UNE OPINION DE HALDIMAND
Le gouverneur Haldimand, qui n’a guère montré de bienveillance aux Canadiens-Français, à, cependant, eu assez de perspicacité et d’honnêteté pour écrire que l'Angleterre trouverait dans la population canadienne-française un point d’ap-
39, Les Ursulines de Québec, tome troisième, p. 170.
ot Deere SRE
pui solide, préférable mème à ses propres ‘émigrants.
On a nié cette opinion du gouverneur Haïdimand. Elle a pourtant été écrite en toutes lettres dans une lettre de Haldimand à lord North, le 27 novembre 1783.
M. Rameau donnait, en 1859, la traduction suivante de cette lettre :
“ Vous me parlez des avantages qu'il y aurait à établir les loyalistes américains sur les terres sises à l'est du Saint-Laurent et à la limite des colonies révoltées. Sur ce chapitre je vous observerai que il vaut mieux laisser ces terres désertes aussi longtemps que possible ; c'est pourquoi j'ai rejeté les demandes répétées de beaucoup de gens du Vermont, qui se disent nos amis, et de quelques loyalistes. Autre considération: les Canadiens croitront en population et dans peu d’années ils manqueront de terres pour s'établir, il semble donc d'une bonne politique que les frontières soient peuplées de gens professant une religion différente, parlant une autre langue et accoutumés à d’autres lois que celles de nos entreprenants voisins de la Nouvelle-Angleterre. ”
Haldimand n’a pas été d’ailleurs le seul homme public anglais à exprimer cette opinion.
En 1827, devant le Parlement anglais, M. Parker, riche négociant, qui avait demeuré longtemps
au Canada,-allait encore plus loin que le gouverneur Haldimand. I1 déclarait que les Canadiens- Français étaient seuls en état de garantir les possessions anglaises contre tout envahissement américain. Il disait :
“ J'encouragerais les Canadiens-Français, ce sont les seuls habitants sur lesquels vous puissiez compter ; la population des autres provinces est méèlée, bien que renfermant beaucoup de bons et dévoués serviteurs ; les Canadiens-Français, au contraire, sont unis par une origine commune dont ils sont justement fiers, par leur religion, leurs mœurs et leurs vertus, et sont intéressés à soutenir une réputation qu'ils ofit conservés jusqu'ici sans tache... Le Bas-Canada et autres colonies de l'Amérique du nord sont le bras droit de l'empire britannique; je suis convaincu que quand les Canadiens seront le double de ce qu'ils sont actuellement, ils défieront toute l’Union Américaine. Ce sont les meilleurs colons de l’Angleterre et la seule chance qui reste à celle-ci de conserver ses possessions américaines, c’est de laisser les Canadiens-Français s'étendre dans toute la province basse et s’y régir par leurs institutions actuelles, autrement cette colonie sera perdue à jamais pour la métropole. ” #
40. Ce témoignage précieux de M. Parker est cité tout au long dans la Revue des Deuz-Mondes, année 1831.
ss 156 ms LF VOYAGE DE VOLNEY EN AMERIQUE
Pendant la Révolution, les Français semblent s'étre occupés quelque peu du Canada et de la Louisiane.
Le 23 janvier 1793, le Comité de Salut public décidait d'envoyer en Amérique Constantin- François Chassebœuf de Volney, en qualité de naturaliste, avec des appointements de 15,000 livres par an, pour le renseigner sur l'état des choses.
L'objet du Comité de Salut public en envoyant le triste auteur des Ruincs en Amérique n'était-il pas de s'assurer si une armée conquérante serait bien reçue en Louisiane et dans la vallée du Mississipi? À moins que Volney ait voulu + payer un voyage en Amérique aux dépens du gouvernement de son pays. Comme on le voit, les z'vages d’études ne datent pas d’hier.
C'est au cours de ce voyage de Volney en Amérique qu’une canadienne-française, madame Dupéron Baby, grand'mère de l'épouse de M. Aubert de Gaspé, l’auteur des Anciens Canadiens, fit la connaissance du cynique philosophe. Ils se rencontrèrent dans un batea:. sur le lac Erié.
M. Aubert de Gaspé raconte ainsi l'entrevue
de Volney avec madame …. éron Baby, qui était une femme pleine d'esprit, instruite et, ce qui est encore mieux, excellente catholique.
