A BAS LES JÉSUITES I
J'arrive à Paris. Je m'en vais rue Montorgueil faire mes commandes de volaille, de poisson, puis je passe chez Pauline. J'entre. Je la trouve toute seule.
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— Je ne te dérange pas?
— Toi, maman^ jamais. J'attends le prince, mais ça ne fait rien, je te présenterai. Il sera enchanté de faire ta connaissance.
— Un prince !
— Oui, et un vrai, pas un prince pour rire... non, un prince d'une des plus vieilles cours de l'Europe et toutprès du trône... Il meledisait hier: « Il n'y a que deux personnes entre moi et le trône. » Il va venir. Tu verras comme il est gentil, et sans façon. Faisons un besigue en Tattendant.
Nous étions au milieu de notre quatrième partie de besÏL^ue, quand tout d'un coup la porte s'ouvre. Un grand laquais tout en noir, en culotte courte et en bas de soie, annonce : Son Altesse. Oui, ma chère amie, c'est sur ce pied-là chez Pauline. Et on a beau dire, ça fait battre le cœur d'une mère 1
La voilà qui entre. Son Altesse. Un vrai gamin.. Pas vingt ans, tout blond, tout rose...
— Monseigneur, c'est maman, dit Pauline...
Ah ! je vous déclare qu'il est fameusement bien slevé, ce petit bonhomme-là... parce que ce n'était pas la première fois que j'étais présentée par l'une de mes filles à un prince, — ça m'était arrivé plusieurs
fois dans des soupers du temps de l'Opéra, puisque (avais pour habitude de ne quitter mes enfants qu'à la dernière extrémité, — mais Je ne m'illusionnais pas et j'avais très bien remarqué que les princes, ils auraient autant aimé que je ne sois pas là. Ils faisaient une petite grimace que je comprenais très biesi et qui voulait dire .' « Bon, la mère, il va falloir avaler la mère. »
Eh bien ! celui-là, il n'a pas fait de grimace. Il a été délicieux. Il s'est incliné comme on doit faire devant toute femme, quelle qu'elle soit, et il a dit avec un petit accent drôle comme tout : « Cette chère madame Cardinal. »
Et je faisais, à part moi, cette réflexion qu'il devait être crânement amoureux de Pauline, pour être aussi convenable que ça avec moi... parce que c'est encore une observation que j'ai faite dans ma carrière de mère, que je pouvais toujours calculer l'a' mour qu'on avait pour mes filles d'après le plus ou le moins d'égards qu'on avait pour leur mère. Il m'étaii arrivé plusieurs fois de dire à Virginie :
— Prends garde, mon enfant, méfie-toi, cet homme-là ne t'aime pas sincèrement. Il n'a pas assez do procédés pour ta mère.
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Il en a eu des procédés, le prince. Il a dit : « Mais » ne vous dérangez donc pas ; continuez donc votre « besigue. » Nous avons continué. Lui se tenait dernère Pauline. Elle le consultait : Jetterie\-vous ça. nonseigJieur? Mais, de temps en temps, à demioix, il lui échappait de petites familiarités; des T'es bête... des Tu n'entends rien à ce jeu-là... Et chaque fois qu'elle avait le quatre-vingt de rois, elle annonçait: Quatre-vingt de papas... en le regardant de côté... une allusion délicate à sa situation. Et ils étaient si contents tous les deux, ils riaient de si bon cœur quand revenait ce: Quatre-vingt de papas! C'est beau la jeunesse!... C'est beau l'amour!...
Moi, je me retrouvais dans mon monde. Je laissais le temps se passer... J'oubliais l'heure... si bien que tout à coup je lève le nez, je regarde la pendule. Quatre heures!... J'avais dit à monsieur Cardinal que je prendrais le train de quatre heures et demie. 11 devait se trouver à Saint-Germain, à la gare, avec notre petit panier. Et faire attendre monsieur Cardinal, jamais de la vie!... Même pour rester en compagnie d'un prince, parce qu'un prince, après 'out, ce n'est qu'un prince, c'est un homme qui doit lout à sa naissance, tandis que monsieur Cardinal
c'est un homme qui ne doit rien qu'à lui-même.
J'avais oublié le feu d'artifice et je n'avais plus k temps de passer chez monsieur Ruggieri. J'expliq«Ji-la chose à Pauline. C'est là que le prince s'est montre charmanti II s'est chargé delà commande. Seulement il fallait bien lui dire, à cet héritier d'une famille royale, que notre feu d'artifice aevait avoir une couleur contre les Jésuites et je lui ai remis la note de monsieur Cardinal. Il l'a lue et il a trouvé ça très original, très original.
Il y avait encore autre chose qui m'embarrassait; la question du prix. Cela me chiffonnait un peu de laisser payer par ce petit bonhomme un feu d'artifice qui ne pouvait pas être dans ses idées. Mais dès que j'ai voulu ouvrir la bouche là-dessus :
— Tu es bête, maman, a dit Pauline, laisse donc faire le prince. Ça n'a pas d'importance, cette niai serie-là.
Je n'ai pas insisté parce que d'abord, au fond, j'ui toujours trouvé ridicule de payer soi-même les chose . qu'on peut faire payer par les autres. C'est un de principes que j'avais inculqués à mes fillettes.
Je suis retournée à Ribeaumont. J'ai trouvé monsieur Cardinal à la gare. Je lui ai dit que j'avais tout
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commandé : volaille, poisson, petits fours, feu d'artitice... et que tout cela arriverait dimanche matin. Eî tout arriva en effet, Deux employés de M, Ruggieri apportent le feu d'artifice... un feu d'artifice admirable, qui remplissait toute une charrette et qui devait coûter au moins deux mille francs.
Monsieur Cardinal descend une minute au jardin pour indiquer la place où devait se tirer le feu d'artifice; mais il était très préoccupé, monsieur Cardinal, et il rentra tout de suite chez lui, parce qu'il lui était encore venu une idée dans la nuit.
