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Les petites choses de notre histoire

''La langue française est un diamant d'un iprix inestimable", écrivait Oscar Dunn, il y a soixante-quinze ans. ''C'est une œuvre d'art travaillée par les siècles, d'une beauté à nulle autre pareille. Tout le monde l'admire, elle charme tout le monde, bien qu'elle ne livre ses secrets qu'à un petit nombre: il faut être amoureux d'elle, l'aimer beaucoup, lui faire longtemps la cour, et elle ne se donne qu'à celui qui sait la vaincre par un labeur persévérant et une longue constance, mais quels trésors elle révèle à ses favoris! Sa délicatesse exquise ravit l'intelligence; elle est tout amour et toute gaieté, pleine de noblesse et d'enthousiasme, accessible aux sciences comme à la fantaisie, à toutes les hautes pensées comme à tous les sentiments dignes, elle comprend votre cœur et seconde votre esprit. Si vous la possédez, rien ne vous décidera jamais à y renoncer, vous la garderez comme votre meilleur bien. ' '

Nous venons de le voir, la langue française est un diamant d'un très grand prix. Une pierre précieuse ne se conserve pas sans ornement, on l'enchâsse. J'estime que la châsse de la langue française ce sont les coutumes et les traditions françaises. Prenez l'Anglais le plus instruit. Il parle un français exquis. Il vous charme, il vous séduit, il vous attire. Cependant, malgré toute l'admiration que vous lui accordez, il vous semble qu'il lui manque quelque chose que vous ne pouvez pas saisir à première vue. Si

vous y réfléchissez un peu, vous viendrez à vous rendre compte qu'il n'a pas ce quî est le complément nécessaire de la langue française, c'est-à-dire les coutumes et les traditions françaises.

Ce qui fait l'originalité de chaque nation, de chaque race, ce sont ses mœurs particulières, ses façons d'agir, ses manières de vivre.

Les Anglais, les Américains, les Irlandais, les Ecossais possèdent des qualités spéciales qui leur sont propres et que nous admirons. Ces dons de Dieu sont bien à eux et si nous, Canadiens-français, essayons de nous les approprier, nous ne faisons que les pasticher péniblement et souvent d'une façon ridicule. Ainsi, je trouve charmante la jeune Anglaise qui, après avoir causé avec moi pendant quelques miniites, me quitte en me disant 0. K., So long, ou autre phrase approchante. D 'autre part, mettez les mêmes expressions dans la bouche d'une jeune Canadienne-française et vous les trouverez mièvres, snobs, ridicules, folles. Pourquoi? Je le répète, parce que chaque race a son génie, ses façons particulières d'agir et de parler.

Les Canadiens-français ont hérité d'un riche et inestimable patrimoine de coutumes et de traditions. Cette richesse, cette fortune, nous en avons perdu des parties précieuses depuis la Conquête. Nos contacts journaliers avec les Anglais, notre voisinage avec les Etats-Unis habités par un peuple d'autant plus dangereux qu'il est riche et habile, nous ont été préjudiciables. Si nous voulons rester Français non seulement de langue mais je dirai aussi de religion — car Tune ne va pas sans l'autre — il nous faut reprendre, reconquérir la vie de nos ancêtres, retourner à leurs saines et belles coutumes. Il n'est jamais trop tard pour revenir sur ses pas quand on s'est trompé de route.

Depuis près d'un demi-siècle, j'ai plutôt vécu avec les morts. J'aime les vivants mais mon admiration et mon respect vont surtout aux disparus. A travers les vieux actes de notaires, contrats de mariages, testaments, inven-

taires les lettres d'amitié et d'affaires, les relations de voyages, etc., etc., j'ai essayé de saisir la vie sociale de Vhabitant, de celui dont le petit sauteur d'escalier de nos villes se moque, h'hahitant du régime français a été notre ancêtre à tous. Celui-là, il faut le connaître, il faut l'admirer, il faut suivre son exemple. Il le mérite à des centaines de titres. Je parlerai donc ici de l'habitant canadien-français de l'ancien régime dans ses traditions et coutumes religieuses.

J'aurais pu faire une synthèse de la vie sociale sous le régime français. Mais les synthèses sont presque toujours pédantes. EUes ont un peu le langage de ces dames qui au grand siècle, vous priaient de vous asseoir en disant: Contentez donc l'envie qu'a ce fauteuil de vous embrasser. Je procéderai plutôt par petits tableaux. Mes humbles remarques seront peut-être mieux comprises de cette façon.

Mon travail, je le sais plus que personne, n'est qu'une esquisse. Il est très loin de la perfection. Bien peu d'artistes et d'ouvriers peuvent s'approcher du but qu'ils ont rêvé. Et je ne suis qu'un ouvrier rudimentaire. Puisse, tout de même, ces tableaux imparfaits nous aider à reconquérir ce que nous avons perdu des belles qualités de nos ancêtres français.

Les premiers colons canadiens

Le colon fut le père, le précurseur de l'habitant. Il est donc juste que je le fasse passer le premier dans cette galerie d'hommes et de chose que je veux faire aimer.

Vous admirez et j 'admire avec vous les braves gens qui, de nos jours vont s'établir dans l'Abitibi ou dans nos autres régions de colonisation pour s'y créer un foyer et ouvrir des terres qui, avec le temps, leur permettront de faire vivre leurs familles. Ce sont des courageux, des hommes de cœur et d 'énergie, des patriotes dans le sens le plus large du mot. Avec vous encore j 'applaudis des deux mains

les gouvernements qui aident ces colons qui sont l'espoir de notre race, la promesse qu'elle va se perpétuer dans ses traditions catholiques et nationales. Les sommes dépensées par les gouvernements en faveur de la colonisation sont des placements à haut intérêt dont jouiront ceux qui nous remplaceront.

Le rôle des colons d'^aujourd'hui est admirable, mais je place encore plus haut dans mon estime et ma reconnaissance les colons qui, au début de la colonie française, s'enfoncèrent dans la forêt vierge pour donner naissance à ce que nous appelons aujourd'hui nos vieilles paroisses canadiennes.

Les colons de la Nouvelle-France furent des héros inconnus. La grande histoire ne s'arrête pas aux petits, aux humbles. Elle ne s'occupe que de ceux qui ont rempli le monde du bruit de leurs exploits. Ces humbles colons avaient d'autant plus de mérite qu'ils étaient des héros sans même le savoir. Mais nous, leurs descendants, il me semble que nous avons le devoir de les faire connaître à nos enfants. On a élevé un monument à Louis Hébert, le premier habitant canadien. J'en suis heureux car il le méritait.

Le curé canadien

Je dis le curé canadien et non pas le curé du régime français car il n 'a ipas changé. Le curé d 'aujourd 'hui, dans la province de Québec, est en tout point semblable au curé d'autrefois. Tel on voit le curé en 1939, tel on le voyait en 1739 et même avant. Encore une fois il est toujours le même par la piété, par le dévouement, par la doctrine. L'Eglise ne change pas. On peut presque dire la même chose du curé canadien. Il ne vit pas pour lui mais pour sa paroisse.

Chateaubriand a tracé du curé un portrait charmant et vraiment touchant: *'I1 est, dit-il, un homme dans chaque

paroisse qui n 'a point de famille, mais qui est de la famille de tout le monde, qu'on appelle comme témoin, comme conseil, ou comme agent dans tous les actes les iplus solennels de la vie civile; sans lequel, on ne peut naître ni mourir, qui prend l'homme au sein de sa mère, et ne le laisse qu'à la tombe; qui bénit ou consacre le berceau, la couche nuptiale, le lit de mort et le cercueil; un homme que les petits enfants s'accoutument à aimer, à vénérer et à craindre que les inconnus mêmes appellent ''mon père"; aux pieds duquel les chrétiens vont répandre leurs aveux les plus intimes, leurs larmes les plus secrètes; un homme qui est le consolateur, par état, de toutes les misères de l'âme et du corps, l'intermédiaire obligé de la richesse et de l'indigence; qui voit le pauvre et le riche frapper tour à tour à sa porte; le riche pour y verser l'aumône secrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui, n'étant d'aucun rang social, tient également à toutes les classes: aux classes élevées par l'éducation, la science et l'élévation des sentiments qu'une religion philanthropique inspire et commande. Cet homme, c'est le curé."

Ce portrait est beau, très beau même, mais comme le remarquait J.-Edmond Roy, il y a déjà cinquante ans, il ne rend pas justice entière au curé canadien. Celui-ci a été encore plus que tout cela. Il a été fondateur de paroisse, découvreur de la moitié du continent américain, sauveur de la nationalité canadienne-française aux jours sombres de la Conquête ; il a également préservé ce qui nous reste de nos vieilles traditions françaises.

La paroisse canadienne

La chose paraîtra parodoxale mais n'en est pas moins vraie. C'est le curé qui a fait la paroisse canadienne dont il est le chef, la tête et l'âme, et, à son tour, la paroisse canadienne a fait le Canada français. La iparoisse, en effet,

a été la sauvegarde, le rempart de notre foi, de notre langue, de nos lois, de nos institutions.

L'organisme paroissial, mettons-nous-le bien dans la tête et surtout dans le cœur, est l'institution la plus parfaite qui existe dans notre province de Québec, Gardons-la telle que nous l'avons reçue des ancêtres. Le courant est aux idées nouvelles, au progrès, au perfectionnement, à l'excelsior. Un proverbe, qui vous paraîtra peut-être un peu vulgaire ici, veut qu'on ne change pas de monture pour traverser une rivière. Des théories nouvelles nous viennent tous les jours des Etats-Unis, de la vieille Europe. Ces idées, le plus souvent, sont inventées par des déséquilibrés ou des suppôts de loges maçonniques qui veulent nous déchristianiser pour arriver à leurs fins. La paroisse est la monture qui nous a aidés à traverser les terribles crises du passé. Gardons-la telle qu'elle est afin de passer à travers les crises encore plus formidables que nous prépare l'avenir. Toucher à la structure de la bonne vieille paroisse du régime français ce serait préparer la voie qui fera couler le vaisseau.

L'observance du dimanche sous le régime français

Les comparaisons sont odieuses, dit-on. Peut-être, mais parfois elles nous font rougir et nous engagent à faire mieux. M. Faillon a résumé dans son Histoire de la colorde française les lois pénales de l'Angleterre au dix-septième siècle contre ceux qui observaient mal le dimanche. Elles étaient extrêmement sévères. Ainsi ceux qui n'assistaient pas aux offices reigieux devaient payer dix sols d'amende par absence. S'ils restaient un temps assez considérable sans y aller, ils payaient au roi deux cents livres par mois. Les maîtres étaient responsables pour leurs domestiques et si ceux-ci n'allaient pas à l'office religieux du dimanche,

les maîtres payaient l'amende pour eux. Plus proche du Canada, nous avons eu les Blue Laws de la Nouvelle-Angleterre pour la même époque. Dans l'état de Connecticut, ceux qui ne fréquentaient pas l 'église n 'avaient pas le droit de vote. Le dimanche, personne ne devait voyager, faire la cuisine, balayer le plancher, se couper les cheveux, se raser, etc., etc. Les pères et mères devaient même s'abstenir d 'embrasser leurs enfants le dimanche. A plus forte raison, la danse et la musique étaient défendues le dimanche. On faisait exception, cependant, pour le tambour, la trompette et la guimbarde. Je me demande pour quelle raison les Blue Laws faisaient exception pour ces instruments tapageurs!

Dans la Nouvelle-France, sous l'ancien régime, la religion catholique étant la religion d'Etat, il va de soi qu'il fallait avoir des raisons sérieuses pour ne pas entendre la messe dominicale. Ceux qui travaillaient le dimanche étaient sévèrement punis. Nous avons de nombreux exemples de condamnations à l'amende pour le travail du dimanche. Néanmoins, dans les campagnes, quand le foin ou le grain étaient en danger de se perdre, les habitants qui avaient entendu la messe, pouvaient, avec la permission du curé, rentrer leur récolte.

Les fêtes d*obligation autrefois

Nos ancêtres allaient à l'église beaucoup plus souvent que nous. Actuellement, nos devoirs de catholiques nous obligent à entendre la messe tous les dimanches et, en outre, aux fêtes d'obligation, ce qui fait en tout 58 messes obligatoires par année. Sous le régime français, les fêtes d'obligation étaient: La Circoncision (1er janvier), l'Epiphanie ou les Rois (6 janvier), la Purification (2 février), la Saint-Mathias (24 février), la Saint- Joseph (19 mars), l'Annonciation (25 mars), la Saint-Philippe et la Saint- Jacques (1er mai), la Saint-Jean-Baptiste (24 juin), la

Saint-Pierre (29 juin), la Saint- Jacques (25 juillet), la Sainte- Anne (26 juillet), la Saint-Laurent (10 août), L'Assomption (15 août), la Saint-Barthélémy (24 août), la Saint-Louis (25 août), la Nativité (8 septembre), la Saint- Mathieu (21 septembre), la Saint-Michel (29 septembre), la Saint-Simon et la Saint-Judes (28 octobre), la Toussaint (1er novembre), la Saint- André (30 novembre), la Saint- François-Xavier (3 décembre), l'Immaculée-Conception (8 décembre), la Saint-Thomas (21 décembre), Noël (25 décembre), la Saint-Jean (27 décembre). En plus, la fête du patron principal de chaque paroisse était d'obligation pour tous les paroissiens. Si on compte les 52 dimanches de l'année, les 27 fêtes d 'oblig-ation sur semaine et la fête du patron de la paroisse, on se rendra compte que nos ancêtres étaient obligés d'entendre la messe quatre-vingts fois par année. Il y avait obligation stricte par l'Eglise et en plus par l'Etat car il ne faut pas oublier que sous le régime français la religion catholique était la religion d'Etat. Conséquemment, un catholique qui manquait la messe s'exposait à la prison ou à l'amende.

Les églises pas chauffées

Je viens de dire que, sous le régime français, les fidèles étaient obligés d'entendre au moins quatre-vingts messes par année. Ils avaient d'autant plus de mérite à se rendre aux offices religieux qu 'à cette époque les églises n 'étaient pas chauffées en hiver.

Oui, mesdames, qui êtes frileuses, songez que vos aïeules avaient le courage d 'assister à une grand 'messe suivie d 'un sermon parfois assez long, et aux vêpres, en hiver, dans une église pas chauffée! En effet, ce n'est que vers 1800 qu'on a commencé à installer des poêles dans nos églises de campagne.

Quand la température était trop froide, on mettait un

réchaud sur Tautel pour permettre au prêtre célébrant d'accomplir ses augustes fonctions.

Le Journal des Jésuites parle à plusieurs reprises de ces réchauds. Il nous mentionne aussi des espèces de chaudières fumantes qu'on installait, à Québec, près du banc du gouverneur. Le vieux récit des Ursulines nous fait part d'une cérémonie de profession religieuse qui eut lieu dans leur chapelle en hiver. On avait installé quatre ou cinq de ces chaudières primitives dans le temple, mais elles fumaient tellement que l 'officiant, les prêtres dans le chœur, ^ les religieuses et toute la bonne société qui était là éternuaient et pleuraient à qui mieux mieux. Tour à tour, le célébrant, les membres du clergé, etc., furent obligés de sortir de la chapelle pour prendre l'air. Il n'y eut que la bonne reli^ gieuse qui faisait profession qui resta à son poste jusqu'à la fin, et elle reçut les félicitations de tous les assistants, après la cérémonie, pour son courage.

Dans les campagnes, on était plus dur au froid et seul l'autel avait son réchaud.

Les hommes, pendant la messe, étaient leurs casques ou leurs tuques et les remplaçaient par des espèces de calottes un peu semblables à celles que portent aujourd'hui nos évêques. Ceux qui avaient perdu leurs cheveux se protégeaient ainsi contre les piqûres du froid. Quant aux dames, elles avaient sur la tête de vastes capelines qu'elles remplissaient avec des coiffes en laine. Ne rions pas des modes de nos aïeules. Elles étaient plus pratiques que nous. Je voudrais bien voir les belles demoiselles d'aujourd'hui rester deux ou trois heures dans une église pas chauffée, en hiver, avec leurs menus chapeaux modernes et leurs bas de soie si légers, si vaporeux qu'il faut presque des lunettes pour les voir.

Feu Gustave Ouimet racontait une assez singulière histoire qu'il tenait de son père, l'honorable Gédéon Ouimet, qui fut premier ministre de la province de Québec. Alors que M. Ouimet exerçait sa profession d 'avocat à Vaudreuiî,

le curé de la paroisse était M. Roux. L'église de Vaudreuil n'avait pas encore de poêle. Un dimanche d'hiver, ipar un froid à fendre les pierres, le curé, M. Roux, après avoir entonné le Credo au lieu de se rendre de l'autel à son siège comme le veut la rubrique, fila à la sacristie et ne revînt qu'à la fin de ce chant. Les paroissiens crurent que leur curé avait été indisposé et, après la messe, quelques-uns d'entre eux allèrent le trouver au presbytère.

— Avez-vous été malade, M. Roux, que vous êtes sorti pendant le Credo^.

— Pas du tout, répond le curé, mais j'étais transi de froid. J*ai taillé de la besogne aux chantres et je suis allé me chauffer à la sacristie, voilà I

Les calvaires dans les campagnes

La coutume d 'élever des calvaires et des croix de chemins nous vient des provinces de France. Nos ancêtres transportèrent ici cette pieuse coutume dès le dix-septième siècle. Le voyageur Peter Kalm parle, à plusieurs endroits de ses intéressants Voyages, des calvaires qu'il vit le long de la route entre Québec et Montréal. *'De distance en distance, éôrit-il, on voit des croix plantées le long du chemin qui court parallèlement au fleuve. Cet emblème est mutiplié au Canada, sans doute afin d'exciter la foi du voyageur. Ces croix en bois ont une hauteur de cinq à six verges et leur largeur est en proportion. Le côté qui fait face au chemin contient une niche renfermant une image de notre Sauveur crucifié ou de la Sainte Vierge avec l 'Enfant- Jésus dans ses bras et le tout est protégé contre les intempéries de l'air au moyen d'un carreau de verre."

Chaque concession et chaque rang eurent bientôt leurs calvaires ou croix de chemins. Le dimanche, les hommes, les femmes et les enfants qui ne pouvaient se rendre à l 'église se réunissaient au pied du calvaire pour y réciter le chapelet. C'est encore au pied du calvaire qu'on se rendait

pour faire les exercices du mois de Marie. Et même dans beaucoup de concessions ou de rangs, les familles faisaient la prière du soir en commun autour du calvaire. Sous le régime français, rhabitant ne passait jamais devant up calvaire ou une croix de chemin sans descendre de sa voiture, ôter sa tuque, et s 'agenouiller pour f aire^ une courte prière. Cette coutume pieuse se perpétua même sous le régime anglais. Le voyageur John Lambert, se rendant de Québec à Montréal, raconte qu'il fut obligé de se fâcher contre son conducteur qui retardait considérablement son voyage parce qu'il s'arrêtait et faisait une prière devant chaque calvaire de la route.

Nous avons laisse disparaître bon nombre de nos anciennes coutumes et traditions. Constatons avec plaisir et consolation que nos calvaires et croix de chemins se perpétuent sur nos routes. Les voyageurs d'aujourd'hui emportés par la vitesse de leurs autos les voient à peine, mais nos braves habitants canadiens ne manquent pas de les saluer respectueusement et même de s'y arrêter.

Cimetières d'aujourd*hui et cimetières d'autrefois

Sous le régime français, dans toutes nos paroisses, même dans les villes, le cimetière était le complément de l'église. Le champ des morts s'ouvrait invariablement en arrière ou à côté de l'église. Le dimanche, en sortant de l'office paroissial, les fidèles s'agenouillaient sur les tombes de leurs chers disparus. Ceux qui sortent quelque peu en automobile voient encore quelques-uns de ces vieux cimetières du régime français. En passant à Beaumont, à Sainte Michel de Bellechasse et dans quelques autres vieilles paroisses le long du fleuve Saint-Laurent, les avez-vous remarqués? Là, il semble que les morts ne sont pas tout à fait disparus. Ils sont restés à l 'ombre de l 'église où ils ont été baptisés, qu'ils ont fréquentée pendant leur vie terre»-

tre. Pour les vivants, les cimetières, à côté ou en arrière de réglise, étaient des leçons de foi, de souvenir, de perpétuité. Ils n'entraient jamais à l'église sans son^r à ceux des leurs qui reposaient là, tout à côté. Aujourd'hui, on éloigne le cimetière de l 'église le plus possible. Le résultat c'est que bon nombre de paroissiens n'y vont que pour reconduire ceux que la mort leur a enlevés. Qu'on ne se méprenne pas sur mes regrets. On me répondra : les règlements d'hygiène exigent que les cimetières soient fixés à une distance respectable des églises et surtout des habitations. Je m'incline devant les lois d'hygiène, je reconnais que CCS lois sont sages, nécessaires. Mais il est bien permis, tout de même, de regretter toute la poésie du souvenir, la pensée religieuse qu'évoquait le vieux cimetière attenant à, l'église paroissiale.

Les écoles dans les campagnes

Parce que les premiers Anglais qui vinrent s'établir ici rencontrèrent dans nos campagnes des hommes qui ne savaient ni lire ni écrire, ils conclurent que les curés du régime français laissaient intentionnellement leurs paroissiens dans l'ignorance afin de conserver plus facilement leur emprise sur eux. Ceci est un argument à rebours. De tout temps, les curés ont toujours eu plus de misères ou de difficultés avec les ignorants qu'avec leurs paroissiens doués d'une certaine instruction.

L'instruction, sous l'ancien régime comme sous celui d'aujourd'hui, était une affaire d'Eglise, et les curés canadiens se sont toujours appliqués à donner des écoles aux enfants de leurs paroisses.

Pour l'instruction des filles, les Soeurs de la Congrégation se dévouèrent dès leur fondation. Sous le régime français, les filles de la Mère Bourgeoys établirent plusieurs couvents dans les campagnes. Qu'on étudie l'histoire de chacun de ces couvents et on constatera qu'ils furent fondés

-et vécurent grâce aux sacrifices des curés. Pour n'en citer que trois, les couvents de Champlain, de la Pointe-aux- Trembles et de la Sainte-Famille de l'île d'Orléans ne doivent-ils pas leur fondation exclusivement aux curés Geoffroy, Basset et Lamy? Qu'on relève pareillement la liste des pensionnaires des Ursulines de Québec sous le régime français, et on se rendra compte que nombre de ■curés de campagne payaient la pension et l'instruction des élèves de leurs paroisses.

Quant aux écoles rurales pour les jeunes garçons, la Nouvelle-France en compta un bon nombre. Une congrégation de Frères ne fut-elle pas fondée à Montréal pour donner l'instruction dans les campagnes comme dans les villes. L'essai ne réussit pas. Est-ce la faute des curés?

Les mandements des évêques, les ordonnances des intendants, les archives de nos anciennes paroisses nous prouvent que sous le régime français, il y eut plusieurs écoles rurales pour les garçons dirigées par des professeurs laïques. Nos grand 'mères ne nous ont-elles pas conservé le souvenir de ces maîtres d'écoles ambulants qui allaient de maison en maison montrer les lettres aux enfants et leur enseigner les rudiments du catéchisme? Dans nos paroisses où les habitations s'échelonnaient à cinq ou six arpents les unes des autres, il était presque impossible pour les enfants, surtout en hiver, de se rendre à l'école du village, et on ne pouvait, faute de moyens et de maîtres qualifié^, en établir dans chaque rang. Les curés du régime français ne furent pas les ennemis de l'instruction. Loin de là. Rendons-leur donc la justice qui leur est due au lieu de les critiquer à tort et à travers.

Comment on portait le Bon Dieu autrefois

De nos jours, dans nos villes et dans bon nombre de nos paroisses rurales un peu populeuses, le prêtre qui va porter le bon Dieu à un mourant marche sans cortège. Il

n'a aucun signe distinctif. Son surplis et son étole sont dissimulés sous un vaste manteau romain ou un paletot. Il se faufile silencieusment à travers nos rues affairées, négligeant de rendre le salut que les passants lui adressent. Autrefois, surtout dans nos campagnes, le bon Dieu se portait très solennellement. Ecoutez ce qu'écrivait en 1817 l'abbé Fournier, prêtre français qui était curé de la Baiedu-Febvre: ''Quand nous portons le Saint- Viatique, nous sommes toujours en voiture, sur le devant de laquelle se trouve un Canadien, qui, la tête nue et avec le plus grand respect, nous conduit avec adresse jusqu'à trois ou quatre lieues, tin ou deux hommes accompagnent toujours le Saint- Sacrement, tandis qu'un autre, la cloche à la main, avertit le monde ou de sortir de leur maison, ou de se prosterner si on se trouve sur notre passage. Souvent, j 'ai été pénétré d'édification de voir l'affluence du monde qui nous attendait à quelque distance de la demeure du malade.*'

Dans la région de Québec, le prêtre portait le bon Dieu d'une façon encore plus solennelle. S'il se rendait à pied chez le malade, quatre ou cinq enfants de chœur en surplis l'accompagnaient. Si le malade résidait loin de l'église, le prêtre se rendait à sa résidence en voiture. Le cortège se composait toujours de trois voitures. La première, outre son conducteur, portait un enfant qui agitait une clochette afin d'avertir les passants de l'approche du Dieu de l'Eucharistie. Le prêtre prenait place dans la deuxième voiture. Un voisin suivait dans une troisième voiture au cas où l'une des deux autres aurait manqué. A l'approche du bon Dieu, tous se mettaient à genoux dans la poussière du chemin ou les neiges de l'hiver, selon le cas, et restaient dans cette position aussi longtemps que le cortège était en vue.

Le carême sous le régime français

On rencontre parfois des catholiques qui se plaignent des rigueurs de la sainte Quarantaine. Que sont les règlements du carême de nos jours comparés à ceux que nos ancêtres observaient! Aujourd'hui, nous faisons maigre deux ou trois jours par semaine seulement, et robligation de jeûner ne s'applique pour ainsi dire qu'à ceux qui sont en parfaite santé et qui font un travail relativement léger. Les autres peuvent se faire exempter du jeûne très facilement... quand les confesseurs ne sont ipas trop rigides.

Sous le régime français, on faisait maigre et jeûne pendant les quarante jours du carême, à part les dimanches. Il n'y avait pratiquement d'exception que pour les malades au lit. Tous les fidèles, de vingt-et-un ans à soixante ans, se conformaient aux règlements stricts du carême.

N'oublions pas, non plus que la réglementation du carême était alors une loi civile comme une loi religieuse, ■et que ceux qui se faisaient prendre à manger de la viande pendant ce temps expiaient durement leur faute.

Me permettra-t-on ici de citer un exemple pour montrer comment l'observance du carême était stricte autrefois? Je le trouve dans les vieux dossiers du Conseil Souverain. Pendant le carême de 1670, Louis Gaboury, habitant de l'île d'Orléans, s'avisa de manger de la viande un jour de semaine sans en demander permission à l'Eglise. Dénoncé au juge prévôt de la seigneurie de Lîrec, par un de ses voisins scandalisés, Etienne Beaufils, Gaboury fut forcé de comparaître devant la Cour Seigneuriale. Le juge le condamna à être attaché au poteau public pendant trois heures, puis à être conduit à la porte de la chapelle de l'île d'Orléans, et là, à genoux, mains jointes et tête nue, à demander pardon à Dieu, au roi et à la justice. Il devait en outre payer une amende de vingt livres applicable aux oeuvres pies de sa paroisse et donner à son dénonciateur

une vache ou une somme équivalente à son profit pendant un an.

Gaboury trouva la sentence un peu forte et en appela au Conseil Souverain. Celui-ci mit l'appel à néant, mais corrigea le jugement du juge de Lirec en condamnant Gaboury à donner à Beaufils une somme de soixante livres au lieu d'une vache. L'amende fut portée à vingt-cinq livres, dont la moitié payable à l'œuvre de l'église paroissiale de l'Ile d'Orléans, et l'autre moitié à l'huissier Levasseur en déduction de ce qui lui était dû dans cette cause.

La criée pour les âmes

Les protestants, il faut l'avouer, ont toujours mieux entretenu leurs cimetières que les Canadiens français. Allez dans n 'importe quel cimetière protestant de la province de Québec, qu'il soit riche ou pauvre, vous constaterez que les allées sont ratissées avec soin et que les terrains sont très bien entretenus. Et, cependant, contradiction qui frappe les non avertis, la plupart des sectes protestantes ne prient pas pour leurs morts. Par contre, les catholiques de nos campagnes négligent tristement leurs cimetières. Lesterrains ne sont pas même clôturés et l'herbe y croît à la hauteur du foin dans les iprairies. Il en était de même chez nos ancêtres. Ils avaient pourtant la dévotion des morts. Dans toutes les maisons la prière du soir se faisait en famille et on ne manquait jamais de dire un De Profwndis et d'autres prières pour les défunts. Non, nos ancêtres n 'oubliaient pas leurs morts. Nous en avons la preuve dans leurs promesses. Si un habitant perdait un objet quelconque, vite il faisait dire une messe pour les âmes afin qu 'elles l'aident à le retrouver. Nos ancêtres invoquaient presque autant les âmes du purgatoire que les saints du Paradis. S'ils négligeaient un peu leurs cimetières, c'est qu'ils estimaient que les âmes valent plus que les corps, et ils leur donnaient le meilleur souvenir, la prière.

Une des plus touchantes coutumes du temps passé à l'endroit des morts était la criée des âmes. Le jour des Morts, dans presque toutes nos paroisses, à la sortie de la messe paroissiale, le crieur public montait sur sa tribune, en face de l'église, et là, il vendait à l'enchère tout ce que les paroissiens avaient bien voulu apporter, les produits de la ferme, des cochons, des moutons, des ouvrages domestiques, etc., etc. Le produit de cet encan était remis au curé afin de célébrer des messes pour les morts. Dans certaines paroisses, la criée pour les âmes avait lieu tous les dimanches de novembre et même de temps en temps dans l'année. Cette coutume nous venait de la vieille France. Les folklorîstes la signalent en Savoie, en Anjou, en Bretagne, en Normandie et dans plusieurs autres iprovinces. L'honorable juge Rivard a fait de la criée des âmes un des plus beaux chapitres de son petit chef-d'œuvre Chez nos gens.

Les saints qu*on invoquait autrefois

La maladie était, sous le régime français, l 'ennemi le plus dangereux de l 'habitant de la campagne. Pour le riche des villes, la maladie est un ennui sérieux, mais avec sa fortune il peut se faire soigner et ses affaires n'en souffrent pas. Pour l'habitant, quand la maladie l'immobilisait dans son lit, c'était le travail qui arrêtait, le pain quotidien qui manquait.

Les médecins étaient rares dans les campagnes et l'habitant était trop pauvre pour avoir recours à ceux des villes. Il se tournait alors vers ses meilleurs amis, les saints du paradis.

De là, cette pieuse coutume, dans nos campagnes, d'invoquer un saint différent pour chaque besoin ou chaque maladie. L'Eglise, qu'on le remarque, ne défend pas cette pratique. Elle se contente de réserver son jugement sur les évocations surnaturelles, jugeant chaque cas à son mérite.

Quels étaient les saints les plus populaires chez nos. habitants ?

Mettons en tête la Sainte Vierge qu'on invoquait sous plusieurs appellations, puis saint Joseph, sainte Anne et saint Jean-Baptiste qui étaient les saints universels, c'està-dire à qui l 'on adressait toutes sortes de demandes.

En outre, nos ancêtres avaient mis leur confiance dans d'autres saints pour certaines maladies et afflictions. Ainsi, comme de nos jours, saint Antoine de Padoue leur aidait à retrouver les objets perdus, sainte Apolline les guérissait du mal de dents, saint Aubert protégeait leurs bestiaux, sainte Barbe les secourait contre la foudre, saint Biaise était invoqué contre les maux de gorge, comme saint Eloi, saint Crépin était le patron des cordonniers et de ceux qui travaillaient le cuir. On priait saint Etienne pour obtenir une bonne mort; saint Nicolas, le grand ami des jeunes filles, faisait trouver un mari, saint Roch était invoqué contre les épidémies, etc., etc. Je sais que sainte 'Geneviève était très populaire à Québec. Elle eut de bonne heure sa chapelle dans l'église Notre-Dame-des- Victoires. J'ignore si on l'invoquait dans les campagnes.

