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DE MONSIEUR CARDINAL

Ribeaumont, 2 5 norembre 1877.

f Vous me demandez de nos nouvelles à tous, ma chère amie... Elles sont bonnes et pas bonnes, les nouvelles... Pour ce qui est de la santé, tout le monde va bien; Virginie à Florence, Pauline à Paris, monsieur Cardinal et moi ici, à la campagne... Mais hé- LSiS\ nous nous portons tous bien, chacun de notre

côté... Plus de joies de famille... Plus d'intimité... Ahl c'est bien dur d'avoir été toute sa vie une femme de devoir et d'intérieur; de n'avoir jamais aimé qu'une chose au monde : son foyer domestique; de se sentir en même temps épouse et mère; de se dire: j'ai deux filles, et ces deux filles elles ne sont pas là, elles ne seront jamais là pour entourer ma vieillesse.

« Virginie épousée par le marquis, Virginie devenue marquise pour tout de bon continue à faire à Florence l'ornement de la haute société italienne... Ahî pauvre bichette, toutes ces grandeurs ne lui tournent pas la tête. La se*naine dernière encore, elle m'écrivait qu'elle était là-bas la reme de toutes les fêtes et de tous les plaisirs, mais que ca ne faisait rien, que ça n'était pas amusant tous les jours d'être marquif^e à Florence, et qu'il y avait bien des moments où elle regrettait sa famille, les Batignolles et l'Opéra.. .

« C'est un ange! elle nous iait six mille francs de pension... Elle me parle souvent de venir nous voir cil France, mais, bien que mon cœur de mère en sait;ne, j'ai le courage de l'en détourner. Je n'oserais plus remettre le marquis en présence de monsieur Cardinal. Vous savez qu'il y a toujours eu entre eux un abîme politique; mais, malgré ça. ils avaient Tun

pour l'autre une certaine considération. Ils s'injuiiaient, mais en s'estimant... Politique à part, leurs relations étaient cordiales, presque affectueuses... Hélas! il n*y a plus de rapports du tout depuis ce qui s'est passé à Rome en iSyS, entre le pape et monsieur Cardinal... Je vous ai raconté ça... Dans une audience au Vatican, monsieur Cardinal a refusé de s'incliner devant le pape, il l'a regardé bien en face, dans les yeux, sans sourciller. On a su à la cour de Rome que monsieur Cardinal était le beau-père du marquis; on a écrit de Rome au marquis, et de Florence le marquis a écrit à monsieur Cardinal une lettre à cheval; monsieur Cardinal en a répondu une bien plus à cheval encore et toutes les relations ont cessé, sauf, bien entendu, pour la pension de six mille francs, qui était, d'ailleurs, stipulée au contrat de Virginie.

Quanta Pauline, elle avait commencé à mal tourner, elle a continué. . . Elle est maintenant, sous le nom de madame de Giraldas, tout ce qu'il y a de plus lancé comme grande cocotte... et souvent, quand monsieur Cardinal lit ses journaux, je vois des contractions sur sa figure. Je sais ce que c'est. . . Il est question de rhôtel, ou des toilettes, ou des équipages de ma-

dame de Giraldas... Pauline est riche, Pauline est heureuse, Pauline n'a pas besoin de sa mère... ou plutôt elle croit n'avoir pas besoin de sa mère... Elle se trompe... On a toujours besoin de sa mère, surtout dans sa position.

Je suis allée la voir trois ou quatre fois en cachette, dans son hôtel de la rue Kepler. Ah ! quel chic, ma chère, quel chic ! Et, à un certain point de vue, c'est presque flatteur pour une mère de voir son enfant dans un pareil chic... Elle a onze domestiques, oui., onze., cocher de jour, cocher de nuit, première femme de chambre, deuxième femme de chambre, maître d'hôtel, chef de cuisine, fille de cuisine, valet de pied, palefreniers, petit groom Et

tous si bien tenus, si bien stylés, et pas familiers.. De vrais domestiques de grande maison... Mais aussi ce que ça coûte I II faut voir comme elle est pillée et volée par tout ce monde-là. J'ai jeté les yeux sur le '.ivre du cuisinier et moi qui sais le prix des choses, p m'a fait frémir.

A tel point que j'ai essayé de faire entendre raison à monsieur Cardinal. Je lui ai dit un jour:

— Ecoute... monsieur Cardinal... il y a un gaspil» lage épouvantable chez Pauline... Laisse-moi aller

une fois par semaine à Paris... C'est la fonctior d'une mère de veiller sur son entant, d'empéchei qu'on la gruge.

Alors monsieur Cardinal est devenu blanc comme un linge, il s'est levé... et, sans dire une parole, il es' allé froidement ouvrir la porte. Il me tait trembler dans ces moments-là. 11 a tant de solennité, il est si théâtral.. Après avoir ouvert la porte, il a reculé de deux pas, et avec un geste dramatique :

— Vous pouvez partir, m'a-t-il dit, madame Cardinal, mais adieu... adieu pour toujours !

Alors moi, comme vous pensez bien, je suis tombée sur un canapé, les .quatre fers en l'air, en convulsions... Abandonner monsieur Cardinal !... L'abandonner en ce moment quand il vient, comme il dit, de ceindre ses reins pour son grand combat, quand il commence ce qu'il appelle son apostolat rural, quand il s'use, corps et âme, pour la justice et pour la vérité... L'abandonner, jamais !

Ah! ma, chère, il a bien du mal, allez, dans son apostolat... Il trouve que les paysans sont inertes, qu'ils ne sont pas assez remués par la politique. 11 voudrait répandre l'agitation dans les campagnes, mais ce n'est pas comp^ade.car à part une vieille dame

qui est légitimiste, un vieux monsieur qui est orléaniste et trois ou quatre anciens fonctionnaires qui sont bonapartistes, tout le monde ici est pour la République... Mais ils sont républicains à leur façon... Les républicains des campagnes ça n'est pas du tout la même chose que les républicains des Batignolles... C'est des gens qui trouvent que cela ne va pas trop mal depuis quatre ou cinq ans, que le blé continue à pousser et la vigne à mûrir, que les prix se maintiennent à la halle, qu'on est tranquille, qu'il faut se contenter de ce qu'on a et que, quand on a un gouvernement quelconque, le mieux est de le garder le plus longtemps possible.

Un vieux vigneron, pas plus tard qu'hier, disait à monsieur Cardinal qui en bondissait à chaque mot:

— Moi j'aurais voulu voir durer Charles X, 'aurais voulu voir durer Louis Philippe, J'aurais voulu voir durer Napoléon et maintenant je voudrais voir durer la République. J'ai toujours été pour CG qu' est. Je n'aurais pas voté pour qu'on ait la République, mais, maintenant qu'on l'a, je voie pour qu'on la garde... Voilà mon opinion... l'ai toujours été conservateur de ce qui existe.

LE PROGRAMME DE M. CARDINAL. ^i

Des opinions pareilles cela met monsieur Cardinal dans un état ! Monsieur Cardinal a toujours été pour le mouvement... Il dit que la France r.e doi* jamais s'arrêter, qu'elle doit marcher toujours, toujours. Il dit qu'elle est l'avant-garde des nations, h pionnière de la civilisation. Tout cela, vous com prenez bien, ma chère amie, c'est des expressions et des phrases de monsieur Cardinal; mais, à force de les entendre répéter, je les sais à peu près par cœur... Il a beaucoup travaillé depuis que nous sommes retirés à la campagne; il s'est mis à lire des auteurs latins... en irançais naturellement... Il a fait de grands progrès dans la littérature, dans la politique, dans l'éloquence. Hier il me disait: « Madame Cardinal, je « me sens mûr pour le pouvoir. »

Pour qu'il le dise, il faut que ça soit, car il nV a pas d'homme plus modeste. . . Si vous saviez comme il parle bien maintenant... et longtemps... Que de belles choses il me dit dans l'intimité et tout cela est perdu pour le pays ; tout cela n'est entendu que 'Je moi quij le? trois quarts du temps, ny comprends rien... Ce qui me passe, c'est qu'on ne vienne pns à monsieur Cardinal, qu'on ne lui dise pas: « Choisissez... auelle place voulez-vous?., dans les

« finances ou dans la justice? » C'est les deux choses qui lui iraient le mieux...

Nous avons la République et on n'emploie pas monsieur Cardinal! Mais qu'est-ce que c'est donc que cette République qui pourrait utiliser monsieur Cardinal et qui ne l'utilise pas? Il est là, se dévorant, se consumant, se desséchant et prêt à accepter n'importe quelle fonction, même lucrative.

Du matin au soir, monsieur Cardinal ne pense qu'à son pays et même du soir au matin, car très souvent la nuit il se réveille pour y penser. Et alors, tout d'un coup, dans les ténèbres, j'entends une voix qui me dit : <c Allume, madame Cardinal, allume. » C'est qu'il lui est venu une pensée de réforme, une pensée de progrès... Il a peur que cette pensée lui échappe... Il veut l'écrire tout de suite... Gommi. )e suis du côté des allumettes, j'allume. Je lui passe son petit carnet, son petit crayon; et il écrit, au milieu de la nuit, pour son pays.

Tenez, cette nuit, je l'ai rallumée trois fois la bougie, pour trois pensées différentes qui étaient venues à monsieur Cardinal. La première, sur l'apathie des campagnes, la deuxième sur Voltaire et la troisième sur une religion purement laïque... Mime que les

allumettes ne voulaient pas prendre et que monsieur Cardinal a eu un accès de colère et s'est écrié :

— Ils le font exprès ces gens du centre gauche, ces orléanistes qui sont au pouvoir, c'est pou- déconsiiérer la République. .. Quand on pense que les allu mettes de la République ne valent pas les allumettef de l'Empire I

Elle a beaucoup d'importance aans les campa gnes, cette question des allumettes. Un bonapartiste d'un village voisin disait hier ironiquement à monsieur Cardinal : «Votre république, elle ne sait pas seu- « lement faire des allumettes. » Monsieur Cardinal lui a répondu : « Ce ne sont pas les allumettes de ma « République, ce sont les allumettes de monsieur « Mac-Mahon. » Il a constamment de ces repartieslà qui lui viennent comme ça, du premier coup, sans qu'il les cherche, sans qu'il y pense.

Je vous Tai dit, cela me renverse qu'on n'emploie pas monsieur Cardinal. Lui, cela ne l'étonné pas.

— Si l'on ne vient pas à moi, madame Cardinal me disait-il hier, c'est que la République d'à présent, ce n'est pas la vraie République... La vraie République, c'est le mouvement, le tumulte, la fièvre. Monsieur Cardinal a fait beaucoup de recherches

historiques dans ces derniers temps; il dit que l'histoire est une mine, que c'est étonnant tout ce qu'on y trouve. Il a découvert qu'il y avait eu des républiques autrefois et que ces républiques étaient turbulentes, qu'on y vivait toujours dehors, dans les rues, sur les places publiques; que c'était une agitation perpétuelle du... de... du... Il emploie là un diable de mot latin que je ne me rappelle jamais... Je vais le lui demander... Il me le dictera. ..Voilà le mot... F... o... Fo... r. u. m... rum... Ca ne s'écrit pas de même, mais ça se prononce comme rhum, la liqueur.

Il dit tout ça aux gens d'ici, monsieur Cardinal, et il faut l'entendre parler aux paysans... C'est admirable ! Tous les jours, de midi à quatre heures, quelque temps qu'il fasse, pluie ou soleil, il bat la campagne. Il s'arrête près des paysans, il cause avec eux, mais il ne leur parle pas sa langue habituelle... ça serait trop fort pour eux, ils ne comprendraient pas... il se fait petit, il se met à leur niveau.

Tenez, mardi dernier, il m'avait emmenée avec lui, Nous nous arrêtons près d'un paysan qui bêchait son

champ Monsieur Cardinal se met à causer avec

le paysan... — Eh bien, mon ami. — Eh bien.

monsieur Cardinal. — Vous remuez votre champ.

— Comme vous voyez. — Et s'il n'était pas remué, voire champ, qu'est-ce qui arriverait.^ — Dame, i" arriverait qu'il ne produirait rien. — Voilà où je voulais vous amener... Le pays, c'est comme votre champ... Il a besoin d'être remué, toujours remué.

— Ah ! ce n'est pas la mcme chose, mon champ a besoin d'être remué et le pays a besoin d'être tranquille.

Voilà les paysans... Ils sont attachés à leur routine... Mais monsieur Cardinal ne se décourage pas. Il dit qu'il finira par agiter Seine-et-Oise. En attendant, moi, ilm'agite... Toute cette politique me danse dans la tête... Je commence à croire que j'y comprends quelque chose... Je me mets à lire des journaux politiques, moi qui autrefois, vous le savez, ne lisais que les romans, les crimes et les accidents dans mon Petit Journal...

Il y a encore autre chose qui occupe monsieur Cardinal... c'est le centenaire de Voltaire... Ce n'est que pour le 3o mai de l'année prochaine, mais il se prépare déjà. Il voudrait faire une conférence, ici, à Ribeaumont. Le titre de sa conférence, ce sera le Dieu

Voltaire. Monsieur Cardinal sait déjà tout son com-

mencement par cœur et il faut voir comme il vous débite ça... De temps en temps, le soir, après dîner, pour s'exercer, il me le répète son commencement. Il s'assied à une table... Je me mets en face de lui... Je représente Pauditoire... Monsieur Cardinal se f rend la tête dans les mains... Il a l'air de se recueillir, de chercher sa première phrase... Il ne la cherche pas, puisqu'il la sait par cœur... mais il en a l'air... Tout d'un coup brusquement il relève la tête, il rejette ses cheveux en arrière par un petit coup sec de la main droite, et il dit :

c Un écrivain frivole, bien que profond, a appelé c Voltaire le )^oi Voltaire... Le mot roi est un ou- «t trage. Je ne le jetterai pas au visage de Voltaire... Je a l'appellerai le Dieu Voltaire, tout en m'excusant 1 d'employer cette expression à cause des superstiu tions qui s'y rattachent; mais c'est un moyen de la € purifier que de l'appliquer à Voltaire. »

Et ça continue par une grande tirade sur Voltaire républicain... Il faudra que cela dure une heure et qu'il ait l'air d'improviser toui le temps... La conférence est écrite... et écrite... savez-vous par qui }.. Par moi, ma chère amie, par moi ! Monsieur Cardinal a bien voulu m'associer à ses travaux... Il

m'a dicté sa conférence... Depuis quelque temps déjà il s'exerce à dicter... Il paraît qu'un homme politique doit savoir dicter et même à plusieurs personnes en même temps.

Ainsi, dimanche dernier, il a fait venir le secrétaire de la mairie et l'instituteur... Il nous a installés à trois tables, ces deux messieurs et moi, et il s'est misa nous dicter à tous les trois... en même temps. trois choses différentes... Au secrétaire de la mairie, une pensée contre la tyrannie; à l'instituteur, des réflexions sur les crimes des papes; à moi, une note sur une arrnée purement civile... ^^ s'est bien un peu embrouillé par-ci par-là... mais très peu... Il allait et venait, suait à grosses gouttes... Il me faisait pitié... Je lui disais: « Tu te tueras. Monsieur Cardinal, a c'est trop de travail... » Mais il me répondait: « Il faut que je m'y fasse... il faut que je m'y fasse. » Et dimanche prochain il doit recommencer. Tout cela m'épouvante... Je me demande comment une seule cervelle humaine peut contenir tant de choses.

Tous les soirs, après dîner, il me dicte ses impressions, ses souvenirs... le journal de sa vie... Ce sera bien intéressant, mais cela ne pourra être

publié que cinquante ans après sa mort, quand, comme il dit, les passions seront éteintes.

