ordinal à Virginie,ct de Virginie à monsieur Car^linal. Elle m'inquiétait, Virginie. Elle avait des idées de l'autre monde. Elle s'exagérait la gravité de ce qu'elle avait fait, elle croyait que le marL:iuis ne pardonnerait pa3, elle voulait partir pour Londres, aller retrouver l'autre...
— Il y a un corps de ballet à Covent-Garden, disaitelle, je nio ferai engager. Je me remettrai à la danse...
— Une marquise sur les planches!
— Oh! non, manv'M »' éprendrais mon nv^ -^ jeune tille.
— Le nom de ton père! Tu penses à retraîner sur les planches le nom de monsieur Cardinal. Ah l jamais, par exemple, jamais! Si tu te mets à faire des bctises, ce sera sous le no;Ti du marquis... pas sous le nom de ton pèie !
Et comme elle me tovirmcntait beaucoup avec toutes ces folies-là. le soir, au moment départir pour
la conférence avec monsieur Cardinal, je l'ai mi>e sous clef Virginie, afin qu'elle n'ait pas la fantaisie de recommi-ncer une nouvelle escapade.
La conférence, j'y arrive... c'était bien beau, ma chère amie, c'était bien beau ! Tout Ribeaumont était là... Mais, hélas ! il n'y avait que Ribeaumont...
Monsieur Cardinal avait cependant envoyé des cartes d'entrée aux rédacteurs en chefde tous les journaux de Paris.,. Pas un n'est venu. Voilà bien les Parisiens et leur dédain pour la province !
Monsieur Cardinal avait fait mettre sur l'estrade les deux bustes de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, les deux cadeaux de Pauline et Virginie. On les avait placés sur deux colonnes en imitation de marbre. Monsieur Cardinal était assis au milieu... Il a eu un très beau passage là-dessus : qu'il était le trait d'union entre ces deux grands hommes, qu'il allait les réconcilier... Il paraît que, de leur vivant, ils ne pouvaient pas se sentir, qu'ils ont passé leur existence à se dire des sottises... Ce n'est que depuis leur mort qu'ils marchent ensemble, et que les deux font la paire ..
Si la conférence de monsieur Cardinal n fai'. de
l'effet, je ne sais pas trop. Ce n'était pas absolumeni de l'effet, mais c'était mieux, c'était de l'étonnemenT, de la stupéfaction. Monsieur Cardinal s'y attendai'. La veille, en relisant sa conférence, il m'avait dit : « C'est trop fort pour eux. Ils ne comprendront pas, a mais cette fois-ci je parle pour le dehors, je parle « pour la France, je parle pour l'Europe. C'est une tf chose que je ferai imprimer... » Se faire imprimer, voir son nom sur la couverture d'un livre, encore une des ambitions de monsieur Cardinal.
Eh bien ! il avait raison, monsieur Cardinal, raison comme toujours. Je crois qu'ils n'y ont pas compris grand chose à sa conférence, mais ils applaudissaient et même ils applaudissaient d'autant plus qu'ils comprenaient moins. Ils étaient contenis d'entendre des choses au-dessus de leur portée, audessus de leur intelligence, cela les flattait de se dir« qu^on avait fait ça pour eux; ils ne comprenaient pas mais ils n'en étaient que plus fiers de penser qu'on avait cru qu'ils seraient capables de comprendre des choses aussi élevées.
D'ailleui ; ce qui leur arrivait, ça m'était arrivé à moi, un soir, au Théâtre- Français de la rue de Riche' lieu. Monsieur Cardinal avait voulu me faire voir
une tragédie. Depuis longtemps il me disait : « Ma- « dame Cardinal, il faut absolument que vous ''.yez a entendu une tragédie du Théâtre- Français. » Un soir, nous y sommes allés ensemble. Ça ne m'a pas amusée, je suis obligée d'en convenir; mais enfin c'étaient de grandes phrases que les acteurs disaient sans respirer... on sentait que c'était bien dit, on sentait que ça recouvrait de grandes pensées. Je m'ennuyais, oh! oui, et ferme!... mais j'admirais cependant, j'admirais de confiance.
