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LA CLASSE DES PETITES

Une grande salle carrée, le plancher légérem-n!

incliné, un poêle de faïence, des banquettes pour ico

Uô A L'OPÉRA

mères, une chaise de paille pour le professeur, voilà le décor- Des barres d'appui courent le long des murs. Le Jour tombe d'en haut, brutal et cru.

La leçon n'est pas commencée; tapage infernal... quinze petites gamines riant, criant, gambadant, piaillant, hurlant, absolument déchaînées; galopades, glissades, bourrades et bousculades, le tout entremêlé gaiement d'entrechats et de pirouettes.

Calmes et sereines au milieu de ce brouhaha, les mères. Elles sont là une dizaine, installées sur leurs banquettes, sommeillant, tricotant, tapissant, lisant le Petit Journal.

Les gamines sont en costume de danse... Décolletées, bras nus, robes de mousseline blanche, ceinture de soie bleue, rouge, rose, chaussons de coutil gris vingt fois piqués et repiqués... Presque toutes maigres, grêles, efflanquées, mal peignées, mal débarbouillées, mais un air de hardiesse, de courage et de bonne humeur.

Elles aiment leur état, elles aiment l'Opéra, elles aiment la danse. Leur métier est rude, mais elles Tadorent. C'est la grande vertu de ce petit monde.

Il ffiut se lever avant le jour en hiver pour venir à huit heures à la leçon, et le soir, après le spectacle,

regagnera pied, sous la pluie, dans la neige, Montmartre ou les Baiignolles. L'omnibus coûte six sous et les appointements sont minces... Pour les petites, vingt sous quand elles figurent le soir à l'Opéra... Puis devenues grandes, elles entrent dans le second quadrille et gagnent de sept à neuf cents francs par an.

Après quoi, elles avancent lentement, méthodiquement, car la hiérarchie de la dansi esc auss étroite, aussi rigoureuse que la hiérarchie de l'armée, aussi hérissée d'examens, de concours et d'inspections. Du second quadrille, on passe dans le premier, de mille à onze cents francs; du premier quadrille dans ks secondes coryphées, de treize à quatorze cents francs; des secondes coryphées dans les premières, quinze cents francs.

Enfin, après des années et des années, petit sujet !... On devient petit sujet I... de seize cents francs à deux mille francs. C'est la fortune! c'est la gloire! Voilà le rêve de ces bambines! Voilà ce qui leur aura coûté tant de larmes et tant de calottes, car on ne «ait pas de combien de travail et de misère est faite une pirouette de danseuse.

Le professeur arrive... Il paraît, son violon à la

main. Aussitôt, du fond de la salle, avec des cris aigus, les petites s'élancent comme une trombe. Elles se jettent sur le maître de danse, l'entourent, le prennent d'assaut.

— Bonjour, m'sieu... Gava bien, m'sieu... Bonjour, m'sieu... V'ià un petit bouquet pour vous, m'sieu...

Lui les embrasse, mais dans cette bagarre, tremblant pour son violon, il le tient en l'air, le plus en l'air possible... Il essaie de les calmer...

— Bonjour, mes enfants, bonjour... Allons... allons... c'est bien... c'est bien... A vos places, mes enfants, et commençons.

Mais baste... Cette nuée de petits pierrots reprend son vol. La même course folle qui les a apportées les remporte. Le tapage redouble. Le maître de danse répète comme un refrain :

— Allons, mes enfants, à vos places... à vos places...

II dit cela sans conviction, c'est ainsi tous les matins. lien a pris son parti; il sait qu'il faut laisser passer cette petite lage de bruit et de mouvement. Il tire cependant quelques accords de son violon, des accords plaintifs, timides, suppliants.

Les petites enragées n'entendent rien, ni la voix, ni le violon. Elles ont imaginé une espèce de farandole, et serpentent avec une rapidité fantastique autour du maître de danse,, tout en évitant de tomber dans les griffes de leurs respectables mères. L? professeur élève la voiï.

— Allons, mesdemoiselles, en voilà assez. A vos places... à vos places.

