‹ Les petites CardinalChapitre 1 sur 5 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

Droits de reproduction et de traduction léserrés.

Les SIX premiers chapitres de ce volume font suite aux deux premiers chapitres du volume intitulé : Matame et Monsieur Cardinal.

Paris, Calmann Lévy, éditeur.

f jL

C'était le 29 novembre 1 875 , le soir de la reprise de

Don Juan à l'Opéra. On chantait le second acie.

J'avais un fauteuil à l'orchestre, à droite, dans un

petit coin peuplé de vieux habitués qui n'écoutent

m que le ballet... Et comme le ballet n'était que pour

s LES PETITES CARDINAL.

fort peu d'attention à la querelle de Zerliae et de Masetto... Nous causions... Nous bavardions... Nous parlions du temps passé, de la vieille salle de la rue Le Peletier, de l'Opéra d'avant la guerre et d'avant l'incendie... Que de pertes irréparables dans le corps de ballet! Que de jolies filles disparues! Les Villeroy, les Brach, les Volter, les Georgeault... et les petites Cardinal...

Les petites Cardinal! Je les avais oubliées... Les petites Cardinal, éternellement flanquées de leur véaérable mère, la majestueuse, la plantureuse madameXardinal, avec son imposante couronne de cheveux blancs, avec ses belles lunettes d'argent plantées sur un gros nez tout noir de tabac... Et monsieur Cardinal!... Je ne savais rien des destinées présentes de cette intéressante famille... L'occasion me parut propice pour en avoir des nouvelles. *

Le rideau tombe, je monte sur la scène... Me voilà dans le foyer de la danse, avant l'acte du ballet, commençant patiemment ma petite enquête. J'interroge les anciennes de l'Opéra. La réponse est partout la même : a Virginie Cardinal n'est pas rentrée à l'Opéra après la guerre, et Pauline Cardinal n'a pas reparu aux Italiens après l'incendie, d Plus de petites Car-

dinall plus de madame Cardinal! La chaîne était brisée.

On m'écoutait, d'ailleurs, d'une oreille distraite Ce n'était pas seulement la première de Don Juan^ c'était aussi la première des costumes de Grévin, ei ces demoiselles frétillaient gentiment devant la granae glace du foyer, sanglant les lacets de leurs chaussu res de danse, se détirant pour rompre leurs maillots, faisant bouffer leurs jupes de gaze. Puis, tout d'un coup, brrrri brrrr! sonnerie électrique. En scène!... en scène!... Sortie générale. Toute l'armée des Pier rettes, des Polichinelles et des Arlequines va se masser en bon ordre, au fond du théâtre, sur un grand praticable. Elles attendaient là le signal du défilé et faisaient ainsi en l'air l'effet d'un peloton de jolis petits chevaux, encensant, piaffant, se cambrant, se cabrant et se préparant à charger. C'était charmant à ^'oir; mais cela ne m'apprenait rien du tout sur le sort de madame Cardinal.

Je reçois une légère tape sur l'épaule. Je me retourne et me trouve nez à nez avec une très gentille petite Polichinelle, grand bonnet de Cauchoise, bosse bariolée par devant, bosse bariolée par derrière, collereiie tuyautée, épaulettes de satin bouffantes...

au milieu de tout cela, la mine fort éveillée d'une gamine de seize ans.

-^ Monsieur X..., c'est vous?

— C'est moi.

— Et c'est vous qui demandez des nouvelles de la famille Cardinal?

— Oui, c'est moi.

— Eh bieni si ça ne vous fait pas peur de monter aux quatrièmes loges, allez trouver ma tante, madame Canivet.

— Madame Canivet?

— Oui. Elle est ouvreuse aux quatrièmes, côté pair de l'amphithéâtre; elle est en relations avec madame Cardinal.

— Mais peui-étre vous-même savez- vous quelque chose?

— Mon Dieu, oui, mais pas grand'chose. Je sais que...

Mais la petite Polichinelle fut brusquement inter- ^pue dans son discours.

— Qu'est-ce que vous faites là, mademoiselle Canivet? Allons 1 à votre place, sur le praticable I

C'était la voix du régisseur de la danse, l'aimable •nonsieur Piuque, lequel en habit noir, en cravate

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blanche, sérieux et digne, surveillait les mouvements de son petit corps d'armée. Mademoiselle Canivet, en trois bonds, alla prendre son rang dans la mascarade, et de là-haut me cria encore une fois :

— Allez voir ma tante! allez voir ma tante I

Et ma foi, j'y allai, après le ballet, pendant le finale. Grande ombre de Mozart, pardonne-moi î C'est terriblement haut les quatrièmes loges!... J'arrive cependant par des escaliers toujours somptueux et par des coulpirs toujours pavés de mosaïques. Donc, j'arrive, et m'adressant à la première ouvreuse qui me tombe sous la main :

— Côté pair de l'amphithéâtre ?