Après la conférence, monsieur Cardinal a été ramené chez lui triomphalement, avec des torches ; la fanfare marchait devant en jouant des airs patriotiques. Il n'y aurait pas eu de plus belle soirée dans ma vie, si je n'avais pas pensé tout le long de la route à ma poulette que j'avais laissée sous clef à la maison.
J'ai eu la joie de la retrouver bien calme, bien apaisée; sa distinction naturelle avait repris le dessus. Elle comprenait qu'elle était obligée de retourner tenir son rang à Florence, qu'elle n'avait pas le droit de compromettre le nom de son père dans des aventures. Elle était résignée à redevenir, dans la mesure du possible, une bonne et fidèle épouse.
Le. lendemain, nous repartions toutes les deux pour Paris. Ma première idée avait été de forcer le marquis à venir redemander Virginie à monsieur Cardinal; mais, après réflexion, ça m'avait paru avoir plu d'inconvénients que d'avantages ; on n'aurait pas pu échapper à des explications, et cela pouvait porter un coup à monsieur Cardinal qui ne savait rien de la fugue de Virginie avec ce saltimbanque de ténor.
Alors j'avais arrangé autre chose qui était bien mieux et qui a très bien réussi... Ahl c'est que des crises pareilles, ça donnerait de l'imagination et de la profondeur à n'importe quelle mère. Nous sommes allées, Virginie et moi, déjeuner dans un restaurant près de la gare de Lyon. A une heure moins un quart, j'ai dit à Virginie :
— Attends-moi là, je vais m'en aller toute seule audevant du marquis. Il ne faut pas que tu aies Tair d'avoir couru à sa rencontre... Il ne faut jamais se reconnaître des tons... surtout quand on en a.
A une heure j'étais dans la gare, attendant le mari à la même place où la veille j'avais attendu... l'autre enfin... Ah ! j'ai vu tout de suite que nous en ferions
tout ce que nous voudrions, du marquis, que ça ne pèserait pas une once... 11 est devenu tout paie er. me voyant seule et il s'est écrié :
— Et Virginie! Et Virginie I
II l'appelait encore par son petit nom... Nous étions sauvées! 11 était encore amoureux! Je ne suis qu'une grosse béte, je lésais, je ne me fais pas d'illusions là-dessus... mais j'ai toujours eu un mérite... c'était ma spécialité à l'Opéra... Je voyais tout de suite si un homme était amoureux ou pas amoureux... à ce point que souvent d'autres mères me consultaient pour leurs filles... Elles me disaient : « Madame Cardinal, vous qui avez tant de coup « d'oeil, venez donc voir un peu... nous voudrions « savoir ce que vous en pensez. » Moi alors, j'allais un peu voir et je leur répondais : « Cet homme-là est « pincé, sérieusement pincé, » ou bien au contraire ; « Non, ça n'est pas du véritable amour, ça n'est qui» « de la fantaisie. »
Enfin, j'avais le flair de ces choses-là... Je sais bien qu'aujourd'hui ça ne se passait plus à l'Opéra, cela se passait dans le grand monde... mais l'amour c'est partout et toujours la même chose... Que ce soit pour une danseuse ou que ce soit pour
VIRGINIE CARDINAL. iS9
une marquise, I amour, ça lait toujours de l'homme ;e même imbécile, voilà la vérité.
Le marquis s'était trahi, son premier regard avait cherché Virginie, J'avais le grappin sur lui. Si elle avait été là, Virginie, tout se serait arrangé en un instant, sans une parole, elle n'aurait eu qu'à se montrer pour reprendre son empire... Mais je n'avais pas osé. J'avais eu peur d'une scène devant tout le monde. Déjà, la veille, avec le ténor, j'avais causé un peu d'émotion dans la gare... si, le lendemain, j'avais encore provoqué un esclandre, on se sérail dit : « Ahl çà, tt qu'est-ce que c'est que cette grosse dame qui vient « tous les matins faire des scènes aux voyageurs de « l'express de Florence > »
J'ai rassuré le marquis, je lui ai dit que Virginie était en stireté sous mon aile... je l'ai fait asseoir sur le même banc où '.a veille j'avais confessé Virginie e nous avons eu une explication... Elle a été chaude, l'explication!... Dès qu'il avait été rassuré sur le compte de Virginie, il avait voulu reprendre m-j grands airs... Il se met à médire qu'il ne revend jamais Virginie, qu'il ne vient à Paris que pour' régler tonvenablement les choses, qu'il est prêt à faire une grosse pension... et il me répète sa fameu>i:
pnrase qu'il ne voulait pas être la fable de Florence.
