‹ Les petites choses de notre histoire (volume 5)Chapitre 4 sur 12 · jelcf^i4j^l Jlo^nmeé. d'cJ|f^G4AJ^i · texte numérisé non relu

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Que de fois, dans mon existence déjà longue, j'ai rencontré des jeunes gens bien doués, instruits même, qui auraient aimé à entrer dans la carrière commerciale mais n'osaient s'y aventurer par suite de leur pauvreté et de leur manque de protection.

Savez-vous que 99 pour cent de nos millionnaires ou richards canadiens-français sont venus de la campagne à Montréal ou à Québec absolument sans le sou, sans amis, sans protecteurs? C'est de ceux-là dont je voudrais vous parler. Presque tous, en outre d'être pauvres, savaient à ipeine lire et écrire. Les jeunes gens d'aujourd'hui ont peur d'entrer en lice. Je me demande pour quelles raisons." Ils me diront peut-être que les conditions sont changées. J'en conviens, mais, encore ici, j'affirmerai que les jeunes d'aujourd'hui sont en meilleure posture que ceux d'autrefois. Ils ont même un immense avantage sur les richards de jadis puisqu'ils possèdent ce levier incomparable qu'on appelle l 'instruction.

Montréal a compté plus de millionnaires ou d'hommes riches que la vieille capitale. Je ne parlerai, toutefois, que des richards de la région de Québec, parce que je les connais mieux.

J 'avais pensé d 'abord à vous parler des millionnaires québécois du régime français, Charles Aubert de la Chesnaye, François Hazeur, Denis Riverin, Pierre Revol, Jean- Pascal Taché, etc. Mai^ le temps à ma disiposition est bien court. De plus, je me suis rappelé la parole de Pascal: *' Je crois volontiers le témoignage de ceux qui ont vu". Les millionnaires dont je veux vous entretenir, à part quatre ou

cinq, je les ai vus, je les ai côtoyés, j'ai même eu l'honneur de leur parler plusieurs fois. Je puis donc en causer avec connaissance de cause. Et si vous suivez le préceipte du ^rajid Pascal, vous ajouterez foi à mes dires. Je ne puis donner que quelques minutes à chacun de ces millionnaires québécois. Je vous signalerai les faits saillants de leur carrière. La vie de ces hommes mérite d'être méditée et imitée par ceux qui se destinent à entrer dans la carrière qui leur apportera fortune et renommée.

Joseph Drapeau

Encore aujourd'hui, quoiqu'il soit mort depuis plus d'un siècle, quand les habitants de l'Ile d'Orléans veulent parler d 'un gros richard, ils disent : riche comme le défunt seigneur Drapeau.

Joseph Drapeau était le fils d'un pauvre cultivateur de Saint- Joseph de Lévis. Comme il n'aimait pas la terre, après avoir appris tout ce que le maître d'école de son village pouvait lui montrer, il se rendit à Québec pour tenter fortune. Il fut d'abord commis chez un marchand de provisions. Il s'établit ensuite à son compte à l'endroit où se trouve l'ancien hôtel Blanchard.

Le Canada vendait alors une quantité considérable de grain à l'Angleterre. Les Antilles nous fournissaient la mélas.se, le sucre, les eaux-de-vie ; pour transporter le grain en Angleterre, pour apporter au Canada les denrées des Antilles il fallait des vaisseaux. Drapeau se fit armateur et construisit des navires de quelques centaines de tonneaux qui ne lui coûtaient pas très cher et qu'il vendait à bon profit. Il ramassa ainsi une fortune considérable.

Joseph Drapeau, humble fils de cultivateur, devenu très riche, se mit à acheter des seigneuries non pas parce qu'il voulait jouer au seigneur mais parce que ces achats lui rapportaient de bons revenus. Il acheta ainsi les seigneuries de Champlain, de Lessard (Pointe-au-Père), de l'île d'Or-

léans, de la Rivière-du-Gouffre et de Rimouski. On aura une idée de l'habileté en affaires de Joseph Drapeau queind on S'aura que la sei^eurie de Rimouski était morcelée entre les héritiers des seize enfants du seigneur Lepage et qu'il réussit à en acheter les différentes parties de plusieurs douzaines d'héritiers en moins de dix ans.

Le seigneur Drapeau n'avait jamais voulu entrer dans la politique. En 1809, il se laissa gagner et fut élu député de Northumberland. Il n 'y siégea pas longtemps à la Chambre d 'Assemblée puisqu 'il mourut un an plus tard, le 3 novembre 1810.

M. Drapeau avait eu six filles mais pas de fils. L'aînée «devint Mme d 'Estimauville, la deuxième Mme Pierre Garon, la troisième Mme Thomas Casault et la quatrième Mme Kelly. Deux ne se marièrent pas. Les filles du seigneur Drapeau héritèrent de la grosse fortune de leur père. Instruites, intelligentes, charitables, elles furent les bienfaitrices des différentes paroisses qui s'établirent dans leurs seigneuries. Les " seigneuresses " Drapeau, comme on les appelait dans la région de Québec, ont laissé on souvenir impérissable partout où elles ont vécu.

L'honorable Joseph Dionne

.^ Joseph Dionne était né à Québec en 1786. Son père, un pauvre colporteur, mourut jeune, et l'enfant, dès l'âge de treize ans, dut s'engager chez un cultivateur du Château- Richer qui le traita assez durement. Le jeune Dionne fut ensuite cuisinier sur une goélette puis apprit le métier de tonnelier. A l'âge de trente ans, il s'établit à Saint-Pierreles-Becquets. Tout à côté de sa boutique, il ouvrit un petit magasin. La fortune ne tarda pas à lui sourire. Avec ses économies, il se lança dans le commerce de bois. Il fit une fortune de plusieurs centaines de mille piastres.

M. Dionne n'avait pas eu l'avantage de fréquenter

l'école. Intelligent, d'une énergie et d'une ténacité vevt ordinaires, il réussit à ipeu près seul à apprendre la lecture et l 'écriture. Son sens des affaires, son jugement sain et son honnêteté firent de Thumble tonnelier l'ami et le conseiller de ses concitoyens et des habitants de toute la région.

La réputation de Joseph Dionne franchit bientôt les bornes de la région de Trois-Rivières et il fut appelé au Conseil Spécial puis au Conseil Législatif où il siégea jusqu'à sa mort arrivée à Saint-Pierre4es-Becquets le 27 décembre 1859,

M. Dionne n 'avait eu qu 'une fille, Flore, qui fut rech.erehée par les meilleurs partis de la Province, mais préféra le cloître aux joies du monde.

M. Dionne était ménager ou économe (pour lui-même mais très charitable pour les pauvres. On ne lui tendait jamais, la main en vain. Il donna plusieurs milliers de piastres pour la construction de la cathédrale des Trois-Rivières, et les UrsuJines de la même viUe le comptent comme leur principal bienfaiteur. Que de prêtres et de religieuses durent à M. Dionne le bienfait de l'éducation! Il n'avait pu en jouir lui-même mais il voulait la procurer à tous ceux qui le méritaient.

L'honorable Amable Dionne

Voici encore un Dionne. Peut-être était-il parent de Joseph Dionne, mais la chose n'est pas certaine. Né à Kamouraska en 1781, M. Amable Dionne fréquenta l'école moins de vingt mois puis entra à l'emploi de M. Ciasgrain, marchand de la Rivière-Ouelle. Son patron qui avait remarqué son intelligence et son esprit pratique, le prit comme associé en 1811. Peu après, M. Dionne recevait la direction de la succursale de la maison Casgrain et Dionne, à Kamouraska. En 1818, la société Casgrain et Dionne prenait fin, et M. Dionne s'occupa de commerce* pour lui-même. Il édifia en moins de vingt ans une fortune considérable.

En 1840, M. Dionne quittait Kamouraska pour aller résider au manoir de Ste-Anne de la Pocatière qu'il venait d'acheter. M. Dionne décéda en 1852 après avoir été député, membre du Conseil Spécial et membre du Conseil Législatif.

L'honorable M. Dionne fit un noble usage de la belle fortune que son honnêteté et son habileté lui avaient permis d 'amasser. Il fut bienfaiteur insigne des collèges de Nicolet et de Ste-Anne de la Pocatière. Une notice nécrologique de M. Dionne disait de lui: *'I1 protégeait tous les talents, encourageait toutes les entreprises utiles et contribuait largement à toutes les oeuvres de bienfaisance. ' '

L^honorable François Baby

Né à Québec le 19 juin 1794, il était le fils de l'honorable François Baby et de Marie-Anne Tarieu de Lanaudière. Il était donc le petit-fils de Madeleine de Ver chères.

Dès l'âge de dix-neuf ans, il se lança dans les affaires. Il se livra au commerce du bois sur une grande échelle. Trop hardi et peut-être trop confiant dans ses capacités, il fit une faillite considérable. La contrainte par corps pour dettes existait encore. Pour s'y soustraire il passa à Albany où il vécut quelques années. Mais il parvint à satisfaire tous ses créanciers et revint au pays.

François Baby devint alors entrepreneur pour le gouvernement. C 'est lui qui construisit (presque tous les quais et les phares du littoral du Saint-Laurent, en bas de Québec. Il payait largement ses nombreux employés et acquit une très grande popularité. Fournisseur de fonds électoraux, M. Baby jouissait d'une influence sans borne auprès des ministres et amassa une fortune considérable.

M. Baby s'était fait élire conseiller législatif de Stadacona en 1861. Il décéda à Québec le 6 août 1864. C'était un homme doué d'une énergie, d'une activité et d'un esprit d 'entreprise vraiment extraordinaires. Apparemment d 'une

faible constitution, la fatigue et le travail n'eurent jamais raison de lui. Quand la mort vint le saisir soudainement, il rêvait d'entreprises encore plus considérables que celles qu'il avait menées à bonnes fin et pourtant Dieu sait s'il en avait exécuté des projets de grande envergure.

L'honorable M. Baby fut le père de Francis Baby, élu député de Rimouski, à l'âge de 27 ans, grâce aux écus de son père.

François Buteau

A-t-on remarqué que la plupart de ceux qui, il y a un siècle et plus, réussirent à acquérir de grandes fortunes dans le commerce à Québec et à Montréal, était originaire de la campagne ? Il y a une explication facile à comprendre dans le succès de ces gens de la terre. Partis pauvres de leurs paroisses, ils sont plus durs et plus âpres au travail que les citadins.

François Buteau était né à Berthier-en-bas le 16 février 1789, du mariage de André Buteau et de Brigitte Brisson. M. Buteau père avait une nombreuse famille et avec les maigres revenus que lui donnait sa terre ne pouvait songer à donner une instruction même commerciale à ses fils.

Aussi, François Buteau, après avoir appris bien juste à lire et à écrire, dans une modeste école de sa paroisse, se décida à venir gagner sa vie à Québec. Les travaux de la terre ne lui disaient rien. D'ailleurs, son père avait d'autres fils pour l 'aider et il ne (pouvait être question pour François Buteau de faire sa vie à Berthier-en-bas.