— C'est ici.

— Madame Canivet?

— C'est moi.

Elle me regardait fort attentivement, madame Canivet, et voilà qu'elle s'écrie .

— Mais, attendez donc, je vous connais. Vous êtes monsieur X...?

— Oui, je suis monsieur X...

— Je vous connais parfaitement; nous avons dîné ensemble.

— Dîné ensemble! Et où cela?

— Mais, chez madame Cardinal I

Alors, d'un seul coup^ comme par un rideau brusquement déchiré, je la revis, cette table où nous avions pris place tous les deux, madame Ganivet et moi. Oui, c'était bien chez madame Cardinal, aux Batignolles... Il y avait de cela quelque chose comme une dizaine d'années... Nous étions un soir à l'Opéra, dans le pauvre vieil Opéra brûlé de la rue Drouot... Nous étions là quatre... oui, quatre... mes souvenirs revenaient très nets... Un sénateur, un vrai sénateur, qui siégeait au Luxembourg en habit brodé, le premier secrétaire d'une grande ambassade étrangère, un peintre et moi, votre très humble serviteur. Nous étions dans un couloir... il y avait dans l'ancien Opéra de vieux couloirs délicieux, avec un tas de petits coins et recoins mal éclairés par des quin- \uets fumeux. Nous avions attrapé les deux petites Cardinal dans un de ces couloirs, et nous leur demandions de nous faire le plaisir de venir le lendemain dîner avec nous au Café Anglais. Elles en grillaient d'envie, les deux petites Cardinal, mais jamais.

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disaient-elles, jamais maman ne consentira... Vous ne connaissez pas maman!...

Et, tout d'un coup, elle apparut au bout du couloir, cette mère redoutable. « Bon, s'écria-t-elle, voilà quf « vous allez encore faire avoir des calottes à mt^ t filles. — Oh! madame Cardinal... — Je n'aime pas « qu'elles flânent dans les couloirs.. . Je ne veux pa., « de ça... ce n'est pas convenable. »

Moi de pousser le sénateur en avant. Madame Cardinal avait de grands égards pour les gens influents Le sénateur prit la parole : a Voyons, madame Car- « dinal, ne vous fâchez pas, j'étais là, ma présence a doit vous rassurer... C'était bien innocent, allez. a Nous demandions tout simplement à ces chères « petites de venir dîner avec nous au Café Anglais. « — Sans leur mère! — Mais vous nous feriez le « plus grand plaisir, madame Cardinal... — C'esi a ça, la famille Cardinal irait faire la noce dans de^ « cabarets! Pourquoi pas monsieur Cardinal, pen- « dant que vous y êtes? Est-ce que vous vous fiche/ « du monde? »

Madame Cardinal jeta violemment cette phrase au nez du sénateur; mais, brusquement, elle s'arrêta, troublée, changea de visage... Elle sentait qu'elle

avait été trop loin... Elle craignait d'avoir froissé le sénateur, et cherchant à réparer les choses :

— Je vous demande pardon ; j'ai eu tort, mais vous savez, je suis comme une lionne quand il s'agit de mes filles... Vous voulez dîner avec les petites? Eh bien, ça peut s'arranger... Voulez-vous venir demain, tous les quatre, sans cérémonie, manger la soupe et le bœuf à la maison? Monsieur Cardinal sera très honoré...

Nous nous consultons du regard, et, sans broncher, le plus sérieusement du monde, malgré la belle envie de rire qui nous serrait à la gorge, nous acceptons... Et le lendemain, après nous être fait précéder, dès le matin, par des bourriches de gibier et des paniers de vin de Champagne, nous sonnions à six heures et demie à la porte de monsieur Cardinal. Il nous reçut avec une parfaite courtoisie. Si on avait cherché le fin des choses, on aurait démêlé une certaine nuance de réserve à l'égard du sénateur, mais peu de chose, très peu de chose. Tou^ allait bien, l.es deux petites étaient gentilles comme des amours avec leurs robes de mousseline blanche et leurs larges ceintures bleues. Le père, la mère, les enfants, cela faisait un tableau délicieux, presque touchant. On

respirait comme une odeur de vertus patriarcales... Nous étions tous, à commencer par monsieur Cardinal, en habit noir, en cravate blanche... Nous devions avoir l'air d'une brave petite noce de province.