Alors moi j'ai éclaté. Tl y avait de quoi, ma chère îmie.
— La fable de Florence ! Ah ! çà, mais c'était du "V-Hips de votre première femme que vous étiez la fable de Florence. Et vous étiez venu chercher des consolations à Paris dans le corps de ballet. Elle se gênait, votre première femme... elle se gênait! Seulement elle était du monde, et tout leur est permis aux femmes du monde... C'est une gentillesse chez elles d'avoir des amants. Chez nos filles, c'est un crime! La voilà, la société, la voilà! Ah! monsieur Cardinal a bien raison de vouloir la refaire de fond en comble. Si vous aviez pris Virginie au couvent, ça serait tout naturel qu'elle vous trompât, ça n'étonnerait personne; mais parce que vous l'avez prise à l'Opéra, dans la danse, rien ne peut lui être •-•ermis à cette pauvre enfant... et parce qu'elle esi /enue, par hasard, de Florence à Paris, dans le même train qu'un méchant ténor, vous poussez des cris comme si on vous écorchait. Et qu'est-ce que vout voulez donc qu'il se soit passé dans ce train e*xpress, avec d-î: vitesses de vini;t lieues à l'heure et de mal-
heureux temps d'arrêt de dix minutes, de loin en loin?... Il ne s'est rien passé du tout, c'est moi qui vous le dis, moi, sa mère! Qu'est-ce qu'il faut, avant tout? Eviter le scandale. C'est pour cela que vous allez reprendre Virginie et tout de suite. Je n'en veux pas plus que vous de scandale, parce que ça rejaillirait sur monsieur Cardinal et que rien ne doit rejaillir sur monsieur Cardinal. C'est si vous ne reprenez pas Virginie qu'il y en aura du grabuge. Savez-vous ce qu'elle fera? Elle se remettra à la danse, elle remontera sur les planches, elle refera des bêtises, et pas sous le nom respecté de monsieur Cardinal... Oh non! quant à ça... Mais sous votre nom, à vous... Quand une jeune fille est mariée, ses bêtises ça ne regarde plus sa famille, ça regarde son mari... Et c'est alors que vous serez la fable de Florence !
Cette dernière raison a paru le toucher. Alors j'ai employé le sentiment. Je lui ai dit :
— Virginie est là à deux pas... Venez... Vous vous ouvrirez les bras l'un à l'autre. Elle a eu des torts, c'est possible, mais vous aussi. C'était la première fois qu'elle était battue par une autre personne que par sa mère. Ça l'a bouleversée, cette enfant. Voyons, si cela vous embarrasse d^être seui pour la
lamener à Florence... Voulez-vous que je retourne là-bas avec vous ? Cela me coûtera de quitter monsieur Cardinal, mais je le ferai tout de même... Et quand la haute société italienne verra reparaître Virginie au bras de sa mère, je voudrais bien savoi: qui osera broncher...
Il était de plus en plus ébranlé. Il m'a répondu que s'il retournait là-bas avec Virginie, il aimait mieux retourner seul avec elle, qu'il n'avait pas besoin de moi... Enfin, un quart d'heure après, ils étaient dans les bras l'un de l'autre.
Après quoi, ils allaient s'installer tous les deux au Grand-Hôtel pour un mois. C'était encore une idée de moi. Ils ont pris un appartement au premier sur le boulevard. Ils se sont montrés partout ensemble, au bois, dans les théâtres. Ils ont donné de grands dîners. Leur présence à Paris a été signalée par les journaux dans des petites notes aux Echos du grand monde. Ces petites notes ont été reproduites par les feuilles italiennes et Florence n'y a vu que du feu.
Le soirj je retournais à Ribeaumont, et cette journée terrible s'achevait pour moi dans le calme du foyer domestique, auprès de monsieur Cardinal qui corrigeait les épreuvesde sa conférence. Mais ça ne fait
VIRGINIE CARDINAL. gS
rien, pour une épousa et pour une mère, c'est vraiment trop de choses en même temps.