M. Buteau, dès son arrivée à Québec, trouva de l 'emploi chez un négociant de la basse-ville. Le salaire était modique, et le travail ne manquait pas. Mais ce dur apprentissage du commerce fut pour lui plus profitable qu'un gros salaire. Les Anglais, il faut le reconniaître franchement, ont des méthodes de commerce bien supérieures aux nôtres. Nous avons mis du temps à les reconnaître et surtout à les

adopter. M. Buteau retira de son passage chez le négociant anglais des leçons qui lui aidèrent plus tard à acquérir la fortune.

Après quelques années de services chez son patron, M. Buteau se sentit assez fort pour voler de ses proipres ailes. Il avait quelques milliers de dollars pour inaugurer son commerce. Mais les grands marchands anglais de Québec l'avaient vu à Toeuvre. Ils connaissaient son honnêteté, son ardeur au travail, son sens des affaires, et ils n'hésitèrent pas à lui fournir des marchandises à crédit.

M. Buteau avait établi son commerce à la basse-ville. D'année en année, ses affaires augmentaient et au bout d'une vingtaine d'années il était devenu un des importants marchands de la capitale. Il avait élevé plusieurs entrepôts sur un quai qui lui appartenait et avait pris son nom. Plusieurs goélettes qu 'il avait fait construire transportaient s^ marchandises dans ce qu'on appelait alors les Iles.

Bref, M. Buteau était devenu le négociant canadien français le plus en vue de Québec et parmi les négociants anglais quelques-uns seulement le surpassaient.

Mais, comme on l'a dit bien des fois, l'histoire n'est qu'un éternel recommencement. Après les jours de prospérité viennent les jours de tristesse. M. Buteau l'avait peut-être oublié. Une crise commerciale sans précédent, trop de confiance dans des amis peu sûrs, des transactions trop hasardeuses, etc., furent les causes de sa ruine. Les banques existaient à cette époque mais hésitaient à aider leurs clients à passer des crises dangereuses. En avril 1844, M. Buteau avait la tristesse de voir le shérif de Québec vendre à l'enchère toutes les importantes propriétés qu'un quart de siècle de travail ardu lui avait permis d'acquérir. En quelques heures, quinze maisons que M. Buteau possédait dans le quartier commercial de Québec passaient à d'autres propriétaires. Le quai Buteau qu 'il avait construit lui-même et dont il était si fier lui fut également enlevé.

Déjà assez âgé, M. Buteau ne pouvait songer à recom-

mencer sa vie. Il se retira à Saint-Miehel de Bellechasse où on lui avait laissé une petite propriété. Des amis eurent pitié de sa détresse et lui obtinrent, après bien des efforts, une petite place du gouvernement.

M. Buteau décéda à Saint-Miehel de Bellechasse le 28 juillet 1872, à l'âge de 83 ans.

L'honorable Georges Couture

Un proverbe veut que parfois la fortune vienne en dormant. Je crois que la fortune vient plutôt en travaillant. Je veux vous en donner une preuve que je prends dans ma ville natale.

Né à Lévis, Georges Couture était le descendant direct de Guillaume Couture, celui que les Relations des Jésuites qualifient toujours de ''bon Guillaume". Guillaume Couture ne laissa pas de fortune à ses descendants. L'honorable Georges Couture commença sa carrière de marchand en vendant des morceaux de tire collés sur une planche et la termina conseiller législatif et riche de plus d'un demimillion.

Avec cette vente tde tire à la porte de l 'église paroissiale, le dimanche après la grand 'messe, Georges Couture s'amassa quelques piastres qui lui permirent d'acheter un hangar de 10 pieds par 20 pieds qu'il fit transporter à un carrefour très passant. Dans ce cabanon, il ouvrit, aux alentours de 1840, un magasin général dont l'assortiment, sûrement, ne lui avait pas coûté $10.00. Mais il connaissait le dicton: petit poisson deviendra grand si Dieu lui prête vie, et il ne désespéra jamais.

Vingt ans plus tard, Georges Couture était devenu le plus riche marchand de la rive sud, en bas de Montréal. Un superbe magasin en pierre de taille remplaça alors la cabane des premiers jours. Il conserva jusqu'à sa mort, à côté de son beau magasin à cinq étages, l'humble bâtisse de 10 par 20 pieds où il avait édifie sa fortune. Son plaisir

et son orgueil étaient de montrer à ses visiteurs ce cabanon où quatre à cinq clients pouvaient à peine se tenir à Taise.

La Providence fait bien tout ce qu'elle fait. A peu près vers le temps où M. Couture élevait son beau magasin, les Soeurs de la Charité bâtissaient à quelques pas de là un hospice pour les vieux et les vieilles, les orphelins et les orphelines. La Providence n'avait pas donné d'enfants à M. Couture. Il adopta les orphelins et orphelines de l'hospice Saint-Joseph de la Délivrance. On calcule que ce presque millionnaire, qui vivait très modestement, a donné plusieurs centaines de mille piastres à cet hospice dont il devint le second fondateur. Le gouvernement de la province de Québec nomma M. Couture conseiller législatif de Lauzon. En faisant entrer dans la Chambre haute un homme de bon jugement et d'excellent conseil, le gouvernement du temps récompensait le vrai mérite. M. Couture décéda le 4 novembre 1887.

A ses funérailles, Mgr Taschereau, archevêque de Québec, plus tard cardinal, voulut faire connaître au peuple la vie cachée de cet homme de bien qui n'avait vécu que pour les pauvres. C'était la première fois que, dans le diocèse de Québec, on faisait dans une église l'oraison funèbre d'un laïque. L'honorable Georges Couture, croyez-le bien, méritait cet honneur.

Louis Bilodeau

Comme la presque totalité de ceux qui, parmi les Canadiens français, ont amassé de grandes fortunes, Louis Bilodeau était d'humble condition. Né à Sainte-Marie de la Beauce le 15 janvier 1831, il apprit le métier de cordonnier qu'il exerça dans son village natal puis à Québec.

A force de travail et d'économie, il s'amassa un pécule et ouvrit, en 1861, un humble magasin de chaussures dans l'escalier qui conduit de la rue Champlain à la côte la Montagne. Soyez certain que les belles dames de Québec

n'allaient p^s se chausser dans ce semblant de magasin. Elles n'y auraient pas trouvé chaussures à leurs pieds. L'assortiment de M. Bilodeau consistait plutôt en bottes sauA^ages et en grosses bottes à clous. Mais, en 1867, l'ingénieux négociant transportait son établissement à quelques pas plus loin, dans un sipacieux magasin de la rue Sousle-Fort, et dès lors la clientèle riche et choisie y afflua. Il devint le bottier à la mode.

M. Bilodeau plaça si bien l'argent qu'il faisait avec son commerce de chaussures qu'il devint un des grands ca^pitâlistes de Québec. Un des premiers, il prédit la valeur que prendrait la Grande-Allée comme quartier résidentiel et il v bâtit une suite de logements qui porte encore le nom de ''bloc BiWeau".

^ialgré son peu d 'instruction, M. Bilodeau était recherché comme directeur des sociétés financières. Son gros bon sens, son honnêteté, sa prudence étaient des garanties pour ceux qui ont des capitaux et les placent dans des entreprises

lides, à l'abri de tous les risques.

M. Bilodeau, qui avait été directeur de la Société des Prêts et Placements, directeur de la Banque Nationale et conseiller de la ville de Québec, décéda le 21 février 1917.

Marié, mais sans enfants, il sut faire un noble usage

e sa fortune. Lfcs institutions de charité que M. Bilodeau ivait aidées toute sa vie ne furent pas oubliées dans son testament. Le souvenir de l'excellent M. Bilodeau est religieusement conservé à Québec. Des hommes comme lui, semble-t-il, ne devraient pas mourir. Ils seraient des exemples utiles dans notre siècle si égoïste!

Jean- Baptiste Renaud

Vers 1840, deux frères, Louis Renaud et Jean-Baptiste

Renaud, partaient de leur village natal, Sainte-Martine,

II» pour la ville de Montréal avec pour tout bagage et toute

UHortune les vêtements qu'ils avaient sur eux. Ils n'avaient

pas même la somme nécessaire pour payer leurs repas le 'long de la route. Trente ans plus tard, tous deux étaient millionnaires. L'histoire du frère aîné Louis appartient à la ville de Montréal puisque c'est là qu'il fit sa fortune et la perdit dans un krach qui ruina plusieurs gros négociants. Le cadet s'établit à Québee et c'est de lui dont je veux vous parler.

C'est en 1847 que Jean-Baptiste Renaud ouvrit un magasin de provisions à Québee; jusque là, les Anglais avaient le monopole de ce commerce dans la vieille capitale. Ils tentèrent bien d'écraser le hardi négociant mais ils avaient affaire à forte partie. M. Renaud n'avait pour toute fortune, pour unique capital, qu'un jugement sain, un sens pratique des affaires, mais il était doué d'une énergie qui aurait pu lui faire transporter une montagne si la chose était possible à un être humain.

Il vit son commerce grandir et s'étendre peu à peu jusqu'au jour où il devint le plus puissant négociant de la province dans sa spécialité.

Son honnêteté et sa responsabilité étaient à toute épreuve. Sa parole était de l 'or. On traitait avec lui sans écrit, sans témoins. La vie de ce grand négociant est un livre ouvert, un véritable manuel de renseignements utiles pour tous ceux qui veulent se livrer au commerce.

Jean-Baptiste Renaud ne songeait pas seulement à augmenter sa fortune. Il avait à cœur les intérêts de sa ville, de sa race, de son pays. Directeur de banque, de compagnies d'assurances, d'entreprises de chemins de fer, il payait de sa personne partout et toujours. Plusieurs fois, les deux partis s'unirent pour le faire élire député. On avait besoin de lui à la Chambre. Avec une humilité digne d'éloges, il refusa tous les honneurs, ne se croyant pas assez instruit pour siéger à la Chambre ou au Sénat.

M. Renaud, riche de plus de deux millions, vivait aussi humblement que le moins fortuné de ses commis. Son plaisir, sa satisfaction était de rendre service, de soulager la misère d 'autrui. Ecoutez cette anecdote racontée par

<;eliii-là même qui profita de la générorité de M. Renaud. Un jour, un de ses commis vint le trouver et lui dit, les larmes dans la voix, qu'il était obligé de laisser son service. Pourquoi ? lui demande M. Renaud. Je n 'ai pas d 'instruction, répond l'employé et je voudrais aller à l'école ipendant l'hiver. As-tu l'argent nécessaire pour payer tes classes, ta pension et tes habits? questionna M. Renaud. Le jeune homme, embarrassé, ne répondit pas. Quelques jours plus tard, en même temps que son congé, le jeune commis recevait une forte somme de son patron avec la promesse que son salaire lui serait payé pendant tout l'hiver et que sa place au magasin lui serait conservée. Le commis reprit son emploi six mois plus tard et devint un des associés de la maison Renaud.