Drelin...drelin... on sonne. ..Ça doit être le vol-au- ) vent, s'écrie madame Cardinal. Une petite bonne entre, parle bas à madame Cardinal... Agitation manifeste de madame Cardinal... Elle appelle Virginie... Petite délibération très animée... Décidément, ce n'était pas le vol-au-vent, mais qu'est-ce que c'était? Enfin, Virginie vient à nous :

— Voilà ce qui ?e passe, nous dit-elle; c'est madame Canivet, une vieille amie de maman, une très brave femme qui venait nous demander à dîner... Maman veut la renvoyer... moi, je dis que ce ne serait pas bien... Parce qu'elle est ouvreuse à rOpéra, ce n'est pas une raison...

Nous nous récrions tous les quatre... Nous exigeons madame Canivet... On nous l'accorde... Elle intre... On nous la présente, et nous nous mettons à table... Q.uel dîner ! quelle conversation I

Jamais je n'ai mangé de meilleur appétit ni plus gaiement...

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C'était une petite fête qui sortait tout à fait de l'ordinaire.

Madame Canivet mangeait ferme et buvait sec, mais sans perdre aucunement la tête, et toutes les lois qu'elle pouvait saisir une éclaircie dans la conversation, elle y glissait négligemment la phrase suivante, avec un sourire aimable à l'adresse du sénateur :

— Quand je pense qu'avec un peu de protection, je pourrais descendre des quatrièmes loges aux troisièmes loges I

Le sénateur faisait la bête, avait l'air de ne pas entendre, mais madame Canivet ne se décourageait pas et cela revenait perpétuellement comme le refrain d'une ballade.

— Quand je pense qu'avec un peu de protection, etc., etc..

Au dessert, monsieur Cardinal et le sénateur s'empoignèrent sur le coup d'État. Ce fut le bouquet !

Et je la retrouvais, madame Canivet... toujours aux quatrièmes loges... pas descendue aux troisièmes. Il me parut poli dî m'en étonner.

— J'allais descendre, monsieur, me dit-elle, je

descendais sans le Quatre Septembre... mais ne parlons pas de ça. Je m'animerais trop... Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

— On m'a dit que vous pouviez me donne*' de.nouvelles de madame Cardinal.

— Certainement, et de toutes fraîches... d'avanihier... Elle m'a écrit ; mais prenez donc la peine de vous asseoir.

Elle m'offrait une place sur une magnifique banquette de faux cuir de Cordoue... Le plus grand luxe règne à l'Opéra jusque dans les couloirs des quatrièmes loges. Je m'assieds à côté de madame Canivet sur la banquette et nous nous mettons à tailler une petite bavette.

Un garde municipal sommeillait, raide dans son 'jniforme, les deux mains sur son sabre et casque en iCte, à l'autre extrémité de la banquette... Par les petits carreaux des loges, les échos du finale de Don Juan arrivaient mollement jusqu'à nous et servaient d'accompagnement aux paroles de madame Canivet.

— Madame Cardinal s'est retirée à la campagne

avec monsieur Cardinal naturellement... Virginie leur a acheté une jolie maison à Ribeaumont, un village près de Saint-Germain,.. Elle leur a donné ça comme cadeau de noce... Le marquis, vous vous rappelez bien le marquis ? il a eu la chance de devenir veuf et il a épousé Virginie. Elle est marquise poui de vrai. Pauline, la cadette^ je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Faut croire qu'elle a mal tourné. J'en ai parlé deux ou trois fois à madam.e Cardinal, et elle m'a répondu : « Je n'ai plus qu'une fille qui est c marquise à Flor ence. Ne me parlez jamais de « l'autre. » Alors je ne lui en parle plus. Vous me demandez si mad ame Cardinal c'amuse à la campa gne. Elle s'y am use à périr. Vous savaz, elle avait l'ha bitude des Baiig nolles, et quand on a l'habitude les BatignoUes... mais c'est une femme de devoir, et dès qu'elle a compris qu'il s'agissait de Tavenir politique de monsieur Cardinal, elle s'est inclinée... Mon Dieu oui, il s'est mis sérieusement à la politique', ça avait toujours été son rêve, et dans sa lettre d avant- hier, madame Cardinal m'écrivait : a Mon- « sieur Cardinal est ccntent, très content... ça va 't bien, ça va très bien... »

Là- dessus, grand brouhaha. Toutes les portes

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s'ouvrent. C'était l'entr'acte. Le rideau venait de tomber. Le vrai spectacle commençait. Tous ces braves gens, avec un air de joie et de délivrance, se précipitaient dans les escaliers et couraient au grand foyer comme on court à un feu d'artifice.

