OS- MATHIEU DAMOURS DE CHAUF- FOURS
La famille Damours était de vieille noblesse.
François Damours, seigneur du Serin, qui fut maître d'hôtel de Louis XH, épousa à Paris, le lo août 1496, Gilette Hennequin qui lui donna, entre autres enfants:
Gabriel Damours, seigneur du Serin, qui épousa Madeleine de Bideau, et fut le père de:
Pierre Damours, chevalier, sieur du Serin, conseiller de Sa Majesté en tous ses conseils d'Etat et Privé, et surintendant de la justice et police de Troyes. Celui-ci épousa à Paris, le 31 janvier 1561, Jeanne Le Prévost, de qui il eut:
Louis Damours, conseiller au Châtelet de Paris, marié d'abord à Marie Regnault puis à Elisabeth Tessier.
C'est de ce dernier mariage que naquit Mathieu Damours de Chauffeurs, le premier Damours qui s'établit dans la Nouvelle-France.
En quelle année Mathieu Damours de Chauftours vint-il s'établir dans la Nouvelle- France ?
Dans une pièce judiciaire datée du iSaoïit 1681, Mathieu Damours de Chauffours décla-
re qu'il est dans le pays depuis trente ans, dans lequel il est venu âgé de trente-trois ans. Comme il était né en 1618, nous pouvons affirmer qu'il était arrivé ici au printemps ou à Tété de 1651. Par le Journal des Jésuites, nous voyons que le 13 octobre 1651 le Saint-Joseph, la Vierge et un navire hollandais jetèrent Tancre devant Québec. Le nouveau gouverneur, M. de Lauzon, était dans l'un de ces navires. M. Damours de Chauffours n'aurait-il pas fait la traversée avec le gouverneur de Lauzon?
Le contrat de mariage de Mathieu Damours de Chauffours, reçu par le notaire Roland Godet le 16 mars 1652, nous laisse soupçonner qu'il était venu dans la Nouvelle-France dans l'intention de cultiver la terre: " En faveur duquel futur mariage, y lisons-nous, les père et mère de la future épouse donneront aux futurs époux leur nourriture et logement pendant trois années et deux hommes de travail pour les servir pendant le dit temps de trois années lesquels seront engagés par les dits futurs époux, plus une vache de trois à quatre ans laquelle sera livrée présentement aux futurs époux, deux bœufs de deux ans, qui seront fournis dans deux ans, et encore que les dits futurs époux ayent besoin de bœufs pour leur labour pendant le dit temps les dits Marsolet et sa femme promettent leur en fournir gratuitement "
Il est certain, toutefois, que M. Damours de Chauffours était militaire. En effet, dans la pièce judiciaire dont nous venons de parler, il dit : '' Peu de temps après son arrivée il fut choisi pour être major de cette ville (Québec), et ensuite pour commander un camp volant. "
Le i8 septembre 1663 le gouverneur de Mézy et Mgr de Laval choisissaient M. Damours de Chauffours pour faire partie du Conseil Souverain. Il fut maintenu en charge le 19 septembre 1664, le 6 décembre 1666, le 14 janvier 1669, le 13 janvier 1670, le 12 janvier 1671, le 28 mars 1672, le 16 janvier 1673, le 15 janvier 1674, et le 7 janvier 1675. Le 2.y avril 1675, le roi le nommait membre à vie du Conseil.
Le 8 novembre 1672, l'intendant Talon faisait une importante concession de terre à M. Damours de Chauffours. Comme M. Talon était à la veille de s'embarquer pour la France et qu'il n'avait pas le temps de préparer un acte de concession en forme, il signa le certificat suivant :
" Certif fions à tous qu'il appartiendra que nous avons permis au sieur Damours, conseiller au Conseil Souverain de ce pays, de faire travailler sur une lieue de terre de front et une lieue et demy de profondeur, savoir, une demy lieue au deçà et une demy lieue au delà de la rivière de Matane; le tout soubz le bon plaisir
de Sa Majesté, de laquelle il sera tenu prendre la confirmation des présentes " (i).
Ce ne fut que cinq ans plus tard que M. Damours de Chauffeurs obtint le titre ré^e^tlier de sa concession. Le 26 juin '1677, l'intendant Duchesneau lui donnait le titre suivant:
" Considérant les grands services que
le sieur Damours a rendu et rend journellement à cette colonie, et qu'il est chargé d'une famille composée d'onze enfants, nous, sous le bon plaisir du Roy, avons accordé et accordons au dit sieur Damours la ditte lieue et demye de terre de front et une lieue de profondeur, savoir une demye lieue au desa et une demye lieue au delà de la rivière Matane, et par augmentation une autre lieue de terre de front aussy sur une lieue et demye de profondeur y joignant, à prendre du côté de la rivière Mitîs, avec le droit de pesche sur le dit fleuve Saint- Laurent, pour en jouir par luy ses successeurs ou ayant cause en titre de fief et seigneurie, haute, moyenne et basse justice..." (2).