Monsieur Cardinal prépare aussi son programme pour les élections, les élections au conseil municipal... Ce n'est qu'à cette époque qu'il entrera dans la vie politique... Il ne veutpas aller trop vite... Le conseil municipal d'abord... puis le conseil général... et puis on ne sait pas... on ne sait pas... Monsieur Cardinal me le disait encore hier soir :

— Voyez-vous, madame Cardinal, avec le suffrage universel, tout est possible

Ce programme de monsieur Cardinal, ce sera un programme définitif... ce sera le programme de sa vie entière... Il paraît qu'il y a des hommes politiques qui font des programmes et puis qui, une fois au pouvoir... va te faire lanlaire, mon programme!.. Monsieur Cardinal ne mange pas de ce pain-là... Et la rédaction de ce programme a amené entre nous deux une scène bien touchante :

L'autre soir il me dit : <£ Eh bien, je suis décidé- « ment fixé sur mon programme... Assieds toi là, « madame Cardinal, je vais te le dicter. » Te m'assieds... Il commence... Liberté de ci, liberté de ça... Il y avait une vingtaine de lignes pour toutes les

libertés et au bout en résumé: liberté de tout... Monsieur Cardinal continue : Rétablissement du divoîce.

Là, ma chère, je fais un saut sur ma chaise, je regarde monsieur Cardinal bien en face, avec courage, et je lui dis :

— Je n'écrirai pas ça, monsieur Cardinal, je n'écrirai pas ça, et si vous aviez de Tafîection pour moi vous effaceriez cette horreur-là de votre programme... Quand on a épousé une femme comme moi, quand on a eu la chance de marier l'une de ses tilles à un marquis trois fois millionnaire, on n'a pas de ces opinions-là. Vous êtes mon admiration, vous êtes mon culte, je vous vénère à l'égal d'un Dieu, mais ma main se séchera avant d'écrire une atrocité pareille.

Alors il vient à moi, il me prend les deux mains et il me dit :

— Écoutez, madame Cardinal, je vais vous faire un grand sacrihce, je n'ai jamais, vous le savez transigé avec les principes... Eh bien, à cause de vous, je renonce au divorce, j'efface le divorce de mon programme... Mais ne perdons pas de temps... commuons... ccntinuons...

Il a voulu reprendre sa dictée... mais je ne

5o LE PROGRAMME DE M. CARDINAL.

pouvais plus... les sanglots m'étouffaient. .. J'ai été prise d'une crise de larmes... Il me sacrifiait le divorce! Je suis tombée à ses genoux, je lui baisais les mains... Et je n'adorerais pas cet homme-là!

J'ai nni par me remettre... Nous avons continué... J'ai écrit tout ce qu'il voulait... £'jc^z^/5zo/i des jésuites... Suppression de tous les cultes, tic, eic. J'aurais bien eu encore à dire quelques petites choses là-dessus... Vous savez, il m'est toujours resté à moi un petit fond de religion... Je crois que les hommes supérieurs, comme monsieur Cardinal, peuvent se passer de toute espèce de religion... Mais ces hommes-là, c'est le petit nombre, c'est l'exception... et il me semble que pour les autres, pour la masse, pour le peuple, cela doit avoir du bon, la crainte ou l'espérance d'autre chose après la chose passagère d'ici-bas...

J'ai du mérite à parler comme ça, car j'ai eu à m'en plaindre une fois de la religion et ferme... Il y a longtemps déjà; c'était sous l'empire, la veille du jour où Virginie, à l'Opéra, allait enfin sortir du tas. On reprenait Guillaume Tell et Virginie devait, ' our la première fois, danser dans un pas de quatre; elle avait même, à elle toute seule, un petit

LE PROGRAMME DE M. CARDINAL. b\

bout de variation avec du parcours sur les pointes... J'étais inquiète pour ses pointes... Ça n'était pas son tort les pointes.

J'avais déjà allumé une douzaine de cierges dans une douzaine d'églises... Les cierges, ça allait tout seul... On ne vous demande ni pour qui, ni pout qu'est-ce... Vous donnez deux sous, cinq sous, suivant la grosseur, on vous allume votre cierge et il brûle pour ce que vous voulez.. Mais la veille de la représentation, je me dis :

— Les cierges, ça n'est pas assez pour un début a l'Opéra... Il faut une messe...

Je m'en vais à l'église Sainte-Marie des BatignoUes... Je trouve là un petit vicaire qui avait l'air pressé... Je lui dis: — Monsieur l'abbé, c'est pour une messe. — Pour quand ? — Pour demain. — Pour un mort? — Comment pour un mort... pas du tout... c'est pour ma fille, l'aînée, et qui n'est pas morte, à preuve qu'elle débute demain à l'Opéra et que c'est même à cause de ça que je voudrais une messe. — Une messe pour un début à l'Opéra 1

Et voilà que le petit vicaire prend un air pincé et me tourne le dos en me disant qu'il n'y avait pas de messes pour ces choses-là Pas de messes

3a LE PROGRAMME DE M. CARDINAL.

pour ces choses-là !.. Et pourquoi donc?... Est-ce que c était ma faute à moi si j'étais née dans la médiocrité et si ma fille était dans la danse au lieu d'être dans l'aristocratie?...

D'ailleurs , elle y est maintenant dans l'aristocratie !... Elle n'en a plus besoin de leurs méchantes petites messes des EatignoUes. .. Elle a maintenant son prie-dieu en velours rouge et avec ses armoiries dans l'église la plus calée de Florence.

Ecrivez -moi, donnez-moi des nouvelles de l'Opéra et CT A cz-moi bien votre tendre amie.

Zgé Cardin ai^

■•'■û. éJjk

• Ribeaumont, 12 Mai 1S78.

Ah t ma chère amie , quelle semaine ! Que de joie d'abord et puis que de tristesse I... Dimanche dernier il y avait des élections pour le conseil municipal... Monsieur Cardinal se présentait... Il a été nommé ! Vous ne pouvez pas vous faire une idée du bonheur de monsieur Cardinal...

Je suis quelque chose! Enfin je suis quelque chose, c'est le premier échelon !... Il ne faisait que répéter cela.... Ll ne pouvait pas tenir en place. Il allait et venait. Il se promenait autour de la maison.

a. voulu me faire voir la salle des délibérations, me montrer où il serait assis... Le soir, il n'a pas pu dîner... La nuit, il n'a pas pu dormir... Deux ou trois fois il s'est assoupi légèrement, mais il se réveillait tout de suite en sursaut et il recommençait : Je SUIS quelque chose ! cest le premier échelon !

J'étais bien tourmentée, moi, de le voir dans cette agitation. Je tâchais de le calmer. Je lui ai fait de la tisane au milieu de la nuit... du tilleul avec de la tête de pavot. Je lui disais :

— Il faut dormir, monsieur Cardinal, il faut dormir, sans cela vous serez sans force pour les luttes qui se préparent.

Car il s'en prépare des luttes, ma chère amie. Monsieur Cardinal ne sera pas nommé maire... Il s'y attend... L'ancien maire va avoir encore la majorité dans le conseil... C'est un grand industriel retiré des affaires, très riche... deux ou trois millions... C'est un de ces hommes qui, selon l'expression de monsieur Cardinal, abusent de leur fortune, qui la

répandent sans discernement dans le pays, qui don nent dans tous les sens, à tout le monde, pour Técole et pour l'église, pour les bibliothèques populaires et pour les salles d'asile... Ça n'est plus de Li charité, c'est de l'affectation.

Sur ce terrain-là monsieur Cardinal ne peut pas lutter, il ne remue pas les millions à la pelle. Il n'a qu'une modeste et honorable aisance. Il pourrait bien cependant donner de temps en temps quelques petites choses, mais il ne donne jamais rien. C'est un système chez lui. Il rougirait d'arriver par ces moyenslà. Il veut tout devoir à sa valeur personnelle.

Monsieur Cardinal est décidé à entrer tout de suite en lutte avec le maire... Il prépare pour la première séance un discours politique... Mais entendonsnous... Ce sera un discours politique sans en avoir Tair, parce que, c'est une bêtise de la loi, les conseils municipaux ne doivent s'occuper que des affaires de la commune... Mais ce serait bien malheureux si, après avoir tant travaillé, monsieur Cardinal ne savait pas tourner la loi. Il paraît que tourner la lo c'est l'A, B, C de la politique.

Cinq jours après l'élection, c'est-à-dire avant-hier vendredi, tombait la fête de naissance de monsieur

56 PAULINE CA.RDINAL

Cardinal... Le mercredi maîin, je reçois une petite lettre de Pauline, bien gentille, bien affectueuse: <i Chère maman, cela te fait de la peine que je sois fâchée avec papa, et moi aussi ça me chagrine... C'est vendredi la fête de naissance de « papa... Si j'osais, j'irais dîner avec vous à la cam- « pagne... Je laisserais ma voiture au pavillon « Henri IV et je prendrais un fiacre à Saint- « Germain pour ne pas offusquer papa. Vois si « je peux me risquer. J'apporterais, naturellement, « un cadeau pour papa. Tu m'écrirais pour me dire a ce qui lui ferait plaisir, etc., etc. »

Les lettres de Pauline, le facteur me les remet toujours en cachette et je vais les lire en cachette au fond du jardin. Voilà que, tout d'un coup, pendant que j'étais en train de lire et de relire celle-là, je vois apparaître monsieur Cardinal. Il y avait à la fin de la lettre des choses si tendres et si câlines pour moi que j'en étais toute bouleversée... Je me sentais les yeux tout pleins de larmes qui ne demandaient qu'à couler...

— C'est une lettre de Pauline, me dit sévèrement monsieur Cardinal.

~ Oui.

PAULIxNE CARDINAL. 57

— Encore un nouveau scandale...

C'était de l'injustice... Voilà les pleurs qui me débordent, et, tout en sanglotant, je donne la lettre monsieur Cardinal, en lui disant

— Tenez... Lisez...

Il prend la lettre et après l'avoir lue :

— J'avais tort, madame Cardinal, j'avais tort... Il y a encore de bons sentiments chez cette pauvre enfant... Et tenez, puisque je viens d'avoir une grande joie, je veux que vous aussi vous ayez la vôtre... Je ne veux pas savoir comment vit Pauline... si elle a un hôtel, des chevaux, de« diamants..

— Si elle en a! Il

C'est un cri qui m.e part bêtement... L'orgueil maiernel qui éclatait...

— Je neveux pas le savoir, continue monsieur Cardinal... Je vais chercher d'ici à demain une combinaison pour que Pauline puisse venir ici le jour de ma fête... J'y penserai cette nuit... C'est dan? mes veilles de la nuit que je trouve le mieux les choses.

En effet, vers deux heures du matin, voilà monsieur Cardinal qui me secoue et qui me dit :

— J'ai trouvé la combinaison... Pauline pourra

S>s PAULINE CARDINAL.

même, si elle veut, passer quelque temps avec nous.., huit ou dix jours.

— Huit ou dix jours!

— Oui. Seulement qu'elle vienne très simplement vêtue... Nous dirons dans le pays que c'est une petite nièce à nous... demoiselle de magasin à Paris... qu'elle est un peu souffrante, que nous la prenons avec nous par charité... Gela fera bon effet... Vous pourrez partir demain matin pour aller chercher Pauline.

A onze heures, le lendemain, j'étais chez Pauline... Le valet de chambre me dit :

— Madame est sortie... Madame monte à cheval tous les matins, mais madame rentrera à midi pour déjeuner... Si la mère de madame veut se donner la peine d'attendre madame...

Voilà' comme ils sont stylés les domestiques de ma fille I... J'entre dans le petit salon... J'ouvre la fenêtre... J'étais si heureuse... J'allais voir Pauline rentrer à cheval... Je ne l'avais jamais vue à cheval. \ midi moins cinq, une amazone tourne le coin de la rue... C'était Pauline... Sur un cheval qui brillai» au soleil comme de l'argent, et suivie d'un petit groom qui avait un air si distingué I... Elle appro-

PAULINE CARDINAL. b^

che... Elle lève la tête... et, me voyant à la fenêtre...

— Ah! maman, s'écrie-t-elle tout haut, maman, bonjour, maman, que je suis contente...

Et remarquez, ma chère amie, que j'étais fagotée comme quatre sous, moi. J'avais l'air d'une vieille sorcière... Allez... allez... elle a du cœur, cette enfantlà, et il n'y en a pas encore beaucoup qui, dans sa position, reconnaîtraient leur mère comme ça tout haut, dans la rue, devant les passants et devant un petit groom aussi distingué...

Elle arrive avec son amazone relevée sur le bras et son petit chapeau d'homme... Un amour, c'était un amour I... Elle se jette dans mes bras...

— Maman... Maman. Eh bien, est-ce arrangé pour demain?

Je lui réponds que c'est arrangé pour aujourd'hui, si elle veut... et je lui raconte la petite combinaison de monsieur Cardinal. J'étais un peu inquiète... Je médisais: « Cane va pas l'amuser, cette pauvre « petite, de quitter son hôtel et son luxe, pour venii « s'enterrer dans un trou avec ses père et mère. »

Eh bien... pas du tout... Elle a été enchantée^ positivement enchantée. Passer huit jours au vert, ça la referait, ça la reposerait. Elle n'en pouvait plus

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de l'hiver qu'elle venait de passer. Cela n'était pas toujours gai d'être obligée de s'amuser toujours... Gela la distrairait de venir s'ennuyer un peu avec nous à Ig campagne... Enfin un tas de petites câlineries bien gentilles, dites bien gentiment, et qui me rappelaient ma Pauline d'autrefois...

Il y avait encore quelque chose qui la ravissait; c'était le déguisement... S'habiller en petite bourgeoise... Ce n'était pas le lendemain qu'elle voulait partir, c'était le jour même, c'était tout de suite, avec moi... Elle avait le soir un dîner qui l'assommait... Ça l'en débarrasserait...

Pauline fait venir Hermance, sa première femme de chambre, elle en a deux, et elle lui dit de chercher dans ses robes ce qu'il y avait de plus simple, de plus tranquille; d'étaler tout cela en haut, dans le cabinet de toilette, sur le grand divan... Nous déjeunons au galop et, après, nous montons voir les robes... Rien ne pouvait aller... Ces costumes-là auraient fait des attroupements dans Ribeaumont.

Pauline fait atteler son landau et nous voilà en route dans Paris, courant les magasins de confection et les marchandes de modes. Pauline achète deux ou trois robes et autant de chapeaux... Elle trouvait tout

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cela délicieux... Tu verras, maman, comme je ^-ais être gentille... Elle était stupéfaite du bon marche... Elle disait tout le temps aux commis : « Vous « devez vous tromper... Cela doit coûter plus cher K que ^a. » Moi, je la poussais du coude, ce n est pas la peine de dire des choses pareilles dans les magasins.

Nos emplettes faites, la voiture toute pleine de paquets, nous rentrions, quand Pauline s'écrie: « Et tt le cadeau de papa! Qu'est-ce que je pourrais bien « lui donner à papa? »

Moi j'ai une inspiration... Je lui réponds: « Ta sœur, autrefois, a donné à ton père un buste de Voltaire et il dit souvent qu'il voudrait bien avoir en pendant un buste d'un autre écrivain de ce tempslà... Le nom ne me revient pas... Ah! J'y suis... Jean-Jacques.... Oui, mais Jean-Jacques quoi ?... attends... Il y a une rue qui s'appelle comme ça... Is. rue où il y a la poste aux lettres... Jean-Jacques Rousseau, c'est cela... »

Nous allons sur le boulevard acheter le buste et nous le fourrons dans la voiture avec les robes de quarante-neuf francs et les chapeaux de treize francs cinquante... Nous rentrons et pendant qu'Hermance

arrangeait une petite malle, Pauline s'habille... Elle choisit une robe de percale à petits pois et un chapeau de paille avec des coquelicots... Elj^ était à croquer... Nous descendons... Nous remontons dans le" landau... Nous allions partir quand Pauline sd frappe le front :

— Ah! mon Dieu, et mon dîner de ce soir que j'oubliais, et celui de demain, et celui d'après-demain.