Madame Ganivet s'en alla à ses petites affaires et moi je redescendis. Ainsi monsieur Cardinal s'était mis sérieusement à la politique, et il était content, et ça allait bien. Il me sembla que ce phénomène méritait d'être étudié de près. Un petit voyage à Ribeaumont n'était qu'une grande promenade, et, le lendeniain, une vieille calèche de Saint-Germain me déposait devant la porte de monsieur Cardinal.

Une façon de petit écriteau était suspendu à la porte et contenait cet avis précieux :

Monsieur Cardinal se tient tous les jours, mêmt le dimanche, de midi à quatre heures^ à la disposition des électeurs de Ribeaumont et des communes environnantes pour les éclairer sur leurs devoirs et surtout sur leurs droits.

Élections sénatoriales, législatives , déyartp^ mentales, arrondissementales , municipales et ai' très.

Cela commençait bien. Je sonnai. J'entendis aussitôt une voix, une voix bien connue... « Amélie... « x\mélie... On sonne... on sonne... » Le sable du jardin cria sous des pas pre'cipités. Je me trouvai en présence d'une petite bonne.

— Vous venez pour la politique... Vous êtes un électeur?

— Non... non. Je désirerais parler à madame Cardinal.

Je fus interrompu par un cri... Madame Cardinal m'avait reconnu, et elle accourait... Elle faisait du moins tout ce qu'elle pouvait pour accourir... Ses petites mèches folles flottaient au vent, ses lunettes sautaient sur son nez, son large visage était encore élargi par l'enthousiasme et de sa poitrine haletante sortaient ces mots : « Vous ! vous ! c'est vous I ...» Jamais, je crois, je n'ai été accueilli avec de telles démonstrations de joie et d'affection... J'en étais un peu honteux. Monsieur Cardinal fut plus digne. Il me reçut en haut de son perron, me fit traverser son

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«ntichambre, ouvrit une porte et, avec un geste majestueux :

— Entrez... entrez dans le salon... Je pourrais dire dans le temple.

Je le regardai un peu étonné et je répétai :

— Dans le temple?

— Oui. Regardez... Mon Dieu!... Voici mon Dieu I... Là, sur la cheminée.

Moi, je cherchais à voir... mais le temple était obscur. J'apercevais bien quelque chose de brun sur la cheminée, mais je ne me rendais pas bien compte...

— Voltaire! C'est Voltaire! Connaissez-vous ce buste de Voltaire?

Si je le connaissais ce buste de Voltaire ! C'était moi qui l'avais acheté ! Mon ami Paul était en Angleterre... Un matin, je reçois une lettre de lui... Lis donc, m'écrivait-il, ce billet de Virginie et fais le nécessaire. Voici à peu près ce qu'il disait, le billet de Virginie: « Mon ami, c'est la semaine prochaine « le jour de naissance de papa. Autrefois nous lui a souhaitions sa fête à la Saint-Michel, mais, à préa sent, il ne veut plus, il dit que fêter les saints « c'est s^adonner à des superstitions. Alors nous fé- « tons son jour de naissance. Ca revient au même

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pour les cadeaux... Tu sais comme il est délicat, papa, comme il est fier... Jamais il ne demande ri^n directement, mais il trouve toujours moyen adroitement, sans avoir l'air, de me faire savoir ce qui ru[ ferait plaisir. Or, depuis une quinzaine, du « soir au matin, à déjeuner, à dîner, tout le temps a enfin, il me parle d'un buste de Voltaire... Voltt taire, tu sais, c'est son Dieu... Ah! si j'avais un tt buste de Voltaire... Ah! j'en ai vu un bien beau, a en bronze, grandeur nature, boulevard Poissontt nière, etc., etc. Alors, tu serais bien gentil d'écrire « de là-bas à un de tes amis d'acheter le buste et de a l'envoyer chez nous. Q a'on ne se trompe pas... tt C'est un buste qui a la tète penchée et qui sourit... « Papa dit que c'est tout à fait le sourire de Volet taire... Seulement que le marchand ne tasse pas « de bêtises comme l'année dernière pour le meuble « de salon... Tu sais, on l'a apporté avec une carte (1 et une facture à ton nom... Papa a tout de même - gardé le meuble, mais il a été pendant quinze « jours dans une espèce de colère muette. Il ne nous « parlait plus, à maman, ni à moi. Qu'on envoie le « buste tout bonnement sans carte ni facture. » El nous voilà tjus les trois, madame Cardinal,

monsieur Cardinal et moi, assis autrnr de la cheminée, sous la présidence de Voltaire. Or^ <e met à causer, mais cette causerie-là ne faisait pas du tout rx^ion affaire. Ce n'était guère qu'un monologue de monsieur Cardinal... Il tenait à servir son pays dans la mesure de ses forces... Paris, il le reconnaissait, était un théâtre trop vaste pour lui... Mais il avait déjà rendu de grands services à Ribeaumont, il en rendrait de plus grands encore... Il avait affaire à des esprits bien étroits, bien arriérés... De braves gens, mais de pauvres gens... tout entiers à leurs champs et à leurs vignes... Il aurait raison de cette apathie... Hardi pionnier du suffrage universel, il creuserait jusqu'au tuf... etc., etc.

