UN BOURGEOIS DU POSTE DE CHI- COUTIMI
M. Charles Taché, père de l'honorable Jean- Baptiste Taché et de sir Etienne-Paschal Taché,
34, Idem, p. 25.
fut, pendant plusieurs années, bourgeois de la Compagnie des Postes du Roi, à Chicoutini.
Qu'étaient les Postes du Roi ?
L'immense région du Sagnenay et du lac Saint- Jean portait, sous le régime français, le nom de Domaine du Roi, et était concédée à la Compagnie des Postes du Roi. Le domaine du Roï fut arpenté en 1732 par Joseph-Laurent Normandin. L'année suivante, le 23 mai, ses limites furent fixées par l'intendant Hocquart.
Après la conquête, le domaine du Roi continua à être affermé. La Compagnie des Postes du Roi avait dans son territoire plusieurs établissements de traite ou postes, entr'autres ceux de Tadoussac, Malbaie, Bondésir, Papinachois, Islets de Jérémie, Betsiamis, Lac Saint-Jean, Nekoubau, Chomontchouane, Mistassini, Chicoutimi.
A l’époque où M. Taché vivait à Chicoutimi, la ville prospère d'aujourd'hui était une simple bourgade. Que de changements en un siècle!
M. Taché mourut du choléra morbus le 7 août
M. Aubert de Gaspé nous apprend dans ses Mémoires que M. Charles Taché et son frère Paschal-Jacques Taché, seigneur de Kamouraska, étaient les deux hommes les plus distraits qu'il ait connus. Et Dieu sait que M. Aubert de
Gaspé en rencontra des hommes de toutes sortes pendant sa longue existence!
Une discussion s’engageait, ajoute M. de Gaspé; un des messieurs Taché y prenait d'abord une part assez vive et puis s2 taisait tout-à-coup : les arguments continuaient pendant un certain temps; on changeait de sujets, on parlait de la pluie et du beau temps et à l'expiration quelquefois d'une vingtaine de minutes, M. Taché qui n'avait rien entendu, reprenait la discussion au point où il l'avait laissé à la grande surprise ainsi qu'à l'amusement de ses amis.
Les MM. Taché avaient de qui tenir pour être distraits. Leur père, Jean-Paschal Taché, négociant à Québec, auteur d'un noème curieux Le Tableau de la Mer, était, parait-il, distrait, mais distrait à rendre des points au rameux Descartes.
Un de ses contemporains, le notaire Nicolas- Gaspard Boisseau, qui a laissé des Mémoires, relate quelques-unes de ses distractions :
” Quelque temps après la prise de Québec (en 1760), M. Murray, gouverneur du Canada, donna un grand bal à ses officiers et aux principaux de la ville. À minuit, il s'éleva une question à décider, qui était de savoir qui était le père du nsonge. Personne ne put le satisfaire là-dessus. Le Souverneur envoya aussitôt un de ses sergents d'ordre chez M. Taché, un des marchands fran-
Re
çais établi à Québec, qu'il connaissait pour homme d'esprit. Le sergent avait ordre de l’amener aussitôt. M. l'aché voyant, à minuit, un ordre du gouverneur de se rendre subitement chez lui au milieu de la nuit, fut un peu saisi. Il se leva, et comme il était distrait, à peine 5’habilla-t-il, et suivit le sergent au château Saint-Louis.
“ Dès qu'il fut entré, le gouverneur lui dit:
‘“ __ Monsieur Taché, je vous ai fait venir ici pour savoir de vous quel était le père du men- , Songe.
“M. Taché, voyant que ce n'était que cela, commença alors à se remettre, et se grattant l'oreille droite, il lui répondit ainsi:
‘“ Le père du mensonge... le père du mensonge, c’est le diable, monsieur,...et tous les Anglais sont ses enfants.”
“ Toute l'assemblée se prit à rire; on applaudit à la réponse. Le gouverneur lui dit:
“ __ Voilà qui est bien, monsieur, vous pouvez aller dormir à présent.
“ Le même M. Taché était, un dimanche, à la grand’messe, et, comme c'est la coutume du pays qu’une demoiselle quête pendant la messe, la quêteuse vint à lui et lui présenta son porte-argent. M. Taché, distrait au-delà de ce que l'on peut dire, crut qu’on lui présentait du tabac. Il
prit une prise d'argent. La quêteuse fut obligée de lui dire à l'oreille, non sans rire:
“— C'est de l'argent que je demande.
“__— Ah! dit-il, je n’y pensais pas.
“ Un autre jour, il fut convié à diner. Après le diner, on présenta du café. Il but premièrement sa tasse, et ne se souvenant plus qu'il l'avait bu, il avala celle de son voisin. Il allait en boire une troisième, si on ne l’eut averti.
“La soupe, il la mangeait avec une fourchette.”
La peinture que fait M. Boisseau des distractions de M. Taché ressemble un peu à une charge. Mais il parait qu’elle est fidèle. C'est du moins la tradition qui s'en est conservée absolument nette parmi ses descendants.