Elle envoie le valet de pied chercher Hermance et, quand Hermance arrive, elle lui dit :

— Vous allez écrire tout de suite au baron que ce n'est pas possible ce soir, que je vais chez maman à la campagne... Vous écrirez la même chose à monsieur Paul pour demain, et la même chose au marquis pour après-demain...

— Bien, madame.

— Ah ! vous écrirez une lettre très gentille à monsieur Paul... Les deux autres^ ce que vous voudrez, ça m'est égal.

Nous partons. J'étais un peu interloquée. Je lui dis :

— Tu tais écrire à ces messieurs par ta femme de chambre.

PAULINE CARDINAL. t.3

— Oh! Hermance signe ae mon nom. Ils croieni tous que ce sont des lettres de moi. Elle écrit bien mieux que moi, Hermance; elle a été institutrice dans une grande maison ; elle ne fait jamais une faur^^î d'orthographe... Tandis que moi!... C'est un peu à^ ta faute, maman... Tu étais bien plus occupée de m'apprendre la danse que l'orthographe...

— C'est que cela me paraissait plus utile et j'avais bien raison... Serais-tu ce que tu es sans la danse? Et l'orthographe, vois un peu où ça mène, l'orthographe... à être ta femme de chambre !

Tout en bavardant ainsi de choses et d'autres, nous arrivons à Saint-Germain... Là, nous transportons dans une calèche de louage la malle et le buste de Jean-Jacques Rousseau. Une demi-heure après, nous étions à Ribeaumont; monsieur Cardinal ouvrait ses bras à sa fille, mais en l'appelant sa nièce, à cause de notre petite bonne qui était là...

Quel dîner! quelle soirée! La vie de famille! Mon rêve!... Après le dîner, nous avons fait tout un déménagement dans le salon pour mettre Jean-Jacques Rousseau en pendant avec Voltaire... Etpui.<-je me suis mise à faire un besigue avec Pauline, un chinois à deux sous le mille... Cela me rajeunissaitde

dix ans, de jouer au besigue avec mon enfant. Monsieur Cardinal nous regardait... 11 avait interrompu ses travaux... Le soir, après le dîner, c'est le moment où il écrit le journal de sa vie.

Il a poussé la bonté jusqu^à vouloir bien faire lui-même deux ou trois parties avec Pauline. Quelquefois il joue avec moi par condescendance, il sait que ça me rend si heureuse... Et jouer au besigue, c'est une grande concession de sa part. 11 y a, en effet, quelque chose qui l'exaspère dans ce jeu-là: c'est le quatre-vingt de rois.,. Pendant quelque temps même» il ne le jouait pas, il jetait les rois pour le plaisir de les jeter et pour ne pas avoirà les compter... Mais dernièrement il a trouvé un moyen... Il joue maintenant le quatre- vingt de rois, mais jamais il ne prononce le moi... Il dit; Quatre-vingt de machins. Gela concilie tout.

A dix heures, je leur ai servi du thé... du thé et des petites galettes que je fais moi-même... Pauline les a trouvées délicieuses... Il lui a même échappé une bêtise à cette occasion... Elle s'est écriée :

— Ah ! qu'elles sont *^onnes, maman, tes petites galettes... Je ne souperais pas mieux que ça au café Anglais.

PALLINE CARDIXAL. 6S

J'ai fait: hum î hum!... Monsieur Cardinal heureusement n'avait pas entendu, ou, du moins, il faisait semblant de ne pas avoir entendu.

Après le thé, j'ai conduit ma Pauline dans sa petite chambrette, avec des rideaux blancs - Je l'ai aidéedemesmainsà se déshabiller... Jemere rouvais dans mon élément... Ah ! c'est que, voyez-vous, ma chère amie, )e n'ai pas de ces idées d'honnêteté qu' lont la grandeur de monsieur Cardinal... Si je m m"étais pas vouée, comme je l'ai fait, à l'existence de mon époux, je me serais très bien arrangée d'être la femme de chambre de Pauline... L'autre soir, je l'ai couchée moi-même... Je l'ai bordée moi-même... Ça l'amusait, et elle me disait :

— C'est comme quand j'étais toute gamine, ma man, te rappelles-tu?. .. J'étais encoredansles petitesà l'Opéra, nous rentrions ensemble, après le spectacle^ toi, ma sœur et moi... et nous soupions bien gaiement de six sous de marrons achetés au marchand du boulevard d^?Batignolles.

Hélas î ma chère amie, cette heureuse journée ne devait pas avoir de lenaemain... La catastrophe était proche... Mais pour vous expliquer ce qui a amené la catastrophe, je suis obligée d'entrer dans quelques

(,b PAULINE CARDINAL.

détails... Il y a aes régiments ae cavalerie en garnison à Saint-Germain, à une lieue d'ici... C'est tantô* des dragons, tantôt des chasseurs... Maintenant c'esl des chasseurs... Comme le pays est très joli de notre côté, des officiers viennent souvent se promènera cheval sur la route qui passe devant notre maison...

Cela agace toujours un peu monsieur Cardinal, parce que l'armée régulière ça n'est pas dans les idée? de monsieur Cardinal, ça n'est pas dans son pro gramme. Il ne connaît qu'une chose : la nation armée.

Pendant la paix, pas de soldats... Des gendarmes, des gardes champêtres, monsieur Cardinal y consent, surtout depuis qu'il est propriétaire à' la campagne où il y a un tas de vagabonds qui dévalisent les potagers... Mais pas de soldats réguliers, pas de prétoriens... C'est des mots qu'emploie mony'^UT Cardinal et je vous les redis comme il les dit.

Pendant la guerre, par exemple, c'est autre chose... Tout le monde est soldat... Chacun a son fusil et ses cartouches chez soi. Ceux qui ont un cheval partent à cheval, ceux qui n'ont pas de cheval partent à pied, mais tout le monde part. Ça fait une armée, mais une armée qui n'en n'est pas une. Ces' un torrent, c'est une avalanche.

La voilà l'armée de monsieur Cardinal... Elle serait invincible... Tout cela est réglé dans les papiers de monsieur Cardinal... Il me le dit souvent; « Je peux mourir, madame Cardinal, tout est réglé « dans mes papiers. » En quarante-huit heures tout citoyen serait prêt pour n'importe quelle guerre, étrangère ou civile. Monsieur Cardinal n'a pas négligé le moindre détail; ainsi tenez, pour l'artillerie, il a inventé une charrue qui, en cinq minutes, se transforme en canon... On est en paix, c'est une charrue; la guerre éclate, c^est un- canon. Le laboureur, c'est l'artilleur qui, tous les dimancjies, pendant deux heures, s'exerce avec sa charrue-canon. C'est une merveille. Il n'arrive pas un ministre de la guerre — et on en change très souvent — sans que monsieur Cardinal lui écrive pour lui signaler sa découverte. Jamais de réponse... Ça n'étonne pas monsieur Cardinal... C'est ce qu'il appelle la force d'inertie des bureaux...

Vous allez comprendre pourquoi je vous ai parlé des régiments de Saint-Germain... Avant-hier, vers dix heures du matin, monsieur Cardinal lisait ses journaux dans son cabinet... Il est abonné à neuf )ournaiix — c'est «13 grande dépense — huit de son

op mon et un tout ce qu'il y a de plus clérical. Celuilà, c'est pour entretenir sa colère, comme il dit... Pauline était allée faire un petit tour dehors sur la route, en robe de mousseline blanche, avec une ose rouge piquée au hasard dans ses cheveux, et pai là -dessus un vieux chapeau de paille de cmq sous de monsieur Cardinal... Elle était ravissante...

Monsieur Cardinal avait voulu l'arrêter au passage... Il lui avait proposé de lui réciter sa conférence

sur Voltaire, parce que dès qu'il tient quelqu'un

mais ça n'avait pas tenté Pauline...

— Non, vois-tu, puisque je suis à la campagne, il faut que je profite de la campagne... Je vais aller me promener dans les champs.

— Sais-tu seulement ce que c'était que Voltaire ?

— Oh! très bien... c'était un petit vieux tout ridé qui éiait autrefois en marbre dans le vestibule du Théâtre -Français... On l'a monté au foyer dans une jardinière... Une vraie tête de singe, mais il n'a pas l'air béte... Là, ru vois bien que je sais ce que c'est que Voltaire.

Elle était partie pour se promener, et moi j'é tais allée cueillir des fraises dans le potager... La

Vie de campagne, enfin, ei la vie de famille I... Tout à coup, des chevaux passent au trot sur la route... Je me dis...

— Allons bon, encore de ces pierrots de chasseurs qui viennent agacer monsieur Cardinal et le troubler dans ses travaux I

Mais voilà que j'entends" des éclats de voix, des éclats de rire dans la cour de la maison... Je regarde de loin ; c'était Pauline qui rentrait poursuivie par deux officiers de chasseurs à cheval... Elle les avait rencontrés sur la route, et, voyez le guignon, ils 1' conniiissaient tous les deux... Elle avait voulu se sauver, mais ils avaient couru après elle jusque dans la cour de la maison. Elle s'était réfugiée sur le perron, et de là-haut, moitié riant, moitié fâchée, elle leur criait :

— Laissez-moi tranquille... Allez- vous- en... Allez-vous-en...

— Venez déjeuner avec nous tout à l'heure au pavillon Henri IV...

— Un autre jour je ne dis pas non., mais au- )ourJ'hui je ne peux pas. Allez-vous-en. . Allezvous-en...

Mais ils ne voulaient pas s'en aller, et, pendant

70 PAULINE Cardinal.

que j'arrivais, moi, aussi vite que je pouvais, du fond du potager, l'un de ces deux messieurs commence à faire monter par son cheval les marches du perron... Et, tout à coup, voilà monsieur Cardinal qui sort de la maison. C'était bien ce que je craignais et je reste là comme médusée avec mon panier de fraises à la main...

— • Arrière, messieurs, arrière !... Je suis ici chez moi.

— Voyons, papaj ne te fâche pas... Je connais ces messieurs.

— Ec moi je ne les connais pas, s'écria monsieur Cardinal... et je ne veux pas les connaître... Sortez, messieurs, sortez!... La propriété d^un citoyen libre n'est plus à la merci des prétoriens. Cela rappelle les plus mauvais jours de notre histoire... Encore une fois, messieurs, sortez!...

Et, en disant cela, monsieur Cardinal avait le bras droit tendu en avant... Il était admirable... Les deux officiers, c'étaient évidemment des gens comme 'il faut, car ils sont partis sans rien dire, après nous avoir saluées, nous les femmes... Il est vrai que Pauline, qui était restée sur le perron, leur faisait, dans le dos de monsieur Cardinal, de ces petits gestes sup-

pliant» qui, à lOpéra, dans la pantomime, veulent diie : allez-vous-en... allez-vous-en.

Ils s'en vont, mais, après leur départ, une scène épouvantable a commencé... Monsieur Cardinal a été dur, trop dur même pour Pauline... Alors elle a perdu la tête... elle est vive, vous savez... Elle a dit à son père que ces officiers étaient des messieurs très bien, qu'il y en avait un qui était du Jockey.., Elle lui a reproché d'avoir été béte et grossier... de^ choses enfin qu'on ne dit pas à son père... Monsieur Cardinal écoutait tout cela d'un airécrasé... J'essayais d'arrêter Pauline... Je ne pouvais pas... Elle était emballée... Elle a fini par nous déclarer qu'elle en avait déjà assez de la vie de famille, qu'une lieue à pied ça ne l'effrayait pas et qu'elle s'en allait déjeuner au pavillon Henri IV.

Et elle est partie comme une folle. Alors monsieur Cardinal, avec un sang-froid extraordinaire, m'a dit :

— J'ai voulu vous rendre votre fille, madame Cardinal, cela n'apas réussi... Il me reste une chose : le travail... Rentrons, madame Cardinal, rentrons.

Nous sommes rentrés... Il s'est Assis et il a repris twkcture de ses journaux... Sa "nain tremblait u^

peu, mais il lisait cependant... Il a une telle énergie, are telle force de volonté... Au bout d'un quart d'heure, il a levé la tête, il était redevenu tout à tait calme, et il m'a dit :

— Ce geste que j'ai fait tout à l'heure du haut du perron pour chasser ces écervelés, vous n'avez pas remarqué ?

— Oh! si, tu étais superbe...

— Eh bien! c'était un des gestes familiers de Mirabeau.

Quel homme! ma chère amie, quel homme!... Toujours à son affaire, toujours à ses idées politiques, même dans des moments pareils...

Toure a vous.

Zoi Card:na.l.

Ribeaumout, 3 juin 187S.

Ah ! ma chère amie, comme il a raison le proverbe qui dit qu'il n'y a pas de roses sans épines, pas de plaisirs sans peines... C'est comme une fatalité, on dirait que tous les triomphes politiques de monsieur Cardinal doivent être empoisonnés par des inconséquences de ses filles... Il y a six semaines, c'était

Pauline... Et cette fois c'est Virginie... oui, ma chère Virginie si réservée, si raisonnable, si distinguée, si prudente... elle a fait une bêtise... et une pommée!... Enfin tout est réparé, grâce à moi, sa mère, mais quelles journées que ces deux journées du 3o et du 3i mai !...

Je commence par la journée du 3o... c'était le jour du fameux centenaire, le jour de la grande conférence... Il pouvait bien être sept heures et demie, huit heures moins un quart du matin. J étais en train de repasser le manuscrit de monsieur Cardinal parce que, moi aussi, je l'ai apprise par cœur, la conférence... Je devais être placée le soir, au milieu de l'estrade, sur une chaise, derrière monsieur Cardinal et si, par hasard, il venait à s'embrouiller, v'ian, j'aurais été là pour le souffler.

J'en étais à un passage contre la religion qui est rudement tapé... bien que n'étant pas dans meu idées... Moi, vous savez, je suis un peu arriérée... l'aurais de la religion si je n'avais pas peur de contrarier monsieur Cardinal... Voilà que tout à coup au milieu de cette belle tirade contre la religion... l'on sonne à la porte delà rue. Je regarde... c'étai le piéton du télé:iraphe... Une dépêche!... Quand il

irrive une dépêche, je pense tout de suite à mes deux poulettes...

Je ne me trompais pas... c'était une dépêche de Florence... de mon gendre le marquis...

Dans mon inquiétude maternelle, je me mets à lire tout haut, sans faire attention à monsieur Garviinal qui était là :

Virginie partie. Pas seule. A pris l'express qui arrivera Paris trente mai, une heure après midi. Moi partir par express suivant. Arriverai le lendemain même heure. Empêche^ Virginie continuer voyage.

— Je ne comprends pas, dit monsieur Cardinal. Et moi de m'écrier comme une vieille béte que je

suis:

— Ah! je ne comprends que trop. Pas seule!... Pas seule!... Le cœur d'une mère ne s'y trompe pas... Virginie a filé avec un amant 1

Gela m'échappa... Je ne pensais pas à monsieur Cardinal, si délicat, si chatouilleux sur l'honneur.» 11 était devenu tout pâle.

— J'avais deux filles, dit-il, l'une qui avait bi^n tourné, l'autre qui avait mal tourné, et voilà que

celle qui avait bien tourné se met à mal tourner comme sa sœur.

Écrite, cette phrase n'a l'air de rien, ma chère amie, mais dite par monsieur Cardinal, si vous saviez comme c'était saisissant, comme c'était dramatique... Alors, moi, heureusement, j'ai eu une inspiration. J'ai repris la dépêche, j'ai fait semblant de la relire avec attention et j'ai dit:

— Je SUIS folle... Ce n'est pas ça du tout... C'est sans importance... Tenez, monsieur Cardinal, écoutez... Voilà ce qui s'est passé à Florence... Il y a eu une querelle de ménage entre le marquis et Virginie... Alors elle est partie... sans crier gare... un coup de tête... Le marquis court après elle par le train suivant, pour la rattraper, pour lui demander pardon... et il a tous les torts, le marquis, car il a de la dignité... et il ne courrait pas après notre enfant si elle avait filé avec un amant...

