LE PREMIER ANCETRE CANADIEN DE L'APOSTAT CHINIQUY
Dans son ouvrage Fifty years in the Church of Rome, publié en 1885, l'apostat Chiniquy écrivait :
" My grand father vvas a fearless Spanish sailor (our original name was Etchiniquia) . . . My grand father, though born in Spain married a French lady, and became, by choice and adoption, a French citizen. He became a captain in the French navy, and for gallant service, was avvarded lands in Canada, which by the f ate of war fell into the hands of Great Britain. Upon retiring from the service of France he settled upon his estate in Canada, where my father and myself were born/'
Chiniquy, ou le Père Chiniquy, comme on se plaisait à l'appeler autrefois, quoiqu'il n'ait jamais été admis dans l'ordre des Oblats savait tourner un mensonge.
Dans les quelques lignes que nous venons de citer de lui il y a même trois mensonges bien conditionnés.
Le premier Chiniquy qui s'établit au Canada n'était pas né en Espagne. Son acte de mariage enregistré à Québec le 24 juin 1760 le déclare originaire de Rayonne, paroisse Saint-Pierre. Cette ville est, il est vrai, près de
la frontière d'Espagne mais elle est située aujourd'hui, comme au dix-septième siècle, en territoire français.
Martin Chiniquy — ou plus exactement Martin Dechinique — avait bien fait partie de la marine royale de France mais simplement comme matelot. On avouera que dans une marine de guerre il y a une légère différence entre un capitaine et un matelot.
Enfin, quand Chiniquy écrivait qu'en se retirant du service, son ancêtre s'établit sur les seigneuries ou les terres que le roi de France lui avait concédées au Canada, il faisait un troisième mensonge. Le matelot Martin Dechinique ne reçut jamais de concession de terre dans la Nouvelle-France.
Au printemps de 1740, Mgr de Lauberivière s'embarquait sur le vaisseau du roi le Rubis pour venir prendre possession de son évêché de Québec. La maladie se déclara sur le Rubis et quand le vaisseau du Roi arriva au Pot-à-l'eau-de-vie — le Brandy-Pot d'aujourd'hui— plus de cent-soixante personnes étaient malades à bord. Mgr de Lauberivière décéda le 20 août 1740, treize jours après son arrivée à Québec.
Martin Dechinique était matelot à bord du Rubis. Atteint de la contagion, il fut transporté à r Hôtel-Dieu de Québec d'où il sortit à peu près guéri, le 4 septembre 1740. Le registre des malades de l'Hôtel-Dieu de Québec
pour 1740 existe encore et on y lit très distinctement le nom de Martin Dechinique matelot, avec la date de son entrée et de sa sortie de l'hôpital. (1)
Pendant le séjour forcé de Martin Dechinique et de la plupart des autres matelots du Rubis à THôtel-Dieu de Québec, l'intendant Hocquart avait pu donner un autre équipage au capitaine du vaisseau du roi et celui-ci avait repris la mer.
Martin Dechinique décida alors de rester ■dans la colonie. Comme il avait un peu d'instruction, de matelot il devint capitaine de barque puis pilote.
lyorsque la flotte de l'amiral Saunders s'engagea dans le Saint-Laurent pour venir attaquer Québec, le capitaine Dechinique se trouvait à Louisbourg avec son petit navire. Fait prisonnier par les Anglais, il fut embarqué à bord du vaisseau amiral et c'est lui qui eut le triste honneur de le piloter jusqu'à Québec. Il se trouvait même encore à bord de ce vaisseau lorsqu'on y apporta le corps de Wolfe après la sanglante bataille des Plaines d'Abraham, le 13 septembre 1759. C'est M. William Henderson, un vieux citoyen de Québec, qui avait bien connu Dechinique, qui raconta ce petit fait à sir James-M. LeMoine en 1869 :
(1) Bulletin des Recherches Historiques, vol., XI, p. 304.
" I knew old Martin Chinique, a little, sturdy old man, vvho held a small government pension in reward of his past services in piloting the fleet that conveyed Wolfe's army to Québec. He vvas still on board Admirai Saunders' ship, when Wolfe's body was carried on board, 12th September, 1759." (1)
Dans ce même ouvrage Fifty years in the Church of Rome, Chiniquy vante les prouesses de son brave (fearless) ancêtre, Martin Dechinique.
Le bonhomme, s'il faut en croire les pièces officielles du siège de Québec par les Américains en 1775, n'était pas aussi brave que voulait le faire croire son vantard petitfils. En effet, après s'être inscrit comme soldat dans la septième compagnie de milice de la ville de Québec, Martin Dechinique déserta tout comme un vulgaire poltron. (2)
Les actes de poltronnerie ont ceci de commun avec les bienfaits qu'ils s'oublient à la longue. Trente-sept ans après le siège de 1775, Martin Dechinique s'adressait au gouverneur du Canada pour obtenir la récompense des services qu'il avait rendus au gouvernement en différentes occasions. La pétition de Martin Dechinique n'a pas été conservée et nous ignorons s'il faisait entrer dans la liste
(1) Maple Leaves, édition de 1906, p. 287.
