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UN PROJET D'EXPEDITION DE M

DIBERVILLE CONTRE BOSTON

Pendant la dernière moitié du dix-septième siècle la Nouvelle-France et la Nouvelle- Angleterre furent presque continuellement en guerre. Des partis de Canadiens et de Sauvages firent dans la colonie voisine des incursions où les règles de la guerre entre nations civilisées n'étaient pas toujours observées. Nous ne voulons pas excuser les atrocités commises par ces partis, mais il faut avouer que les autorités de la Nouvelle-Angleterre les provoquaient jusqu'à un certain point par les secours de toutes sortes qu'elles accordaient aux Iroquois, ennemis invétérés des Français.

En 1689, M- d^ Callières, alors gouverneur de Montréal, avait proposé au roi de mettre fin à ces luttes continuelles entre les deux colonies en s'emparant de la Nouvelle-York. Ce projet fut approuvé par le roi et ses ministres,

puis, Tannée suivante, abandonné sous le prétexte que la France avait trop d'affaires considérables à soutenir en Europe pour envoyer de nouvelles troupes en Canadk. Le ministre écrivait au gouverneur de la Nouvelle-France: ''Sa Majesté estime qu'une vigoureuse défensive est plus convenable présentement à son service er à la siireté de la colonie " (i).

Onze ans plus tard, Pierre Lemoyne d'Iberville, alors à l'apogée de ses succès, proposait au roi de France une expédition non moins audacieuse que celle conçue par M. de Callières en 1689 "^^is qui n'aurait demandé aucun secours en hommes de la part de la mère-patrie. Le grand marin proposait tout simplement de faire la prise de Boston.

M. d'Iberville suggérait de faire cette expédition pendant les rudes mois de Tannée et il en donnait la raison suivante:

'' Le temps qui me paraît le plus propre pour exécuter une entreprise de cette nature est Thiver. Tout favorise Téloignement des vaisseaux qui emportent une partie considérable des forces de ce pays qui ne se trouve pour lors rempli que de gens de métier peu propres à la guerre et qui se croient en sûreté parce qu'ils ne peuvent pas s'imaginer qu'on soit en état de former en Canada des desseins de cette consé-

(1) Sur le projet de conquête de la Nouvelle- York de ^f, de Callières on peut consulter le Bulletin dea Recherche» nintoriqueët vol. XXIV, pp. 289, 321 et 353.

quence surtout dans une saison aussi fâcheuse que celle de l'hiver, tout cela concourt au succès de cette entreprise. "

M. d'Iberville se faisait fort de réduire Boston avec dix-huit cents hommes. A ce sujet, il écrivait:

*' Cette proposition paraîtra impossible à bien des officiers qui par leur ran^ et leur ancienneté auraient lieu d'espérer la conduite de cette affaire, et je ne doute point qu'ils ne s'y opposent, ne se sentant pas assez de force pour se. mettre à la tête d'un détachement qui doit être conduit avec la dernière vigueur. Ils ne manqueront pas aussi de persuader autant qu'ils ont été dans ces sentiments lorsqu'il a été question d'aller l'hiver aux ennemis, qui était la saison la plus propre pour les réduire, si on avait mis à la tête d'une jeunesse vigoureuse des gens capables de soutenir la fatigue d'une guerre aussi pénible. Je me donne la liberté de dire que les ennemis de ce pays-là ne doivent point être ménagés, et que la bonne guerre est la plus vive et la plus prompte, et qu'allant aux ennemis tambour battant, on leur a toujours donné le temps de se retirer dans des lieux de siàreté. "

Les dix-huit cents hommes de l'expédition auraient été composés comme suit: mille Canadiens, quatre cents soldats choisis dans les troupes et quatre cents Sauvages alliés.

Puis, M. dlberville donnait en passant un coup de griffe aux soldats de salons ou de bureaux qui étaient les principaux artisans de bien des expéditions manquées au Canada:

" Les personnes qui font des mémoires dans le dessein de les voir exécuter par d'autres s'embarrassent peu qu'en suivant leurs plans on réussisse. Je n'expose rien que je ne veuille exécuter, et si on veut me faire l'honneur de me confier l'entreprise de Boston, j'ose assurer que je la réduirai avec ses dépendances à l'obéissance du Roi. "

Avec une fierté faite plutût de son assurance de réussir dans son projet, M. d'Ibervil- Ic ajoutait:

'' Si on veut bien se donner la peine de faire attention au succès que j'ai eu dans mes projets, on verra que j'ai réussi à la baie d'Hudson (i), à Corlar, dans la prise de Pemquid, de Terre-Neuve et enfin dans la découverte du Mississipi où mes devanciers avaient échoué. Si on veut aussi repasser mes mémoires, on verra que je n'y ai rien exposé que de juste et que je n'aie suivi. J'espère que le mémoire que je donne de Boston ne sera pas plus mal raisonné, et je doute qu'on puisse y réussir autrement. "

M. d'Iberville ne voulait pas d'officiers trop vieux pour cette expédition. Une campa-

(1) M. d*Iber\ine écrivait haie du Daon. On était encore au temps de l'orthographe au «on.

gne d'hiver, en raquettes, à travers les bois et les rivières gelées, était une entreprise qui demandait des hommes vigoureux, brisés aux fatigues de toutes sortes et dans la force de l'âge.