Cependant il n'était pas convaincu, monsieur Gardmal. Il étudiait la dépêche e: il me dit •

— Pas seule... pas seule... Comment vous expliquez-vous ces mots-là, madame Cardinal?

Alors, moi, j'ai eu une nouvelle inspiration.

— Pas seule, mais cela veut dire que Virginie est

partie avec une temme de chambre... C'estpour nous rassurer que le marquis a mis ces deux mots-là Et puis d'ailleurs, tenez, monsieur Cardinal, voilà qui est plus concluant que tout. Pas seule, regardez, c'est au féminin, avec un e à la fin... Eh bien, si Virginie était partie avec un amant, ça serait au masculin. Il y aurait : Pas seul.

Cette dernière raison a toutà fait rassuré monsieur Cardinal. Je lui ai dit de ne pas se tourmenter, de rester là bien tranquillement à piocher sa conférence, et je suis partira pour Paris.

J'arrive à la gare de Lyon. Je demande par où arrivent les voyageurs de Florence, on médit : a C'est là. » Je me campe devant la porte et je me mets à attendre. Je n'attends pas longtemps... J'aperçois ma Virginie dans la foule, pâle, voilée, tremblante, au bras d'un grand gaillard... un bellâtre avec de grosses moustaches noires et des cheveux bouclés... Elle me voit, lâche le bras du grand gaillard et vient à moi en disant :

— Ah ! maman! maman!

La main me démangeait. Je me préparais déjà à lui envoyer aeux calottes, — c'était mon système autrefois à l'Opéra, — quand voilà ma Virginie qui se

78 VIRGINIE CARDINx\L.

ictte dans mes bras, éclate en sanglots et me dit :

— Si tu savais, maman, j'en ai déjà assez.

Il s'approchait cependant, le bellâtre, ei avec une ;spèce de baragouin italien :

— Vouyons, Virzinie...

— Pardon, monsieur, que je dis en le regardant dans le blanc des yeux; pardon, je suis sa mère.

— Oui, fait Virginie, c'est maman. Voulez-vous me permettre de lui parler?

— Z'est bien... Ze vais m'occouper des bagazes. Et il s'en va, et il fait bien, sans ça c'est lui qui

les aurait reçues, les deux calottes.

J'emmène Virginie sur un banc à l'écart, et je lui dis :

— Voyons, qu'est-ce que c'est que ce farceur-là ? Alors j'apprends la vérité, quelque chose d'horrible, ma chère amie. Un ténor italien ! c'était un

énor italien!... Être marquise, prendre un amant et ne pas même le prendre dans son monde! C'était à n'y pas croire, et c'était comme ça.

Pendant que l'autre était allé voir pour ses bagages, elle me raconta tout, la pauvre petite chatte : qu'elle s'ennuyait à périr là-bas à Florence; que sa granàô distraction, c'était le théâtre; que l'hiver dernier il y

avait un ténor, un ténor avec une trts belle voix, et qui était délicieux dans les choses d'amour. Elle avait rencontré plusieurs fois ce tinof aans des soirées du grand monde. La dernière fois, chez une princesse de ses amies, elle s'était trouvée seule pendant cinq minutes dans une embrasure de fenêtre, avec le ténor. Là, ce monsieur avait eu le toupet de lui faire une déclaration d'amour, lui disant qu'il pouvait bien lui parler ainsi, puisque c'était sans espoir, puisqu'il partait le lendemain pour la saison de Londres, puisqu'il ne la reverrait jamais... Elle, alors, toute bouleversée, s'était trouvée mal...CelaavaitfaitunesclandredevanttouteIahaute société italienne qui était là... Le marquis l'avait emmenée, et, en rentrant au palais, lui avait fait une scène abominable, l'accusant d'être la maîtresse du ténor ; elle s'était écriée : « Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! » Alors, lui, dans un accès de fureur, s'était mis à la battre, mais à la battre comme plâtre... Des

^',. fies et des soufflets, en veux-tu en voilà, à pleiiici

m ains... 11 l'avait laissée en pâmoison sur un canapé,

et il était sorti en disant :

— Sachez bien ceci, madame, je ne veux pas être

la table de Florence.

8o VIRGINIE CARDINAL.

Elle étaitrestée seule... Elle avait été prise à son tour d'un accès de fureur. <c Ah ! tu ne veux pas être la fable de Florence I Fh bien attends, attends un peu. » Et elle s'était sauvdc en toilette de bal, après avoir eu soin d'ôter tous ses diamants, toutes ses parures, tout ce qui avait de la valeur... Elle était partie sans un sou, sans un bijou, sans rien. Elle était allée chez le ténor... Elle lui avait dit : « C'est moi, vous m'aic mez... je vous aime... partons. »

Ils étaient partis. Mais, à peine en chemin de fer, Virginie avait tout de suite senti qu'elle était en train de faire une bêtise. Ah! c'est que pour une femme intelligente, c'est bien vite fait le tour d'un ténor.

Et le voilà qui reparaît, le ténor. On avait chargé ses bagages sur un petit omnibus et il venait chercher Virginie.

Il allait prendre l'express de Boulogne... Il ne faisait que traverser Paris... Mais je tenais mon enfant et je ne l'ai pas lâchée... J'étais comme une lionne qui défend ses petits, et quand il a eu l'aplomb de dire à Virginie :

— Venez, z'ai là oune petite omnibousse.

Je lui ai répondu :

— Tu vas y monter tout de suite et tout seul, dans ta petite oirnibousse, mon garçon... On t'en fichera des marquises pour te distraire pendant ta saison de Londres... Allons, en route pour la gare du Nord et plus vite que ça.

Il voulait regimber, m.ais j'ai continué :

— Pas de bêtises, ou je fais du tapage... Vous n'a vezpas de droits sur elle et j'en ai moi, des droits. Toutes les mères seront pour moi et aussi tous les sergents de ville.

La foule| commençait à s'amasser. Virginie était toute tremblante. Elle Ta supplié de partir et il a fini par y monter tout seul, dans son petit omnibus. I) est allé prendre son train de Londres. Je. pars en fiacre avec Virginie et nous nloas vers la gare Saint- Lazare.

Une fois dans la voiture, je dis à Virginie :

— Ce qui doit nous préoccuper avant tout, ce n'esi pas le marquis, c'est ton père. Rien ne doit troublei le repos de monsieur Cardinal... aujourd'hui, du moins... C'est ce soir sa conférence sur Voltaire. Tu vois que ça tombe mal et que tu as pris un mauvais moment pour faire une esbrouffe pareille... Un autre jour, ça aurait eu bien moins d'importance. Mais

8a V^IRGIXIE CARDINAL.

lâchons de nous tirer d'affaire tout de même. Il ne faut pas que ton père doute de ta pureté. Voilà l'essentiel... Nous allons tout mettre sur le dos du marquis.

— Mais ce sera mentir, maman.

— Te voilà bien avec tes sentiments délicats. Oui ce sera mentir, mais tout est permis quand il s'agit de la tranquillité et de l'honneur de monsieur Cardinal.

Nous arrivons... Je me précipite dans le cabinet de monsieur Cardinal. Je lui dis :

— La voilà... c'est un ange... et lui, cet homme, c'est un monstre... Il l'a battue... battue jusqu'au sang...

— Rien ne m'étonne de la part d'un clérical... Viens, ma Virginie, viens, pauvre martyre...

Il lui tend les bras... Elle hésitait à s'y jeter...

— Tu es trop bon, papa, j'ai eu des torts... Delà délicatesse, quoi, une délicatesse outrée !...

Je lui coupe la parole... Je la pousse dans les bras de monsieur Cardinal et puis j'arrête la scène d'attendrissement... Monsieur Cardinal n'avait pas le temps de s'émotionner dans une journée pareille... Il aviii

besoin de tous ses moyens pour le soir... Je dis à Virginie :

— Viens . Laissons ton père... ne l'agitons pas... Le marquis sera demain à Paris, et c'est à deux genoux qu'il viendra te redemander à tes parents.

Quelle journée, ma chère! J'allais de monsieur Cardinal à \'irginie,et de Virgmie à monsieur Cardinal. Elle m'inquiétait, Virginie. Elle avait des idées de l'autre monde. Elle s'exagérait la gravité de ce qu'elle avait fait, elle croyait que le marquis ne pardonnerait pas, elle voulait partir pour Londres, aller retrouver l'autre...

— Il y a-un corps de ballet à Covent-Garden, disaitelle, je me ferai engager. Je me remettrai à la danse...

— Une m.arquise sur les planches!

— Oh! non, maman, je reprendrais mon nom de jeune fille.

— Le nom de ton père! Tu penses à retraîner sur les planches le nom de monsieur Cardinal. Ah ! jamais, par exemple, jamais! Si tu te mets à faire des bêtises, cesera sous le nom du marquis... pas sous le nom de ton père !

Et comme elle me tourmentait beaucoup avec toutes ces folies-là, le soir, au moment de partir pour

la conférence avec monsieur Cardinal, je Tai mi>e sous clef Virginie, afia qu'elle n'ait pas la lantaisie de recomratncer une nouvelle escapade.

La conférence, j'y arrive... c'était bien beau, ma chère amie, c'était bien beau ! Tout Ribeaumont était là... Mais, hélas! il n'y avait que Ribeaumont...

Monsieur Cardinal avait cependant envoyé des cartes d'entrée aux rédacteurs en chef de tous les journaux de Paris... Pas un n'est venu. Voilà bien les Parisiens et leur dédain pour la province !

Monsieur Cardinal avait fait mettre sur l'estrade les deux bustes de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, les deux cadeaux de Pauline et Virginie. On les avait placés sur deux colonnes en imitation de marbre. Monsieur Cardinal était assis au milieu... Il a eu un très beau passage là-dessus : qu'il était le trait d'union entre ces deux grands hommes, qu'il allait les réconcilier... Il paraît que, de leur vivant, ils ne pouvaient pas se sentir, qu'ils ont passé leur existence à se dire des sottises... Ce n'est que depuis leur mort qu'ils marchent ensemble, et que les deux font la paire ..

Si la conférence de moiisieui' Cardinal a fai*. de

VIRGINIE CARDINAL. b5

l'efïet, je ne sais pas trop. Ce n'était pas absolumeni de l'effet, mais c'était mieux, c'était de l'étonnemenî, de la stupéfaction. Monsieur Cardinal s'y utrsndai' . La veille, en relisant sa conférence, il m'avait dit : « C'est trop fort pour eux . Ils ne comprendront pas, a mais cette fois-ci je parle pour le dehors, je parle « pour la France, je parle pour l'Europe. C'est une a chose que je ferai imprimer... » Se faire imprimer, voir son nom sur la couverture d'un livre, encore une des ambitions de monsieur Cardinal.

Eh bien ! il avait raison, monsieur Cardinal, raison comme toujours. Je crois qu'ils n'y ont pas compris grand chose à sa conférence, mais ils applaudissaient et même ils applaudissaient d'autant plus qu'ils comprenaient moins. Ils étaient contents d'entendre des choses au-dessus de leur portée, au- . dessus de leur intelligence, cela les flattait de se dire qu'on avait lait ça pour eux; ils ne comprenaient pas mais ils n'en étaient que plus fiers de penser qu'en avait cru qu'ils seraient capables de comprendre des choses aussi élevées.

D'ailleui ; ce qui leur arrivait, ça m'était arrivé à moi, un soir, au Théâtre-Français de la rue de Rich& lieu. Monsieur Cardinal avait voulu me faire voir

une tragédie. Depuis longtemps il me disait : « Ma- « dame Cardinal, il faut absolument que vous -^.yez «entendu une tragédie du Théâtre-Français. » Un soir, nous y sommes allés ensemble. Ça ne m'a pas amusée, je suis obligée d'en convenir; mais enfin c'étaient de grandes phrases que les acteurs disaient sans respirer... on sentait que c'était bien dit^ on sentait que ça recouvrait de grandes pensées. Je m'ennuyais, oh! oui, et ferme!... mais j'admirais cependant, j'admirais de confiance.

Après la conférence, monsieur Cardinal a été ramené chez lui triomphalement, avec des torches; la fanfare marchait devant en jouant des airs patriotiques. Il n'y aurait pas eu de plus belle soirée dans ma vie, si je n'avais pas pensé tout le long de la route à ma poulette que j'avais laissée sous clef à la maison.

J'ai eu la joie de la retrouver bien calme, bien apaisée; sa distinction naturelle avait repris le dessus. Elle comprenait qu'elle était obligée de retourner tenir son rang à Florence, qu'elle n'avait pas le droit de compromettre le nom de son père dans des aventures. Elle était résignée à redevenir, dans la mesure du possible, une bonne ei tidele cpouse.

Le lendemain, nous repartions toutes les deux pour Paris. Ma première idée avait été de forcer le marquis à venir redemander Virginie à monsieur Cardinal; mais, après réflexion, ça m'avait paru avoir plu d'inconvénients que d'avantages ; on n'aurait pas pu échapper à des explications, et cela pouvait porter un coup à monsieur Cardinal qui ne savait rien de la fugue de Virginie avec ce saltimbanque de ténor.

Alors j'avais arrangé autre chose qui était bien mieuxet qui a très bien réussi... Ahl c'est que des crises pareilles, ça donnerait de l'imagination et de la profondeur à n'importe quelle mère. Nous sommes allées, Virginie et moi, déjeuner dans un restaurant près de la gare de Lyon. A une heure moins un quart, j'ai dit à Virginie :

— Attends-moi là, je vais m'en aller toute seule audevant du marquis. 11 ne faut pas que tu aies Tair d'avoir couru à sa rencontre... Il ne faut jamais se reconnaître des torts... surtout quand on en a.

A une heure j'étais dans la gare, attendant le mari à la même place où la veille j'avais attendu... l'autre enfin... Ah ! j'ai vu tout de suite que nous en ferions

tout ce que nous voudrions, du marquis, que ça ne pèserait pas une once... Il est devenu tout paie ei: me voyant seule et il s'est écrié :

— Et Virginie I Et Virginie I

Il l'appelait encore par son petit nom... Nous étions sauvées ! Il était encore amoureux 1 Je ne suis qu'une grosse bête, je le sais, je ne m.e fais pas d'illusions là-dessus... mais j'ai toujours eu un mérite... c'était ma spécialité à l'Opéra... Je voyais tout de suite si un homme était amoureux ou pas amoureux... à ce point que souvent d"'autres mères me consultaient pour leurs tilles... Elles me disaient : « Madame Cardinal, vous qui avez tant de coup « d'oeil, venez donc voir un peu... nous voudrions « savoir ce que vous en pensez. » Moi alors, j'allais un peu voir et je leur répondais : a Cet homme-là est « pincé, sérieusement pincé, » ou bien au contraire : « Non, ça n'est pas du véritable amour, ça n'est qui « de la fantaisie. »

Enhn, j'avais le flair de ces choses-là... Je sais bien qu'aujourd'hui ça ne se passait plus à l'Opéra, cela se passait dans le grand monde... mais l'amour c'est partout et toujours la même chose... Que ce soit pour une danseuse ou que ce soit pour

une marquise, I amour, ça lait toujours de l'homme ;e même imbécile, voilà la vérité.

Le marquis s'était trahi, son premier regard avan cherché Virginie, j'avais le grappin sur lui. Si elle avait été là, Virginie, tout se serait arrangé en un instant, sans une parole, elle n'aurait eu qu'à se montrer pour reprendre son empire... Mais je n'avais pas osé. J'avais eu peur d'une scène devant tout le monde. Déjà, la veille, avec le ténor, j'avais causé un peu d'émotion dans la gare... si, le lendemain, j'avais encore provoqué un esclandre, on se serait dit : « Ahl çà, <i qu'est-ce que c'est que cette grosse dame qui vient « tous les matins faire des scènes aux voyageurs de « l'express de Florence .<* »

J'ai rassuré le marquis, je lui ai dit que Virginie était en sûreté sous mon aile... je l'ai fait asseoir sur le même banc où 'a veille j'avais confessé Virginie c nous avons eu une explication... Elle a été chaude, l'explication!... Dès qu'il avait été rassuré sur le compte de Virginie, il avait voulu reprendre ^c-^ grands airs... Il se met à médire qu'il ne rev-.u jamais Virginie, qu'il ne vient à Paris que pour^ régler convenablement les choses, qu'il est prêt â faire une grosse pension... et il me répète sa fameuîi»:

pnrase qu'il ne voulait pas être la fable de Florence.