A vous de tout mon cœur.
Zoé Cardinal.
Ribeaumont, 5 mai i8So.
Encore des événements, ma chère amie, c'est un drame que la vie de monsieur Cardinal. Depuis deux ans, depuis sa fameuse conférence sur le centenaire de Voltaire, il se dessèche, il se dévore, il se consume. Il a adressé cinquante deinandes pour des places. Il a écrit plus de dix fois au député de notre arrondisse-
96 LE FEU JVARTIFICE.
ment. Jamais de réponse. Dans sa dernière lettre au députe, il avait indiqué la création d'un emploi qui lui aurait très bien convenu : mspecteur général de l'esprit des populations rurales. C'est une fonction qui auraitconsisté à secouer Tapathie des campagnes. Rien, pas même un accusé de réception.
La colère à la fin s'est emparée de monsieur Cardinal. Il a pris la plume et il a écrit au député une de ces lettres à cheval que lui seul sait écrire; que cela finissait par devenir une plaisanterie ; qu'il n'était pas permis de traiter avec un pareil sans-gêne un élu du suffrage universel; que ce n'était pas la peine de s'épuiser à faire nommer un député, si ce députe ne s'occupait pas un peu aes petites affaires de ses électeurs.
Cette fois monsieur Cardinal a eu une réponse, mais quelle réponse 1 La voici textuellement :
« Monsieur, je vous conseille de vous dispenser de « m'écrire aussi souvent. Si vous voulez savoir pour- <t quoi je ne vous réponds pas, passez aux bureaux de « la préfecture, et tâchez de mettre fin à des bruits « qui ne vous sont pas favorables... »
Des bruits pas favorables à monsieur Cardinal I Vous pensez bien qu'il a bondi...
— Je sais d'où vient le coup, s'est-il écrié, les jésuites I Je reconnais la main des jésuites. 11 y a des machinations contre moi, mais je les déjouerai...
Il 9 voulu, le jour même, aller à la préfecture, et il a v^oulu m'emmener. C'est devant moi qu'il tenait a confondre ses calomniateurs. Nous »aisons atteler notre petit cheval à notre petit panier. . . le cadeau de Virginie à la dernière fête de naissance de monsieur C-irdinal... et nous voilà partis tous les deux pour Versailles.
Nous arrivons, nous tombons sur un huissier, l'impertinence même.
— Monsieur le Préfet, dit monsieur Cardinal.
— Monsieur le Préfet ne reçoit pas, répond l'huissier, sans lever les yeux et en continuant à lire son journal, un journal réactionnaire.
— Il me recevra, moi.
— Vous pas plus que les autres.
— Je vous prie d'être poli... Vous ne savez pas qui je suis.
— Qui êtes vous ?
— Monsieur Cardinal, conseiller municipal de Kibeaumont. Un préfet républicain doit toujours être à la disposition des élus du suffrage universel.
98 LE FEU D AÏOIFICE.
Et voilà rhuissier, qui, sans même répondre, se met à tourner tranquillement son journal... On n'a pas idée de l'insolence de ces gens-là dès qu'ils ont une place: Alors monsieur Cardinal éclate... Il dit à l'huissier qu'il le fera sauter, qu'il verra le préfet.. J'essaie de le calmer. Pas moyen... Il criait, il tempêtait. Une porte s'ouvre. Un petit jeune homme blond paraît... « Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tout ce tapage? »
Monsieur Cardinal lui dit :
— Je suis conseiller municipal... Voilà ce que m'écrit le député de mon arrondissement... Je viens ici pour réduire les calomnies en poussière.
Il était très gentil, très poli, le petit jeune homme blond. Il nous fait entrer dans son cabinet et il dit à monsieur Cardinal:
— Je vais consulter votre dossier.
On apporte le dossier de monsieur Cardinal dans une chemise bleue. Il était énorme. Il contenait toutes ses demandes pour des places, Je les reconnaissais de loin... et, de loin aussi, je vois dans le dossier une grande lettre écrite sur un papier oîi il y avait imprimé : Préfecture de police.
Le blondin se meta lire cette lettre et nous vovons
très bien, monsieur Cardinal et moi, sur ses lèvres, un petit rire étouffé
— Qu'est-ce que c'est? demande monsieur Cardinal.