Il allait... il allait... Cela durait depuis un quart d'heure et je commençais à regretter mon expédition de Ribeaumont. Ce qu'il me fallait, c'était un petit bout d^ causette, seul à seule, avec madame Cardinal.

Par bonheur, tout à coup, au milieu d^une tirade de monsieur Cardinal, coup de sonnette... monsieur Cardinal lève la tête, dresse l'oreille... son regard s'allume... Il sentait la poudre... Si c'était un électeur... C'en était un! La petite bonne le fait entrer

dans le salon. Il était atroce, rélecteurl Bottes éculées, paletot râpé, chapeau mou, cravate en corde, moustaches cirées... Abominable enfin, abominable 1 Monsieur Cardinal s'était élancé :

— Vous désirez me parler, mon ami ?

— Oui, au sujet de mon inscription électorale... Figurez-vous qu'ils veulent m'effacer à cause d'une méchante condamnation de quatre sous...

— Venez, mon ami, venez, passons dans mon cabinet...

Et monsieur Cardinal entra dans son cabinet après voir fait très respectueusement passer le premier son délicieux client.

J'étais seul avec madame Cardinal. Je n'eus pas besoin de toucher au ressort pour faire partir la mécanique. Les paroles jaillirent toutes seules, abonucintes et naïves, des lèvres de madame Cardinal :

— Que je suis contente de vous voir... Ah! vous me rappelez un temps !... Le bon temps... L'Opéra... La loge de madame Monge... La leçon de madame Dominique... Et c'est fini maintenant... Il a fallu

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s'expatrier à la campagne... Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur, positivement sacrifiée... Vous savez ce qui s'était passé sous la Commune... Monsieur Cardinal avait accepté une place de magistrat... On l'arrête... On allait l'envoyer sur les pontons... Le marquis va trouver monsieur Thiers... Monsieur Cardinal nous est rendu. Mais voilà qu'on commence à se demander dans Batignolles comment monsieur Cardinal s'y est pris pour se faire mettre en liberté... Et voilà qu'on découvre la vérité... Sa fille maîtresse d'un marquis I Ce marquis, ami de monsieur Thiers! Du coup, monsieur Cardinal a été coulé dans Batignolles... Les purs se mettent à lui tourner le dos, à lui faire avanies sur avanies... Ca n'ébranlait pas les convictions de monsieur Cardinal, mais ça Tattristait... C'est alors qu'il a commencé à parler de s'expatrier à la campagne... Il y avait des vérités utiles à répandre dans le sein des populations rurales... Et répandre des vérités, ça a toujours été la passion de monsieur Cardinal : « Il y a de l'apô- « tre en moi, dit-il souvent, j'ai besoin de répandre a des vérités... » D'ailleurs, je n ai pas besoin d'insister là-dessus... Vous connaissez le caractère de monsieur Cardinal

— Je le connais, madame Cardinal, je le connais parfaitement.

— Et puis, il y avait encore autre chose; il y avait l'état de siège à Paris. Monsieur Cardinal en mourait, de l'état de siège, il ne faisait que répéter: « J'étouffe, j'étouffe sous cet état de siège... Je me « sens là comme un poids... Je ne sais pas comment « vous faites pour respirer; moi, je ne peux pas... Je « ne peux pas!... » Et, tous les soirs, à l'heure de la patrouille, il avait une crise terrible... Vous savez, dans les temps qui ont suivi la Commune, il y avait des patrouilles à cheval qui parcouraient les rues. Aux Batignolles, c'étaient des cuirassiers. A neuf heures moins un quart, tous les soirs, régulièrement, ils passaient sous nos fenêtres. Dès huit heures et demie, monsieur Cardinal commençait à s'agiter... Il sentait venir la patrouille. Je lui disais : « Mon ami, si « ça te fait trop de mal de les entendre passer, ne « reste pas ici, va à ton petit café. » Il me répondait: « Non, non, je pourrais les rencontrer, et je ne « sais pas ce qui se passerait. Non, je ne le « sais pas... et puis, d'ailleurs, tant mieux, ça alit mente ma colère, ça l'alimente. » Il restait... Et quand le pas des :hevaux faisait toc toc sous nos te-

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nêtres, monsieur Cardinal devenait blême. Il ne disait pas une parole. Il était effrayant à voir. Quelquefois il se traînait jusqu'à la croisée, et il disait • « Le sabre nu! Ils ont le sabre nu! » Au milieu de tout ça, le pauvre homme, il végétait... Moi, je me tirais aocore d'affaire; j'avais l'Opéra, j'avais Pauline...