Lors de la grande crise de 1877, il y eut des émeutes à Québec. La foule ameutée défonça les hangars de la maison Renaud en criant : Il nous faut de la farine, du pain ! La police voulait charger les émeutiers. M. Renaud ne voulut .pas y consentir. Il alla trouver les pillards en leur disant : Est-ce que je vous ai jamais refusé du pain ou du travail quand vous m 'en avez demandé ? Les émeutiers se retirèrent tout penauds. Il va sans dire qu'en cette triste année 1877 M. Renaud fit sa large part pour soulager la misère du peuple.

M. Renaud décéda le 1er mars 1884. Un journal de Québec disait très justement, le lendemain de sa mort: "'L'homme ordinaire meurt et aussitôt un autre le remplace. On s'aperçoit à peine de sa disparition. Mais il y a des hommes qui, lorsqu'ils descendent dans la tombe, laissent un vide qui ne se comble pas. M. Renaud était un de ces hommes. Sa mort laisse un vide, sa mémoire vivra longtemps."

François Kirouac

François Kirouac fut un citoyen intègre, désintéressé et ami du progrès. Il fut un des pionniers du commerce du

village Saint-Sauveur, qui est devenu un des grands quartiers de la cité de Québec. Fils d'un pauvre cultivateur de St-Pierre de la Rivière-du-Sud, il arriva à Québec en 1840, à l'âge de quatorze ans, avec quelques sous dans sa poche. M. Hardy, négociant de la basse-ville, le prit à son emploi plutôt par charité que par besoin <;ar il avait tout son personnel. Le salaire initial lui permettait tout juste de ne pas crever de faim.

Cependant, huit ans plus tard, il ouvrait à son propre compte un magasin de nouveautés. En 1850, y voyant plus d'avantages, M. Kirouac passait du <X)mmerce de nouveautés à celui des épiceries où il fit une fortune qui lui permit, un peu plus tard, de se consacrer exclusivement au commerce de gros en fleur et farines.

M. Kirouac, en arrivant à Québec, savait tout juste lire et écrire. Malgré ses longues et fatigantes journées de travail, il eut le courage de se former seul par la lecture et l'étude. Maire de Saint-Sauveur, échevin de Québec, préfet du comté de Québec, président de l'Union Saint- Joseph, directeur du chemin de fer de la Rive-Nord, viceprésident de la Banque Nationale, président de la Société des Prêts et Placements, il remplit tous ces postes aveo honneur pour lui-même et profit pour les sociétés qui lui confiaient leurs intérêts. M. Kirouac n'était pas un orateur à grandes phrases, mais il donnait son opinion en excellents termes. Ses avis étaient toujours prisés parée qu'ils étaient le bon sens même. M. Kirouac, qui était un catholique sincère et un homme d'oeuvre, avait été fait chevalier du Saint-Sépulcre et Léon XIII lui avait donné le titre de camérier d'honneur de cape et d'épée.

Le chevalier Kirouac décéda le 16 mai 1896. Il avait eu quinze enfants. Dix lui survécurent et firent honneur à son nom.

L'honorable Isidore Thibaudeau

L'honorable Isidore Thibaudeau fut, lui aussi, le fils de

ses œuvres. Sa vie est l'un des exemples les plus parfaite de ce que peut faire le travail joint à l'intelligence dans, le commerce. Né à Cap-Santé le 20 septembre 1818, M. Thibaudeau ne fut pas élevé sous des lambris dorés. Son père, fils d'un déporté acadien, put lui donner juste l'in»-* truction primaire. Il entra tout jeune à l'emploi de la célèbre maison Robertson, de Montréal. C'est en 1850 qu'il devint un des propriétaires de cette maison de commerce passée aux mains de MM. Masson, Brugère et Lali-, gevin. Un peu plus tard, M. Thibaudeau devenait l'unique propriétaire de la maison et prenait ses frères, Alfred, Rosaire et Urbain, comme associés. La raison commerciale fut dès lors connue sous le nom de Thibaudeau Frères ^ Cie.

M. Thibaudeau doubla et tripla les affaires de l'ancienne et puissante maison Robertson. Elle eut des sièges d'affaires à Montréal, à Québec et à Londres, en Angleterre.

Si je ne fais erreur, M. Masson fut le premier millionnaire canadien-français de Montréal. Le premier millionnaire de notre nationalité, à Québec, fut M. Thibaudeau. II ne fit pas sa fortune en volant ou exploitant le peuple. Sa réput^ion d'honnêteté était si bien établie que sa maison de commerce servit de banque ou du moins de caisse d'économie aux habitants de la région de Québec jusqu'à la fondation de la Banque Nationale.

Nous n 'avions à Québec que des banques anglaises et nos habitants, ne voulaient pas y déiposer leurs économies. Une couple de Caisses d'Epargne avaient dans l'intervalle fermé leurs portes, engloutissant plusieurs centaines de mille piastres de l'économie du peuple. C'est alors, que les habitants de la région de Québec déposèrent leur argent à la maison Thibaudeau. Leur seule garantie était l'honnêteté de M. Isidore Thibaudeau. Et il en fut ainsi jusqu'à la fondation de la Banque Nationale en 1860 dont M. Thibaudeau devint le premier président.

Si nous avons eu un premier ministre canadien-français à Ottawa, nous le devons peut-être à M. Thibaudeau. Lors

de sa défaite dans Arthabaska en 1877, la carrière politique de Laurier semblait finie. Il n'avait que 37 ans et n'avait pas encore donné sa mesure. M. Thibaudeau était alors député de Québec-Est aux Communes. Il résigna son siège pour tp'ermettre à M. Laurier d'être réélu. Il fit plus. C'est lui qui paya tous les frais d'élection du jeune ministre. M. Thibaudeau décéda à Québec le 18 août 1893. Il faut travailler pour avoir un bel enterrement, a dit un grand français. Je ne sais si M. Thibaudeau connassait cette phrase de T hier s mais il eut des funérailles très imposantes. Tout le district de Québec avait voulu rendre hommage à ce grand citoyen.

Zéphirin Paquet

Zéphirin Paquet naquit à la Pointe-aux-Trembles de Québec en 1818. Il était le quatrième d'une famille de dixhuit enfants. Son père, modeste cultivateur, ne put lui donner l'instruction et quand il vint s'établir à Québec en 1834 il pouvait très difficilement signer son nom. Il savait peut-être lire l'imprimé, mais la chose n'est pas certaine. Tout ce qu'il apporta du village natal fut la bénédiction de sa bonne mère et l'amour du travail. En arrivant à Québec, il s'engagea comme garçon d'écurie pour une laitière du faubourg Saint-Jean. Après deux années d'engagement, Paquet avait économisé $18.00 qu'il employa à acheter une vachô et il s'établit à son tour comme laitier. Il commença par distribuer son lait dans un bidon qu'il portait au bout du bras, puis quand il eut les moyens d'acheter une seconde vache il servit ses pratiques à l'aide d'une petite charrette fabriquée par lui-même et traînée par un chien. Quatre ans plus tard, en 1840, Paquet avait vingt vaches dans son écurie et un cheval vigoureux pour servir sa clientèle. En 1843, Paquet épousait Marie-Louise Hamel, une brave fille de la campagne. Celle-ci avait été commis dans un magasin de la ville pendant quelques mois et c'est proba-

blement elle qui suggéra à son mari d'ouvrir un petit magasin tout en continuant son commerce de lait. Les affaires allèrent si bien qu'au bout d'un an M. Paquet vendait ses vaches pour se livrer entièrement au commerce de nouveautés, dans la rue St-Vallier. Quatre ans plus tard, il avait déjà 10 commis et faisait des affaires d^or.

L'incendie de St-Sauveur, en 1866, décida M. Paquet à transporter son commerce rue St- Joseph, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le grand établissement Paquet. Successivement, les bâtisses s'ajoutèrent aux bâtisses jusqu'à la mort de M. Paquet en 1905. Ses magasins étaient évalués à plus de $2,000,000. Peut-on croire qu'un homme qui savait à peine signer son nom ait conduit une pareille entreprise? Tel est le cas, pourtant. De la vie de M. Paquet on peut tirer plusieurs leçons. Je n'en mentionne qu'une pour le moment. C'est sa femme qui fut la clef de son succès. C'est elle qui le fit entrer dans le commerce de nouveautés. C'est elle qui, toute sa vie, fut sa collaboratrice. Quand on se marie, c'est pour la vie, dit le proverbe populaire. Avis donc aux jeunes gens qui ont r2imbition légitime d'arriver au succès, à la fortune. La femme est toujours pour quelque chose dans le succès ou l'échec d'un homme. Il ne faut pas choisir sa femme seulement pour sa beauté. Celle-ci se fane et la bête reste, disait un curé pas bête de chez nous. Le choix de la compagne de sa vie fit le succès de la carrière de Zéphirin Paquet. Je pourrais vous citer des douzaines de cas semblables à celui du fondateur des grands magasins Paquet.

Vous êtes dans une carrière oii pour arriver il faut de l'honnêteté, de l'énergie et de l'initiative. Voulez- vous savoir ce que sont ces trois qualités dans la vie d'un homm^ d'affaires? En 1927, paraissait un ouvrage anonyme intitulé Zéphirin Paquet, sa vie, son œuvre. Je ne sais si, lors de sa publication, les journaux ont parlé de ce livre. En tout cas, il mérite de se trouver entre les mains de tout jeune homme qui se destine au commerce. Il trouvera dans ces pages des leçons qui lui seront utiles.

Charles- William Carrier

Chez nous, les grandes familles industrielles et commerciales ne se perpétuent pas. Une véritable fatalité s'attache à elles. Voyez en France et en Angleterre. Là des industries et des maisons de commerce existent depuis deux cents, parfois trois cents ans, conduites de brillante façon de pèie en fils. Citez-moi dans la province de Québec une grosse entreprise commerciale conduite par le père, puis par le fils et ensuite par le petit-fils. Montrez-moi l'industrie qui s'est perpétuée plus de deux générations par la même famille. Il y en a peut-être, mais je n'en connais pas et, pourtant, à maintes reprises j'en ai cherché.

Ceci m 'amène à vous dire un mot d 'une grande industrie établie dans la petite ville où je suis né et où j'espère mourir. Cette importante industrie faisait l'honneur et l'orgueil de la race canadienne-française. Je veux parler des usines Carrier & Laine. Hélas! il ne reste rien, pas même des ruines de ces immenses usines qui employèrent pendant un certain temps plus de 2,000 ouvriers. Le souvenir en est même à la veille de disparaître. On oublie si vite de nos jours.