(2) Blockake of Québec in 1775-1776, p. 303.
de ses services son stage dans la milice de Québec en 1775.
Le gouverneur transmit la demande de Martin Dechinique à la Maison de la Trinité de Québec et celle-ci, le 28 mars 1812, répondait ainsi au gouverneur :
" The Board having taken into considération the said Pétition hâve to report to your Excellency that many of the services thereon set forth are known to the members of this board, and they hâve no doubt that others rendered at a more early period than within their knowledge are truly represented. He has been for fifty years a licensed pilot and is the oldest on the list during many of those and before the existence of this board he acted as an examiner of persons applying to be licensed as pilots, for which he has had no spécifie rémunération known to this board but his services at this board in that capacity hâve been but seldom necessary or required, and it is their duty to state that it is known to some of the members he received some years ago a grant of lands for himself and family upon an application to Government by a similar pétition to the présent and should he be unable to exercise his profession as a pilot, and if circumstances require assistance he will be entilled to an allowance from the Decayed Pilot Fund.
" The Board are unable to state to your Excellency if any rewards or pensions were
granted by Government to pilots for services other than pilotage nor are they informed whether the petitioner ever received any."
Grâce à l'intervention du gouverneur, Martin Dechinique fut nommé peu après membre (warden) de la Maison de la Trinité et il conserva cette charge honorable et lucrative jusqu'à 1824.
Martin Dechinique décéda à l'Ancienne- Lorette. le 11 novembre 1825, à l'âge de 91 ans. Son acte de sépulture le nomme Martin Chiniquy,et le qualifie d'ancien marin,capitaine et pilote du Roi, natif de Rayonne.
ANGELIQUE DES MELOIZES
L'histoire a marqué au fer rouge à peu près tous les profiteurs de la guerre qui fit perdre le Canada à la France. Sera-t-elle aussi inexorable pour les profiteurs canadiens de la l Grande Guerre qui sont les principaux auteurs des maux dont nous soufïrons dans le moment ? Espérons-le.
I^s romanciers Marmette et Kirby ont fait une réputation peu enviable à Angélique des Méloizes, épouse du peu scrupuleux Michel- Jean-Hughes Péan, officier des troupes du déta-
chement de la marine, qui fut un des profiteurs de la guerre de 1755 à 1760. Péan, grâce à la protection et à la complicité du néfaste intendant Bigot, devint millionnaire pendant que la misère régnait en souveraine dans toute la Nouvelle-France.
Angélique-Geneviève d'Avènes des Méloizes était née à Québec le 11 décembre 1722. Son père, capitaine dans les troupes du détachement de la marine et seigneur de Neuville (Pointe-aux-Trembles), avait dépensé à peu près tout son bien dans une entreprise de fourneaux à tuile à Québec. Les tuiles fabriquées par M. des Méloizes avaient fort belle apparence et semblaient d'excellente qualité. Le gouverneur de Beauharnois et l'intendant Hocquart, témoins journaliers des accidents du feu au Canada, avaient beaucoup encouragé M. des Méloizes dans son entreprise. Ils lui obtinrent même du roi une avance de 2000 livres pour l'installation de ses fourneaux. Les tuiles de M. des Méloizes servaient surtout à remplacer les bardeaux sur les toits. Malheureusement, elles ne purent résister à la rigueur du climat. Il fut obligé d'en discontinuer la fabrication et il resta avec une forte dette qu'il fut obligé de rembourser.
M. des Méloizes était mort depuis trois ans lors du mariage de sa fille avec M. Péan, le 3 janvier 1746.
En 1748, François Bigot arrivait à Que-
bec comme intendant de la Nouvelle-France. La bonne fortune de Péan commença peu après.
Le sieur de C, dans ses Mémoires sur les affaires du Canada depuis 1749 jusqu'à 1760, dit :
'* Hughes Péan était Canadien, fils d'un officier qui était mort aide-major de Québec ; il avait obtenu lui-même cet emploi, quoiqu'il n'eut aucun talent, ni aucune disposition pour la guerre ; la Cour avait remis à M. de la Jonquière, lors de son départ de France pour le Canada, la commission d'aide-major pour cet officier ; elle lui avait en même temps recommandé d'examiner le sujet des plaintes qu'on avait portées contre lui — et en cas qu'elles fussent véritables — non seulement de ne pas lui livrer la commission, mais même d'en informer la Cour ; l'intendant le justifia auprès du général (gouverneur) ; — son mérite consistait dans les charmes de sa femme, qui trouva lieu de plaire à M. Bigot ; elle était jeune, sémillante, pleine d'esprit, d'un caractère assez doux et obligeante : sa conversation était enjouée et amusante ; enfin, elle fixa l'intendant, qui, tout le temps qu'il demeura en Canada, ne fut attaché qu'à elle, et lui fit tant de bien qu'on envia sa fortune : il allait régulièrement chez elle passer toutes les soirées : — elle s'était faite une petite cour de personnes de son caractère, en approchant, —
qui par leurs égards méritèrent sa protection, et firent des fortunes immenses ; en sorte, que ceux qui, dans la suite, eurent besoin d'être avancés, ou d'avoir des emplois, ne purent les obtenir que par son canal, domestiques, laquais et gens de rien furent faits garde-magasins dans les postes ; leur ignorance et leur bassesse ne furent point un obstacle ; — en un mot, les emplois furent donnés à qui elle voulut sans distinction, et sa recommandation valut autant que le plus grand mérite ; aussi, bientôt les finances se sentirent de l'avidité de tous ces gens, et le peuple gémit sous leur pouvoir arbitraire."