— C'est vrai. Pauline... Parlez-moi donc un peu de Pauline.

— Oui, je vais vous en parler, mais à vous, à vous seul. Il y a une plaie dans noire tamille, et ceite plaie, c'est Pauline. Elle m'inquiétait, Pauline.-. D'abord, elle ne travaillait pas sa danse, et quand une enfant ne travaille pas sa danse, c'est mauvais, c'est signe qu'elle nourrit des idées... Et puis, ce l'était pas du tout la nature de Virginie... Si confiante, Virginie, si tendre, si comme il faut avec sa mère... et me consultant sur tout. Pauline, au contraire, elle me fuyait, elle m'échappait. Elle n'avait pas sur son avenir, sur ses espérances^ de :;a abandons, de ces épanchements qu'on l^ii avoir avec sa mère. Je faisais bonne garde, mais les filles, vous savez, quand c'est résolu à se perdre, la mère la plus vi^iilante n'y VQut rien. Dans les coulisses, je voyais

toujours un petit jeune nomme roarner, tourner au* tour de Pauline. Je l'avais interrogée sur ce jeune homme; elle me disait : « C'est un jeune homme très bien, qui est dans une bonne position, secrétaire d'un ministre. » Secrétaire d'un ministre'.... Est-ce que c'est une position, ça, dans un pays o\i les ministres tombent comme des capucins de cartes?... Enfin, un jour, voilà Pauline qui s'ouvre à moi, qui me dit qu'elle aime ce galopin... qu'elle l'adore... qu'elle en meurt... qu'elle veut se donner à lui par amour... Des monstruosités, quoi!... Sans compter qu'il y avait encore autre chose. Pauline connaissait les opinions politiques de monsieur Cardinal. Eh bien! son père lui aurait tout pardonné... oui, tout... excepté un fonctionnaire public du gouvernement de monsieur Mac-Mahon... Je fais un grand discours à Pauline, et je lui signifie que je ne veux plus qu'elle adresse la parole à son pierrot de secrétaire de ministre. Elle a l'air de se rendre à mes raisons. Et, le soir, savez-vous ce qui est arrivé le soir, mon cher monsieur, le savezvous?

— Je m'en doute, madame Cardinal.

— Le soir — on jouait Rcbert — elle m'a filé

entre les doigts après le ballet des nonnes. Tout le monde descend... pas de Pauline... Je ne savais pas où il nichait, le pierrot. Sans ça, j'y aurais couru pour lui reprendre mon enfant. Je ne pouvais pas aller sonner dans tous les ministères et demander au concierge : « Est-ce que ce serait par hasard le secrétaire de votre ministre?... » Je rentre à la maison, et monsieur Cardinal pâlit en me voyant seule. Je tombe à ses genoux : a Pardonne-moi, monsieur Carce dinal, pardonne-moi... J'ai été une mauvaise « mère; j'ai manqué de surveillance. » Il me relève, il m'embrasse, et nous pleurons ensemble... Il est admirable- dans ces moments-là, monsieur Cardinal... Elle est revenue le lendemain, la petite malheureuse, et nous avons eu la faiblesse de lui pardonner. Mais, voyez-vous, quand une enfant vous a fait une chose comme ça, on n'a plus de confiance... monsieur Cardinal me le disait tristement : a Vois- « tu, madame Cardinal, c'est une enfant qui nous « échappera; elle n'entourera pas notre vieillesse.. « Ce ne sera pas comme Virginie ! » Ah! Virginie! quel ange! Je vous en parlerai tout à l'heure quana j'aurai fini avec Pauline, et ça ne sera pas long... Elle a quitté la danse, Pauline, elle a un hôtel,

des chevaux, des voitures, mais elle a oublié les siens...

Je ne lui ai demandé qu'une chose. Je lui ai dit : t Écoute, ton père q un avenir... eh bien, je t'en i supplie, ne galvaude pas le nom de Cardinal... « Gnaage de nom. »

Elle m'a répondu : a C'est fait depuis un a mois, maman... Ça n'avait aucun chic... Pau- « Une Cardinal... Je m'appelle Pauline de Giral- <i das. »

— Madame de Giraldas, c'est elle?