Charles-William Carrier, le fondateur des usines Carrier 'Ct Laine, était né à Saint-Henri de Lauzon, paroisse située à trois lieues de Lé vis, sur la route de Jackman. Fils d'un cultivateur peu en moyens, il suivit la classe rurale puis s 'en vint à Lévis s 'engager comme commis dans une épicerie tenue par son oncle. Carrier avait un ami mécanicien de métier et tous deux avaient la passion des grandes entreprises. Toutes leurs soirées se passaient à discuter des moyens d'arriver à la fortune. C'est encore là le sujet des pepsées et des discussions de nombre de jeunes gens. Seulement,, quelques-uns passent des rêves à l'exécution. Finalement, Charles-William Carrier et Damase Laine mirent en commun l'un ses quelques centaines de piastres d'économie, et l'autre sa science mécanique, et établirent l'usine

Carrier et Laine. Les commencements furent très humbles. Carrier s'occupait de prendre les commandes et Laine les exécutait, aidé d'une couple d'apprentis. Dix ans plus tard, les deux associés qui avaient la confiance des banques et des prêteurs d'argent, achetaient un quai de plusieurs centaines de pieds de longueur en face même de Québec, et commencèrent à y élever ces superbes constructions en brique rouge que ceux de ma génération ont vues et admirées. Les usines Carrier et Laine manufacturaient les bouilloires, les engins, pompes à incendie, les poêles, les machines agricoles, les pelles, les haches, etc., etc. C'est même dans ces usines que fut coulée en bronze la première statue grandeur héroïque faite par le célèbre sculpteur L.- Philippe Hébert. Elle existe encore sur la place publique de Lévis.

Les usines Carrier et Laine fortement encouragées ipar le chemin de fer Intercolonial (aujourd'hui le Canadien National) étaient à la veille de commencer la construction des wagons de chemins de fer lorsqu'une maladie de gorge enleva Charles-William Carrier à l'affection des siens et à la direction de sa belle entreprise, à l'âge de moins de 49 ans.

Ici, permettez-moi de vous raconter un souvenir de jeunesse. Il vous édifiera, j'en suis certain, comme il fit l'admiration des populations de Québec et de Lévis, en 1887.

Les 1500 ou 1800 employés de Carrier et Laine, en apprenant la maladie mortelle de leur principal patron, M. Carrier, qu'ils aimaient comme un père, furent dans la consternation. La science médicale ne pouvant rien pour sauver leur patron, ils se tournèrent vers Sainte-Anne de Beaupré. Je vois encore les deux grands bateaux à vapeur, le Brothers et le Pèlerin, quittant les quais de Lévis portant ii leur bord les ouvriers des usines Carrier et Laine qui, avec leur foi ardente, s'en allaient demander à la grande thaumaturge de Beaupré la guérison de celui que les médecins avaient condamné. Cette fois, sainte Anne ne Jijput rien faire et le grand industriel descendit dans la

tombe, laissant pour conduire son entreprise trois fils très intelligents, mais encore aux études. Moins de vingt-cinq ans plus tard, la création de Charles- William Carrier disparaissait, laissant sur le pavé des centaines d'excellents ouvriers, qui ne demandaient qu'à travailler pour faire vivre leurs familles. Je ne passe jamais en face du site des anciennes usines Carrier et Laine sans éprouver un serrement de coeur. C^est le silence, l'abandon, la tristesse, là où retentissaient le bruit des machines et le chant joyeux des ouvriers regagnant leurs logis, la journée de travail terminée.

L'honorable Pierre Garneau

L'honorable Pierre Garneau était le neuvième enfant d'une famille de 13 garçons et 5 filles. Son père, cultivateur au Cap-Santé, n'était pas riche. Le jeune homme quitta la maison paternelle à l'âge de 16 ans, en 1839, pour se faire une carrière dans la vieille capitale. Il obtint un emploi de commis dans un magasin de nouveautés de la rue Saint-Jean avec un petit salaire. Combien de jeunes gens d'aujourd'hui voudraient commencer la vie avec pareille pitance?

Le jeune (xarneau avait reçu une éducation élémentaire. Plus tard, il réussit à maîtriser très convenablement les langues française et anglaise. Après avoir été commis dans différents petits magasins, M. Oameau entrait, en 1847, au magasin de MM. Cyrîce et Laurent Têtu en qualité de premier commis. L'année suivante, en 1848, il entrait en société avec M. L.-E. Dorion, marchand, de la rue St-Jean. Enfin, en 1851, il retournait au magasin des frères Têtu en qualité d'associé.

En 1870, M. Garneau devenait le seul propriétaire de la maison Têtu. Il avait 46 ans. La même année, il était élu maire de Québec. Il était alors le marchand le plus en vue de la vieille capitale.

C'est en 1874 que M. Gameau transporta son établissement à la basse- ville de Québec. Quelques années plus tard, il faisait bâtir le superbe magasin où ses fils, l'honorable E.-B. Gameau et sir Georges Garneau continuent son commerce.

Maire, député, ministre, M. Garneau a toujours joui de la confiance et du respect de ses amis politiques et même de ses adversaires.

M. Garneau fut un des fondateurs de la Cie de navigation à vapeur de Québec, de la compagnie des tramways de Québec, du chemin à lisses de Gosford, qui devint le chemin de fer du lac St-Jean, etc., etc.

Le Canadian Biographieal Dictionmry disait de M. Garneau en 1883 : '' On a dans toute la province de Québec une si bonne opinion de M. Gameau qu'il suffit que son nom

it associé à une entreprise pour que les capitalistes y

ettent leurs capitaux." \ L'honorable ^I. Gameau avait reçu un nom sans tache de ses ancêtres, les honnêtes paysans du Cap-Santé. Il le transmit avec le même prestige à ses deux fils, l'honorable E.-B. Garneau et sir Georges Garneau, ancien maire de Québec.

Jean-Baptiste Laliberté

Qui n'a entendu parler de Jean-Baptiste Laliberté, le grand marchand de fourrures de Québec ? Avant lui, aucun Canadien-français ne s'était essayé dans le commerce de fourrure. Le monopole de ce commerce qui demande de grands capitaux était entre les mains des Anglais.

Né à Québec le 27 mars 1843, M. Laliberté fit son apprentissage à l'important établissement V. Nichols.

A l'automne de 1867, M. Laliberté avec toute l'audace et la confiance de la jeunesse ouvrait sur la rue St-Joseph un petit magasin de fourrures. Les tablettes du magasin Laliberté étaient remplies de boîtes mais la plupart étaient vides. Le petit marchand avait bien juste les quelques

casques et manteaux de fourrures qui s'étalaient dans l'unique vitrine de son magasin. Avec le temps, cet établissement devait devenir le plus important du genre de toute la province. Les commencements furent rudes, mais le jeune homme était travaillant, énergique et plein d'ambition. D'année en année, son magasin et ses ateliers prirent de l'extension. De ITiumble entrepôt des commencements, M. Laliberté fit un établissement qui employait plusieurs centaines d'ouvriers et était renommé non seulement au Canada mais aux Etats-Unis et même en Europe.

M. Laliberté, une fois parvenu à la fortune, s'intéressa à la chose publique. Il fut président de la Banque Nationale et de la Commission du port de Québec.

Le grand marchand de fourrures avait été protégé dans ses commencements par un cultivateur de Beaumont. Presque tous les dimanches, pendant la belle saison, il se rendait avec son magnifique équipage, chez l'humble habitant de Beaumont qui l'avait aidé. La reconnaissance, de nos jours, est un oiseau si rare, que je prends plaisir à vous mentionner ce fait. Ils sont si peu nombreux, ceux qui, parvenus au faîte des honneurs et à la fortune, se rappellent des amis qui leur ont aidés à gravir la rude côte des commencements. M. Laliberté, lui, n'oublia jamais qu'il avait été pauvre. Il fut un des premiers patrons à payer un salaire raisonnable à ses employés. Il les considérait non comme des bêtes de somme, mais comme des collaborateurs qui lui aidaient à augmenter sa fortune.

L'honorable Georges-Elie Amyot

Il y aurait un gros livre à écrire sur la carrière de l'honorable Georges-Elie Amyot. Né à St- Augustin de Portneuf, en janvier 1856, il prenait le chemin de Québec

à VsLge de 14 ans. Il était sans fortune, sans protecteur mais il avait en retour l'ambition de se créer une place dans le monde et une énergie qu'aucun obstacle ne pouvait rebuter.

M. Amyot apprit le métier de sellier chez M. Tanguay qui devait devenir son bienfaiteur puis son beau-père. En 1874, M. Amyot émigra aux Etats-Unis où les salaires étaient plus élevés. Il vécut trois ans à New-'Haven puis à Springfield. Son séjour aux Etats-Unis ne lui donna pas la fortune mais lui permit d'acquérir beaucoup d'expérience. De 1877 à 1879, il fut commis dans un magasin de chaussures puis chez un marchand de fer, à Montréal.

En 1879, M. Amyot revenait à Québec et entrait à l'emploi de la maison de gros Amyot et Frères comme oyageur. En 1885, il ouvrait un magasin de nouveautés, e St-Jean. Dix-huit mois plus tard il faisait cession de ses iens aux bénéfices de ses créanciers. Agé de trente ans, 'marié, père de famille, il n^avait pas un sou, mais quelques milliers de piastres de dettes.

^ A la fin d'octobre 1886, il formait une société avec M. Dyonnet, français, pour la fabrication des corsets. Deux ans plus tard, en 1888, M. Dyonnet partait pour le Brésil et M. Amyot achetait ses intérêts dans la compagnie qu'ils avaient formée. La manufacture de corsets de M. Amyot prit dès lors le nom de Dominion Corset Co., et une extension presque phénoménale. M. Amyot ne confina pas ses talents de financier et d'industriel à sa manufacture de corsets. En 1894, il établissait une manufacture de boîtes en carton, et en 1896 il fondait la brasserie Amyot et (lauvin. Il occupa à Québec et dans le monde financier plusieurs pastes importants. Directeur de banques, président de la. Chambre de Commerce, président de l'Association des Manufacturiers, conseiller législatif, il apporta

dans ces différents postes la même énergie, la même clairvoyance qu'il donnait à son commerce.

M. Amyot, millionnaire, ne vécut pas en égoïste. Il n'a refusé son appui et ses capitaux à aucune entreprise canadienne-française née viable et conduite sui* des principes d'affaires honorables et sensés. Sa bourse était également ouverte à toutes les bonnes causes. C'est lui qui paya entièrement de ses deniers la belle statue élevée à Québec, à la mémoire de notre historien national. C 'est également M. Amyot qui dota la vieille capitale d 'une bibliothèque scientifique très complète.

Le millionnaire Amyot avait une manière à lui de faire la charité. Pendant plus de vingt ans, il paya l'instruction d'un prêtre du diocèse de Québec aux universités romaines. Seulement, je doute fort que les jeunes prêtres qui ont joui de cette bourse aient jamais su qu'ils la devaient à l'honorable M. Amyot. Sous une apparence rude, M. Amyot cachait un cœur d^or. Il aimait à secourir ceux qui étaient dans le besoin mais il ne voulait pas de remerciements. Sensible à l 'excès, il avait la coquetterie ou l 'orgueil de ne pas laisser voir son émotion. C'est le caprice ou le dada des hommes forts.