M. Damours de Chauffours, en se faisant concéder la seigneurie de Matane, n'avait pas, croyons-nous, l'intention de la coloniser. Il ne paraît pas qu'il y concéda une seule terre. Tl n'y fit, non plus, aucune culture par lui-même.
(1) Pièces et documenta relatifs à la tenure «c(ftneurinle, p. 317.
(2) Tnflintiations du Conaell Sonvcraln, cahier no 2, folio 9.
Il avait plutôt été attiré à Matane par la rivière fort poissonneuse qui y coulait. Son intention était plutôt de s'y livrer à l'industrie de la pêche. Il fit l'acquisition d'une barque d'un assez fort tonnage et c'est par ce navire qu'il transportait à Québec le produit de ses pêches.
Si la seigneurie de Âlatane n'apporta pas la fortune à M. Damours de Chauffours elle lui amena une aventure dont il dut conserver un souvenir cuisant pendant bon nombre d'années.
Au mois de mai 1681, le roi de France avait accordé une amnistie complète aux habitants de la Nouvelle-France, qui, sans permission, avaient fait le commerce avec les Sauvages.
Cette amnistie fut apportée à Québec par le vaisseau du roi dans les premiers jours d'août.
Le 16 août 1681, au moment où le Conseil Souverain assemblé allait procéder à l'enregistrement de l'amnistie accordée par le roi, madame Damours de Chauffours déposait sur la table du Conseil un pli cacheté qu'elle apportait de la part de son mari. Le gouverneur de Frontenac, qui était présent, s'objecta fortement à ce qu'on donnât lecture de cette communication. Après une discussion assez acerbe entre M. de Frontenac, d'une part, et l'intendant Duchesneau et le procureur général d'Auteuil, de l'autre, le greffier donna lecture
du pli mystérieux apporté par madame Damours de Chauflfours.
Le conseiller Damours de Chauffours écrivait à ses collègues :
" A Nos Seigneurs du Conseil Souverain supplie humblement Mathieu Damours de Chauffours; conseiller en cette Cour, disant que le douzième de ce mois étant à la basse ville à donner ordre pour faire décharger une barque qui arrivait de sa terre de Matane, un garde de Monsieur le gouverneur lui vint dire de sa part de l'aller trouver au Château. Ce qu'il fit sur l'heure; et étant entré dans la chambre de mon dit sieur le gouverneur qu'il trouva accompagné d'un Père Récollet et une autre personne qu'il ne connut pas. Il fit signe au suppliant de le suivre dans son cabinet où il passa, et y étant entrés seuls, mon dit sieur le gouverneur lui demanda pourquoi il avait fait partir sa barque pour Matane sans un congé de lui, et s'il ne savait pas qu'il fallait prendre congé pour faire partir de cette ville quelque bâtiment que ce fut. A quoi le suppliant répondit qu'il le priait très humblement de se vouloir bien souvenir qu'au mois d'avril dernier étant dans le dessein de faire partir un canot pour le dit lieu de Matane, attendant la fonte des glaces, et qu'ils pussent envoyer leur barque, il le vint trouver avec le sieur de Peiras pour lui en demander congé, qu'il eut la lx)nté de leur octroyer à condition qu'avant de
partir ils verraient le sieur Boisseau pour avoir son agrément, ce qu'ayant dit qu'ils feraient, ils se retirèrent; qu'en après lui suppliant avec le sieur de Lestre le Walon allèrent trouver le dit sieur Boisseau, auquel ils dirent qu'ils venaient savoir de lui s'il n'aurait point de difficulté de laisser partir un canot qu'ils voulaient envoyer à Matane en attendant que leur barque fut en état de faire le même voyage, lequel sieur Boisseau dit à lui suppliant qu'il en avait si bien usé par le passé qu'il ferait ce qu'il voudrait et que de sa part il n'y aurait pas de peine; après quoi ils obtinrent le congé qu'il eut la bonté de leur faire expédier par le sieur Le Chasseur, son secrétaire, qui est autant pour la barque que pour le canot, qu'ainsi il n'avait pas cru qu'il fut besoin d'en prendre un second; ce qu'entendant Monsieur le gouverneur dit que le dit congé était pour le canot seulement et non pour la barque, et lui suppliant répondit en ces termes, Monsieur, je vous demande excuse, je ne croyais pas qu'il fut de nécessité d'en prendre un autre comme c'était pour aller à une habitation qu'il a plû au Roi de m'accorder, je croyais que celui que vous nous aviez donné dût suffire, je ne l'ai même vu que depuis le retour de Monsieur de Lestre et je crois que l'intention du Roi est que l'on aille fort librement sur les terres qu'il nous a données; sur quoi Monsieur le gouverneur s'emportant tout d'un coup de colère dit
au suppliant : Allez, vous les apprendrez les intentions du Roi et vous demeurerez en prison jusques à ce que vous les sachiez, et en même temps appella ses gardes, fit prendre le suppliant, et le conduisant jusques dans la salle de ses dits gardes, dit qu'il lui apprendrait bien à obéir, ce qui l'obligea de se retourner et dire qu'il n'avait jamais manqué d'obéissance, et fut mis dans une chambre du château proche la dite salle, et depuis transféré dans une chambre au-dessus de celle où est Du Luth, coureur de bois, dans laquelle le suppliant est encore présentement, étonné de se voir arrêté prisonnier d'une manière si surprenante, vu que jamais il n'a contrevenu aux ordres du Roi ni aux règlements des gouverneurs qui ont commandé en ce pays de la part de Sa Majesté ; ce qui lui donne lieu de croire que quelques personnes mal intentionnées l'auront accusé vers Monsieur le Gouverneur et qu'il l'a cru coupable, ne se pouvant persuader que ce soit pour avoir fait partir sa barque sans congé, puisqu'il en est porteur.