C'était de prononcer le soir, après dîner, un toasi à l'anglaise, un spitche. C'est le mot usité là-bas. Monsieur Cardinal sait maintenant un tas de mots dans toutes les langues. Ce spitche, qu'il devait improviser le soir, monsieur Cardinal était en train de le rédiger et il avait ensuite à l'apprendre par cœur. 11 paraît qu'ils ont là-b«â, en Angleterre, une façon de parler qui n'est pas tout à fait la nôtre. Ce n'est pas de l'éloquence, c'est de la conversation, c'est de i'humourre, — encore un mot employé par monsieur Cardinal, qui voudrait introduire en France ce genre de causeries politiques.
A six heures et demie on se met à table. Tout se
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passe à merveille. Le dîner était excellent : la volaille, le poisson, tout était réussi. Le spitche de monsieur Cardinal fait un effet prodigieux et, à neuf heures et demie, on descend au jardin pour le feu d'artifice.Cela commence par marcher admirablement. Fusées, flammes de Bengale, feux tournants, fontaines jaillissantes, rien ne rate ; et, vous savez, ordinairement, il y a toujours un tas de choses qui ratent dans les feux d'artifice. Le temps était à souhait : pas de lune et pas de vent. Tout à coup, voilà qu'une construction de feu s'élève dans les arbres. . . C'était la pièce montée. On voit se dessiner de> colonnes, une porte. Tout le monde disait : « Ah I que c'est beau ! Comme c'est mieux que chez le maire! »
— Attendez I leur criait monsieur Cardinal, attendez, ce n'est rien encore !... Atiendezle frontonl... Attendez l'inscription I...
Il se dresse le fronton, elle s'allume rinscription, mais quelle horreur I Savez-vous ce qui s'écrit en lettrés de feu au haut du fronton, au lieu de : A bas les jésuites! Ce qui s'écrit, c'est:
Vive l'Empereur!
Comment est-ce arrivé? Je n'en sais rien encore. Etait-ce une plaisanterie du petit prince qui se serait amusé à nous envoyer un teu d'artifice bonapartiste à la place d'un feu d'artifice anti-clérical ? Je ne peux pas croire cela de la part d'un jeune homme si distingué et si amoureux de Pauline. Était-ce une erreur de monsieur Ruggieri.î* C'est une très grande maison dans laquelle il doit y avoir des feux d'artifice pour toutes les opinions. Ils ont pu se tromper de nuance. Peut-être aussi ont-ils essayé d'écouler un vieux rossignol qu'ils avaient en magasin? Bien des feux d'artifice ont dû leur rester pour compte au moment du Quatre septembre. Ça ne serait pas délicat de leur part, et même, en y pensant, ce n'est pas admissible, car ils devaient bien penser qu'on s'en apercevrait.
Toujours est-il qu'en voyant flamboyer ces mots : Vive l'Empereur! la foule se meta crier, à siffler... Ils ne sont pas bonapartistes dans ce pays-ci... Monsieur Cardinal, comme un lion, se jette au milieu du feu. Les artificiers lui citaient : « N'approchez pas! N'approchez pas ! Vous n'avez pas l'habitude, vous allez vous faire faire du mail » Mais il n'entendait rien. 11 était égaré par la fureur. Il voulait tout ren-
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verser. .. Moi, Je me jette à sa suite dans les flammes. Je l'en retire... Le tour de mes faux cheveux, mes repentirs et les brides de mon bonnet en ont éti roussis.
Tous les invités s'en allaient furieux. Monsieur Cardinal se met à courir après le monde. Il leur criait : « Revenez ! revenez! Je vais vous expliquer. Il devait y avoir : A bas les jésuites!... » Mais personne ne voulait l'écouter.
Et nous restons seuls, monsieur Cardinal et moi. Il tombe comme écrasé sur un banc. Alors, en le voyant dans cet anéantissement, j'ai eu du courage une fois dans ma vie et j'ai adressé un discours à monsieur Cardinal.
— Écoute, lui ai-je dit, si c'est l'écroulement de tes ambitions politiques, c'est peut-être une bénédiction du ciel que cette erreur dans ce feu d'artifice. C'est peut-être écrit là-haut que tu n'es pas fait pour la politique. Ah ! je sais bien que tu ne crois pas aux choses écrites là-haut^ mais j'y crois, moi, j'ai cette faiblesse... Vois-tu, monsieur Cardinal, tu as trop de fermeté dans tes principes. C'est fait pour les farceurs, la politique^ pour les sauteurs, pour les gens qui changent d'opinion tous les huit jours. Ce
n'est pas fait pour toij qui n'eu changes jamais. Qui àst-ce qui aurait dû arrivera tout? Toi 1 Et qui est-ce qui n'est arrivé à rien ? Toi 1 Sous l'Empire, tu me disais : « Après l'Empire, j'arri\^erai... » Il est tombé, l'Empire, et tu n'es pas arrivé... Alors tu m'as dit : « Après monsieur Mac-Mahon, ce sera mon tour... » Et qu'est-ce qu'on t'a donné, après monsieur Mac- Mahon > Rien du tout. Tu t'en es consolé en disant : « Je n'ai rien à attendre de ces messieurs du centre gauche. Mais quand Gambetta sera aux affaires... » Eh bien 1 il est aux affaires, Gambetta, et qu'est-ce que tu empoches .> Des avanies delà part de ses fonctionnaires ! Tous ces gens-là se tiennent, vois-tu, qu'ils s'appellent Napoléon III, Mac-Mahon ou Gambetta. Ils ont la même routine, les mêmes préjugés. Ils ne comprendront jamais la grandeur de ton caractère. Ils te jetteront toujours tes filles à la tête. Tes filles!... tes filles!... Eh bien l ils ont peutêtre raison après tout. Ah ! tiens, monsieur Cardinal, laisse-m.oi te dire une fois toute ma pensée... J'ai des sentiments vulgaires, c'est vrai... des idées bourgeoises, mais enfin ma pensée, la voilà '. c'est que ta vraie carrière, ça n'est pas la politique; ta vrai cai 1 lère, c'est tes filles 1
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Là Je me suis arrêtée, effrayée de ce que je venais de dire. Mais "nonsieur Cardinal était redevenu paisible, presque souriant, et il me dit avec condescendance :
— Je ne vous env.euxpas, madame Cardinal, vou» ne pouvez pas vous rendre compte de la portée de vos paroles... mais rien n'aura raison de mon énergie. Tout se tourne contre moi, mêine mes feux d'arti fice... Le gouvernement de monsieur Gambetta ne veut pas de moi? C'est très bien... Je serai patient. J'attendrai. Le suffrage universel est là. Mon tour viendra.