Conclusion

Si j 'en avais le temps, je pourrais vous fournir les noms de quiQze ou vingt autres Canadiens-français arrivés de la campagne à Québec pauvres, sans amis et sans influence et qui cependant ont fait de grandes fortunes. Mais à quoi bon? Il me semble que ma thèse est suffisamment établie. Un éloquent montréalais, l'honorable M. David, disait ici même, il y a quelques années : On se plaint que les profes-

sions libérales et les carrières commerciales sont encombrées. La chose est possible. Mais les sommets ne sont pas encombrés et c'est là que l'ambition des jeunes doit tendre. Pour se rendre au sommet, je leur dirai: suivez l'exemple des Drapeau, des Dionne, des Couture, des Bilodeau, des Renaud, des Kirouac, des Thibaudeau, des Paquet, des Carrier, des Garneau et des Laliberté. Et surtout apprenez par coeur le conseil d'Henry Bordeaux à tous ceux qui veulent arriver: ** Jeunes gens passionnés qui, dans tous les domaines, ambitionnez les trophées, n'oubliez pas que le chemin de la fortune et des honneurs s'ouvre par la corvée du travail, de l'honnêteté et de la sobriété en tout." (1)

(1; Conférence donnée à l'Ecole des Hautes Etudes Commerciales le Montréal.

£.eé Adteà de 4U^ G4uUeH4. MotcuAeà

Mon intention n'est pas de vous faire une longue dissertation sur rhistoire en général. Je voudrais seulement attirer votre attention sur quelques-uns des aspects de cette science.

L'histoire, et spécialement la grande histoire, exige une discipline sévère de l'esprit. N'est pas historien qui veut. *^ L'observation assidue des hommes et des événements, a écrit Thiers, ne suffit pas, il faut un certain don pour bien écrire l'histoire. Quel est-il? Est-ce l'esprit, l'imagination, la critique, l'art de composer, le talent de peindre? Je répondrai qu'il serait bien désirable d'avoir de tous ces dons à la fois, et que toute histoire où se montre une seule de ces qualités rares est une oeuvre appréciable et hautement appréciée des générations futures."

Thiers, cependant, ne fait pas consister dans aucun de ces dons la valeur d 'un historien. Pour lui, la qualité essentielle, préférable à toutes les autres, celle qui doit distinguer l'historien et qui constitue sa véritable supériorité, c'est l'intelligence. "L'intelligence avec laquelle on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l 'histoire ou de la critique : on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n'exagère rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage les traits véritables, on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire, on peint juste, on entre dans les secrets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies ; diplomatie, administration, guerre miarine on met ces objets si divers à la portée de la plupart

des esprits parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible a tous."

"L'histoire, en effet, ne résout pas les questions, à dit Fustel de Coulanges, elle nous apprend à les examiner. Elle nous enseigne au moins comment il faut s'y prendre pour observer les faits humains". L'histoire doit arriver à connaître les institutions, les croyances, les moeurs, la 'vie entière d'une société, la manière de penser, les intérêts qui ragitent, les idées qui la dirigent."

Dans cette longue recherche du passé, l'art a sans doute sa part. Que l'histoire, pareille à la nature, lisons-nous dans V Essai sur Tite-Live de Taine, tende le cœur et les sens en même temps que l'intelligence. Que le passé, reconstruit par la raison, ressuscite devant l'imagination. Jusqu'ici, nous n'avions que des matériaux inertes et des lois inactives. Les voilà qui se meuvent au souffle divin de l'âme. La science devient l'art... L'artiste dans l'historien n'est pas séparé du savant. Les deux génies s 'entr 'aident, ou plutôt il n'y en a qu'un qui tantôt prépare et raisonna et, applique deux fois au même objet, y découvre par la même clairvoyance, d'abord la vérité, puis la vie.'^

L'histoire est un art, et, chez Taine, cet art est incomparable. Mais nul n'a poussé plus loin que MieheJet eet art merveilleux qui transforme les choses en êtres vivants, qui les fait agir et parler. Ecoutons-le nous dire son enthousiasme lorsqu'il dépouille les vieilles archives de France:

"Je ne tardai pas à m 'apercevoir dans le silence apparent de ces galeries qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n 'était pas de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps, ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces ipapiers ne sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois prétendaient n'avoir pas été

effacées par la multitude des lois modernes. Si on eut voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas un de mort. Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langxies que faisait taire rudement la grande voix de la République et de l'Empire: '^ Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît."

Michelet est un grand artiste et son ipuissant talent de reconstitution fait que chez lui l'histoire devient une fonne vivante, une oeuvre d'art.

Ne l'oublions pas, cependant, l'histoire est un art à la condition d'être d'abord une science. Michelet lui-même le reconnaît lorsqu 'il dit que l 'histoire doit être la ' ' résurrection de la vie intégrale du passé".

'^Le but essentiel de l'histoire, son grand souci consiste dans la reconstitution précise et exacte du passé; la curiosité scientifique du passé doit être le mobile le plus actif qui nous conduit vers l'histoire. Toute une discipline est nécessaire, des modes d'investigation spéciaux et une méthode de travail propre. La science historique n 'existe pas, elle se fait. Elle recueille jalousement et patiemment les moindres restes qui rappellent les âges disparus et s'efforce, en tâtonnant, de rétablir quelques chose de la réalité qui a c^sé d'être. Pour en arriver là il faut une longue et scrupuleuse observation du détail."

C'est encore Michelet qui a dit qu'il avait trouvé l'histoire ''peu curieuse du menu détail érudit, oii le meilleur, peut-être, restait enfoui aux sources inédites". Pour faire oeuvre de véritable historien, il faut aller aux sources, c'est-à-dire aux documents. Par documents je n'entends pas seulement les textes imprimés des écrivains, mais les pièces inédites, les inscriptions, les monuments de l'art. C'est là que l'on trouve le détail qui forme la petite histoire en attendant que par une synthèse habile, on le fasse entrer dans la composition de la grande histoire.

Chez nous, l'historien n'a pas à aller chercher les docu-

ments bien loin dans le passé. Les insKjriptians, les monuments, les chartes, et le reste, sont plutôt rares. Nous avons, cependant, des pièces inédites fort intéressantes à consulter. Je veux parler des actes de notaires de l'ancien régime.

J'ose affirmer que les greffes de nos anciens notaires sont les principales sources de la petite histoire de chez nous. Et, afin de prouver mon affirmation, je demande à ceux qui me font l'honneur de m 'écouter la permission de les entretenir pendant quelques minutes, de certains points controversés de notre histoire où des actes de notaires ont apporté la lumière décisive. Ces simples faits auront peutêtre plus d 'influence sur leur esprit que toutes les démon»tratons générales que je pourrais leur soumettre.

M. de la Potherie, dans le but de prouver que les Français avaient pris possession de la baie d'Hudson avant les Anglais, dit qu'en 1656, Jean Bourdon s'avança jusqu'au fond de cette immense mer. Charlevoix, Garneau, Ferland, Gosselin et bien d'autres auteurs ont accepté de bonne foi l'assertion de la Potherie. C'est feu J.-Edmond Roy qui a le premier mis en doute le voyage de Bourdon à la baie d-'Hudson, en 1656. A l'aide d'un certain nombre d'actes notariés tirés des archives de Québec, il a prouvé que Jean Bourdon avait passé à peu près toute l'année 1656 dans la capitale. La Potherie s'était appuyé sur un document fabriqué de toutes pièces dans les bureaux des affaires étrangères. Il paraît qu'à cette époque les diplomates ne se gênaient pas pour fabriquer des pièces apocryphes quand elles pouvaient leur aider.

Le gouvernement de la province de Québec a (placé dan^ une des niches du Palais législatif la statue de Louis Jolliet, le découvreur du Mississipi. L'histoire nous apprend que Jolliet partit de Québec, en octobre 1672, et passa iTiiver de 1672-1673 à Michillimakinac, avec le Père Marquette. Le 17 mai 1673, les deux explorateurs se mettaient en route

avec cinq comparons à la recherche de cette mer du Sud qu^on ne connaissait pas encore mais dont les sauvag'es parlaient tant. C'est le 17 juin 1673, juste un mois après leur départ de Michillimakinac, que les deux explorateurs entrèrent dans les eaux du Mississipi dont la découverte devait immortaliser leurs noms.

. Quels étaient les noms des cinq compagnons de Jolliet et Marquette dans la découverte du Mississipi? Le Père Marquette a oublié de les faire connaître dans la relation de son voyage.

Tout dernièrement, aux Archives de Québec, on a trouvé un acte reçu par le notaire Rageot Pavant- veille même du départ de Jolliet pour l'Ouest. C'était un contrat d'association entre Louis Jolliet, François Chavigny de la Chevrotière, Zacharie Jolliet, Jean Plattier, Pierre Moreau, Jacques Largillier et Jean Thiberge ''pour aller faire la traite dans rOuest."

, N'avons-nous pas là les noms des braves qui firent la découverte du Mississipi avec Jolliet? Nous pouvons, je crois, le présumer ; en tous cas, si les signataires du contrat du 1er octobre 1672 sont réellement les compagnons de Jolliet, nous aurons le droit de proclamer que c'est une pièce notariale qui nous a donné ce précieux renseignement.

Le 1er mars 1687, le roi de France nommait M. de Meneval, gouverneur de l'Acadie, en remplacement de B. Perrot, qui venait d 'être rappelé ou destitué. , Charlevoix, d'ordinaire bien informé, dit que M. de Mené val était le fils du baron de Portneuf . Tous ceux qui, après Charlevoix, ont eu à parler de l'Acadie disent également que M. de Meneval était un Robineau de Portneuf. La plupart le donnent comme le quatrième fils du Baron (Je Portneuf.

. iJn acte du notaire Chambalon en date du 18 décembre 1707 nous prouve hors de tout doute que François-Alexancjrc Robineau, celui que Charlevoix et tous nos historiens

ont pris pour le sieur de Meneval, portait le nom de Chevalier de Bécancour et qu'il fit toute sa carrière en Louisiane.

Mais alors qui était M. de Meneval?

Nous trouvons ses nom et prénoms au bas d'une pièce notariale du 22 septembre 1688. Il signe ** Louis-Alexandre Desfriches, chevalier, seigneur de Meneval, gouverneur pour le roi de la province de l'Acadie".

Il est tout de même curieux de constater que Terreur de Charlevoix se soit perpétuée pendant plus de deux siècles. Sans la pièce notariale du 22 septembre 1688, elle courrait encore le monde.

Le voyage de Mgr de Saint- Vallier en Acadie au cours de l'année 1686 est bien eonnu. Le prélat en fit une intéressante relation. Mais Mgr de Saint- Vallier fit un second voyage en Acadie trois ans plus tard, en 1689. Ce dernier voyage n'a pas été mentionné par un seul de^nos anciens historiens. C 'est un acte du notaire Grcnaple quf nous donne tout l'itinéraire de ce voyage de Mgr de Saint- Vallier, en Acadie. On a accusé les évêques de Québec d'avoir négligé l 'Acadie aux premiers temps de la colonie. C'est pourtant dans ce voyage de 1689 que Mgr de Saint- Vallier porta des secours aux missionnaires de l 'Acadie. Il leur donna 1500 livres qu 'il avait obtenues du roi et 500 livres de ses propres deniers. Sans l'acte de Genaple on ignorerait la sollicitude pastorale du deuxième évêque de Québec à l'égard des Acadiens.

"Par ma foi, fait dire Molière à un de ses personnages, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien."

Les notaires de l'ancien régime, eux, savaient qu'ils faisaient de la prose mais ils écrivaient quelquefois dans ce langage usuel des poèmes qui valaient bien des chants rimes.

