LA PREMIERE FAMILLE FRANÇAISE DU CANADA
Nous n'entendons pas parler ici de la première famille française établie au Canada. Cet honneur appartient à la famille Héberi. C'est en 1617, que l'apothicaire Louis Hébert amena sa famille à Québec. Dans une requête adressée au duc de Ventadour, quelques années plus tard, Hébert représentait " qu'il est le chef de la première famille française qui ait habité en ce pays, depuis le commencement du siècle, laquelle il a conduit avec tous ses biens et moyens qu'il avait à Paris ayant quitté ses parents et ses amis pour donner ce commencement à une colonie et peuplade chrétienne." (1) Nous voulons tout simplement poser la question : quelle est la famille canadiennefrançaise qui peut retracer sa lignée le plus loin dans la nuit du passé, à l'aide, bien entendu, de pièces parfaitement authentiques ?
La famille Chartier de Lotbinière, dont le premier ancêtre canadien s'établit à Québec en 1646, retrace ses ascendants à moins d'un siècle après la dernière Croisade. De 1345 à 1920, soit près de six siècles, nous comptons dix-huit
(1) L'abbé Ferland, Notes sur les reeristres de Notre- Dame de Québec, p. 6.
générations de Chartier. Aucune autre famille canadienne-française, croyons-nous, ne peut exhiber un pareil arbre généalogique.
Qu'on nous suive :
Première génération : Joseph Chartier, marié à Marguerite Amelotte. D'où :
Deuxième génération : Philippe Chartier, né à Dijon en 1345, receveur des comptes. Marié en 1474 à Anne de Maynard. Quatre enfants, parmi lesquels :
Troisième génération : Allain Chartier, né en 1382. Anobli par Charles VI qui lui donna pour armes : d'azur à deux perdrix d'argent posées sur un tronc d'arbre couché d'or. Marié en 1404 à Françoise de Châteauneuf qui lui donna six enfants entre autres :
Quatrième génération : César Chartier, tué à la bataille de Péronne. Marié en 1448 à Elisabeth Le Pelletier, d'où :
Cinquième génération : Clément Chartier, né en 1456. Celui-ci acheta dans le Bas-Maine, une terre nommée Binière et comme il en avait une autre dans le Dijonnais qu'on nommait Bignière, il les distingua en- faisant précéder le nom de celle du Bas-Maine du mot Lot (de l'espèce de poisson qui était dans les fossés du château), d'où ie nom de Lot binière. Cette terre fut érigée en baronnie en sa faveur. Il épousa Gilette de Châteaubourg et eut six enfants.
Sixième génération : Alain Chartier de
Lotbinière, né en 1496. Marié à Madeleine de Chateaubriand, d'où :
Septième génération : Pierre Ciiartier de Lotbinière, né en 1527. Colonel. Marié à Henriette de Polignac qui eut cinq enfants.
Huitième génération : Alain Chartier de Lotbinière, né à Rennes en 1564. Marié en 1589 à Victoire de Montfort, d'où :
Neuvième génération : René-Pierre Chartier de Lotbinière. Marié à Françoise Bourcier puis à Françoise Zaché,il eut dix enfants de son mariage :
Dixième génération : Louis-Théandre Chartier de Lotbinière, né en 1612. Passé dans la Nouvelle-France en 1646. Premier seigneur de Lotbinière. Marié à Marie-Elisabeth Damours, d'où :
Onzième génération : René-Louis Chartier de Lotbinière, né en 1641. Décédé à Québec, le 3 juin 1709. Marié à Marie-Madeleine Lambert puis à Françoise Zaché, il eut dix enfants de son premier mariage parmi lesquels :
Douzième génération : Eustache Chartier de Lotbinière, né à Québec, le 13 décembre 1688. Marié à Marie-Françoise d'Avènes des Meloizes. Après la mort de sa femme, il se fit recevoir prêtre et devint chanoine de Québec. Il avait eu huit enfants :
Treizième génération : Michel Chartier de Lotbinière, né à Québec, le 12 avril 1723. Marié à Louise-Madeleine Chaussegros de Léry.
Décédé à New- York, en 1799. Il avait été créé marquis par Louis XVI, le 25 juin 1784.
