Les petites choses de notre histoire
Un mal étrange décima les équipages de Jacques Cartier pendant l'hiver de 1535-1536. Le navigateur malouin ne nomme pas cette maladie, mais par le texte de sa relation il est facile de se rendre compte que ses hommes souffraient du scorbut.
Le scorbut fit encore de sérieux ravages en Acadie en 1604, à Québec en 1608 et peu après, aux Trois-Rivières en 1634, à Montréal en 1642, à Sorel en 1643, à Cataracoui en 1672, à Niagara en 1687, au Détroit en 1701, et en bien d'autres endroits.
M. Suite explique que cette maladie n'était pas la faute du pays mais celle des hommes.
" Les hommes, dit-il, nourris uniquement de viandes pendant un temps assez long, s'exposent aux affections de ce genre, qu'ils mangent du lard, du bœuf ou du chevreuil, mais si la viande est salée, surtout si c'est du lard, comme dans le cas de nos Français, l'effet est plus rapide,et terrible dans ses résultats. Le remède consiste à manger des légumes ordinaires, ou toute sorte de plantes se rapprochant des jégumineux. Ainsi les Sauvages enseignèrent
à Cartier de faire bouillir l'écorce d'un certain arbre et de boire cette décoction, ce qui sauva la vie du reste des marins non encore épuisés par le fléau. Je suis persuadé que ce Pain Killer était de la bière d'épinette, car elle est excellente contre le scorbut. Dans les coupes de bois ou chantiers du Saguenay, du Saint-Maurice et de l'Ottawa où régnait autrefois cette maladie, on l'a fait disparaître en mêlant des légumes à l'ordinaire des hommes." (1.)
Nous n'avons aucun doute que la bière d'épinette ou la décoction de l'écorce d'épinette «tait le meilleur remède contre le scorbut, mais il y en avait d'autres excellents aussi.
Knox en signale un tout à fait curieux dans son Hisforical journal of the campaigns in North America. A la date du 6 août 1759, il écrit :
" Ce matin, j'ai assisté à l'enterrement d'un matelot plein de vie. On voulait le guérir du scorbut. On creusa une fosse, le patient s'y installa.et on le couvrit de terre. Naturellement, la tête resta découverte. On le laissa ainsi pendant quelques heures. Le pauvre diable semblait en bonne humeur, riant et conversant avec les badauds qui l'entouraient. L'opération doit être renouvelée chaque jour, jusqu'à guérison complète." (2)
(1) Bulletin des Recherches Historiques, vol. IV, p. 21.
(2) Historical Journal of the campaigns in North America, vol. II, p. 8.
Et Knox prend la peine de noter que ce n'était pas la première fois qu'on essayait ce remède. Lors de la fameuse expédition de lord Anson dans les mers du Sud, il avait été tenté avec beaucoup de succès. Les médecins lui avaient même donné le nom de bain de terre.
Nous serions curieux tout de même de connaître l'opinion des Esculapes de nos jours sur l'efficacité des baiius de terre pour la guérison du scorbut.