Le jour de Tan

La première fête de l'année, sous le régime français comme aujourd'hui, était la Circoncision mais elle était plutôt connue dans le peuple sous le nom de Jowr de Van. On ne disait pas le premier jour de l'an mais tout simplement le Jour de Van parce que ce jour à lui seul valait toute l'année. Noël et Pâques sont des fêtes qui ont leur cachet religieux. Mais pour le Canadien-français le Jour de l'an était à la fois une fête religieuse et une fête de famille. Les enfants attendaient le premier jour de l'année avec impatience. Les parents ne le désiraient pas avec moins de hâte. La joie et le bonheur des parents ne sont-ils pas faits de la joie et du bohneur de leurs enfants?

Le Jour de l'an, tout le monde allait à l'église, puis,

après la messe, les enfants mariés se réunissaient à la maison paternelle avec le reste de la famille.

Avant la distril)iition des étrennes aux enfants, la mère^ les fils, les filles, les petits-enfants, s'agenouillaient devant le chef de famille et celui-ci leur donnait sa bénédiction- Cette coutume, si en honneur autrefois, tend à disparaître dans les villes. Dans bien des foyers, hélas! le père n'est plus le chef. Les fils et les filles, parce qu'ils gagnent leur vie eux-mêmes, se croient indépendants des auteurs de leurs jours. Ils croient s'humilier en s 'agenouillant devant le père qui, pourtant dans la famille, est le représentant de Dieu comme le curé l'est dans la parosise. Grâce à Dieu, la bénédiction paternelle est encore en honneur dans nombre de foyers. Conservons cette belle, cette sublime coutume. La bénédiction du père n'a jamais fait de mal à ses enfants et que ceux-ci n'oublient pas que s'ils ont honte de s'agenouiller devant leur père, leurs propres fils, à leurtour, refuseront de les respecter.

Un exemple réconfortant

Une des vertus caractéristiques du Français de l'ancien régime était le respect des parents. Ceux qui ont voyagé quelque peu en France s 'accordent à dire que cette qualité n'est pas disparue de l'ancienne mère-patrie. On entoure les vieux parents d'affection et de respect.

Les premiers colons de la Nouvelle-France conservèrent cette vertu ancestrale. Il suffit de parcourir les actes des notaires de l'ancien régime pour s'en convaincre.

Voulez-vous un exemple du respect qu'on avait pour ses père et mère autrefois? Je le tire de l'histoire d'un homme qui a joué un grand rôle dans notre pays. C'était le 1er janvier 1842. L'honorable juge Auguste-Norbert Morin, qui avait siégé la veille à Kamouraska, remontait à Québec avec l'intention d'arriver chez lui le jour même. Les mauvais chemins l'ayant trop retardé, il s'arrêta à l'église de Saint-

Michel-de-Bellechasse pour entendre la grand 'messe. Le père du juge Morin habitait dans un rang de Saint-Michel qui fait aujourd'hui partie de la paroisse de La Durantaye. Aussitôt descendu de voiture, le juge Morin se mit à chercher son respectable père dans la foule qui se trouvait à la porte de l'église. Il le trouva bientôt et, là, devant toute la paroisse, le juge Morin ôta son casque, et à deux genoux sur la neige il demanda à son père de lui donner sa bénédiction. Quel exemple et quelle leçon pour les fils d'aujourd'hui qui se croient trop grands ou trop importants pour demander, le Jour de l'an au matin, la bénédiction paternelle!

La quête de T Enfant- Jésus

Elle se faisait en même temps que la visite paroissiale, <5 'est-à-dire en janvier, pendant que l'Enfant- Jésus était exposé dans sa crèche. De là son nom de quête de l 'Enfant- Jésus. Nul ne l'a mieux décrite que M. l'abbé C.-B. Beaubien. Citons-le donc:

''Avec quel plaisir, quel légitime orgueil le marguillier conduisait M. le curé ! Il choisissait sa plus belle carriole et son cheval le mieux dressé. Il le revêtait de son harnais de prédiction, surmonté de ses grelots les plus sonores. Le capot d'étoffe grise, avec le fameux capuchon, la ceinture fléchée et les bottes sauvages s 'affirmaient à ce temps dans toute leur importance. Il part avec bonheur, en tête du <;ortège, en promettant du beau temps et un joli succès.

"Vient ensuite la voiture du second marguillier. C'est lui qui recueille les viandes, la laine, les pains de sucre, le savon et même le tabac. Il ne refuse rien.

''Enfin, le troisième marguillier occupe le troisième traîneau, muni d'une boîte haute et longue. Les habitants y déposeront les divers grains de leur offrande sur tout le parcours de la visite.

"Il s'agissait de commencer à l'extrémité du rang le

plus reculé de la paroisse, ce qui fournissait une lon^e course. Quelle réjouissance! Voyez la joie sur toutes les fibres de la belle maisonnée, quand M. le curé franchît le seuil de cette enceinte déjà bénite de sa main, et où son oeil contemple plusieurs générations dont les éphémérides de joie et de deuil sont intimement liées à son ministère. Oui, le beau spectacle quand les vieux parents, le fils aîné, sa famille les petits enfants s'agenouillent aux pieds du pasteur. Ils se relèvent avec Joie pour recueillir ses pieux accents, autour du poêle familial, contribuant sa part de la visite par un feu réconfortant. S'il y a des malades, des infirmes, ils sont consolés. Les petites discussions sont apaisées, les misères secourues, la paix est rétablie. Pendant ce temps, les petits enfants sont proprement assis suivant leur âge, et le frais tressaillement de leurs joues roses indiquent qu'ils attendent quelque chose de M. le curé, une petite image, une médaille. Et puis, sur un signe de M. le curé, le marguillier ramène poliment sa voiture à la porte et, après un gros bonjour, on file chez le voisin.

"Tout de suite, les femmes donnent au second marguillier de la laine, des morceaux de lard, etc., pendant que le jeune mari dépose au troisième traîneau un minot ou deux de blé ou d'avoine, bon an mal an, donnant quelque chose pour Dieu qui le rend au centuple. De père en fils, c'est comme cela.

"Tous les objets de la visite paroissiale seront conservés chez M. le Curé jusqu'au jour de la vente, sur la place de l'église."

La bénédiction de la visite de paroisse

La scène que je vais raconter au sujet de la visite de paroisse ne s'est pas déroulée sous le régime français mais elle est si belle, si sublime dans sa simplicité, que je ne puis résister au plaisir de vous la faire connaître.

C'était au mois de janvier 1879.

On commençait la visite de paroisse au Sault-au-RécoUet. O'est le vicaire, l'abbé Levesque, qui s'acquittait de ce devoir, par suite d'une indisposition du curé.

Mgr Bourget, ancien évêque de Montréal, retiré depuis 1876, vivait alors dans cette paroisse, à la maison Saint- Janvier, avec quelques prêtres. On comprend que la première visite du jeune vicaire fut pour son ancien évêque. Mgr Bourget, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, l'attendait au salon, avec tous les autres prêtres de la maison.

L'abbé Levesque était un peu intimidé devant le vénérable évêque, mais quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant ce prince de l 'Eglise se mettre à genoux devant lui, avec tous les autres prêtres pour lui demander sa bénédiction. Et malgré ses objections fondées et sa gêne, le vicaire dut s'exécuter et donner sa bénédiction à l'évêque.

Aux yeux de Mgr Bourget, ce jeune vicaire était le représentant de Dieu, dans la visite de paroisse, et il l 'avait reçu comme tel. Mgr Bourget voulait aussi faire revivre la tradition de nos pères qui ne manquaient jamais de demander sa bénédiction au prêtre qui faisait la visite paroissiale, qu'il fut jeune ou vieux. Mgr Bourget donnait en même temps à tout son ancien diocèse une excellente leçon du respect dû au sacerdoce.

La scène ne méritait-elle pas d'être fixée par la peinture ! Quel beau tableau que celui-là, un évêque de quatre-vingts ans recevant la bénédiction d'un modeste vicaire de vingtsix ans !

Traditions à propos de Pâques

Pâques étant la principale fête du calendrier ecclésiastique, nos ancêtres la célébraient avec pompe. Dans les campagnes, seuls les malades au lit nie communiaient pas ce jour-là.

Une des plus touchantes coutumes de la fête de Pâques avait rapport aux petits enfants qui ne marchaient pas. Cette coutume s'est perpétuée jusqu'à nos jours avec une fidélité qui est un précieux témoignage de la foi de nos gens. Quelle est la mère canadienne qui n'a pas ouvert les portes et les fenêtres de son logis pour entendre les cloches de l'église paroissiale annoncer à toute volée la résurrection du Christ? Aussitôt qu'elle entend le son des cloches pascales, la mère confiante met son enfant sur le plancher afin qu'il essaie ses premiers pas. Il est de tradition dans toutes les familles canadiennes que l'enfant qui, jusque-là^ n'a pas voulu se risquer à marcher par lui-même, aussitôt qu'il entend les cloches de Pâques, devient plus hardi et marche sans l'aide de personne.

Une autre tradition veut que l'eau recueillie le matin de Pâques guérisse les maladies de la peau et soulage de nombre d 'autres afflictions ou maladies. Mais il faut observer plusieurs formalités pour que l'eau de Pâques soit efficace. M. E.-Z. Massicotte les énumère ainsi: ''L'eau de Pâques ne se trouve pas partout: celle qui proviendrait d'un puits, d'une source, d'une mare, d'un étang ne vaudrait rien; la véritable eau de Pâques se puise dans un ruisseau, un fleuve, une rivière. En un mot, l 'eau efficace est r^eau courante" et il faut la puiser avant le lever du soleil. Les dévots de l'eau pascale sont donc obligés de quitter le lit à l 'aube et de se rendre au lieu propice vers les quatre heures. A l'endroit privilégié, on s'abreuve, on se lave, on emplit des bouteilles et des vases pour les emporter à la maison. Cette eau, assure-t-on, ne se corrompt pas d'une année à l'autre, tout comme l'eau bénite."

Cette tradition est encore courante chez nous. M. Massicette remarque que le jour de Pâques de l'année 1922, aux environs des quartiers Maisonneuve et Mercier, à Montréal, pas moins de cinq cents personnes étaient réunies sur le bord du Saint-Laurent, avant le jour, pour puiser de l'eau de Pâques.

Le pain bénit

Ils se font de plus en plus rares ceux qui ont vu ou mangé du pain bénit. Un auteur ecclésiastique le définit ainsi : '*Le pain bénit est un pain qu'on offre à l'église pour être bénit par le prêtre célébrant à la messe paroissiale du dimanche et qui se distribue ensuite aux fidèles pour être mangé avec dévotion. ' ' Le concile de Nantes, tenu en 660, parle déjà du pain bénit. Au Canada, il fut introduit dès 1645. Le Journal des Jésuites en parle à plusieurs reprises. D'après l'ancienne loi française, tous les paroissiens tenant feu et lieu étaient obligés de donner ou plutôt, comme on disait alors, de rendre le pain bénit à leur tour et de payer en même temps l'offrande qui était un cierge ou sa valeur, c 'est-à-dire dix ou quinze sous. Dans quelques paroisses, on voyait des pains bénits de dix ou douze étages, c'est-à-dire faits de dix ou douze galettes supportées par des coussins et ornées d'étoiles fixées au bord des galettes par de petites chevilles de bois. Les paroissiens plus riches ou plus fiers faisaient crémer en sucre blanc une partie de leur pain bénit et couronnait le tout par un pain de savoie. La pyramide était placée dans le bas-choeur et lorsquelle avait été bénite, après le Gloria, le bedeau, revêtu de son costume, la transportait à la sacristie, et là coupait les pains bénits en morceaux qu'il distribuait dans chaque banc pendant le Credo. Les abus se glissèrent bientôt dans cette distribution. Pour plusieurs paroissiens, le don du pain bénit était une occasion de se glorifier et d'humilier des concitoyens moins riches ou moins généreux. D'autres paroissiens, pauvres ou endettés, voulaient faire aussi bien que leurs voisins plus fortunés et donnaient des pains bénits disproportionnés à leurs moyens. Ce sont ces considérations et bien d'autres qui engagèrent nos évêques à faire disparaître cette coutume. Il est à noter qu 'elle existe encore dans quelques églises de Paris.

Les compérages autrefois

Sous le régime français, on se servait plutôt du mot compérage pour désigner le baptême d'un enfant. Ce bon vieux mot nous venait de TAunis qui nous a fourni plusieurs colons. Aujourd'hui, on emploie dans les villes exclusivement le mot baptême. Dans nos anciennes paroisses, on dit indifféremment baptême ou compérage. Ce mot compérage avait une saveur bien française. Il n'y a pas de doute, toutefois, que baptême est le vrai mot catholique puisque le sacrement qu'il désigne nous fait entrer dans l'église. Gardons donc un bon souvenir du compérage, seulement plaçons-le sur les tablettes où on garde les portraits de nos aïeux et servons-nous du mot baptême.

Dans ses Forestiers et Voyageurs, J.-C. Taché a croqué sur le vif une scène de conùpérage d'autrefois. Le père, le parrain, la marraine et la porteuse avaient fait au retour du compérage tant d'arrêts chez des parents et des amis qu'ils arrivèrent à la maison un peu gris en chantant:

Les enfants de nos enfants Auront de fichus grands pères:

A la vie que nous menons, Nos enfants s'en sentiront 1 Donne à boire à ton voisin; Car il aime, il aime Donne à boire à ton voisin Car il aime le bon vin.

Ah I qu'il est bon, ma commère, Ah ! qu'il est bon, ce bon vin !

La porteuse en avait peut-être trop pris de ce bon vin, puisqu'elle avait déposé l'enfant dans un banc de neige et ne s'était aperçue qu'elle l'avait laissé là qu'au cri poussé par la mère en la voyant revenir à la maison les bras vides. Une battue fut organisée, l'enfant fut retrouvé et ne se sentit pas trop de son aventure puisqu'il vécut jusqu'à quatre-vingts ans pour en raconter l'histoire.

Disons à l'honneur de nos ancêtres que l'histoire que M.

Ta-ché met dans la bouche du Père Michel n^était qu'un accident. Le compérage sous le régime français était une fête religieuse en même temps qu'une fête de famille. Le baptême du nouveau-né se faisait, par un règlement strict de l'évêque le jour même de sa naissance. Le compérage était un événement ipresque paroissial. Tous les parents et amis de la famille faisaient partie du cortège qui allait à l'église. Au retour à la maison, avait lieu la fête de famille. C'était un vrai festin qu'on offrait à tous les invités. La parenté et souvent une bonne partie de la paroisse se réjouissaient avec la famille de l'arrivée du nouveau-né. On était encore au beau temps où les enfants étaient les bienvenus à la maison même quand il y en avait déjà douze ou quatorze autour de la table. Que les temps sont changés !

La dot sous le régime français

Au pays des ancêtres, une fille sans dot presque toujours coiffait sainte Catherine. La demoiselle avait beau avoir la beauté et toutes les qualités imaginables, elle n'était point recherchée. C 'est que le paysan français est beaucoup plus intéressé que l'habitant canadien.

Au Canada, même dans les premières années du régime français, un habitant n'épousait rpas une fille pour sa dot car elle n'en avait pas. Il la recherchait pour ses solides qualités, sa santé, son esprit de travail.

Aujourd'hui, malheureusement, trop de filles de la campagne ambitionnent d'habiter en ville. Elles épouseront un journalier de la ville qui n'a pas un sou devant lui, de préférence à un habitant qui a un bien à lui, libre de toutes dettes. Il n'en était pas ainsi sous le régime français. Une fille de cultivateur, dans l'opinion des siens et de toute la paroisse se mésalliait quand elle devenait la femme d'un menuisier, d'uii tailleur, d'un ouvrier quelconque, même s'il avait un peu de bien.

M. de Gaspé, dans ses Mémoires, dit que les seuls objets

que la fille d'un gros cultivateur apportait en dot à son mari étaient une robe d'indienne, des bas de coton et une paire de souliers achetés à la ville. Cette toilette passait souvent aux petits-enfants de la mariée.

Le vieux conteur parle peut-être d'une façon trop absolue ici. Il suffit de consulter quelque peu les contrats de mariage du régime français pour s'en assurer. Le trousseau, sans être riche, était convenable. On voit très souvent dans les contrats que la fiancée apporte à son futur mari quelques bestiaux, des animaux de basse-cour, du linge de maison, du linge de corps et même une petite somme d'argent. Marguerite Bourassa, qui devint la femme de Joseph Girard, était la fille d'un habitant ordinaire. Or voici ce qu'elle apporta en dot à son mari, d'après son contrat de mariage: une cloque de drap, un chapeau, une paire de souliers, un casque, deux robes d'indienne, quatre paires de gants, trois jupons, trois mantelets, deux jupes d'étoffe, un habillement d'indienne, un corset, deux paires de souliers français, cinq nappes, six paires de bas de laine et de chaussettes, quatre paires de bas de coton, six mouchoirs de mousseline, six mouchoirs jaunes et bleus, un é vantail, deux fontanges, une chemise de toile, une pelisse d'indienne, une mante de mousseline, deux câlines d'indienne, deux épinglettes, trois colliers de perle, etc., etc. Et nous pourrions nommer nombre d'autres filles d'habitants dont la dot était plus belle que celle de Marguerite Bourassa.

Les sommations respectueuses

Sous l'ancienne monarchie, l'autorité paternelle ne souffrait pas d'exception ni d'injure. Le père avait presque droit de vie et de mort sur ses enfants. Aujourd'hui, un majeur peut se marier sans la permission de son père. Lorsqu'il a atteint sa majorité, il devient son maître absolu. Il n'en était pas de même sous le régime français. Et qu'on le remarque, l'âge de majorité n'était pas à vingt-et-un

ans mais bien à vingt-cinq ans. Si le fils âgé de vingt-cinq ans ou plus avait demandé à ses père et mère la permission d'épouser celle qu'il aimait et ceux-ci avaient refusé de donner leur consentement, il lui restait une ressource. Il pouvait envoyer à ses parents ce qu'on appelait alors une sommation respectvstose, par voie de notaire. Cette sommation respectueuse devait être envoyée ou servie trois fois, toujours par voie de notaire, et si les parents persistaient dans leur refus, le fils pouvait se marier sans leur consentement.

Dans la Nouvelle-France, créée à l'image de l'ancienne, on s'est de temps en temps servi des sommations respectueuses. Les greffes de nos anciens notaires en contiennent quelques-unes. Ces vieux ipapiers nous prouvent quel respect on avait pour l'autorité paternelle. Lisez par exemple, la sommation respectueuse de Jean-Claude Louet à son père, le notaire Claude Louet, qui ne veut pas lui laisser épouser la fille du cordonnier Willis. "Je suis, disait-il à son père, dans la dernière des désolations de me voir privé des douceurs que j 'avais coutume de goûter auprès de vous. J'éprouve avec une douleur extrême aujourd'hui que vos mouvements de tendresse dont j 'ai été tant de fois sensiblement touché sont entièrement éteints. Mon cher père je vous conjure par votre amour paternel et par tous ce que vous avez de plus cher pour votre propre sang de vouloir vous laisser fléchir et toucher de la situation pitoyable où je suis réduit depuis si longtemps. Vous avez parlé, j'ai obéi. Vous m'avez éloigné d'auprès de vous, envoyé dans un endroit où je n'avais pour consolation que des ipleurs et des soupirs qui me faisaient une continuelle compagnie. Je crois enfin que c'est aujourd'hui que touché de tous mes maux vous voudrez bien m 'accorder la grâce que je vous demande."

Les deux autres sommations respectueujses du jeune Louet à son père inflexible sont aussi pathétiques que celles-ci. Le mariage eut donc lieu sans le contentement paternel. Plus tard, le notaire Louet pardonna et oublia.

Il fut frappé de paralysie, fut lon^mps invalide et c'est celle qu'il avait refusé de laisser entrer dans sa famille qui le soigna pendant ses derniers jours. Rendre le bien pour le mal nous fait gagner le ciel et espérons que toute la famille Louet, y compris la bru, y est rendue depuis longtemps.

La durée des fêtes de noces

Nos ancêtres étaient Français et on sait qu'à tort ou à raison le peuple français a toujours eu la réputation d^aimer le plaisir et les fêtes. Paris, la capitale de la France, est la ville la plus gaie du monde entier. Il ne faut pas croire qu'on ne s'amuse pas, dans la province en France. Le climat y est si propice que presque toutes lesfêtes populaires ont lieu dans les rues ou sur les plaees^ publiques. Contradiction qui paraît étrange, au Canada, sous le régime français, c'est en hiver qu'on s'amusait. La raison en était bien simple. C'est qu'en été nos ancêtres étaient trop occupés pour se livrer au plaisir. Préparation de la terre, semences, récoltes, etc., employaient leurs instants du lever du soleil jusqu'à son coucher. Et quand arrivait la noirceur, ces rudes travailleurs fatigués, exté^ nues, se couchaient pour se reposer. En hiver, ils n 'avaient presque rien à faire. C 'est pourquoi les fêtes avaient lieu surtout en hiver. Les noces, par exemple, se faisaient presque toujours en cette saison et on festoyait deux, trois et même quatre jours. Le voyageur Bonnefons dit même qu'il assista à des noces, dans une paroisse près de Québec, qui durèrent cinq jours sans désemparer.

Feu H.-J.-J.-B. Chouinard écrit quelque part qu'à Saint- Jean-Port- Joli, la paroisse de ses ancêtres, des noces durèrent trois semaines. Pendant la première semaine, furent invités les parents et amis de la paroisse même. Les deux autres semaines furent consacrées aux parents et amis des paroisses voisines. Pendant tout ce temps, les invités furent

hébergrés chez le père du marié qui était un riche habitant. ^s repas furent plantureux et pour digérer tout cela, quand arrivait la veillée, on dansait et on chantait, au son de la musique faite par tous les violoneux qu 'on avait pu réunir. Ces prodigalités sont finies. Aujourd'hui, les nouveaux mariés, qu'ils soient de la compagne ou de la ville, s'embarquent tout de suite pour leur voyage de noces. Les nouveaux mariés de la ville plus malins que ceux de la campagne font annoncer dans les journaux qu'ils sont partis pour New- York et Atlantic City. Le plus souvent, ils ne dépassent pas Montréal et Ottawa. Qu'importe! Le public liseur de journaux est badaud et il avale tout cela comme du sucre d'orge.

Les mariages **à la gaumine"

Nous avons eu quelqu^-uns de ces pseudo mariages dans la Nouvelle-France, Qu'était un mariage à la gaumvnel ,Bn vertu du décret Tamtesi, édieté en 1579, les mariages devaient être célébrés en présence du curé et de deux témoins, sous peine de nullité. En France, on chercha à éluder la nouvelle législation par toutes sortes de ruses. Un certain Gaumin se présenta devant son curé avec sa promise et deux témoins. Les deux amants exprimèrent devant le curé et les témoins leur consentement matrimonial et is'en retournèrent chez eux. Ils prétendirent ensuite qu'ils avaient satisfait au décret Tametsi et qu'ils étaient régulièrement mariés. De là, le nom de mariage à la gaumine. Ceux qui suivirent Gaumin allongèrent encore la corde. Ils entraient dans l'église pendant une messe quelconque, se mettaient dans le même banc puis au moment de l'Elévation se donnaient la main, devant les deux témoins qu 'ils avaient amenés. Le mariage était bâclé sans autre formalité.

Cette coutume détestable ne fut pas étrangère au pays puisqu 'en 1717 Mgr de Saint- Vallier prit la peine de lancer un mandement et frapper d'excommunication ceux qui osaient contracter de tels mariages.

Mgr de Saint- Vallier disait dans son mandement : ' ' Nous déclarons excommuniés, d'une excommunication encourue par le seul fait, et dont nous nous réservons à nous seul le pouvoir d'absoudre, tous ceux qui, dans la suite, oseront contracter de si détestables mariages, soit devant leur curé, soit devant d'autres prêtres, soit séculiers soit réguliers; ceux aussi qui seront assez méchants pour le conseiller, tous les témoins apostés pour les dits mariages, et les notaires qui en dresseraient l'acte, sauf à notre officiel dans les cas particuliers qui seront portés devant lui, d'imposer encore d'autres peines particulières pour punir les prévaricateurs."

Le mandement de Mgr de Saint- Vallier eut un effet salutaire mais n'arrêta pas complètement le mal. Les mariages à la gaumine qui eurent le plus de retentissement dans la Nouvele-France furent ceux de Louis de Montéléon avec Marie- Anne- Josette de L'Estringant de Saint-Martin, dans l'église de Beauport, en 1711, et de Daniel Portail avec Marie- Anne- Antoinette Langy, dans l'église de Batiscan, en 1728. Le Conseil Supérieur s'occupa de ces deux affaires scabreuses. M. de Gaspé a parlé longuement aussi, dans ses Mémoires, d'un mariage à la gaumine qui fit scandale à Saint-Jean-Port-Joli.

Proverbes à propos de noces

Les Français qui, au dix-septième et dix-huitième siècles, vinrent s'établir au Canada n'étaient pas riches des biens de la terre, mais ils apportèrent avec eux un riche bagage de coutumes, de traditions, de gaieté. Seulement sur les noces, nous avons ici peut-être une centaine de proverbes qu'ils nous ont laissés en héritage. J'énumère les principaux :

Tu ne t*en sentiras pas le jour dettes noces — N'est-ce pas ce que la mère dit à son enfant qui s'est fait bobo?

Le pain des noces dure encore — Se dit des maris qui continuent longtemps à être aimables pour leurs femmes.

Cela va comme à des noces — Cela marche bien, sans obstacle.

N'être pas aux noces — Etre dans une situation pénible.

Il y va comme aux noces — Partir joyeusement pour la guerre ou toute autre expédition dangereuse.

On ne va point aux noces sans manger — Il faut accepter les conséquences d'une position.

Qui va aux noces, sans être prié, s* en revient sans dîner — On ne peut s'attendre à être bien reçu là où l'on n'est point invité.

On ne dîne point quand on part pour les noces — Parce qu'on va dîner comme il faut aux noces.

Il n'est joie que de noces — Se dit lorsqu'on se divertit bien à quelque fête.

Faire noces de chien — Se marier pour la seule satisfaction des sens.

Noces de mai, noces mortelles — Qui se traduit aussi par les deux vers:

La jeune épousée de mai Mourra dans l'année.

Ceci, évidemment, n'est qu'une superstition. Les filles du Roi

Il est certain que le roi de France n'envoya jamais ses propres filles dans sa colonie de la Nouvelle-France. Celles qu 'on appela les filles du Roi au commencement du régime français étaient d'honnêtes filles que le gouvernement du roi envoyait au Canada pour s'y établir, avec une dot de cinquante livres chacune. Ces filles du roi, saluons-les profondément et respectueusement. Elles furent les fondatrices de notre nationalité.

Les premiers colons du Canada arrivèrent ici non mariés.

On leur donnait des terres dès leur arrivée. Après trois on quatre années de travail sur leurs terres, ils étaient en état de se marier. Seulement comme le sexe féminin était très peu représenté dans la colonie, ils ne pouvaient trouver d'épouses. C'est alors, c'est-à-dire vers 1661, que le gouvernement du roi se décida d'envoyer des jeunes filles au Canada. Les premières qui furent envoyées étaient des jeunes orphelines choisies avec soin dans les hospices. On constata bientôt que ces filles élevées dans les villes n'étaient pas assez fortes pour se livrer aux durs travaux des champs. C'est alors que le ministre Colbert, l'intendant Talon et Mgr de Laval firent venir de vigoureuses villageoises, de la Normandie et de la Bretagne.

Les filles à marier amenées de France sous la garde de matrones très respectables n'étaient pas plutôt arrivées à Québec qu'elles trouvaient des partis convenables. C'est dans les mois de septembre et octobre, aussitôt les vaisseaux arrivés, que les mariages des filles du roi avaient lieu. L'intendant, au nom du roi, mettait dans la corbeille de noces de chaque épousée une dot de cinquante livres. Le mariage d 'une fille du roi se faisait très solennellement. Les Archives Judiciaires de Québec contiennent des douzaines de contrats de mariage de filles du roi. Le gouverneur, l'intendant, l'évêque et les principaux citoyens de Québec se faisaient un honneur de signer ces contrats de mariage. J.-Edmond Roy affirme avoir vu un de ces contrats qui contenait plus de cent signatures.

Combien de filles du roi vinrent dans la Nouvelle-France? Il n'est pas fajcile d'établir le nombre justement. Nous savons qu'en 1665 il en vint 100 qui furent toutes pourvues à leur arrivée. Le roi en envoya le double en 1666 et 92 en 1668. L'année suivante, la respectée Mme Bourdon en amena 150.

La Mère Marie de l'Incarnation, qui vivait dans un cloître mais qui savait tout ce qui se passait à Québec, écrivait en 1669: "Les vaisseaux n'étaient pas plutôt arrivés que les jeunes hommes y allaient chercher femme; on

les mariait par trentaine à la fois. Les plus avisés commençaient avant d'entrer en ménage à se faire une habitation parce que ceux qui étaient établis trouvaient un meilleur parti. C'est la première chose, du reste, dont les filles à marier s'informaient". Et la vénérable Mère, qui était une femme de grand jugement, ajoute: ''Et elles font sagement ' '.

Le présent du Roi

On se mariait très jeune sous le régime français. Les autorités civiles comme les autorités religieuses encourageaient les jeunes gens à se marier jeunes. Leur but était d'aider à la colonisation et l'établissement du pays. Le ministre, Colbert, qui fut un grand politique, fit signer par Louis XIV, le 12 avril 1670, un arrêt intitulé: Arrêt pour «encourager les mariages des garçons et des filles au Canada. Cet arrêt disait, après les considérations ordinaires: ''Sa Majesté a ordonné et ordonne qu'à l'avenir tous les habitants du Canada qui auront jusqu'au nombre de dix enfants vivants, nés en légitime mariage, non prêtres, religieux ni religieuses, seront payés des deniers que Sa Majesté envoyera au dit pays, d'une pension de trois cents livres par chacun an, et ceux qui en auront douze, de quatre cents livres." Plus loin, l'arrêt disait encore : ' ' Veut, de plus. Sa Majesté qu 'il soit payer à tous les garçons qui se marieront à vingt ans et au-dessous, et aux filles à seize ans et au-dessous, vingt livres pour chacun le jour de leurs noces, ce qui sera appelé le présent du Roi". Le roi, par cet arrêt, allait encore plus loin. Il ordonnait au Conseil Souverain de faire une division générale de tous les habitants du pays, par paroisses et par bourgades. Les honneurs, dans les églises et ailleurs, devaient aller aux habitants qui avaient le plus grand nombre d'enfants. Le roi disait encore dans son arrêt: "qu'il soit établi quelque peine pécuniaire, applicable aux

hôpitaux, contre les pères qui ne marieront point leurs enfants à l'âge de vingt ans pour les garçons et de seize ans pour les filles". Combien de pères et mères de douze et de dix enfants profitèrent des pensions du roi de France? Combien de jeunes ménages eurent l'honneur de recevoir le présent du roi? La chose est assez diffieilie à établir, car nous n'avons que des listes partielles.

Quand la mort passait

Quand la mort entrait dans une maison, on se hâtait d'en avertir le curé, les parents et les voisins. On s 'occupait en même temps de faire la toilette du défunt, puis après lui avoir mis ses meilleurs vêtements, on le déposait sur un lit dans la pièce la plus convenable de la maison. Dans certaines paroisses, on enveloppait le défunt dans un drap fixé avee des épingles. Puis, commençaient les visites. Toute la paroisse défilait dans la chambre mortuaire. Tout à côté du lit, on déposait un vase d'eau bénite et avec une petite branche de sapin chaque visiteur aspergeait le défunt. A intervalles rapprochés, on récitait le chapelet. La nuit suivante, le défunt était veillé par les parents et les amis.

Les funérailles avaient lieu dès le lendemain. Le cercueil fait de planches était confectionné par un voisin. On le peinturait de noir de fumée et on y ajoutait quatre poignées communes.