Au moment où monsieur Cardinal finissait de parler ainsi, je vois venir le maréchal des logis de gendarmerie qui nous dit :
— Je suis bien fâché de ce qui se passe, mais je vais être obligé de faire mon rapport. Je viens de consul ter mon petit guide du gendarme... Il y a dedans un article contre les emblèmes séditieux. Votre feu d'artifice tombe sous le coup de la loi .Vous aurez un procès.
Un procès ! ... Il ne nous manquait plus que cela ! C'était le comble! Mais, pendant que je levais les bras au ciel, qu'est-ce que je vois? Le visage de monsieur Cardinal qui s'illumine.
— Verbalisez, mon ami, ait-il bien doucement au maréchal des logis, verbalisez.
Puis, me prenant à part :
— Un procès, madame Cardinal, un procès politique!... C'est un piédestal!,.. Je suis sauvé I Ma fortune est faite. Je me défendrai moi-même, parce que prendre un avocat dans ces cas-là, c'est une duperie. Tout le bénéfice du procès est pour l'avocat, qui se ijit une réputation sur le dos de son client, à qui il tait flanquer le maximum. Et il faut les payer ces Messieurs^ si bien qu'ils ont tout en même temps... l'honneur et l'argent... Mais ils n'auront rien cette fois-ci... Je serai mon avocat!... Je vais dès cette nuit m'occuperde ma défense.
Et depuis avant-hier il y travaille, à sa défense. Voilà comment ça doit débuter :
— Messieurs, j'ai voulu tirer un feu d'artifice anticlérical; un industriel sans scrupules, qui voulait utiliser un solde de feux d'artifice démodés, n'a pas rougi de... etc., etc.
Mats il commence à être inquiet, monsieur Cardinal, parce qu'il ne voit pas venir l'assignation pour son procès. A chaque coup de sonnette, il s'élance, il court ouvrir lui-même: « C'est elle... C'est mon
assignation ! » Htl'îas I non, c est le boucher, c'est le boulanger, ce n'est pas l'assignation.
Monsieur Cardinal est très tourmenté et tout a l'heure il me disait avec amertume :
— Est-ce qu'ils ne me feront pas même un procès
La vôtre, bien tendrement.
Zoé Cardinal.
J'entreprends de raconter le voyage de la (régate iû Pénélope, qui, sortie du port de Toulon le :5 janvier 1864, n'y est rentrée que le 27 janvier 1870, après avoir passé six années à la mer, parcouru soixante-dix-huit mille lieues et brûlé pour quatre cent vingt-deux mille francs de charbon de terre.
Le 1 2 janvier 1 864, le gros Bernardel, l'ami le plus ntime du banquier Raynald, reçut un petit billet de iTiadame Raynald : «Venez tout de suite, il faut que « je vous parle. »
Et dès qu'il fut arrivé :
— Asseyez-vous là, mon ami, lui dit-elle, et racontez-moi ce qui se passe. Je suis horriblement inquiète... Mon mari?... Qu'est-ce que nous allons en taire démon mari? et qu'est-ce que nous allons devenir? Edouard est tout simplement en train de perdre la tête. Le chef des bureaux est venu me voir tout à l'heure; ce pauvre homme avait les larmes aux yeux ; depuis quinze jours il n'a pu obtenir d'Edouard ni un ordre, ni une signature. Nous avons réalisé cent mille francs de perte sur une affaire de Turquie qui devait nous donner cent cinquante mille francs de bénéfice. L'emprunt de Madagascar nous a échappé... Enfin c'est une débâcle, une véritable débâcle! Edouard ne va plus à la Chambre, il r.e s'occupe plus de ses journaux, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne parle plus... Je vous en prie, mon ami, dites-moi ce qui se passe.
— Mais je ne vois pas. .., mais je ne sais pas.
— Vous voyez très bien et vous savez très bien...
Quelque histoire de femme, )e suis sûre. Ah! dans les commencements, j'ai souffert et beaucoup souffert de ces sortes de choses, mais aujourd'hui, grâce au ciel, après quinze ans de mariage, je suis bien apaisée... Certes, j'aimerais mieux qu'Edouard se tînt un peu tranquille, mais enfin je ne souffre plus, plus du tout, et puis je songe à mes enfants, à mes deux fillettes qui grandissent. J'ai mis là dans ma tête que Jeanne et Adèle auraient chacune deux millions de dot, et voilà pourquoi je veux que mon mari s'occupe de ses affaires, voilà pourquoi j'ai besoin de savoir ce qui se passe. Parlez, parlez, parlez!
— Eh 1 bien, Raynald est amoureux.
— Il n'y a rien là de si extraordinaire ni de si tragique.
— Oui, mais amoureux d'une personne qui ne veut pas de lui.
— Il est tombé sur une honnête femme 1 Cela se passe dans le monde alors?
— Pas du tout, cela se passe à l'Opéra.
— A l'Opéra ? Il y a des vertus maintenant à l'Opéra !
— Rien de moins vertueux que mademoiselle Rose
Paumier, mais Raynald a eu la maladresse de tomber follement amoureux de cette petite, juste au moment où elle-même était, de son côté, follement ureuse.
— Qu'est-ce que vous me racontez là?
