‹ Les petites comedies du vice [Par] Eugène ChavetteChapitre 26 sur 31 · LA RAPACITÉ · texte numérisé non relu

LA RAPACITÉ

L'APPÉTIT VIENT EN MANGEANT {La Rapacité)

'lîtais entré un jour dans la boutique de mon relieur et, m'adressent à la femme, qui se trouvait seule dans l'atelier:

— Et mes livres, qu'on devait me livrer aujourd'hui ?

— Tenez, monsieur, vous êtes sous presse. Colimard comptait finir ce soir, mais il a été tout à coup appelé chez un notaire.,.

— Est-ce que vous héritez?

— Ah! monsieur, c'est comme un rêve, nous n'osons y croire; c'est si inattendu! Quand je disque nous héritons, je suis folle; peut-être une bague, un souvenir, un rien, que sais-je? Nous n'aurions qu'une pomme... une simple pomme... que nous devrions

nous estimer très heureux, car enfin, le pauvre cher défunt ne nous devait rien.

— Ce n'était donc pas un parent?

— Pas le moins du monde. Ah! c'est toute une histoire. Vous savez que Cohmard a son établi près de la devanture, car il a besoin du grand jour pour gaufrer. Donc tous les jours, de midi à deux heures, il passait devant la boutique un monsieur âgé qui s'en allait flànotant sur le trottoir comme un bon bourgeois qui fait sa petite promenade de digestion après déjeuner. Faut croire que ce vieux monsieur avait du goût pour la reliure, car il ne manquait jamais de se planter devant le carreau, et pendant vingt minutes il s'amusait à regarder mon mari travailler. Ça embêtait même assez Colimard de voir son jour obstrué; aussi il lu échappa de dire une fois devant notre petit : « Ah ça! est-ce que ce vieux desséché va prendre l'habitude de venir tous les jours attendre le croque-mort devant É mon carreau ? » Ah 1 monsieur, on a raison d'enseigner qu'il faut retenir sa langue devant les enfants! C'était à peine lâché que voilà Dodore qui s'échappe de la boutique pour courir demander au monsieur ; « Dis donc, vieux desséché, est-ce que tu attends le croque-mort? »

— Je vois d'ici la figure du monsieur 1

— Eh bien, pas du tout. Il s'est mis à rire, et après avoir tapoté la joue de l'enfant, il lui a donné une pastille de sa bonbonnière. Aussi, le lendemain, Dodore, qui le guettait au passage, s'est élancé bien vite pour lui soutirer encore un bonbon, qui lui a été donné

avec un gros baiser. Enfin, que vous dirai-je? De bonbons en baisers, le monsieur a fini par entrer dans la boutique, et, tous les jours, pendant un gros quart d'heure,... tenez, voici encore sa chaise, au pauvre

cher homme il avait pris l'habitude de venir

s'asseoir pour faire la causette en regardant travailler Colimard et en caressant le petit, qu'il aimait beaucoup... Nous aussi, il nous aimait, car^ à tous propos, c'étaient des questions à n'en plus finir : « Eh bien, comment va le commerce? Où en sont les affaires? Etes-vcus contents? » Et il nous engageait à ne pas perdre courage, à ne point désespérer de l'avenir.

— Vous ne le connaissiez pas?

— Vous comprenez bien que nous n'avions pas été sans prendre nos informations, et nous avions appris que C'était le riche M. de Bambriquet, le propriétaire

du pâté de maisons de la Cité dix-sept maisons à

lui tout seul, monsieur! Aussi, quand il nous conseillait d'espérer en l'avenir : « Ah ! l'avenir, lui disions-nous, c'est bien facile d'en parler quand, comme vous, on a des maisons sur la planche! — Eh! mes enfants, répétait-il, qui sait? un beau matin, il vous tombera peut-être une maison sur la tête au moment où vous vous y attendrez le moins. »

— Le sage doit s'attendre à tout.

— Un jour il n'est plus revenu. Auprès une semaine, Colimard, inquiet, est allé aux informations, et on lui a appris que ce brave monsieur était mort d'un froid attrapé au Vaudeville. Ça nous a remués, car nous le chérissions pour l'intérêt qu'il portait au petit... et

surtout parce qu'il nous avait dit posséder une immense bibliothèque à faire relier. Aussi mon mari n'a-t-il pu s'empêcher de s'écrier: « Hein! lui qui prétendait qu'on doit compter sur l'avenir ! Comptezy donc! On ne lui demande que du travail à cet avenir... et voilà une bibliothèque à relier qui nous glisse entre les doigts ! » — On aurait dit que l'ombre du cher défunt avait entendu ce reproche, car, au même instant, il nous est arrivé une lettre nous invitant à passer en l'étude de M* Hocquet, notaire, pour communication qui nous intéresse dans la succession de M. de Bambriquet.

