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LES DEUX FIEFS DE BECANCOUR

Il y a eu deux fiefs ou seigneuries de Bécancour dans la Nouvelle-France, l'un à quelques arpents de Québec, sur la route ou chemin dit la Grande-Allée, et Tautre dans la région des Trois-Rivières. Ce dernier fief est aujourd'hui compris dans la paroisse de Bécancour. Ce même nom pour deux fiefs différents a trompé plusieurs de nos historiens.

Essayons de démêler la vérité à ce sujet.

Le 26 février 1657, La Compagnie de la Nouvelle-France accordait à Pierre Robineau, grand voyer de la Nouvelle-France, dix arpents de terre de profondeur sur un arpent de large sur le chemin du grand Cap-Rouge, près de Québec. L'acte de concession disait :

" La Compagnie de la Nouvelle-France désirant reconnaître les bons services qu'elle a reçus de M. Robineau, Tun des anciens directeurs de la dite compagnie, en la personne du sieur René Robineau, son fils, chevalier de l'ordre du roy, grand-voyer en la Nouvelle-

France, Tun des associés, lui a donné et concédé en fief mouvant de Québec, avec moyenne et basse justice, suivant la coutume de la ville, prévôté et vicomte de Paris, dix arpents de terre de profondeur, sur un de large, lequel s'appellera le fief de Bécancour, size sur le chemin du grand Cap-Rouge, qui était cy-devant des terres de la ferme appartenante à la dite compagnie, lesquels dix arpents sont chargés de bois revenus depuis qu'ils sont deiïrichés" (i).

M. Robineau, pendant les dix-huit ans qu'il garda le petit fief de Bécancour, n'y fit aucun défrichement. Le seul profit que lui rapporta ce domaine fut de lui donner un nom. En effet, à partir de 1657, il est plutôt désigné sous le nom de Robineau de Bécancour.

Le 16 novembre 1675, M. Robineau de Bécancour qui, le 7 juillet 1671, avait reçu en cadeau de son beau-père, Jacques Leneuf de la Poterie, la seigneurie de Portneuf et habitait ce superbe domaine depuis 1673, vendait son fief de Bécancour à Louis Rouer de Villeray, premier conseiller au Conseil Souverain. L'acte de vente le décrit ainsi:

''Un arpent de terre de front sur la route ou chemin dit la Grande Allée, sur dix de profondeur, avec le droit de fief, justice et sei-

(1) Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, p. 145.

gneurie, borné par devant sur la Grande-Allée, par derrière le fleuve St-Laurent, d'un costé les représentants de feu damelle Marie Marg. Le Gardeur, femme du feu Paul Godefroy, d'autre le d. sieur de V'illeray comme ayant acquis des représentants de feu Messire Jean de Lauzon, vivant grand sénéchal de la Nouvelle- France. "

Cette vente était faite à la charge des droits et devoirs portés par le titre de concession et moyennant la somme de six cents livres (i).

Le titre de la concession accordée à M. Robineau disait bien que le fief serait connu sous le nom de Bécancour, mais M. Rouer de Villeray laissa tomber cette désignation petit à petit.

Le i6 avril 1647, ^^ Compagnie de la Nouvelle-France concédait à Pierre LeGardeur de Repentigny " Testendu et consistance des terres scituées en la Nouvelle-France sur le fleuve Saint-Laurent du costé du sud vis-à-vis les Trois-Rivières à prendre entre la Petite Rivière d'un costé et la Rivière Puante à présent dite la Rivière St-Michel, d'autre costé, voisinant du costé de la dite Petite Rivière les terres cy-devant concédées au sieur Godefroy, et du costé de la Rivière Saint-Michel celles concédées au sieur Leneuf, la dite largeur sur

(1) Acte de Romain Becquet, 16 novembre 1675.

le fleuve sur pareille profondeur dans les terres, et compris en la dite profondeur le lac qui se rencontre en icelle appelé le lac Saint-Paul." Cette concession était faite en toute propriété, justice et seigneurie (i).