— La pure vérité... Raynald a eu beau prier, supplier, offrir des choses absurdes, il n'a réussi qu'a se faire mettre à la porte. C'est alors qu'il est tombé dans cette mélancolie qui nous est à tous un si légitime sujet d'inquiétude.
— Mis à la porte par une danseuse 1 Comment I et vous, ses amis, vous ne vous êtes pas occupés... ?
— Nous nous en sommes tous occupés, ma chère amie, et très activement, et moi tout le premier... Je comprenais bien qu'il fallait à tout prix sortir Edouard de cette tristesse... Je suis allé deux fois chez cette demoiselle : « Je suis amoureuse, m'a- « t-elle répondu, entendez -vous bien, a-mou - « reu-se I » Et moi aussi, je me suis fait mettre à la porte.
— Et quel est le personnage aimé avec tant de violence et tant de probité?
— Oh ! vous le connaissez, je crois ; c'est le petit Noël de la Ville-Gris.
LA PÉNÉLOPE. u3
— Noël de la Ville-Gris ! Le marin !
— Oui, le marin. Il est lieutenant de vaisseau
— Lieutenant de vaisseau... Eh bien, est-ce que mon mari n'est pas député ? est-ce qu'il ne vote pas depuis dix ans, en toute occasion, avec une docilité exemplaire.^ Est-ce qu'il n'entretient pas à grands frais deux journaux qui, en ce moment même, s'épuisent et se déconsidèrent à combattre à outrance pour la politique de monsieur Rouher?... Il me semble que le cabinet aurait mauvaise grâce à nous refuser cela.
— Qaci cela?... Je ne comprends pas bien.
— Vous ne comprenez pas I... Mais il faut que le gouvernenient fasse embarquer ce jeune homme.
— Le faire embarquer !
— Vous n'y aviez pas sonyé ?
— Un trait de génie, ma ch:re, un trait degéniel
Le lendemain, à cinq heures, le lieutenant de vais seau Noël de la Ville Gris lisait paisiblement le Fi garo au coin de son feu; Rose était assise par terre la tête sui les genoux de Noël, ramassée, enroulée, pelotonnée, comme une petite chatte qui fait volup-
cueusement son ron-ron dans les jambes de son maître. Un domestique apporta une grande lettre cachetée de rouge. « — Ah ! dit Noël, cela vient du minis- :< tère. Quelque invitation de bal. — Laisse-moi lire, .c J'aime tant ça, moi, ouvrir les lettres! et puis je me « méfie toujours; tu es bien capable de faire passer a les lettres d'amour par le ministère pour que je ne « me doute de rien. — Tu es folle! — Oui, de t'aimer tant que ça. — Tiens, ouvre et lis. »
Rose Ht sauter lestement le grand cachet rouge, puis, après un regard jeté sur la lettre, poussa un cri, se leva toute droite et, fondant en larmes, se laissa retomber entre les bras de Noël. « — Mais qu'est-ce « que c'est, ma chérie, qu'est-ce que c'est? — <■' Tiens, regarde. » Elle lui donna la lettre, et, pendant que Noël lisait, elle se jeta par terre, et resta là étendue sur le tapis, sanglotant de toutes ses forces.
Le ministre de la marine enjoignait à monsieur le lieutenant de vaisseau Noël de la Ville-Gris départir le soir même, ou le lendemain matin au plus tard, pour le port de Toulon, et là de se mettre immédiatement à la disposition du commandant de la trégate la Pénélope.
— Ah I s'écria Rose au milieu de ses larmes, ne pars que demain matin au moins, ne pars que demain matin,
Noël ne partit que le lendemain matin. Il arriva é Toulon et se rendit tout de suite à bord de la Pénélope.
— Je vous attendais, lui dit le commandant; nous serions en mer depuis vingt-quatre heures si, avant-hier, une dépêche du ministre ne m'avait informé qu'on m'expédiait de Paris un troisième lieutenant de vaisseau. C'était vous. Soyez le bienvenu.
Le i5 Janvier J864, à quatre heures, par une mer très dure, la Pénélope sortit du port de Toulon. C'était une belle frégate neuve qui, après des essais admirables dans les eaux de la Méditerranée, partait, éclatante et superbe, pour son premier grand voyage.
La Pénélope touche à Madère, dépose à Saint- Louis du Sénégal des officiers fonctionnaires allant rejoindre et arrive au Gabon le 7 mars. On passe un mois à étudier les changements survenus dans la direction et la profondeur des passes constatées au plan de l'estuaire du fleuve du Gabon, dressé en 1849 par les ordres du commanaant Bouet-Vuillaumez, et no-
tamment des passes de la Mouche, de Pougara e^ du Pap'llon.
Pendant que Noël était fort absorbé par ces sondages, le banquier Raynald et les amis du banquier Raynald avaient repris avec une nouvelle ardeur le siège de Rose Paumier. La danseuse continuait à faire une belle défense. « — Je suis amoureuse^ disait- « elle, et j'attendrai Noël. — Mais, fillette, lui ré- « pondait sa mère, la digne madame Paumier, « songe un peu à ce que tu dis; ton Noël ne revien- « dra que dans deux ans. — Eh bien, j'attendrai « deux ans. »
Madame Paumier cependant ne se décourageait pas et disait à Raynald : « — Ne vous découragez pas, « prenez patience. Ce sera peut-être un peu long, « mais maintenant que le marin est parti, pour sûr, « tout s'arrangera. » Rnynald était sorti de sonaccabi emeni, il avait repris goût à la politique et aux affaires, il avait rattrapé l'emprunt de Madagascar ei même les cent cinquante mille francs de l'affaire '-•e Turquie.
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La Pénélope quitta le Gabon le 3 avril, se ravitailla le i6 au cap de Bonne-Espérance et repartit Iç 21 pour exploration et démonstration dans le canal de Mozambique. Le 25 mai, la Pénélope arrivait Mohély; les instructions recommandaient d'étudier la situation des intérêts français et de sonder les dispositions de la reine de Mohély à l'égard de l'entreprise projetée de M. Lambert.