— Rien, rien, ce n'est rien.
— Vous avez ri en dedans, monsieur. J'ai le droit de savoir pourquoi vous avez ri en dedans... J'ai le droit de savoir ce qu'il y a dans mon dossier.
— C'est une pièce confidentielle.
— Il ne peut pas y avoir de picce confidentielle sur mon compte. J'ai vécu au grand jour, sous l'œil de mes concitoyens. J'ai lutté, j'ai souffert pour mon pays. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir lu cette lettre. Donnez-la-moi.
— Ahl vous m'ennuyez à la fin, s'écrie le petit blondin... Tenez... lisez... puisque vous tenez absolument à savoir... Voilà pourquoi on n'a pas répondu à vos demandes.
Il tend la lettre à monsieur Cardinal qui me dit :
— Je n'ai pas mes lunettes. Lisez, madame Cardinal.
— Non, dit très vivement le petit employé, il est inutile de faire lire à madame.
Alors monsieur Cardinal a eu là une de ces phrases
qui paient une pauvre créature comme moi de tous ses sacrifices, de tous ses dévouements, de toutes ses abnégations :
— Madame Cardinal a été la compagne fidèle et courageuse de ma vie entière. Je n'ai Jamais eu, je n'aurai jamais de secret pour elle. Lisez, madame Cardinal, lisez.
Le petit blond a fait un geste qui avait l'air de vouloir dire: «Ah! ma foi, qu'ils s'arrangent... » et j'ai commencé. Voici les horreurs que j'ai lues, ma chère amie, les voici :
Le sieur Cardinal est un personnage d'une moralité équivoque.
L'indignation m'étouffe, m'étrangle. Je veux m'arrêter... Monsieur Cardinal, très calme, très digne, me dit : « Continuez... continuez... » avec cette autorité qui n'appartient qu'à lui. Je continue :
Et dont l'aisance paraît devoir être attribuée à une source impure.
Je veux encore m'arréter, mais je me sens le bra pris comme dans un ctau... C'était la main de mon sieur Cardinal... et d'une voix énergique il me dit :
— Madame Cardinal, je vous ordonne d'aller jusqu'au bout, sans vous interrompre
Ah! ma chère amie, quand on n'a pas vu monsieur Cardinal dans ces moments-là, on n'a rien vu, on ne sait pas ce que c'est que le sang-froid, l'empire sui soi-même. Je reprends :
// a deux filles qui ont dansé à l'Opéra, L aînée vit à l'étranger en concubinage avec un marquis italien. La cadette, sous le nom de Pauline de Giraldas, s'adonne à la galanterie sur une grande échelle.
— Oui, ma chère, j'ai eu la force de lire ces choses-là à haute voix devant monsieur Cardinal. Virginie en concubinage!... quand elle est marquise aussi régulièrement que n'importe quelle marquise du Faubourg Saint-Germain... Et Paulnne s'adonnant à la galanterie sur une grande échelle !... Avec ça que ce serait commode d'être sur une grande échelle pour...
Monsieur Cardinal, tout de suite après cette bêtise de la grande échelle, s'était levé, et, avec un calme admirable, il dit au petit blondin :
— Je ne m'abaisserai pas, monsieur, à discuter de pareilles calomnies... D'où viennent ces renseignements? De la police... c'est-à-dire d'un commissaire de police de l'Empire... Cekiôte toute valeur ace do-
cumsnt. .. Je me retire... mais vous aurez de mes
,oj LE FEU "ABT'VïCE.
nouvelles, vous et votre gouvernement... Venez, madame Cardinal, venez.
Nous sortons et, dans l'escalier, je lui dis :
— Pourquoi n'as-tu pas répondu pour Virginie.-' Tu pouvais répondre pour Virginie...
— Oui, madame Cardinal, pour Virginie je pouvais répondre, mais pour Pauline je ne pouvais pas... Alors, dans ce cas-là, il vaut mieux opposer une sobre et brève dénégation en bloc... C'est plus digne... C'est plus à effet.
Par exemple, une fois rentré à la maison, monsieur Cardinal a eu une défaillance, un abandon de lui-même... pour la première fois de sa vie.
