JEAN MARTEL ET SES VINGT- NEUF ENFANTS
Le Dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay est une œuvre unique au monde. Mgr Lafîamme, de regrettée mémoire, a écrit que l'éminent généalogiste, en publiant son Dictionnaire, avait élevé un monument à sa race. Nul éloge ne pouvait être plus juste.
En France, les familles nobles peuvent à l'aide des armoriaux dressés à grands frais par les anciens généalogistes des rois de France et continués par des sociétés de savants retracer leur généalogie depuis trois, quatre et même cinq siècles. Mais les familles du peuple, à part
quelques rares exceptions, ne peuvent, faute de documentation, remonter à plus de trois ou quatre générations.
Ici, grâce au Dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay, toutes les familles canadiennesfrançaises, pauvres comme riches, humbles comme nobles, peuvent retracer leur filière généalogique jusqu'à leur premier ancêtre venu de France, même s'il était contemporain de Champlain.
Aucun autre peuple, disons-le avec fierté, ne peut accomplir pareil exploit.
Le Dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay n'est pas une œuvre parfaite. On a prétendu que les sept volumes publiés contiennent plus de dix mille erreurs. Le Dictionnaire aurait-il quinze mille erreurs dans ses pages qu'il n'en serait pas moins le plus beau monument élevé à la race française en Amérique.
Mgr Tanguay a travaillé pendant plus d'un demi-siècle à l'élaboration de sa gigantesque entreprise. ^Malgré les précautions qu'il a prises pour fournir des données exactes, il a toujours conseillé à ceux qui consultaient son Dictionnaire de contrôler ses renseigiiements.
Les amateurs qui tentent de bâtir une généalogie en se fiant exclusivement au Dictionnaire généalogique s'exposent à de graves mécomptes. Témoin l'aventure arrivée à feu M. Auguste Béchard.
Pour prouver les vertus prolifiques de la race canadienne-française, M. Béchard, s'appuyant sur Mgr Tanguay, avait raconté l'histoire de Jean Martel qui marié quatre fois, avait eu neuf enfants de sa première femme, cinq de la deuxième, cinq de la troisième, et dix de la quatrième, soit en tout vingt-neuf !
M. l'abbé Anselme Rhéaume, fort versé en généalogie canadienne, trouvant l'histoire de M. Béchard trop belle pour être vraie, s'avisa d'aller aux sources, c'est-à-dire d'examiner chaque acte de l'état civil mentionné par Mgr Tanguay. Le résultat de ses recherches publié dans le Bulletin des Recherches Historiques fut désastreux pour M. Béchard et. . . . son héros Jean Martel. M. l'abbé Rhéaume enlevait au susdit Martel trois femmes et vingt et un enfants. Il lui restait une femme, — ce qui est assez — et huit enfants. Les familles de huit enfants, il est vrai, sont assez rares aux Etats- Unis et dans la plupart des pays d'Europe, mais dans la province de Québec elles se rencontrent à peu près dans toutes les maisons.
Puisque l'occasion s'en présente, disons un mot de ce Jean Martel et de ses fils. Six, dans des sphères et à des titres différents, sont entrés dans notre histoire.
Jean Martel arriva dans la Nouvelle- France comme soldat dans la compagnie des gardes du gouverneur de Frontenac. Il fut mêlé à la fameuse chicane de Josias Boisseau,
agent et directeur-général du Domaine du Roi, avec l'intendant Duchesneau. Le 27 mars 1683, MM. de la Barre et de Meulles concédaient à Martel une seigneurie de deux lieues de front sur trois lieues de profondeur, à vingt-trois lieues de Port-Royal. C'est la seigneurie de Magos. Martel s'établit à Port-Royal et y fit un commerce assez important. La prise de Port-Royal par les Anglais ruina Martel et il s'en revint à Québec où on lui donna un emploi de commis dans les magasins du Roi. Martel décéda à Québec le 8 novembre 1729.