“ Je suis fâché de dire que cette sainte femme (Madame Dupéron Baby) ne goùta guère la s0ciété- du philosophe français, car quoiqu'il n’eût pas publié les Ruines à cette époque, il n'en cherchait pas moins, par ses dérisions, à détruire la foi de ses compagnons de voyage. Il lançait, à tous propos, force sarcasmes contre la religion catholique et contre tous les cultes chrétiens.
“IF s'approcha de madame Baby, occupée à une lecture spirituelle, et lui offrit, sans façons, un livre qu’il tira de sa poche, en lui disant que cet ouvrage l'amuserait beaucoup plus que celui qu'elle lisait.
“—Je ne lis pas ce livre pour m'amuser, fit cette dame, mais je prie Dieu qu'il nous préserve de tous dangers pendant cette navigation souvent dangereuse.
“—Vous craignez, sans doute, la mort, répliqua Volney en ricanant, cette crainte est très naturelle à votre sexe.
“Il s’éleva pendant la nuit une furieuse tempête, une de ces tempêtes que les marins les plus intrépides redoutent plus sur nos lacs que sur l'océan même, les lames étant beaucoup plus courtes. Madame Baby se mit tranquillement à
réciter son chapelet, tandis que le citoyen Volner montrait une frayeur que beaucoup de personnes partageaient, sans néanmoins en donner des signes aussi manifestes.
“ Ce ne fut qu'après vingt-quatre heures que la tempête en se calmant répandit la joie parmi l'équipage et les passagers, ainsi que le calme dans l'âme du philosophe. Quand madame Baby vit Volney revenu de sa frayeur, elle lui dit:
“Je suis surprise qu'un grand philosophe comme vous ait montré plus de crainte de la mort que la femme chrétienne dont vous vous êtes raillé ?
“ Comme un philosophe est toujours en fonds de réplique, Volney lui dit avec emphase:
“ Je ne crains point la mort pour moi personnellement, madame ; mais j'ai une grande mission à remplir; celle de répandre la lumière parmi les aveugles humains! une fois cette tâche accomplie je serai prêt à entrer dans le néant. ”
Telle vie telle fin, Volney mourut comme il avait vécu et tel qu'il s'était montré à madame Baby. En 1819, d’une main que la mort glaçait déjà, il écrivit un ignoble pamphlet, l'Histoire de Samuel, où il jetait le fiel à pleines mains sur la religion. Quelques mois plus tard, comme il l'avait dit à madame Baby vingt-six ans auparavant, il entrait dans le néant, repoussant brutale-
ment le prêtre qui voulait lui parler de Dieu et de l'éternité.
PANET vs PANET
La Chambre d'Assemblée et le Conseil Législatif créés par la Constitution de 17091, se réunirent à Québec le 17 décembre 1792.“ C'était un événement solennel, remarque Ignotus. Pour la premiè.e fois, un parlement canadien était appelé à donner des lois à son pays. ”
Les honorables MM. Pierre Panet, Jenkin Williams et James Monk, commissaires nommés pour recevoir les serments des membres de la Chambre d'Assemblée, s'acquittèrent d'abord de leur besogne, puis le gentilhomme huissier de la Verge Noire, M. William Bouthillier, vint informer la Chambre que le lieutenant-gouverneur Alured Clarke requérait sa présence immédiatement dans la salle du Conseil législatif. Là, Son Excellence s'adressant aux députés leur dit en anglais :
“ L'usage parlementaire et la manière convenable de conduire les affaires que vous allez entreprendre, rendent nécessaire que vous ayez un
orateur; c'est mon plaisir que vous retourniez dans votre Chambre, et que vous fassiez choix d'une personne capable de remplir cet office, que vous me présenterez pour mon approbation jeudi prochain à midi, auquel temps je vous déclarerai les causes pour lesquelles j'ai convoqué cette .\:semblée. ”
A la demande du lieutenant-gouverneur, qui ne parlait pas le français, l'honorable Pierre Panet, un des commissaires nommés pour administrer le serment aux députés, répéta ce discours en français.
Les députés retournèrent ensuite dans leur salle et décidèrent, après discussion, de faire l'élection de l’orateur le lendemain.
Le 18 décembre, tous les députés, moins quatre, étaient rendus à leur poste. .
M. Louis Dunière, député de Hertford, proposa comme orateur M. Jean-Antoine Panet, dépii té de la haute-ville de Québec. M. de Bonne, «léputé de York, appuya cette proposition par un discours dans lequel il faisait ressortir toutes les brillantes qualités de M. Panet, sa science légale et surtout sa connaissance approfondie des lois municipales.