Le défunt était déposé dans le cerceuil juste avant le

lépart de la maison. Mais jamais, au grand jamais, on ne

clouait le couvercle du cercueil à l'intérieur de la maison.

Cette opération se faisait sur le perron ou, le plus souvent,

à un ou deux arpents plus loin.

Quand le défunt ne résidait pas à plus d'une lieue de

l 'église, six ou huit voisins ou amis de la famille portaient

le cercueil sur leurs épaules de la maison à l'église. Si la

listance était trop longue, on déposait le cercueil dans une

calèche dont on avait enlevé le siège. En hiver, on se servait

pour cet objet d'une traîne à billots. Sur le passage du cortège funèbre, tout le monde s'agenouillait pour faire une prière. En été, l'inhumation avait lieu tout de suite après le service au cimetière paroissial. En hiver, on déposait la tombe dans une grande fosse creusée d'avance où elle restait jusqu'au printemps pour l'inhumation.

Croyances populaires sur la mort

Notons ici quelques croyances populaires au sujet de la mort, apportées de France par nos ancêtres et qui ont encore cours dans bon nombre de paroisses.

Quand, en plaçant un mort dans son cerceuil, on constate qu'il a une jambe plus longue que l'autre, il est certain qu'un autre membre de la famille décédera dans l'an et jour.

Si un météore, ce que les habitants appellent une boule de feu, tombe sur une terre, une personne de la famille du propriétaire mourra dans l'année.

Quand un corbillard portant un mort s'arrête devant une maison pour une cause quelconque, un des habitants de la maison meurt dans l'année.

Une f amiUe ne devrait jamais louer un logement qu'elle a déjà habité car, sûrement, un de ses membres y décédera dans l'année.

N'habitez jamais une maison neuve. C'est malchanceux. Il y meurt une personne dans l'année.

Ne laissez jamais pénétrer un oiseau chez vous par la fenêtre car il vient vous avertir qu'une personne de la maison décédera dans l'année.

Un cadavre exposé le dimanche attire la malchance sur la maison. Il y mourra quelqu'un dans les douze mois.

Le chien qui, la nuit, vient hurler devant chez vous annonce la mort d'un de vos proches.

L'époux qui se met au lit le premier le soir de ses noces est certain de partir avant l'autre pour le grand voyage.

S'il pleut ou s'il neige pendant les funérailles, le défunt n'est pas encore au ciel.

Je vous prie de ne pas oublier que ce sont là des dictons et qu'un proverbe dit: "menteur comme un dicton '\

La **plantation du mai" autrefois

En France, dans les villages, les maisons étaient groupées autour de l'église ou du château. Dans la Nouvelle-Franee, on adopta un autre système. Les premières paroisses se formèrent le long du fleuve, et les maisons s'élevèrent sur une longue rangée, au haut de la côte qui bordait le Saint- Laurent. De là, le nom de côte ou de paroisse. Ainsi, quand on disait la côte de Lau^on, on voulait désigner la paroisse de Lauzon ou de Saint-Joseph. Lorsque les milices furent formées vers 1675, un capitaine fut nommé dans chaque paroisse. On l 'appelait le capitaine de la côte ou de milice. Celui-ci devint le principal citoyen de la paroisse après le curé et le seigneur. A certain point, il était même plus important que le seigneur puisque c'est lui qui recevait les ordres du gouverneur et les communiquait aux habitants. Sous le régime français, le régime municipal n'existait pas, et le capitaine de la côte remplissait à peu près les fonctions du maire de nos jours.

Dans les premières années du régime anglais, les capitaines des côtes prirent encore plus d ^importance. Le gouverneur obligea le curé à leur donner un banc dans l'église, tout comme le seigneur.

La marque distinctive du capitaine de la côte était le mai devant sa maison. Ce mai se plantait d'une façon solennelle le 1er mai. Dans les Anciens Canadiens, M. Aubert de Gaspé nous fait assister à la fête du mai chez le seigneur d 'Haberville. Le notaire Boisseau, de son côté, dans ses intéressants Mémoires, nous fait voir tout le cérémonial de la plantation du mai devant la maison du capitaine de milice. Une fois le mai solidement planté, les

miliciens bons tireurs déchargeaient leurs fusils dans la cime. Puis le capitaine les faisait entrer ehez-lui où ils trouvaient une table bien dressée. Le mets principal du banquet était la crêpe canadienne qu 'on arrosait de mêlasse ou de sucre d'érable. Avec le temps, les abus se glissèrent dans la fête du mai. Certains capitaines de milice trouvèrent que la mêlasse n'arrosait pas assez les crêpes et ils se mirent à offrir de l'eau de vie à leurs miliciens. De là, des abus qui firent bientôt désirer aux curés la disparition d'une coutume belle en soi, mais qui, à la longue, accoutumait la jeunesse à boire.

Les feux de la Saint- Jean

Une des fêtes les plus populaires du régime français était la Saint-Jean. Elle était civile et religieuse. C 'est la veille, c 'est-à-dire le 23 juin, au soir, qu 'on allumait les feux de la Saint-Jean. C'était là la partie civile de la fête. Il n'y a pas de doute que les feux de la Saint-Jean étaient d 'origine païenne. Cette coutume était immémoriale en France et nos ancêtres la transportèrent ici dès les premières années de la colonie. En effet, en 1636, le Père Le Jeune la mentionne déjà dans la Relation des Jésuites.

En quoi consistaient les feux de la Saint- Jean? Ils étaient tout simplement ce que nous appelons aujourd'hui des feux d'artifice. Seulement, nous avons marché. De nos jours, les feux d'artifice se font avec des fusées éclatantes qui illuminent le ciel et décrivent sur l 'horizon toutes sortes de fantasmagories. Nos ancêtres, plus primitifs, faisaient un amas d'arbres et de feuilles et y mettaient le feu. On dansait et on chantait autour de ce bûcher improvisé.

Dans ses Anciens Canadiens, M. de Gaspé a consacré tout un chapitre à la célébration de la Saint-Jean dans les paroisses du bas Saint-Laurent. De son côté, Hubert LaRue nous raconte comment les feux de la Saint- Jean s'allumaient da.ns les paroisses de l'île d'Orléans. Les habitants

de la rive sud, en face de l 'île, allumaient leurs feux presque en même temps, et c'était entre les Sorciers de l'île et les habitants de la rive sud une rivalité. Quels étaient les feux qui dureraient le plus longtemps?

Notre siècle trop réaliste a fait cesser cette vieille coutume.

Les feux de la Saint- Jean ne s'allument plus ni dans les paroisses du bas du fleuve ni dans celles de l'île.

L'épluchette de blé d'Inde

L 'épluchette de blé d 'Inde était une fête en vogue sous le régime français. Les parents y assistaient mais l 'épluchette était surtout une fête de garçons et filles.

C'est Pamphile Lemay qui va nous raconter comment se déroulait une épluchette de blé d'Inde.

Une pyramide de blé d'Inde est disposée dans la cuisine, la plus grande pièce de la maison. On enlève toutes fes chaises pour avoir plus d'espace. Au signal donné, chacun prend sa brassée d'épis. On s'assit par terre et le travail commence. Il s'agit de dépouiller les épis qui doivent être ensuite égrenés. Mais H y a un prix. Celui qui trouve un blé d'Inde d'amour, c'est-à-dire un épi rouge, a le privilège d'embrasser la jeune fille qu'il lui plaît de choisir dans l'assistance. On comprend avec quelle hâte les jeunes gens dépouillaient leurs épis. Il est bien entendu que l 'épi rouge ne doit servir qu 'une fois. Mais la tricherie ne se pratique pas que dans les élections. Elle se glisse même dans les épluchetes de blé d'Inde.

Une fois l'épi rouge trouvé, son heureux possesseur se hâte d'user de son privilège aux rires et aux acclamations de toute la compagnie.

Vous me demanderez peut-être ce qui arrivait quand l'épi rouge était trouvé par une jeune fille. Elle avait le même privilège que le garçon, mais, évidemment, elle n'osait s'en prévaloir. Mais il y a tant de ruses savantes

chez une fille d'Eve. La jeune fille qui avait trouvé l'épi rouge se hâtait de le passer subrepticement à son préféré et celui-ci la récompensait immédiatement en prenant ce que la coutume lui accordait.

La fête se terminait par le réveillon. On faisait cuire les plus beaux épis dans le grand chaudron pendu à la crémaillère. Ceux qui préféraient le blé d'Inde rôti n'avaient qu'à s'approcher du foyer et à le tourner sur la braise.

Les épluchettes de blé d'Inde ont encore lieu dans certaines de nos paroisses, mais elles n'ont plus le même cachet que sous le régime français. Jeunes et vieux ne savent plus s'amuser. On dirait que la gaieté et la joie sont disparues de nos campagnes.

La guignolée ou ignolée

Ce mot Guignolée ou ignolée désigne à la fois une coutume et une chanson : apportées de France par nos ancêtres, elles sont aujourd'hui presque entièrement tombées dans l'oubli.

Cette coutume consistait à faire par les maisons, la veille du Jour de l'an, une quête pour les pauvres (dans quelques endroits on recueillait de la cire pour les cierges des autels), en chantant un refrain qui variait selon les localités, refrain dans lequel entrait le mot La ignolée, guillonée, la guillona, aguilonleu, suivant les dialectes des diverses provinces de France où cette coutume s'était conservée des anciennes mœurs gauloises.

M. Ampère, rapporteur du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, a dit, au sujet de cette chanson : ' ' Un refrain, peut-être la seule trace de souvenirs qui remontent à l'époque druidique."

Il ne peut y avoir de doute sur le fait que cette coutume et ce refrain aient pour coutume première la cueillette du gui, sur les chênes des forêts sacrées, et le cri de réjouissance que poussaient les prêtres de la Graule druidique:

Au gui Van neuf, quand la plante bénie tombait sous la faucille d^or des druides.

Dans nos campagnes c'était toujours une quête pour les pauvres qu'on faisait, dans laquelle la pièce de choix était un morceau de Téchine du porc, avec la queue y tenant, qu'on appelait Véchignée ou la chignée. Les enfants criaient à l'avance en précédant le cortège : La Ignolée qui vient! On préparait alors sur une table une collation pour ceux qui voulaient en profiter et les dons pour les pauvres.

Les Ignoleux, arrivés à une maison, battaient devant la porte avec de longs bâtons la mesure en chantant : jamais ils ne pénétraient dans le logis avant que le maître ou la maîtresse de la maison, ou leurs représentants, ne vinssent en grande cérémonie leur ouvrir la porte et les inviter à entrer. On prenait quelque chose, on recevait les dons, dans une poche qu'on allait vider ensuite dans une voiture qui suivait la troupe; puis on s'acheminait vers une autre maison, escortés de tous les enfants et de tous les chiens du voisinage, tant la joie était grande... et générale !

Voici la chanson de La Ignolée, telle qu'on la chantait encore en Canada, il y a quelques années, dans les paroisses du bas du fleuve :

Bonjour le maître et la maîtresse

Et tous les gens de la maison '

Nous avons fait une promesse

De v'nir vous voir une fois l'an.

Une fois l'an ce n'est pas grand'chose

Qu'un petit morceau de chignée.

Un petit morceau de chignée,

Si vous voulez, Si vous voulez rien nous donner

Dites-nous lé. Nous prendrons la fille aînée.

Nous y ferons chauffer les pieds!

La Ignolée 1 La Ignoloche!

Pour mettre du lard dans ma poche I

Nous ne demandons pas grand'chose

Pour l'arrivée.

Vingt-cinq ou trente pieds de chignée,

Si vous voulez.

Nous sommes cinq ou six bons drôles.

Et si notre chant n'vous plaît pas Nous ferons du feu dans les bois.

Etant à Tombre, On entendra chanter Fcoucou

Et la Coulombel

Le christianisme avait adopté la coutume druidique en la sanctifiant par la charité, comme il avait laissé subsister les menhirs en les couronnant d'une croix. Il est probable que ces vers étranges,

Nous prendrons la fille aînée.

Nous y ferons chauffer les pieds I

sont un reste d'allusions aux sacrifices humains de l'ancien culte gaulois. Cela rappelle le chant de Velléda dans les Martyrs de Chateaubriand: "Teutalès veut du sang... au premier jour du siècle... Il a parlé dans le chêne des druides!" (1)

Les corvées dans nos campagnes

Nos ancêtres n'avaient pas peur des mots. Ils en faisaient leurs esclaves et s'en servaient au besoin. Ainsi, en France, et probablement ici pendant un certain temps, le mot corvée était synonyme de travail forcé, réclamé injustement le plus souvent. Nos ancêtres s'emparèrent du mot détesté et lui donnèrent un sens qui était tout le contraire de celui qu 'il avait dans la mère-patrie.

La corvée devint la désignation d'une tâche accomplie gratuitement mais de grand coeur et avec plaisir par toute la paroisse au profit d'un citoyen.

Laissons G^érin-Lajoie, le grand peintre de la vie des campagnes canadiennes, nous décrire ce qu 'était la corvée :

(1) J.-C. Taché, Forestiers et Voyageurs, p. 11.

**Daiis les paroisses canadiennes, lorsqu'un habitant voulait lever une maison, une grange, un bâtiment quelconque exigeant l'emploi d'un grand nombre de bras, il invitait ses voisins à lui donner un coup de main. C'était un travail gratuit, mais qui s'accomplissait toujours avec plaisir. Ce service d'ailleurs était toujours rendu tôt ou tard par celui qui le recevait: c'était une dette d'honneur, une dette sacrée que personne ne se dispensait de payer.

''Ces réunions de voisins étaient toujours amusantes: les paroles, les cris, les chants, tout respirait la gaieté. Dans ces occasions, les tables étaient chargées de mets solides, et, le rhum de la Jamaïque ne faisait pas défaut.

"Une fois l'oeuvre accomplie, on plantait sur le faîte de l'édifice ce qu'on appelait le bouquet, c'est-à-dire quelques branches d'arbre, dans la direction desquelles les jeunes gens s'amusaient à faire des décharges de mousqueterie. C'était une fête joyeuse pour la jeunesse.

*'La corvée avait quelque chose d'amical, de fraternel. Chez les pauvres mais courageux défricheurs, la parole ''Aimez- vous les uns les autres" allait droit au cceur. Parmi eux la corvée était un devoir dont ils s'acquittaient non seulement sans murmurer, mais en quelque sorte comme d'un acte de religion."

Le charivari autrefois

La jeunesse, sous le régime français dans les villes comme à la campagne, était extrêmement bruyante. La chose se comprend facilement. Les jeunes garçons apprenaient bien juste à lire et écrire. Dès qu'ils étaient en âge de porter un fusil, c'est-à-dire vers l'âge de seize ans, on les enrégimentait dans les milices et ils étaient appelés à se battre contre les Sauvages ou les Anglais. Dans les célèbres expéditions des frères Lemoyne, des Hertel et de tant d'autres héros on comptait des campagnards de seize et dix-sept ans. La campagne finie, ces soldats revenaient dans leurs

paroisses. Les expéditions guerrières ne sont pas des pèlerinages à Sainte-Anne-de-Beaupré, et les camps, dans ce temps-là comme aujourd'liui, n'étaient pas des grands séminaires et encore moins des couvents. A ces jeunes gens que la guerre avait déluré il fallait des distractions, des plaisirs bruyants. Le jour, ils travaillaient aux champs, et, le soir, ils se réunissaient par bandes de dix ou douze peut-être ipour se reposer un peu, mais plus probablement pour s'amuser. Aussi, le moindre incident leur était prétexte à tapager et à jouer des tours. De là la naissance ou plutôt la renaissance du charivari, car ce tapageur amusement nous venait de la France. Le charivari c'était un ''tumulte" qu'on faisait à des mariés d'âge inégal, à un veuf ou à une veuve qui se remariait trop vite après le décès de sa femme ou de son mari, etc., etc.

Le premier charivari dont il soit question dans notre histoire eut lieu à Québec en 1683. Une veuve de vingt-cinq ans s'était remariée trois semaines après la mort de son mari. Le charivari dura une semaine, et les choses allèrent si loin que Mgr de Saint- Vallier fut obligé de publier un mandement oii il menaçait d'excommunication ceux qui continueraient à faire des charivaris.

Les charivaris disparurent pendant un certain temps mais ils reprirent naissance dans les campagnes, avec des formes plus humaines. Sous le régime anglais, les charivaris se continuèrent mais les victimes, qui avaient de l'esprit arrêtaient le tapage en faisant entrer les participants dans leur maison et en leur offrant un verre de vin. D'autres versaient une aumône pour les pauvres, et aussitôt les tapageurs s 'éloignaient.

Le piquage ou tatouage chez nos ancêtres

Nos ancêtres étaient venus ici pour implanter la vraie foi chez les Sauvages et leur faire adopter notre genre de vie et nos coutumes. Si dans bien des cas, c 'est le contraire

qui arriva. Les Sauvages restèrent Sauvages, et les Francis ou Canadiens devinrent Sauvages. Que de Canadiens, sous le régime français, qui, après avoir vécu avec les Sauvages pendaat quelques mois, adoptaient leur vie errante et ne voulaient plus vivre ailleurs que dans les bois ! Nos coureurs des h ois devinrent si nombreux et si encombrants que les gouverneurs et les intendants furent obligés d'adopter des ordonnances pour les obliger à revenir parmi les gens civilisés. Une des coutumes les plus curieuses empruntées aux Sauvages par les Canadiens fut le piquage ou tatouage. Un Sauvage ne passait pas pour un homme s'il n'avait sur le bras ou le corps la figure d'une plante ou d'un animal. C'est Montcalm, dans son Journal, qui nous apprend comment ces figures se piquaient ou se tatouaient sur la peau. La figure se traçait en piquant la peau avec une aiguille et dans les petites ouvertures faites par l'aiguille on faisait brûler de la poudre. L'opération était longue et douloureuse mais, en retour, elle restait indélébiles. Des lavages mille fois répétés ne réussissaient pas à faire disparaître ces tatouages. L'habitude du tatouage •devint tellement en vogue chez les jeunes gens que même ■ceux qui n'avaient jamais été dans les bois avec les Sauvages se faisaient tatouer pour montrer leur bravoure ou qu'ils étaient durs au mal.

Cette pratique du piquetage ou du tatouage 'déplaisait souverainement aux gens de bonne éducation. M Pécaudy de Contrecœur écrivait à son fils aîné, qui venait d'entrer dans l'armée et partait pour une rude campagne: ** Donnezvous bien de garde de faire la sottise de vous faire piquer : Je vous le défends. Envisagez que c'est un père qui vous aime tendrement qui vous demande en grâce tout ce qu'il a écrit et qu 'il le demande non pas par rapport à lui, mais par rapport à vous, parce que si vous voulez suivre ce que je vous marque, vous aurez infailliblement l'applaudissement de tous les officiers du parti qui ne pourront s'empêcher de rendre de bons témoignages de vous à M. le général, ce qui ne pourra vous être que très avantageux. ' '

La perruque et la couette de nos ancêtres

Le tableau de Charles Huot qui orne le plafond de l'Assemblée législative de Québec représente nos premiers députés avec la perruque poudrée et la couette. Il est certain que sous le régime français et pendant peut-être les cinquante ans qui suivirent, les nobles et les citoyens cossus des villes portaient la perruque poudrée, mais les gens du peuple et surtout les habitants des campagnes n'ont jamais fait usage de la perruque. Ceux qui perdaient leur» cheveux restaient tout simplement la tête découverte. Quant à la couette j tous les hommes la portaient. En quoi consistait la couette? Voici. Les hommes laissaient pousser leurs cheveux et les nouaient en couette par derrière. Le cordon qui attachait les cheveux n 'était pas très dispendieux puisqu 'on se servait généralement pour cet objet d'une lanière de peau d'anguille. Le naturaliste suédois Peter Kalm, qui visita la Nouvelle-France en 1749, trouva cette coutume tellement belle qu'il l'adopta. Il retourna en Europe par la Nouvelle- Angleterre. Nos voisins, eux, portaient les cheveux très courts. Aussi quand Kalm passa à Albany, les gamins coururent après lui en l'appelant Français. Les plus hardis même voulurent lui tirer la couette.

Vous rappelez-vous cette anecdote racontée par M. de Gaspé, dans ses Mémoires? Vallières de Saint-Réal, son confrère au barreau, plaidant devant la cour de Kamouraska, avait perdu la cause de son client qui, pour oublier son chagrin avait pris force consommation à l'auberge du village. Notre homme une fois ivre s'endormit au bord du chemin. Vallières de Saint-Réal, joueur de tours émérite, paria avec ses confrères qu'il couperait la couette de son client qui, probablement, avait refusé de le payer. Un canif à la main, il s'approcha de son homme, s'assura qu'il était bien endormi, puis lui coupa la couette ras la tête et la lui mit dans la main. Le client malheureux, en se réveillant, s'aperçut qu'il avait perdu son plus bel

ornement. ''Malédiction, cria-t-il, j'en avait vingt-deux pouces ! comment me montrer maintenant parmi le monde ! Je ne puis m'en retourner chez-moi que pendant la nuit! comment aborder ma femme après un tel affront!"

Nos Canadiens cessèrent de porter la couette dans le premier quart du dix-neuvième siècle. On dit que le dernier tenant de la couette décéda à Kamouraska, en 1856, à l'âge avancé de 95 ans. Ce nonagénaire s'était toujours refusé à abandonner une coutume qu'il observait depuis si longtemps et il fut enseveli avec sa couette.

La fontange de nos grand^mères

Le baron de La Hontan, aussi blagueur que farceur, prétend que le curé de Montréal, en 1684, refusa la communion à des femmes de la première société parce qu'elles portaient de simples fontanges de couleur. Qu'était-ce donc que cet ornement honni par nos curés?

La fontange était à l'origine un simple nœud de ruban que les femmes portaient dans leur coiffure.

Cette mode remonte au dix-septième siècle et elle a emprunté son nom de la duchesse de Fontanges, une des maîtresses de Louis XIV. Bussy-Rabutin nous donne l'origine de la fontange dans une de ses lettres: *'Le soir, dit-il, comme on se retirait, il s'éleva un petit vent qui obligea Mlle de Fontange à quitter sa capeline; elle fit attacher sa coiffure par un ruban dont les nœuds tombaient sur le front et cet ornement de tête plut si fort au roi qu'il la pria de ne se coiffer point autrement de tout ce soir. Le lendemain, toutes les dames de la cour parurent coiffées de la même manière."

La fontange fit fortune et passa bientôt de la cour de France à toutes les cours de l'Europe.

Madame de Sévigné fait allusion à la fontange dans quelques-unes de ses lettres à sa fille.

On peut imaginer que la mode nouvelle ne tarda pas à

traverser les mers puisqu'elle était déjà rendue à Montréal en 1684. De Québec et de Montréal, la fontange ne fit qu'un saut dans les campagnes. La femme de la campagne, riche ou pauvre, copie et souvent perfectionne la mode de la ville. La femme de goût habite aussi bien dans les bois que dans les grandes capitales.

Tout de même, à l'origine, seules les femmes nobles avaient le droit d'arborer la fontange. Mais, le privilège de la noblesse ipassa vite à la roture. Dans sa Notice sur la famille de Lavoye, J.-Edmond Roy note que les deux sœurs Marie-Marcelle Guimont et Marie-Geneviève Guimont se marièrent le même jour, la première à un noble, Michel Morel de la Durantaye, et l'autre à un roturier, Louis- Marie de Lavoye. Le noble n'avait pas un sou vaillant,, mais le roturier était relativement à l'aise. D'après la coutume du temps, Marie-Marcelle Guimont, devenant noble par son mariage, put se marier avec une fontange dans les cheveux, tandis que sa sœur, restant roturière, dut s'en passer. 0 nivellement des classes sociales! Aujourd'hui, la fille d'un mendiant peut se toiletter tout comme la fille du millionnaire ou du grand personnage. Mais y a-t-on gagné?

La crinoline de nos arrière-grand'mères

La crinoline! Voilà un ornement ou plutôt un jumho féminin qui a fait verser beaucoup d'encre et répandre des flots d'éloquence. On dit que lorsque la crinoline s'introduisit en France, le pays du bon goût et de la mesure, les prédicateurs dénoncèrent la nouvelle mode comme ane invention de Satan. Quant aux caricaturistes, la crinolme leur servit de cible pendant toute sa longue existence. Ce qui prouve bien que la mode est un tyran c'est que la crinoline persista malgré les sermons des meilleurs iprédicateurs et les sarcasmes des caricaturistes.

Qu'était-ce donc que la crinoline? Le dictionnaire la

définit un jupon à cerceaux ou en anglais, un hao%hpitticoat. Il paraît que les crinolines furent inventées en Angleterre dans les toutes premières années du dix-huitième siècle. Elles se répandirent en France quelques années plus tard. Les dames canadiennes n'étaient pas lentes à copier le» modes françaises et la crinoline fut adoptée ici presqu 'aussitôt qu'en France. Au Canada, les femmes de la campagne la portèrent tout comme les dames de la ville.

Je pourrais citer ici les savantes pages de Funk-Brentano sur les variétés de la crinoline, ses transformations successives et les différents noms qu'on donna à cet encombrant ornement. A quoi cela servirait-il ? Peut-être à donner aux dames et demoiselles l 'envie d 'y revenir ! Songez donc à quelle perturbation serait soumis le monde économique s'il fallait la ressusciter! Imaginez une dame ornée d'une crinoline qui voudrait monter en auto ! Même les autos de grand luxe et de grande dimension n'ont pas de portes assez larges pour permettre à une de ces ** cloches" de s'introduire à l'intérieur. Je ne suis pas sûr que les portes de nos résidences modernes ne demanderaient pas à être élargies si les crinolines revenaient. Je parle avec connaissance de cause. J'ai vu la crinoline. Et je me suis toujours demandé comment les bonnes dames qui étaient à l'inté^ rieur des crinolines ne montaient pas dans l'espace comme des ballons!

Le "tablier" du dimanche

Dans les villes, certaines jeunes filles ont une tendance à s'habiller en homme pour déambuler dans les rues. Cette mode nouvelle, sûrement, scandalise tous les curés et bon nombre d'hommes, vieux et jeunes, qui ont toujours cru que le costume masculin est le privilège exclusif de leur sexe. Je me suis souvent demandé ce que diraient ces jeunes filles, si en manière de représailles, les hommes s'avisaient de se promener sur la rue en costume féminin. Et, pourtant,.

la chose ne serait pas nouvelle, s'il faut en croire M. E.-Z. Massicotte. D'après ce tenace chercheur, les anciens Canadiens, s'ils ne portaient pas de robes se rendaient à l'église, le dimanche, avec un attribut bien féminin, le ''tablier"

Je sais bien que certaines classes d'artisans, entr 'autres les forgerons, les tanneurs, les marwihaux ferrants portaient sur semaine des tabliers de cuir. Mais il me semblait qu'un homme se rendant à l'église, le dimanche, avec un tablier ceinturé autour des reins, dépassait quelque peu les limites permises de l'excentricité. C'est pourtant bien le cas.

M. Massicotte, qui, d'ordinaire, n'avance rien sans preuve, apporte les témoignages de cinq ou six témoins parfaitement dignes de foi pour nous prouver qu'autrefois presque tous les habitants porta,ient, la semaine, des tabliers de peau de veau ou de peau de mouton, et, le dimanche, des tabliers de peau d'orignal, de caribou ou de chevreuil. Parmi ces témoins se trouvent les honorables P.-J.-O. Chauveau et L.-O. David qui se rappellent avoir vu des hommes en tablier jusqu'aux environs de 1850.

Nos ancêtres avaient-ils emprunté cette mode des Sauvages? La chose n'est pas probable car si les Sauvages avaient porté des ''tabliers", les anciens auteurs, Charlevoix, Kalm, Franquet, Bonnefons, etc., qui ont décrit le costume des indigènes, n'auraient pas manqué de faire allusion au tablier.

Lfcs anciens Canadiens n'auraient-ils pas plutôt adopté le tablier pour travailler dans la forêt? Je sais que dans certains pays d'Europe les bûcherons portent des tabliers pour se protéger contre les épines. Quant au tablier du dimanche, j'avoue en ignorer complètement l'origine et la raison d'être.

Ce qui donne de la force à cette explication c'est qu'au dix-huitième siècle les sapeurs de l'armée française portaient des tabliers de cuir. Or, on sait que la tâxîhe des sapeurs dans les anciennes armées était de frayer des routes à travers les forêts.

Les coiffures de nos ancêtres

M. E.-Z. Massicotte a eu la patience de relever dans lesinvent^ires de notaires les différentes sortes de coiffures que portaient nos ancêtres masculins et féminins.

Disons d'abord que, sous le régime français, chacun se coiffait selon sa condition. La mode qui, on le sait, a été inventée par les manufacturiers, n'existait pas encore ou^ du moins, si elle existait elle ne changeait pas tous les ans. Pères et mères léguaient leurs chapeaux à leurs enfants et ceux-ci après les avoir porté toute leur vie les donnaient à leur progéniture qui, elle, en faisait autant.

Les hommes de la campagne avaient pour coiffure le fameux bonnet de laine qui prit un peu plus tard le nom de tuque. On sait que dans la région de Québec la tuque était rouge, dans celle des Trois-Rivières blanche, et dans la région de Montréal elle était bleue.

Pour les mauvais temps, les habitants portaient le tapabor. Cet espèce de chapeau, encore en usage pour les matelots, était une sorte de coiffure dont les bords pouvaient se rabattre pour garantir de la pluie et du vent.

Sous le régime français, le chapeau de castor existait mais pour les gens de la ville seulement. Ce n'est que beaucoup plus tard, sous le régime anglais, pendant ce qu'on a appelé les ''bonnes années", que les gens du peuple s'avisèrent de porter clés chapeaux de castor. J'ai souvent entendu des vieillards de Lauzon dire qu'au temps où les^ chantiers de navires à voiles employaient tant de monde leé ouvriers allaient à leur ouvrage en chapeaux de castor et en gants de soie.

A propos du chapeau de castor, rappelons une anecdote du voyage du prince de Galles, plus tard Edouard VII, à Québec. Le pilote qui conduisit son navire de la Pointeau-Père à Québec se nommait Jean-Baptiste Ross, mais ne parlait pas un mot d'anglais. Le bonhomme, fier de piloter le navire qui portait le fils de la reine, s'était mis sur son trente-six : chapeau de castor, redingote et gants blancs. Le

prince de Galles qui était jeune et aimait è rire disait au pilote Ross, à tout instant: "Pilote, pilote, il va pleuvoir «t tu vas gâter ton chapeau de castor. ' '

La chaussure des anciens Canadiens

Il n'y a pas de doute que les Français, dans leurs premières expéditions à travers les forêts de la Nouvelle- France, durent vite user leurs chaussures de fabrication européenne. Aussi, ils ne tardèrent pas à adopter les mêmes chaussures, que les Sauvages. Le soulier sauvage gagna vite la faveur des Canadiens. M. Massicotte dit au sujet de cette sorte de chaussure : * ' Fabriqué par les squaws avec des peaux de chevreuil, d'orignal ou de caribou, qu'elles préparaient d'une façon spéciale, le soulier des indigènes avait autant de légèreté que de souplesse et on l'estimait pour la marche sur la neige avec ou sans raquettes. Mais cette chaussure présentait des inconvénients les jours de pluie ou de dégel ou lorsqu'il fallait déambuler par les terrains humides. Aussi, dès que nos ancêtres purent posséder des vaches, des boeufs, des veaux et des moutons, ils obtinrent des peaux de ces animaux, une matière qui leur permit d'améliorer le soulier dont ils devaient le modèle aux naturels du Canada. Par la substitution d'un cuir à un autre, le soulier des Sauvages devenait plus étanche, plus durable et son utilité était augmentée. C'est alors que le caprice populaire créa, pour désigner les nouvelles chaussures, les expressions '^souliers de boeufs", ''souliers tannés", et quelques fois, lorsque l'empeigne était mal fignolée, ' ' grimaceux ". Si la tige des souliers était assez haute pour couvrir la jambe, on disait ''souliers à jambe", ou "bottes sauvages". Quant à la chaussure fabriquée par les indigènes, elle s'appela "soulier de chevreuil" ou "soulier mou".