Alors moi j*ai éclaté. Il y avait de quoi, ma chère imie.

— La fable de Florence ! Ah î çà, mais c'était du \emps de votre première femme que vous étiez la fable de Florence. Et vous étiez venu chercher des consolations à Paris dans le corps de ballet. Elle se gênait, votre première femme... elle se gênait! Seulement elle était du monde, et tout leur est permis aux femmes du monde... C'est une gentillesse chez elles d'avoir des amants. Chez nos filles, c'est un crime! La voilà, la société, la -voilai Ah! monsieur Cardinal a bien raison de vouloir la refaire de fond en comble. Si vous aviez pris Virginie au couvent, ça serait tout naturel qu'elle vous trompât, ça n'étonnerait personne ; mais parce que vous l'avez prise à l'Opéra, dans la danse, rien ne peut lui être •^ermis à cette pauvre enfant... et parce qu'elle esl /eriue, par hasard, de Florence à Paris, dans le même train qu'un méchant ténor, vous poussez des cris comme si on vous écorchait. Et qu'est-ce que vous voulez donc qu'il se soit passé dans ce train express, ^vec d-s: vitesses de vini;t lieues à l'heure et de mal-

heureux temps d'arrêt de dix minutes, de loin en loin?... Il ne s'est rien passé du tout, c'est moi qui vous le dis, moi, sa mère! Qu'est-ce qu'il faut, avant tout? Eviter le scandale. C'est pour cela que vous allez reprendre Virginie et tout de suite. Je n'en veux pas plus que vous de scandale, parce que ça rejaillirait sur monsieur Cardinal et que rien ne doit rejaillir sur monsieur Cardinal. C'est si vous ne reprenez pas Virginie qu'il y en aura du grabuge. Savez- vous ce qu'elle fera ? Elle se remettra à la danse, elle remontera sur les planches, elle refera des bêtises, et pas sous le nom respecté de monsieur Cardinal... Oh non! quant à ça... Mais sous votre nom, à vous... Quand une jeune fille est mariée, ses bêtises ça ne regarde plus sa famille, ça regarde son mari... Et c'est alors que vous serez la fable de Florence !

Cette dernière raison a paru le toucher. Alors j'ai employé le sentiment. Je lui ai dit :

— Virginie est là à deux pas... Venez... Vous vous ouvrirez les bras l'un à l'autre. Elle a eu des torts, c'est possible, mais vous aussi. C'était la première fois qu'elle était battue par une autre personne que par sa mère. Ça l'a bouleversée, cette enfant. Voyons, si cela vous embarrasse d'être seul pour la

ramener à Florence... Voulez-vous que je retourne ià-bas avec vous ? Cela me coûtera de quitter monsieur Cardinal, mais je le ferai tout de même... Et quand la haute société italienne verra reparaître Virginie au bras de sa mère, ie voudrais bien savoir qui osera broncher...

Il était de plus en plus ébranlé. Il m'a répondu que s'il retournait là-bas avec Virginie, il aimait mieux retourner seul avec elle, qu'il n'avait pas besoin de moi... Enfin, un quart d'heure après, ils étaient dans les bras l'un de l'autre.

Après quoi, ils allaient s'installer tous les deux au Grand-Hôtel pour un mois. C'était encore une idée de moi. Ils ont pris un appartement au premier sur le boulevard. Ils se sont montrés partout ensemble, au bois, dans les théâtres. Ils ont donné de grands dîners. Leur présence à Paris a été signalée par les journaux dans des petites notes aux Echos du grand monde. Ces petites notes ont été reproduites par les feuilles italiennes et Florence n'y a vu que du feu.

Le soir^ je retournais à Ribeaumont, et cette journée terrible s'achevait pour moi dans le ealme du foyer domestique, auprès de monsieur Cardinal qui corrigeait les épreuves de sa conférence. Mais ça ne fait

VIRGINIE CARDINAL. gî

rien, pour une épouse et pour une mère, c'est vraiment trop de choses en même temps.

A vous de tout mon cœur.

Zoé Cardinai^

Ribeaumont, 5 mai i8So,

Encore des événements, ma chère amie, c'est un drame que la vie de monsieur Cardinal. Depuis deux ans, depuis sa fameuse conférence sur le centenaire de Voltaire, il se dessèche, il se dévore, il se consume. Il a adressé cinquante dei^iandes pour des places. Il a écrit plus de dix fois au député de notre arrondisse-

ment. Jamais de réponse. Dans sa dernière lettre au député, il avait indiqué la création d'un emploi qui lui aurait très bien convenu : inspecteur général de l'esprit des populations rurales. C'est une fonction qui auraitconsisté à secouer Tapathie des campaijnes. Rien, pas même un accusé de réception.

La colère à la fin s'est emparée de monsieur Cardinal. Il aprisla plume et il a écrit au député une de ces lettres à cheval que lui seul sait écrire; que cela finissait par devenir une plaisanterie ; qu'il n'était pas permis de traiter avec un pareil sans-gêne un élu du suffrage universel; que ce n'était pas la peine de s'épuiser à faire nommer un député, si ce députe ne s'occupait pas un peu aes pentes affaires de ses électeurs.

Cette fois monsieur Cardinal a eu une réponse, mais quelle réponse I La voici textuellement:

« Monsieur, je vous conseille de vous dispenser dû « m'écrire aussi souvent. Si vous voulez savoir pourï quoi je ne vous réponds pas, passez aux bureaux de « la préfecture, et tâchez de mettre fin à des bruits « qui ne vous sont pas favorables... »

Des bruits pas favorables à monsieur Cardinal 1 Vous pensez bien qu'il a bondi...

— Je sais d'où vient le coup, s est-ii écrié, les jésuites I Je reconnais la main des jésuites. 11 y a des machinations contre moi, mais je les déjouerai...

Il 9 voulu, le jour même, aller à la préfecture, et il a \roulu m'emmener. C'est devant moi qu'il tenait a confondre ses calomniateurs. Nous l'aisons atteler notre petit cheval à notre petit panier. . . le cadeau de Virginie à la dernière fête de naissance de monsieur Cardinal... e: nous voilà partis tous les deux pour Versailles.

Nous arrivons, nous tombons sur un huissier, l'impertinence même.

— Monsieur le Préfet, dit monsieur Cardinal.

— Monsieur le Préfet ne reçoit pas, répond l'huissier, sans lever les yeux et en continuant à lire son journal, un journal réactionnaire.

— Il me recevra, moi.

— Vous pas plus que les autres.

— Je vous prie d'être poli... Vous ne savez pas qui je suis.

— Qui êtes vous ?

— Monsieur Cardinal, conseiller municipal de Kibeaumont. Un préfet républicain doit toujours être à la disposition des élus du suffrage universel.

98 LE FEU D Ar^TlFlCE.

Et voilà rhuissier, qui, sans même répondre, se met à tourner tranquillement son journal... On n'a pas idée de l'insolence de ces gens-là dès qu'ils ont une olace; Alors monsieur Cardinal éclate... Il dit à l'huissier qu'il le fera sauter, qu'il verra le préfet.. J'essaie de le calmer. Pas moyen... Il criait, il tempêtait. Une porte s'ouvre. Un petit jeune homme blond paraît... « Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tout ce tapage? »

Monsieur Cardinal lui dit :

— Je suis conseiller municipal... Voilà ce que m'écrit le député de mon arrondissement... Je viens ici pour réduire les calomnies en poussière.

Il était très gentil, très poli, le petit jeune homme blond. Il nous fait entrer dans son cabinet et il dit à monsieur Cardinal :

— Je vais consulter voire dossier.

On apporte le dossier de monsieur Cardinal dans une chemise bleue. Il était énorme. Il contenait toutes ses demandes pour des places. Je les reconnaissais de loin... et, de loin aussi, je vois dans le dossier une grande lettre écrite sur un papier où il y avait imprimé : Préfecture de police.

Le blcndin se nietà lire cette lettre et nous vovons

très bien, monsieur Cardinal et moi, sur ses lèvres, un petit rire étouffé

— Qu'est-ce que c'est? demande monsieur Cardinal.

— Rien, rien, ce n'est rien.

— Vous avez ri en dedans, monsieur. J'ai le droit de savoir pourquoi vous avez ri en dedans... J'ai le droit de savoir ce qu'il y a dans mon dossier.

— C'est une pièce confidentielle,

— Il ne peut pas y avoir de pièce confidentielle sur mon compte. J'ai vécu au grand jour, sous l'œil de mes concitoyens. J'ai lutté, j'ai souffert pour mon pays. Je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir lu cette lettre. Donnez-la-moi.

— Ah! vous m'ennuyez à la fin, s'écrie le petit blondin... Tenez... lisez... puisque vous tenez absolument à savoir... Voilà pourquoi on n'a pas répondu à vos demandes.

II tend la lettre à monsieur Cardinal qui me dit :

— Je n'ai pas mes lunettes. Lisez, madame Cardinal.

— Non, dit très vivement le petit employé, il est inutile de faire lire à madame.

Alors monsieur Cardinal a eu là une de ces phrases

loo LE FEU D'ARTIFICE.

qui paient une pauvre créature comme moi de tous ses sacrifices, de tous ses dévouements, de toutes ses abnégations :

— Madame Cardinal a été la comp8[;ne fidèle et courageuse de ma vie entière. Je n'ai jamais eu, je n'aurai jamais de secret pour elle. Lisez, madame Cardinal, lisez.

Le petit blond a fait un geste qui avait l'air de vouloir dire: «Ah! ma foi, qu'ils s'arrangent... » et j'ai commencé. Voici les horreurs que j'ai lues, ma chère amie, les voici :

Le sieur Cardinal est un personnage d'une moralité équivoque.

L'indignation m'étouffe, m'étrangle. Je veux m'arrêter... Monsieur Cardinal, très calme, très digne, me dit : a Continuez... continuez... » avec cette autorité qui n'appartient qu'à lui. Je continue :

Et dont r aisance parait devoir être attribuée à une source impure.

Je veux encore m'arréter, mais je me sens le bra pris comme dans un étau... C'était la main de mon sieur Cardinal... et d'une voix énergique il me dit :

— Madame Cardinal, je vous ordonne d'aller jusqu'au bout, sans vous interrompre

Ah 1 ma chère amie, quand on n'a pas vu monsieur Cardinal dans ces moments-là, on n'a rien vu, on ne sait pas ce que c'est que le sang-froid, l'empire sui soi -même. Je reprends •.

// a deux filles qui ont dansé à V Opéra. Laînce vit à l'étranger en concubinage avec un marquis italien. La cadette, sous le nom de Pauline de Giraldas, s adonne à la galanterie sur une grande échelle.

— Oui, ma chère, j'ai eu la force de lire ces choses-là à haute voix devant monsieur Cardinal. Virginie en concubinage!... quand elle est marquise aussi régulièrement que n'importe quelle marquise du Faubourg Saint-Germain... Et PauHne s'adonnant à la galanterie sur une grande échelle !... Avec ça que ce serait commode d'être sur une grande échelle pour...

Monsieur Cardinal, tout de suite après cette bêtise de la grande échelle^ s'était levé, et, avec un calme admirable, il dit au petit blondin :

— Je ne m'abaisserai pas, monsieur, à discuter de pareilles calomnies... D'où viennent ces renseignements? De la police... c'est-à-dire d'un commissaire de police de l'Empire... Cela ôte toute valeur a ce document...-le me retire... mais vous aurez de mes

,01 LE FEU "ART'VlCE.

nouvelles, vous et votre gouvernement... Venez, madame Cardinal, venez.

Nous sortons et, dans l'escalier, je lui dis :

— Pourquoi n'as-tu pas répondu pour Virginie;* Tu pouvais répondre pour Virginie...

— Oui, madame Cardinal, pour Virginie je pouvais répondre, mais pour Pauline je ne pouvais pas... Alors, dans ce cas-là, il vaut mieux opposer une sobre et brève dénégation en bloc... C'est plus digne... C'est plus à effet.

Par exemple, une fois rentré à la maison, monsieur Cardinal a eu une défaillance, un abandon de lui-même... pour la première fois de sa vie.

Il s'est laissé tomber dans un fauteuil en disant :

— C'est fini, je renonce!... A quoi bon se sacrifier pour son pays, faire litière de ses affections, se conduire en vrai Brutus avec ses enfants ?... Ma récompense, la voilà...

J'allais prendre la balle au bond et lui proposer de venir faire un petit dîner fin chez Pauline... Mais il avait déjà retrouvé toute son énergie et, arpentant la chambre à grands pas :

— Non, jamais je ne renoncerai, jamais. Le suffrage universel est là pour me venger. Il y a dans

LE FEU d'artifice. io3

trois mois une élection au conseil général. J'hésitais à me présenter, à cause des frais... je cédais la place au inaire, à cet orléaniste déguisé... Je la lui disputerai et je la lui prendrai... Tous les moyens me seront bons... Jeserai nommé... Je penserai à tout cela cette nuit, et demain j'aurai arrêté mon plan.

Nous n'avons pas dormi de la nuit, ni monsieur Cardinal, ni moi. Lui, il cherchait son plan, et moi j'avais du tourment, de l'inquiétude dans l'esprit. Je m'interrogeais. Je me sondais. Je repassais ma vie entière, je me disais : « Madame Cardinal, as-tu bien « fait ton devoir? Est-ce que ce serait vrai? est-ce a qu'elle n'aurait pas été honorable, la vie de mona sieur Cardinal ? Alors, tu serais coupable, toi, son « épouse. Tu aurais dû l'empêcher de vivre de cette tt fiiçon-là, si ce n'était pas convenable... Mais plus je « descendais au fond de ma conscience, plus je la tt trouvais tranquille. On dit qu'il n'y a qu'une mo- « raie... c'est des bêtises inventées par les gens qui a ont cent mille livres de rentes. Il y a autant de mo- » raies que d'individus. Ah ! si monsieur Cardinal « avait été un homme ordinaire, oui, j'aurais eu « tort; mais, du moment que monsieur Cardinal « était ce qu'il était, qui est-ce qui aurait le front

tt de me reprocher d'avoir fait ce que j'ai fait? ïlfal- '( lait avant tout assurer le repos de monsieur Carc dinal. Il avait trop de hauteur dans le caractère « et dans les ide'es pour se plier à un travail de petit ■x employé. Il avait trop de fierté pour se résigner à « gagner misérablement sa vie dans des occupations « subalternes. Il n'était bon que pour des grandes « places, des places où il y aurait eu à diriger, à « commander... Alors c'était à sa femme, à ses en- (c fants de se trémousser pour lui donner l'indépena dance, pour lui permettre d'utiliser ses facultés su- <t périeures, et c'est ce que nous avons fait! »

Le lendemain matin, le plan de monsieur Cardinal était arrêté. Le maire abusait plus que jamais de sa fortune. La semaine précédente, il avait marié une de ses filles et, le dimanche suivant, il avait donné une grande fête dans son parc. Feu d'artifice le soir e' dans la journée mât de cocagne, course en sac, course au cochon, distribution de dragées et de gros sous jetés à la volée aux petits enfants de la commune, etc. Une chose qui avait révolté monsieur Cardinal l Il disditque c'étaient des infamies empruntées à une époque honteuse de notre histoire, qui s'appelait la féodalité

LE FEU D'ARTIFICE. io5

Le plan de monsieur Cardinal était de donner, le dimanche qui venait, un grand dîner à tous les membres du conseil municipal, le maire excepté, et de faire tirer un grand feu d'artifice, mais un feu d'artifice qui ne serait pas seulement pour les enfants, qui serait aussi pour les hommes; un feu d'artifice qu« aurait un sens philosophique et politique; un feu d'artifice qui serait à la fois un divertissement et une manifestation.