Le ton devient sévère. Il y a de la résolution, de la colère, de la menace dans les coups d'archet; mais la crise est, à ce qu'il paraît, ce matin, plus aiguë qu'à l'ordinaire.

— Qu'est-ce qu'elles ont donc aujourd'hui, les petites mâtines? s'écrie le maître de danse.

Les appels de la voix et du violon sont désespérés furieux.

— A vos places... et tout de suite... à vos places... Le pauvre homme ne parle plus, il crie. Rien n'y

fait. La farandole continue. C'est une révolte. Le professeur alors se tourne vers les mères, et complète ment découragé :

-- Voyez, mesdames, voyez...

Les mères se lèvent, terribles, redoutables. Elle s'élancent. C'est une charge, une véritable charge de

ibo A L OPERA.

grosse, de très grosse cavaiene. Elles attrapent celleci par le bras, celle-là par l'oreille, cette autre par le cou... et v'ii, et v'ian, les torgnoles pleuvent serré. Les petites, écrasées, domptées, se réunissent en tas au milieu de la salle et restent là, essoufflées, haletantes, maintenues par un cordon maternel. Les voilà prises, les voilà bloquées. Plus de résistance possible, il faut se résigner. Les mères retournent à leur tricot et à leur lecture.

Les gamines, gentiment, en deux coups de main, font bouffer leurs jupes de mousseline, rajustent leurs ceintures, relèvent les boucles folles qui leur tombent sur les yeux. Elles se remettent, respirent, soufflent un peu.

Le maître de danse se pose, met son violon à l'épaule. 11 lève son archet, il attaque, et toutes, dès la première note, courent se ranger autour de la salle, le long des murs, par rang de taille. Le professeur n'a pas une parole à dire pour faire manœuvrer son petit escadron . Le violon a son langage pour les danseuses, tout comme le clairon pour les hussards.

Les quinze petites mains droites des quinze petites danseuses empoignent la barre d'en bas, pendant que les quinze petites jambes gauches vont se camper

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carrément, d'un seul jet, sur la barre d'en haut... Trémolo prolongé du violon. Et sur ce trémolo elles restent accrochées à la barre, les têtes renversées, les reins cambrés, les poitrines bombées, les veines tendues... Fin du trémolo. Les petits pieds retombent par terre, les petites mains lâchent la barre. Repos.

Le violon reprend sa chanson. Cette fois c'est la position contraire : la main gauche à la barre d'en bas, le pied droit à la barre d'en haut. Sur le trémolo obstiné de son violon, le professeur parle...

— Allons... Les genoux en dehors. Les talons en avant. Forcez ««ur le plié, mademoiselle Paroisse. Forcez... encore... encore...

Les pauvres petites s'étirent, s'allongent, forcent sur le plié. Les positions changent chaque fois que change la mélopée jouée parle violon. Les voilà toutes tenant la barre de la main gauche et comme fichées en terre sur la pointe du pied gauche. Les jambes droites se mettent à battre les jambes gauches. Le violon va plus vite, et les petites jambes, elles aussi, vont plus vite, plus vite, marquant la mesure. Les corps sont légèrement renversés en arrière, et toutes ces chevelures brunes et blondes pendent au hasard, à tort et à travers.

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La main droite ticatla barre... Le corps est droit, t tous les pieds gauches vont se nicher dans toutes es mains gauches... Trémolo du violon. Elles restent ainsij roides, immobiles, contractées, en l'air sur la pointe du pied droit... Puis, tout d'un coup, brusque renversement, et les pieds droits vont à leur tour se camper dans les mains droites, pendant que la main gauche tient la barre.

Ces exercices de la barre sont les gammes de la danse. C'est la première partie de la leçon, la plus maussade et la plus dure. Les gammes terminées, toutes viennent se ranger sur trois rangs, cinq par cinq, au milieu de la salle. Le professeur parle cette fois, et toutes à sa voix docilement obéissent :

— Allons... sur les pointes... Ballonné... Fondu... Assemblez, soutenez... La Jambe droite en arrière... Grand rond de jambe fouetté... Mademoiselle Mitaine... lia été très mauvais votre rond de jambe fouetté... Assemblez... Fondu... Assemblez... Fondii, .. Soutenez sur les pointes... Avancez l'épaule droite... la tête légèrement inclinée vers l'épaule gauche... Levez le bras droit... Regardez par-dessous le bras... Souriez... Souriez... Ce n'est pas un sourine c« que tu fais là... toi... oui... toi Joséphine... c'est

une grimace... Souriez... Souriez... Souriez-moi un peu mieux que ça...