Quatorziènie génération : Eustache-Gaspard Chartier de Lotbinière, né à Québec, le 31 août 1748. Orateur de la Chambre d'Assemblée en 1794. Marié à Marie- Josephte Godefroy de -Tonnancour puis à Marie-Charlotte Munro, il eut six tîlles de ce dernier mariage parmi lesquelles :
Quinzième génération : Julie-Christine Chartier de Lotbinière, née à Vaudreuil, le 21 juin 1810, mariée à Pierre-Gaspard Joly, d'où :
Seizième génération : Sir Henri-Gustave Joly de Lotbinière, né à Epernay, le 5 décembre 1829. Premier ministre de la province de Québec. Marié à Josepha-Margaret Gowen, d'où, entre autres enfants :
Dix-septième génération : Edmond Joly de Lotbinière, né à Québec, le 12 novembre 1859. Celui-ci marié à Lucy Geils Campbell a eu :
Dix-huitième génération : Alain Joly de Lotbinière.
En France, quand on veut faire ressortir l'ancienneté d'une famille, on la fait remonter aux Croisades. Et bien peu de familles françaises peuvent aller jusque là. Notre famille Chartier de Lotbinière peut presque réclamer l'honneur de remonter aux Croisades.
LE DOxMESTIQUE DONNE JEAN GUERIN
Jean Guérin était un humble donné. On connaît l'héroïsme de ces domestiques qui dans le but de se sanctifier s'engageaient pour toute leur vie à assister et servir gratuitement les missionnaires jésuites qui travaillaient au salut des pauvres Sauvages.
C'est en 1642, que Guérin se donna ainsi au service des missions. Le contrat passé entre lui et le Père Jérôme Lallemant à cette occasion a été conservé :
" Je soussigné, supérieur des missions de la Compagnie de Jésus aux Hurons, certifie par ces présentes, que Jean Guérin nous ayant instamment représenté son désir de se consacrer au service de Dieu et de notre Compagnie en se vouant pour le reste de sa vie au service de nos Pères qui sont aux Hurons, et autres endroits de la Nouvelle-France, ainsi qu'on jugera être la plus grande gloire de Dieu ; icelui nous ayant donné suffisante preuve de sa piété et fidélité ; nous l'acceptons, par ces présentes, comme donné, en qualité de serviteur domestique sa vie durant pour continuer les mêmes services que pour le passé, ou autres tels qu'aviserons bien être,- aux dits Hurons ou ailleurs : lui promettant, de notre part, de
l'entretenir se!on sa condition en son vivre et vêtir, sans autres gages ou prétentions de sa part, et de le soulager charitablement en cas de maladie, jusqu'à la fin de sa vie, sans le pouvoir congédier en ce cas, sinon de son consentement. Pourvu que de son côté, il continue à vivre avec probité, diligence et fidélité à notre service, ainsi que par ces présentes, il promet et s'oblige.
" Fait à la résidence fixe de Saint-Marie, aux Hurons, ce 19 mars 1642.
Hierosme Lalemant, Jean Guérin." (1)
Jean Guérin accompagna les missionnaires Jésuites dans presque tous les quartiers du Canada et toutes leurs missions, soit aux Iroquois, soit aux 'Hurons, aux Abénaquis et aux Algonquins. Partout il fut exposé à d'innombrables dangers et supporta de grandes fatigues, donnant à chaque endroit où il passait les marques d'une sainteté très rare.
Le Journal et les Relations des Jésuites sont très sobres de renseignements au sujet de Jean Guérin.
En 1650, il accompagne le Père Druillettes chez les Abénaquis : " Le premier (septembre 1650), partit le Père Druillette avec Jean
(1) "The Jesuit Relations and Allied Documents," vol. XXI, p. 302.