Le vendredi matin, je pars pour Paris. J'avais un tas de choses à acheter pour le dîner du surlendemain et le feu d'artifice à commander.

Monsieur Cardinal avait tout réglé dans urre note que je devais remettre à monsieur Ruggieri, et qu» était intitulée : Note pour un feu d'artifice anticlérical. Le bouquet de la fin devait être remplacé par une pièce montée, une construction rappelant une école primaire, et, en haut de la construction, aevait paraître en grosses lettres de feu cette inscription :

A BAS LES jésuites!

J'arrive à Paris. Je m'en vais rue Montorgueil faire mes commandes de volaille, de poisson, puis je passe chez Pauline. J'entre. Je la trouve toute seule.

,o6 LE FEU D'ARTlEiCE.

— Je ne te dérange pas?

— Toi, maman, jamais. J'attends le prince, mais ça ne iait rien, je te présenterai. Il sera enchanté de faire ta connaissance.

— Un prince !

— Oui, et un vrai, pas un prince pour rire... non, un prince d'une des plus vieilles cours de TEurope et toutprès du trône... Il meledisait hier: « Il n'y a que deux personnes entre moi et le trône. » Il va venir. Tu verras comme il est gentil, et sans façon. Faisons un besigue en Tattendant.

Nous étions au milieu de notre quatrième partie de besi::;ue, quand tout d'un coup la porte s'ouvre. Un grand laquais tout en noir, en culotte courte et en bas de soie, annonce : Son Altesse. Oui, ma chère amie, c'est sur ce pied-là chez Pauline. Et on a beau dire, ça fait battre le cœur d'une mère I

La voilà qui entre, Son Altesse. Un vrai gamin.. Pas vingt ans, tout blond, tout rose...

— Monseigneur, c'est maman, dit Pauline...

Ah ! je vous déclare qu'il est fameusement bien ilevé, ce petit bonhomn:e-là... parce que ce n'était pas la première fois que j'étais présentée par l'une de mes filles à un prince, — ça m'était arrivé plusieurs

fois dans des soupers du temps de l'Opéra, puisque favais pour habitude de ne quitter mes enfants qu'à la dernière extrémité, — mais je ne m'illusionnais pas et j'avais très bien remarqué que les princes, ils auraient autant aimé que je ne sois pas là. Ils faisaient une petite grimace que je comprenais très bien et qui voulait dire * « Bon, la mère, il va falloir avaler la mère. »

Eh bien ! celui-là, il n'a pas fait de grimace. Il a été délicieux. Il s'est incliné comme on doit faire devant toute femme, quelle qu'elle soit, et il a dit avec ua petit accent drôle comme tout : « Cette chère madame Cardinal. »

Et je faisais, à part moi, cette réflexion qu'il devait être crânement amoureux de Pauline, pour être aussi convenable que ça avec moi... parce que c'est encore une observation que j'ai faite dans ma car* nère de mère, que je pouvais toujours calculer l'a' mour qu'on avait pour mes filles d'après le plus ou le njoins d'égards qu'on avait pour leur mère. Il m'étaii arrivé plusieurs fois de dire à Virginie :

— Prends garde, mon enfant, méfie-toi, cet homme-là ne t*aime pas sincèrement. Il n'a pas assez do procédés pour u mère. .

,o3 LE FEU DARTIFICE.

11 en a eu des procédés, le prince. Il a dit : « Mais <• ne vous dérangez donc pas ; continuez donc votre « besigue. » Nous avons continué. Lui se tenait deriière Pauline. Elle le consultait : Jetterie^^-vous ça, nonsei^neur? Mais, de temps en temps, a demioix, il lui échappait de petites familiarités; des T'es bête... des Tu n'entends rien à ce jeu-là... Et chaque fois qu'elle avait le quatre-vingt de rois, elle annonçait: Quatre-vingt de papas... en le regardant de côté... une allusion délicate à sa situation. Et lis étaient si contents tous les deux, ils riaient de si bon coeur quand revenait ce : Quatre-vingt de papas! C'est beau la jeunesse !,.. C'est beau l'amour!...

Moi, je me retrouvais dans mon monde. Je laissais le temps se passer... J'oubliais l'heure... si bien que tout à coup je lève le nez, je regarde la pendule. Quatre heures!... J'avais dit à monsieur Cardinal que je prendrais le train de quatre heures et demie. Il devait se trouver à Saint-Germain, à la gare, avec notre petit panier. Et faire attendre monsieur Cardinal, jamais de la vie!... Même pour rester en compagnie d'un prince, parce qu'un prince, après 'out, ce n'est qu'un prince, c'est un homme qui doit lout à sa naissance, tandis que monsieur Cardinal

c'est un homme qui ne doit rien qu'à lui-même.

D'avals oublié le feu d'artifice et je n'avais plus k temps de passer chez monsieur Ruggieri. J'explique la chose à Pauline. C'est là que le prince s'est montre charmant! Il s'est chargé delà commande. Seulement il fallait bien lui dire, à cet héritier d'une famille royale, que notre feu d'artifice devait avoir une couleur contre les jésuites et je lui ai remis la note de monsieur Cardinal. Il l'a lue et il a trouvé ça très original, très original.

Il y avait encore autre chose qui m'embarrassait; la question du prix. Cela me chiffonnait un peu de laisser payer par ce petit bonhomme un feu d'artifice qui ne pouvait pas être dans ses idées. Mais dès que j'ai voulu ouvrir la bouche là-dessus :

— Tu es bête, maman, a dit Pauline, laisse donc faire le prince. Ça n'a pas d'importance, cette niai serie-là.

Je n'ai pas insisté parce que d'abord, au fond, j'ai toujours trouvé ridicule de payer soi-même les chose . qu'on peut faire payer par les autres. C'est un de principes que j'avais inculqués à mes fillettes.

Je suis retournée à Ribeaumont. J'ai trouvé monsieur Cardinal à la gare. Je lui ai dit que j'avais tout

iio LE FEU D'ARTIFICE.

commandé : volaille, poisson, peùts fours, feu d'artifice... et que tout cela arriverait dimanche matin. Eî tout arriva en effet. Deux employés de M. Ruggieii apportent le feu d'artifice... un feu d'artifice admirable, qui remplissait toute une charrette et qui devait coûter au moins deux mille francs.

Monsieur Cardinal descend une minute au jardirx pour indiquer la place où devait se tirer le feu d'artifice; mais il était très préoccupé, monsieur Cardinal, et il rentra tout de suite chez lui, parce qu'il lui était encore venu une idée dans la nuit.

C'était de prononcer le soir, après dîner, un toast à l'anglaise, un spitche. C'est le mot usité là-bas. Monsieur Cardinal sait maintenant un tas de mots dans toutes les langues. Ce spiîche, qu'il devait improviser le soir, monsieur Cardinal était en train de le rédiger et il avait ensuite à l'apprendre par cœur. Il paraît qu'ils ont là-bc*d, en Angleterre, une façon de parler qui n'est pas tout à fait la nôtre. Ce n'est pas de l'éloquence, c'est de la conversation, c'est de ïhumourre, — encore un mot employé par monsieur Cardinal, qui voudrait introduire en France ce genre de causeries politiques.

A six heures et demie on se met à table. Tout se

LE FEU D'ARTIFICE. ni

passe à merveille. Le dîner était excellent : la volaille, le poisson, tout était réussi. Le spitche de monsieur Cardinal fait un effet prodigieux et, à neuf heures et demie, on descend au jardin pour le feu d'artifice.Cela commence par marcher admirablement. Fusées, flammes de Bengale, feux tournants, fontaines jaillissantes, rien ne rate ; et, vous savez, ordinairement, il y a toujours un tas de choses qui ratent dans les feux d'artifice. Le temps était à souhait : pas de lune et pas de vent. Tout à coup, voilà qu'une construction de feu s'élève dans les arbres, . . C'était la pièce montée. On voit se dessiner de^ colonnes, une porte. Tout le monde disait : « Ah ! que c'est beau ! Comme c'est mieux que chez le maire I »

— Attendez ! leur criait monsieur Cardinal, attendez, ce n'est rien encore !... Attendez le fronton I... Attendez l'inscription !...

Il se dresse le fronton, elle s'allume l'inscription, mais quelle horreur 1 Savez-vous ce qui s'écrit en lettres de feu au haut du fronton, au lieu de : A bas Us jésuites l Ce qui s'écrit, c'est :

Vive l' Empereur I

>ia LE FEU D'ARTIFICE.

Comment est-ce arrivé? Je n'en sais rien encore. Etait-ce une plaisanterie du petit prince qui se serait amusé à nous envoyer un teu d'artifice bonapartiste à la place d'un feu d'artifice anti-clérical ? Je ne peux pas croire cela de la part d'un jeune homme si distingué et si amoureux de Pauline. Etait-ce une erreur de monsieur Ruggieri? C'est une très grande maison dans laquelle il doit y avoir des feux d'artifice pour toutes les opinions. Ils ont pu se tromper de nuance. Peut-être aussi ont-ils essayé d'écouler un vieux rossignol qu'ils avaient en magasin? Bien des feux d'artifice ont dû leur rester pour compte au moment du Quatre septembre. Ça ne serait pas délicat de leur part, et même, en y pensant, ce n'est pas admissible, car ils devaient bien penser qu'on s'en apercevrait.

Toujours est-il qu'en voyant flamboyer ces mots : Vive l'Empereur! la foule .se meta crier, à siffler... Ils ne sont pas bonapartistes dans ce pays-ci... Monsieur Cardinal, comme un lion, se jette au milieu du feu. Les artificiers \ui cûaient : « N'approchez pas! N'approchez pas ! Vous n'avez pas l'habitude, vous allez vous faire faire du mal! » Mais il n'entendait rien. 11 était égaré par la fureur. Il voulait tout ren-

LE FEU D'ARTIFICE. Ii3

verser. .. Moi, je me jette à sa suite dans les flammes. Je l'en retire... Le tour de mes faux cheveux, mes repentirs et les brides de mon bonnet en ont éti roussis.

Tous les invités s'en allaient furieux. Monsieur Cardinal se met à courir après le monde. Il leur criait : « Revenez ! revenez! Je vais vous expliquer. Il devait y avoir : A bas les jésuites!... » Mais personne ne voulait l'écouter.

Et nous restons seuls, monsieur Cardinal et moi. Il tombe comme écrasé sur un banc. Alors, en le voyant dans cet anéantissement, j'ai eu du courage une fois dans ma vie et j'ai adressé un discours à monsieur Cardinal.

— Écoute, lui ai-je dit, si c'est l'écroulement de tes ambitions politiques, c'est peut-être une bénédiction du ciel que cette erreur dans ce feu d'artifice. C'est peut-être écrit là-haut que tu n'es pas fait pour la politique. Ah î je sais bien que tu ne crois pas aux choses écrites là-haut^ mais j'y crois, moi, j'ai cette faiblesse... Vois-tu, monsieur Cardinal, tu as trop de fermeté dans tes principes. C'est fait pour les farceurs, la politique^ pour les sauteurs, pour les gens qui changent d'opinion tous les huit jours. Ce

D'est pas fait pour toi^ qui n'eu changes jamais. Q.ui est-ce qui aurait dû arriver à tout? Toi '. Et qui e^t-ce qui n'est arrivé à rien ? Toi ! Sous l'Empire, tu me disais : « Après l'Empire, j'arriverai .. » Il est tombé, l'Empire, et tu n'es pas arrivé... Alors tu m'as dit : c Après monsieur Mac-Mahon, ce sera mon tour... » Et qu'est-ce qu'on t'a donné, après monsieur Mac- Mahon.^ Rien du tout. Tu t'en es consolé en disant: € Je n'ai rien à attendre de ces messieurs du centre gauche. Mais quand Gambetta sera aux affaires... » Eh bien! il est aux affaires, Gambetta, et qu'est-ce que tu empoches .> Des avanies de la part de ses fonctionnaires ! Tous ces gens-là se tiennent, vois-tu, qu'ils s'appellent Napoléon III, Mac-Mahon ou Gambetta. Ils ont la même routine, les mêmes préjugés. Ils ne comprendront jamais la grandeur de ton caractère. Ils te jetteront toujours tes filles à la tête. Tes filles!... tes filles!... Eh bien! ils ont peutêtre raison après tout. Ah ! tiens, monsieur Cardinal, laisse-m.oi te dire une lois toute ma pensée... J'ai des sentiments vulgaires, c'est vrai... des idées bourgeoises, mais enfin ma pensée, la voilà '. c'est que ta vraie carrière, ça n'est pas la politique; ta vrai car» 1ère, c'est tes filles 1

LE FEU D'ARTIFICE. iiS

Là je me suis arrêtée, effrayée de ce que )e venais de dire. Mais "nonsieur Cardinal était redevenu paisible, presque souriant, et il me dit avec condescendance :

— Je ne vous env.euxpas, madame Cardinal, vous ne pouvez pas vous rendre compte de la portée de vos paroles. . . mais rien n'aura raison de mon énergie. Tout se tourne contre moi, même mes feux d'arti fice... Le gouvernement de monsieur Gambetta ne veut pas de moi? C'est très bien... Je serai patient. J'attendrai. Le suffrage universel est là. Mon tour viendra.

Au moment où monsieur Cardinal finissait de parler ainsi, je vois venir le maréchal des logis de gendarmerie qui nous dit :

— Je suis bien fâché de ce qui se passe, mais je vais être obligé de faire mon rapport. Je viens de consul ter mon petit guide du gendarme... Il y a dedans un article contre les emblèmes séditieux. Votre feu d'artifice tombe sous le coup de la loi .Vous aurez un procès.

Un procès I ... Il ne nous manquait plus que cela î C'était le comble! Mais, pendant que je levais les bras au ciel, qu'est-ce que je vois? Le visage de monsieur Cardinal qui s'illumine.

— Verbalisez, mon ami, ait-il bien doucement au maréchal des logis, verbalisez.

Puis, me pi"enant à part :

— Un procès, madame Cardinal, un procès politique!... C'est un piédestal!... Je suis sauvé! Ma fortune est faite. Je me défendrai moi-même, parce que prendre un avocat dans ces cas-là, c'est une duperie. Tout le bénéfice du procès est pour l'avocat, qui se tait une réputation sur le dos de son client, à qui il lait flanquer le maximum. Et il faut les payer ces Messieurs^ si bien qu'ils oat tout en même temps... l'honneur et l'argent... Mais ils n'auront rien cette fois-ci... Je serai mon avocat!... Je vais dès ceKe nuit m'occuperde ma défense.

Et depuis avant-hier il y travaille, à sa défense. Voilà comment ça doit débuter :

— Messieurs, j'ai voulu tirer un feu d'artifice anticlérical; un industriel sans scrupules, qui voulait utiliser un solde de feux d'artifice démodés, n'a pas rougi de... etc., etc.

Mais il commence à être inr^uiet, monsieur Cardinal, parce qu'il ne voit pas venir l'assignation pour son procès. A chaque coup de sonnette, il s'élance, il court ouvrir lui-même: a C'est elle... C'est mon

assignation! » Hcîas ! non, c est le boucher, c'est le boulanger, ce n'est pas l'assignation.

Monsieur Cardinal est très tourmenté et tout à l'heure il me disait avec amertume :

— Est-ce qu'ils ne me feront pas mênie un procès

La vôtre, bien tendrement.

Zoé Cardinal-

J'entreprends de raconter le voyage de la fre'gate la Pénélope^ qui, sortie du port de Toulon le :5 jcinvier 1864, n*y est rentrée que le 27 janvier 1870, après avoir passé six années à la mer , parcouru soixante-dix-huit mille lieues et brûlé pour quatre cent vingt-deux mille francs de charbon de terre.

