LA LOYAUTE DES CANADIENS EN
C'est Pascal qui a dit qu'il croyait volontiers le témoignage de ceux qui versent leur sang pour la cause qu'ils défendent. L'honora-
ble Ignace-Michel-Loiiis-Antoine de Salaberry, le père du héros de Châteauguay, est un témoin qu'on peut croire puisqu'il reçut deux blessures au service de l'Angleterre et lui sacrifia trois de ses fils: Maurice-Roch, mort dans les Indes Orientales; François-Louis, décédé à Secumderabad (Indes), et Edouard- Alphonse, tué au siège de Badajoz.
C'est l'honorable M. de Salaberry qui écrivit les lignes qui suivent. Le vieux gentilhomme canadien voulait répondre à un fanatique qui avait mis en doute la loyauté des Canadiens-français en 1775. Le style de M. de Salaberry n'est pas toujours clair mais on suit tout de même sa pensée. La réponse en question, pour une raison que nous ignorons, resta dans ses cartons. Nous l'exhumons des Papiers Salaberry, conservés aux Archives du Canada, à Ottawa:
L'auteur devait sentir que c'est d'un personnage odieux d'attaquer des gens quand on croit être sûr qu'ils ne pourront se défendre, quand on leur en ôte les moyens: ce qu'on fait effectivement en les attaquant par des mines si souterraines, en portant ses coups si clandestinement, qu'ils n'en ayent pas même le soupçon.
Au lieu de chercher à flétrir les Canadiens en lançant un trait envenimé sur la fidélité de la nation en général, s'il voulait rendre
témoignage à la vérité, il devait dire, en citant la dernière guerre, que ceux qui ont manqué de fidélité étaient tous gens de la lie du peuple, et encore des plus perdus de cette classe. Il pouvait ajouter que ces malheureux ne se sont soulevés contre leur Souverain que pour avoir été imbûs de maximes pernicieuses par des perturbateurs qui n'étaient sûrement pas de leur nation.
Dans une matière plus importante encore que son chapitre sur l'ignorance, où l'auteur fait exception en faveur de quelques messieurs, il devait en fait d'infidélité, en faire une générale pour tous les gentilshommes du païs, pour les citoyens et habitans des villes surtout ceux de la capitale, sans la fidélité et secours desquels Québec ne pouvait être sauvé. Un homme impartial aurait pu ajouter que comparativement à la masse de la nation, c'est le plus petit nombre qui leva l'étendard de la rébellion. Quant aux gentilshommes exceptés < — en petit de la note d'ignorance, et qui devaient l'être en grand de celle d'infidélité, on défie l'auteur de citer un seul gentilhomme, un seul qui en ait manqué: Et on lui dira qu'avant de parler, il devait apprendre qu'aux premiers bruits d'une attaque en 1775, avant même que le peu de troupes restées dans l'intérieur du païs pussent se porter sur la frontière, ce fut la noblesse canadienne qui courut généreusement s'offrir la première à la défense de la province.
Sentant de quelle importance il était que Tennemi trouvât de la résistance à l'entrée d'un païs qu'il savait dénué de troupes, ces ^tntilshommes canadiens prirent poste à St-Jean, la pioche à la main s'y retranchèrent eux-mêmes, et le gardèrent jusqu'à l'arrivée des troupes. Vers la fin de l'été les Américains se portèrent en force sur cette province. Ce furent encore tous les gentilshommes et principaux citoyens de Montréal qui coururent les premiers aux coups.
Les forces de l'ennemi étant supérieures, il forma le blocus, puis le siège de St-Jean. Des détachements du je et 26e Rgts et les Volontaires Canadiens (servans sans aucune paye) le soutiennent avec vigueur, jusqu'à ce que le manquement absolu de munitions de guerre et de bouche nécessite la reddition. Alors les troupes réglées furent envoyées dans les colonies, ainsi que les citoyens (cent) qui se virent exilés de leur patrie, privés de leurs familles pour la cause du Roi. L'on en garda prisonniers en ce païs qu'un très petit nombre, que des blessures dangereuses ou la maladie contractée par la misère au siège ne permirent point de transporter.
Ces premiers pas de l'invasion américaine en Canada coûtèrent la vie à plusieurs messieurs; plusieurs furent dangereusement blessés; d'autres moururent en captivité. L'on cite spécialement les gentilshommes et principaux
citoyens de Montréal parce qu'ils donnèrent l'exemple: mais on doit ajouter qu'ils furent accompagnés par plusieurs simples habitans ou païsans dont le zèle prouve assez que des braves gens peuvent très bien, sans littérature, servir au salut de leur païs, et soutenir la cause de leur Roi, déloyalement outragés par des sujets plus lettrés.
Après cette esquisse, on laisse à juger si le soupçon injurieux jette sur notre fidélité, est bien applicable à des hommes marchans généreusement de leur propre mouvement et sans être commandés, servans sans salaire, recevant des blessures et mourans pour le service de leur Roi : surtout quand c'est son auguste fils qu'on instruit du caractère de la nation.