— Eh! eh! dites donc, madame Colimard..,

— Quoi?

— Ça m'a tout l'air de la maison qui vous devait tomber sur la tête au moment où vous vous attendriez le moins.

— Ah ! ne dites pas ça !

— Pourquoi pas?

— Parce que le cher homme ne nous tenait ni d'Eve ni d'Adam, qu'il a des cousins, et que, pour des étrangers auxquels il ne devait pas même un fétu depaille^ il n'aurait pas été dépouiller les siens.

— On n'est pas dépouillé pour une maison retirée de dix-sept.

— C'est ce que je me suis dit; mais, je vous le répète, il ne nous devait pas même un demi-fétu. A quel titre, à quel titre, je vous le demande?

— Mais, dame ! il s'y était presque engagé avec tous ses beaux discours sur l'avenir.

— Le fait est qu'il aurait mieux fait de se taire que de venir troubler l'imagination de pauvres gens résignés.

— Et puis il aimait votre enfant... Pourquoi n'aurait-il pas songé à le mettre sur la même ligne que ses cousins héritiers?

— Des cousins qu'il n'avait jamais vus!... Ils ne s'attendent guère à cette tuile d'or. Ah! il est des gens qui ont de la chance!

— Pourquoi ne seriez-vous pas du nombre ? Qui vous a dit qu'il ne vous a pas laissé cette maison que vous occupez?

— Elle ne rapporte que dix-sept mille francs.

— Eh bien, dix-sept mille francs de plus ou de moins ne feront pas bondir les héritiers.

— D'autant plus que la maison a besoin de beaucoup de réparations. Ce bon M. de Bambriquet avait confiance en son portier, qui gérait à faire pitié. Pourvu que sa loge soit en bon état, il se fiche pas mal que les locataires pâtissent. En voilà un qui ne ferait pas long feu dans son trou si la maison était à moi ! C'est comme la locataire du premier, madame de Lestranglé, une pimbêche fière comme un plumet ! Elle marcherait presque sur le pauvre monde!... Que la maison soit à moi un instant, et je lui flanque congé, avec d'autant plus de joie, qu'elle a fait d'énormes frais dans son local. Crac! le lendemain l'écriteau à louer, avec trois mille francs d'augmentation. Puisque la maison a besoin de réparations, autant qu'elles soient payées par les locataires.

— Parfaitement. Augmentez-les tous,

— C'est comme le relieur qui viendrait acheter notre tonds... quinze cents francs de plus pour le loyer.

— Mais, ne m'avez-vous pas dit que vous ne faisiez pas d'affaires... Il faudrait plutôt le diminuer.

— Merci! une boutique qui porte la chance! Allons donc !... Notre successeur peut trouver aussi son vieux monsieur. C'est sans doute le commencement d'une série.

— Moi, à votre place, je ne l'augmenterais pas. Je profiterais de la chance qui m'arrive pour faire au moins un heureux.

— Mon cher monsieur, je suis assez grande pour n'avoir besoin des conseils de personne,

— Ne vous fâchez pas à propos de votre futur successeur, car c'est peut-être inutile... Qui nous prouve que le défunt vous a laissé plutôt cette maison-ci que celle du coin?

— Celle qui rapporte soixante mille francs?

— Pourquoi pas?... Du moment que M. de Bambriquet a eu l'idée défaire votre bonheur, pourquoi ne l'aurait-il pas fait complet?

— C'est fort sensé, ce que vous dites-Ià; je n'y avais pas songé.

— Et c'est aussi dans les choses possibles, n'est-ce pas?

— Dame! oui... en y réfléchissant bien... Puisque rien ne forçait le cher homme à nous faire du bien, pourquoi, entre dix-sept maisons, aurait-il choisi la plus mauvaise ?

— Ça aurait presque l'air d'une vengeance.

— Oui, mais il taut être franc, il ne nous devait rien.

— Est-ce qu'il devait quelque chose à ses cousins qu'il n'avait jamais vus?

