‹ Les petites choses de notre histoire (volume 2)Chapitre 34 sur 43 · LE TRAITRE CUGNET · texte numérisé non relu

LE TRAITRE CUGNET

Il est impossible de croire que Wolfe ait pu découvrir seul la petite côte de la falaise de Québec qui, dans la nuit du 13 septembre 1759, lui permit d'atteindre les Plaines d'Abraham où il devait trouver, quelques heures plus tard, un trépas qui l'a immortalisé.

Stobo, l'officier partisan, qui a laissé de curieux mémoires sur sa vie accidentée, réclame le crédit d'avoir indiqué le sentier en question au général Wolfe. Stobo, il est vrai, fut prisonnier à Québec de 1757 à 1759. Cet officier, il n'y a pas à en douter, recueillit de la bouche de ses co-prisonniers de précieuses indications. Instruit, intelligent, parlant assez facilement le français, très versé dans l'art ( ?) de l'espionnage puisqu'il exerçait ce métier depuis son enfance, il dut observer beaucoup

et prendre note de tout ce qui pourrait pius tard servir à Tétat-major de l'armée anglaise. Mais il ne faut pas oublier que Stobo, contrairement à ce qu'a écrit sir James-M. LeMoine, était gardé en prison. Il n'avait pas la liberté relative des prisonniers de guerre puisqu'il avait été condamné par un conseil de guerre à avoir la tête tranchée, précisément pour avoir fourni des renseignements militaires au général Braddock pendant qu'il était gardé comme otage au fort Duquesne. Stobo n'a donc pas eu le loisir de visiter les environs de Québec pendant son séjour forcé dans la capitale. On nous objectera peut-être qu'il s'échappa à deux reprises de sa prison. Oui, mais la première fois, il fut repris après quelques heures de liberté, et, lors de sa seconde évasion, en mai 1759, il était si pressé de mettre une distance respectable entre sa personne et les soldats lancés à sa poursuite qu'il ne dut pas prendre le temps d'examiner la falaise de Québec. D'autant plus que pareil examen ne pouvait se faire qu'à la lumière du soleil et qu'il aurait alors couru le risque de réintégrer sa prison après quelques heures de liberté comme dans sa première tentative d'évasion.

Stobo, ambitieux, désireux d'obtenir une promotion, s'est tout simplement vanté en écrivant qu'il avait fourni la précieuse indication à Wolfe. Celui-ci, d'ailleurs, n'était plus là pour

le démentir puisqu'il était mort en apprenant son succès.

Il faut donc chercher ailleurs.

James Thompson, décédé à Québec le 25 août 18v30, à l'âge de 98 ans, et qui avait été soldat dans l'armée de Wolfe lors du siège de Québec en 1759, écrivait dans son journal, quelques années après la bataille des Plaines d'Abraham :

" Monsieur Cugnet was the person vvho, at the Island of Orléans, gave General Wolfe the information where would be the best place to get up the bank above the town and Davis who had been taken prisoner by the french some years before, had given some other information."

Cugnet, croyons-nous, fut le véritable traître au mois de septembre 1759.

Cugnet, comme tous les traîtres, se trahit lui-même, puisqu'il retomba aux mains des Français.

En effet, le gouverneur de Vaudreuil écrivait de Montréal, le 11 mai 1760, au chevalier de Lévis, alors aux environs de Québec :

'* Il est indispensable que. sans tarder un instant, vous fassiez le procès du sieur Cugnet, militaire. Si par les preuves, il est convaincu d'avoir trahi, donné à l'ennemi des avis ou éveils contraires aux intérêts de la patrie, je vous prie. Monsieur, de lui faire casser la tête sur-le-champ. Si, au contraire, il était prouvé

que le sieur Cugnet s'était restreint et n'avait pas mésusé de l'ordre que le général Murray lui donna en le chargeant de la police des Français il ne pourrait être puni, parce que la création et l'établissement de cet emploi étaient nécessaires et fondés sur le droit du vainqueur. Mais, en ce cas, vous voudrez bien le faire garder toujours à bord d'une des frégates, parce qu'après votre expédition, Monsieur l'intendant fera de plus amples informations, cette affaire étant de la plus grande conséquence." (1)

Deux jours plus tard, le 13 mai 1760, l'intendant Bigot écrivait à son tour au chevalier de Lévis :