L'on ne fait point de détail du siège de Québec : s'étant passé sur un théâtre plus connu et sous un commandant plus illustre, l'auteur a dû probablement en être mieux informé : En ce cas il n'a pu ignorer si les Canadiens de tous états ont eu quelque part à la conservation de cette ville. L'on a exposé plus au long les premières démarches des Canadiens parce que ce détail touchant des événements passés dans un endroit reculé, ils ont par là dii être moins exposés au grand jour : Aussi parce que retraçant le premier commencement de la guerre en païs, l'ardeur et la célérité des Canadiens il ne marque point une fidélité équi-
voque. C'est une singularité assez contrastante avec la tache qu'on s'efforce d'imprimer à ces nouveaux sujets.
Peut-on sur cela s'empêcher de répéter qu'aussi prompt que le bruit du premier danger, ils sont les seuls citoyens qui courent à l'ennemi, prennent poste les premiers, ont ensuite l'honneur de partager avec les troupes réglées les périls, la fatigue et les misères de ce siège, jusqu'à ce que portées à leur comble elles forcent l'opiniâtreté de la garnison.
Les Canadiens fidèles devaient-ils jamais après cela seul (sans parler des autres marques de Loyauté) s'attendre à la manière dont on a voulu les sacrifier ! et à se voir sans distinction confondus avec des malheureux, dont ils ont plus que personne abhorré les excès-
L'on avance rien ici qu'on ne soumette au
témoignage du Très-honorable lord Dorches-
ter. C'est sous son commandement que le tout
s'est passé. On s'en réfère avec confiance à sa
justice.
Dans les mêmes Papiers Salaberry nous trouvons une liste des Canadiens qui assistèrent au siège du fort Saint- Jean en 1775. Le Bulletin des Recherches Historiques a déjà publié la liste des combattants du fort Saint-Jean, mais les notes de M. de Salaberry contiennent sur
ces braves des renseig-nements que nous ne trouvons nulle part ailleurs :
Mr de Bellêtre, ancien capt. et Ch er de St- Louis, reconnu par les autres volontaires pour leur command t avec approbation du Général.
Mr de Longueuil, commd en second.
Tous les autres faisant le service de simples soldats volontaires, savoir :
Mr de Montesson, ancien cap ne, ch er de St Louis, âgé d'environ 70 ans, trop vieux, disait-il, pour commander; mais pouvant encore se battre contre des rebelles.
Mr de Boucherville
Mr de Lotbinière
Mr Hertel de Rouville
Mr Ch er de Hertel
Mr de Lamorandière
Mr d'Aillebout de la Madeleine
Mr P. G. d'Aillebout de Cuisy, de Montréal, père d'une nombreuse famille et un des principaux marchands de M al.
Mr de La Corne l'ainé.
Mr Ch er de St Ours.
Mr d'Aillebout de Manteth
Mr Deschambault l'ainé.
Mr de Fleurimont.
Mr Hervieux, aine, négociant de M al
Mr A. Dupré do
Mr Jacques Hervieux, négociant de M aL Mr Gaucher do
Mr Foucher, not re de M al, très âgé. Mr Giasson, aine négo ^ de M al.
Mr Giasson, cadet do
Porlier Vincennes do Boulanger
Beaubien Desrivières de Richerville de La Ronde Duverger Saint-Blin Lorimier La Marque Moquin
Pierreville Le Gras Soumandre de la Chenaye Ch er de La Bruère Perthuis
La Ronde, tué en servant comme volontaire.
Lorimier de Chamilly Cap nés et officiers des campagnes :
Capt ne Joli, de La Chenaye Corbin, de Sorel Rainville, Prairie-de-la-Madeleine Duchesnois Beauchamp
St Louis, avec quelques autres officiers subalternes de milice : braves gens
dont on regrette infiniment de ne pas connaître les noms, ainsi que des respectables habitans, simples miliciens qui avaient laissé leurs familles, sans aucuns commandemens, pour marcher volontairement au devant de Tennemi à la frontière.
Jeune homme nommé Tessier qui fut blessé d'un coup de fusil à travers la poitrine, heureusement on n'a pas perdu le nom du brave.
De Québec :
Mr Duchesnay
Mr de Salaberry, blessé deux fois. Tune dangereusement.
Mr Désauniers Beaubien, tué à la sortie du 19 ^ sept bre.
Des Trois Rivières :
Mr de Tonnancour
Mr de Bellefeuille.
Tous sont prisonniers, excepté le Ch er de Lorimier, Mr de Richerville qui, par vigilance, passèrent à travers les ennemis.
A cette liste ajouter M. J. Bte. Le Moine Despins, qui s'étant avancé avec trop d'ardeur fut fait prisonnier avec le brave perruquier La Causte de M al au débarquement tenté à Longueuil.
Aux premiers approches des rebelles qui se portaient sur le fort St-Jean pour en former
le siège, il y eut quelques combats où Mr Perthuis de Mal fut tué, Mr le Ch cr de La Bruère, blessé dangereusement aux deux bras et souffrit l'amputation du bras droit, Mr de La Madeleine blessé et quelques autres et un sauvage ou deux de tués-
Mess re Canadiens qui ont péri, tués en servant comme volontaires :
Perthuis
Beaubien
La Corne
Mr de Lorimier-Chamilly
Mr de La Ronde
Collet
Blessés :
de La Bruère
de Salaberry ,
de la Madeleine
Casalet
Tessier
Rouillard, et deux autres miliciens, noms malheureusement oubliés.
Capt S. qui dans la sortie du 19 e sept brc, fit prisonnier M. H. de Mont al, qui, avec Messrs P. et Toker avaient pris le parti des ennemis.