— Tandis que tous ses après-midi, il les passait ici en notre société.

— C'est moins la parenté que l'affection qui dicte souvent un testament.

— Pour ça, il paraissait mieux nous aimer que les cousins, dont il ne soufflait mot.

— Vous voyez bien que vous avez tout autant de droit qu'eux,

— Beaucoup plus... du côté de l'affection.

Icij madame Colimard parut hésiter, mais l'avidité l'emportant, elle ajouta :

— Et même... si le Ciel était juste...

— Et même quoi ?

— Et même, je me demande pourquoi nous n'aurions pas les seize maisons, et les cousins la dixseptième?

A ce moment, la porte de la boutique s'ouvrit brusquement.

C'était Colimard qui revenait de chez le notaire.

Il était pâle, hagard, sous le coup d'une violente émotion.

Non, je ne saurais exprimer avec quelle poignante anxiété sa femme lui lança un :

— Eh bien???

Et comme le mari, tout essoufflé, ne répondait pas assez vite , elle le secoua nerveusement :

— Parle ! mais parle donc ! 1 1

— Eh bienl... il ne nous laisse que trente mille francs pour le petit !

Madame Colimard retomba froide et brisée sur son siège, et, entre ses dents serrées par la rage, siifla cette phrase de remercîment :

— O la canaille m

iiSGz.)

s Jb,^o.A4,r

L'HISTOIRE DE CINQUANTE SOUS (Les petits vols)

OYONS indulgents pour ceux qui succombent à la misère ou à la tentation.

Quel est le juste qui n'a pas été, au moins une fois, un tantinet filou ?

Et voici comme on peut y venir :

La caisse ne payait que le lendemain ! — Je cherchais donc au fin fond de ma bourse les moyens de passer les vingt-quatre heures qui me séparaient du bienheureux émargement — J'étais sauvé ! car une invitation en ville me garantissait mon diner et il me restait encore cinq francs pour déjeuner.

Justement j'avais très faim ce matin-là, et j'allais me rendre chez Brébant avec la ferme intention de dévorer mes cent sous jusqu'au dernier centime,

quand on frappa à ma porte. C'était un camarade qui, ayant cru que le mois n'avait que trente Jours, venait, la bourse vide, me faire un appel de fonds.

Nous partageâmes fraternellenvent ma fortune.

Ainsi écornée de cinquante sous, ma pièce ne me permettant plus le splendide Brébant, je me dirigeai donc mélancoliquement vers un bouillon Duval.

Je touchais déjà la porte, quand je me sentis embrassé tout à coup par deux bras, en même temps qu'une voix joyeuse s'écriait :

— Ah! voilà une heureuse rencontre!

Et je reconnus un bon et aimable Danois dont j'avais fait la connaissance à Copenhague, où il m'avait choyé, fêté, hébergé, etc., enfin une généreuse hospitalité que je m'étais bien promis de lui rendre à Paris, lors de son premier voyage.

Le moment était venul.. oui, mais je n'avais que cinquante sous! ! !

Je lui aurais bien dit que je me rendais à une audience très pressée du ministre, mais il m'avait malheureusement surpris la main sur le bouton de porte de l'établissement Duval :

— Tiens, vous entriez là ? me dit-il. .

Vous comprenez le frisson de crainte et l'hypocrisie du sourire avec lesquels je répliquai :

— Suis-je assez en chance pour que vous n'ayez pas encore déjeuné ? '

— Malheureusement je sors de table.. J'ai déjeuné... et amplement déjeuné, je vous le jure.

A cette réponse, mon cœur se dilata.

- J'entre avec vous, ajouta-t-il, nous causerons pendant votre repas.

Plein de confiance, je l'introduisis dans la salle Il me parla de Copenhague assez longuement pour que mon bifteck eût le temps d'être cuit et servi levant moi par la fille de salle.

Je me penchais déjà pour le couper, quand tout à coup: - He! he ! fit mon homme, mais ça m'a l'air appéissant ! ^^

^ J'eus froid dans le dos ! - Oh ! cher lecteur, je vous atfirme, je n'eus pas besoin de relever la tête pour re la convoitise dans les yeux du Danois ; au son de I VOIX,, 'avais deviné tout de suite qu'il allait corn- ' teter sa phrase par ;

— J'en mangerais bien un!!!

— C'est.unpeu lourd ap-ès votre déjeuner, lui obctai-je.