Le 12 janvier 1864, legrosBernardel, l'ami le plus ntime du banquier Raynald, reçut un petit billet de iTiadame Rayjiald : a Venez tout de suite, il faut que t je vous parle. »

Et dès qu'il fut arrivé :

— Asseyez-vous là, mon ami, lui dit-elle, et racontez-moi ce qui se passe. Je suis horriblement inquiète... Mon mari?... Qu'est-ce que nous allons en taire démon mari? et qu'est-ce que nous allons devenir? Edouard est tout simplement en train de perdre la tête. Le chef des bureaux est venu me voir tout à l'heure; ce pauvre homme avait les larmes aux yeux; depuis quinze jours il n'a pu obtenir d'Edouard ni un ordre, ni une signature. Nous avons réalisé cent mille francs de perte sur une affaire de Turquie qui devait nous donner cent cinquante mille francs de bénéfice. L'emprunt de Madagascar nous a échappé... Enfin c'est une débâcle, une vérilable débâcle! Edouard ne va plus à la Chambre, il f.e s'occupe plus de ses journaux, il ne mange plus, il ne dort plus, il ne parle plus... Je vous en prie, mon ami, dites-moi ce qui se passe.

— Mais je ne vois pas. .., mais je ne sais pas.

— Vous voyez très bien et vous savez très bien...

Quelque histoire de femme, je suis sûre. Ah! dans les commencements, j'ai souffert et beaucoup souffert de ces sortes de choses, mais aujourd'hui, grâce au ciel, après quinze ans de mariage, je suis bien apaisée... Certes, j'aimerais mieux qu'Edouard se tint un peu tranquille, mais enfin je ne souffre plus, plus du tout, et puis je songe à mes enfants, à mes deux fillettes qui grandissent. J'ai mis là dans ma tête que Jeanne et Adèle auraient chacune deux millions de dot, et voilà pourquoi je veux que mon mari s'occupe de ses affaires, voilà pourquoi j'ai besoin de savoir ce qui se passe. Parlez, parlez, parlez I

— Ehl bien, Raynald est amoureux.

— Il n'y a rien là de si extraordinaire ni de si tragique.

— Oui, mais amoureux d'une personne qui ne veut pas de lui.

— Il est tombé sur une honnête femme I Cela se passe dans le monde alors?

— Pas du tout, cela se passe à l'Opéra.

— A l'Opéra ? Il y a des vertus maintenant à l'Opéra !

— Rien de moins vertueux que mademoiselle Rose

Paumier, mais Raynald a eu la maladresse de tomber follement amoureux de cette petite, juste au moment où elle-même était, de son côté, follement ureuse.

— Q'j'est-ce que vous me racontez là?

— La pure vérité... Raynald a eu beau prier, supplier, offrir des choses absurdes, il n'a réussi qu'a se faire mettre à la porte. C'est alors qu'il est tombé dans cette mélancolie qui nous esta tous un si légitime sujet d'inquiétude.

— Mis à la porte par une danseuse I Comment I et vous, ses amis, vous ne vous êtes pas occupés... ?

— Nous nous en sommes tous occupés, ma chère amie, et très activement, et moi tout le premier... Je comprenais bien qu'il fallait à tout prix sortir Edouard de cette tristesse... Je suis allé deux fois chez cette demoiselle : « Je suis amoureuse, m'a- « t-elle répondu, entendez -vous bien, a-mou - « reu-se ! » Et moi aussi, je me suis fait mettre à la porte.

— Et quel est le personnage aimé avec tant de violence et tant de probité ?

— Oh î vous le connaissez, je crois ; c'est le petit Noël de la Ville-Gris.

— Noël de la Ville-Gris ! Le marin î

— Oui, le marin. Il est lieutenant de vaisseau

— Lieutenant de vaisseau... Eh bien, est-ce que mon mari n'est pas député ?- est-ce qu'il ne vote pas depuis dix ans, en toute occasion, avec une docilité exemplaire > Est-ce qu'il n'entretient pas à gran is frais deux journaux qui, en ce moment même, s'épuisent et se déconsidèrent à combattre à outrance pour la politique de monsieur Rouher?... Il me semble que le cabinet aurait mauvaise grâce à nous refuser cela.

Qaci cela?... Je ne comprends pas bien.

Vous ne comprenez pas 1... Mais il faut que îe

gouvernement fasse embarquer ce jeune homme.

— Le faire embarquer!

— Vous n'y aviez pas son-;é ?

— Un trait de génie, ma ch-;re, un trait de .véniel

Le lendemain, à cmq heures, le lieutenant de vais seau Noël de la Ville -Gris lisait paisiblement îe Fi garo au coin de son feu; Rose était assise par terre la tête Sur les genoux de Noël, ramassée, enroulée, pelotonnée, comme une petite chatte qui fait volup-

cueusement son ron-rondans les jambes de son maître. Un domestique apporta une grande lettre cachelôe de rouge. « — Ah ! dit Noël, cela vient du minisï tère. Quelque invitation de bal. — Laisse-moi lire. ■i J'aime tant ça, moi, ouvrir les lettres ! et puis je me « méfie toujours; tu es bien capable de faire passer « les lettres d'amour par le ministère pour que je ne « me doute de rien. — Tu es folle! — Oui, de t'aimer tant que ça. — Tiens, ouvre et lis. »

Rose rit sauter lestement le grand cachet rouge, puis, après un regard jeté sur la lettre, poussa un en, se leva toute droite et, fondant en larmes, se laissa retomber entre les bras de Noël, a — Mais qu'est-ce « que c'est, ma chérie, qu'est-ce que c'est? — t' Tiens, regarde. » Elle lui donna la lettre, et, pendant que Noël lisait, elle se jeta par terre, et resta là étendue sur le tapis , sanglotant de toutes ses forces.

Le ministre de la marine enjoignait à monsieur le lieutenant de vaisseau Noël de la Ville-Gris départir le soir même, ou le lendemain matin au plus tard, pour le port de Toulon, et là de se mettre immédia- >Mement à la disposition du commandant de la frégate la Pénélope.

LA PENELOPE. laS

^- Ah I s'écria Rose au milieu de ses larmes, ne pars que demain matin au moins, ne pars que demain matin.

Noël ne partit que le lendemain matin. Il arriva £ Toulon et se rendit tout de suite à bord de la Pénélope.

— Je vous attendais, lui dit le commandant; nous serions en mer depuis vingt-quatre heures si, avant-hier, une dépêche du ministre ne m'avait informé qu'on m'expédiait de Paris un troisième lieutenant de vaisseau. C'était vous. Soyez le bienvenu.

Le i5 janvier 1864, à quatre heures, par une mer très dure, la Pénélope sortit du port de Toulon. C'était une belle frégate neuve qui, après des essais admirables dans les eaux de la Méditerranée, partait, éclatante et superbe, pour son premier grand voyage.

La Pénélope touche à Madère, dépose à Saint- Louis du Sénégal des officiers fonctionnaires allant rejoindre et arrive au Gabon le 7 mars. On passe un mois à étudier les changements survenus dans la direction et la profondeur des passes constatées au plan de l'esiuaire du fleuve du Gabon, dressé en 1849 par les ordres du commanaant Bouet-Vuillaumez, er no-

ia6 LA PÉNÉLOPE.

tamment des passes de la Mouche, de Pougara e< du Pap"llon.

Pendant que Noël était fort absorbé par ces sondages, le banquier Raynald et les amis du banquier Raynald avaient repris avec une nouvelle ardeur le siège de Rose Paumier. La danseuse continuait à faire une belle défense. « — Je suis amoureuse^ disait- « elle, et j'attendrai Noël. — Mais, fillette, lui rét pondait sa mère, la digne madame Paumier, oc songe un peu à ce que tu dis; ton Noël ne revien- « dra que dans deux ans, — Eh bien, j'attendrai « deux ans. »

Madame Paumier cependant ne se décourageait pas et disait à Raynald : a — Ne vous découragez pas, « prenez patience. Ce sera peut-être un peu long, tt mais maintenant que le marin est parti, pour sûr, « tout s'arrangera. » Raynald était sorti de son accabi ement, il avait repris goût à la politique et aux affaires, il avait rattrapé l'emprunt de Madagascar et même les cent cinquante mille francs de l'affaire '-•e Turquie.

La Pénélope quitta le Gabon le 3 avril, se ravitailla le 16 au cap de Bonne-Espérance et repartit If 21 pour exploration et démonstration dans le cand de Mozambique. Le 25 mai, la Pénélope arrivait ' Mohély; les instructions recommandaient d'étudier la situation des intérêts français et de sonder les dispositions de la reine de Mohély à l'égard de l'entreprise projetée de jM. Lambert.

Après avoir montré le pavillon français dans les Comores , la Pénélope reprit sa route et arriva à Sidney le i5 août. Elle y attendit le courrier anglais, qui devait lui apporter de nouvelles instructions. Le premier courrier n'apporta rien ; le bâtiment de la Peninsular oriental mail Company, qui devait prendre à Pointe-de-Galles la correspondance apportée par les Messageries impériales, avait manqué la coïncidence, les Messageries étant en retard. Les nouvelles instructions arrivèrent seulement le i" octobre.

Il y avait une dépêche du ministre de la- marine pour le commandant de la PénHope, et pour Ncël dix-huit lettres de Rose. C'était toujours le même refrein : « Je t'aime, je t'adore, je t'attends, je te suis fi dèle, j'ai dansé hier dans Gi\elle^ nous répétons les patineurs du Pro^-'/zé^e.» Et puis, pour finir, cela re-

i2S LA PENELOPE.

commençait: « je t aime, je t adore, je t'attends, je te suis fidèle... »

Mais, hélas! la route est longue de l'Opéra (Paris) à Sidney (Australie), et ce qui était exact, partaitement exact au moment où Rose écrivait ses dix-huit lettres, avait cessé de l'être au moment où Noël les lisait.

Rose aimait toujours et avec la même violence, mais quant à la fidélité I... Un petit arrangement était intervenu entre Rose et le banquier.

— Soit, avait dit la danseuse, mais écoutez-moi bien et comprenez-moi bien. Si je vous prends, c'est par raison, c'est pour ma famille, c'est pour maman que ça chagrine de me voir sans personne et qui dit qu'on ne refuse pas une occasion comme vous. Mais je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais... C'est bien entendu, n'est-ce pas?

Lebanquier avait accepté, en se disant: « Le voyage « de la Pénélope doit durer dix-huit mois, et d'ici à • dix- huit mois nous serons guéris tous les deux, " elle de son amour pour ce marin et moi de mon « amour pour elle. Sachons donc nous contenter, pour » le quart d'heure, de cet amour qui se résigne. »

LA PENELOPE. ,2q

Les nouvelles instructions ministérielles étaient: montrer le pavillon français dans la Polynésie, examiner jusqu'à quel point l'intérêt français est engage dans la rivalité des croyances ntholique et protestante, étudier particulièrement Tintérêt politique ei économique qu'il y aurait pour la France à faire obstacle à Tinvasion de l'élément anglo-saxon qui déborde de l'Australie et menace d'envahir toute la Polynésie

En conséquence de ces instructions, la Pénélope toucha à Nouméa vers le i5 octobre, prit part à une démonstration contre les indigènes des îles Loyalty, visita l'archipel de Krusenstern, les Nouvelles- Hébrides, Witi, Samoa et arriva à Taïti le i" janvier i865. De Taïti, le commandant de la frégate écrivit au ministre par le courrier anglais de Paîta et Panama qu'après sa visite aux îles Sandwich, il reviendrait droit sur San-Francisco pour faire reposer ses hommes, réparer ses avaries et prendre des vivres en vue d'une expédition dans la région Nord. Le commandant ajoutait qu'il nequitterait San-Francisco que vers le i5 juin et qu'il comptait rentrer en F^-ance vers le mois de décembre.

Le ministre reçut cette dépêche le lo mai; il

I30 Lx\ PÉNÉLOPE.

achevait de la lire et il allait écrire en marge : aj?prouvé, quand son huissier lui remit une carte. « C'est monsieurRaynald,ledéputé? — Oui, monsieur le ministre. — Faites entrer. » Raynald entra dans le cabinet du ministre et le ministre posa sur son oureau la dépêche du commandant de la Pénélope.

Rose, le matin, avait reçu une lettre de Noël : <c O ma chérie, lui disait-il, toi, toujours toi, je ne « vois que toi. Veux-tu que je te raconte mon dertf nier quart? Écoute. Je suis endormi dans ma a cabine; le timonier ouvre ma porte: Lieutenant, tt il est minuit moins le quart. Je me réveille, je a m'habille et à m.inuit je vais relever Montègre au tt banc de quart. Montègre médit: — Nous navia guons à la vapeur- la bordée de quart est sur le « pont; la route au nord-nord-ouest; bonsoir.

<i Bonsoir, et je reste seul, en l'air, regardant la « fumée qui sort toute noire de la machice... Et « dans cette fumée, je vois apparaître une petite « torme blanche, d'abord incertaine et vague, puis t qui bientôt se précise et s'accentue.

LA PENELOPE. i3i

« C'est la plus jolie danseuse du monde entier.., a ei ia plus aimée... en robe de tarlatane, les épaules u iioci, des roses blanches dans les cheveux. G'esi tt lo:, ma Rosineite, dans le costume des Willis de « Gi:{elle. Le bruit que fait la vapeur dans la chau- « dière devient une petite musique aérienne, douce t et cadencée; c'est la valse de Gi^elle. Cette af- « freuse fumée noire se change en une forêt argentée, « avec un petit lac au milieu et des nénuphars sur a ce petit lac. Et toi, légère et souriante, tu te prott mènes délicatement, toute droite sur tes pointes, « parmi les feuilles des nénuphars. Je reste, moi, « en extase devant cette vision...

« Mais une grosse voix vient me tirer de ma rêverie : « — Lieutenant, dit cette grosse voix, le maître mé- « canicien vous prie de faire vider les escarbilles. — « Et je crie: A vider les escarbilles! — Les hommes « de la bordée de quart vident les e carbilles... Le «. silence se rétablit autour de moi, quand les escart billes sont vidées... et je retombe dans ma rêverie. Cl Réapparition de la petite forme blanche, mais « changement de décor et de costume. C'est la grande « iorét aux environs de Munsier, la forêt du troit sième acte du Prophète, avec ses arbres blancs de

i3a LA PENELOPE.

c neige et la rivière gelée. J'entends le oruit oes paît tins et, sur la mélodie aiguë et stridente de Meyerc béer, tu t'élances, — robe de laine marron, petit « toquet de velours noir... Je me rappelle même les a couleurs... — Tu descends audacieuse, les bras a croisés, la tête haute, les reins cambrés. J'ai pres- « que peur, tu ne pourras past'arréter, tu vas tomber « dans la mer.. . Mais il y a des muscles d'acier dans « ces mignonnes petites jambes... Lestement d'un « coup de talon, à droite conversion... et tu rentres c dans la forêt de Munster.

<t Deux heures du matin... Il faut faire revider les « escarbilles... et puis le rêve recommence, et puis te encore les escarbilles... Ah! que je t'aime! Ah! « que je t'aime ! Je passerais trente ans à naviguer tf dans les îles de la Polynésie et de la Micronésie, « je ne reviendrais qu'en 1895, sous Napoléon IV « ou sous Napoléon V, ou sous la République, ou c sous le comte de Chambord, ou sous le comte de tt Paris, avec un bras en moins et de grosses épaut leties en plus, que je reviendrais t'aimant encore, «t t'aimant toujours... Mais, grâce au ciel, je n'aurai u pas trente ans à attendre, et mon grand amour, ca- « pital et intérêt accumulés, je te le rapporterai au

• plus tard le i" décembre 1867. Nous allons faire t un petit tour dans le Pacifique nord, et puis après il en route pour Toulon, en route pour TOpéra, en « route pour tout ce que j'aime. »

Quand Raynald arriva chez Rose le jour où elle avait reçu cette lettre, il la trouva gravement occupée à calculer les jours sur son calendrier. « — Que faiteso vous là.} — Je calcule combien il y a de jours du « 10 mai au i" décembre. Voulez-vous m'aider, « vous qui avez l'habitude des chiffres? — Bien vo- « lontiers. >

Le banquier prit l'almanach, et quelques instants après : « — Deux cent trois jours, dit-il — Tant que « cela! — Oui; mais pourquoi ce calcul? — Parce que « le !«' décembre au plus tard, au plus tard, enten* « dez-vous? mon petit Noël reviendra, et que ce « jour-là, mon pauvre homme, il faudra déména- « ger. »

Raynald reçut le compliment sans broncher, mais, en s'en allant, dans l'escaliei, il fitcette réflexion que, malgré les paroles véritablement cruelles de sa maîtresse, il était en train de l'aimer plus sottement ei plus follement que jamais, il fit cette autre réflexion qu'il serait le plus malheureux des hommes si le

t34 LA PENELOPE.

i"" décembre il se voyait obligé de passer la main..., et alors^ avant de monter en voiture, il dit à son cocher : Au ministère de la marine.