Dans le greffe du notaire Genaple, à la date du 7 mai 1697, on trouve une donation *'en cas de mort^^ qu^on pourrait appeler un poème en prose.

Au printemps de cette année 1697, le sieur Outlas, anglais d'origine mais établi depuis plusieurs années dans la Nouvelle-France, avait obtenu des autorités de la colonie la permission de faire ce qu'on appelait alors une flibuste contre les ennemis de VEtat.

Or, le 7 mai 1697, quelques jours avant le départ de l'expédition, cinq des hardis gars qui devaient servir sous les ordres du capitaine Outlas, les nommés Hazeur dit Lamothe, Bâtard dit des Colombiers, Verdier dit Dragon, Nagon dit l'Etoile et André Bonnault priaient maître Genaple de recevoir l'expression de leurs dernières volontés.

Ces braves n'avaient rien mais ils allaient en flibuste à la part et si l'expédition était heureuse, la portion de chacun pouvait valoir la peine. Seulement, les risques de mort étaient nombreux, et ils voulaient prendre certaines précautions pour leur salut éternel. Aucun d'eux n'était marié et n'avait de parents dans la colonie.

Les cinq flibustiers déclaraient donc que si la mort les surprenait dans leur expédition, ils donnaient, cédaient et délaissaient à leur ami Pierre Laumont de Beauregard, bourgeois de Québec, tout ce qui pourrait leur revenir dans la dite flibuste.

En retour de leur don, ils demandaient à Laumont de Beauregard de ''faire prier pour leur âme". Ils ajoutaient qu'ils avaient confiance dans leur ami et qu'ils s'en rapporteraient à sa "piété, dévotion et reconnaissance". * * *

Le comte de Frontenac, le célèbre gouverneur, comme tous les hommes supérieurs, eut des ennemis. Ils ne désarmèrent pas même après sa mort.

Ce sont eux qui ont inventé la légende que le cœur du grand gouverneur fut porté à sa femme, à la cour. Celleci l'aurait refusé, en disant ''qu'elle ne voulait point d'un

cceur mort qui, de son vivant, ne lui avait point appartenu".

Où trouvons-nous la vérité à ce sujet? Encore dans un acte de notaire. C 'est le testament même de Frontenac reçu par le notaire G-enaple qui détruit cette légende injurieuse et pour Frontenac et pour sa femme.

Une des clauses du testament ordonnait à son exécuteur testamentaire de déposer son coeur dans la chapelle de MM. de Montmort, ses parents, qui se trouvait dans l'église de Saint-Nicholas-des-Champs, à Paris. C 'est le Père Denys de la Ronde, un Récollet, qui exécuta la dernière volonté de Frontenac.

Dans son Cours d'histoire du Canada, Ferland raconte en quinze lignes un exploit vraiment extraordinaire accompli par le sieur Léger de la Grange, en 1704.

''Un habile navigateur, nommé La Grange, dit-il, qui avait fait la campagne de la baie d'Hudson sous d'Iberville, s 'ennuyant du repos où il était réduit, proposa au gouverneur général de fréter deux barques pour une expédition contre un port de Terre-Neuve ; il voulait venger l 'injure faite au nom français par un forban anglais, qui avait attaqué des navires pêcheurs à Percé, et brûlé le village et l'église de ce lieu. Il engagea une centaine de jeunes Canadiens, obtint une lettre de marque, et se dirigea sur Bonavista, où étaient arrivés quelques navires de guerre qu'il se proposait de surprendre. Pour n'être point découvert, lorsqu'il arriva à douze lieues de ce poste, il laissa ses barques, et continua sa route sur deux charrois ; entrant de nuit dans le port, il aborde une frégate de 24 pièces de canon, s'en rend le maître, brûle deux flûtes de deux à trois cents tonneaux chacune, coule à fond une autre petite frégate, et se retire avec sa prise et un grand nombre de prisonniers.

L "historien Ferland nous fait connaître La Grange, mais il ne donne pas les noms des hardis Canadiens qui l'accompagnaient. Où trouver les documents pour faire connaître

la flibuste du sieur La Grange? Qu'on consulte le greffe du notaire Chambalon et on trouvera dans ses actes les noms des négociants qui fournirent les fonds à La Grange, les engagements des cent volontaires canadiens qui le suivirent, le nom de l'aumônier de l'expédition, les iparts de chacun dans les prises faites, et le reste et le reste.

Nos historiens parlent longuement du naufrage de la flotte de sir Hovenden Walker sur les récifs de l'île aux Oeufs, dans la nuit du 22 août 1711.

L'amiral anglais remontait le Saint-Laurent avec une flotte de quinze vaisseaux de guerre et soixante-neuf transporte portant de nombreuses troupes de débarquement pour s'emparer de Québec et mettre fin à la domination française au Canada.

Aucun de nos historiens n'a eependant fait connaître le nom du brave officier qui, le 17 octobre 1711, vint apprendre à la population de Québec que Dieu avait fait disparaître, en quelques instsmts, la superbe flotte que les Anglais avaient préparés avec tant de soins pour réduire Québec.

Cet officier se nommait François Margane de Lavaltrie. Coïncidence assez curieuse, M. de Lavaltrie, dans ce même automne de 1711, transmit deux messages à la population de Québec, l'un qui jeta la consternation dans toutes les âmes puisqu'il annonçait l'arrivée prochaine de la flotte de Walker, et l'autre qui mit la joie dans tous les coeurs puisqu'il apportait la nouvelle du naufrage de la formidable flotte sur l'île aux Oeufs.

Ce sont les actes de notaires du greffe de Québec qui HGv^ apprennent toute la curieuse existence du sieur de Lavaltrie. Sans eux nous n'en saurions absolument rien. Mgr Tanguay, dans son Dictionnaire généalogique, le fait mourir au berceau. Et, pourtant, il y avait tout un roman à écrire sur ce fils de famille qui fut coureur de bois pen-

dant trente aiis, se maria, eut des enfants, et finit par mourir prêtre.

François Morgane de Lavaltrie était le fils d'un officier du régiment de Carignan, qui avait obtenu la seigneurie de Lavaltrie, près de Montréal. Né à Lavaltrie, en 1685, François de Lavaltrie, amateur d'aventures, de chasse et de pêche, avait suivi, tout jeune, son cousin, M. Le Gardeur de Courtemanche, au Labrador.

Le 3 août 1711, le capitaine d'un vaisseau de pêche remettait à M. Le Gardeur de Courtemanche une lettre du ministre de Pontchartrain l'informant qu^une flotte anglaise considérable avait pris la mer pour venir s'emparer de Québec. Le ministre lui donnait en même temps l'ordre de faire avertir au plus vite le gouverneur de Vaudreuil de cette grande menace.

M. Le Gardeur de Courtemanche, qui connaissait l'habileté et la prudence de M. de Lavaltrie, le fit partir le même jour pour Québec. Le jeune officier accomplit le voyage dans un canot ordinaire avec deux Canadiens et un Sauvage. Il fallait une dose de bravoure peu commune pour faire un aussi long et aussi dangereux voyage dans une si petite embarcation.

Le voyage eut lieu sans accident. Après s'être acquitté de sa mission, M. de Lavaltrie se rembarqua dans sa même embarcation pour retourner au Labrador.

Le 1er octobre 1711, en abordant à l'île aux Oeufs, M. de Lavaltrie aperçut sur les récifs les débris de huit gros transports et en s 'avançant sur la grève l'esipace de quelques milles, il trouva quinze à seize cents cadavres d'officiers, de soldats, de matelots, de femmes et même d'enfants.

M. de Lavaltrie et ses trois compagnons se rembarquèrent tout de suite pour Québec, afin de faire connaître le naufrage de Walker au gouverneur de Vaudreuil. La hâte qu'ils avaient d'arriver à la capitale décuplait leurs forces, et. malgré le mauvais temps et les vents contraires, ils firent le trajet en dix-sept jours.

Le procès-verbal dressé par le notaire Rivet, sous la dictée de M. de Lavaltrie, le jour même de son arrivée à Québec, le 17 octobre 1711, nous donne des détails lugubres sur ce naufrage qui sauvait la colonie du plus grand danger qu'elle avait couru depuis son établissement.

M. de Lavaltrie vécut sur la côte du Labrador jusqu'en 1739. La mort de sa femme changea sa destinée. Il se décida à se faire prêtre. Ordonné par Mgr de Pontbriand, le 22 septembre 1742 il fut un peu plus tard nommé curé du Cap Saint-Ignace. Il décéda à l'Hôtel-Dieu de Québec le 6 mars 1750.

Je le répète, sans quelques pièces notariales conservées aux Archives de Québec on ignorerait même l'existence de cet homme de mérite.

De nos jours, les calomniateurs ont beau jeu. Les frais de justice sont si élevés et les chances de gagner un procès si aléatoires, que les victimes des calomniateurs préfèrent subir, en silence leurs canailleries plutôt que de les citer devant les tribunaux.

Un acte de notaire va nous apprendre comment on punissait les calomniateurs sous l'ancien régime. Dans l'été de 1727, Marie-Thérèse Ouimet, femme de Simon Chamberland, habitant de Sainte-Foy, s 'étant fait voler une somme de cinq livres, soupçonna une de ses voisines, Marie-Madeleine Roullois, d'être l'auteur du vol. Sans preuve aucune, la femme Chamberland accusa la pauvre fille de l'avoir volée et fit le tour de la paroisse pour faire connaître le vol et tenir des discours infamants contre Marie-Madeleine Roullois et sa famille.

La fille Roullois se plaignit à l'intendant Dupuy. Celuici, après avoir entendu la preuve, condamna la femme Chamberland à vingt livres d'amende applicables à la fabrique de Sainte-Foy. Et comme il fallait rétablir dans la paroisse la bonne famé et renommée de Marie-Madeleine

RouUois, il ordonna que la femme Chamberland lui donnerait un acte notarié dans lequel elle la re<îonnaîtrait eomme fille de bien et d 'honneur, non tachée des injures et reproches qu 'elle avait répandus contre son honneur et sa famille. De plus, il ordonnait que son jugement et Tacte de rétrajctation de la femme Chamberland seraient publiés et affichés à la porte de Téglise paroissiale de Sainte-Foy, à l'issue de la grand 'messe du dimanche.

En 1730, M. l'abbé Lefebvre, curé de Batiscan, citait M. de la Pérade et son épouse, lia fameuse héroïne de Verchères, devant la Prévôté de Québec. Il les accusait d'avoir fait circuler des faussetés sur son compte.

Ce procès eut un retentissement considérable dans la colonie. Madame de la Pérade se défendit avec la même énergie qu'elle avait mise à défendre le fort de Verchères attaqué par les Iroquois plus de trente ans auparavant. La Prévôté de Québec renvoya la plainte de M. Lefebvre et le condamna même à 200 livres de dommages et intérêts pour avoir traduit en justice mal à propos M. et Mme de la Pérade.

M. Lefebvre en appela au Conseil Supérieur de cette étrange sentence et celui-ci la renversa et condamna M. et Mme de la Pérade à payer tous les frais du procès.