M. Massicotte explique ensuite que ces différentes chaussures furent dans la suite portées par les habitants des

campagnes et, ce qui est encore iplus beau, qu'ils les fabriquaient eux-mêmes. Il en fut ainsi pendant plusieurs années, c'est-à-dire jusqu'à ce que des manufactures de bottes sauvages s'établissent un peu partout.

Bon nombre d'habitants allaient à l'église avec leurs bottes sauvages. D'autres, plus fiers ou plus riches, s'achetaient des bottines ou des souliers manufacturés dans les villes. Ils enlevaient leurs bottes sauvages à l'entrée du village et arrivaient à l'église avec leurs chaussures ou souliers français. Il est à remarquer qu'on nomme encore dans plusieurs paroisses les chaussures ou souliers manufacturés dans les villes "souliers français" ou ''chaussures françaises". Il est inutile d'ajouter que ces chaussures sont cependant de fabrication exclusivement canadienne. (1)

Maîtres et domestiques

Les recensements qui nous sont restés du régime français nous apprennent qu'à peu près tous les habitants avaient des engagés. Les rapports entre maîtres et engagés étaient excellents. Les salaires n'étaient pas élevés, mais si les maîtres demandaient beaucoup de travail de leurs engagés, en retour ils les traitaient bien et les considéraient comme des membres de leur propre famille. Ils les nourrissaient, les habillaient et en prenaient grand soin dans leurs maladies.

Mais l'engagement d'un domestique était un contrat et quand celui-ci était rompu sans raison valable, la partie lésée avait recours à la justice qui était alors très sévère.

Dès le 5 décembre 1663, le Conseil Souverain s'occuo3ait d'une plainte du procureur-général au sujet des compagnons volontaires qui débauchaient les engagés. Le même jour, le Conseil adoptait un arrêt pour punir ceux qui

(1) E.-Z. Massicotte, "Souliers sauvages et souliers de boeufs'*, dans BJ\.H., vol. XXX, p. 379.

débauchaient les engagés ou les faisaient boire. Quatre ans plus tard, le 14 mars 1667, le Conseil revenait sur la question des engagés et augmentait les peines portées par son arrêt de 1663.

A partir de cette date, les juges se montrèrent très sévères pour les engagés qui délaissaient le service de leurs maîtres. En 1673, le nommé René Blanchard, pour avoir laissé le service de son maître, fut condamné à être conduit par le bourreau à la plac€ de la basse ville de Québec et à y être exposé pendant trois heures avec l'écriteau sur l'estomac: Domestique engagé qui a délaissé le service de son maâtre sous un faux donné à entendre. Encore en 1673, Jacques Renault, engagé pour un an, ayant laissé le service de son maître, Mathurin Moreau, fut condamné à être pris de la prison par le bourreau et appliqué au carcan pendant deux heures, avec l'écriteau sur l'estomac: serviteur qui a délaissé le service de son maÂtre pour la première fois. En outre, il lui fut fait défense de récidiver sous peines corporelles. Toujours en 1673, René Cholet dit Laliberté recevait à peu près la même peine pour la même faute.

Les registres du Conseil Souverain et de la Prévôté de Québec contiennent bon nombre d'autres condamnations du même genre contre des engagés ou domestiques qui avaient laissé le service de leurs maîtres.

Nos ancêtres étaient-ils des illettrés?

Notre historien national, François-Xavier Garneau, écrivait en 1845, au sujet de l'instruction sous le régime français: ''L'éducation des jeunes garçons fut abandonnée entièrement à la direction du clergé. Le gouvernement ne s'occuipa jamais de cet objet si important, si vital. Soit politique, soit désir de plaire au sacerdoce, en lui léguant l'enseignement, il laisse le peuple dans l'ignorance, car, alors, il faut bien le reconnaître, les clergés comme les gouvernements sous lesquels ils vivaient, considéraient

l'instruction primaire comme plus dangereuse qu'utile."

Ces lignes étaient absolument injustes pour notre clergé. En 1845, Garneau n'avait pas la documentation voulue pour parler équitablement de cette question de l'instruction. Plus tard, mieux informé, il changea d'opinion et rendit justice au dévouement de nos curés pour l'instruction du peuple.

Mgr Amédée Gosselin s'est servi d'un moyen ingénieux pour s'assurer du degré d'instruction de nos colons canadiens au temps du régime français. Il a compulsé les registres de l'état civil des (paroisses où les curés prenaient la peine de faire signer les témoins. Il n'a tenu compte que des signatures d'hommes. Il en a trouvé 75 à Sainte-Foy, entre 1704 et 1714; près de 100 au Château-Richer pour la décade de 1717 à 1727 ; et tout autant entre les années 1679 et 1689. A L'Ange-Gardien, Mgr Gosselin a relevé 106 signatures, de 1727 à 1736. A Contrecoeur, de 1720 à 1730, sur un total de 120 actes, il a trouvé 193 signatures d'hommes. Enfin, au Cap-de-la-Madeleine, de 1700 à 1711, 68 signatures lui ont donné 35 signatures différentes d'hommes. Voilà qui n'est pas trop mal pour un petit pays plongé dans les ténèbres de l'ignorance. D'ailleurs, ceux qui consultent les greffes des notaires du régime français conservés aux archives de nos différents districts judiciaires, y retrouvent des milliers de signatures pas trop mal tracées. Le malheur est que, sous le régime français comme aujourd 'hui, les hommes peu accoutumés à écrire se débarrassaient de la tâche de signer leurs noms en déclarant au curé qu'ils ne savaient pas écrire. En conclusion, l'instruction, dans nos paroisses, n'était pas aussi répandue que de nos jours, mais il serait injuste et faux de dire que nos ancêtres, en général, étaient illettrés. Ils en savaient autant et aussi long que les paysans de France qui vivaient à la même époque.

Nos ancêtres étaient-ils superstitieux?

Qu'est-ce d'abord que la superstition? D'après les dictionnaires, la superstition c'est une déviation du sentiment relig^ieux qui porte à se créer des obligations fausses, à craindre des êtres ou des choses qui ne sont pas dangereux, et à mettre sa confiance en d'autres qui n'ont aucun pouvoir.

Si la définition des dictionnaires est exacte, nous devons avouer que nos ancêtres étaient superstitieux. Originaires pour la plupart de la Normandie et des régions qui confinent à la Bretagne, les premiers colons de la Nouvelle- France apportèrent de là-bas une foule de croyances naïves auxquelles, de nos jours même, les enfants ne veulent plus croire. Les folkloristes ont remarqué que les marins et les peuples qui vivent près de la mer sont beaucoup plus enclins à croire aux légendes et à se laisser entraîner aux superstitions que les habitants des montagnes et des centres éloignés de l'océan.

La plupart de nos ancêtres croyaient aux sorciers qui jetaient des sorts sur les animaux, ils avaient une peur folle des revenants, ils craignaient les lutins, les feux follets, la chasse-galerie, etc., etc.

Mais, ce qui prouve la foi de nos ancêtres, c 'est qu 'ils se débarrassaient des attaques et des mauvais tours de tous ces diables ligués, soit en leur jetant de l'eau bénite, soit en faisant le signe de la croix.

Ne jetons pas de pierre à nos ancêtres sur leurs croyances naïves, même sur leurs superstitions enfantines. En plein vingtième siècle, ne voyons-nous pas de graves messieurs, de belles dames et de gracieuses demoiselles se rendre chez les tireurs de cartes pour se faire donner leur horoscope, moyennant un cinquante sous ou une piastre toute neuve.

Superstitions pour superstitions, je préfère celles du passé à celles du présent. Au moins celles-là avaient une base de foi, de croyance religieuse, tandis que les tireurs

de cartes et les nécromanciens de nos jours ne sont que de vils exploiteurs qui soutirent l'argent des gens assez naïfs, assez crédules, pour croire à leur science.

D'ailleurs, n'est-ce pas Eugène Sue, le plus sale, le plus incroyant des romanciers de notre temps, qui a écrit qu'il ne faut pas enlever au peuple ses croyances et même ses superstitions? A celui qui toute sa vie a peiné et a eu la misère pour partage, il faut une croyance surnaturelle, la foi dans la récompense éternelle, autrement le monde des vivants deviendrait un véritable enfer.

Les remèdes populaires d'autrefois

8<»iis le régime français, très rares étaient les (paroisses <jui avaient des médecins. Lors de la Conquête, peut-être pxi comptait-on une douzaine dans toute la colonie, à part <;eux qui étaient établis à Québec, Montréal et Trois- Rivières. Il fallait donc se résigner à mourir sans médecin C'était le bon temps du charlatanisme. Chacun s'improvisait guérisseur ou, tout au moins, fabricant de remèdes. Dans le seul comté de Champlain, M. E.-Z. Massicotte a relevé plus de cinquante remèdes populaires tout aussi abracadabrants les uns que les autres.

Je n'en cite qu'un certain nombre. On pourra peut-être les essayer pour se rendre compte de leur effet.

Pour se débarrasser des clous, on mangeait des grains de iplomb en nombre impair.

On guérissait les cors aux pieds en écrasant une grenouille entre le gros orteil et le deuxième doigt du pied.

Pour détourner quelqu'un de la consomption, on buvait de l 'urine de vache noire.

Pour faire disparaître les convulsions chez les enfants, il suffisait de leur enlever leur chemise, de la tourner à l'en vers puis de la brûler.

On guérissait la coqueluche en conduisant le ipetit malade

à un cheval marron et en disant au cheval : marron, ôtes-lui la coqueluche!

Les crampes disparaissaient quand, le soir, avant de se coucher, on mettait ses chaussures la semelle en haut.

On guérissait le mal de dents en portant dans sa poche un os de la tête d'un poisson.

Le mal de gorge s'en allait quand on s'entourait le cou de son bas de laine.

Le suif de bélier noir était souverain pour guérir le» hémorroïdes.

Pour se débarrasser des insomnies, il fallait cesser de se coucher la tête au sud.

Trois zéros écrits à la pierre bleue sur le dos de la poitrine guérissait l'inflammation d'intestins.

Quant à la jaunisse on la faisait passer en mangeant des poux mais en nombre impair.

Pour détourner la pleurésie on buvait une tisanne de suie prise dans le tuyau du poêle.

Un remède infaillible pour le rhumatisme était d'aller dans le bois, faire une entaille dans un arbre et dire : je te laisse mon rhumatisme, je le reprendrai quand je repasserai. Seulement, il ne fallait pas repasser par là.

Je pourrais vous citer plusieurs autres remèdes populaires d'égale force. Je crois, toutefois, que vous en avez pour vous convaincre que nos ancêtres étaient ingénieux. Tout ces remèdes étaient peu coûteux et ils exemptaient, en s'en servant, de payer les notes des médecins. (1)

Nos ancêtres étaient-ils charitables?

Le Petit Catéchisme définit la charité: l'amour de Dieu et du prochain. Nos ancêtres, soyez-en fiers, avaient l'amour de Dieu. Avaient-ils l'amour du prochain? Je réponds tout de suite : oui. Sous le régime français au Canada, personne

(1) E.-Z. Massicotte, dans BJl.H., vol. XL, p. 360.

ne mourait de faim. Chaque paroisse avait soin de ses pauvres. Dans bon nombre d'entr 'elles, les vieillards sans parents, les infirmes sans appui, qui vivaient de la charité -publique étaient hébergés à tour de rôle par les habitants. On en avait soin comme s'ils avaient été des membres de la famille. On vante la science, l'esprit des membres de l'Académie française qui trouvent, parait-il, des mots appropriés pour désigner toutes les choses et les situations. Les Académiciens auraient-ils trouvé un mot plus touchant, plus vrai que l'expression dont se servaient nos habitants pour désigner ces pauvres déshérités qu'on se passait de famille en famille? Ils les appelaient des pains bénits.

Nous avons aujourd'hui des conférences Saint-Vincentde-Paul dans toutes nos villes et nos paroisses ipopuleuses. Savez- vous que dès 1673 une petite paroisse de l'île d'Orléans avait son Bureau des pauvres qui se réunissait régulièrement tous les dimanches sous la présidence du curé? Quand vos promenades en autos vous conduiront à Saint- Roch-des-Aulnaies, prenez la peine d'entrer dans cette grande maison en pierre blanchie à la chaux qui date de près de deux siècles, tout à fait à l'entrée du village. Là, vous verrez encore la chambre du pauvre. Pendant plus de cent ans, dans cette maison, le pauvre a eu sa chambre à lui. Les propriétaires actuels peripétuent l'admirable tradition et, p»esque chaque soir, hébergent un mendiant dans cette chambre qui doit être un vrai paradis pour les pauvres hères du chemin.

Un de ces chroniqueurs à tant la ligne, plus riche d'esprit emprunté que d'idées, a écrit que les vieux Canadiens recevaient les pauvres à coucher parce qu'ils avaient peur qu'ils leur jettent des sorts. Quelle injustice pour nos ancêtres! Non, ils étaient foncièrement bons et la charité était leur plus belle vertu.

J'ai parlé de la charité des habitants. Que dirais-je de celle des curés? Combien de jeunes gens bien doués qui sont devenus les gloires de l'Eglise, les piliers de l'Etat, n'auraient jamais pu faire d'études classiques sans la gêné-

rosité de leur curé ! Une loi non écrite voulait que dans toutes les paroisses le curé se chargeât du cours d'études complet du vingt-sixième enfant de chaque famille. Un premier ministre de la province de Québec, le vingt-sixième de la famille, a pu faire ses études, grâce à cette coutume.

Respectons les habitants

La France actuelle ne nous donne pas toujours de bons exemples. Elle nous fait parfois rougir et trembler pour elle. Notre ancienne mère-patrie oublie trop souvent qu'elle est la fille aînée de l'Eglise. •

Mais il est une tradition qu'elle a conservée et que nous devrions imiter. Les Français restent attachés au sol, au village, au patrimoine familial. Vous vous rappelez que le fameux Clemenceau, en se retirant de la vie publique, s'en alla habiter la ipetite maison de Bretagne où il était né et où il avait passé son enfance. Les journaux ne rapportaient-ils pas, il y a quelques années à peine, que M. Herriot, ancien premier ministre de France, avait acheté le vieux presbytère où il avait été élevé par son oncle curé, pour y finir ses jours. Et que d'autres illustres exemples on pourrait tirer de là-bas !

Ce qui est bon pour la France doit l 'être pour la province de Québec où la famille plonge dans le sol de si profondes racines. Rappelez-vous les paroles du poète:

Cette terre fut vôtre, ô père, et non pas mienne I

Elle n'est pas à moi, le respect le défend.

Elle est à vous encore, et mes yeux sont humides.

Lorsque pour commander ma voix s'élève ici.

Et lorsque je m'essaie à des ordres timides.

J'interroge tout bas: "Père, est-ce bien ainsi?"

C'est votre oeuvre qiii dure, et vous êtes le maître.

Si' mon coeur oubliait que ce fut oublié,

Je craindrais de vous voir, ô mon père, apparaître

Sous l'ombre de vos bois comme un spectre affligé.

Tous tant que nous sommes, citadins comme habitants de la campagne, réveillons les nobles sentiments qui nous

attachent à la terre. Si nous avons le culte des aïeux, il nous faut aimer la terre car elle fut leur lot. Mais surtout, et ici je m'adresse aux jeunes, cessons de regarder l'ivabi' tant comme un être inférieur, incomplet. Oh! mes jeunes amis, que j 'ai honte quand j 'entends un Canadien-français traiter un compatriote d'habitant en y attachant un sens de mépris, d'ignorance, de bêtise. L'habitant c'est lui qui nous nourrit, qui nous donne le bien-être et fera notre patrie plus riche, plus prospère et plus heureuse. Respeetons-le et considérons-le comme un bienfaiteur public. •

Conclusion

Nous voiei rendus au terme de notre promenade à travei*s les traditions et les coutumes de nos ancêtres. J'ai dû, faute d 'espace, en laisser plusieurs de côté. Quelle sera la conclusion de ce pèlerinage dans un monde presque disiparut ;

Chaque âge a ses coutumes et ses traditions. Le mondé, depuis qu 'il est monde, a changé, varié, amélioré ses façons de vivre. ]\Iais il existe des anciennes coutumes, des vieilles traditions que nous. Canadiens-français, nous ne devons pas. abandonner et que nous avons le devoir de reprendre si, malheureusement, nous les avons laissé tomber.

Je ne veux pas être en arrière de mon siècle. Je ne vous demanderai pas, soyez-en certains, d'abandoner la lumière électrique pour revenir à l'éclairage de la chandelle de suif. Je ne vous suggérerai pas, non plus, de remiser l'auto pour reprendre la calèche sans ressorts de nos ancêtres. Je conseillerai encore moins à ces dames de revenir à la crinoline ou à la capeline de leurs grand 'mères. Non, toutes ces choses appartiennent au passé. Examinons-les avec intérêt et émotion comme nous regardons des portraits d'ancêtres que nous aimons mais que nous n'avons ipas connu.

Permettez-moi, toutefois, de vous signaler quelques coutumes et traditions religieuses et sociales que nous devrions ne pas laisser tomber.

Autrefois, dans toutes les familles canadiennes, la prière du soir se faisait en commun. Quel spectacle touchant pour les yeux et le coeur de voir le père, la mère, les enfants prosternés au pied de la croix de bois noir suspendue dans la salle à manger ! Dans certaines paroisses, c 'était l 'enfant qui avait fait sa première communion dans Tannée qui disait la prière du soir. Pourquoi ne pas reprendre cette coutume si consolante et en même temps si touchante?

Autrefois, on ne se mettait jamais à table sans dire le Benedicite. On faisait le signe de la croix et la mère de famille ajoutait. Bénissez, ô mon Dieu, la nourriture que nous allons prendre. Cela durait une minute mais avec quel recueillement on faisait cette invocation ! Pourquoi ne pas la reprendre?

Vous connaissez le chef-d'œuvre de Millet: VAngeliis au champ. Autrefois, lorsque du clocher paroissial, on entendait le son de l 'Angélus, * tout travail cessait dans les champs, dans les rues et à la maison. Chacun se mettait à genoujx pour faire le signe de la croix. Quelle pieuse et touchante coutume à faire. revivre!

Autrefois, pas un Canadien-français ne passait devant une église, un calvaire, une croix de chemin, sans se déconvrir. C 'était un acte de foi, de religion, d 'afaiour de Dieu. Qui nous empêche de faire ce geste si beau que nos ancêtres accomplissaient avec tant de foi?

Autrefois, tous les Canadiens-français, grands comme petits, jeunes comme vieux, saluaient le iprêtre sur la rue. Dans l'homme qu'il rencontraient, ils honoraient le représentant de Dieu. Le prêtre est toujours le mandataire de Dieu, le père, l'ami de tons. Pourquoi ne pas continuer à le saluer?

Dans la salle à manger d'un grand hôtel de Cnicago, il y a vingt ans, j'ai vu un spectacle qui m'a réjoui et fait honte en même temps. Une centaine d'hommes, probablement tous protestants, étaient à prendre leur déjeuner, lorsque deux Soeurs de Charité entrèrent dans la salle pour s'installer à table, elles aussi. Instinctivement, tous

ces protestants se levèrent ponr saluer ces deux petites Soeurs en costumes. Nos ancêtres saluaient les religieuses sur la rue. Nous avons perdu cette coutume que les pro^ testants de Chicago ont ip€ut-être empruntée à nos pères. Reprenons-la bien vite.

Et que d'autres coutumes, d'autres traditions de nos ancêtres nous pourrions faire revivre!

C'est un gouverneur anglais qui a dit, il y a un siècle, en parlant de notre race: ''C'est un peuple de gentilshommes". Si nous voulons garder notre réputation de peuple de gentilshommes et de Canadiens-français, ne laissons pas tomber nos coutumes et nos traditions. Gardons-les pieusement, jalousement et léguons-les à nos enfants comme des biens précieux. Ce sera le plus bel héritage que nous pourrons leur laisser.

Jieé. Jié(^e4uie>l QoHoÀieHMeé.

Les légendes canadiennes! Elles ne disent peut-être pas grand chose aux jeunes. Mais pour <ieux dont les eàeveux ont blanchi quel monde de souvenirs ne réveillent- ■elles pas! Autrefois, je parle d'il y a quarante à cinquante ans, les mères endormaient les enfants en leur racontant le« légendes et les histoires que leurs propres mères leur avaient transmises.

Les, Soirées Canadiennes avaient pris pour épigraphe, lors de leur apparition en 1861, ces paroles de Charles Nodier: "Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées". Les Soirées Canadiennes, ipuis le Foyer Canadien et eneore la Revue Canad/isnne ont sauvé un certain nombre de nos légendes. Mais eomibien sont perdues à jamais !

Déjà,' en 1877, feu l'honorable P.-J.-O. Chauveau voyait s'en aller les naïves légendes d'autrefois. Il s'en plaignit en vers harmonieux et touchants:

Légendes, doux récits qui berciez mon enfance, V^ieux contes du pays, vieilles chansons de France, Peut-être un jour, hélas I vos accents Ingénus, De nos petits-neveux ne seront plus connus. Vous vous tairez, ou bien l'écho de voltre muse, Ira s'aiîaiblissant partout où l'on abuse De ce grand vilain mot, si plein d'illusion. Et trop long pour mes vers: civilisation. O poèmes naïfs, dont le peuple est l'auteur Légendes que transmet à la folle jeunesse. Avec un saint amour, la prudente vieillesse, Votre charme est surtout aux lèvres du conteur. Et malgré vortre nom, il faut bien vous le dire. On ne vous croira plus lorsqu'on pourra vous lire !

Les générations actuelles, peut-être parce qu 'elles sont

moins traditionalistes, ne croient plus aux légendes ni aux histoires qui faisaient les délices en même temps que Tépouvantail de nos ancêtres. Elles les laissent tomber dans l 'oubli les unes après les autres. Bientôt ces douces légendes qui ont bercé l'enfance de tant de générations seront des objets d'archives, de musée, qu'on cherchera comme on déniche aujourd'hui dans les villages éloignés les chansons qui se chantaient dans tous les foyers il y a à peine cinquante ans.

Avant d'entrer dans notre sujet proprement dit, il est opportun, je crois, de bien s'entendre sur le sens du mot lég&nde. Qu'est-ce donc que la légende?

Au moyen-âge, la légende était la vie du saint dont on faisait l'office. Cette vie était lue à Mâtine, et dans le réfectoire des monastères. De là le mot legenda (choses qui doivent être lues) tiré du mot légère, lire.

Ces vies des saints furent bientôt altérées. On y ajouta le merveilleux si en vogue au moyen-âge. Et voici comment. C'était la coutume dans les monastères d'exercer les jeunes religieux par des amplifications latines sur le martyre d 'un saint. Comme on leur laissait la liberté de faire parler et agir les saints d'après leur imagination, ces jeunes religieux composaient une espèce d'histoire remplie d'ornements de pure invention. Malheureusement, ces compositions, conservées dans les bibliothèques des monastères, passèrent bientôt pour les actes authentiques ou de l'histoire vrme.

Plus tard, l'Eglise sépara l'ivraie du bon grain. Elle fit rechercher la vérité et rejeta tout ce qui n'était pas authentique. Nous ne sommes donc pas obligé de croire tout ce que renferment les légendes ou vies de saints écrites au moyenâge. L 'Eglise, toujours prudente, a réformé dans sa liturgie et dans ses livres de piété, les exagérations que renfermaient les légendes de cette époque reculée.

Il ne faut pas mépriser la légende parce qu'elle a été, pour ainsi dire, la mère de l'histoire.

Camille Saint-Saëns, dans ses Notes et souvenirs, expli-

que assez curieusement la différence essentielle entre l'histoire et la légende.

''L'histoire, dit-il, c'est ce qui est probablement arrivé. La légende, c'est ce qui :QL'est probablement pas arrivé. Il y a de l'histoire dans la légende. Il y a de la légende dans l'histoire."

Et Camille Saint-Saëns continue :

' ' La légende est la réforme ancestrale de l 'histoire. C 'est pour cela que toute légende a sa racine dans un fonds de vérité qu'il nous faut rechercher à travers la fable, comme nous cherchons à reconstruire les animaux disparus d 'après les restes que le temps nous a conservés. Derrière Prométhée nous voyons l'invention du feu; derrière les amours de Cérès et de Triptolème, l'invention de la charrue et la culture des céréales; l'aventure des Argonautes nous montre les premières tentatives d'expéditions lointaines et la découverte des mines d'or. On a fait de grands travaux sur ce sujet des réalités contenues dans la fable ; on a trouvé l 'explication des faits les plus étranges de la mythologie de^ métamorphoses si poétiquement décrites par Ovide.

' ' Si l 'histoire proprement dite est si voisine de la légende, au ipoint de se confondre parfois avec elle, que sera-ce du roman, du drame historique où des événements de pure invention doivent forcément intervenir?

''Que sera-ce des conversations tenues dans le livre et sur la scène par des personnages historiques! Que sera-ce des faits eux-mêmes, à qui l'on ne demande plus alors d'être vrais mais seulement vraisemblables? Pour ressembler en tout à la légende, une seule chose leur manque: le merveilleux. ' '

Maintenant que nous nous sommes entendus sur les origines de la légende et ses relations avec l'histoire, nous ferons, si vous le voulez bien, une petite promenade à travers nos légendes canadiennes. J'ai choisi de préférence celles de la région de Québec, d'abord parce que je les connais mieux et ensuite parce qu'il m'a semblé qu'elles vous intéresseraient davantage.

La chasse-galerie

Je lis dans un ouvrage qui vient d'être publié en France sur la Tradition en Poitou et en Ckarentes :

' ' Un sire de Gallery, en expiation de la faute qu 'il avait commise de chasser un dimanche pendant la grand 'messe, fut condamné à chasser de nuit dans les plaines éthérées jusqu'à la consommation des siècles. Sa meute endiablée descend quelquefois sur la terre et se repaît du corps des voyageurs. Le campagnard prudent, quand il entend venir cette chasse, commande à ses fils de rentrer à la maison. Il les suit, les fait mettre à genoux et prie avec eux pour le repos de l'âme du pauvre sire.

"La chasse gallery, affirme la science, dit le même auteur, est le passage d'oiseaux migrateurs qui, lassés, s'égrènent dans les ténèbres et s'appellent pour ne pas se perdre. Chacun d'eux a son cri particulier; peut-être est-il le nom de l'oiseau attardé que ses compagnons encouragent à les suivre dans la direction choisie. Alors que passe la chasse gallery, vous vous croyez aux environs d'une arche de Noé aérienne, où bruiraient dans leurs chants, leurs cris, leurs gémissements, leurs sifflements, leur langage, les animaux de la création."

Il est absolument certain que la chasse-galerie canadienne

pris naissance dans la légende française de la chasse du sieur de Gallery, mais nos voyageurs et coureurs de bois en bons patriotes, l'on adapté aux us et coutumes de notre pays.

D 'après notre légende canadienne, ceux qui désirent être transportés rapidement d'un endroit à un autre, à travers les airs, passent un marché avec Satan. Celui-ci, peu favorable aux transports modernes, se sert plutôt du canot d'écorce. Il s'engage donc à conduire les voyageurs pressés aux conditions suivantes: 1° Pendant le trajet, le nom de Dieu ne doit pas être prononcé ; 2° Les voyageurs, une fois partis, doivent veiller à ne pas accrocher, en passant, les clochers d'églises.

Une fois les conditions stipulées de part et d'autre, il n'y a plus qu'à prendre place dans le canot et à prononcer les trois mots cabalistiques : Acabri ! Acabra ! Acabram ! Le lé^r canot s'élève alors dans les airs et file à raison de cinquante à soixante lieues à l'heure.

Feu Honoré Beaugrand a publié, il y a déjà une trentaine d'années une légende de chasse-galerie canadienne qui a eu un succès considérable au Canada et aux Etats-Unis oîi elle fut traduite en anglais. C 'est l 'histoire de Baptiste Durand, contremaître d'un chantier de la Gatineau, qui suggère à quelques-uns de ses compagnons d'aller veiller avec leurs blondes à Lavaltrie. Ecoutez-le faire sa proposition à un de ses amis:

— ' ' Cré poule mouillée ! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas de danger. Il s'agit d'aller à Lavaltrie et de revenir dans six heures. Tu sais bien qu'avec la chassegalerie, on voyage aux moins cinquante lieues à l'heure lorsqu'on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clohers en voyageant. C 'est facile à faire et pour éviter tout danger il faut penser à ce qu'on dit, avoir l'oeil où l'on va et de ne pas prendre de boisson en route. J 'ai déjà fait le voyage cinq fois et tu vois bien qu'il ne m'est jamais arrivé malheur. Allons, mon vieux, prends ton courage à deux mains, et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps nous serons à Lavaltrie. Pense à la petite Liza Guimbette et au plaisir de l'embrasser. Nous sommes déjà sept pour faire le voyage mais il faut être deux, quatre, six ou huit, et tu seras le huitième."

Nos lurons firent le voyage à Lavaltrie, dansèrent plusieurs rigodons avec leurs blondes et vers les deux heures du matin se rembarquèrent dans leur canot pour retourner au chantier. C 'est Baptiste, le contremaître, qui conduisait le canot. Il avait pris joliment de bagosse à Lavaltrie et était pompette. Le canot revint à son point de départ sans avoir accroché un seul clocher d'église, mais juste à côté

du camp, par une fausse manoeuvre du conducteur, le canot frôla un peu fort la tête d'un pin géant^ et nos huit gars furent précipités en bas, dégringolant de branche en branche comme des perdrix que l 'on tue dans les épinettes. M. Beaugrand a mis beaucoup de verve dans son récit. Sa Ovasse-Galerie est certainement une des légendes les mieux réussies qui aient été écrites au Canada jusqu'à nos jours.

Le loup-garou

Le loup-garou ou tout simplement le garou, d'après la légende française, est une personne condamnée par Satan à prendre la forme d'un animal, et à parcourir sept communes dans la nuit de la transformation. A l'aube elle est chez elle, à moins d'accident mortel. Sous sa forme accidentelle, le garou se joue des hommes, des périls où tout être succomberait. La plus légère atteinte d'une arme ou d'un projectile bénits le ramène à sa forme vraie. Une atteinte nouvelle met fin à son existence.

' * Dans nos campagnes canadiennes, dit M. Sylva Clapin, le loup-garou était plutôt une personne condamnée, après sa mort, à être changée en loup-garou pour méfaits causés de son vivant. La punition se prolongeait pendant sept ans et sept mois, et avait principalement pour cause la négligence à faire ses Pâques ou quelque gros scandale qui avait attristé toute la paroisse. Le loup-garou courait les champs la nuit, et quand on le rencontrait on pouvait lélivrer l'âme du malheureux en traçant sur lui un grand ^igne de croix. Mais le malin ne se laissait pas approcher facilement. D'ailleurs, nos bons habitants avaient une telle peur du loup-garou qu'ils prenaient leurs jambes à leur cou dès qu'ils l'apercevaient."

La légende ou plutôt la superstition du loup-garou a subsisté longtemps au Canada. Bien des gens instruits y

royaient. Ainsi la Gazette de Québec, qui était tpourtant

un journal sérieux, parlait à ses lecteurs des loups-garous qui couraient les campagnes du bas du fleuve.

Le 14 juillet 1766, elle publiait la hlague suivante :

''L'on apprend de Sain1>Roch, près du Cap Mauraska (Kamouraska), qu'il y a un loup-garou qui court les côtes sous la forme d 'un mendiant, qui, avec le talent de persuader, et en promettant ce qu 'il ne peut tenir, a celui d 'obtenir ce qu'il demande. On dit que cet animal, avec le secours de ses deux pieds de derrière, arriva à Québec le 17 dernier, et qu'il en repartit le 18 suivant, dans le dessein de suivre sa mission jusqu'à Montréal. Cette bête est, dit-on, dans son espèce, aussi dangereuse que celle qui parut l'année dernière dans le Gévauchan, c'est pourquoi qu'on exhorte le public de s'en méfier comme d'un loup ravissant."

