UN MARGUILLIER FRANC-MACÇON
Dans sa brochure, La Franc-Maçonnerie dans la Province de Québec, publiée en 1883, Jean d’Erbrée prétend qu’une loge maçonnique existait à Québec en 1755. Le fait, nous semble-t-il, n’a pas été parfaitement établi. Mais il y a une chose certaine c’est que dans l’armée de Wolfe, il y
avait plusieurs loges. Dans le Journal du capitaine Knox. il est fait mention, à plusieurs reprises, de ces loges. Ainsi, on voit que le 27 décembre 1759, l'anniversaire de la Saint-Jean fut chômé par les différentes loges de franc-maçons de la garnison de Québec.
Quelques Canadiens-Français, probablement pour se mettre bien en cour, entrèrent dans ces loges maçonniques.
Claude Dénéchaud fut un des premiers Canadiens-Français sinon le premier à entrer dans la franc-maçonnerie. Il devint même grand-maitre provincial des maçons. C'est lui qui présida en cette qualité, le 15 novembre 1827, à l'inauguration du monument Wolfe et Montcalm dans le Jardin du Fort, à Québec. M. Aubert de Gaspé, dans ses Mémoires, parle d'une étrange rencontre qu'il fit un jour sur la rue Saint-Jean, à Québec. D'un côté de la rue, il aperçut Claude Dénéchaud portant les décorations de la franc-maçonnerie, dont il était le grand-maitre, et de l'autre côté, M. Dénéchaud, curé de Deschambault, son frère. Appartenant à une famille si chrétienne, ajoute-t-il, comment M. Claude Dénéchaud en était-il arrivé là? Ajoutons, toutefois, que M. Dénéchaud reconnut son erreur et qu'il finit comme doit mourir tout Canadien-Français, en bon catholique.
— Fi —
Mais un cas peu banal, c'est celui de Pierre Gamelin, riche marchand de Montréal, membre d'une loge maçonnique anglaise, qui fut élu marguillier de Notre-Dame de Montréal le 1er janvier 1771.
On était encore peu éloignée de la conquête et il fallait y aller délicatement avec les nouveaux maitres du pays. Aussitôt que le curé de Montréal apprit que Gamelin était franc-maçon, il lui fit promettre de ne plus assister aux assemblées des loges.
Gamelin manqua bientôt à sa promesse, et assista à une démonstration publique où les francmaçons apparaissaient en corps et avec leurs insignes. Le scandale fut d'autant plus grand, que Gamelin était le père d'un Sulpicien du collège de Montréal, et qu'il était apparenté à plusieurs prêtres estimés de tous.
M. l'abbé Gosselin, à qui nous empruntons les détails de cet épisode, cite dans son ouvrage, L'Eglise du Canada après la Conquête, la lettre toute paternelle qu'écrivit à Gamelin le saint et prudent évèque de Québec, Mgr Briand, pour mettre fin à ce scandale.
“ J'ai reçu, disait-il, votre lettre deux heures avant le départ du courrier, trop tard pour décider d’une pareille affaire. J'ai eu tout le temps et de ressentir la douleur et de réfléchir. J'ai pris le
parti de vous écrire avec toute la bonté et la tendresse d’un père.
“ Vous avez eu tort d'assister à cette cérémonie de francs-maçons. Vous n'ignorez pas qu'en acceptant une place dans l'Œuvre vous entriez dans un corps dont les membres se font une loi de ne plus assister à ces assemblées. Vous aviez même promis à M. Jollivet, avant votre installation, de ne lui donner sur cela aucun sujet de peine. Selon le monde, il vous était très facile de vous dispenser de cette cérémonie d'éclat: vous étiez depuis peu de jours en grand deuil. Voilà donc une faute qu'il vous était facile d'éviter. Je l'oublie pourtant, volontiers, monsieur ; mais aussi je vous prie de ne point à l'avenir fréquenter les loges, tandis que vous exercerez l'office de marguillier.
“ Je ne vous dirai pas, pour vous y engager, que les plus célèbres universités du monde ont décidé qu'un cathouque ne pouvait se faire francmaçon sans enfreindre bien des lois. Je ne vous dirai pas que deux bulles de Souverains Pontifes, l’une de Clément XII en 1738, et l’autre de Benoit XIV en 1751, défendent à tout catholique, sous les plus grandes peines pour un chrétien, cette sorte d'association.
*“ J'espère que, sans pousser plus loin toutes ces discussions, la seule considération qu'il vous
convient d'avoir pour votre évêque suffira pour vous faire entrer dans mes vues à cet égard. Rien en ceci n'intéresse votre honneur. Je ne vous dis pas de trahir vos loges. ni leurs secrets. Je demande uniquement de vous que vous vous en absentiez au moins pendant le temps qu'en qualité de marguillier vous avez avec votre évêque un rapport plus particulier, que vous ignorez sans doute. Loin donc de vous ce prochain éclat dont vous me menacez, quoi, vous seriez le premier à troubler la paix de mon diocèse! Et ce serait un Gamelin, dont la famille a jusqu'ici si bien mérité de la religion, qui lui porterait les premiers coups! Je ne le puis croire de vous, ou bien vous avez bien dégéné: ‘uisque vous avez des amis, du crédit et une bou e, ne les employez pas pour une si mauvaise cause. Souvenez-vous que vous êtes catholique avant d’être franc-maçon, et que les serments que vous avez faits en l'Eglise, sont plus sacrés et plus forts, quoique moins exécratoires, que ceux que vous avez faits en loges.
“ Au reste, monsieur et mon fils en Jésus- Christ, je n’ai ni argent ni crédit (très peu d'autorité sur les hommes), ni amis sur qui je puisse m'appuyer, mais j'ai des pleurs à verser sur vous, si vous désobéissez, et du sang dans les veines que je verrais couler jusqu’à la dernière.
goutte, plutôt que de consentir à l'infraction des saints usages de mon diocèse, et des règles de l'Eglise. Je n'en suis pas l’auteur, mais j'en serai toujours le défenseur.
“ Peut-être aurez-vous besoin, pour le bien de votre âme, d'instruction plus ample sur le fond de la matière présente. Permettez-moi que je vous renvoie sur cela à mon grand vicaire M. de Montgolfer ; je lui donne mes ordres à ce sujet, et je le prie de vouloir bien vous faire envisager les suites. ”
Mgr Briand ne se contenta pas d'écrire à Gamelin. Quelques mois plus tard, de passage à Montréal, il se rendit auprès de lui et réussit à le faire sortir de la franc-masonnerie.
Pierre Gamelin, qui appartenait à l’une des fa-
milles les plus riches et les plus importantes du pays, sortait beaucoup dans la société anglaise. C'est probablement son contact avec les officiers et négociants anglais, pour la plupart francs-maçons, qui l'avait fait entrer dans cette société prohibée par l'Eglise.