Pendant son séjour en Acadie, Jean Martel avait épousé Marie-Anne Robineau- Rouville. Comrhe nous l'avons vu plus haut, elle lui donna huit enfants :
lo Pierre Martel né à la Rivière Saint- Jean, le 4 décembre 1703. Les cérémonies du baptême lui furent suppléées à Québec, le 4 novembre 1705.
Pierre Martel prit l'habit des Frères Hospitaliers à Montréal, le 20 novembre 1727. On le voit renouveler ses vœux, le 19 octobre 1730. De 1738 à 1744, le Frère Martel fut procureur de son ordre, puis il remplit la charge d'économe.
Dans le Bulletin des Recherches HistoriquesX'^) M.E.-Z.Massicotte raconte un singulier différend du Frère Martel avec l'abbé
(1) Vol. XXII, p. 389.
Boufandeau qui le privait de la communion pour une faute qu'il prétendait ne pas avoir commise. L'affaire s'arrangea à l'amiable.
Nous ignorons ce que devint Pierre Martel après la dissolution de l'Ordre des Frères Hospitaliers.
2o François Martel né à Québec le 7 mars 1706.
Ordonné prêtre le 21 octobre 1731, il fut nommé, dix jours plus tard, curé de Saint- Laurent de l'île d'Orléans. Il devait garder cette cure jusqu'à sa mort arrivée le 12 février 1762.
Mgr Tanguay écrit au sujet du curé Martel :
" Lorsqu'en 1759, tous les habitants de l'île d'Orléans désertèrent leur île, pour se sauver dans la côte de Beaupré, M. Martel resta seul dans son presbytère. Un officier anglais entra chez lui et fut charmé de son aménité et de ses manières polies. Il le fit bientôt connaître au général Murray, qui voulut lui-même le visiter. On dit que le général fit bâtir à ses frais le bout nord-ouest de son presbytère, pour mettre le curé plus à son aise." (1)
Ce que rapporte ici Mgr Tanguay est une tradition assez répandue dans l'île d'Orléans. Mais deux lignes écrites détruisent la plus belle et la plus vraisemblable tradition.
(1) Répertoire général du elergé canadien» p. 97.
C'est le 27 juin 1759 que les troupes anglaises, sous le commandement de Wolfe, débarquèrent à Saint-Laurent. Tous les habitants s'étaient retirés à Charlesbourg. En mettant pied à terre, Wolfe se dirigea vers l'église. Il trouva sur la principale porte un grand placard écrit par le curé, M. Martel, et adressé aux dignes officiers de l'armée anglaise. Il les suppliait, au nom de l'humanité, de respecter le temple de Dieu, le presbytère et ses dépendances, sinon par égard pour lui, du moins par amour de Dieu, et par compassion pour ses pauvres paroissiens obligés d'abandonner leurs demeures. " J'aurais souhaité, ajoutait-il. que vous fussiez arrivé plus tôt, afin de pouvoir goûter les légumes, tels que asperges, raves, etc., que produit mon jardin, et qui maintenant sont montés à graine." L'officier Knox publie ce placard en entier dans son Journal.
Nous avons bien là, n'est-ce-pas, la preuve que le curé Martel avait suivi ses paroissiens à Charlesbourg.D'ailleurs, à cette date,Murray était simplement à la tête d'un corps d'armée. Ce ne fut qu'après la bataille des Plaines d'Abraham qu'il prit le commandement de l'armée anglaise.
3o Jean-Urbain Martel de Belleville né à Québec le 8 janvier 1708.
Il entra tout jeune à l'emploi des propriétaires des Forges de Saint-Maurice. Il y acquit
une certaine expérience et, en 1742, lors de la déconfiture de la société formée par François- Etienne Cugnet pour l'exploitation de ces mêmes forges, il fut nommé, avec MM. Cressé et Perrault, par l'intendant Hocquart, pour prendre la direction et l'administration de cette importante industrie. (1)
Il ne semble pas que l'administration de MM. Martel, Cressé et Perrault fut plus heureuse que celle de M. Cugnet.