Après avoir montré le pavillon français dans les Comores , la Pénélope reprit sa route et arriva à Sidney le i5 août. Elle y attendit le courrier anglais, qui devait lui apporter de nouvelles instructions. Le premier courrier n'apporta rien; le bâtiment de la Peninsular oriental mail Company^ qui devait prendre à Pointe-de-Galles la correspondance apportée par les Messageries impériales, avait manqué la coïncidence, les Messageries étant en retard. Les nouvelles instructions arrivèrent seulement le i*'' octobre.
Il y avait une dépêche du ministre de la marine pour le commandant de la Pénélope, et pour Noël dix-huit lettres de Rose. C'était toujours le même refrein : «Je t'aime, je t'adore, je t'attends, je te suis fx dèle, j'ai dansé hier dans Gi\elle^ nous répétons les patineurs du Prop/2è?e.» Et puis, pour finir, cela re-
commençait: « jet aime, je t adore, je t'attends, je te suis fidèle... »
Mais, hélas 1 la route est longue de l'Opéra (Paris) à Sidney (Australie), et ce qui était exact, parfaitement exact au moment où Rose écrivait ses dix-huit lettres, avait cessé de l'être au moment où Noël les lisait.
Rose aimait toujours et avec la même violence, mais quant à la fidélité!... Un petit arrangement était intervenu entre Rose et le banquier.
— Soit, avait dit la danseuse, mais écoutez-moi bien et comprenez-moi bien. Si je vous prends, c'est par raison, c'est pour ma famille, c'est pour maman que ça chagrine de me voir sans personne et qui dit qu'on ne refuse pas une occasion comme vous. Mais je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais... C'est bien entendu, n'est-ce pas?
Le banquier avait accepté, en se disant: « Le voyage « de la Pénélope doit durer dix-huit mois, et d'ici à ■ dix- huit mois nous serons guéris tous les deux, " elle de son amour pour ce marin et moi de mon « amour pour elle. Sachons donc nous contenter, pour « le quart d'heure, de cet amour qui se résigne. »
LA PENELOPE. laq
Les nouvelles instructions ministérielles étaient: montrer le pavillon français dans la Polynésie, examiner jusqu'à quel point l'intérêt français est engage dans la rivalité des croyances catholique et protestante, étudier particulièrement l'intérêt politique t\ économique qu'il y aurait pour la France à faire obstacle à Tinvasion de l'élément anglo-saxon qui déborde de l'Australie et menace d'envahir toute la Polynésie
En conséquence de ces instructions, la Pénélope toucha à Nouméa vers le i5 octobre, prit part à une démonstration contre les indigènes des îles Loyalty. visita l'archipel de Krusenstern, les Nouvelles- Hébrides, Witi, Samoa et arriva à Taïti le i" janvier i865. De Taïti, le commandant de la frégate écrivit au ministre par le courrier anglais de Païta et Panama qu'après sa visite aux îles Sandwich, il reviendrait droit sur San-Francisco pour faire reposer ses hommes, réparer ses avaries et prendre des vivres en vue d'une expédition dans la région Nord. Le commandant ajoutait qu'il nequitterait San-Francisco que vers le i5 juin et qu'il comptait rentrer en F^.'ance vers le mois de décembre.
Le ministre reçut cette dépêche le lo mai; il
achevait de îa lire et il allait écrire en marge : a^prouvé, quand son huissier lui remit une carte. • C'est monsieur Raynald,ledéputé? — Oui, monsieur le ministre. — Faites entrer. » Raynald entra dans le cabinet du ministre et le ministre posa sur son oureau la dépêche du commandant de la Pénélope.
Rose, le matin, avait reçu une lettre de Noël : « O ma chérie, lui disait-il, toi, toujours toi, je ne « vois que toi. Veux-tu que je te raconte 7720/2 der- « nier quart? Écoule. Je suis endormi dans ma a cabine; le timonier ouvre ma porte: Lieutenant, « il est minuit moins le quart. Je me réveille, je tt mliabilie et à minuit je vais relever Montègre au « banc de quart. Montègre me dit : — Nous navi- « guons à la vapeur; la bordée de quart est sur le « pont; la route au nord-nord-ouest; bonsoir.
<t Bonsoir, et je reste seul, en l'air, regardant la t fumée qui sort toute noire de la machioe... Et « dans cette fumée, je vois apparaître une petite « forme blanche, d'abord incertaine et vague, puis * qui bientôt se précise et s'accentue.
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« C'est la plus jolie danseuse du monde entier. .^ a ei la plus aimée... en robe de tarlatane, les épaules < iiuci, des roses blanches dans les cheveux. G'esi a loi, ma Rosineite, dan.s le costume des Wi II is de « Gi^elle. Le bruit que fait la vapeur dans la chau- « dière devient une petite musique aérienne, douce t et cadencée; c'est la valse de Giielle. Cette af- « freuse fumée noire se change en une forêt argentée, « avec un petit lac au milieu et des nénuphars sur a ce petit lac. Et toi, légère et souriante, tu te proa mènes délicatement, toute droite sur tes pointes^ « parmi les feuilles des nénuphars. Je reste, moi, « en extase devant cette vision...
tt Mais une grosse voix vient me tirer de ma rêverie : « — Lieutenant, dit cette grosse voix, le maître mé- « canicien vous prie de faire vider les escarbilles. — « Et je crie: A vider les escarbilles! — Les hommes « de la bordée de quart vident les escarbilles... Le a silence se rétablit autour de moi, quand les escar- « billes sont vidées... et je retombe dans ma rêverie. <i Réapparition de la petite forme blanche, mais « changement de décor et de costume. C'est la grande « lorêt aux environs de Munsier, la forêt du troi- « sième acte du Prophète, avec ses arbres blancs de
i3a LA PENELOPE.
c neige et la rivière gelée. J'entends le oruit oes pa- « tins et, sur la mélodie aiguë et stridente de Meyer- « béer, tu t'élances, — robe de laine marron, petit c toquet de velours noir... Je me rappelle même les tt couleurs... — Tu descends audacieuse, les bras « croisés, la tête haute, les reins cambrés. J'ai pres- « que peur, tu ne pourras past'arrêter, tu vas tomber « dans la mer.. . Mais il y a des muscles d'acier dans « ces mignonnes petites jambes... Lestement d'un « coup de talon, à droite conversion... et tu rentres « dans la forêt de Munster.