Que deviendront-elles ces quinze gamines qui piochent en ce moment le sourire de la danseuse? Quel sera le résultat de toutes ces pirouettes et de tous ces ronds de jambe ?

Un soir, c'était dans le cabinet de Nestor Roqueplan, alors directeur de l'Opéra... deux ou trois vieux habitués de l'Opéra étaient là, fumant et bavardant au coin de la cheminée... Il y a bien de cela une vingtaine d'années... Roqueplan furetait dans de vieux papiers.

— Tiens, nous dit-il tout d'un coup, une feuille d'émargement des coryphées de i838...

Les coryphées de i838î Un tas de souvenirs se réveillèrent dans le cœur des vieux habitués, et ils se mirent à chercher ce qu'elles avaient bien pu devenir,les coryphées de i838... Ils retrouvèrent, celle-ci dans les chœurs de l'Opéra-Co-nique, celle-là gérante d'un hôtel meublé à Montmartre; cette autre avait épousé un agent de change, et cette autre un comique du boulevard... Et des deux dernières coryphées qui avaient signé en i838 sur ce papier jauni, l'une était pairesse d'Angleterre, l'autre mercière à Dijon.

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Voici maintenant le tour des variations... Toutes viennent se ranger en cercle autour du professeur, et là, sérieuses, attentives, elles écoutent une dictée d'une espèce toute particulière... Ce n'est pas seulement de l'oreille qu'on l'écoute, c'est aussi du regard... Le professeur est assis... Un doigt de chacune de ses mains représente les deux jambes de la danseuse, et tout en dictant son programme : attitude^ pas de bourrée, glissade^ entrechat, temps de cuisse, etc. y il danse la variation avec ses deux doigs... Les petites également avec deux doigts répètent la variation, et, des pieds à la tête, sur place, oscillent, ondulent et se balancent...

— Est-ce bien compris ? demande le professeur.

— Oui, .n'sieu... oui, m'sieu...

— En position alors.

Elles courent lestement à leurs places... Le professeur racle son violon, et les jambes, à leur tour, se mettent à danser ce petit pas d'abord dansé par les doigts.

Les variations succèdent aux variations sans ^J moindre trace de lassitude ou d'ennui. Ces petits corps, d'apparence si grêle, sont assouplis et endurcis par ce rude travail... Lorsque, après une heure et

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demie d'attitudes et d'enirecnats, le professeur lève la séance et déclare la leçon terminée, les cris et las galopades recommencent de plus belle, mais les mères sont là qui veillent. Elles font une nouvelle charge et, vrais chiens de berger, poussent, bon gré mal gré, le petit troupeau récalcitrant vers le vestiaire où pendent, accrochées à des patères de bois blanc, de méchantes petites robes de laine usées et rapiécées.

Une des mères se fait remarquer par son impatience :

— Veux-tu bien vite aller te rhabiller ! dit-elle à sa fille.

— Eh! maman, nous avons bien le temps, répond la petite.

— Mais non, nous n'avons pas bien le temps... C'est aujourd'hui mercredi et ton frère nous attend à son église.

Et la mère voyant un peu d'étonnement dans mes eux :

— Eh oui, Monsieuf .. Le petit est enfant de chœur à Notre-Dame de Lorette. Il servait ce matin la messe de dix heures. Il a une jolie voix et le maître de chapelle est fès content ds lui... Tenez,

demain, à midi, il y a un bel enterrement, une grande deuxième classe, et le gamin doit chanter un solo... un Agmis Dei.., C'est pour midi, midi pour le quart . comme à TOpéra... Vous pouvez venir, si ça vous amuse.

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