Le 10 décembre de l'année suivante (1767) la Gazette de Québec revenait encore avec son histoire de loup-garou :

"De Kamouraska, le 2 décembre, nous apprenons qu'un certain loup-garou, qui roule en cette province depuis plusieurs années, et qui a fait beaucoup de dégâts dans le district de Québec, a reçu plusieurs assauts considérables au mois d'octobre dernier par divers animaux que l'on avait armés et déchaînés contre ce monstre et notamment le 3 novembre suivant, qu'il reçut un si furieux coup par un petit animal maigre, que l'on croyait être entièrement délivré de ce fatal animal, vu qu'il a resté quelque temps retiré dans sa tanière au grand contentement du public. Mais l'on vient d'apprendre par le plus funeste des malheurs que cet animal n'est pas entièrement défait, qu'au contraire il commence à reparaître plus furieux que jamais et fait un carnage terrible partout où il frappe. Défiez-vous donc tous des ruses de cette maligne bête, et prenez bien garde de tomber entre ses pattes."

Les feux follets

Les feux follets ont joué un rôle considérable dans l'imagination populaire au siècle dernier. La génération qui

pousse ignore même le nom de ces êtres redoutables. Il y a cinquante et soixante- quinze ans, jeune® et vieux, surtout dans nos campagnes, craignaient autant les feux follets que Belzébuth lui-même.

Littré, qui connaissait tout, définit le feu follet une flamme erratique produite par des émanations gazeuses qui, s 'élevant soit des endroits marécageux soit des lieux où des matières animales se décomposent, s'enflamment spontanément et n'ont que peu de durée.

Pauvre Littré, il se trompait. Nos pères, même ceux qui n'avaient jamais connu le chemin de l'école, lui auraient appris que le feu follet était l'âme vagabonde d'une personne défunte, en quête des prières que ses héritiers avaient oublié ou refuse de lui donner.

Dans certaines régions, le feu follet était inioffensif. Il voyageait seulement la nuit. Du moins, on ne le voyait pas le jour. Quelquefois le voyageur attardé le voyait en avant de lui, d 'autres fois il le suivait. Quelquefois même, il voltigeait à ses côtés et même le touchait. Le feu follet ne brûlait pas et ne faisait aucun mal à celui qu'il accompagnait. D'ailleurs, il y avait un moyen bien simple de s'en débarrasser. On n'avait qu'à prier pour lui.

Un vieillard d'une paroisse environnante m'a même raconté que son père, voyageant par une nuit sombre, fut suivi en sortant d'une forêt par deux feux follets pendant plusieurs milles. Le malheureux, effaré, courait plutôt qu'il marchait, mais les deux feux follets ne l'abandonnaient ipas. Pour arriver chez lui, il lui fallait traverser un ruisseau assez profond dont les deux rives étaient reliées par une planche étroite et branlante. Au moment de franchir ce pont dangereux, l'homme hésita. Il faisait si noir que le moindre faux pas pouvait causer sa perte. Désespéré, il fit un signe de croix, recommanda son âme à Dieu et s'élança sur le pont branlant. A l'instant même les feux follets se placèrent aux extrémités du passage et lui permirent de voir comme en plein jour la route à suivre. A peine la traversée fut-elle opérée, qu'ils disparurent subite-

mesnt, laissant le voyageur dans l 'obscurité la plus profonde.

Mais les feux follets n 'étaient pas toujours aussi bénévoles. Dans d'autres régions ils cherchaient à entraîner les voyageurs dans les précipices ou les la<5s et rivières afin de les y faire tomber.

Les feux follets n'ont pas pris naissance au Canada. Ces légendes nous viennent de la vieille France et furent apportées ici par nos ancêtres de Normandie. Encore aujourd'hui, dans certaines régions de la Normandie on croit dur comme fer aux feux follets qui suivent les voyageurs attardés la nuit. Cependant, là-bas, sauf exceptions plutôt rares, les feux follets ne se déplacent qu'aux avents, c'està-dire pendant les nuits qui précèdent les fêtes de Noë^,

Les lutins

Iil ne faut pas confondre les feux follets et les loupsgarous avec les lutins. Ceux-ci étaient des espèces de démons ou d'esprits follets qui, la nuit, venaient tourmenter les vivants.

Le lutin, qui connaissait l'amour de nos habitants canadiens pour leurs chevaux, se plaisait surtout à épuiser ses diableries sur ces intéressants quadrupèdes. Il se glissait dans les écuries, s'emparait des meilleurs chevaux et leur faisait faire pendant la nuit des courses furibondes. Il ne les ramenait qu'au petit matin, fourbus, poussifs et les flancs blancs d'écume.

Quand l'habitant attachait son cheval de façon à empêcher le lutin de s'en servir, celui-ci s'en vengeait en passant la nuit à emmêler les crinières et les longues queues des chevaux de telle sorte que leurs propriétaires n'avaient d'autre remède que de les couper pour les laisser repousser.

Il y avait toutefois un bon moyen pour éloigner le lutin des écuries. On n'avait qu'à tracer une grande croix sur les portes des bâtiments. On me dit que les Acadiens des provinces maritimes tracent encore des croix sur leurs por-

tes d 'écuries pour en éloi^er les lutins. Dans les régions de Québec on se servait encore d'un autre moyen pour empêcher le lutin de pénétrer dans les écuries. On plaçait un demi-minot de cendre ou de graine de mil derrière la porte de l'éeurie. Quand le lutin entrait, il renversait le seau! Pour cacher les traces de son passage, il ramassait la cendi-e-ou le mil grain par grain. Comme cette besogne était assez longue, le matin arrivait avant que le lutin finisse sa besogne et il laissait les chevaux tranquilles. D 'ailleurs, le lutin ne revenait pas ou très rarement dans un endroit où il avait été attrappé de la sorte.

Mais là où le lutin faisait des siennes c'est quand on allait chercher le curé pour un malade pendant la nuit. Il jouait alors gros jeu ipuisqu'iil s'agissait pour lui du gain ou de la pert^ d'une âme. Ainsi, les chevaux, tout à coup et sans raison apparente aucune, se trouvaient dételés, les harnais tombaient dans le chemin comme si toutes les pièces en avaient été coupées au canif. D'autres fois, les roues de la \^iture roulaient dans le fossé jetant les occupants dans la poussière ou la vase du chemin. Aussi, en prévision de toutes ces aventures diaboliques, dans bon nombre de paroisses, on avait toujours deux voitures pour aller chercer le prêtre la nuit. Si l'une manquait, on était certain d'avoir l'autre pour la remplacer.

Les "jeteux de sorts"

Que n'a-t^n pas dit sur les ** jeteux de sorts?" Les habitants canadiens, tout le monde le reconnaît, ont été de tout temps très charitables pour les (pauvres. Encore aujourd'hui, un mendiant qui entre chez un habitant n'en .sort jamais les mains vides.

L'habitant canadien, autrefois, traitait bien le mendiant ou le pauvre pour deux raisons: d'abord parce que la religion le lui demandait et ensuite parce qu'il avait peur des "jeteux de sorts". Les **quêteux" de jadis avaient la réputation de jeter des sorts.

On ne refusait pas l'aumône même au quêteux qui ne la méritait pas car on pouvait être victime de sa vengeance.

Cette croyance aux sorts était tellement ancrée chez nos bons habitants que, si un malheur arrivait, tout de suite on se disait victime d'un sort jeté par un quêteux.

Quels étaient les sorts que les quêteux jetaient le plus ordinairement?

Ils étaient d'une grande diversité. Mais les méfaits ordinaires des ''jeteux de sorts" étaient d'empêcher les poules de pondre, les vaches de donner leur lait, de brûler les bâtiments, surtout les granges, de tarir les puits. Si un animal mourait d'une façon un peu étrange, si le pain brûlait au four, si les poules couveuses avaient peu de ''petits", si la brassée de savon ne voulait pas tourner, on mettait tout de suite la cause du mal sur le "jeteux de sort".

Aujourd'hui, même dans les paroisses les plus éloignées de la civilisation, les quêteux ont perdu leur puissance. On deur fait la charité simplement parce qu'ils sont nos frères en Jésus-Christ. On ne croit plus aux "jeteux de sorts".

J'en ai pour preuve l'anecdote suivante racontée par Madame Bilanche Lamontagne. Il y a quelques années, un quêteux à l'allure effrontée entrait dans une maison de la Gaspésie. Il savait le maître de la maison absent. Aussi, U parla tout de suite en matamore. La pauvre femme lui offrit à manger, mais le monsieur n'avait pas faim. Il lui fallait de l'argent, Il n'y en avait pas dans la maison. Alors le quêteux se fâcha. Il dit d'une voix sèche à la maîtresse de maison terrifiée: '*Ah ! vous n'avez pas d'argent, c'est égal, vous n'en aurez pas plus cet hiver. Je vous garantis que vous n'aurez pas de chance cette année! Votre blé n'aura pas d 'épis, vos vaches ne donneront pas de lait et vos moutons n'auront pas de margoulette! Il répéta ce terrible sort par trois fois: Pas d'épis, pas de lait, pas de margoulette!"

Juste à ce moment, le propriétaire de la maison entrait. C'était un homme vigoureux et qui n'avait pas peur des ''jeteux de sorts". En entendant le misérable quêteux, la

colère l'emporta. Il le mit à la porte en lui appliquant an bon endroit un coup de pied qui le fit sortir un peu vite.

Le ''jeteux de sorts" prit le chemin en marmottant: Pas d'épis, pas de lait, pas de margoulette! Inutile d'ajouter qu'à l'automne la récolte du brave habitant fut aussi belle que d'habitude, que ses vaches donnèrent du lait et que .ses petits moutons eurent des margoulettes.

Et oui ! répétons-le. Tout disparaît. Les jeteux de sorts comme le reste.

Le curé Panet

On a dit d 'Xavier de Maistre que la gloire de son frère le comte Joseph de Maistre l'avait injustement jeté dans l'ombre. On pourrait peut-être dire la même chose de l'abbé Jacques Panet qui fut curé de L'Islet ipendant un demisiècle. La renommée de son frère, Mgr Bernard-Olaude Panet, qui fut le successeur de l'illustre Mgr Plessis sur le trône archiépiscopal de Québec, l'a peut-être mis trop à l'arrière^plan. L'abbé Jacques Panet était un homme remarquable. M. Aubert de Gaspé, l'auteur des Anciens Cancbdwns et des Mémoires, qui avait été à même de connaître le curé de L'Islet puisqu'il habita longtemps Saiat- Jean-Port-Joli, paroisse voisine, en fait un très bel éloge. L'intéressant vieillard raconte que quelques mois après l 'exécution de Louis XVI il y avait nombreuse comipagnie chez .son père, au manoir de Saint-Jean-Port-Joli. Parmi les convives réunis à la table hospitalière du seigneur de Gaspé se trouvait M. Perras, curé de la paroisse, M. Verreault, curé de Saint-Roch-des-Aulnaies, et M. Panet, curé de L'Islet. Il fut question, naturellement, de la mort cruelle et prématurée du vertueux Louis XVI.

— Et dire, fit M. Panet, qu'il y avait quarante mille prêtres en France !

— Qu 'auraient-ils pu faire ? dit le curé Perras.

— Ce qu'ils auraient pu faire! répliqua M. Panet avec

vivacité en ouvrant sa soutane à l 'endroit du coeur, couvrir le roi d-e leur corps et mourir à ses pieds! C'était là leur place au lieu d'émigrer comme ils ont fait!

Et M. de Gaspé ajoute que son père, qui battait en froid «depuis quelques années avec le curé de L'Islet par suite d 'un petit démêlé, fut si touché de ces paroles sublimes qu 'il se réconcilia cordialement dès lors avec lui et pour toujours.

Mais j 'oublie que ce n 'est pas le patriote ni le savant que je veux vous faire connaître en parlant de M. l 'abbé Panet. Ce curé a laissé dans sa paroisse une réputation de sainteté extraordinaire. Il y a près de cent ans qu'il est disparu du monde des vivants et les paroissiens de L'Islet en parlent encore avec une affection et une vénération comme si chacun d'eux l'avait connu et fréquenté. La légende a même auréolé ce prêtre méritant qui, pendant toute sa longue vie, ne chercha que l'ombre et le silence.

Plusieurs légendes se sont créées dans L 'Islet sur le bon M. Panet. Laissez-moi vous en résumer une très touchante et . qui, à mon humble avis, fait ressortir mieux que les meilleures pièces d'archives la sainteté de ce curé.

Aujourd'hui, dans nos villes et dans bon nombre de nos paroisses rurales un peu populeuses, le prêtre qui va porter le bon Dieu à un mourant marche incognito. Il n'a aucun signe distinctif . Son surplis et son étole sont dissimulés sous un vaste manteau romain ou un paletot. Il se faufile silencieusement à travers nos rues affairées, négligeant de rendre le salut que les passants lui adressent. Autrefois, surtout dans nos campagnes, le bon Dieu se portait très solennellement. Si le prêtre se rendait à pied chez le malade quatre ou cinq enfants de choeur en surplis l'accompagnaient. Si le malade résidait loin de l'église, le prêtre se rendait en voiture. Le cortège se comiposait toujours de trois voitures. La première portait un enfant qui agitait une sonnette afin d'avertir les passants de l'approche du Dieu de l'Eucharistie. Le prêtre prenait place dans la deuxième voiture. Un voisin suivait dans une troisième voiture au cas où l 'une des deux aurait manqué. A l'approche du bon Dieu, tous

se mettaient à genoux dans la poussière du chemin ou les neiges de l'hiver, selon le cas, et restaient dans cette position aussi longtemps que le cortège était eu vue.

A L'Islet, la tradition s'est nettement conservée que le curé Panet n'a jamais porté le bon Dieu la tête couverte. Même dans les plus grands froids de l'hiver et quelque fut la distance à parcourir, il restait nu-tête. Un jour donc, on vint jprier le curé Panet d'aller porter le bon Dieu à un de ses paroissiens mourant. Le malade habitait dans le troisième rang de la paroisse. M. Panet monta en voiture et se mit en marche pour le troisième rang. Rendu à peu près à mi-chemin de l'endroit où on le conduisait, M. Panet fit signe au conducteur de la voiture de retourner à l 'église. Il était alors juste midi et, dans le lointain, on distinguait parfaitement le son des cloches de la vieille église, qui sonnaient l'Angelus. Arrivé à l'église, M. Panet déposa l'Hostie dans le Tabernacle puis se rendit à la sacristie pour enlever son surplis et son étole. L'habitant qui était venu le chercher, intrigué par cette façon d'agir, le suivit et lui demanda pourquoi il ne s'était pas rendu chez le mourant. Le curé Panet se contenta de répondre que le malade n'avait plus besoin du bon Dieu.

Le cultivateur, de plus en (plus intrigué, retourna en toute hâte chez lui et on lui apprit que le malade était mort juste à midi, c'est-à-dire au moment précis où le curé de L'Islet avait fait signe à son conducteur de le ramener à l'église paroissiale.

On raconte également à L'Islet des traits assez curieux sur les originalités de caractère du curé Panet. Il avait de singulières théories sur le jour et la nuit. De nos jours, bon nombre de citadins dorment le jour et veillent la nuit. Pour le curé Panet, Dieu avait créé le jour pour travailler et la nuit pour dormir. Aussi dès le coucher du soleil les contrevents du presbytère de L'Islet se fermaient et tous les habitants de la maison presbytériale se mettaient au lit. Une fois le soleil couché, on ne dérangeait le curé que pour les malades.

Un jour, Mgr Panet, revenant de sa visite pastorale dans le bas du fleuve, se trouva à Saint-Jean-Port-Joli vers les huit heures du soir. Il se décida à se rendre à L'Islet afin de demander rhospitalité à son frère pour la nuit. A neuf heures moins quelques minutes, il frappait à la porte du presbytère de L'Islet. Pas de réponse. A force de frapper sur la porte et les contrevents, il réussit à faire lever le curé qui demanda qui était là.

— C'est votre frère, l'évêque de Québec, qui vient coucher chez vous, dit Mgr Panet.

Le curé Panet lui répondit: Quand on est évêque d(* Québec on ne court pas les rues la nuit. Et il reprit son lit.

Mgr Panet, qui connaissait son frère prit la chose gaiement et alla coucher chez le seigneur Casgrain.

La mort d^ Augustin Fraser

Dans la bonne vieille paroisse de Beaumont on raconte une touchante légende au sujet des Fraser

Quelques années après la conquête, Augustin Fraser Ecossais de naissance, mais catholiquç, s'établit à la basseville de Québec comme marchand. Fraser parlait le français comme sa langue maternelle et il ne tarda pas à se créer une belle clientèle parmi les gens de la campagne.

Un jour, à peu près à l'époque ou les voyageurs du Pays d 'En-Haut, avaient coutume de s'embarquer afin de rejoindre la flottille des canots à Lachine, un nommé Gagné entra au magasin de M. Fraser et lui demanda de lui vendre à crédit les effets dont il avait besoin pour son voyage.

Gagné n 'avait ipas la réputation d'être un gros "payeur". De Plus, il entreprenait un voyage très dangereux. Il gagna cependant le bon Fraser en lui disant: ''Mort ou vif, je vous paierai, je vous le promets."

Quelques semaines plus tard, précisément pendant la nuit où la flottille de Lachine se mettait en marche, M. Fraser fut éveillé par une voix étrange :

— Xe craignez pas, M. Fraser, disait-elle, je suis le voyageur Gagné à qui vous avez vendu des marchandises a crédit. Je vous ai promis de vous payer mort ou vif. Je tiens parole. Il y a chez un passager de la Pointe-Lévis un coffre qui m'appartient. Je vous autorise à le réclamer. Vous le ferez vendre et vous vous tpaierez.

Le lendemain, M. Fraser raconta cet incident à sa femme et ajouta : G-agné m'a dit autre chose que je ne puis dévoiler à présent et qui me servira bien à l 'heure de la mort.

Une semaine plus tard, une lettre de Lachine apprenait à M. Fraser que Gagné s'était en effet noyé en montant dans son canot.

Les années s'écoulèrent, M. Fraser, ayant fait fortune, avait acheté une magnifique terre à Beaumont.

Travailleur très vigoureux, encore jeune, l'ancien marchand occupait ses loisirs à la culture de la terre.

Le 21 octobre 1779, le fils aîné de M. Fraser était à labourer une pièce de terre à quelques arpents de la maison. Tout à coup, il vit sortir son père d'un petit vallon. Sa figure était toute décomposée.

— Mon fils, dit-il, remets les chevaux à l'écurie, nous ne labourerons pas aujourd'hui. J'ai à m 'occuper d'affaires beaucoup plus importantes.

Ils revinrent à la maison. M. Fraser, d'ordinaire si vigoureux, avait peine à marcher. En entrant, il dit à sa femme :

— Je n'ai pas pour une journée à vivre. Aujourd'hui même, au moment où le soleil disparaîtra à l 'horizon, Dieu me rappellera à Lui. Envoyez chercher le curé que je mette ordre aux affaires de ma conscience.

Madame Fraser, ses enfants et ses voisins essayèrent d'éloigner de lui la noire vision qui l'obsédait. Tout fut inutile.

Le curé de Beaumont, M. Brassard-Deschenaux, qui décéda curé de Lorette, vint auprès de M. Fraser, reçut sa confession et lui donna même la communion en viatique, prétend-on.

Sur la fin du jour, M. Fraser prit place dans son lit, entouré de sa famille en pleurs, et au moment où le soleil disparaissait à l'horizon sa tête retomba sur son oreiller. Il venait d'être frappé par une syncope de coeur.

On prétend que le voyageur Gagné, en retour du service que M. Fraser lui avait rendu, avait promis de l'avertir de l'heure et du jour de sa mort. Et, le matin du 21 octobre 1779, il était venu accomplir sa promesse.

Les bons vieux de Beaumont qui racontent cette légende prétendent que, depuis 1779, tous les descendants d'Augustin Fraser sont avertis de l'époque de leur mort.

Faucher de Saint-Maurice, qui avait vécu ses années d'enfance à Beaumont, connaissait bien la légende que je viens de rapporter; sous le titre Le Fantôme de la roche, il en a fait un des plus touchants récits de son beau livre A la veillée.

La légende de Marie Halle

La famille Halle est une des premières qui vint s'établir dans la seigneurie de Lauzon. Elle compte encore à Lévis un bon nombre de membres estimés de tous. Mgr Halle, décédé évêque de l 'Ontario-Nord, appartenait à cette famille respectable.

Marie Halle, dont je vais vous raconter la légende, s'était mariée toute jeune à Joachim Girard, originaire d'Evreux, en France, qui défrichait une terre dans le fief Saint-Jean, près de Québec.

Marie Halle, femme d'une rare vertu, était fort en peine les dimanches et jours de fête, pour faire ses dévotions. La terre de son mari était assez éloignée de l'église et elle ne pouvait pas laisser seuls ses trois enfants dont le plus âgé n'avait que quatre ans. Toutefois, chaque dimanche et fête, Marie Halle allait entendre la messe à la chapelle Saint- Jean qui était située à peu près au bas de l'avenue des Erables actuelle, à Québec. Elle ne manquait pas, non

plus, d'assister à toutes les réunions de la Confrérie des Dames de la Sainte-Famille qui avaient lieu à l'église paroissiale de Québec, la basilique d'aujourd'hui.

Mais ces absences faites dans un bon but étaient extrêmements pénibles à la jeune femme. Elle avait tout le temps sous les yeux, pendant qu'elle était à l'église, ses chers petits enfants restés seuls à la maison et qui étaient exposés aux attaques des Iroquois ou des maraudeurs.

Or, le 8 juillet 1665, la femme Girard s 'étant rendue à la messe ou à une assemblée de la Sainte-Famille, malgré l'inquiétude dont elle était torturée, fut favorisée d'une grâce singulière. J'emprunte ici la langage naïf de la Relation des Jésuites de 1665 :

''Marie Halle, dit-elle, avait laissé ses enfants endormis à la maison. Elle fut bien surprise à son retour, de les voir habillés fort proprement sur leurs lits, et qui avaient déjeuné de la manière qu'elle avait accoutumé de leur donner. Elle demanda à sa fille aînée (âgée de quatre ans) qui les avait ainsi habillés dans son absence. Cette enfant, qui a bien de l'esprit pour son âge, ne put lui dire autre chose si non que c'était une dame vêtue de blanc, qu'elle ne connaissait point, puisqu'elle connut fort bien toutes celles du voisinage: qu'au reste qu'elle ne faisait que de sortir, qu'elle avait dû la rencontrer en entrant."

Et la Relation ajoute: ''Plusieurs personnes ont cru pieusement que la Sainte Vierge avait voulu guérir ellemême les inquiétudes de cette bonne femme, et lui faire connaître qu'elle devrait, après avoir ipris de sa part les précautions ordinaires pour ses enfants, abandonner le reste à la protection de la Sainte-Famille."

C'est donc la Sainte Vierge elle-même qui vint garder les jeunes enfants de la femme Girard pour lui permettre d'assister à une assemblée des dames de la Sainte-Famille.

M. lîarry Bernard, un romancier de talent, a tiré de cette pieuse légende un des chapitres les plus intéressants du roman (ju'il a publié sous le titre de La Dame Blamche.

La mort du Père de La Brosse

Feu J. -Edmond Roy écrivait en 1889 :

* * Il y a des noms qu 'il suffit d 'évoquer pour faire naître aussitôt une rumeur glorieuse. Ils vibrent sonores comme des clairons de combat. Parmi tant d'apôtres qui ont illustré les missions d'Amérique, il en est un dans chaque nation, dans chaque tribu, qui a laissé une empreinte plus profonde. Autour de ce prédestiné viennent se grouper toutes les légendes, tous les souvenirs, A lui seul il résume une époque, les travaux de vingt de ses compagnons. Si les Micmacs d'Aeadie ont gardé l'éternelle mémoire du patriarche Maillard, si les anciennes tribus abénaquises du Maine se souviennent encore du martyr Rasle, si les planteurs des bayous de la Louisiane se découvrent toujours religieusement au nom du missionnaire Aubry, la forte race qui habite le Saint-Laurent inférieur n'a pas oublié le Jésuite Jean-Baptiste de La Brosse. De tous les missionnaires qui ont exercé l'apostolat sur la terre saguenayenne et dans les régions du Grolfe, c'est lui qui a laissé les souvenirs les plus vivaces et les plus vénérés. ' '

Le Père de La Brosse décéda à Tadoussac le 11 avril 1782 et dès l'instant de sa mort il entrait dans la légende populaire. Les anciens nous disent que les cloches des chapelles que le bon Père avait desservies sur les deux rives dii Saint-Laurent sonnèrent ses glas d'elles-mêmes. La légende va encore plus loin. D'après elle, le Père de La Brosse aurait prophétisé l'heure de sa mort. M. l'abbé Casgrain a recueilli à ce sujet chez les insulaires de l'île aux Coudres une légende que je me reprocherais de ne pas mettre sous les yeux du lecteur.

''Le soir du 11 avril 1782, dit-il, M. Compain, curé de l 'île aux Coudres, veillait seul dans sa chambre. Après avoir récité son bréviaire, fait ses prières et ses lectures du soir, il étudiait tranquillement à la lueur de sa lampe, lorsque, tout à coup, vers minuit, son oreille fut frappée par les

sons d 'une cloche qui tintait au milieu du silence de la nuit. Etonné, il croit d 'abord être le jouet d 'une illusion, il écoute de nouveau, se penche vers la fenêtre. C 'était bien la cloche de la chapelle qui sonnait comme un glas funèbre. M. Compain sort de son presbytère; la cloche continue de sonner. Il entre dans la chapelle; personne ne s'y trouvait et la cloche continuait toujours à tinter.

"Alors une voix se fit entendre à son oreille: le Père de La Brosse est mort; il vient d'expirer à Tadoussac. Le glas funèbre t'annonce son dernier soupir. Demain, tu te rendras au bout du bas de l'île. Un canot viendra t'y chercher qui te conduira à Tadoussac où tu feras sa sépulture.

''Le lendemain, M. Compain attendait au rendez-vous qui lui avait été assigné sur la pointe d 'en bas de l 'île aux Coudres.

''Que s'était-il passé à Tadoussac pendant cet intervalle? Une tradition fidèle a conservé tous les détails de ses derniers moments, dont les circonstances mémorables étaient, du reste, de nature à frapper tous les esprits.

' ' La veille de sa mort, le Père de La Brosse paraissait en parfaite santé. Pendant tout le jour, il avait vaqué aux devoirs de son ministère, confessé, baptisé, prié à son ordinaire dans la chapelle de Tadoussac.

"A la tombée de la nuit, le Père de La Brosse alla (prendre quelques heures de récréation dans la maison d 'un des officiers du poste. Il fut gai et aimable, comme toujours, il condescendit même à faire quelques parties de cartes avec ses hôtes. Vers neuf heures, il se préparait à partir.

"Après avoir souhaité le bonsoir à tout le monde, il se recueillit un moment, et prenant un ton solennel, il dit:

"Mes amis, je vous dis adieu, adieu pour l'éternité, car vous ne me verrez plus vivant sur la terre. Ce soir même à minuit, je serai corps. Vous entendrez à cette heure-1'à sonner la cloche de la chapelle: elle vous annoncera ma mort. Si vous ne me croyez pas, vous pouvez venir vous en assurer par vous-même. Mais je vous prie, ne touchez point

à mon corips. Demain, vous irez chercher, à l'île aux Coudres, M. Compain, pour m 'ensevelir et me donner ma sépulture. Il vous attendra au bout d'en bas de l'île. Ne craignez point de partir, quelque temps qu'il fasse. Je réponds de ©eux qui feront le voyage."

' ' Tous restèrent stupéfaits après le départ du bon Père, n 'osant croire à la réalité de cette prophétie. Ceux qui ont des montres les mettent sur la table et attendent avec anxiété. Dix heures sonnent, puis onze, puis minuit, alors la cloche de la chapelle commence à sonner.

^ ' Tous se lèvent comme un seul homme ; saisis de frayeur, ils accourent vers la chapelle et entrent. A la lueur de la lampe du sanctuaire ils entrevoient dans le choeur la robe du bon Père de La Brosse. Il était prosterné à terre, immobile, le visage dans ses deux mains jointes, appuyé sur la première marche de l'autel.

''Il était mort.

''Cependant, dès le matin de ce jour, une tempête du sud-ouest s'était élevée si violente que l'eau poudrait sur le fleuve comme de la neige. Personne n'osait lancer une embarcation à la mer. Ce que voyant le premier officier du poste dit à ceux qui l 'entouraient : — N 'y aurait-il pas, parmi vous autres, trois hommes de coeur qui veuillent m 'accompagner pour accomplir les dernières volontés de notre bon Père? Rappelez- vous qu'il vous a dit: "Il n'y aura aucun risque pour ceux qui feront ce voyage".

"Un canot est lancé à la mer et les quatre hommes qui le montent prennent le large. A peine sont-ils sortis de Tadoussac, qu'à leur extrême surprise, l'eau s'aplanit sous leur canot.

"Tandis que partout, autour d'eux, la tempête rugit avec fureur et rend la mer blanche comme un drap, une main invisible les pousse avec rapidité, si bien qu'à onze heures du matin, ils doublaient le cap aux Oies et étaient en vue de l'île aux Coudres.

' ' M. Compain les attendait au bout d 'en bas en se promenant le long des rochers, un livre à la main. D'aussi loin

qu'ils furent à la portée de sa voix il leur cria: Le Père de La Brosse est mort, vous venez me chercher pour lui donner la sépulture. Le canot approche du rivage, M. Compain y monte et, le soir du même jour, il débarquait à Tadoussac/'

M. Tabbé Casgrain a fidèlement rapporté la merveilleuse légende que les habitants de Tadoussac, de l'île aux Coudres et de maintes paroisses du bas du fleuve connaissent par coeur.

^lais, hélas ! pourquoi faut-il que deux lignes d 'écriture viennent détruire une si pieuse et si touchante légende! Le Père de La Brosse n'est pas mort à minuit au pied de l'autel de la petite chapelle de Tadoussac. Les amis du Père de La Brosse n'ont pas été obligés, non plus, d'aller chercher M. Compain, curé de l'île aux Coudres, ipour lui donner la sépulture.

C 'est l 'acte de sépulture du Père de La Brosse qui nous apprend que le saint missionnaire mourut dans son lit, à cinq heures et demie du soir, après avoir reçu les sacrements de pénitence et d'extrême-onction, des mains de l'abbé Compain. Donc, le curé de l'île aux Coudres' était rendu à Tadoussac avant la mort du Père de La Brosse.

La messe du revenant

Dans ses Souvenirs et légemdes, qui sont de délicieux poèmes, feu l'honorable P.-J.-O. Chauveau raconte la touchante légende d 'un curé d 'une paroisse du comté de Lotbinière, mort depuis plus de cent ans, qui revient tous les soirs dans son église, au coup de minuit, en habits sacerdotaux, pour dire une messe qu 'il a oublié de célébrer de son vivant. Malheureusement, le pauvre vieux curé est forcé de remettre sans cesse au lendemain l'accomplissement de sa j>énitence parce qu'aucun servant ne se présente pour réciter les répons.

Une nuit, le bedeau de la paroisse se rend dans l'église

pour voir à un poêle dans lequel il a laissé du feu et il est témoin de l'apparition. Terrifié, il s'empresse d'aller rapporter le fait au curé. Celui-ci va en parler à l 'évêque, et à son retour de Québec, il conjure le bedeau de retourner dans l'église à minuit et d'avoir le courage de dire les répons de la messe si le prêtre se présente à l'autel.

L'homme prend son courage à deux mains. Le soir même, il s'enferme dans l'église. A minuit précis, il voit le prêtre fantôme s'approcher de l'autel en habits sacerdotaux. Il monte les degrés, dépose le calice au pied du tabernacle, ouvre le livre des Saints Evangiles, puis descend de l 'autel, pour commencer sa messe, comme il le faisait toutes les nuits depuis plus de cent ans.

Le bedeau, plus mort que vif, se met à genoux à côté du fantôme et récite les répons. Après la messe, qui lui paraît longue comme une éternité, le bedeau retourne à la sacristie suivi du célébrant. Celui-ci, après avoir déposé les habits sacerdotaux sur une table, fait une profonde révérence au bedeau en signe de remerciement et disparaît.

Le brave bedeau avait délivré l'ancien curé des flammes du purgatoire.

Voilà la belle légende que M. Chauveau a mise en vers. Cette histoire est très populaire dans certaines paroisses du comté de Lotbinière. Je l'ai moi-même entendu raconter dans maints foyers.

