LE BILLARD SOUS LE REGIME FRANÇAIS
Le billard, paraît-il, remonte à la plus haute antiquité. Un auteur américain nous informe que Socrate jouait au billard, que Anacharsis le vit jouer pendant ses voyages en Grèce, que saint Augustin, voyageant en Afrique, vit une table de billard, et que Cathire More, roi d'Irlande, mort en l'an 148, légua à ses neveux '* cinquante billes de billard de cuivre ave'' les boules et les queues tn même matière." Cet auteur a, toutefois, l'honnêteté d'avouer qu'il appuie ses dires sur des traduc-
(1) Histoire des Ursulines de Québec, vol. II, p. 280.
teurs et que ceux-ci pourraient bien avoir mal traduit les textes. Le même écrivain ajoute que le jeu de billard fut introduit en Europe par les Templiers, au retour de leur première ou deuxième croisade en Terre-Sainte.
Les auteurs ne s'accordent pas sur le pays d'origine du billard. Les uns lui donnent pour patrie la France, d'autres, l'Angleterre. Quedques-uns le font venir d'Italie, d'autres encore,d'Espagne.Les Allemands qui réclament à peu près toutes les inventions prétendent que le jeu de billard prit naissance chez eux.
En France, on commença à parler du billard au treizième siècle. C'est Henry de Vigne, qui vivait vers 1571, qui rédigea les règles du billard. Sous Louis XIV, le billard fut en grande vogue en France. On sait que le partenaire ordinaire de Louis XIV au jeu de billard fut Chamillard, un de ses ministres. A sa mort un plaisant composa l'épigramme suivante :
Ci-git le fameux Chamillard, De son roi le partenaire.
Qui fut un héros au billard. Un zéro dans le ministère.
Cependant, jusqu'à la Révolution le billard resta la propriété presque exclusive de l'aristocratie.
Il parait qu'au commencement du dixneuvième siècle toute l'île de Manhattan, aux Etats-Unis, ne comptait qu'un seul billard. (1)
(1) Nous avons emprunté tous les renseignements qui procèdent au Parler-Français, vol. XV, p. 75.
Dans ce cas, la Nouvelle-France, sur le jeu de billard comme sur bien d'autres choses, aurait précédé la Nouvelle-Angleterre, car le billard était déjà assez en usage à Montréal, à Québec, dès le milieu du dix-septième siècle.
Les anciennes archives judiciaires de Québec et de Montréal contiennent de nombreuses pièces qui prouvent hors de tout doute possible que le billard était assez en vogue dans la colonie dès le milieu du dix-septième siècle.
Dès les premières années du dix-huitième siècle, il y avait des salles de billard publiques à Québec et à Montréal. L'ordonnance suivante de l'intendant Bégon, du 16 décembre 1714, le prouve sans conteste :
'' Etant informé qu'au préjudice des Règlements de police, plusieurs cabaretiers reçoivent chez eux des habitants, jeunes gens de famille, artisans, et domestiques, les dimanches et fêtes, pendant le service divin, qu'ils y passent souvent une partie de la nuit à boire et à jouer et que le même désordre arrive dans les jeux de billard.
" Nous faisons défenses à tous cabaretiers, aubergistes et autres vendeurs de boissons comme aussi à ceux qui donnent à jouer au billard, de recevoir chez eux aucun habitant les dimanches et fêtes pendant le service divin ou après la retraite battue à peine de prison et de vingt livres d'amende applicable aux Sœurs de la Congrégation et de plus grande peine en
cas de récidive ; faisons pareillement défense sous les mêmes peines aux dits cabaretiers, aubergistes et autres vendeurs de boissons de donner à jouer chez eux en quelque temps que ce soit les dimanches et fêtes ou autres jours." (1)
On se plaint aujourd'hui que les salles de billard dans les grandes villes sont des occasions de désordres et même de crimes pour les désœuvrés. Le mal n'est pas d'hier. Il y a deux siècles on faisait les mêmes plaintes. L'intendant Dupuy, qui était un réformateur en même temps qu'un homme à poigne, tenta de couper le mal dans sa racine en forçant les maîtres de billard à prendre des permissions de l'autorité compétente. On voit que nos législateurs modernes n'ont pas inventé les licences de billard.
La permission suivante donnée par l'intendant Dupuy à Henry Caën dit Lataille nous fournit de curieuses précisions à ce sujet :
" Sur la demande qui nous a été faite par le nommé Henry Caën dit Lataille, logeant en une maison à luy appartenante, seize rue Montcarmel, de tenir billard, nous luy avons permis de tenir son billard en la maison marquée cydessus, à condition qu'il ne vendra chez luy, et ne donnera à boire aucune boisson, ny aux joueurs, ny à aucuns particuliers,ny pour boire,
(1) Archives de la province de Québec, Ordonnances des Intendants, cahier 6, folio 139 verso.
ny pour emporter à quelque mesure que ce soit, sous peine de confiscation de ses boissons, et de son billard, à condition pareillement qu'il ne donnera point à jouer les fêtes et dimanches dans toute la matinée, et dans l'après diner avant quatre heures du soir, sous peine de trente livres d'amende pour la première fois, et de confiscation de son billard en cas de récidive luy deft'endons pareillement de donner à jouer les jours d'œuvre à aucun ouvrier et journalier, sous peine de dix livres d'amende pour chaque ouvrier et journalier, qui y sera trouvé, comme aussy de recevoir d'aucuns fils de famille, soldat ou domestique, aucun meuble, hardes et vivres, pour payment des frais faits en son jeu, et de veiller à ce qu'aucuns fils de famille, soldats, ou domestiques ne jouent entre eux aucuns meubles, hardes ny vivres, à peine d'en répondre en son propre et privé nom luy enjoignons de veiller à ce qu'aucun joueur ne jure et ne blasphème le saint nom de Dieu, à peine de cinquante livres d'amende payable solidairement tant par luy maître de billard que par les joueurs. Ordonnons qu'il appliquera dans son billard une copie de notre présente permission. Fait et donné en notre hôtel à Québec, le vingt-neuf ma}»- mil sept cent vingtsept." (1)
Terminons par im petit fait qui n'appar-
(1) Archives de la province de Québec, Ordonnances des Intendants, cahier 12, folio 90.
tient pas au régime français, mais qui prouve la sympathie de sir George Prévost pour les Canadiens-Français. En 1811, le gouverneur Prévost visitait le collège de Nicolet. Il trouva cette maison tenue sur un excellent pied et pour montrer sa satisfaction lui fit don d'un billard d'une valeur de cinquante guinées.