— Oui, c'est elle... et la marquise Gavalcanti, c'est mon ange, c'est ma Virginie... Il l'a épousée, mon cher Monsieur, il l'a épousée... Elle habite un palais à Florence... Et tenant son rang... Et reçue partout... Et se taisant respecter... Et pas d'amant.. Nous sommes allés la voir à Florence, monsieur Cardinal et moi... Nous avons passé huit jours dans soii calais... Le marquis a été pariait... 11 nous a comblés .ie cadeaux... monsieur Cardinal me disait : a Ça fait < plaisir des cadeaux qu'on peut accepter la tête ■( hauce... des cadeaux d'un vrai gendre... Et puis 'i. cet homme-la, malgré l'abîme politique qui nous « sépare, je dois le reconnaître, il a de la race, il sait

«donner, il donne bien.» Nous devions revenir à Paris directement, mais voilà qu'au dernier moment monsieur Cardinal se ravise et me dit : « Madame Cardinal, si nous poussions jusqu'à

Uome.

« — Jusqu'à Rome, monsieur Cardinal, mais

prends garde, c'est le pays des prêtres... Est-ce « que tu pourras voir ça tranquillement?

« — Oui, madame Cardinal, je veux visiter cet « antre de la superstition. » Et nous avons poussé jusqu'à Rome... Tout le long delà route monsieur Cardinal me disait : « Rome, madame Cardinal, ]c « suis'sûr que ça me laissera froid. » Et, en effet, ç.j V-ù laissé froid...

Nous avons vu tout ce qu'il y avait à voir, excepté l'intérieur des églises, parce que monsieur Cardinal n'aurait pas voulu y mettre les pieds, ei partout monsieur Cardinal avait le même mot : « C'est surfait, madame Cardinal, c'est suriait ! »

Rome l'exaspérait avec toutes ses églises et tous ses couvents: a C'est une ville morte, madame Cardinal, « me disait-il, une ville à faire disparaître de la sur- « )ace du globe... Tenez... Je ne connais pas Chi-

t cago... Mais je préfère Chicago... C'est vivant, au « moins, Chicago. »

Au bout de trois jours, monsieur Cardinal en avait assez... Ça lui faisait mal de respirer cet aii là.,. Ça lui donnait des spasmes, des oppressions... Nous étions donc en train de faire nos malles quand un garçon de l'hôtel nous prend à part et nous dit: « Il y a une audience de Sa Sainteté aujourd'hui è a quatre heures et j'ai deux caries d'entrée... Le.' tt voulez-vous ? »

Je lui réponds: « Mon ami, si vous connaissiez « mieux monsieur Cardinal, vous ne nous feriez pas tt une proposition pareille. » Mais monsieur Cardinal m'interrompt: a Pardon, madame Cardinal, pardon, a Je n'aurais pas cherché cette rencontre, mais, puis- « que l'occasion se présente... nous irons au Vau tican. » Et nous y sommes allés... Moi je n'étais pas fâchée de voir ça, mais mon inquiétude c'était monsieur Cardinal. Il m'avait bien promis d'être calme, de se contenir, mais je connaissais la violence de son caractère, je savais que le Pape, c'était sa bête noire... Nous arrivons, on nous fait entrer dans une belle salle et on nous explique qu'il faudra iious mettre à genoux quand on annoncera Sa Sainteté...

A genoux monsieur Cardinal I... Je me dis: « Qu'est- « ce qui va se passer ? Jamais monsieur Cardinal ne « consentira à s'agenouiller devant une créature t humaine. » La porte s'ouvre... on annonce Sa Sainteté... Monsieur Cardmal se met à genoux... C'est-à-dire que je n'y comprenais rien... Et le Pape s'approche de nous... Ah dame I à ce momentlà!... qu'est-ce que vous voulez!... J'ai eu un peu de religion dans mon enfance... et j'en aurais peut-être encore sans monsieur Cardinal... et puis on est faible... on est femme... Enfin j'ai été bouleversée par l'émotion... J'avais des larmes dans les yeux... Il me semblait que je refaisais ma première communion... Mais voilà que, tout d'un coup, à l'instant où le Pape passait juste devant nous, je vois monsieur Cardinal qui se lève tout droit et qui, sans saluer, fixe fièrement le Pape, bien dans les yeux, d'homme à homme...

b'n ce moment la porte du cabinet de monsieur Cardinal s'ouvrit... C'était l'électeur... Il avait remis son chapeau mou... Il avait liré de sa poche une

i6 LES PETITES CARDINAL.

vieille blague en caoutchouc et il bourrait sa pipe. Une vaçue odeur de tabac et d'alcool flottait autou/ du personnage.