« Deux heures du matin... Il faut faire revider les « escarbilles... et puis le rêve recommence, et puis « encore les escarbilles... Ah! que je t'aimel Ahl « que je t'aime ! Je passerais trente ans à naviguer « dans les îles de la Polynésie et de la Micronésie, « je ne reviendrais qu'en iSgS, sous Napoléon IV « ou sous Napoléon V, ou sous la République, ou ( sous le comte de Chambord, ou sous le comte de « Paris, avec un bras en moins et de grosses épau- « lettes en plus, que je reviendrais t'aimant encore, tf t'aimant toujours... Mais, grâce au ciel, je n'aurai « pas trente ans à attendre, et mon grand amour, ca- « pital et intérêt accumulés, je te le rapporterai au
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« plus tard le i" décembre 1867. Nous allons faire (ï un petit tour dans le Pacifique nord, et puis après G en route pour Toulon, en route pour l'Opéra, en «: route pour tout ce que j'aime. »
Q uand Raynald arriva chez Rose le jour où elle avait reçu cette lettre, il la trouva gravement occupée à calculeras jours sur son calendrier. « — Que faites- « vous là.} — Je calcule combien il y a de jours du « 10 mai au i" décembre. Voulez-vous m'aider, « vous qui avez l'habitude des chiffres? — Bien vo- « lontiers. »
Le banquier prit l'almanach, et quelques instants après : « — Deux cent trois jours, dit-il — Tant que « celai — Oui; mais pourquoi ce calcul? — Parce que « le !«' décembre au plus tard, au plus tard, enten- « dez-vous? mon petit Noël reviendra, et que ce « jour-là, mon pauvre homme, il faudra dcménaa ger. »
Raynald reçut le compliment sans broncher, mais, en s'en allant, dans l'escalieî, il fitcetteréflexionq j<-, malgré les paroles véritablement cruelles de sa maîtresse, il était en train de l'aimer plus sottement ci plus follement que jamais, il fit cette autre réflexion
-iu'il serait le plus malheureux des hommes si le
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i" décembre il se voyait obligé de passer la main..., et alors, avant de monter en voiture, il dit à son cocher : Au ministère de la marine.
Le soir même, les bureaux de la direction des mouvements de la flotte expédiaient au consul de France à New-York une lettre contenant l'ordre de faire parvenir au commandant de la Pénélope, en rade de San-Francisco, la dépêche télégraphique suivante : Escadre Mexique besoin de renfort, suspendre voyage d'exploration, rallier immédiatement escadre Mexique.
Cette dépêche télégraphique parvint le 14 juin à destination.
La Pénélope devait le lendemain, à la pointe du jour, faire route vers les îles Aléoutiennes. La frégate s'achemina vers le Mexique et arriva à la Vera-Cruz le 22 septembre i865, après une très pénible navigation autpur de l'Amérique du Sud. L'amiral commandant a.x Mexique manquait enefiet de bâtiments: t Je vois bien que la frégate est très fatiguée, dit-il « au commandant de la Pénélope, mais je serai
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a obligé de vous garder ici tant que durera l'occupa- « tion du Mexique. » Et la Pénélope commença le service d'escadre: surveillance des côtes, mouvement de troupes, transport de vivres et de munitions, etc
Le Corps législatif, cependant, malgré sa parfaite docilité, commençait à s'inquiéter un peu des affaires mexicaines. M. Thiers, dans la séance du 22 juillet 1866, prononça un discours éloquent et passionné. Il fallait en finir avec le Mexique, il fallait rappeler nos troupes et notre escadre, etc. Dès que M. Thiers eut terminé son discours, Raynald résolument demanda la parole. Il y eut un moment de stupeur dans l'assemblée, puis les voisins de Raynald s'accrochèrent aussitôt aux pans de sa redingote : a As- « seyez-vous donc, laissez parler M. Rouher; il n'y a a que lui qui soit capable... Vous voulez répondre à « M. Thiers ! mais vous n'avez jamais parlé. Perdez- <i vous la tête? etc. » Raynald ne perdait pas la tête, il voulait parler, il parla. Pendant que le ministre d'Etat montait lentement à la tribune, Raynald jeta de sa place à l'assemblée quelques phrases chaleureuses et indignées.
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— Monsieur le ministre d'État va parler, s'écriat-il, mais ie veux d^abord protester contre le langage antipatriotique de M. Thiers. Evacuer le Mexique! Rappeler nos troupes! Rappeler notre escadre! TN'otre escadre surtout! Jamais! jamais! jamais! Ce serait une honte pour le drapeau français! Nouî avons élevé un trône au Mexique, et la chute de ce trône est inévitable après notre retraite. Si l'entreprise du Mexique finissait ainsi, elle aurait l'air d'une étourderie. Une étourderie, la grande pensée du règne! Une étourderie, la régénération de la race latine, etc., etc.
Il est, du reste, inutile de reproduire en entier cette substantielle harangue ; on peut la retrouver au Afo niteiir. Ceou'ilfaut dire, c^est que, à l'extrême ébahissement ds ses collègues, Raynald fut presque éloquent, tant est vrai le mot de Vauvenargues : Les grandes pensées viennent du cœur.