Il s'est laissé tomber dans un fauteuil en disant :
— C'est fini, je renonce!... A quoi bon se sacrifier pour son pays, faire litière de ses affections, se conduire en vrai Brutus avec ses enfants ?... Ma récompense, la voilà...
J'allais prendre la balle au bond et lui proposer de venir faire un petit dîner fin chez Pauline... Mais il avait déjà retrouvé toute son énergie et, arpentant la chambre à grands pas :
— Non, jamais je ne renoncerai, jamais. Le suffrage universel est là pour me venger. Il y a dans
LE FEU d'artifice. lo3
trois mois une élection au conseil général. J'hésitais à me présenter, à cause des frais... je cédais la place au maire, à cet orléaniste déguisé... Je la lui disputerai et je la lui prendrai... Tous les moyens me seront bons... Jeserai nommé... Je penserai à tout cela cette nuit, et demain j'aurai arrêté mon plan.
Nous n'avons pas dormi de la nuit, ni monsieur Cardinal, ni moi. Lui, il cherchait son plan, et moi j'avais du tourment, de l'inquiétude dans l'esprit. Je m'interrogeais. Je me sondais. Je repassais ma vie entière, je me disais : « Madame Cardinal, as-tu bien € fait ton devoir? Est-ce que ce serait vrai? est-ce a qu'elle n'aurait pas été honorable, la vie de mon- « sieur Cardinal ? Alors, tu serais coupable, toi, son « épouse. Tu aurais dû l'empêcher de vivre de cette a façon-là, si ce n'était pas convenable... Mais plus je « descendais au fond de ma conscience, plus je la « trouvais tranquille. On dit qu'il n'y a qu'une mo- « raie... c'est des bêtises inventées par les gens qui a ont cent mille livres de rentes. 11 y a autant de mot raies que d'individus. Ah ! si monsieur Cardinal t avait été un homme ordinaire, oui, j'aurais eu « tort; mais, du moment que monsieur Cardinal « était ce qu'il était, qui est-ce qui aurait le front
« de me reprocher d'avoir fait ce que j'ai fait? Ufal- '( lait avant tout assurer le repos de monsieur Car- 0 dinal. Il avait trop de hauteur dans le caractère V et dans les idées pour se plier à urv trat^ail de petit ■< employé. Il avait trop de fierté pour se résigner à « gagner misérablement sa vie dans des occupations « subalternes. Il n'était bon que pour des grandes tt places, des places où il y aurait eu à diriger, à « commander... Alors c'était à sa femme, à ses en- « fants de se trémousser pour lui donner l'indépena dance, pour lui permettre d'utiliser ses facultés su- « périeures, et c'est ce que nous avons fait! »
Le lendemain matin, le plan de monsieur Cardinal était arrêté. Le maire abusait plus que jamais de sa fortune, La semaine précédente, il avait marié une de ses filles et, le dimanche suivant, il avait donné une grande fête dans son parc. Feu d'artifice le soir e' dans la journée mât de cocagne, course en sac, course au cochon, distribution de dragées et de gros sous jetés à la volée aux petits enfants de la commune, etc. Une chose qui avait révolté monsieur Cardinal 1 Il disditque c'étaient des infamies empruntées à une époque honteuse de notre histoire, qui s'appelait la féodalité
Le plan de monsieur Cardinal était de donner, le dimanche qui venait, un grand dîner à tous les membres du conseil municipal, le maire excepté, et de faire tirer un grand feu d'artifice, mais un feu d'artifice qui ne serait pas seulement pour les enfants, qui serait aussi pour les hommes; un feu d'artifice qu» aurait un sens philosophique et politique; un feu d'artifice qui serait à la fois un divertissement et une manifestation.
Le vendredi matin, Je pars pour Paris. J'avais un tas de choses à acheter pour le dîner du surlendemain et le feu d'artifice à commander.
Monsieur Cardinal avait tout réglé dans un^note que je devais remettre à monsieur Ruggieri, et qui était intitulée : Note pour un feu d'artifice anticlérical. Le bouquet de la fin devait être remplacé par une pièce montée, une construction rappelant une école primaire, et, en haut de la construction, aevait paraître en grosses lettres de feu cette inscription :