" M. le marquis de Vaudreuil vous marque ce qu'il pense de Cugnet. Si vous aviez des certitudes ou preuves des avis qu'il peut avoir donnés sur notre compte, ou des conseils qu'il peut avoir donnés contre le pays, il ne dépendra que de vous, après lui avoir fait donner un confesseur, de l'envoyer dans l'autre monde. Si au contraire vous ne voyez rien de certain, ce sera des informations que je me chargerai de faire, lorsque nous serons plus tranquilles. Il faudrait,en ce dernier cas,le garder toujours à bord d'une frégate, aux fers. Je compte que

(1) Lettres du marquis de Vaudreuil au chevalier de Léyia, p. 180.

telle est Tintention de M. le marquis de Vaudreuil." (1)

Le sieur Cugnet fut remis en liberté par les autorités françaises ou réussit à s'échapper de sa prison puisque nous le voyons à Québec dans les premières années du régime anglais.

M. Philéas Gagnon nous apprend même qu'il reçut une pension du gouvernement pour prix de sa trahison :

■' Dans un petit cahier de notes manuscrites qui semble avoir servi à un personnage quelconque des commencements du régime anglais ayant apparemment la disposition d'un fonds secret, on voit figurer, en 1765, le nom d'un Nicolas Cugnet, messager du Conseil, comme l'un de ceux qui retirent une pension du gouvernement " for services." (2)

" Aucun Cugnet du nom de Nicolas, ajoutait M. Gagnon, ne figure dans le Dictionnaire gcncalogiqiie de Tanguay, et, conséquemment, je le crois étranger à la famille canadienne de ce nom, qui se fit une réputation dans la robe."

Nous croyons, au contraire, que le traître Cugnet était le frère du fameux jurisconsulte Etienne-François Cugnet, du chanoine Gilles- Louis Cugnet et du conseiller au Conseil Supérieur Thomas-Marie Cugnet. Il est vrai que le

(1) Lettres de l'intendant Bigot au chevalier de Lévis, p. 94.

(2) Bulletin des Recherches Historiques, vol. IV, p. 210.

petit cahier de fonds secret cité par M. Gagnori donne le prénom Nicolas au messager du Conseil qui recevait une pension " for services." Mais il peut y avoir erreur de la part du personnage propriétaire du cahier.

Le traître Cugnet doit être Jean-Baptiste Cugnet, né à Québec le 26 mars 1726.

Et maintenant voici le document sur lequel nous nous appuyons pour affirmer que Cugnet était le frère des trois Cugnet favorablement connus dans notre histoire.

Le 4 mai 1760, le gouverneur de Vaudreuil écrivait, de Montréal, au chevalier de Lé vis :

" J'ai l'honneur de vous recommander le sieur Cugnet, qui aura celui de vous remettre cette lettre. Il va près de Québec où il pourrait être nécessaire aux intérêts de son frère, de qui je vous ai parlé avant votre départ. Comme je m'intéresse beaucoup au premier et à sa famille, je vous serai très obligé de vouloir bien le favoriser et avoir égard aux représentations qu'il pourra être dans le cas de vous faire concernant son frère." (1)

Dans tout le régime français au Canada, il n'y a eu qu'une famille Cugnet ici. C'est celle des légistes.

On sait qu'après la défaite du 13 septembre 1759, qui rendit les Anglais maîtres de Québec,

(1) Lettres du marquis de Vaudreuil au chevalier de Lévis, p. 169.

le Conseil Supérieur de la colonie se retira à Montréal. On voit le conseiller Thomas-Marie Cugnet y siéger tout le printemps de 1760.

Il n'y a donc pas à douter que le Cugnet qui partait de Montréal le 4 mai 1760, avec une lettre de recommandation du marquis de Vaudreuil, pour venir, dans les environs de Québec, surveiller les intérêts de son frère, était bien le conseiller Thomas-Marie Cugnet.

Le traître Jean-Baptiste alias Thomas Cugnet s'éteignit dans l'obscurité, — on ne sait pas même la date ni l'endroit de sa mort — pendant que son frère aîné, le jurisconsulte Etienne-François Cugnet, devenait Tune des plus belles figures de notre histoire en défendant ses compatriotes contre les projets si dangereux du procureur général Masères.

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