Guérin, pour les Abénaquinois ; Noël était le conducteur." (1)
L'année suivante, il se rend dans la Nouvelle- Angleterre : " (22 juin 1651) Le P. Druillettes, M. Godef roy et Jean Guérin partent avec les Abénaquinois et un Sokoquinois, pour la Nouvelle-Angleterre, 7 ou 8 canots. Noël Tekêrimat est de la partie." (2) Ce voyage ne fut pas une excursion de plaisir. On peut appliquer à Jean Guérin ce que le P. Ragueneau disait du P. Druillettes à l'occasion de ce voyage : " Je ne puis dire ni le succès de son voyage, ni ce que Dieu y a fait par son moyen, mais ce que je scay bien, c'est qu'il a eu beaucoup ^ souffrir." (3) Ils ne furent de retour que le 30 mars 1652. " Le P. Druillettes arriva à la pointe de Lauzon avec Jean Guérin, après bien des fatigues, retournant de la Nouvelle- Angleterre et de la mission des Abénaquinois." (4)
En 1660, une nombreuse députation d'Outaouais se rendit à Montréal. '* Le Père Ménard, le P. Albanel ; Jean Guérin et 6 autres Français s'en allèrent avec eux." (5) Ni le Père Ménard ni Jean Guérin ne devaient revenir de ce voyage. Le Père Ménard s'écarta dans le bois, au pays des Outaouais, le 10 août 1661,
(1) Journal des Jésuites, année 1650.
(2) Idem, année 1651.
(3) Relation des Jésuites, année 1650-51.
(4) Journal des Jésuites, année 1652.
(5) Idem, année 1660.
et on n'entendit plus parler de lui. Fut-il assassiné par les Outaouais ? Mourut-il de faim ? Dieu seul pourrait répondre à ces questions.
Jean Guérin qui était au moment de la mort du P. Ménard chez les Hurons n'eut pas plutôt appris la disparition de son saint compagnon qu'il résolut d'aller chercher son corps, afin de lui donner la sépulture chrétienne. Malgré toutes ses recherches et ses démarches, il ne put réussir dans son pieux projet. Il passa l'hiver à l'anse Saint -Thérèse. Il y baptisa plus de deux cents enfants moribonds, la plupart Outaouais. L'été suivant, il fit plusieurs courses. Il devait y trouver la mort. Un jour, une pluie abondante l'avait forcé lui et les Français qui l'accompagnaient à chercher un abri sous un canot renversé. Pendant qu'ils étaient là, attendant la fin de l'orage, l'un d'eux remuant son fusil, le déclin se débanda, et la charge alla droit dans le côté gauche de Jean Guérin. Il tomba mort en prononçant le nom de Jésus.
Le Père Jérôme Lalemant fait un éloge bien mérité du bon Guérin :
" C'était, dit-il, un homme de Dieu, d'une éminente vertu, et d'un zèle très ardent pour le salut des âmes ; il s'était donné à nous, afin de coopérer par ses services à la conversion des Sauvages.
" C'était un homme de grande oraison ; il y employait souvent une partie de la nuit, et le
matin venu il se retirait hors du bruit, pour la continuer dans le silence de la forêt ; c'est pour cela que les Outaouais disaient qu'il faisait tous les matins la découverte hors de leur palissade : parce qu'il ne manquait point d'aller hors des cabanes se cacher à l'écart pour faire son oraison, dans laquelle il recevait des consolations bien particulières ; il la continuait même pendant le sommeil de la nuit depuis plusieurs années, et avait souvent des songes si mystérieux, que vous eussiez dit qu'il était même raisonnable en dormant.
" Il était si réservé avec les femmes, qu'il ne les voulait jamais regarder en face ; ce que voulant persuader à ses compagnons, ils lui répondaient en riant : " Si nous faisions tous comme vous, nous serions bientôt dépouillés de tout le peu que nous avons." Ils voulaient lui reprocher que les femmes sauvages lui avaient dérobé quantité de choses faute de les avoir voulu observer. Et parmi les Iroquois, lorsqu'il allait à la chasse, il est arrivé que quand nous demandions à des femmes qui venaient du lieu où il était allé, si elles ne l'avaient point vu : " Nous l'avons vu, disaientelles, mais lui ne nous a pas vu ; car il ne nous regarde pas quand il nous rencontre."
" Son humilité était tout à fait rare, il s'offrit une fois à être bourreau au Canada, afin d'être en horreur à tout le monde par cet office. Et une chose l'empêcha de presser pour
être en notre Compagnie : " De peur seulement, disait-il, que la soutane qu'il porterait, ne le lit estimer plus qu'il ne valait." (1)