Raynald fut très fêté, très complimenté, a Vous
devriez parler plus souvent, lui disait-on, il y a » en vous l'étoffe d'un orateur. Vous avez raison, il « y va de l'avenir des races latines, de l'honneur du < drapeau français, etc., etc. » Raynald recevait avec une parfaite uignité toutes ces félicitations, mais une
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grande considération dominait pour lui de bien haut l'intérêt des races latines et l'honneur du drapeau français. « Si l'escadre revient, se disait-il, la Péné' « lope reviendra, et, si la Pénélope revient, Rose « me mettra à la porte. »
Au sortir de la Chambre, tout fier de son triomphe oratoire, Raynalds'en alla chez Rose. La femme de chambre h*:, déclara nettement que madame ne pouvait le r& evoir. Il insista, se fâcha, parla très haut et Rose se montra. * — Faites-moi le plaisir de « vous en aller, lui dit-elle. — Mais, ma chère en- « Tant... — De vous en aller et tout de suite. Il est à « Paris, m'entenJez-vous bien? — Il est à Paris, a monsieur de la Ville-Gris ? — Oui, et pour cinq « jours seulement, et de ces cinq jours toutes les mi- « nutes lui appartiennent. — Alors je ne vous ver- « rai plus?... — Revenez mercredi, si cela vous « amuse, mais jusqu'à mercredi, bonsoir. » Elle le poussa tout doucement vers la porte et le mit dehors.
Raynald resta quelques instants sur le palier, stupide, hébété. La tcte lui tournait, les oreilles lui tintaient. Puis il descendit Tescalier, battant les murs comme un homme ivre. Il but deux grands verres
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d'eau fraîche chez le concierge et, là, il répéta plusieurs fois cette phrase : « Il est revenu du Mexique, « malgré mon discours ! »
La Pénélope avait fait un voyage pour rapatrier uelques détachements. Débarquée Brestj la Ville- <;ris avait obtenu du préfet maritime une permission de cinq jours, le bâtiment devant rester huit jours pleins à Brest pour faire du charbon et prendre des approvisionnements d'hôpital nécessaires aux ambulances delà Vera-Cruz
Pendant ces cinq jours, une grande exaspération préserva RaynalJ d'une grande douleur. Il allait partout racontant son aventure : « Voilà ce qui m'ar- « rive, voilà le tour que m'a joué cette créature ! « Mais elle peut être tranquille, je ne la reverrai « plus, je n'y remettrai plus les pieds, vous entendez « bien, plus les pieds. » C'est ainsi qu'il parlait encore le mardi soir, à minuit.
Le lendemain, naturellement, et de grand matin, il retourna chez Rose. Il la trouva fort accablée, étendue sur un canapé, le visage décomposé, très pâle, avec les yeux très rouges. « — J'ai bien souffert, lui « dit il. — Et moi donc, ce matin, quand il est parti ! » répliqua -t- elle durement. Elle fondit en lar-
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mes. Lui, la regardait pleurer et, elle, tout d'un joup, s'essuyant les yeux : a — Vous êtes tout de « même bien bon de supporter cela! — Je vous aime « tant, re'pondit-il simplement. » Rose fut c'tonnée, presque attendrie, a — Ah 1 qui sait ? dit-elle Jefini- « rai peut-être par m'habituer à vous, à la longue. » Ce fut un moment délicieux pour Raynald. Jamais Rose ne lui avait dit une parole aussi tendiv
Jusqu'à la fin de l'année 1866, calme plat. La Pénélope était au Mexique. Lettres ardentes du marin à la danseuse ; Rose, dans ses réponses, était peutêtre un peu plus calme. En revanche, à Paris, elle était peut-être un peu moins dure pour le banquier.
Dans les premiers jours de janvier 1867, une note parut au Moniteur qui déclarait qu'il n'y aurait plus au mois d'août ni un soldat, ni un vaisseau français au Mexique. Raynald intrépidement se présenta encore une fois au cabinet du ministre de la marine. II fut reçu, mais très mal reçu, La Pénélope devait
rentrer et rentrerait. Raynald vouTut parler de ses deux journaux, des services qu'il avait rendus au gouvernement, « Oh! répondit le ministre, la politi- « que n'est pas mon affaire, cela regarde le lïiinistre « de l'intérieur. Allez le voir. — Eh bien, j'y vais. » Raynald y alla du même pas. a Monsieur le « ministre, dit-il nettement, mes deux journaux « vont mal et très mal. Je perds beaucoup d'ar- « gent à soutenir la politique du gouvernement. « Voilà quatre ans que je m'épuise à célébrer cette a désastreuse expédition du Mexique. — Mais vous- « même, à la Chambre il y a six mois, avec beau- « coup de force et d'éloquence... — Oh! mon dis- « cours, oui, je sais, mais je parlais contre ma « conscience ce jour-là. Enfin je suis résolu à chan- « ger de ligne. J'ai pris jusqu'à présent de votre main « mes rédacteurs politiques, je vais congédier tout ce « monde-là, puis donner l'un de mes journaux à i monsieur Emile Ollivier et l'autre à monsieur « Gimbetta, ce jeun^ avocat qui commence... — 11 Vous ne ferez pas cela. — Je le ferai. — Voyons, il « y a quelque chose?... — Eh bien, oui, il y a quel- « que chose. Une misère, une véritable misère! Je « m'adresse au ministère de la marine, et il m'en-
€ voie promener. — Donnez-moi jusqu'à demain, je « verrai le ministre de la marine. •»
Le lendemain, avant le conseil, d'ns une embra sure de fenêtre, quatre ministres donnèrent l'assaut au ministre de la marine; il fit une admirable résistance, mais il fut écrasé sous le nombre et le poids de ces Excellences réunies.