" Je voudrais encore, disait-il, qu'on me donnât encore les officiers qui me conviendraient et qu'on ne s'attachât point à les détacher par rang de pique, les personnes âgées n'étant nullement propres pour ces sortes d'expéditions, et un homme seul hors d'état de marcher, étant capable de rompre tout l'ordre d'une marche aussi précipitée. "

M. d'Iberville ne donnait pas beaucoup de détails sur l'expédition proprement dite. Comme il le disait ailleurs, le succès de cette entreprise n'était assurée que si elle était conçue et faite dans le secret le plus absolu. Il traçait ainsi son itinéraire:

"Je voudrais partir de Québec en canot dans le commencement de novembre ou au plus tard le quinze pour de là me rendre par la rivière Chaudière au village de Canibequi où serait le rendez-vous.

" Avec mes troupes et avec ce remfort, je traverserais le bois vis-à-vis de Boston que j'approcherais à trois ou quatre lieues toujours à couvert, et je m'y rendrais à la faveur de la nuit à la pointe du jour et m'en étant rendu maître et désarmé les habitants, j'enverrais des partis ruiner le plat pays jusqu'aux portes

de New-York pour laisser cette place déserte, si on le juge à propos. "

Plus loin, M. d'Iberville revenait sur son itinéraire et écrivait:

" Quoique je ne connaisse les chemins du Canada à Boston que par des mémoires que j*ai tirés des personnes qui y ont voyagé, je crois néanmoins que la route la plus facile serait celle de la rivière du Loup, qui est à vingt lieues au-dessous de Québec, par où après avoir fait un portage de quatre lieues, on va tomber dans la rivière de Saint-François qui conduit à celle de Saint-Jean qu'on suit jusques à Medoctek oii on quitte cette rivière en faisant un portage de deux lieues pour se rendre de lac en lac à la rivière Metamkek qui mène à celle de Pentagouet d'où il faudrait encore faire dix-huit lieues pour se rendre à la mer, et le long de la mer plus de soixante lieues pour se rendre à Boston. Ce qui est impossible tant par la longueur du chemin que parce qu'on serait infailliblement découvert.

" La rivière du Sault de la Chaudière, qui est l'autre route qu'on peut prendre, est beaucoup plus courte et conduit bien mieux à Boston. Il est vrai que depuis Québec jusqu'à douze ou quinze lieues, cette rivière paraît presque impraticable pour le canotage, mais cependant cette difficulté se peut surmonter en faisant passer les canots à lege avec les hommes les plus capables de les conduire pendant que le

reste du parti irait par terre avec les vivres et les munitions nécessaires. ''

M. d'Iberville estimait le coût de son entreprise à une centaine de mille livres.

'' Il faut compter, disait-il, que cette entreprise coûtera au moins quatre-vingt ou cent mille livres sans Tenvoi du vaisseau dans lequel on embarquerait la plus grande partie des vivres et munitions nécessaires pour cette expédition, lequel vaisseau pourrait être occupé à faire la course sur les côtes anglaises, pendant ks mois de juin, juillet et août et septembre, après quoi il se rendrait au lieu qu'on lui au: rait marqué pour y attendre les nouvelles de la réussite pour en donner incessamment avis à la cour. "

M. d'Iberville était d'opinion que l'expédition sur Boston, si elle réussissait, aurait une répercussion sur toute la Nouvelle-Angleterre:

'' La prise de Boston, écrivait-il, entraînerait infailliblement après soi la ruine de ce pays si on brûlait les grains; les habitants seraient obligés de se retirer dans la Pennsylvanie pour y subsister.

''Cet abandonnement affaiblirait beaucoup New-York et le mettrait hors d'état de rien entreprendre; il n'est rien de plus facile que de réduire les habitants dans cette nécessité, les trois quarts de leur blé passant l'hiver dans les granges; il faut encore remarquer que tous ces grains sortent de la Grande Ile qu'il serait très

aisé de réduire. Ces choses ainsi exécutées New- York aurait tout à craindre et serait hors d'état de rien entreprendre.

" Je le repette encore, Boston étant pris avec les environs, bien loin d'appréhender que les Sauvages surtout les Iroquois viennent à leur secours; il est très sûr que voyant les Anglais battus non seulement il sera aisé de les attirer dans notre parti, mais il est même assuré qu'ils viendront audevant de nous, surtout sachant que cette entreprise serait conduite par moi et mes frères qui pourrions nous assurer d'avoir chez cette nation un crédit que tout autre n'a pas, étant reconnus d'eux pour les principaux chefs de leur nation. Ce qui fera une paix très solide avec ces Sauvages et engagera nos alliés à se tenir plus étroitement unis avec nous, en sorte que les dépenses énormes que le Roi a été obligé de faire pour la conservation du Canada et qu'il fait encore actuellement finiraient et ne seraient plus nécessaires.

" Si la sûreté du Canada se trouve dans la prise de Boston et des côtes voisines, l'établissement de l'Acadie le trouve encore plus dans la réussite de cette entreprise. Tl est aisé de voir qu'on ne peut jamais établir cette colonie si on ne se met au-dessus des forces des Anglais qui sont si supérieurs aux nôtres, nu'ils sont non seulement en état de nous troubler mais même de détruire les établissements que nous y voudrions faire. Comme le nombre

— godes bons hommes qu'on se promet de trouver en Canada n'est pas suffisant pour une affaire de cette conséquence, je compte de trouver dans TAcadie un supplément de cinq cents hommes tant Français que Sauvages. "

Le projet de M. d'Iberville aurait peutêtre été accepté par le roi, mais le grand marin était alors occupé à la recherche de l'embouchure du Mississipi. L'expédition fut remise à un peu plus tard et la mort vint saisir d'Iberville avant qu'il pût réaliser ce hardi projet. .

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