M. Martel de Belleville garda cette charge jusqu'à la conquête.
Nous croyons que M. Martel de Belleville suivit ses frères en France après la chute du pays. Par un acte du notaire Saillant, de Québec, du 7 février 1764, nous voyons qu'il était déjà décédé puisque sa fille Elisabeth, (née à Québec, le 27 mai 1748) y est désignée comme son héritière.
4o Jean-Baptiste-Grégoire Martel de St- Antoine. né à Québec le 26 septembre 1710.
Il fut d'abord employé comme écrivain dans les magasins du roi à Québec, puis fut promu garde-magasin à Montréal.
Le sieur de C, parlant des malversations et des canailleries commises par les hauts officiers dans les dernières années du régime français, écrit :
'' Si le peuple était vexé, celui de Montréal
(1) Ordonnances des Intendants, cahier 30.
ne l'était pas moins ; il est vrai que le comestible n'y était pas tout à fait aussi rare ; mais en récompense le commerce y était beaucoup plus tombé qu'à Québec : V^arin, commissaire de la Marine, et Martel, garde-magasin du roi, s'étaient emparés de tout."
Après avoir fait un portrait très chargé de Varin, qu'il qualifie de vain, menteur, arrogant, capricieux et entêté, il ajoute :
'* la majeure partie des postes de
la colonie se trouvant au-delà de Montréal ou dans ce gouvernement, les fournitures se trouvaient à sa disposition ; mais comme il ne pouvait les faire sans commettre son emploi, il s'associa avec Martel, garde-magasin, et celui-ci fit entrer dans la société les personnes qui étaient au fait de ces sortes de choses, ou qui en ayant fait jusqu'alors le commerce, étaient moins suspects.
" Martel était fils d'un marchand autrefois établi au Port-Royal qui vint à Québec lorsqu'on remit cette place aux Anglais ; comme il était pauvre, il sollicita des emplois ; un de ses frères. Jésuite, lui procura, et à trois de ses frères, des protections, qui les firent avancer au-delà de leurs espérances : celui dont je parle ne manquait pas de génie, et surtout de celui qui est propre au commerce ; aussi en peu de temps gagna-t-il des sommes immenses.
'* Ces deux personnes mirent en combustion tout le commerce de Montréal ; ils s'empa-
rèrent de tout, équipèrent des canots, et ne laissèrent que ce que le général et l'intendant s'étaient réservé, et où néanmoins ils avaient quelques parts, par les égards et les ménagements qu'ils devaient avoir pour le commissaire." (1)
Après la perte du Canada, Martel de Saint- Antoine passa en France et se retira en Touraine.
En novembre 1761, il fut arrêté et jeté à la Bastille avec tous ceux qui avaient volé le Roi au Canada. Deux ans plus tard, il recevait sa sentence. Il fut condamné à être admonesté en la chambre, à 6 livres d'aumône et à 100,000 livres de restitution. En janvier 1764, Martel de Saint-Antoine était encore à la Bastille. Nous le voyons alors offrir de déposer 361,369 livres en lettres de change du Canada pour garantir le paiement des 100,000 livres de restitution auxquelles il avait été condamné.
Martel de Saint-Antoine avait trouvé un protecteur dans la personne de l'archevêque de Tours. Celui-ci essaya mais sans succès de le faire sortir de prison.
L'ancien garde-marine de Montréal mourut en France.
5o Antoine-Nicolas Martel, né à Québec le 30 octobre 1713.
Dans la liste des prévaricateurs des
(1) Mémoires sur le Canada depnis 1749 josqu'à 1760.
dernières années du régime français au Canada, nous voyons le nom de ** Martel, troisième garde-magasin au fort Machault." 11 est possible que ce soit là Antoine-Nicolas Martel mais nous n'en avons aucune preuve.
