NICOLAS JOURDAIN, CHEF IROQUOIS
En juin 1784, le marquis de Lafayette s'embarquait à Lorient sur V Alligator en destination des Etats-Unis afin de revoir ses amis les Américains. Ceux-ci profitèrent du séjour de Lafayette aux Etats-Unis pour le charger de pacifier les Iroquois très mécontents parce qu'on les avait dépouillé de presque toutes leurs terres et qu'on avait oublié de les récompenser pour être entrés en guerre contre les Anglais.
Il fut décidé qu'une conférence de paix serait tenue à Fort-Schuyler, sur les frontières de l'état de New- York, entre les Iroquois, le marquis de Lafayette, M. Barbé-Marbois, M. Madison et le chevalier de Caraman.
Le marquis de Lafayette et ses amis partirent d'Albany le 23 septembre 1784 pour se rendre à Fort-Schuyler.
Barbé-Marbois a laissé un récit de ce voyage.
Il rencontra en arrivant à Fort-Schuyler un Iroquois qui lui parla en excellent français. Très surpris, il le questionna et apprit qu'il avait devant lui non pas un Iroquois mais un Picard très authentique puisqu'il était né à Longpréles-Saints. Il avait suivi son maître au Canada et y avait vécu une trentaine d'années avant de
devenir Iroquois. Cet étrange personnage se nommait Nicolas Jourdain.
Barbé-Marbois raconte ainsi la vie de Jourdain :
*' La guerre s'étant déclarée entre la France et TAngleterre, et les sauvages y ayant pris part, Jourdain était tombé entre leurs mains avec quelques autres Français, destinés pour la plupart, à être brûlés et mangés. Ses compagnons le furent, et, témoin de leur sort, déjà tout couvert de la couleur noire dont on peint ceux qui doivent périr, il s'attendait à le partager, quand on l'informa que la nation le reconnaissait pour un de ses membres et qu'il était libre- Il apprit qu'il devait cet heureux changement à la fille du Roi, qui avait perdu son mari depuis peu de jours, et qui avait résolu de le remplacer par Jourdain. Il fait toujours bon, comme dit Montaigne, d'avoir des amis à la Cour. Le prisonnier fut aussitôt adopté par toute la famille. La veuve délia elle-même ses mains et le mariage fut conclu peu de jours après.
** La dot de ma femme, continua Jourdain, consistait en 600 épingles, 100 aiguilles, 12 bavettes, 4 livres de vermillon, 3 de wampun, un fusil, de la poudre et des balles, un casse-tête, un couteau, 2 petites malles, 20 paquets de fourrures, 4 marmites de différentes grandeur, une cabane complètement meublée, un cheval, une
vache et deux mille acres de bon terrain où coule une rivière dont la pêche m'appartient exclusivement. Elle avait aussi une douzaine de chevelures; ce sont, chez ces gens-ci, des titres d'honneur, des joyaux de famille et on les conserve comme des drapeaux ou des canons pris sur l'ennemi. J'avais été traité avec une extrême rigueur pendant ma captivité, mais aussitôt que les sauvages m'eurent adopté, j'éprouvai la plus grande humanité de leur part. Ils me montrèrent, avec une patience extrême, à faire tout ce que ma nouvelle position me rendait nécessaire. J'appris à chasser comme eux, à dépouiller un arbre de son écorce, à construire une cabane, à conduire un canot, à pêcher. Je sus bientôt l'art de vivre pendant un mois de substances qui n'ont qu'un très petit volume et qui pèsent à peine six livres. Ils m'apprirent qu'une foule de choses que j'avais cru nécessaires, étaient superflues et inutiles. Je me souvenais cependant de mes amis, de mon pays. La princesse ma femme était fort laide, et ivre du matin au soir. Je regrettais ma vie passée. Je désertai un jour de la bourgade, et j'avouerai que j'emportai ce qu'il y avait de plus précieux dans la cabane; mais je fus repris. Les sauvages me ramenèrent aux Onéidas, et je n'éprouvai de leur part aucun des mauvais traitements que j'avais mérités par ma fuite et mon ingratitude. On me rendit à ma femme. De-
puis ce temps, j'ai écrit un grand nombre de lettres à ma famille, mais, n'ayant reçu aucune réponse, je me suis insensiblement habitué à la manière de vivre de ces gens-là. J'ai plusieurs enfants, j'ai des frères et d'autres parents d'adoption- J'ai revu les Français dans un pays dont je les croyais exclus pour jamais ; leur victoire et leurs succès m'ont attiré une plus grande considération parmi les sauvages ; je ne songe plus à les quitter. Mon âge, mes enfants me fixent ici pour jamais, et je regretterai ma patrie moins que par le passé, puisque je puis désormais espérer de voir de temps en temps les Français chez les Onéidas. "
Jourdain, qui avait une certaine instruction et ne manquait pas d'intelligence, était devenu chef irocjuois.