La légende du curé revenant prouve d'abord la foi de nos ancêtres. Elles atteste également que Bretons et Normands sont proches parents. La plupart de nos premiers ancêtres étaient originaires de la Normandie. Quelques-uns nous sont venus de la Bretagne, province si croyante, si naïve encore aujourd'hui.

La légende du prêtre qui revient à minuit dans son église pour dire une messe promise mais oubliée nous vient de la Bretagne, en passant probablement par la Normandie.

Le Pellerin est un petit bourg situé sur la rive gauche de la Loire, à quelques lieues de Nantes. Là, se trouve une

iÊ

ancienne chapelle qui a nom Bethléem. Eli fut bâtie du temps des Croisades. C 'est dans cette chapelle que fut dite la messe du revenant, affirme-t-on. Il y a cinquante ans, notre poète Louis Fréchette, fit un séjour dans le bourg de Pellerin. Il entendit raconter la légende du prêtre revenant à peu près dans les mêmes termes que les bons habitants des paroisses du comté de Lotbinière l 'avaient dite à l 'honorable M. Chauveau. La variante la plus importante dans les deux récits c'est qu'après la messe le curé breton adressa la parole à celui qui avait eu le courage de servir sa messe. — J'étais condamné, lui dit-il, à venir ici tous les ans dans la nuit de la Toussaint, jusqu'à ce qu'il se trouvât une âme charitable pour m 'aider à dire une messe négligée par moi lorsque j 'étais sur la terre. Il y a six cents ans cette nuit que mon châtiment dure. Qui que vous soyez, je vous dois mon salut, soyez béni, vous et les vôtres, jusqu'à la septième génération. ' '

Le gobelet d'argent du Père Ambroise

IK Le Récollet Amable- Ambroise Rouillard, que le peuple ^ connaît sous le nom de Père Ambroise, exerça le saint ministère dans les paroisses du bas Saint-Laurent de 1727 n à 1768.

I^B Lorsque le Père Ambroise se rendait à Trois-Pistoles c 'est I^B chez le seigneur Rioux qu'il se retirait. La dernière fois 1^» qu'il vint faire sa mission, il y passa quelques jours. Pendant qu'il était là, un tireur de portraits se présenta chez M. Rioux. C'est M. J.-C. Taché qui raconte l'anecdote.

''Il prit envie au seigneur Rioux et autres gens de Trois- Pistoles de faire prendre le portrait du Père Ambroise. Le Récollet ne s'en souciait pas trop ; comme on lui dit que ça ferait plaisir à tout le monde il y consentit. Mais dans ce temps-là, ce n'étaient pas des petits portraits comme aujourd'hui, c'étaient des portraits faits en peinture et grands comme on voulait.

''Quand le portrait fut fini, on le mit dans la Chambre de compagnie, et les gens vinrent le voir. Chacun s'extasiait et on trouvait le portrait bien ressemblant ; il y avait sa robe, son bréviaire sous le bras ; en un mot tout y était et on ne pouvait s'y méprendre.

''Pour moi, dit le Père Ambroise, quand le peintre fut parti, je trouve que je ressemble à un. noyé dans ce portrait!"

Le pauvre Père avait un pressentiment du sort qui l'attendait à brève échéance.

La, mission terminée, le Père Ambroise prépara son petit bagage pour sa prochaine étape, qui était Rimouski. Il s'aperçut alors qu'il n'avait plus de gobelet.

— Mon bon M. Rioux, dit-il au seigneur, pourriez-vous me doner un vieux gobelet de fer-blanc pour mes voyages. J 'ai eu le malheur de (perdre celui que j 'avais.

Le seigneur Rioux, qui aimait singulièrement le Père Ambroise, prit un gobelet d'argent qui était sur la table et l 'offrit au Récollet en le priant de l 'accepter en souvenir de leur longue amitié.

Le RécoUet, évoquant son voeu de pauvreté, insista pour un gobelet de fer-blanc.

— D 'ailleurs, ' dit-il à M. Rioux, vous savez que je ne pourrais accepter ce gobelet qu'à la condition de vous le rendre et, si j 'allais le perdre !

-.—Eh bien ! répondit le seigneur Rioux, vous allez le prendre et il reviendra à moi où à ma famille après votre mort ; si vous le perdez, le bon Dieu nous le rendra.

Le même jour, le Père Ambroise partait pour Rimouski. Sous le régime français le chemin du Roi des Trois-Pistoles à Rimouski n'existait pas. C'est en canot que le père Ambroise devait faire le trajet. La famille Rioux et bon nombre de voisins reconduisirent le missionnaire jusqu'au rivage. On aurait dit d'un enterrement, la tristesse était peinte sur toutes les figures.

Quelques heures plus tard, dans les environs de la Pointeà-la-Cive, le canot chavira par une fausse manoeuvre d'un

des occupants, et le Père Ambroise, qui ne savait pas nager, se noya avec un de ses conducteurs. L'autre se cramponna au c^not et réussit à se sauver.

Le lendemain matin la seigneure&se Rioux, en faisant son ménage, trouve le gobelet d'argent dans la Chambre cU compagnie, précisément à l'endroit où, la veille, son mari l'avait pris pour le donner à son ami le Père Ambroise. Tout de suite, Madame Rioux se dit: Le Père Ambroise est mort. Il l 'avait bien dit que son portrait était celui d 'un noyé !

Le gobelet d'argent a, depuis, été un objet de vénération dans la famille Rioux. On se le léguait de père en fils, par testament. Il fut longtemps en possession de M. Rioux. magistrat du district de Sherbrooke. Je crois qu'actuellement, il est entre les mains de, son fils, M. Rioux, avocat au barreau de Sherbrooke.

La légende du Monsieur en habit noir

Sainte-Luce, située à une couple de lieues en bas de Rimouski, est le pays par excellence des légendes. C'est au second rang de Sainte-Luce, dans une veillée qui avait réuni la plupart des jeunes gens de la paroisse, que j'ai entendu raconter la légende du monsieur habillé en noir. Je la résume.

Flore était la plus jolie fille de Sainte-Luce. D'humeur gaie, elle aimait à réunir les jeunes gens et les jeunes filles du rang où elle habitait. Elle était fréquentée par un jeune cultivateur à l'aise, possesseur d'un des plus beaux biens du bord de l'eau. Les noces, d'après ceux qui prétendaient bien connaître, devaient avoir lieu tout de suite après la récolte.

Flore, un bon dimanche soir, avait invité tous ses amis et amies à une soirée où on se promettait beaucouj) de plaisir. La temipérature était belle et les veilleux étaient assis SUT l'herbe, tout près de la maison, en attendant le violon-

neux qui devait accompagner la danse. Celui-ci arriva enfin avec un jeune homme, habillé de drap noir des pieds à la tête. Il fut présenté à la compagnie comme un étranger de passage dans la paroisse et désireux de connaître de charmantes jeunes filles.

Les présentations terminées, on entre dans la maison et la danse s'organisa. L'étranger était si beau, si bien vêtu, sa conversation était si agréable, ses compliments tournés si habilement, que toutes les jeunes filles en raffolèrent bientôt. On remarqua bien qu'il gardait continuellement son chapeau et restait ganté mais on passa sur ce détail. Le jeune homme était des paroisses d'en haut et cette mode pouvait fort bien exister chez lui.

L'étranger fit surtout la cour à Flore, la fille de la maison. Il dansa avec elle à peu près tout le temps. Celle-ci avec une légèreté inconcevable, fit, comme on dit là-bas, manger de l'avoine à son fiancé toute la soirée. EU© n'avait de sourires et d'amabilités que pour son ami de passage. La remarque en fut faite à plusieurs reprises pendant la soirée par les jeunes filles laissées de côté par le danseur étranger, et toutes blâmaient la légèreté de Flore qui humiliait ainsi son fiancé pour un oiseau de passage qu'elle ne reverrait peut-être jamais.

Mais la soirée se termina de façon tragique. Tout à coup, vers les minuit, au milieu d'une danse entraînante, qui devait être la dernière, on vit le bel étranger saisir sa partenaire par les épaules et sauter par la fenêtre, qui était à quelques pieds du sol. Cette scène s'était déroulée avec la rapidité de l'éclair. Le départ de l'étranger avait cependant répandu dans toute la maison une forte odeur de soufre ou de brûlé. Le premier moment de stupeur passé, tous les veilleux se précipitèrent à la suite du couple afin de ramener la jeune fille à sa famille mais le couple était disparu dans l 'obscurité. On comprit alors que ce monsieur en habit noir était tout simplement Belzébuth. Il n'avait pas ôté son chapeau pour cacher ses cornes et il avait gardé ses gants pour dissimuler ses griffes.

Depuis, on n'entendit plus jamais parler de Flore. Où alla-t-elle avec son étrange cavalier ? Nul ne le snt. Le fiancé du bord de l'eau lui resta fidèle pendant une année, puis, comme il n'avait pas de nouvelles il s'engagea dans de nouveaux liens.

Jeunes gens qui me lisez, si vous voulez être invités à veiller avec les jeunes filles de Sainte-Lmce, ne manquez pas d'ôter vos chapeaux et d'enlever vos gants. N'oubliez pas non plus, d'emporter vos papiers d'identification. Il y a bien cent ans que la pauvre Flore est disparue, mais sa triste aventure n 'est pas oubliée dans la paroisse et aucune jenne fille ne voudrait s'exposer à subir le même sort qu'elle en dansant avec un étranger inconnu.

Cette légende du monsieur en habit noir de Sainte- Luee a aussi cours à l'île d'Orléans. Elle a subi, toutefois, de son séjour avec les sorciers de l'île certaines variations importantes.

D 'ailleurs, la légende du monsieur en habit noir, comme la iplupart de nos légendes, vient de la Normandie ou de la Bretagne. Elle se conte encore dans nombre de villages bretons, m 'a assuré un bon curé français pas plus tard que l'été dernier.

L^histoire de la Corriveau

Ceux qui ont lu les Anciens Canadiens de M. Aubert de Gaspé se rappellent sans doute l'aventure arrivée au défunt père de José, le bon habitant qui ramenait Jules d'Haberville et Arche de Locheill au manoir de Saint^ean-Port- Joli.

L/e bonhomme qui descendait de la Pointe-Lévy à Saint- Jean -Port- Joli, par une nuit très sombre, en passant près de l'endroit que nous appelons encore les Quatre-Routes, à Lauzon, sentit tout à coup deux grandes mains osseuses qui le prenaient par les épaules. Mais laissons la parole à José.

''Le défunt père, tout "brave qu'il était, avait une si fichue peur que l'eau lui dégouttait par le bout du nez, gros comme une paille d'avoine. Il était là le cher homme, les yeux plus grands que la tête, sans oser bouger. Il lui sembla bien qu'il entendait derrière lui le tic tac qu'il avait déjà entendu plusieurs fois pendant sa route ; mais il avait trop de besogne par devant sans s 'occuper de ce qui se passait derrière lui. Tout à coup, au moment oii il s'y attendait le moins, il sent deux grandes mains sèches, comme des griffes d 'ours qui lui serrent les épaules ; il se retourne tout effarouché et se trouve face à face avec la Corriveau, qui se grapignait amont lui. Elle avait passé les mains à travers les barreaux de sa cage de fer, et s'efforçait de lui grimper sur le dos; mais la cage était pesante, et, à chaque élan qu 'elle prenait, elle retombait à terre avec un bruit rauque, sans lâcher pourtant les épaules de mon pauvre défunt père, qui pliait sous le fardeau. S'il ne s'était pas tenu solidement avec ses deux mains à la clôture, il aurait écrasé sous la charge. Mon pauvre défunt père était si saisi d'horreur qu'on aurait entendu l'e^u qui lui coulait de la tête tomber sur la clôture, xîomme des grains de gros plomb à canard."

La Corriveau ! Voici une femme dont on a beaucoup parlé à Lauzon et à Lévis pendant plus d'un demi-siècle. La légende s'est emparé de l'histoire de cette meurtrière et a grossi démesurément le nombre de ses crimps. Que de fois, dans mon enfance, j 'ai entendu dire que la Corriveau avait empoisonné ou tué quatre maris.

Quelle est la vérité au sujet de la Corriveau ?

Le 17 novembre 1749, Charles Bouchard, cultivateur de Saint-Vallier, épousait une jeune fille de seize ans, Marie- Josefphte Corriveau. Bouchard mourut le 27 avril 1760, aiprès onze années de ménage. La légende veut que la Corriveau se soit débarrassé de ce premier mari en lui versant, pendant qu'il dormait, du plomb fondu dans l'oreille. Il n'y a absolument rien, de prouvé là-dedans.

Quoiqu'il en soit, quinze mois après la mort de son mari

et non trois mois comme le veut la légende, Marie-Josephte Corriveau se remariait avec Louis Dodier.

En janvier 1763, liouis Dodier fut trouvé dans son écurie, dans un port à cheval, la tête écrasée.

La justice fit enquête et il fut prouvé que le pauvre Dodier avait été assassiné puis traîné dans son écurie afin de faire croire qu'il avait eu la tête écrasée par le sabot de son cheval.

Joseph Corriveau et sa fille, la veuve Dodier, furent arrêtés sur Taccusation d'avoir assassiné le malheureux.

Le pays éta,it alors sous le régime militaire. C'est une cour martiale qui fit le procès du père et de la fille.

Joseph Corriveau n'était pas très doué sous le rapport de l 'intelligence. Sa fille exerçait une telle influence sur lui qu 'elle le décida à s 'avouer coupable du meurtre.

Le 10 avril 1763, la cour martiale présidée par le lieutenant-colonel Morris condamnait Joseph Corriveau à être pendu. La veuve Dodier, trouvée coupable d'avoir connu ou aidé le meurtre fut condamné à recevoir soixante coups de fouet à neuf branche® sur le dos nu, à trois différent* endroits, savoir sous la potence, puis sur la place du marché de Québec, et enfin à Saint- Vallier, vingt coups à chaque endroit, et à être marquée d 'un fer rouge à la main gauche avec la lettre M.

Joseph Corriveau, une fois condamné à mort fit demander le Père Jésuite Glapion pour le préparer à mourir.

Après son entrevue avec le Père Jésuite il communiqua de nouveau avec les autorités militaires et déclara que son premier aveu était faux et qu 'il n 'avait rien eu à faire avec le meurtre.

On fit alors un nouveau procès à Marie-Josephte Corriveau. Cette fois, le 15 avril 1763, la Corriveau fut trouvée seule coupable du meurtre. La sentence disait: ** Marie- Josephte Corriveau sera mise à mort pour ce crime et son corps sera suspendu dans les chaînes, à l'endroit que le gouverneur croira devoir désigner."

C 'était alors la coutume de suspendre les conps des meur-

ta:ier3 à des croix où dans des cages aux carrefours des gprandes routes afin d'inspirer de salutaires réflexions aux populations.

Marie-Josephte Corriveau fut pendue sur les buttes à Neveu, à Québec. Son cadavre fut ensuite mis dans une cage de fer, laquelle fut accrochée à un poteau à la fourche •des quatre chemins, à peu près à l'endroit où on éleva plus t-ard le monument de Tempérance de Saint-Joseph de Lévis.

On comprend que le spectacle de ce cadavre suspendu à quelques douzaines de pieds du chemin du Roi n'était guère réjouissant pour les habitants de Saint-Joseph de Lévis. Quelques jeunes gens hardis allèrent la décrocher •pendant la nuit et l'enterrèrent dans le cimetière de la paroisse qui se trouvait en arrière de l'église. Vers 1830, on agrandit le cimetière. La cage fut retrouvée et vendue à rimpressario Barnum, de New-York, qui l'exposa comme curiosité pendant plusieurs années.

On me demandera peut-être ici pourquoi la Corriveau fut exposée ou accrochée aux Quatre-Routes de Saint-Joseph de Lévis puisqu'elle demeurait à Saint- Vallier. C'est dans cette paroisse qu'elle aurait dû être exposée, me dira-t-on. C'est possible. Mais il ne faut pas oublier qu'à cette époque il n'y avait pas de chemin de fer. Tous les habitants de la rive sud, même ceux de la Riviere-du-Loup, venaient vendre leurs produits à Québec. Ils y venaient conséquemment en voitures et passaient par les Quatre-Routes. C'est la raison 45ui fit placer la cage de la Corriveau en cet endroit.

Louis-Olivier Gamache

Dans le siècle où nous vivons les enfants deviennent hommes si vite qu'il n'y a plus, pour ainsi dire, d'enfance. L'âge de la peur, en réalité, n'existe de nos jours que pour les extrêmement petits.

Quelle différence avec le siècle disparu ! Dans le bon vieux temps, la mère qui voulait empêcher ses marmots

de sortir une fois la noirceur tombée n'avait qu'à leur dire : Prenez garde aux loups-garous, méfiez-vous des revenants, ou encore: vous allez rencontrer Gamacbe. Oee paroles avaient un effet salutaire et les bonhommes restaient à la maison de peur de rencontrer ees personnages tant redoutés.

Louis-Olivier Gamache a été pendant plus de quarante ans la terreur de toute la région du bas Saint-Laurent. 8a réputation s'était même répandue jusqu'à Québec et Lévis oii il ne mettait pas les pieds une fois par dix ans., Aux alentours de 1850, quand un coup hardi était fait dans les environs de Lévis on disait tout de suite: c'est peutêtre maître Gamache qui a fait cela.

La photographie, de nos jours, grossit les objets cinq ou six fois. On peut dire la même chose de la légende: elle grossit, agrandit, amplifie démesurément tout ce qu'elle touche.

Je veux vous en citer un exemple. Gamache a été beaucoup grossi, déformé même par la légende populaire.

Qui était ce Gamache dont la réputation était si mauvaise auprès de nos grands-pères et de nos grand 'mères? Gamache était un homme comme les autres, pas meilleur et pas plus mauvais que la majorité de ceux que nous rencontrons chaque jour. Peut-être même était-il meilleur que bon nombre de ses contemporains qui gardaient leurs enfants à la maison en leur criant : Prenez garde à Gamache!

Né à L'Islet vers 1784, Gamache s'engagea tout jeune comme matelot et voyagea sur toutes les mers du globe. Quand il revint à L'Islet, un bon nombre d'années plus tard, son père et sa mère étaient morts. Seul au monde, il s'établit à Rimouski comme marchand mais son magasin devint la proie des flammes. Comme il n 'avait pas d 'assurances, sa ruine fut complète.

Il passa alors à l'île d'Anticosti pour y faire la chasse et la pêche. Il se fixa dans une baie qui prit plus tard }e

nom de baie Gamache. C'est là qu'il devait vivre pendant près de cinquante ans.

L'a/bbé Ferland qui visita l'Ile d'Anticosti en 1852 dit de Gamache : ''J'avais hâte d'arriver à la baie de Gamache, ■car depuis nombre d'anné€s le nom du sieur Gamache retentissait à mes oreilles, sans que j'eusse trouvé l'occasion de voir le personnage lui-même. Il n'est pas un pilote du Saint- Laurent, pas un matelot canadien, qui ne connaisse Gamache de réputation; de Québec à Gaspé, il n'est pas une paroisse où l'on se répète de merveilleuses histoires sur son compte. Dans les récits populaires, il est représenté comme le bel idéal d 'un forban moitié ogre et moitié loup-garou, qui jouit de l'amitié et de la protection spéciales d'un démon familier. On l'a vue debout sur un banc de chaloupe, commander au diable d'apporter un plein bonnet de bon vent; un instant après, la chaloupe de Gamache faisait vent arrière, les voiles pleines, sur une mer unie comme une glace, tandis que, tout autour les autres embarcations dormaient sur l'eau, sur un calme plat. Pendant un voyage qu 'il fit à Rimouski, il donna un grand souper au démon, non pas à un diablotin de seconde classe, mais au bourgeois lui-même. Seul avec ses compagnons invisibles, il a massacré des équipages entiers et s'est ainsi emparé de riches cargaisons. Vivement poursuivi par un bâtiment de la compagnie des Postes du Roi, il a disparu avec jsa goélette, au moment où il allait être saisi, et l'on n'a plus aperçu qu'une flamme bleuâtre dansant sur les eaux. Sur CCS récits merveilleux s'était élevé et avait grandi la réputation du redoutable sorcier; aussi la plupart des ypyageurs auraient-ils mieux aimé escalader la citadelle de Québec que d'approcher, pendant la nuit, de la maison de Gamache. ' '

-M. l'abbé Ferland nous fait ensuite la description de l 'intérieur de la maison de Gamache. Il l 'avait transformée en un véritable arsenal. Dans la chambre d'entrée, il compta douze fusils, dont plusieurs étaient à deux coups. Chargés et amorcés, ils étaient suspendus aux poutres et

aiix cloisons, au milieu d'épées, de sabres, de piques, de baïonnettes, de pistolets. Chaque pièce, même dans les mansardes, renfermait au moins deux ou trois fusils. Toutes les portes et les fenêtres se fermaient de manière à pouvoir être solidement barricadées.

L'abbé Ferland termine son récit en écrivant: *' Pendant les quelques heures que nous passâmes en ce lieu, nos préjugés contre Gamache se dissipèrent. Dans sa personne, les dehors étaient rudes, mais le fond du coeur était bon. Il était le premier à rire des moyens qu'il avait employés pour acquérir sa terrible renommée, et il se félicitait de la sécurité qu 'elle lui procurait dans son poste périlleux. ' '

Je renonce à vous entretenir des légendes créées autour des exploits de Gamache. Elles sont intéressantes mais si nombreuses qu 'il me faudrait un volume pour les résumer. Qu'il me suffise de vous dire que Gamache n'était ni un assassin ni un sorcier. L'Ile d'Anticosti était son domaine, sa chose, et pour empêcher les autres chasseurs et pêcheurs de s'y établir, il aidait à répandre ces histoires et légendes de cruauté et de sorcellerie inventées sur son compte par

I^K ceux qu'il avait mystifiés.

^P* Que ceux qui veulent étudier la vie aventureuse de Gamache consultent le livre qu'a écrit l'abbé Ferland sur son voyage dans le golfe Saint-Laurent en 1853. Ils en

I^Êt auront pour leur compte.

^K Louis-Olivier Gamache décéda à l'île d'Anticosti en septembre 1855. Il fut inhumé près de sa maison à côté du corps de sa seconde femme décédée au même endroit dix ans avant lui. On voit encore ce petit cimetière sur l'Ile ténébreuse avec l'épitaphe placée par les soins du richissime M. Menier à la mémoire de celui qui, avant lui, avait porté le titre de roi de l'Anticosti.

L^ermite de Tîle Saint-Barnabe

L'île Saint-Bamabé est située en face de Rimouski. Elit est longue d'environ une lieue sur une largeur moyenne de six arpents.

Montcalm éerit dans son Journal, en parlant de l'île Saint-Bamabé: ''Elle est habitée par un gentilhomniie breton des environs de Morlai, qui, par singularité ou dévotion, mène la vie d'un hermite et se sauve même dans les bois, si on cherche à l'aborder lorsque les bâtiments y mouillent."

Nous connaissons l'existence de l'ermite de l'île Saint- Barnabe par la légende et la tradition mais l 'une et l 'autre sont en parfait accord avec les documents écrits.

En l'année 1728, un jeune homme d'environ vingt et un ans arrivait à Rimouski. Qu'était-il? d'où venait-il? Tout ce qu'on sut de lui c'est qu'il se nommait Toussaint Cartier.

Il fut pendant quelques jours l'hôte du seigneur de Rimouski, M, Lepage. Le jeune homme, en apercevant l'île Saint-Bamabé qui est comme une corbeille de verdure au sein du fleuve, dit au seigneur Lepage :

Sur cet île sauvage Ferai mon hermitage.

Dans ce moment, le Père récollet Ambroise Rouillard se trouvait à Rimouski. C'est lui qui rédigea les conventions entre le seigneur Lepage et le sieur Cartier. J'ai eu le plaisir de consulter ce curieux document dans le greffe du notaire Deschenaux, aux archives judiciaires de Québec. Le seigneur Lepage cède l'île St-Bamabé à Toussaint Cartier sa vie durante absolument pour rien. La pièce dit formellement que le dit Cartier ne voulait pas se marier et qu'il voulait se retirer dans un endroit seul afin d'y faire son salut.

En tout cas, Toussaint Cartier se bâtit une maisonnette sur l'île Saint-Barnabe et y vécut seul près de quarante

ans. Il ne sortait de l'île que pour aller à la messe, le dimanche. L'ermite partageait son temps, hiver et été, entre le travail, la méditation et la prière.

Il y avait trente-neuf ans que l'ermite menait cette existence méritoire, lorsque, le matin du 29 janvier 1767, le jeune Charles Lepage, fils du seigneur de Rimouski, remarqua que la cheminée de la maison de Toussaint Cartier sur l'île Saint-Barnabe ne donnait pas de fumée. Le fait semblait anormal car le froid était intense. Aussitôt on se rendit en voiture sur l'île par le pont de glace qui la reliait à la rive. On trouva Termite étendu sans connaissance sur le plancher de Tunique pièce de son habitation. Un petit chien, seul compagnon de l'homme de Dieu, était couché sur la poitrine de son maître et semblait le protéger. On enveloppa Termite dans de chaudes couvertures et on le transporta au manoir de Rimouski.

Le bon Père Ambroise Rouillard qui, près de quarante ans auparavant, avait rédigé le contrat intervenu entre le seigneur Lepage et le jeune Toussaint Cartier, se trouvait alors à Rimouski. C 'est lui qui assista son ami, le confessa, lui donna le bon Dieu et reçut le dernier soupir de Termite de Saint-Bamabé le 30 janvier 1767.

Lors d 'un de mes passages à Rimouski j 'ai voulu copier oi-même dans le registre paroissial l 'acte de sépulture de ussaint Cartier dont j'avais tant entendu parler dans mon enfance. Le Père Rouillard y dit: ''L'an 1767, le trentième de janvier, est décédé en cette paroisse de Saintfermain de Rimouski le nommé Toussaint Cartier, âgé ! 'environ 60 ans, habitant de la dite paroisse, après avoir ^'çu les sacrements de pénitence, d'eucharistie et d'extrê- !ie-onction. Son corps a été inhumé avec les cérémonies rdinaires dans l'église de cette paroisse le dernier jour du dit mois de janvier."

L'histoire de Termite de l'île Saint-Bamabé est simple et touchante. Il a voulu répéter sur les bords du Saint- Laurent ce que des milliers de personnages ont fait dans tous les âges de l'Eglise, c'est-à-dire se retirer dans la soli-

tude afin d'y faire son salut, comme le dit son contrat avec le seigneur Lepage.

Des écrivains sans scrupule, sur la foi de la peu croyable lady Emily Montagne, ont travesti cette vie simple au possible, sans incident d'aucune sorte, en un vulgaire roman d'amour. Selon eux, Toussaint Cartier aurait appartenu à une famille de vieille noblesse et serait venu ensevelir sur la petite île Saint-Bamabé un amour malheureux. Remarquons, en passant, que c'est à l'âge de vingt-et-un ans que Cartier se retira à l'île Saint-Barnabe. A cet âge, paraît-il, il n 'y a pas d 'amour malheureux en ce sens qu 'on se console assez rapidement de ces aventures tristes par d'autres du même genre mais moins tristes. A tout événement, dans le cas de Toussaint Cartier, il n'y a aucune histoire d'amour ni d'aventure. Tout ce qu'on a dit à ce sujet a été inventé par des romanciers en quête de sensations. Les légendes locales tout comme les pièces écrites s'accordent à déclarer que le seul motif de Toussaint Cartier en se retirant à l'île Saint-Barnabe était d'y faire son salut!

La légende de Tarpenteur Fournier

Tout près de la route qui va d'Amqui au Lac-au-Saumon, près de la rivière Matapédia, ceux qui font le tour de la Gaspésie en auto, voient une petite croix de fer rouillée avec l'inscription suivante:

Ci-gît FREDERIC FOURNIER Noyé, le 6 juin 1831, âgé de 22 ans.

Voulez- vous connaître l'histoire et la légende de ce jeune homme enterré si loin des siens?

Frédéric Fournier était un clerc arpenteur de Saint- Jean-Port- Joli. Au printemps de 1831, il entrait à l'emploi

va

du major Wolfe qui avait entrepris la construction du chemin Kempt. Fournier se rendit avec une équipe d'ouvriers au lac Matapédia ou les Micmacs de Ristigouche devaient leur porter des provisions. Fournier et ses hommes commencèrent leur travail. Leurs provisions étaient à la veille de manquer et les Micmacs n'avaient pas encore donné signe de vie. Pressés par la faim, Fournier et trois de ses hommes construisirent un radeau pour descendre à Ristigouche. Tout alla bien jusqu'au Ruisseau-Sauvage. Là, le radeau se brisa et ses quatre occupants glissèrent à l'eau. Trois se sauvèrent, mais Fournier disparut dans un remous. Son cadavre fut retrouvé quelques mois plus tard par des Sauvages qui péchaient dans ces parages. Le noyé portait au doigt une bague avee les initiales F.F. Le doigt était trop enflé pour enlever la bague. Les Sauvages couvrent la main et la portèrent au curé de Rimouski, M. )estroimaisons. Celui-ci avertit aussitôt la famille du jeune

oumier à Saint-Jean-Port-Joli.

Les parents du noyé donnèrent instruction aux entrepreneurs du chemin Kempt de faire transporter le corps du jeune homme dans sa paroisse natale afin de lui donner la sépulture catholique.

Comment se fait-il que la dépouille mortelle de Frédéric Fournier repose encore dans cet endroit solitaire, si loin du lieu natal ? C 'est ici que la légende entre en scène.

Les entrepreneurs du chemin Kempt firent tout ce qu'ils purent pour renvoyer le corps de Fournier à Saint- Jean- Port-Joli. Ils firent venir un corbillard attelé de deux chevaux pour transporter le corps de Fournier dans sa paroisse. Le cercueil fut placé dans le corbillard mais les deux chevaux malgré les coups de fouet qu'on leur administra ne voulurent jamais avancer. On plaça alors le cerceuil dans un canot monté par deux vigoureux Micmacs mais malgré tous les efforts les rameurs ne purent faire partir leur embarcation. On comprit dès lors que le pauvre noyé voulait rester en cet endroit jusqu 'au jugement dernier et on remit le cercueil dans la fosse où on l'avait d'abord

déposé et on plaça sur <îette fosse la croix qu'on voit encore.

Dans le bas Saint-Laurent, tout comme dans la région de Québec, des complaintes rappellent tous les souvenirs tristes.

Un poète amateur ne tarda pas à composer une complainte en neuf couplets sur le clerc-arpenteur Foumier. On la chante encore dans les familles de la vallée de la Matapédia. J'en cite ici le premier couplet:

Vingt-deux années, c'est mon âge, J'ai déjà bien voyagé.

En différents arpentages, Avec mon père vous savez!

Déjà deux fois dans la vie Que la mort m'a menacée:

Par jaloux ou par envie- Me voilà donc achevé!...

La mort du curé Martineau

C'était le 11 juin 1852. Comme d'habitude les pêcheurs de la Grande-Rivière étaient partis dans leurs légères embarcations afin de faire la pêche au large. Vers midi, le ciel se noircit, le vent s'élève. Tout indique que la tempête s'approche.

Les pêcheurs qui sont au large voient le danger qui s'annonce et s'efforcent de gagner la Grande-Rivière afin d'échapper au péril. Mais en quelques minutes la mer vient en courroux. Les pêcheurs sont là à quelques centaines de pieds de la côte luttant contre l'élément en fureur qui, à chaque instant, menace de les engloutir.

Les femmes et les enfants de la Grande-Rivière qui sentent que les êtres qui leur sont chers sont en danger de périr se précipitent sur la grève. Le curé de la paroisse, M. l'abbé Martineau, est au milieu de ces femmes éplorées et les console du mieux qu'il peut.

Les cris et les sanglots redoublent au moment où les

embarcations se préparent à franchir la barre, Tendroit le plus dangereux du petit port quand les flots sont en courroux. On détourne la tête pour ne pas voir sombrer les petits bateaux qui s'avancent sur la crête des vagues écumantes.