60 François Martel né à Québec le 16 septembre 1715. Nous croyons qu'il mourut au berceau.
7o Pierre-Michel Martel né à Québec le 2 mai 1719.
En 1742, il recevait un brevet d'écrivain du Roi au Canada. Il y avait déjà quelques années qu'il était employé dans les bureaux de l'intendant à Québec.
En 1755, Bigot, qui avait beaucoup d'amitié pour Martel, le commettait pour faire les fonctions de contrôleur de la marine en remplacement de Bréard, passé en France.
En 1757, Bigot donnait une autre commission à Martel pour faire les fonctions de commissaire ordonnateur à Montréal, à la place du fameux Varin qui avait obtenu la permission de passer en France. Martel, qui était ambitieux, voulut obtenir une commission du roi. Le chevalier de Lévis écrivait au ministre de Aloras, le 10 octobre 1757 :
" Le retour de M. Varin en France laisse la place de commissaire ordonnateur vacante à Montréal. En attendant que vous ayez nommé celui qui doit le remplacer, c'est M. Martel qui en fait les fonctions par ordre de Monsieur
l'intendant. Il est très capable de bien remplir cet emploi ; il a tous les talents nécessaires et sa probité est généralement reconnue dans toute cette colonie. Permettez-moi de vous supplier de vouloir bien lui accorder cette charge, M. le marquis de Vaudreuil et M. Bigot vous demandent la même grâce ; en mon particulier, je vous serai très obligé." (1)
Malgré les démarches du marquis de Vaudreuil, du chevalier de Lévis, de l'intendant Bigot et du Père Jésuite Martel, son frère, alors à Moulins, en France, M. Martel dut se contenter d'exercer la charge de commissaireordonnateur à Montréal par simple commission de l'intendant.
Quand on fit le procès aux auteurs " des monopoles, abus, vexations et prévarications," qui avaient été commis, au Canada, M. Martel fut mis au nombre des accusés, mais il ne se pressa pas de passer en France. Le séjour de la Bastille ne le tentait pas, probablement.
Le 10 décembre 1763, la Cour déclara qu'il serait plus amplement informé contre lui.
En 1764, Martel se décide à aller vivre en France. A son arrivée, là-bas il se livra aux autorités et fut incarcéré à la Bastille. En avril 1765, Martel fut déchargé de l'accusation.
(1) Lettres du chevalier de Lévis, p. 175.
En 1777, Pierre-Michel Martel avait son domicile à Tours. (1)
8o Joseph-Nicolas Martel né à Québec le 21 avril 1721.
Après avoir fait ses études classiques à Québec, il se décida à passer en France pour entrer chez les Jésuites. Il fut admis au noviciat, le 17 décembre 1737.
Le Père Martel devait jouir d'une certaine considération en France puisque,en mars 1759, le président du Conseil de Marine prenait la peine de lui écrire pour s'excuser de n'avoir pu rien faire en faveur de son frère, écrivain principal de la marine en Canada.
Après la perte du Canada, les frères du Père Martel quittèrent leur patrie pour vivre en France. Le Père Martel, qui vivait en France depuis vingt-deux ans, obtint du gouvernement anglais la permission de revenir au Canada.
Dès son arrivée ici, à l'été de 1764, Mgr Briand lui confia la cure de Saint-Laurent de l'île d'Orléans que son frère avait gardée si lon^t;!emps.
En 1767, le Père Martel quittait Saint- Laurent pour prendre la cure de Contrecœur, près de Montréal. Il se noya dans le Saint-
ci) L'abbé Daniel, Aperçu sur quelques contemporains, p. 94.
Laurent, près de cette paroisse, le 29 juillet
Ajoutons que certains mémoires anonymes sur l'Acadie laissent entendre que Marie-Anne Robineau-Rouville, mère des frères Martel, était la protégée, peut-être même la fille naturelle, de M. Robineau de Villebon, qui fut gouverneur de l'Acadie.