Le 20 août 1867, au moment où la Pénélope se disposait enfin à rentrer en France, nouvelles instructions ministérielles. La frégate devait reprendre en détailla, visite en Océanie, pour cause de complications qui obligeaient à renforcer d'un bâtiment la station de l'Océanie. Ce fut à bord de la Pénélope un accès général de désespoir. « Ma femme, ma pauvre « femme! disait le commandant. Elle était enceinte « de six mois quand je suis parti. J'ai une fille de « trois ans et je ne la connais pas. — Et moi, disait « le second, moi qui ai depuis deux ans un héritage € à recueillir à Périgueux. — Rose, ma chère Rose, « se disait Noël à lui-même, elle finira par se lasseï t de m'attendre. . . »
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Cependant il fallut paiiir et de nouveau doubler toute l'Amérique du Sud. La Pénélope arriva à Taïti au mois de janvier 1868, le commandant alla prendre les ordres de l'amiral. « Vos instructions, « répondit l'amiral; les voici : montrer le plus pos- « sible le pavillon français. Il paraît que nous avons « à redouter l'influence prussienne, qui tend à s'é- « tablir dans ces parages. — L'influence prussienne « dans les mers de l'Océanie! — Oui; du moins on « m'écrit cela de Paris, parce qu'ici ni vu, ni connu, « l'influence prussienne. Enfin, allez, mon chercom- « mandant, montrez le pavillon français. »
La Pénélope, véritable vaisseau fantôme, reprit sa course, allant de Taïti aux Iles-Basses, des Iles- Basses à Nouka-Hiva, de Nouka-Hiva aux Aléoutiennes, puis revenant par les mers de Chine et du Japon, traversant les îles de la Polynésie et l'archipel des Navigateurs. Ce ne fut qu'après quinze mo's de la plus laborieuse des navigations que la Pénélope revint à Taïti avec de telles avaries et dans un tel ipuisement que l'amiral vit bien qu'il n'v avait plus rien a demander à cette malheureuse frégate.
« Je vais vous renvoyer en France, dit l'amiral au « commandant. — Mais je ne peux pas rentrer en
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« France; la frégate n'est pas en état de supporter un c gros temps, — Réparez-vous. — Je ne peux pas ■■i me réparer ici. »
La frégate péniblement se traîna jusqu'à Saigon, -L là, pendant cinq mois, elle dut attendre les pièces de rechange qui lui étaient absolument nécessaires et qui avaient été demandées en France. Enfin, au bout de ces cinq mois^ départ, rentrée par le cap de Bonne- Espérance et arrivée à Toulon le 27 janvier 1870.
Raynald, le 28 septembre 1869, s'était montré véritablement héroïque. Il n'avait pas osé aller affronter ouvertement chez lui le ministre de la marine, mais il s'était arrangé pour le rencontrer sur un terrain neutre, et là il avait eu l'aplomb de lui dire négligemment : tt Eh bien, la Pénélo]pe... Est-ce que...? — La Pénélope^ s'était écrié le ministre avec une extrême violence. Est-ce ma démission, dites, estce ma démission que vous voulez? Je vous préviens que je la donnerai, si mes collègues me parlent encore de la Pénélope. D'ailleurs, en présence du mouvement libéral qui se dessine, vous cuifl-
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prenez bien qu'on ne peut plus se permettre... à Là-dessus, le ministre, après avoir salué polimenï Raynald, lui tourna les talons.
Il fallait se résigner et attendre les événements. Noël allait revenir. Raynald avait un agent à Toulon qui, le 27 janvier, lui expédia trois télégrammes : 1° la Pénélope est signalée; 2" la Pénélope entre dans le port; 3° la personne en question prend l'express de Paris. Raynald, le 28, vint à quatre her.res chez la danseuse; il resta cinq minutes devant la porte avant d'oser sonner, tant le cœur lui sautait dans la poitrine. Enfin il sonna, on le fit entrer. Madame le priait de bien vouloir attendre. Tout d'un coup, dans la pièce voisine, il entendit des éclats de voix, des cris, des pleurs. Cela dura un grand quart d'heure, puis Rose arriva, les yeux gonflés. Elle tomba dans un fauteuil. « — Pauvre gar- » çon, dit-elle, il m'aimait encore. — De qui parlez- « vous? — De Noël. C'était lui. Je viens de lui don- « ner son congé. — Quoi, vous lui avez?... — Oui. « Oh! ne croyez pas que je vous aime, au moins; « mais vous avez été si bon pour moi... Qu'est-ce « que vous voulez? j'ai fini par m'habituer à vous. * ie vous le disais bien... à la longue. »
Le lendemain Raynald achetait pour Rose, avenue de rimpératrice, un petit hôtel de trois cent mille francs.
Or, voici ce qui s'était passé entre Rose et la Ville- Gris, (c — Je vais être franche avec toi. Je ne t'aime « plus. — Tu ne m'aimes plus ? — Non. — Ce qu'on « m'a écrit... Raynald ?... C'est donc vrai ?... — t Raynald, oui, c'est vrai ; mais ce n'est pas à cause « de Raynald que Je te renvoie... Raynald n'est pas ï un homme qu'on puisse aimer... Je t'ai ditque je tt serais franche; je le serai jusqu'au bout. J'aime ce une autre personne. — Qui ça? — Ah ! cela, mon a cher, c'est mon affaire et mon secret. — Tu ne « m'aimes plus ! — Ah ! que veux-tu? Jusqu'àla fin tt du Mexique, vrai, je t'ai attendu et fidèlement at- « tendu; mais quand j'ai vu que ça recommençait « après le Mexique, dame, je me suis découragée, et « il y avait de quoi. Essaye donc de trouver à l'Opéra, « et même ailleurs, beaucoup de femmes qui soient « capables d'être fidèles pendant quatre ans. Là-des- (t sus, mon pauvre garçon, embrassons-nous e( « adieu. »
Fendant que tout cela se passait chez la danseuse.
ie préfet maritime de Toulon, qui avait visité la Pénélope, écrivait au ministre : « La frégate a beaucoup « souffert pendant ces six années de navigation. On (c ne devrait pas laisser des bâtiments si longtemps à « la mer. Il faudra dépenser un million pour re- « mettre la Pénélope en état, et encore ne retrou- « vera-t-elle jamais son ancien mérite. »
PENDANT UEMEUTE
Vendredi ii juin 1870.