Tout à coup, le curé Martineau se jette à genoux sur la grève et il lève vers le ciel ses mains suppliantes. Puis, il se relève en jetant un cri de joie. En effet, chaque bateau vient de franchir la barre sans accident. Tous les pêcheurs sont sauvés. Le curé Martineau invite alors ses paroissiens à entrer à l'église pour remercier Dieu de les avoir préservés. Tous le suivent avec joie.

Mais, tout près de l'église, le vent renverse un amas de bois qui écrase à mort le vénérable curé sous les yeux des paroissiens qui le suivaient.

Dieu avait accepté le sacrifice du pasteur. Quelques instants auparavant, sur la grève, le saint prêtre, en levant les bras au ciel, s'était offert comme victime pour le salut de ses paroissiens.

C'est là la légende qu'on raconte dans la belle paroisse de la Grande-Rivière. D'ailleurs, un marbre placé dans l'église paroissiale perpétue le souvenir du dévouement du premier missionnaire résidant ou curé de la (rrande-Rivière.

Satan, constructeur d'églises

Le fait n'est guère croyable mais la légende veut que le diable ait contribué à construire plusieurs églises du diocèse de Québec.

J'emprunte une de ces légendes de Satan, constructeur d 'églises, à la façon endiablée du docteur Hubert Lame.

''Dans ce temps-là, dit-il, on construisait l'église de Saint-Laurent, île d'Orléans. Or, près de cette église se trouvent les coteaux de Saint-Laurent, dont la pente est abrupte et la montée difficile. Les chevaux en avaient tout

leur raide à charroyer la pierre en ces endroits, et les habitants se plaignaient amèrement.

' ' Le constmctenr, fin matois, et homme bien éduqué, lenr un jour, pour faire cesser leurs plaintes, qu'il allait leur procurer un cheval bien fort, si fort qu'il pourrait traîner à lui seul, la charge de quatre chevaux ordinaires.

''Aussitôt dit, aussitôt fait: voilà notre homme qui s'enferme pendant quelque temps à l'écart, sans doute pour lire le Petit Albert. C 'est un livre extraordinaire que celuilà, et qui contient des choses fort merveilleuses, entre autres un chapitre tout écrit en croix?

''Peu de temps après, l'entrepreneur revint conduisant par la bride un cheval si beau, qu'on en avait jamais vu de pareil. Et alors il dit aux habitants :

— "Or ça, faites-le travailler sans pitié, mais pour aucune raison du monde, il ne faut le débrider. Qu'il piaffe, qu 'il rue, qu 'il hennisse, n 'importe ; ne lui ôtez pas sa bride pas même pour le faire boire."

"Le cheval fut confié aux mains d'un jeune homme qui se mit à charroyer la pierre ; et tout allait à merveille. Mais, pendant tout ce temps, le pauvre animal avait l'air si fatigué, si exténué, il paraissait tant souffrir du besoin de boire, que, vers le soir, son conducteur, — je\ine gars inexpérimenté comme tous ceux d'alors, et probablement d'aujourd'hui, — se laissa toucher de pitié, et le conduisit au ruisseau voisin pour le faire boire. Jusque-là, ce n'était pas mal; mais, comme le pauvre animal faisait mine de ne pouvoir avaler avec sa bride, voilà notre étourdi qui la lui enlève ; et aussitôt, plus de cheval ! il se précipite dans le ruisseau voisin, transformé en anguille, et... cours après.

"Heureusement, qu'à cette heure les pierres étaient toutes charroyées, à l'exception d'une seule, qui, depuis lors, a toujours manqué à l'édifice."

La légende du chien d^or

Sur l 'emplacement où est actuellement le bureau de poste de Québec, se trouvait, il y a un siècle, une long^ue maison basse sur laquelle on voyait en relief un chien couclié sur ses pattes et rongeant un os. Au-dessus on lisait :

Je suis un chien qui ronge Vos En rongeant je prends mmi repos Un temps viendra qui n'est pas venu Que je mordrai qui m'aura mordu.

Ce chien belliqueux avec sa légende non moins belliqueuse avait été placé, sous le régime français, sur une maison qui se trouvait là. Quand on remplaça cette maison par le bureau de poste on transporta chien et légende sur le nouvel édifice.

Quelle est l'origine de cette inscription mystérieuse?

D'après la légende, en 1748, le bourgeois Jacquin Philibert habitait cette maison. Un jour, Philibert eut une dispute à la porte de sa maison avec un officier des troupes, M. Le Gardeur de Repentigny. Celui-ci, poussé à bout, sortit son épée et la plongea dans le corps de Philibert qui mourut quelques instants plus tard.

Le Gardeur de Repentigny, protégé par ses amis, réussit à passer dans un pays étranger. La veuve Philibert ne vécut ensuite que pour venger son mari. C'est elle, toujours d'après la légende, qui fit placer le chien et rînscription ''Je suis un chien qui ronge l'os", sur la façade de sa maison. Tout cela, pour éveiller chez son jeune fils des sentiments de vengeance. Philibert, fils, devenu homme, partit à la recherche de l'assassin de son père. Il le rencontra dans les Indes françaises et le tua d'un coup d'épée.

Voilà la légende. C'est sur cette ristoîre que William Kirby a bâti son roman du Chien d'or, qui a eu tant de succès et que les Américains continuent à lire en croyant

Kà son authenticité comme parole d'Evangile. La vérité vraie au sujet du Chien c^'or la voici. La maison [ 109 ]

du Chien d'or ne fut pas bâtie par Philibert mais par Timothée Roussel vers 1673. L'inscription qui a tant fait parler d 'elle fut placée sur sa maison par Roussel lui-même. Ce chien et les fameux vers, Roussel les avait vus sur un mur dans la petite ville de Pezenas, en France, non loin de l'endroit où il était né. Roussel emporta cette pierre à Québec tout simplement comme un souvenir du lieu natal. Bien plus, quand cette pierre fut incrustée dans la façade de la maison de la rue Buade, le bourgeois Philibert n 'était pas même encore au monde.

Ce qu'il y a de vrai dans la légende du Chien d'Or, la voici : Philibert eut une querelle avec Le Gardeur de Repentigny à propos d'un billet de logement. Dans un moment de colère qu'il regretta toute sa vie, il tira son épée et blessa Philibert qui mourut le lendemain. De Repentigny prit la fuite. On lui fit son procès par contumace et il fut condamné à mort, mais le roi lui accorda des lettres de grâces. L'officier avait indemnisé la veuve de Philibert qui lui pardonna la mort de son mari. Quant à M. Le Gardeur de Repentigny, il passa aux Indes françaises où il se distingua. Devenu brigadier-général des armées du roi, il fut appelé à la haute charge de gouverneur de Mahé, dans laquelle il mourut en 1776.

Peu de légendes canadiennes ont été plus exploitées par les écrivains que celle du Chien d'or. Comme on le voit ici, cette histoire est basée sur un fait vrai mais à part la mort de Philibert tout le reste est de la légende pure et simple.

Le premier Langlais au Canada

Le père Michel, le principal personnage des Forestiers et Voyageurs, l'intéressant récit de m'oeurs et légendes de J.-C. Taché, avait beaucoup voyagé, il avait roulé sa bosse dans toutes les parties du Canada, habitées comme non habitées.

M. Taché met dans la bouche du père Michel le récit d'un voyage fait à Tadoussac puis à la Côte Nord, en 1794

ou 1795, en compagnie d'un M. Langlais, habitant de la succession des Coteaux à la Rivière-Ouelle.

Le père Michel, qui était un conteur avisé, faisait toujours un bout de biographie de ses amis avant de les faire entrer dans ses histoires. De la sorte le vieux rusé était certain de la sympathie de ses auditeurs pour ceux qu'il mettait en scène.

Or, voici ce qu 'il raconta d 'abord à ses amis de son compagnon de voyage avant de leur faire connaître ses aventures:

''Il y avait dans les coteaux de la Rivière-Ouelle un vieillard et sa femme, habitants à l'aise et sans enfants: un beau matin que le vieux était à se promener sur la grève de la devanture de sa terre, il vit une boîte sur le rivage: en approchant de cette boîte qui n'avait point de couvercle, il y trouva un tout petit enfant bien portant en apparence. La boîte était d'un bois étranger du pays, et l'eniant était autrement attifé que les enfants du pays ; comme en ce moment il y avait une chaloupe qui abordait un navire anglais arrêté à quelque distance au large, le vieux se dit : Ce sont les Anglais qui sont venus mettre ici cet enfant; mais c'est égal, le pauvre petit n 'y perdra pas : le bon Dieu me le donne et je l'accepte: allons le porter à la hov.ne femme et le faire baptiser.

''Trois heures après, le vieux et la vieille endimanchés pour le compérage, partaient dans leur calèche pour aller à l'église.

"Rendu devant les fonts baptismaux, après avoir entendu l'aventure et avant de commencer les cérémonies du baptême, le curé demande au parrain:

— "Quel nom voulez- vous donner à cet enfant?

— ''J'em, sais rien^ M. le curé, répondit le vieux!

— "Comment vous n'en savez rien?

^ — "Eh! bien non, j'en sais rien; mais je suis quasiment sûr que c'est un Anglais.

"Le fait est que le vieux ne savait pas trop quel saint

il fallait invoquer, pour obtenir la grâoe de faire un bon chrétien d'un Anglais.

— -''Dans ce cas, reprit le curé, nous allons le nommer: fean Sérien dit V Anglais, Ce qui fut dit fut fait.

**0r, c'était ce même Jean Sérien dit Langlais, héritier de son vieux parrain et devenu un des plus respectables citoyens de la Rivière-Ouelle que nous conduisions au Saguenay avec des produits de sa riche terre."

L'anecdote racontée par le père Michel sur Jean Sérien dit Langlais est-elle vraie? Nous doutons de son authenticité dans tous ses détails. Au registre de la Rivière-Ouelle, à la date du 22 janvier 1718, nous trouvons l'acte de mariage suivant:

''Le vingt-deuxième janvier, de l'année mil sept cent dix-huit, après la publication des deux bans, ayant donné dispense du troisième, par la permission de Mgr notre Bvêque, entre Louis-Philippe, Anglais de nation, et Marguerite Lavoye, fille de Jean Lavoye et de Madeleine Boucher, son épouse, de la paroisse de la Rivière-Ouelle; ne s'étant découvert aucun empêchement, je, prêtre missionnaire soussigné, ai reçu leur mutuel consentement de mariage et leur ai donné la bénédiction nuptiale, avec les cérémonies prescrites par notre mère, la Sainte Eglise, en présence de Etienne Bouchard, de Guillaume Paradis et de Nicolas Beaulieu et de Jacques Gagnon. L'époux et l 'épouse ont déclaré ne savoir écrire ni signer, de ce requis, suivant l'ordonnance.

Guillaume Paradis, *'N. Beaulieu, "Jacques Gagnon, ''J. Chasle, ptre."

''Louis-Philippe, Anglais de nation", doit être le personnage de l'histoire du père Michel. S'il n'y avait que son acte de mariage pour l'identifier, nous pourrions peut-être croire à l'authenticité de l'histoire du père Michel au sujet de Sérien dit Langlais. Mais il y a plus.

Le contrat de mariage de Langlais reçu le 14 janvier 1718 par le notaire Janneau le dit **né natif des contes (sic) de Boston". Il y a mieux encore. Au registre de Saint- Joseph de Lévis, à la date du 18 janvier 1700, nous trouvons l'acte de baptême suivant:

''Aujourd'hui dix-huitième jour du mois de janvier de Tan 1700, a été baptisé par le R. Père Bigot un Anglais âgé de 15 ans natif de la Barbade,, et racheté des Abénaquis qui l'avaient pris en guerre. Il a été nommé Philippe. Le parrain a été le sieur Rémond Martel, marchand bourgeois de Québec, et la marraine, Marie-Charlotte Charest, femme du sieur de Courtemanche, qui l'ont porté et mis sur les fonds par le sieur Desaulniers des Ruisseaux, et Geneviève Charest.

''Ph. Boucher, curé de St-Joseph".

Cette dernière pièce détruit absolument toute la base de l*histoire du père Michel. Le premier Langlais de cette famille établi dans la Nouvelle-France était certainement d 'origine anglaise, mais il arriva ici prisonnier des Abénaquis et non dans une boîte trouvée sur la grève de la Rivière-Ouelle.

La légende de la Fée bleue

Je veux vous donner comme bouquet de la fin la légende de la Fée bleue. C'est une légende canadienne qui m'a été racontée dans un hospice d ^orphelins de Rochefort. C'est nn pastiche de Léon Gozlan.

Un jour, la Fée bleue descendit sur la terre, dans l'intention de distribuer aux jeunes filles des différents pays les trésors qu'elle portait dans sa sacoche. Le nain Amarante accompagnait la fée.

Aussitôt une jeune fille de chaque natiou se présenta au pied du trône de la Fée bleue.

La bonne Fée dit à toutes ses jeunes amies: "Je désire

qu 'aucune de vous n'ait à se plaindre du don que je vais lui faire. Il n'est pas en mon pouvoir de vous donner à chacune la même chose: l'uniformité dans mes largesses ôterait d'ailleurs tout le mérite". Puis, elle commença la distribution de ses présents.

A la Française, la Fée donna l'esprit et la grâce.

A l'Espagnole elle donna des cheveux si noirs et si longs qu'elle aurait pu s'en faire une mantille.

A l 'Italienne elle donna les yeux vifs et ardents comme une éruption du Vésuve au milieu de la nuit.

A l 'Anglaise, elle donna des joues et des lèvres roses comme de beaux fruits.

A l 'Allemande, elle donna de beUes dents et un coeur aimant.

A la Russe, elle donna la distinction d'une reine.

A l'Irlandaise, elle donna le rire, la gaieté, l'éclat.

A la femme belge, elle donna le sens pratique.

Quand sa sacoche fut vide, la Fée bleue se leva de son trône pour reprendre son vol.

Au pied du trône, une toute jeune fille retint la Fée par les bords flottants de sa longue tunique bleue.

— Et vous, mon enfant, dit la Fée, à la jeune fille presque en larmes, je vous ai donc oubliée?

— Oui, madame, dit la Canadienne d'un ton tout triste.

— Que faire? dit la Fée, le sac aux largesses est vide, bien vide.

Mais les Fées ont bien des tours dans leur sac même quand il est vide.

Que chacune de vous détache une partie du présent que je lui ai fait et en gratifie la petite Canadienne. Vous perdrez peu et réparerez beaucoup.

Comment refuser à une Fée, surtout à la Fée bleue ? Ces dames donc, s'approchèrent tour à tour de la Canadienne, et lui jetèrent, en passant, l'une un peu de sa grâce et de son esprit, l'autre un peu de ses beaux cheveux, l'autre un peu de ses belles couleurs, celle-ci quelques rayons de sa gaieté, celle-là ce qu'elle put de sa bonté et il se fit ainsi

que la Canadienne d'abord fort pauvre, fort obscure, fort effacée, se trouva en un instant, par cet acte de partage, beaucoup plus riche et mieux dotée que ses compagnes.

Voilà pourquoi les Canadiennes doivent aimer la Fée bleue: elle a été si gentille pour elles?

La belle Fée réfléchit un instant, puis, rappelant d'un signe toutes ses obligées qui étaient au comble de la joie, elle leur dit: "Vous êtes bonnes puisque vous êtes belles, il vous appartient de réparer un tort grave de ma part: dans ma distribution, j 'ai oublié votre soeur, la Canadienne.

Le nom de Nouvelle-France donné an pays découvert par Jacques Cartier en 1534 indique suffisamment qu'on voulait créer ici une France à l'imag'e de l'antcienne. Peu après la fondation de Québec par Champlain, on transporta dans la colonie tous les rouages ou à peu près de l 'administration royale française. Là-bas, on avait un roi, la cour la plus policée de l'Europe, de grands personnages, des familles anciennes et riches, des savants, des hommes de lettres, des artistes, enfin tout ce qui peut constituer une nation cultivée. Ici, la population se composait de colons pauvres, illettrés, que la misère avait forcés à s'expatrier. Le roi envoya dans sa •colonie de la Nouvelle-France des gouverneurs, des intendants et des hauts fonctionnaires qui avaient vu la cour de près ou de loin. Aussi, les uns et les autres, à peine en possession de leurs postes respectifs, voulurent imiter ici ce qu'ils avaient entrevu en France. Chacun ambitionna de se hausser et d'obtenir ce qu'il n'aurait jamais pu atteindre au pays natal. De là des froissements, des querelles, des conflits qui ennuyèrent tout le monde et empêchèrent jusqu'à un certain point le progrès de la colonie. Les chicanes de préséance, entr 'autres, commencèrent presque aveic la naissance du pays et se continuèrent jusqu'à la fin du régime français. Les lettres des gouverneurs et des intendants au roi et à ses ministres sont remplies des réclamations et des récriminations de ces fonctionnaires briguant des honneurs ou des préséances le plus

souvent illusoires ou ridicules. C'est le gouverneur qui veut se faire saluer de la pique, tout comme les maréchaux de France. C'est l'intendant qui se plaint que le gouverneur ne veut pas lui permettre de se mettre à ses côtés dans les démonstrations religieuses ou civiles. Ce sont les lieutenants de roi qui veulent être sur le même pied que les gouverneurs de Montréal et des Trois-Rivières. Ce sont les commandants des forts qui exigent que les aumôniers les saluent d'une inclination de tête avant de commencer la messe. Ce sont les officiers de milice qui sont humiliés parce que les officiers des troupes de la marine les regardent du haut de leur grandeur et ne veulent leur accorder aucune considération. Les exigences des hauts fonctionnaires gagnèrent bientôt les hommes du peuple. Les marguilliers, à leur tour, eurent des griefs contre les officiers de justice qui avaient le pas sur eux dans les processions. Les bedeaux, mis en appétit par ce qui se passait sous leurs yeux, se querellèrent avec les chantres de paroisse qui se mettaient dans le choeur tandis qu'eux restaient dans la sacristie. Bref, du haut en bas de l'échelle sociale, passa un courant de folie, c'est le mot. Chacun voulut s'élever, écraser son voisin, chacun réclama des droits et des privilèges comme si tous ces gens étaient sortis de la cuisse de Jupiter. Pourtant, quatre-vingt-dix pour cent, et peut-être plus, des colons canadiens, fils d'ouvriers ou de paysans, étaient arrivés ici pauvres comme Job. Que l'on se donne la peine, par exemple, de consulter la liste de nos anoblis du régime français et on constatera que tous étaient sans le sou, transplantés ici aux frais du roi, des compagnies, ou des Pères Jésuites. Au moins la moitié de ces anoblis n'avaient pas même de quoi payer les frais de chancellerie des lettres de noblesse que le roi leur accordait.

Ces querelles enfantines se poursuivirent avec tant d'acharnement que le roi se décida, en 1716, pour y mettre

Ifin une fois pour toutes, à émettre un règlement dit des

enregistré au Conseil Supérieur de Québec le 1er décembre suivant.

Voyons quels étaient les principaux dispositifs de ce règlement.

Le gouverneur général et Tin tendant devaient avoir chacun un prie-Dieu dans la cathédrale de Québec et dans l'église paroissiale de Montréal, celui du gouverneur à la droite du choeur, et celui de l'intendant à la gauche, sur la même ligne.

Le lieutenant de roi de Québec avait également droit à un banc dans la cathédrale, après le prie-Dieu du gouverneur.

Quand le gouverneur et l 'intendant entendaient la messe ou assistaient à un office quelconque dans toute autre église, ils pouvaient y faire porter leurs sièges et carreaux. On devait les placer dans le lieu le plus éminent.

Dans la cathédrale de Québec, le gouverneur devait être encensé immédiatement après l'évêque, même avant le chapitre.

Dans un gouvernement particulier (Québec, Montréal et Trois-Rivières), en l'absence du gouverneur général, le gouverneur particulier, en son absence lé lieutenant de roi, devait avoir la première place dans les cérémonies publiques. L'intendant, s'il s'y trouvait, avait la deuxième place. Si, cependant, le gouverneur général se trouvait dans l'étendue du gouvernement particulier mais n'assistait pas aux cérémonies publiques, l'intendant prenait alors la première place.

Aux processions, l'ordre des préséances était ainsi réglé. Le gouverneur général marchait à la tête du Consieil Supérieur et l'intendant à la gauche. Venaient ensuite les conseillers deux par deux, le procureur général et les officiers de la juridiction. Les gardes du gouverneur général marchaient immédiatement avant lui. Les sergents -de la juridiction et les huissiers du Conseil marchaient

devant Tintendant. Le greffier en chef du Conseil et le premier huissier marchaient sur la même ligne.

En l'absence du gouverneur général, l'intendant marchait seul à la tête du Conseil. A défaut de ce dernier, le premier conseiller ou le plus ancien avait la préséance.

En l'absence du gouverneur général de la région de Québec, si le lieutenant de roi voulait se trouver aux processions, il devait marcher seul avant le Conseil Supérieur, à une certaine distance et sans faire corps avec lui.

Dans les églises paroissiales de Montréal et des Trois- Rivières, les gouverneurs, lieutenants de roi, et les officiers de la juridiction avaient droit à un banc, hors du choeur, le gouverneur le premier à droite, le lieutenant de roi immédiatement après. Le banc des officiers' de la juridiction devait être à gauche, vis-à-vis celui du lieutenant de roi.

Aux processions qui se feraient à Montréal et aux Trois- Rivières à l'avenir, les officiers de la juridiction devaient marcher immédiatement après le gouverneur et le lieutenant de roi, ou l'officier qui commandait en leur absence, ^ et avant les marguilliers.

I^K La distribution du pain bénit aux laïques dans les églises. I^B avait été jusque-là l'occasion de conflits, de chicanes et même de procès. Ce même règlement du 27 avril 1716 la

P fixait ainsi pour l'avenir:

Dans la cathédrale de Québec, le pain bénit devait être présenté d'abord au gouverneur général, à l'intendant, ensuite au lieutenant de roi et aux marguilliers en charge, et après, indifféremment, à tous ceux qui se trouvaient dans l 'église.

En l'absence du gouverneur général, le pain bénit devait être présenté au lieutenant de roi, ou à l'officier commandant à Québec, et à Tintendant, ensuite aux marguilliers en charge, et aux autres indifféremment.

IDans les autres églises de la Nouvelle-France, le pain bénit devait être présenté de la même manière au gouverneur général et à l'intendant, quand ils seraient présents.

Aux églises paroissiales de Montréal et des Trois-Rivières, le pain bénit devait être présenté au gouverneur et au lieutenant de roi, aux officiers de la juridiction, ensuite aux marguilliers en charge, et indifféremment à tous ceux qui se trouveraient dans ees églises.

Dans toutes les autres églises paroissiales de la Nouvelle- France, on devait présenter le pain bénit d'abord au seigneur haut justicier, ensuite au capitaine de la côte, aux juges de la seigneurie et après indifféremment à tous les autres.

Enfin, le règlement fixait la préséance aux feux de joie si communs sous le régime français.

On devait présenter trois torches, une au gouverneur général, une autre à Tintendant, et la troisième au lieutenant de roi.

En l'absence du gouverneur général, il ne devait être présenté que deux torches, l'une au lieutenant de roi ou à l'officier commandant dans la ville, et l'autre à l'intendant.

Aux feux de joie qui seraient faits à Montréal et aux Trois-Rivières, à l'avenir, pareille chose devait s'exécuter par rapport au gouverneur général et à l 'intendant, quand ils y seraient. On devait en outre présenter deux torches, l'une au gouverneur particulier et l'autre au lieutenant de roi, et en cas d 'absence de l 'une et de l 'autre, on devait présenter une torche à l'officier qui commanderait.

Voilà en quelques mots quelles furent les préséances observées dans la Nouvelle-France jusqu'au régime anglais. Malgré les méticuleuses prescriptions du règlement royal du 27 avril 1716, il y eut bien encore bon nombre de contestations au sujet des préséances mais, en somme, les ministres du roi et surtout l'évêque de Québec furent débarrassés des sottes prétentions des officiers militaires ou civils qui, souvent, se rendaient à l'église autant par orgueil que par piété.

Pour raconter par le menu les chicanes de préséance qui eurent lieu dans la Nouvelle-France jusqu'en 1759, il faudrait tout un livre de bonne épaisseur. Contentonsnous de relever les plus typiques.

Qui a écrit que la postérité est une décacheteuse de lettres 1 Celui-là, en tout cas, ne pouvait dire plus vrai. Les lettres, d'ordinaire, ne sont pas destinées à la publicité. Il y a donc plus de chances de trouver la vérité dans ces vieux papiers que dans les récits officiels presque toujours menteurs, he Journal des Jésuites, comme les lettres, fut écrit pour ne pas être lu... par tous. Le supérieur des Jésuites notait jour par jour les événements petits et grands qui se déroulaient à Québec. Il n'écrivait que pour l'utilité de son successeur. Le Journal des Jésuites ne cache donc rien des chicanes qui se succédaient dans la capitale. Nous y trouvons nombre d'incidents piquants occasionnés par les questions de préséance. Résumons-en quelques-uns.

La messe de Noël, en 1659, à l'église paroissiale de Québec, avait été célébrée avec diacre et sous-diacre. Le diacre, l'abbé Philippe Pèlerin, arrivé à Québec depuis quelques semaines seulement, était peu au fait des coutumes de la capitale. Au lieu d'encenser lui-même le gouverneur, M. d'Argenson, comme on le faisait toujours à Québec, il laissa cette bsogne au thuriféraire, qui était un simple enfant de choeur. On rapporta au gouverneur que l'innovation avait été faite sur l'ordre même de Mgr de Laval. M. d'Argenson, déjà en froid avec l'évêque, fit une grande colère à la suite de ce prétendu manquement à la préséance. Il prit la peine de consulter le Cérémonml des Evêques et il y lut que le gouverneur devait être encensé immédiatement après l'évêque par le diacre et ce avant les prêtres du choeur. Mgr de Laval se défendit en affirmant que l'usage en France ne donnait pas cet honneur aux gouverneurs. Mais M. d^Argenson, prévenu et têtu, s'en tint au Cérémonial des Evêques. Le différend menaçait de s'éterniser. Heureusement, les Pères Jésuites, habiles diplomates, s'interposèrent et réussirent à rétablir la paix

«litre le gouverneur et l'évêque. Comme on le voit, une bien petite cause avait produit de grands effets.

Un an plus tard, pendant les cérémonies de la Semaiae Sainte, on avait préparé deux kîousslqs à l'église paroissiale de Québec, près du balustre du reposoir, l'un pour le gouverneur et l'autre pour Mgr de Laval. M. d'Argenson, arrivé à ]. 'église le premier, alla se mettre à genoux, par distraction, sur le coussin de l'évêque. Les Pères Jésuites, lorsqu'ils s'aperçurent de l'erreur de M. d'Argenson, furent consternés. Ils se rappelaient les ennuis que leur avait causés la distraction de l'abbé Pèlerin l'année précédente et ils redoutaient de nouvelles difficultés entre les deux personnages. Un des Pères Jésuites se décida, pour éviter un plus grand mal, à avertir le gouverneur de son erreur. Mais M. d'Argenson, vexé, se retira de l'église plutôt que de reprendre son propre coussin. Le supérieur des Jésuites note sentencieusement dans le Jour-nal, le soir du malencontreux incident: ''Une autre fois, il faudra mettre le carreau de l'évêque dans le sanctuaire du reposoir".

En 1661, nouvel iacident entre le gouverneur d'Argenson et Mgr de Laval. Les Pères Jésuites furent encore, bien malgré eux, la cause du froissement. Us avaient exercé leurs élèves pour jouer une petite pièce dramatique. Le gouverneur d'Argenson et Mgr de Laval furent invités à la représentation. Le gouverneur, qui tenait à sa préséance sur Mgr de Laval, fit avertir les Pères Jésuites qu'il ne se rendrait pas à leur invitation si les enfants saluaient l'évêque avant lui. Les Jésuites assurèrent le gouverneur qu'ils feraient en sorte que les enfants auraient les mains occupées afin de ne saluer ni l'un ni l'autre des invités. Mais ils comptaient sans les espiègleries des élèves et les astuces des parents. Les deux acteurs en question étaient Charles Conillard, âgé de quatorze ans, et Ignace Le Gardeur de Repentigny, âgé de treize ans, dont les parents étaient dévoués au gouverneur. Us firent tout le contraire de ce que les Jésuites leur avaient assigné. Us saluèrent

M. d 'Argenson puis Mgr de Laval. Celui-ci fut très froissé. Le Journal des Jésuites note Tincident et ajoute: ''Les deux enfants eurent le fouet pour avoir déosbéi". Ces petits espiègles avaient bien mérité cette punition.

Encore en cette même année 1661, un autre incident désa-gréable eut lieu entre le gouverneur d ^Argenson et Mgr de Laval. Pour la procession de la Fête-Dieu, M. d'Argenson avait fait élever un reposoir aux abords du château Saint-Louis. Les soldats de la garnison devaient présenter les armes à l'arrivée du Saint-Sacrement au reposoir. Mgr de Laval exigea que les soldats se tinssent "nu tête" en cette occasion. Le gouverneur acquiesça à cette demande. Mais, la procession une fois en marche, Mgr de Laval envoya dire au gouverneur que les soldats devraient en outre se mettre à genoux. Le gouverneur répon- Iit que le devoir des soldats était de rester debout. L'évêque onna alors ordre à celui qui dirigeait la procession de ne as arrêter au reposoir du château Saint-Louis. C'était la roisième chicane entre M. d 'Argenson et Mgr de Laval propos de préséance, dans moins de deux années. Au ajet de ce dernier différend, le Journal des Jésuites relarque avec une pointe de malice qu'en semblable rencontre les soldats de la garde du roi mettent un genou en terre mais n'enlèvent pas leur coiffure. Le gouverneur et l'évêque avaient donc tort tous les deux.

Québec est ville de garnison depuis sa fondation. C'est (lire que les officiers des troupes y ont toujours joui de {)rivilèges assez onéreux pour les civils. Ainsi, dès 1660, Us prétendaient avoir le pas sur les marguilliers de Québec dans les marches et processions religieuses. Les marguilliers, qui sont des ''officiers de l'Eglise", patientèrent un peu puis, quand ils virent que les officiers des troupes ne voulaient pas entendre raison, se plaignirent au roi.

Le 2 mars 1668, Louis XIV leur donnait raison et signait

un règlement qui excluait les officiers d'avoir rang dans l 'église. ' ' Sa Majesté, était-il dit dans ee règlement, ayant été informé du différend survenu dans la ville de Québec, entre les officiers des troupes de Sa Majesté et les marguilliers de l'église paroissiale, à cause du rang qu'ils prétendent avoir les uns sur les autres dans les marches et processions; et Sa Majesté voulant empêcher qu'un pareil scandale ne puisse plus arriver Sa dite Majesté a ordonné et ordonne que dans toutes les processions et autres cérémonies qui se feront à l'avenir, soit en dedans ou dehors des églises, tant cathédrale que paroissiale du dit pays, le gouverneur général ou le gouverneur particulier de chaque lieu marchera le premier, après les officiers de la justice et ensuite les marguilliers, sans que les officiers des troupes, qui sont ou pourront être ci-après au dit pays, puissent prétendre aucun rang dans les dites processions et autres cérémonies publiques. . . ' '

Le gouverneur Frontenac avait été mousquetaire du roi dans sa jeunesse. On sait que les mousquetaires n'étaient pas précisément des enfants de choeur, au moins du point de vue de la tranquillité. Le brave gouverneur avait conservé ses habitudes de jeunesse et il lui fallait une chicane par jour. Il eut des démêlés avec tous les gens en place de la colonie. N'essayons pas de donner des noms. Le défilé en serait interminable. Disons un mot toutefois d'une des chicanes de préséance de M. de Frontenac avec sa bête noire l'intendant Duchesneau. Ce différend héroïcomique a passé dans l'histoire sous le nom de ** querelle des intitulations". Au mois de janvier 1679, le gouverneur donnait ordre au sieur Peuvret, greffier du Conseil Souverain, de lui décerner désormais, dans ses procèsverbaux, le titre de chef du Conseil. En fait, le président du Conseil Souverain était l'intendant, et on comprend que M. Duchesneau, qui avait déjà tant de griefs contre

le gouverneur, s'opposa énergiquement à ce changement. La chicane dura de janvier à novembre 1679, soit près d'un an. Le gouverneur exila à la campagne trois membres du Conseil, MM. de Villeray, Le Gardeur de Tilly .et le procureur général d'Auteuil, tout simplement parce qu'ils s'étaient prononcés pour l'intendant dans cet imbroglio. Les autres conseillers, pour éviter le sort de leurs collègues, louvoyaient. Ils allaient tantôt du côté du gouverneur, tantôt du côté de l'intendant. De nos jours, on dirait avec le populaire que les conseillers léchaient deux plats à la fois. Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'à la fin d'octobre que les conseillers réussirent à amener un compromis agréable à M. de Frontenac. Après, d 'interminables conciliabules entre les conseillers, intéressés à mettre fin à la chicane, et le gouverneur ou l'intendant, il fut décidé que les procès- verbaux ne porteraient plus d"'intitulalations", c'est-à-dire que ni le gouverneur ni l'intendant ne seraient nommés. Le greffier devait se contenter de mettre en tête de ses procès- verbaux : ''Le Conseil assemblé". Au grand détriment des plaideurs et de toute la colonie, on s'était chicané pendant plus de dix mois sur un simple mot.