On peut croire sans peine que le seigneur de Sainte-Anne et sa femme ne furent pas satisfaits de ce jugement. C'est Madeleine de Verchères elle-même qui passa en France à l'automne de 1732 pour aller porter sa cause au pied du trône. Là-bas, le dossier fut examiné par les ministres et l'appel au conseil du Roi fut refusé. Seulement le président du Conseil de marine proposa un compromis qui d'après lui, devait satisfaire le curé Lefebvre et M. et Mme de la Pérade.

Sans un acte de notaire conservé aux Archives de Québec nous n'aurions jamais su comment se termina le procès

Lefebvre-de la Pérade qui avait passionné l'opinion publique pendant trois longues années. Dans le greffe du notaire Hiché, à la date du 21 octobre 1733, nous trouvons le compromis signé par les parties. Le curé Lefebvre agit de façon chevaleresque. C'est lui qui avait eu gain de cause devant le Conseil Supérieur, et, pourtant, ipar le compromis du 21 octobre 1733, il tenait quitte et déchargeait M. de la Pérade et sa femme de tous les dépens du procès.

Dans le premier quart du dix-huitième siècle, un officier des troupes du détachement de la marine, le sieur de Vincennes, établit un poste militaire dans le pays des Illinois. Le sieur de Vincennes mourut glorieusement en 1736, brûlé vif par les Chicachas en même temps que le Père Jésuite Sénat et plusieurs officiers français et canadiens.

Les historiens américains sont tous d 'accord à reconnaître au sieur de Vincennes le mérite d'avoir ouvert l'Indiana à la civilisation. Les habitants de l'Indiana ont le culte du souvenir. Dans toutes leurs écoles, on apprenait aux enfants que le fondateur de leur Etat fut le sieur de Vincennes et on leur parlait de son héroïque trépas. C 'est à peu près tout ce qu'on pouvait leur dire sur ce vaillant soldat car les relations anciennes ont été très sobres de renseignements sur sa vie.

Le sieur de Vincennes était-il Français ou Canadien? D'où venait-il? Où et quand était-il né? A quelle famille appartenait-il? Quelle avait été sa carrière avant d'aller commander au nom du roi de France dans l'Ouest américain? Plusieurs historiens canadiens et américains avaient tenté tour à tour de répondre à ces questions, mais aucun d 'eux n 'avait pu identifier avec sûreté le mystérieux sieur de Vincennes.

Les ujis disaient que M. de Vincennes était d'extraction irlandaise et lui donnaient le nom de Morgan de Vincen-

nés; d'autres le disaient Français, d'autres encore le croyaient Canadien, et parmi ces derniers les uns le disaient un Margane de Lavaltrie, les autres un Bissot de Vincennes. Mais quand il s'agissait de lui donner un prénom quelques-uns le prénommaient Pierre, d'autres François tout court, et quelques-uns Pierre-François. Il était difficile de démêler la vérité à travers l'amas d'opinions diverses des historiens.

Bref, pour faire d'une très longue une toute courte histoire, disons que l'identité du sieur de Vincennes est maintenant établie d'une façon certaine, il se nommait François-Marie Bissot de Vincennes et était né à Montréal le 17 juin 1700. L'Etat de l'Indiana va lui élever prochainement une statue à Indianapolis. C'est donc une des gloires de Montréal qu'on honorera lorsqu'on dévoilera la statue de ce héros.

Mais il ne faut pas que j'oublie de vous dire que si on a pu établir définitivement l'identité du sieur de Vincennes c'est uniquement grâce aux actes notariés déposés à Montréal et à Québec. 11 a fallu en compulser quelques centaines mais qu'importent les recherches et le travail quand le succès les couronne.

La cote du Labrador était plus connue et surtout plus fréquentée il y a deux siècles qu'elle ne l'est de nos jours.

Dès les premières années du dix-huitième siècle il y avait un commandant pour le Roi à la côte du Labrador, De 1718 à la fin du régime français, ce commandant fut François Martel de Brouage.

M. Martel de Brouage, qui était à l'aise, s'installa princièrement dans son gouvernement du Labrador. Il se bâtir une maison que bien des bourgeois de Québec et de Montréal lui auraient enviée. M. Martel de Brouage avait épousé Mlle d'Esgly, soeur de l'abbé d'Esgly, qui fut plus tard évêque

de Québec. De ce mariage naquirent cinq filles qui reçurent leur instruction au couvent des Ursulines de Québec.

Madame Martel de Brouage et ses filles, dès le petit printemps, descendaient rejoindre le commandant du Roi au Labrador. Elles ne revenaient à Québec qu'à la clôture de la navigation. Là-bas, elles ne manquaient de rien. M. Martel de Brouage gardait même avec lui un aumônier à Tannée. Elles pouvaient donc satisfaire à leurs devoirs religieux aussi bien qu'à leur résidence de Québec.

Belles et instruites, remplies d'agréments, les Délies de Brouage firent des mariages avantageux. C'est l'une d'elles, Mme de Léry, qui lors de sa présentation à la cours d'Angleterre, en 1761, reçut ce compliment flatteur de George III, ''Madame, si toutes les Canadiennes sont aussi belles que vous j'ai fait réellement une grande conquête".

J 'ai parlé tantôt du château de M. de Brouage à la côte du Labrador. Un inventaire dressé par M. de Brouage luimême et déposé dans un greffe de notaire en 1740 permettrait à un connaisseur de reconstituer son ameublement presque dans ses moindres détails.

Le salon contenait une tapisserie de Bergame, des chaises garnies de moccade, des fauteuils, une armoire de noyer, des rideaux de serge verte, et le reste. Les chambres à coucher au nombre de six ou sept étaient meublées chacune d 'un lit de plume garni de coutil, de rideaux de serge verte, paillasse, matelas, couvertes de laine, tapisserie de Bergame, table de toilette en noyer, miroir, chaises garnies de moccade, et le reste. La salle à manger ne le cédait pas au salon. L'inventaire mentionne une armoire à pain, une grande table de noyer, des rideaux de serge verte, une tapisserie de Bergame, des assiettes de Marseille, grands et petits plats, pots, soucoupes, gobelets, cafetière en argent, bassin pour la soupe en argent, gobelets en argent, cuillers, fourchettes et couteaux d'argent, écuelles à oreiUe en argent, sucrier en argent, poivrières et salières en argent,

cabarets en argent, nappes ouvrées, serviettes ouvrées, dessus de fauteuils en point, tabourets, écrans, fauteuils, et le reste.

L'inventaire nous fait même connaître l'ameublement de la chapelle domestique de M. de Brouage: autel avec tabernacle doré, ciboire d'argent, calice d'argent, boîte pour les saintes huiles, burette d'argent, trois chasubles, dont une noire, aubes, surplis, amicts, chandeliers, encensoir, pots à fleur argentés, missel, antiphonaire, nappes d'autel, devants d'autel, boîtes à hosties, et le reste et le reste.

Puis, après avoir énuméré tous les objets conservés dans la cave, les greniers, la boulangerie, les hangars, les cabanons des gens, l'inventaire nous fait savoir que dans l'écurie se trouvaient deux chevaux et une vache. De nos jours, bien peu d'habitants du Labrador se donnent le luxe de garder des vaches et encore moins des chevaux.

Les belles demoiselles de Brouage, pendant leur villégiature annuelle à la côte du Labrador, regrettaient peul^ être les salons de Québec, qui, à coup sûr, étaient plu3 animés que celui de la résidence paternelle, mais tout de même elles n'avaient pas trop à se plaindre.

Le 11 juin 1744, mourait en Louisiane, un M. de Saint- Denys qui avait joué un rôle important dans ce pays et même au Mexique. Les écrivains de la Louisiane ont beaucoup parlé de sa carrière aventureuse. L'un d'eux, Lepage du Pratz, a écrit de M. de Saint-Denys: "II aurait mérité d'être gouverneur de toute la colonie. Il était aussi nriident dans sa manière de gouverner qu'il était bon officier. Il a su toute sa vie se faire aimer et respecter tant des Français que des naturels. Lorsque M. de Saint-Denys est mort, tous ces peuples l'ont pleuré et regretté comme de bons enfants pleureraient leur père".

Tous les historiens disent que M. de Saint-Denys était

d'origine canadienne, mais ils ne s'accordent pas sur le lieu de sa naissance, les uns le disent ori^naire de Montréal, d'autres de Québec. La ville de Montréal a déjà donné assez de célébrités à la patrie qu'on ne m'en voudra 'pas si je lui en enlève une pour augmenter l'effectif de Québec. M. de Saint-Denys était le fils du seigneur de Beauport, Nicolas Juchereau de Saint-Denys, celui-là même qui eut un bras cassé au siège de 1690, et il était né à Québec le 17 septembre 1676.

C'est par un acte de notaire que nous pouvons établir son identité. A ce même acte on avait ajouté une lettre de M. Juchereau de Saint-Denys à une de ses nièces de Québec dont vous me saurez gré de lire quelques passages.

Le 3 avril 1741, trois ans avant sa mort, M. de Saint- Denys écrivait à sa nièce:

''Je ne saurais vous exprimer le plaisir que j'ai eu en recevant votre lettre d'apprendre de vos nouvelles et de M. votre mari, qui me seront toujours chères; mais en même temps que je n'ai pas laissé de resssentir vivement le délabrement d'une famille que j'ai toujours chérie et que je chérirai toute ma vie ; mais enfin Dieu dispose toujours de tout comme il lui plaît et c'est à nous à nous conformer à sa sainte volonté. Vous pouvez savoir que nous avons été douze enfants, frères et soeurs, et cependant, je me trouve aujourd'hui le seul des souches, âgé de 67 ans. J'avais toujours eu espérance de revoir mon cher pays et ma chère famille, mais la découverte du Mexique m'en a empêché. J'ai jeté les yeux sur une demoiselle de ce pays-là, avec laquelle je me suis marié. Je n'ai point regardé cette action-là comme une folie puisque depuis mon mariage j'ai toujours vécu très content avec elle. Nous avons eu 7 enfants. Dieu a disposé de deux, et il nous en reste 5, qui sont deux garçons et trois filles. Quoique nous soyons dépourvus des biens de la fortune, Dieu ne nous abandonne pas et nous vivons tout doucement. Je n'ai pas pu avoir la consolation de voir un seul de mes parents

dans ces pays-ci; je me trouve hors d'état par mon âge d'espérer d'en revoir jamais. Aiprès tout je ne conseille à aucun d'eux d'y venir, car je puis vou^ assurer que c'est un indigme pays, heureux celui qui en peut sortir, plus heureux celui qui en est dehors, et infiniment plus heureux celui qui n'y est jamais venu; et quelqu'âgé que je sois, je souhaiterais de tout mon coeur en être dehors."

Un auteur anonyme, qui avait une plume bien effilée et qui prenait plaisir à ramasser tous les potins de la rue désagréables aux gens en place dit que, dans sa dernière maladie, les domestiques de M. de la Jonquière, gouverneur de la Nouvelle-France, ayant allumé des bougies près de son lit, il les fit ôter, par avarice, et remplacer par des chandelles de suif, en disant qu'elles coûtaient moins cher, et éclairaient aussi bien.