Monsieur Cardinal le reconduisit avec les plus grands égards et le saluant très humblement:

— A votre service, mon ami, toujours à votre ^rvice.

Décembre 187S

-,i*-:;-.it,':

MADAME CANIVET

Cinq années plus tard, encore à l'Opéra, le vendredi 28 mai 1880, vers dix heures du soir... il faut être précis quand il s'agit de choses de cette importance... j'étais allé, entr*^- le second et le troisième acte d'Aïda, bavarder un peu avec ma vieille amie madame de X*^*. Avant d'entrer dans la loge, j'avais

3o MADAME CANIVET.

remis mon paletot à l'ouvreuse, mais sans faire aucunement attention au visage de cette complaisante personne.

Ma visite terminée, je sors de la loge et voilà que, tout en m'aidant à remettre mon paletot, la brave dame me dit:

— Monsieur s'est toujours bien porté depuis la petite visite qu'il m'a faite, il v a trois ou quatre ans...

— Une visite! Quelle visite?

— Eh oui !... là-haut. . J'étais ouvreuse aux quatrièmes loges, vous êtes venu me demander des nouvelles de la famille Cardinal... Je suis madame Canivet.

Madame Canivet I... Ah ! pour le coup je me rappelai... C'était madame Canivet qui m'avait, le soir de la reprise de Don Juan, donné des nouvelles de la famille Cardinal. Descendre aux troisièmes loges, c'était alors toute l'ambition de madame Canivet... Cette ambition avait été plus que satisfaite... C'était aux premières loges que je retrouvais madame Canivet. Je lui en fis mon compliment:

— Ah! me répondit-elle, voilà comment c'est arrivé... Je suis concierge dans le quartier de la

MADAME CANIVET. ?i

Madeleine. Eh bien, ii y a eu tant et tant de changements de ministres dans ces derniers temps, que j'ai fini par en avoir un... de ministre dans ma maison, il a parlé à monsieur Vaucorbeil et je suis descendue aux premières loges.

Je refélicitai madame Canivet et profitai de l'oc- :asion pour lui demander des nouvelles de madame Cardinal.

— Madame Cardinal... Oh, elle va bien la chère dame... Toujours à la campagne avec son mari... Mais bien attristée, bien démontée... Parce que, figurez-vous... c'est à ne pas croire... monsieur Cardinal n'a-pas encore de place.

— Pas de place?

— Pas la moindre. Elle m'a encore -^'crit la semaine dernière, madame Cardinal, et elle me dit que ce pauvre monsieur Cardinal est bien découragé^ tellement découragé qu'il parle de renoncer à la politique.

— Oh!... Et elle vous écrit souvent madame Cardinal?...

— Très souvent.

— Et vous gardez ses lettres .>

— Pieusement, monsieur, pieusement. Elles sont si intéressantes, si touchantes... C'est une femm^ ad-

Ja MADAME CANIVET.

mirable, madame Cardinal, une femme qui n'a jamais connu que deux choses : son mari et son devoir.

— Je sais, je sais... J'ai toujours eu beaucoup d'a^ fection pour madame Cardinal.

— Et elle aussi pour vous... Tenez, dans cette [étire de la semaine dernière, elle me disait : oc Maicitet nant que vous voilà descendue aux premières loges, « vous devez voir souvent ces messieurs... Faites- « leur mes amitiés... » Et vous étiez nommé... ciocnmé le premier...

— Je suis touché, très touché... et je lirais avec beaucoup de plaisir cette lettre de madame Cardinal...

— Celle-là et les autres, si ça peut vous faire plaisir... Je vous les apporterai après-demain soir.

Et le surlendemain j'avais l'honneur de reccToir des mains de madame Canivet trente ou quaraQte lettres de madame Cardinal... Rassurez-vous... Je n'ai pas l'intention de publier la correspondance complète de madame Cardinal... Quatre lettres suffiront... Ces quatre lettres, je les reproduis îiJèlemeat, textuellementjSans ajouter ni retrancher un seul moc J'ai seulement corrigé les fautes d'orthographe. J'avais d'abord songé à les laisser, mais il y en avait trop.

MADAME CANIVET. 33

Ces lettres racontent l'histoire de la famille Cardinal pendant ces quatre dernières années, et en même remps, par ricochet, un peu notre histoire a noui . ..j^-^rr lu us.

Mai 1880.

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