L'affaire du prie-Dieu est probablement le plus gros différend de préséance qui eut lieu dans notre payis, sous le régime français. Elle souleva l'opinion publique dans toute la colonie. On prenait parti pour Mgr de Saint- Vallier ou M. de Callières tout comme, de nos jours, les spectateurs d'une partie de boxe viennent près de se prendre aux cheveux quand leurs favoris se talochent. On avait si peu de distractions bruyantes alors qu'une querelle de cette envergure était une vraie aubaine pour les désoeuvrés et les commères.

En 1694, les Récollets voulurent inaugurer leur église de Montréal par une fête solennelle. Ils y invitèrent Mgr de

Saint- Vallkr, M. de Callières, gouverneur particulier de Montréal, l'intendant Bochart Champigny, les Sulpieien»

et toute la haute société de la ville.

Le gouverneur général de la colonie avait droit à un prie-Dieu dans l'église, à côté de celui de l'évêque. M. de Callières prétendit qu'il devait être traité comme le gouverneur général lorsque oelui-<îi était absent. On lui mit donc un prie-Dieu à la place d'honneur. Mgr de Saint- Vallier, en entrant dans l'église, const-ata qu'on avait placé son prie-Dieu dans un endroit beaucoup moins honorable que celui du gouverneur particulier de Montréal. L'évêque envoya aussitôt un de ses prêtres prier le supérieur des Récollets de faire ôter le prie-Dieu de M. de Callières de la place d'honneur et de le mettre... ailleurs. Le Père Denys, après discussion avec Mgr de Saint-Vallier, fit mettre le prie-Dieu dans une place moins honorable, mais il avertit en même temps le gouverneur de Montréal du changement. C'est alors que le bal commença. Pardon de cette expression profane pour une cérémonie d'église, mais nous ne trouvons réellement pas d'autre expression pour qualifier ce qui se passa alors, à moins de nous servir du mot comédie.

Quelques instants après le changement opéré dans les places respectives de Mgr de Saint- Vallier et de M. de Callières, celui-ci entrait dans l 'église. Aussitôt, il ordonna à deux des officiers et à un soldat qui l'accompagnaient de prendre son prie-Dieu et de le remettre oii on l'avait d'abord placé. Mgr de Saint- Vallier, qui était déjà à son prie-Dieu, se rendit auprès de M. de Callières et tenta de lui prouver que la place qu'il voulait prendre ne lui appartenait pas. Le gouverneur de Montréal ne voulut pas entendre les arguments de l'évêque de Québec et resta sur le prie-Dieu que sa suite venait de conquérir. Mgr de Saint- Vallier, pour éviter de rendre le scandale encore plus public, prit alors le parti de se retirer.

Ceci se passait dans la matinée. Un peu après midi, à

la suite de la cérémonie religieuse, il y eut banquet dans le réfectoire du couvent des Réoollets. Des dames, plus charitables que sensées, y pénétrèrent pour quêter en faveur des pauvres. Mgr de Saint- Vallier n'était pas là, mais des bavards l'informèrent aussitôt que des dames avaient pénétré dans le cloître des Récollets. L'évêque, qui avait déjà des griefs contre ces religieux et surtout contre M. de Callières, ne prit pas de temps à agir. Dès le lendemain de la bénédiction de l'église des Récollets, il donna ordre d 'enlever tous les prie-Dieu du temple. Le supérieur des Récollets, les fit disparaître aussitôt, mais M. de Callières, mis au courant de l'ordre de l'évêque, signifia aux Récollets, par protêt notarié, de remettre son prie-Dieu à sa place. Le supérieur des Récollets se conforma à l 'ordre du gouverneur avec d'autant plus de rapidité que M. de Callières lui avait fait dire que si on enlevait son prie-Dieu de nouveau il placerait sept sentinelles dans l'église pour le garder.

Mgr de Saint- Vallier crut avoir le dernier mot en interdisant l'église des Récollets. Le différend entre Mgr de Saint-Vallier d'une part et les Récollets et M. de Callières de l'autre dura plusieurs mois au grand scandale de toute colonie. A la fin, l'évêque de Québec fut obligé de

sser en France pour s'expliquer à la cour, sur cette affaire et plusieurs autres.

M. de Callières, comme on le voit, avait soulevé plusieurs conflits au sujet des honneurs auxquels il prétendait avoir droit. Son successeur, le marquis de Vaudreuil, était plus modeste mais il eut, lui aussi, ses petites chicanes de préséance. Citons-en une qui prouvera que la race des fendeurs de cheveux en quatre existait déjà sous le régime français.

Un règlement du roi donnait au gouverneur général de la colonie le droit d'être encensé et de recevoir l'eau bénite immédiatement après l'évêque. A Québec, on douait l'eau bénite au gouverneur par aspersion. Etn 1717,

VÊ-

le gouverneur de Vaudreuil fit un séjour à Montréal. Le prêtre officiant, au lieu d'asperger le gouverneur, lui présenta le goupillon et le représentant du roi s'aspergea lui-même.

A son retour à Québec, M. de Vaudreuil demanda à Mgr de Saint-Vallier d'ordonner aux prêtres de la cathédrale de présenter le goupillon au gouverneur comme on l'avait fait à Montréal. L 'évoque refusa. De là, longues lettres au ministre, de Mgr de Saint-Vallier et de M. de Vaudreuil, chacun soutenant son point de vue. Mgr de Saint- Vallier eut le dessous, malgré la grande influence qu'il avait en France. Et voici pourquoi. Madame de Vaudreuil était à la cour depuis 1708 en qualité de gouvernante d'un petit-fils du roi. En rapports quotidiens avec les ministres, elle n'avait pour ainsi dire qu'à demander pour obtenir. Il faut lui rendre le témoignage qu'elle demandait souvent pour son mari et ses sept fils, tous dans l'armée ou la marine. C'est elle qui fit pencher la balance du côté de son mari dans son différend avec Mgr de Saint-Vallier.

Le Conseil Souverain eut, lui aussi, ses petites chicanes de préséance. En voici une vraiment savoureuse que nous rapporte le procès- verbal de la séance du 5 avril 1675. Les affaires litigieuses terminées, M. Le Q-ardeur de Tilly, doyen des conseillers, fait part à ses collègues d'un grave manquement aux règles de la préséance dont le curé de l'église paroissiale de Québec se rend coupable à l'égard du Conseil. Depuis quelques années, dit M. Le Gardeur de Tilly, le Conseil assiste en corps au service divin à l'église paroissiale, entr 'autres jours ceux du dimanche des Rameaux, du Vendredi Saint, de la Chandeleur, etc., etc. Or, les conseillers reçoivent les rameaux et les cierges bénits de la main du bedeau. De plus, les conseillers vont à l'adoration de la Croix, le Vendredi Saint, **de la même manière que fait le commun peuple ' '. La dignité du Conseil

demande plus. Les conseillers devraient recevoir les ra^ meaux et les cierges bénits non pas de la main du bedeàii mais de celle de l'officiant, immédiatment après le clergé. Tout de suite, le procureur général du Conseil est chargé de voir M. de Bemières, curé de Québec, à ce sujet. M., de. Bernières était un homme paisible et d'accommodements.. Il répondit à l'envoyé du Conseil qu'il ne voyait pas dedifficultés à sa demande et que dorénavant les conseiîleri^ recevraient les rameaux et les cierges bénits de la maiti du célébrant.

En 1718, M. de Louvigny, lieutenant de roi à Québec, s'avisa de réclamer son entrée dans le sanctuaire de la cathédrale de Québec pour y recevoir le rameau, les c^adres, etc. Mgr de Saint- Vallier, évêque de Québec, refusa de lui accorder cet honneur. M. de Louvigny porta plainte au Conseil de marine contre l'évêque le 4 novembre 1718,

Le 24 mai 1719, le ministre lui écrivait: *'I1 (le Conseil de Marine) a examiné les plaintes que vous avez faites sur la difficulté que fait M. l'évêque de Québec de vous laisser entrer dans le sanctuaire de l'église paroissiale les jours de cérémonie pour y recevoir de la main du célébrant le rameau, les cendres et l 'adoration de la croix. Sur quoi le Conseil est bien aise de vous expliquer que cela ne vous appartient point; cet honneur ne doit être déféré qu'au l'intendant et si les marguilliers l'ont c'est qu'ils sont gouverneur ou commandant général de la colonie et. à censés faire partie du clergé de l'église".

Montréal eut d'autres petites querelles de préséance sous le régime français. En 1695, le procureur fiscal de l'île de Montréal intentait une poursuite à Jean Aubuchon, marguillier en charge de l'église paroissiale, pour n'avoir pas observé le règlement du roi du 2 mars 1668 au sujet de la préséance à être accordée aux officiers dans les églises. L'affaire vint devant le Conseil Souverain et, le 4 mars

1675, celui-ci ordonnait que les officiers de justice avaient droit à un banc, après le gouverneur ou le seigneur, dans le lieu le plus honorable de chaque église et qu'ils devaient rescevoir avant les marguilliers le pain bénit, la paix, l'encens, les cierges, les rameaux, etc. Dans les processions à l'intérieur de l'église, les officiers de justice devaient également passer avant les marguilliers. Ce jugement du Consieil Souverain ne fit pas plaisir aux marguilliers de Montréal mais il était conforme au règlement du roi du 2 mars 1668.

Les questions de préséance n'agitaient pas seulement les villes de la colonie, Québec Montréal et Trois- Rivières. Même dans les forts les plus reculés, l 'officier commandant tenait à avoir le premier rang partout. Aux alentours de 1749, le commandant du fort de Niagara ne s'avisa-t-il pas de faire une chicane à l'aumônier de la garnison parce que odui-ci, aux offices du dimanche, lui refusait l'encens et l'eau bénite. Le différend fut soumis à l'évêque de Québec, Mgr de Pontbriand, qui, le 26 mars 1750, fit le règlement suivant qui fut accepté et approuvé par le gouverneur de Vaudreuil :

''1° Le missionnaire n'est point obligé d'aller, chaque jour, prendre l'heure de la messe ni d'attendre sa réponse.

* * 2** Cette heure étant une fois marquée, ce sera à M. le commandant de faire avertir l'aumônier qu'il est nécessaire pour le bien du service d 'avancer ou de retarder, et il convient alors que l'aumônier suive ses ordres.

'^3° L'aumônier habillé, payant devant lui, n'est point c^bligé de lui faire une inclination.

^'4° Il n'est point dû au commandant Tencens ni l'eau bénite; M. rintendant n'a pas ces deux premières marques d'honneur et ce n'est qu'après bien des difficultés qu'on les a accordées à M. le général (gouverneur).

''5° La cloche étant bénite à l'usage de la chapelle qui en est en possesion depuis près de vingt ans ne sera employée à d'autres usages.''

Comme on le voit par oe règlement, la manie on, pour dire mieux, la folie de la préséance, avait gagné jusqu'aux commandants des forts de l'Ouest. Dans leurs solitudes, ils voulaient avoir des honneurs qu'on n 'accordait, à Québee, qu'au gouverneur général.

Nous pourrions prolonger indéfiniment cette nomenclature de chicanes qui renaissaient à mesure qu'on les éteignait. N'allons pas plus loin. Celles que nous avons racontées nous montrent assez l'esprit du temps. Mais bien naïf serait celui qui croirait que cet esprit de chicanes au sujet des préséances a disparu. Il existe encore, ici commis ailleurs. A ceux qui veulent s'en assurer, nous conseillona de consulter les officiers du protocole à Ottawa et à Québe«'. Les hommes sont toujours les hommes, et étrange contradiction, ce sont surtout les démocraties qui souffrent le plus du mal de la préséance.

£eé, l^usJU^i^ (k f759

On a beaucoup parié des traîtres de 1759. Certains de nos romanciers et de nos poètes ont même bâti des romans et des poèmes sur les lâches qui par leur trahison ont fait perdre le Canada à la France en 1759. Il y a peut-être lieu à une distinction sur ce point. La plupart des navires qui conduisirent à Québec l 'armée de Wolf e avaient des pilotes français ou canadiens pris par traîtrise ou autrement dans ^e bas Saint-Laurent. En supposant que les vaisseaux de guerre anglais n'auraient pas eu de pilotes du pays, pourraient-ils se rendre jusqu'à Québec? Nous le croyons sans difficultés. Knox l'affirme dans son Jourrual et il s'appuie sur le témoignage de bon nombre de capitaines •de la flotte anglaise. Knox parle même assez au long d'un des capitaines anglais qui avait à son bord un pilote canadien très bien disposé à le piloter. Tout le long du voyage de Trois-Pistoles à Québec le marin anglais fit à peu près le contraire de ce que lui conseillait le pilote du pays et son vaisseau arriva à la tête de l'île d'Orléans sans avoir subi le moindre accident, à la grande surprise du marin canadien qui ne pouvait s'expliquer comment un navire de fort tonnage avait pu passer dans les endroits où lui-même n'avait jamais osé s'exposer avec un tout petit navire Du côté du fleuve, les traîtres ne firent donc pas un grand tort à la cause française. En fut-il de même sur terre ? Il est certain que la bataille des Plaines d 'Abraham entraîna la perte de Québec, et un peu plus tard, de tout le pays. Wolf e tenta la fortune en escaladant les Plaines d'Abraham par le sentier du Foulon. Peut-être, avons-nous

le droit de penser que s'il n'avait eu à sa disposition le sentier du Foulon il n'aurait jamais ipu atteindre les Plaines d'Abraham. Dans ce cas, on peut conclure que le traître qui lui indiqua le sentier du Foulon fut la cause de la perte de la bataille du 13 septembre 1759.

En tout cas, on a beaucoup exagéré le nombre des traîtres en 1759. Nous avons fouillé livres et archives, et notre récolte se monte juste à six noms. Il y en eut d'autres, sûrement, mais ceux-là furent des héros ou plutôt des traîtres inconnus. Je voudrais, dans ce travail, retracer brièvement l'histoire des six traîtres connus de 1759.

Mais avant de parler de ces tristes personnalités, que l 'on me permette de mentionner trois noms, la Pompadour, Bigot et Vergor. C^ êtres si détestés dans notre pays furent-ils des traîtres?

''C'est une chose assez curieuse, remarque M. Aubert de Gaspé, dans ses Mémoires, que je n'aie jamais entendu un homme du peuple accuser Louis XV des désastres des Canadiens, par suite de l'abandon de la colonie à ses propres ressources. Si quelqu'un jetait le blâme sur le monarque: ''Bah! bah! ripostait Jean-Baptiste c'est la Pompadour qui a vendu le pays à l'Anglais! Et ils se répandaient en reproches contre elle."

M. Aubert de G-aspé écrivait ces lignes, il y a plus de trois quarts de siècle. Encore aujourd'hui il est de mode chez les poètes et chez les romanciers d'affirmer que la maîtresse de Louis XV vendit la Nouvelle-France à l'Angleterre.

Madame de Pompadour faisait passer ses intérêts particuliers et ceux de ses parents et favoris avant les intérêts de la France. Pendant que la misère était générale dans k royaume, elle soutirait, chaque année, tout près de 2,000,000 au trésor royal. Personne nie l'appétit vorace de

délibérément la Nouvelle-France, il y a un abîme à franchir et, seuls, les poètes et les romanciers l'ont fait jusqu'ici. Aucun historien sérieux, n'a osé aller si loin.

On a surtout reproché à madame de Pompadour la phrase fameuse: "Enfin, le roi dormira tranquille", qu 'elle aurait écrite à Voltaire en apprenant la perte de la Nouvelle-France. L'authenticité de cette phrase n'est pas même prouvée. Il est vrai qu'elle est reproduite dans le recueil des lettres de madame de Pompadour publié à Londres en 1772, mais il est établi aujourd'hui que ces lettres sont apocryphes. Elles furent inventées de toutes pièces comme les lettres prophétiques de Montcalm publiées aussi à Londres en 1777, qu 'on a pris au sérieux si longtemps. M. René de Kerallain a vainement cherché la lettre de Mme de Pompadour à Voltaire qui contenait la phrase incriminée et, pourtant, il affirme avoir vu toutes les lettres de madame de Pompadour à Voltaire.

Poètes et romanciers se sont donné la main pour rendre le dernier intendant de la Nouvelle-France pourtant déjà bien laid encore .plus effrayant à voir. On a accolé à son nom toutes les épithètes que le répertoire des honnêtes gens peut contenir à l'adresse des canailles et des êtres immondes. Il va sans dire que les mots de vendu aux Anglais et de traître à son pays reviennent souvent dans cette litanie de gros mots. Peut-on eonsidérer Bigot comme un traître? Jeté à la Bastille le 17 novembre 1761, Bigot dût subir pendant quinze mois les interrogatoires des juges acharnés à le faire condamner. Les procureurs du Roi ramassèrent pendant ces quinze mois toutes les preuves imaginables contre l'intendant infidèle. Il va sans dire que si on avait pu recueillir contre lui une preuve quelconque de trahison on aurait été heureux de lui la jeter à la face. Or, voici ce que réclame le ministère public contre François

Bigot, et je prends ce texte dans le compte rendu officiel dn procès:

''Que François Bigot doit être déclaré coupable d'avoir, depuis 1743, toléré, favorisé, ou lui-même commis abus, exactions, malversations, prévarications, infidélités et vols, plus amplement spécifiés durant le procès, que, en réparation, le dit François Bigot soit condamné à faire amende honorable devant la porte principale des Tuileries, oii il sera escorté par l'exécuteur public dans un caisson, ayant la corde au cou et portant dans une main une torche allumée en cire jaune et pesant deux livres; sur sa poitrine et sur son dos sera placée une affiche avec cette inscription : Public administrateur. Voleur perfide. Et là, à genoux, nu-tête et ipieds nus, revêtu de sa chemise, il devra déclarer à haute et intelligible voix que, durant son administration de la Nouvelle-France, en paix et en guerre, il a été coupable de fraudes, extorsions et rapines exposés dans l'acte d'accusation."

Le réquisitoire mentionné ici ne porte aucune accusation de trahison contre Bigot. On ne voit nulle part dans la preuve formidable accumulée contre lui qu'il ait eu des relations avec les Anglais pendant toute son intendance. Le néfaste Bigot avait déjà assez de crimes sur la conscience sans avoir à porter probablement la plus grande faute qu'on puisse reprocher à un homme en place: celle d'avoir vendu son pays.

Un autre triste 'sire est Vergor, l'âme damnée et l'inséparable du sale Bigot. Ils s'étaient connus à l'île Royale où Bigot était ordonnateur. Vergor, lui, était officier dans les troupes du détachement de la marine. C'est à cette époque que Bigot aurait écrit ce cynique billet à Vergor: Profitez, mon cher Vergor, de votre place ; taillez, rognez, ous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt venir iC rejoindre en France et acheter un bien à portée de

moi". Disons ici que ce billet est invraisemblable. Bigot était trop intelligent pour écrire une pièce aussi compromettante. Elle a été inventée tout simplement après la chute de Bigot. Il est facile, quand un homme n'est plus là pour se défendre, de lui faire dire ou de lui faire écrire tout ce qui peut le compromettre.

Peu après son arrivée à Québec comme intendant. Bigot, qui s'ennuyait de son ami, avait demandé au ministre comme faveur personnelle d'envoyer Vergor à Québec.

Vergor devint donc un des officiers de la garnison de Québec. Avec le peu de discipline qui existait alors dans les troupes de la marine, on peut croire sans peine que le sieur Vergor était plus souvent chez Bigot que sur le terrain de parade avec ses soldats.

Quand sur les sollicitations du gouverneur de Vaudreuil, on se décida enfin à établir un poste de cent hommes sur les hauteurs dominant l'anse du Foulon c'est Vergor qui fut choisi par Bougainville pour commander à cet endroit qui était, pour ainsi dire, la clef de la défense de Québec.

Cent hommes, d'après Montcalm, suffisaient pour défendre l'escarpement de l'anse du Foulon contre toute l'armée anglaise, tant le terrain se prêtait à la défense. Montcalm avait peut-être raison mais, tout de même, il fallait une condition, c'est que ces cent hommes fussent commandés par un brave et non pas un âne. Deux ans plus tôt, en 1757, Vergor était passé en conseil de guerre, à Québec même, pour avoir rendu sans coup férir le fort de Beauséjour aux Anglais. Il avait* été acquitté grâce aux intrigues savantes de Bigot, mais Montcahn, on le voit par son journal et ses lettres, avait été scimdalisé du verdict. Il tenait donc Vergor pour un officier incapable, indigne d'un commandement de confiance. Par quelle fatalité ce triste personnage fut-il choisi comme commandant du poste si important du Foulon?

Dans la nuit du 12 au 13 septembre 1759, quand les deux cents hommes d'élite de l'armée de Wolfe débouchèrent sur les Plaines d'Abraham et se jetèrent sur le poste

français, trente hommes seulement le défendaient. Soixantedix des cent soldats de Vergor étaient absents. Où étaientils ? \>rgor leur avait permis d'ailler aider les habitants de Lorette, à deux lieues, de leur poste, à faire leur récolte. Et, détail encore plus écoeurant, les Anglais surprirent Vergor au lit. Il dormait profondément sous sa tente quand les destinées de la capitale et de toute la colonie se jouaient à quelques pas de son poste.

Fréchette, dans sa Légende d'un peuple, a écrit:

un Vergor

Bazaine de jadis, avait pour un peu d'or, Entre-bâillé nos portes,

Et Wolfe, risquant tout sur la carte à jouer, Dans la plaine où le drame allait se dénouer Déployait ses cohortes.

Fréchette, d'ailleurs, n'est pas le seul à accuser Vergor d'avoir trahi, d'avoir livré pour de l'or le poste qu'il devait défendre juqu'à la mort. Quelques-uns de nos historiens et de nos manuels scolaires lancent la même accusation à la figure de Vergor.

La vérité a toujours ses droits et nous devons avouer qu 'il n 'y a aucun semblant de preuve que le 13 septembre 1759 Vergor ait trahi son pays pour de l'or ou pour d'autres considérations. Cet officier était léger, vain, imprudent, imbécile peut-être, mais nous ne pouvons le faire entrer dans la catégorie des traîtres.

Le nom de Vergor nous amène à une petite digression. Washington a laissé un nom immortel dans l'histoire. II avait commencé sa carrière militaire par un coup que nombre d'historiens ont qualifié d'assassinat: la mort de Jumon ville. Mais la carrière subséquente du fondateur des P]tats-Unis a mis cet épisode de sa jeunesse complètement dans l'ombre Les historiens américains mentionnent à peine sa rencontre avec Jumonville en 1754.

ÉLes voyages autour du monde de Bougainville lui ont

également donné une grande renommée. La réputation mondiale de Bougainville lui a valu, semble-t-il, l'indulgence des historiens qui ont étudié la bataille des Plaines d'Abraham. Le choix de Vergor comme commandant du poste du Foulon était une faute impardonnable. De plus, l'absence du même Bougainville avec son corps de troupe du champ de bataille des Plaines d'Abraham fut peut-être la cause de la perte de la journée. Et cette absence n'a jamais été expliquée de façon satisfaisante. Mais pour Bougainville comme pour Washington la grande ombre de l'histoire empêche de voir plus loin!

La famille Denys est une des plus anciennes et des plus remarquables du régime français. Elle nous a donné deux ou trois conseillers au Conseil Souverain, un religieux dont la vie a été écrite en deux volumes et plusieurs marins et soldats renommés. La trahison de Théodose-Mathieu Denys de Vitré n'est qu'un accident dans l'histoire de cette belle famille; on ne peut lui enlever la gloire que lui ont valu deux siècles de précieux services.

Thédose-Mathieu Denys de Vitré était né à Québec le 8 novembre 1724. Jusqu'en 1757, l'histoire de Denys de Vitré est assez obscure, mais à partir de cette année nous connaissons ses faits et gestes par une espèce d'autobiographie dont copie authentique est conservée à la Bibliothèque Municipale de Montréal, si je ne fais erreur.

Au mois d'avril 1757, Denys de Vitré partait de Bordeaux sur son navire la Renommée, de trente-neuf canons. Il voyageait de concert avec un autre navire d'à peu près égale force. Les deux vaisseaux conduisaient des troupes et des munitions à Québec.

Trois jours après son départ, la Renommée rencontrait le navire anglais le Somerset, de cinquante canons, et l'attaqua. Le combat fut rude et Denys de Vitré était sur le point de venir à bout de son adversaire lorsque le

Rochester, de soixante-six canons, entra en scène. La partie n'était plus égale et Denys de Vitré dût baisser pavillon. L'autre navire français avait pu se sauver et continuer sa route vers Québec. C'était un demi succès.

Conduit en Angleterre, l'officier canadien fut interné comme prisonnier de guerre à Alresford.

Dès lorB d'après son mémoire autobiographique, Les Anglais commencèrent leurs tentatives pour corrompre Denys de Vitré. Ils préparaient alors leur expédition contre Québec et ils espéraient qu'il servirait de pilote à leur escadre pour remonter le Saint-Laurent.

Après plusieurs aventures plus ou moins vraisemblables, Denys de Vitré, qui avait toujours refusé d'accepter les offres des Anglais, fut embarqué de force sur le vaisseau amiral le Nepturne. Il eut des entrevues avec l'amiral Saunders, Wolfe, etc., etc. A Halifax, Denys de Vitré fut conduit à bord du vaisseau de l'amiral Durell, et la flotte fit voile pour le Saint-Laurent.

Arrivés à la Traverse, dit Denys de Vitré, les Anglais ne lui firent plus de promesses ni de menaces, ils se mirent presque à ses genoux. Alors le marin canadien, feignant de se rendre à leurs supplications, demanda un canot pour aller sonder la passe si dif f iccile et si dangereuse. Il voulait assommer les matelots qui le conduiraient puis gagner la côte et se sauver dans les bois. Mais les Anglais, soupçonnant son dessein, firent descendre en même temps que son canot deux chaloupes chargées de fusiliers pour Tescorter. Se voyant découvert Denys de Vitré, pour terminer son existence malheureuse, tenta de se jeter dans le fleuve. Prévenu à temps, il fut ramené à bord du vaisseau amiral juste au moment ou les vaisseaux anglais venaient de franchir l'endroit redoutable de la Traverse, avec l'aide

tde deux pêcheurs canadiens.

Toute cette histoire de Denys de Vitré ne tient pas debout une minute. Il dit peut-être vrai quand il écrit

Anglais, mais il ment quand il raconte qu'il ne pilota pas le navire de Durell dans la passe de la Traverse. Si son récit était vrai, pourquoi le gouvernement anglais lui aurait-il accordé une pension annuelle de deux cents livres sterling qui fut même augmentée de cinquante livres quelques années plus tard?

La vérité est que le mémoire de Denys de Vitré fut préparé ad usum Franciae. Le marin avait d'importants intérêts en France et au Canada. En fait, il estimait ses pertes à deux cent trente-cinq mille livres. Il avait donc intérêt à ne pas passer pour un traître en France. De cette façon, il pouvait continuer à recevoir sa pension du gouvernement anglais et obtenir peut-être une indemnité du roi de France.

Son fils, John Denys de Vitré, qui entra dans la marine anglaise, et n'avait pas à ménager le sentiment français, adressa à William Pitt, vers 1790, un mémoire où il fait valoir les services de son père. Denys de Vitré fils parle au long des beaux discours faits au marin canadien par Townshend, Wolfe, Jarvis et autres puis avoue candidement qu'il se rendît à leur demande. Il ajoute que l'habileté de son père préserva la flotte anglaise de tous les dangers du golfe et du fleuve Saint-Laurent.

Le rôle de Denys de Vitré en 1759 fut d'ailleurs tout de suite connu au Canada puisque Montcalm dans son Journal, à la date du 17 juin 1759 parle de quelques prisonniers anglais faits au bas de l'île d'Orléans. Ceux-ci énumèrent les vaisseaux anglais déjà arrivés dans le Saint-Laurent et les autres qui sont attendus. La flotte anglaise, disaientils, doit être composée de 22 vaisseaux de guerre, 20 à 30 frégates ou galiotes à bombes, 100 petits bâtiments de transport et de 15,000 à 20,000 hommes de troupes. Ils ajoutent, parlant des vaisseaux déjà arrivés, le sieur Vitré est leur pilote.

Théodose-Mathieu Denys de Vitré fut bel et bien un traître. Après son retour en Angleterre avec la flotte an-

glaise, il fit venir sa femme et ses enfants dans ce pays. Sa famille est devenue anglaise de langue et peut-être de religion. Nous savons que pendant la Grrande Guerre une couple de membres de la famille Denys de Vitré servaient dans la marine anglaise.

Nous lisons dans un journal attribué à Townshend, à •la date du 10 juin 1759 :

''I must hère observe that we might hâve come to good anchorage. The evening before vidt. on the 15th as tlie.re is good an-chorage upon the Southern Coast in most places from the Port Matane quite to the Isle au Bic, which was about 13 or 14 leagues from us but the admirai had sent his pilot one de Vitré (who was most aceustomed to and best knew the soùthern coast) with Mr Durell and had kept one Raby, whose principal knowledge was the Channel to the N. East of Anticosti, and the river higher tlian that Island, but as we had other Pilots in the Fleet, and Mr. Durell early entreprise required one of the best Pilots. The sending de Vitré with that squadron was undoubtedley right. If Raby was found to fail the Admirai was not without ressourse, if Mr Durell wanted a good Pilot, he could not hâve got one afterwards, at least not until some French prise had chanced to furnish him with one or until he could hâve surprised one on the Isle of Coudres*\

Nous ignorons comment le pilote Raby tomba entre Les mains des officiers de la flotte anglaise. Il fut probablçment pris dans le golfe Saint-Laurent, en conduisant un navire en France.

Raby était né en 1702, en France, du mariage de Mathieu Raby ou Araby et de Françoise Morin. C'est en 1708 que son père vint s'établir à Québec puisque nous le voyons faire baptiser une fille ici à l'automne de cette année.

Augustin Raby ne manqua pas de demander une réconi-

pense au gouvernement anglais pour avoir conduit sa flotte jusqu'à Québec. Le 10 avril 1762, Raby adressait la supplique suivante au gouverneur Murray :

'*^ Supplie très humblement le nommé Augustin Raby, cidevant navigateur et pilote de la rivière Saint-Laurent, et a rhonneur de vous représenter qu'il a eu le bonheur de conduire heureusement et à bon port l'armement formidable qui a fait la conquête de ce pays. Le suppliant ose représenter à Son Excellence que nonobstant qu'il a été payé comme pilote dans cette escadre, il se trouve à présent dans l'indigence. Sa maison ayant été brûlée, ses meubles pillés et n'osant se rendre en France où, selon toutes les apparences, on lui ferait un mauvais parti, à cause des services qu'il a rendus à Sa Majesté Britannique.

*'Le suppliant implore la protection de Son Excellence et la prie d4ntercéder pour lui auprès des puissances, aiîn qu'il puisse obtenir quelque dédommagement de ses pertes, se mettre dans la voie de faire subsister sa famille, et sera le suppliant prêt en tous lieux et à toute heure de rendre à Sa Majesté Britannique les services qui pourront dépendre de lui.

''A Québec, ce 10 avril 1762.

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