M. Panet parlait peu la langue anglaise, et le parti anglais tira parti de ce côté faible chez le candidat à la présidence, pour proposer un .\n-
glais sachant le français MM. James McGill, John Lees et James Walker proposèrent successivement comme orateur MM. William Grant, James McGill et Jacob Jordan.
Finalement, la motion de M. Dunière fut adoptée par une majorité de 10 voix, 28 contre 18.
Le vote se partagea ainsi:
Pour M. Panet ; MM. Malhiot, de Rouville, Dunière, Digé, Papineau, de Lavaltrie, de Tonnancour, de Rocheblave, de Bonne, Bédard, Duchesnay, Cherrier, Guerout, Legras Pierreville, Doileau, Dupré, Saint-Martin, Bonaventure Panet, Rivard Lacroix, Boisseau, Marcoux, de Lotbinière, Durocher, Dufour, PBoudreau, Taschereau, Olivier.
Contre M. Panet: MM. Coffin, McGill, Barnes, Lees, Frobisher, Lester, Walker, Tod, Dambourgès, Jordan, de Salaberry, Grant, Young, Mec- Nider,, O'Hara, Lynd, P. L. Panet, Richardson.
Des trois Canadiens qui se prononcèrent contre l'élection de M. Jean-Antoine Panet à la charge d'orateur, un seul, M. Pierre-Louis Panet, député de Cornwallis, motiva son vote. Il parla ainsi:
“ Je dirai mon sentiment sur la nécessité que l'orateur que nous allons choisir possède et parle également les deux langues. Dans laquelle doit-il s'adresser au gouverneur ? Sera-ce dans la langue
anglaise ou française? Pour résoudre la question, je demande si cette colonie est ou n’est pas colonie anglaise? Quelle est la langue du souverain et de la législature dont nous tenons la constitution qui nous rassemble aujourd'hui ? Quel est le langage général de l'empire ? Quel est celui d'une partie de nos concitoyens? Et quel sera celui de l’autre et de toute la province en général à une certaine époque? Je suis Canadien, fils de Français, ma langue maternelle est la française, car grâce à la division toujours subsistante entre les Canadiens et les Anglais depuis la cession du pays, je n'ai pu savoir qu’imparfaitement la langue de ces derniers. Aussi mon témoignage n'est pas suspect. Ainsi je dirai qu’il y a une nécessité absolue pour les Canadiens d'adopter avec le temps la langue anglaise, C'est le seul moyen de dissiper la répugnance et les soupcons que la diversité de langage entretiendra toujours entre deux peuples réunis par les circonstances et forcés de vivre ensemble, mais en attendant cette heureuse révolution, je crois qu'il est de la dccence que l’orateur dont nous ferons choix puisse s'exprimer dans la langue anglaise lorsqu'il s’adressera au représentant de notre Souverain.”
L'étrange attitude de M. Panet en cette circonstance a été justement censurée par nos historiens.
“ Une telle conduite, dit M. T.-P. Bédard, dans son Histoire de cinquante ans, * inqualifiable envers un frère, était en même temps une lâcheté envers les Canadiens, ses compatriotes ; le mépris des membres des deux origines en fut la récompense. ” |
Mais M. Pierre-Louis Panet était-il le frère de M. Jean-Antoine Panet, ainsi que le disent notre historien Garneau et M. T.-P. Bédard?
Non.
Trois Panet firent partie de notre premier parlement: Pierre-Louis Panet, député de Cornwallis; Bonaventure Panet, député de Leinster ; et Jean-Antoine Panet, député de la haute-ville de Québec. Les deux premiers étaient frères ; Jean-Antoine Panet était leur cousin germain.
Pierre-Louis Panet décéda à Montréal le 2 décembre 1812. Il était depuis le 8 mai 1795 juge de la Cour du Banc du Roi à Montréal.
Bonaventure Panet décéda à l’Assomption le 12 mars 1846, à l’âge de 81 ans. Il avait survécu à tous ses collègues, membres du premier parlement canadien.
Quant à l'honorable Jean-Antoine Panet, il était décédé à Québec, le 17 mars 1815. Ignotus a dit de lui: “ Le nom du premier orateur de
notre Chambre d'Assemblée restera comme celui d’un de nos plus grands patriotes et de nos plus illustres parlementaires. ”