Au mois d'août 1758, M. Péan passa en France pour informer le roi de la victoire de Carillon. Le 12 août 1758, veille de son départ de Québec, M. Doreil écrivait au maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, pour le mettre en garde contre M. Péan.
'* A l'égard de M. Péan, lui disait-il, c'est un officier vendu à M. de Vaudreuil et à M. Bigot, qui depuis que nous sommes en Canada n'a pas fait une campagne et a toujours été constamment occupé auprès d'eux de la partie des subsistances, pour laquelle il a été d'autant plus utile qu'il y est intéressé. Il va porter la nouvelle d'une action où il n'était pas, et dont il est sans doute chargé de parler fort en détail ; sa mission s'étend vraisemblablement plus loin encore. Il passe en France sous prétexte de
prendre les eaux de Barèges pour des douleurs à un bras ; je crois qu'il en a besoin, mais je suis convaincu qu'on ne l'aurait pas laissé aller cette année sans quelque raison particulière. Au surplus, ^^lonseigneur, c'est un officier qui doit être suspect par ce que je viens de vous dire et parce qu'il a fait une fortune si rapide depuis huit ans, qu'on lui donne deux miliions." (1)
Après la chute de Québec, M. et madame Péan passèrent en France. Ils espéraient aller dépenser là-bas en joyeuse compagnie la belle fortune amassée au Canada.
Mais la rétribution vint. Le 13 novembre 1761, Péan était incarcéré à la Bastille avec Bigot, Cadet, Pénissault, Bréard, Corpron, Maurin et tous les autres profiteurs.
Pendant la détention de son mari à la Bastille, Angélique des Méloizes se montra fort dévouée pour lui. Elle réussit à fléchir le lieutenant général de police, M. de Sartine, et obtint la permission de le voir aussi souvent qu'elle le voudrait. Les registres de la Bastille nous apprennent que du 3 mars 1764 au 29 juin de la même année, elle lui rendit cinquante-huit visites.
Après un très long procès, le 25 juin 1764, Péan était mis hors de cour et cependant " attendu les gains illégitimes par lui faits dans les différentes sociétés dans lesquelles il était
(1) Diissicnx, T^ Canada aoos la domination française, p. 358.
intéressé, il fut condamné à restituer à Sa Majesté la somme de 600,000 livres et à garder prison au château de la Bastille jusqu'à la dite restitution." Péan, qui avait peut-être amassé cinq ou six fois cette somme, se hâta de payer, heureux d'en être quitte à si bon marché. Il avait passé près de trois ans à la Bastille.
Péan et sa femme se retirèrent ensuite dans la seigneurie d'Onzain, près de Blois, où ils vécurent en grands seigneurs.
Les chroniques du temps rapportent que madame Péan fit un bon usage des millions que son mari avait si malhonnêtement acquis. Elle soutint les familles canadiennes que la guerre avait ruinées et qui s'étaient retirées dans les environs de Blois.
M. Péan mourut à Cang>^ ( Indre-et- Loire), le 21 août 1782.
Madame Péan décéda à Blois en 1792, à l'âge de soixante-dix ans.
Angélique des Méloizes avait laissé la Nouvelle-France avec une réputation plutôt avariée. Le peuple, qui ne se trompe pas toujours dans ses antipathies,la détestait autant que Bigot, Cadet et tous leurs séides. A Blois, elle laissa la réputation d'une femme charitable, généreuse, bonne chrétienne et dévouée à toutes les bonnes œuvres. Sans doute, pour une femme comme pour un homme, il vaut mieux avoir toujours bonne réputation, mais, enfin, quant à avoir dans son existence deux réputations il
est préférable d'avoir la mauvaise avant la bonne. C'est cette dernière qui compte le plus de l'autre côté.
M. et madame Péan n'avaient eu qu'un enfant, une fille, née à Québec, le 12 octobre 1751. Elle devint à Blois, le 5 septembre 1769, lépouse du marquis de Marconnay, colonel d'infanterie, grand prévôt du Pas-de-Calais. Elle décéda sans postérité en mars 1779.