Le soir méi-i^e^ les bureaux de la direction des mouvements de la flotte expédiaient au consul de France à New-York une lettre contenant l'ordre de faire parvenir au commandant de la Pénélope, en rade de San-Francisco, la dépêche télégraphique suivante : Escadre Mexique besoin de renfort, suspendre voyage d'exploration, rallier immédiatement escadre Mexique.

Cette dépêche télégraphique parvint le 14 juin à destination.

La Pénélope devait le lendemain, à la pointe du )our, faire route vers les îles Aléoutiennes. La frégate s'achemina vers le Mexique et arriva à la Vera-Cruz le 22 septembre i865, après une très pénible navigation autour de l'Amérique du Sud. L'amiral commandant a^ Mexique manquait en eflet de bâtiments: « Je vois bien que la frégate est t:ès fatiguée, dit-il « au commandant de la Pénélope, mais je serai

LA PÉNÉLOPE i35

« obligé de vous garder ici tant que durera l'occupaa tion du Mexique. » Et la Pénélope comn-'ença Je service d'escadre: surveillance des côtes, rnouvemeni de troupes, transport de vivres et de munitions, etc

Le Corps législatif, cepenjant, malgré sa parfaite docilité, commençaità s'inquiéter un peu des affaires mexicaines. M. Thiers, dans la séance du 22 juillet i866, prononça un discours éloquent et passionné. Il fallait en finir avec le Mexique, il fallait rappeler nos troupes et notre escadre, etc. Dès que M. Thiers eut terminé son discours, Raynald résolument demanda la parole. Il y eut un moment de stupeur dans l'assemblée, puis les voisins de Raynald s'accrochèrent aussitôt aux pans de sa redingote : a As- « seyez-vousdonc, laissez parler M. Rouher; il n'y a « que lui qui soit capable... Vous voulez répondre à « îvl. Thiers ! mais vous n'avez jamais parlé. Perdeza vous la téie? etc. » Raynald ne perdait pas la tête, il voulait parler, il parla. Pendant que le ministre d'Etat montait lentement à la tribune, Raynald jeta de sa place à l'assemblée quelques phrases chaleureuses et indignées.

— Monsieur le ministre d'Etat va parler, s'écriat-il, mais je veux d'abord protester contre le langage antipatriotique de M. Thiers. Évacuer le Mexique! Rappeler nos troupes! Rappeler notre escadre I Notre escadre surtout! Jamais! jamais! jamais! Ce serait une honte pour le drapeau français! Nou? avons élevé un trône au Mexique, et la chute de ce trône est inévitable après notre retraite. Si l'entreprise du Mexique finissait ainsi, elle aurait l'air d'une étourderie. Une étourderie, la grande pensée du règne! Une étourderie, la régénération de la race latine, etc., etc.

Il est, du reste, inutile de repr-oduire en entier cette substantielle harangue ; on peut la retrouver au Afoniteur. Ceou'ilfaat dire, c'est que, à l'extrême ébahissemeni de ses collègues, Raynald fut presque éloquent, tant est vrai le mot de Vauvenargues : Les grandes pensées viennent du cœur.

RaynalJ fut très fêté, très complimenté. « Vous

devriez parler plus souvent, lui disait-on, il y a « en vous l'étoffe d'un orateur. Vous avez raison, il « y va de l'avenir des races latines, de l'honneur du « drapeau français, etc., etc. » Raynald recevait avec une parfaite dignité toutes ces félicitations, mais une

grande considération dominait pour lui de bien haut l'intérêt des races latines et l'honneur du drapeau français. « Si l'escadre revient, se disait-il, îa Péné- « lope reviendra; et, si la Pénélope revient, Rose « me mettra à la porte. »

Au sortir de la Chambre, tout fier de son triomphe oratoire, Raynalds'en alla chez Rose. La femme de chambre liv. déclara nettement que madame ne pouvait le re. evoir. Il insista, se fâcha, parla très haut et Rose se montra, t — Faites-moi le plaisir de « vous en aller, lui dit-elle. — Mais, ma chère en- « tant... — De vous en aller et tout de suite. Il est à « Paris, m'entendez-vous bien? — Il est à Paris, a monsieur de la Ville-Gris ? — Oui, et pour cinq u lours seulement, et de ces cinq jours toutes les mi- « nutes lui appartiennent. — Alors je ne vous ver- « rai plus?... — Revenez mercredi, si cela vous « amuse, mais jusqu'à mercredi, bonsoir. » Elle le poussa tout doucement vers la porte et le mit dehors.

Raynald resta quelques instants sur le palier, stupide, hébété. La tête lui tournait, les oreilles lui tintaient. Puis il descendit Tescalier, battant les murs

comme un homme ivre. Il but deux grands verres

(38 LA fCNELUPE.

d'eau fraîche chez le concierge et, là, il répéta plusieurs fois cette phrase : « Il est revenu du Mexique, « malgré mon discours ! »

La Pé72élope avait fait un voyage pour rapatrier uelques détacheii.ents. Débarqué à Brest^ la Ville- (iris avait obtenu du préfet maritime une permission de cinq jours, le bâtiment devant restei huit jours pleins à Brest pour faire du charbon et prendre des approvisionnements d'hôpital nécessaires aux ambulances delà Vera-Cruz-

Pendant ces cinq jours, une grande exaspération préserva Raynali d'une grande douleur. Il allait partout racontant son aventure : a Voilà ce qui m'ar- « rive, voilà le tour que m'a joué cette créature I € Mais elle peut être tranquille, je ne la reverrai « plus, je n'y remettrai plus les pieds, vous entendez a bien, plus les pieds. » C'est ainsi qu'il parlait encore le mardi soir, à minuit.

Le lendemain, naturellement, et de grand matin, il retourna chez Rose. Il la trouva fort accablée, étendue sur un canapé, le visage décomposé, très pâle, avec les yeux très rouges, a — J'ai bien souffert, lui « dit il. — Et moi donc, ce matin, quand il est partit » répliqua -t- elle durement. Elle fondit en lar-

LA PENELOPE. i 3q

mes. Lui, la regardait pleurer et, elle, tout d'un joup, s'essuyant les yeux : a — Vous êtes tout de « même bien bon de supporter cela! — Je vous aime « tant, répondit-il simplement. » Rose fut étonnée, pi*esque attendrie, a — Ah 1 qui sait? dit-elle je fin i- « rai peut-être par m'habituer à vous, à la longue. » Ce fut un moment délicieux pour Raynald. Jamais Rose ne lui avait dit une parole aussi tendra

Jusqu'à la fin de l'année 1866, calme plat. La Pénélope était au Mexique. Lettres ardentes du marin à la danseuse; Rose, dans ses réponses, était peutêtre un peu plus calme. En revanche^ à Paris, elle était peut-être un peu moins dure pour le banquier.

Dans les premiers jours de janvier 1867, une note parut au Moniteur qui déclarait qu'il n'y aurait plus au mois d'août ni un soldat, ni un vaisseau français au Mexique. Raynald intrépidement se présenta encore une fois au cabinet du ministre de la marine. Il fut reçu, mais très mal reçu. La Pénélope devait

rentrer et rentrerait. Raynald vourut parler de ses deux journaux, des services qu'il avait rendus au gouvernement. « Oh! répondit le ministre, .la politi- « que n'est pas mon affaire, cela regarde le ministre « de l'intérieur. Allez le voir. — Eh bien, j'y vais, » Raynald y alla du même pas. a Monsieur le » ministre, dit-il nettement, mes deux journaux « vont mal et très mal. Je perds beaucoup d'ar- « geni à soutenir la politique du gouvernement. « Voilà quatre ans que je m'épuise à célébrer cette « désastreuse expédition du Mexique. — Mais vous- « même, à la Chambre il y a six mois, avec beau- « coup de force et d'éloquence... — Oh! mon dis- « cours, oui, je sais, mais je parlais contre ma « conscience ce jour-là. Enfin je suis résolu à chan- « ger de ligne. J'ai pris jusqu'à présent de votre main « mes rédacteurs politiques, je vais congédier tout ce <L monde-là, puis donner l'un de mes journaux à •i monsieur Emile Ollivier et l'autre à monsieur « Gimbetta, ce jeun^ avocat qui commence... — « Vous ne ferez pas cela. — Je le ferai. — Voyons, il « y a quelque chose?... — Eh bien, oui, il y a quel- < que chose. Une misère, une véritable misère! Je t m'adresse au ministère de la marine, et il m'en-

« voie promener. —Donnez-moi jusqu'à demain, je « verrai le ministre de la marine. i>

Le lendemain, avant le conseil, d:ns une embra sure de fenêtre, quatre ministres donnèrent l'assaut au ministre de la marine; il fit une admirable résistance, mais il fut écrasé sous le nombre et le poids de ces Excellences réunies.

Le 20 août 1867, au moment où la Pénélope se disposait enfinà rentrer en France, nouvelles instructions ministérielles. La frégate devait reprendre en détailla, visite en Océanie, pour cause de complications qui obligeaient à renforcer d'un bâtiment la station de l'Océanie. Ce fut à bord de la Pénélope un accès général de désespoir. « Ma femme, ma pauvre « femme! disait le commandant. Elle était enceinte « de six mois quand je suis parti. J'ai une fille de c trois ans et je ne la connais pas. — Et moi, disait c le second, moi qui ai depuis deux ans un héritage c à recueillir à Périgueux. — Rose, ma chère Rose, « se disait Noël à lui-même, elle finira par se lacseï c de m'attendre. . . »

i^a I A \ l'NEl.OPE.

Cependant il fallut paitir et de nouveau doubler toute l'AmeVique du Sud. La Pénélope arriva à Taïti au mois de janvier 1868, le commandant alla prendre les ordres de l'amiral. « Vos instructions, « répondit l'amiral; les voici : montrer le plus pos- « sible le pavillon français. Il paraît que nous avons « à redouter l'influence prussienne, qui tend à s'é- « tablir dans cei parages. — Uinfluence prussienne a dans les mers de l'Océanie! — Oui; du moins on « m'écrit cela de Paris, parce qu'ici ni vu, ni connu, « l'influence prussienne. Enfin, allez, mon chercom- « mandant, montrez le pavillon français, -n

La Pénélope, véritable vaisseau fantôme, reprit sa course, allant de Taïti aux Iles-Basses, des Iles- Basses à Nouka-Hiva, de Nouka-Hiva aux Aléoutiennes, puis revenant par les mers de Chine et du Japon, traversant les îles de la Polynésie et l'archipel des Navigateurs. Ce ne fut qu'après quinze mois de la plus laborieuse des navigations que la Pénélope revint à Taïti avec de telles avaries et dans un tel épuisement que l'amùral vit bien qu'il n'v avait plus rien a demander à cette malheureuse frégate.

a Je vais vous renvoyer en France, dit l'amiral au t commandant. — Mais je ne peux pas rentrer en

LA PEyELOPE. 143

« France; la frégate n'est pas en état de supporter un c gros temps. — Réparez-vous. — Je ne peux pas 3 me réparer ici. »

La frégate péniblement se traîna jusqu'à Saigon, et là, pendant cinq mois, elle dut attendre les pièces de rechange qui lui étaient absolument nécessaires et qui avaient été demandées en France. Enfin, au bout de ces cinq moisj départ, rentrée par le cap de Bonne- Espérance et arrivée à Toulon le 27 janvier 1870.

Raynald, le 28 septembre i86v9, s'était montré véritablement héroïque. Il n'avait pas osé aller affronter ouvertement chez lui le ministre de la marine, mais il s'était arrangé pour le rencontrer sur un terrain neutre, et là il avait eu l'aplomb de lui dire négligemment : a Eh bien, la Pénélope... Est-ce que....> — La Pénélope, s'était écrié le ministre avec une extrême violence. Est-ce ma démission, dites, estce ma démission que vous voulez? Je vous préviens que je la donnerai, si mes collègues me parlent encore de la Pénélope. D'ailleurs, en présence du mouvement libéral qui se dessine, vous cuis-

prenez bien qu'on ne peut plus se permettre... à Là-dessus, le ministre, après avoir salué polimenr Raynald, lui tourna les talons.

Il fallait se résigner et attendre les événements. Noël allait revenir. Raynald avait un agent à Toulon qui, le 27 janvier, lui expédia trois télégrammes : 1° la Pénélope est signalée; 2' la Pénélope entre dans le port; 3° la personne en question prend l'express de Paris. Raynald, le 28, vint à quatre herres chez la danseuse; il resta cinq minutes devant la porte avant d'oser sonner, tant le cœur lui sautait dans la poitrine. Enfin il sonna^ on le fit entrer. Madame le priait de bien vouloir attendre. Tout d'un coup, dans la pièce voisine, il entendit des éclats de voix, des cris, des pleurs. Cela dura un grand quart d'heure, puis Rose arriva, les yeux gonflés. Elle tomba dans un fauteuil. « — Pauvre gar- » çon, dit-elle, il m'aimait encore. — De qui parlez- « vous? — De Noël. C'était lui. Je viens de lui don- « ner son congé. — Quoi, vous lui avez.^.. — Oui. « Oh! ne croyez pas que je vous aime, au moins; « mais vous avez été si bon pour moi... Qu'est-ce c que vous voulez? j'ai fini par m'habituer à vous. « ie vous le disais bien... à la longue. »

LA PENELOPE. 145 Le lendemain Raynald achetait pour Rose, avenue de l'Impératrice, un petit hôtel de trois cent mille francs.

Or, voici ce qui s'était passé entre Rose et la Ville- Gris, tt — Je vais être franche avec toi. Je ne t'aime « plus. — Tu ne m'aimes plus ? — Non. — Ce qu'on « m'a écrit... Raynald ?... C'est donc vrai ?... — ! Raynald, oui, c'est vrai ; mais ce n'est pas à cause « de Raynald que je te renvoie... Raynald n'est pas e un homme qu'on puisse aimer... Je t'ai dit que je « serais franche; je le serai jusqu'au bout. J'aime tt une autre personne. — Q.ui ça? — Ah ! cela, mon a cher, c'est mon affaire et mon secret. — Tu ne t m'aimes plus ! — Ah ! que veux-tu? Jusqu'àla fin a du Mexique, vrai, je t'ai attendu et fidèlement at- « tendu ; mais quand j'ai vu que ça recommençait « après le Mexique, dame, je me suis découragée, ei a ii y avait de quoi. Essaye donc de trouver à TOpéra, a et même ailleurs, beaucoup de femmes qui soient u capables d'être fidèles pendant quatre ans. Là-des- « sus, mon pauvre garçon, embrassons-nous ei t adieu. »

Fendant que tout cela se passait chez la danseuse

le préfet maritime de Toulon, qui avait visité la Pénélope, écrivait au ministre : « La frégate a beaucoup t souffert pendant ces six années de navigation. On « ne devrait pas laisser des bâtiments si longtemps à « la mer. Il faudra dépenser un million pour re- « mettre la Pénélope en état, et encore ne retrou- « vera-t-elle jamais son ancien mériie. »

Vendredi ii juin 1870.

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