Un mois plus tard, le 15 mai 1647, 1^ Compagnie de la Nouvelle-France ajoutait à cette concession '* certaines isletes adjacentes à la terre et faisant partie d'icelle n'en estant séparés que lorsque les eaux sont débordées" (2).

M. Le Gardeur de Repentigny mourut en mer, en juillet 1648, avant même de prendre possession de sa seigneurie.

C'est son fils, Charles-Pierre Le Gardeur de Villiers, qui hérita de cette seigneurie qui porta d'abord le nom de fief de la rivière Puante puis celui de fief de Villiers.

M. Le Gardeur de Villiers décéda aux Trois-Rivières le 23 septembre 1684. Il devait une somme de 2,650 livres à Philippe Gautier de Comporté, prévôt de la Maréchaussée. Celui-ci, pour être payé de sa créance, quelques semaines avant la mort de Le Gardeur, fit vendre le fief de la rivière Puante ou de Villiers par autorité de justice. Pierre Robineau de Bécancour, qui devait devenir un peu plus tard deuxième baron de Portneuf et grand voyer de

(1) Pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, p. 361.

(2) Idem, p. 363.

la Nouvelle-France, avait épousé Marie-Charlotte Le Gardeur de Villiers, fille de M. Le Gardeur de Villiers. Comme il avait certains droits à faire valoir sur le fief de la rivière Puante ou de \^illiers du chef de sa femme, il se décida à Tacheter. Le 14 novembre 1684, i^ en devenait le propriétaire moyennant une somme de 1500 livres payable en deux versements (i).

Pierre Robineau de Bécancour s'établit aussitôt dans la seigneurie de la rivière Puante ou de Villiers qui prit dès lors le nom de seigneurie de Bécancour qu'elle a conservé jusqu'à nos jours.

A la mort de son père en 1699, Pierre Robineau de Bécancour hérita de son titre de baron et de sa seigneurie de Portneuf mais il continua à habiter Bécancour jusqu'à son décès arrivé le 14 juin 1729.

Pierre Robineau, deuxième baron de Portneuf, qu'on a aussi erronément appelé baron de Bécancour, eut l'honneur, en 1721, de recevoir le Père Jésuite de Charlevoix dans son manoir de Bécancour. Le célèbre historien fait un récit piquant de son voyage à Bécancour:

" Je partis, dit-il, de la Pointe-aux-Trembles, le 4 mars 1721, avec un cheval borgne

(1) Acte de François Genaple, 14 novembre 1684.

que je changeai ensuite contre un boiteux, et celui-ci contre un poussif. Avec ces trois relais, je fis dix-sept lieues en sept ou huit heures, et j'arrivai de très bonne heure chez le baron de Bécancourt, grand-voyer de la Nouvelle-France, lequel ne voulut jamais me permettre d'aller plus loin. D'ailleurs, ce gentilhomme a sur ses terres un village d'Abénaquis, gouverné pour le spirituel par un Jésuite, que j'étais bien aise de saluer en passant. Le baron demeure à l'entrée d'une petite rivière qui vient du sud, qui coule toute entière dans son domaine et qui porte son nom. La vie que mène M. de Bécancourt dans son désert rappelle assez naturellement le souvenir de ces anciens patriarches, qui ne dédaignaient point de partager avec leurs domestiques le travail de la campagne, il vit aussi sobrement qu'eux. Le profit qu'il peut faire de sa traite avec les Sauvages, ses voisins, vaut bien les redevances qu'il pourrait tirer des habitants à qui il aurait partagé ses terres. Avec le temps il ne tiendra qu'à lui d'avoir des vassaux " (i).

En résumé Pierre Robineau (plus tard premier baron de Portneuf ) a pris son nom de Bécancour du petit fief qui lui fut concédé sur la Grande- Allée à Québec le 26 février 1657, et son fils, Pierre Robineau de Bécancour (plus tard deuxième baron de Portneuf), a, à son

(1) Histoire de la Nouvelle-France.

tour, donné son nom de Bécancour au fief et seigneurie de la rivière Puante ou de Villiers. On a prétendu que ce nom de Bécancour était d'origine sauvage. Nous croyons plutôt qu'il fut emprunté à un fief ou à une terre que les Robineau possédaient en France.

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