— Bah ! je digère mieux que l'autruche.

— ... Et un peu dur.

— Je mâchedu fer, ajouta-t-il avec un sourire qui couvrit des dents si larges, si solides, et surtout si ^fondement plantées, que c'était à croire qu'il sseyait sur l'extrémité des racines.

Pendant qu'il donnait ses ordres à la servante je sais mentalement ce calcul rapide: deux biftecks .- et 8 de vin, 32... et6 de pain, 38!!! De 38 à 5o, j'avais encore 12 sous de mar<^e Vussi quand il se retourna, il me vit souriant, et bouteille à la main, inclinant le goulot sur son re pour lui faire partagermon vin.

l\ m'arrêta vivement la mam.

- Non, me dit-il, je ne bois jamais de vin à mon

déjeuner. .

J'eus un instant le fol espoir qu'il préférait 1 eau. - J'aime mieux la bière, déclara-t-il.

Il demandait à peine sa chope à la servante, que )c m'étais déjà dit tout bas : 38 et 7 de bière font 46 !

J'étais encore au-dessus de mes affaires, mais une vague inquiétude m'agitait. Je n'envisageais pas précisément l'avenir avec cette sérénité d'âme de 1 homme qui a cent mille livres de rentes.

Je mangeais lentement, lentement, lentement, dans l'espérance de voir mon convive s'impatienter . et prendre son chapeau, car depuis longtemps son bifteck avait disparu comme une simple pastille.

La fatalité fit que, sans qu'on lui eût rien demande

la fille de salle... une zélée maladroite ! une empresse.

stupide ! vint placer sur la table un triangle de fromaç.

de Brie. Dans la prévision d'un malheur, je voulu

d'abord résister, mais j'avais très faim, je vous l'ai dit

de plus, ma bourse me conseillait tout bas : « 4^ e

3 de Brie, 48; tu peux encore y aller... »bt puis I

Danois paraissait si occupé par son récit de voyage

que toutes ces tentations aidant, j'attirai fort douce

tement l'assiette devant moi, en regardant bien mo

homme dans les yeux pour ne pas détourner so

rayon v'.suel sur l'assiette.

Hélas 1 j'avais compté sans l'arôme du Brie qi monta aux narines de mon terrible convive. 11 abaissa aussitôt son regard sur la table :

— Tiens! que mangez-vous donc là?

— Du Brie... un fromage du pays.

— Est-ce bon?

• — Peuh ! peuh ! peuh î fis-je avec une feinte grimace de dégoût.

— Ma foi ! tant pis! on voyage afin de s'instruire... Plus prompt que l'éclair, je lui tendis l'assiette pour

un partage.

Le misérable avait bon cœur! ! !

— Non, dit-il, je ne veux pas vous priver... Holà ! servante, une nouvelle portion.

Cet ordre me retentit au cerveau, ma vue s'obscurcit et, âmes oreilles qui tintaient, j'entendis la voix d'une sévère arithmétique qui me sifflait : « 48 et 3 font cinquante et UN ! ! ! » .

UN! c'est-à-dire l'affront qui m'attendait au comptoir! UN! le sourire ironique de cette fille de salle ! UN! l'aveu de ma misère devant mon hôte !

Vingt fois en deux secondes, dans ma cervelle en feu, je refis mon compte sans pouvoir me débarrasser de ce un qui revenait menaçant.

Cependant les clients, qui arrivaient en foule, réclamaient des places, La servante, pour obtenir notre table, n'attendit pas ma demande de l'addition.

C'est de ce jour que j'ai cru à la seconde vue, car en ce moment, sans tourner la tête, je sentis cette fille m'arriverdans ledos,avecson papier redouté à la main.

Je fermai les yeux pour ne pas voir l'affreux... le redoutable UN qui excédait ma fortune.

Mais jugez de ma stupéfaction, quand j'entendis mon convive s'écrier :

— Tiens I quarante-^z/jfre sous, ce n'est pas cherl

Quarante-quatre ! Je bondis sur le papier...

Ail ! lecteur, on a bien raison de dire qu'il est une Providence miséricordieuse pour les honnêtes gens !

Ils avaient oublié de compter la bière!!!

Aussi, je le répète, soyons indulgents pour ceux qui succombent à la misère ou à la tentation. Quel est le juste qui n'a pas été, au moins une fois, un peu filou?

Page 1