" Ce considéré. Nos Seigneurs, vu le congé de Monsieur le Ck)uverneur cy-joint et qu'il ne serait pas juste, que le suppliant fut traite si durement sans en savoir la cause, il vous plaise ordonner qu'il sera informé des accusations qui peuvent être faites contre lui à la requête de Monsieur le procureur général pour ensuite
lui être son procès fait par les voies ordinaires, et vous ferez justice" (i).
M. Damours de Chauffours, comme on vient de le voir, avait été arrêté le 12 août 1681, vers les dix heures du matin, et était détenu depuis dans une pièce du château Saint- I.ouis.
A la demande de M. Damours de Chauffours d'être ju^é par ses pairs, c'est-à-dire les conseillers au Conseil Souverain, M. de Frontenac répondit que cette requête déguisait les faits et était un nouvel acte de mépris pour son autorité. L'intendant Duchesneau ayant voulu répliquer, M. de Frontenac lui répondit avec colère que le Conseil ne devait pas entreprendre des choses qui étaient au-dessus de son pouvoir, et qu'il ne lui appartenait pas d'informer contre la conduite du gouverneur, sans en avoir une commission particulière du roi.
A la fin de cette séance du Conseil Souverain déjà marquée par des incidents si orageux, l'intendant Duchesneau ayant voulu se retirer avec le greffier pour en rédiger le procès-verbal à tête reposée, M. de Frontenac se mit dans la porte pour les empêcher de sortir.
A la séance suivante du Conseil Souverain, le 18 août 1681, les conseillers tentèrent un nouvel effort auprès du gouverneur pour
(1) Jugements et Délibérations du Conseil Souverain, vol. II, p. 638.
faire remettre M. Damours en liberté. Tout fut inutile.
Il en fut de même à la séance du 20 août
M. Damours ne reprit son siège que le 20 octobre 1681. Il avait donc été prisonnier de rirascible M. de Frontenac plus de deux mois.
Dans un mémoire anonyme écrit à la fin de i68r, intitulé '' Défense de M. de Frontenac par un de ses amis ", et qu'on attribue à madame de Frontenac, on lit:
'' Quand M. de Frontenac ne serait pas connu pour un homme assez modéré, ce qui s'est passé cette année en Canada, doit suffire pour persuader de sa modération, si monsieur le marquis voulait jeter les yeux sur les pièces qui justifient la lecture faite par le dit sieur Duchesneau d'un libelle injurieux contre M. de Frontenac en plein Conseil, et sur la déclaration du sieur de la Vallière contenant ce qui s'est passé entre M. Duchesneau et M. de PVontenac le 15 octobre dernier, il verrait un échantillon des égarements du premier et de la patience de Tautre. Il n'y a que M. de Frontenac qui se fut contenté de tenir en arrêt pendant quelques jours le sieur Damours, conseiller au Conseil Souverain, a])rès les insolences avec lesquelles il avait répondu à une simple réprimande qu'il lui avait faite, à cause d'une contravention aux ordres du Roi pour avoir envoyé une barque en traite sans permission,
M. de Frontenac aurait appréhendé qu'on n'eut trouvé à redire à sa modération, s'il ne s'était cru en droit de mépriser le procès du sieur Damours en ce qui le regardait personnellement et de ne le pas traiter à la rigueur pour une première faute, à cause de son caractère de conseiller. "
Le gouverneur de Frontenac était prompt à se fâcher mais ses colères ne duraient pas longtemps, et il cherchait à faire oublier ensuite les ennuis qu'il avait causés à ceux qui étaient obligés de subir ses écarts de caractère. Dans le cas du conseiller Damours, Frontenac lui rendit vite ses bonnes grâces. Dix ans plus tard, le gouverneur fit tout ce qu'il put pour engager le baron de Lahontan, son ami et son obligé, à épouser la fille du sieur Damours. Il aurait même promis de lui donner looo écus le jour des épousailles. Du moins, c'est le baron de Lahontan qui raconte cette histoire. Il n'y a pas raison de ne pas ajouter foi à son récit.
M. Damours décéda à Québec le 9 octobre 1695. De son mariage avec Marie Marsolet il avait eu plusieurs fils qui perpétuèrent sa famille sous les noms de Damours, Damours de Chauffours, Damours de Freneuse, Damours de Louvière, Damours de Courberon, Damours de Clïgnancour, Damours de Plaine, Damours de la Morendière, etc., etc.