Le marquis de Montcalm lance une accusation autrement iplus grave contre le marquis de la Jonquière. Il nous dit dans son journal^ que M. de la Jonquière, au lit de mort, fit une espèce d'amende honorable, d'avoir volé le roi, devant l'évêque qui lui portait le bon Dieu et il ajoute que l'évêque monta en chaire le dimanche suivant pour faire part au public de la confession du gouverneur.

Le marquis de Montcalm parle ici par ouï-dire. M. de la Jonquière était mort depuis quatre ans quand M. de Montcalm arriva à Québec, en 1756. Aucun des mémoires du temps ne parle de cette prétendue amende honorable de M. de la Jonquière à son lit de mort. M. de Montcalm (levait tenir ce potin de quelque mécontent mis à sa place î/ar le gouverneur défunt.

Le gouverneur de la Jonquière était-il aussi avare que l'insinue l'auteur des Mémoires sur le Canada? Les lettres écrites far M. de la Jonquière à sa femme pendant son gouvernement du Canada nous montrent qu'il dépensait ici tout son traitement et une bonne ipartie de ses revenus

personnels. Le voyageur Kalm présent à l'arrivée de M. de la Jonquière dans la ville de Québec et qui fut ensuite reçu au château St-Louis, fut ébloui de la munificence du gouverneur. Dans une de ses lettres à sa femme, M. de la Jonquière écrit qu'il avait dix-huit couverts, matin et soir au château Saint-Louis. On avouera que pour un avare le marquis de la Jonquière recevait largement.

La preuve que M. de la Jonquière n'était pas avare ni même mesquin c'est encore une pièce notariale qui va nous la fournir. Un avare, même à l'article de la mort, ne se dépouille pas tout d'un coup du vieil homme pour faire des largesses à^ droite et à gauche sans considération de sang et de parenté. A part celui de Champlain j'ai eu la bonne fortune d'étudier en détail les testaments de tous nos gouverneurs français morts au Canada. Aucun d'eux ne fit des legs et des dons plus généreux que le gouverneur de la Jonquière.

Pour les non initiés, un inventaire de notaire est une pièce toute prosaïque qu'on conserve parce qu'on peut en avoir besoin pour défendre des droits attaqués par des héritiers peu satisfaits de leur lot. C'est là une erreur profonde. Les inventaires du bon vieux temps sont des sources de renseignements incomparables pour la petite histoire. Je me permets d'en citer un cas ici.

Dans la liste officielle de nos intendants on voit le nom de Jessé Leduc, décédé à Québec le 21 septembre 1710, quinze jours à peine après son arrivée au pays, avant même de prendre possession de sa charge. C'est à peu près tout ce que nos historiens nous disent sur Jessé Leduc. Nous ne savons pas même la date exacte de sa nomination, sa commission n'ayant pas été insinuée au Conseil Supérieur.

Le lendemain même de la mort de Jessé Leduc, le notaire Rivet recevait instruction de dresser son inven-

taire. Or voici ce que nous pouvons glaner dans cette pièce d'archives composée d'une dizaine de feuillets.

M. Leduc s'était marié trois fois. Nous y trouvons les noms de ses trois femmes avec la date du contrat de mariage pour chacune.

La plupart de nos historiens disent que M. Jessé Leduc fut nommé procureur général au Conseil Supérieur au cours de l'année 1710. L'inventaire nous donne la date de sa nomination, soit le 20 juin 1708. L'inventaire énumère en outre les titres avec noms d'auteurs des livres de droit, de littérature et d'histoire que M. Leduc avait apportés au Canada.

Je viens de mentionner la bibliothèque de M. Jessé Leduc. Dans sa belle étude sur les bibliothèques au Canada, M. Fauteux parle de la bibliothèque du procureur général Verrier qui comptait quelques milliers de volumes. Cette bibliothèque était, dit-on, la plus considérable et la mieux choisie de toutes celles qui se trouvaient dans la Nouvel le-France. Nous avons le plaisir de posséder aux Archives de Québec le catalogue complet de la bibliothèque de M. Verrier. C'est au notaire Decharnay que nous devons cette belle pièce d'archives. Commencé le 10 janvier 1759, cet inventaire ne fut terminé que le 20 janvier suivant. Les notaires du régime français se hâtaient lentement, lis connaissaient sans doute le proverbe: Bien et vite ne vont pas ensemble.

Je m'arrête ici pour ne pas abuser de votre patience. Mais il me semble que nous pourrions, à l'aide des milliers de volumes dont se compose notre bibliothèque historique canadienne, établir une énumération très longue des ser-

vices rendus à la grande comme à la petite histoire par les actes notariés qui dorment dans la poussière des archives de Montréal, de Québec, des Trois-Rivières et d 'ailleurs.

L'incomparable Fustel de Coulanges, que je vous demande la permission de citer une dernière fois, a écrit:

*' Etudier l'histoire d'une ancienne société dans des livres modernes, si remarquables que soient plusieurs de ces livres par le talent et l'érudition, c'est toujours s'exposer à se faire une idée inexacte de l'antiquité. Il faut lire les documents anciens, les lire tous, et si nous n'osons pas ne lire que ceux-là, du moins n'accorder qu'à eux une entière confiance. Non pas les lire légèrement, mais avec une attention scrupuleuse et en cherchant dans chaque mot le sens que la langue du temps attribuait à chaque mot, dans chaque phrase la pensée de l'auteur... Les modernes peuvent quelquefois nous servir d'appui; on est heureux de pouvoir dire qu'on se rencontre avec de grands esprits et de savants hommes; on est malheureux de s'avouer qu'on s'écarte d'eux; mais il n'importe, il faut dire de ces érudits ce que Descartes disait de ses maîtres. ''La conviction ne se forme pas par la parole du maître, mais par les documents."

Nos actes de notaires du régime français entrent dans la catégorie des documents tant prisés par Fustel de Coulanges. Notre histoire, disons-le encore, ne sera définitivement écrite que le jour où ces pièces auront été vues et soigneusement compulsées.

La besogne, il ne faut pas se le dissimuler, est ardue, mais qu'elle ne nous effraie pas. Le succès, en histoire comme dans tous les autres domaines, est le prix de l'effort. Nous en avons d'illustres exemples. Je n'en veux citer qu'un ici. Thiers, pour composer son Histoire du Consulat et FEmpire, dut lire, relire et annoter de sa main les

innombrables pièces des archives de l'Etat, les 30,000 lettres de la correspondance de Napoléon, les lettres encore {plus nombreuses de ses ministres, de ses généraux, de. ses aides de camp et même des agents de sa police, et enfin des centaines de mémoires manuscrits conservés dans les familles.

Des écrivains de talents se sont essayés à décrire les moeurs, les coutumes, la vie patriarcale de nos ancêtres. Leurs tableaux nous plaisent par certains côtés mais nous sentons, il me semble, qu'il y manque cet élément essentiel à toute reconstitution: la vérité intégrale. C'est dans les actes de notaire de l'ancien régime que l'écrivain doit aller puiser s'il veut reconstruire les mille et un côtés de la vie d'intérieur de nos ancêtres. Romanciers et nouvellistes ne pourront jamais donner à leurs oeuvres la couleur locale si essentielle s'ils ne connaissent pas à fond ces vieux documents. Vouloir développer une littérature de terroir sans ce travail de préparation et de patientes recherches, c'est tomber dans la redite banale, jeter les personnages et les décors dans le moule uniforme et connu, brosser un pastiche.

Une sorte de vénération s'attache à ces bons vieux papiers de l'ancien régime. Ne sont-ils pas les témoins de l'épopée française sur les bords du Saint-Laurent? Nous devons les conserver comme des reliques très précieuses.

J'ai surtout parlé dans les notes que je viens de vous lire des notaires du régime français. Dans la longue suite des notaires qui se sont succédés depuis notre changement d'allégeance, il en est un dont le nom domine celui de tous les autres, non par la multiplicité des actes qu'il a reçus, mais par l'éclat dont il a fait briller la profession. Si François-Xavier Garneau est devenu notre historien national ne le doit-il pas un peu à son amour des petites choses de notre histoire? C'est cette passion innée qui,

jointe à un ardent patriotisme, le poussa à s'enfermer dans l'obscure étude d'un vieux tabellion où, tout en copiant des actes, il se préparait à accomplir l'oeuvre qui devait être la constante préoccupation de sa vie et qui reste le plus beau monument élevé à la gloire de la nation canadienne-française.

«Te vous laisse en vous citant les dernières lignes écrites par notre historien national. Qu'elles servent de devise ou de motto à ceux qui aiment sincèrement leur pays: ''Que les Canadiens soient fidèles à eux-mêmes. Pour nous, une t)artie de notre force vient de nos traditions; ne nous en Joignons pas ou ne les changeons pas graduellement." (1)

(1) Conférence donnée à Boston le 22 septembre 1925.

MoM^eéieé. éiecio^uuux, d'oéiiaéi.

Nous ne dirons pas que la formule dont on abuse tant aujourd'hui: "Aux libres et indépendants électeurs de X" est vieille comme le monde, mais, tout de même, elle remonte aux tout premiers jours du régime parlementaire au Canada. Les premières élections pour remplir la Chambre d'Assemblée que nous donna la Constitution de 1791 eurent lieu dans l'été de 1792. Qu'on lise les manifestes que publia alors la Gazette de Quéhec et on constatera que les candidats aux honneurs politiques de nos jours n'ont rien inventé en se servant de la formule: Aux libres et indépendants électeurs.

Aux libres et indépendants électeurs de la Haute Ville de Québec

Messieurs et Concitoyens,

Solicité par mes amis de vous offrir mes services pour vous représenter dans la Chambre d'Assemblée, je me présente comme Candidat, vous suppliant humblement de m 'accorder vos suffrages, et vous priant de vous intéresser en ma faveur à la prochaine Election Générale.

Ayant donné les preuves les plus certaines et les plus invariables de mon zèle pour le bien public, en cet hors de place durant l 'espace de trente un an, dont j 'appelle avec confiance à votre témoignage; et toujours animé par les mêmes principes et sentiment, je me flatte que vous voudrez bien considérer les foibles efforts que j'ai fait ci-devant comme de surs garans de mon attachement futur et d'une exacte adhérence à l'avancement et prospérité de la Pro-

vince du Bas-Canada en générale, et de la Ville de Québec en iparticulier.

J'ose donc soliciter, et je me flatte d'obtenir vos suffrages et votre protection.

J'ai l'honneur d'être avec les sentimens du plus profond respect.

Messieurs et Concitoyens,

Votre très humble, très obéissant et très dévoué Serviteur,

GEO. ALLSOPP. Québec, 14 mai, 1792.

Aux libres électeurs de la Haute Ville de Québec

Messieurs et Concitoyens,

Ayant le désir de vous représwiter dans la prochaine Assemblée, je m'offre humblement à cet effet comme Candidat je solicite en conséquence vos suffrages et vous prie de vous intéresser en ma faveur à l'Election générale. J'ai l'honneur d'être. Messieurs,

Votre dévoué et très humble serviteur,

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