Dans l'ouvrage du vicomte de Montbas, Avec Lafayettc cites les Iroquois, nous trouvons une esi>èce de supplique présentée par les Onéidas à M. de Moustier, ministre de France aux Etats-Unis. Cette supplique avait été rédigée par Nicolas Jourdain. Elle disait :
" Père, toute la nation réclame votre protection contre l'usurpation qui vient de leur être faite par les arpenteurs de l'Etat concernant les terres qu'elle a vendues à l'Etat de New- York au dernier traité du fort Stanvix. Elle vous supplie de vouloir bien leur indif^uer la marche qu'ils doivent tenir pour récupérer ce qu'ils at-
tentent ne point avoir vendu, si toutefois le contrat de vente les condamne. Ils protestent contre Tinterprète qui était leur ministre, le sieur Kirkland. Suivant leurs conventions de vente, la ligne de TEtat était commencée au beau pommier sur la rivière Ossuège, côtoyait les terres du Noutagais jusqu'à Tendroit appelé le reposoir, de là à la source de la rivière Hziazing, chez M. Dine.
" Notre nation a de plus trois milles piastres à repérer à l'Etat de Now-York pour les terres que le dit Etat a vendues à l'Etat de Pensylvanie. Malgré les différentes demandes qu'elle a faites à l'Etat, elle n'a encore pu s'en faire payer "
Un peu plus tard, lors du rappel de M. de Moustier en France, il reçut de touchants adieux de ses amis Onéidas. Ils étaient signés par Nicolas Jourdain. Citons cette pièce curieuse :
Toute la nation vient d'apprendre avec peine votre départ ; elle vous supplie, ainsi que notre bonne mère, de ne point les oublier lorsque vous serez une fois de l'autre côté du grand Lac. Elle eût bien désiré vous voir avant votre départ ; elle vous prie de lui contribuer vos bons conseils et de ne pas laisser imparfait le grand ouvrage de la civilisation que vous avez commencé et qu'ils ne pourront terminer sans la continuation de vos bontés. Nous vous promettons de faire tout ce qui dépendra de nous pour
nous y confirmer. Nous vous prions de ne pas oublier auprès de notre père M. le marquis de Lafayette, dites que les Onéidas, aidés de ses conseils et des vôtres, vont bientôt faire nombre parmi les nations civilisées.
'' Adieu, notre bon père. Dieu veuille vous maintenir en bonne santé ainsi que notre bonne mère que nous n'oublierons jamais. "
L'histoire racontée à Barbé Marbois par Nicolas Jourdain devenu chef iroquois était-elle vraie ?
Dans les registres de Québec, à la date du i8 avril 1741, nous trouvons l'acte de mariage d'un Nicolas Jourdain à Marie Françoise Lallemand. L'acte dit :
'' Le dix-huitième avril mil sept cent quarante et un, après la publication de trois bans de mariage fait aux messes paroissiales entre Nicolas Jourdain, fils de feu Jacques Jourdain et de Marie-Anne Patri, ses père et mère, de la paroisse de Longpré, évêché d'Amiens, "
La paroisse de Longpré évêché d'Amiens, c'est bien le Longpré-les-Saints, mentionné par Nicolas Jourdain. Seulement le Jourdain qui se mariait à Québec le 18 avril 1741 ne quitta jamais le Canada et décéda à Québec même le 29 juillet 1776. Pour nous, Nicolas Jourdain rencontré aux Etats-Unis en 1784 par Lafayette et Barbé-Marbois était le fils de Nicolas Jourdain et de Marie-Françoise Lallemand mariés à
Québec le i8 avril 1741. Dans la liste des enfants du mariage Jourdain-Lallemand, nous voyons un Nicolas Jourdain né à Québec le 15 juin 1742. En 1784, ce Jourdain aurait eu 42 ans. C'est là, incontestablement, le chef iroquois de Barbé Marbois. Il est vrai qu'il se disait né à Longpré-les-Saints mais Barbé Marbois a pu mal le comprendre ou encore confondre le lieu d'origine du père avec celui du fils. Nous serions curieux de savoir comment se termina l'existence de ce quebecquois sorti de la civilisation.