‹ Les petites fleurs de Saint François d'AssiseChapitre 13 sur 32 · SE SENTIT · texte numérisé non relu

SE SENTIT

OMBIEN grandes grâces Dieu fait souventes fois aux pauvres évangéliques, lesquels pour l'amour du Christ abandonnent le monde, se démontra en frère Bernard de Quinteval, lequel, après qu'il eut pris l'habit de saint François, était ravi souventes fois en Dieu par contemplation des choses célestes. Advint une fois entre autres que étant en l'église à ouïr la messe et demeurant avec tout l'esprit suspendu en Dieu, devint si absorbé et ravi en contemplation, que à l'élévation du corps du Christ, ne s'en aperçut nullement ni ne s'agenouilla ni ne se tira le capuchon, comme faisaient les autres qui y étaient ; mais sans battre les paupières demeura ainsi le regard fixe, insensible, de matines jusques à none. Et

après none retournant en soi, allait par le couvent criant d^une voix émerveillée : O frères, ô frères, ô frères, il n'est homme en cette contrée si grand ni si noble, auquel s'il lui fût promis un très beau palais plein d'or, ne fût aisé de porter un sac plein de fumier, pour gagner ce si noble trésor. A ce trésor céleste, promis aux amateurs de Dieu, fut le susdit frère Bernard si élevé en pensée, que durant quinze ans continus toujours alla avec la pensée et avec la face levée au ciel ; et en ce temps jamais ne satisfit sa faim à table, bien qu'il mangeât, de ce qui lui était placé devant, un peu. Pourquoi disait que de ce que l'homme ne goûte il ne fait parfaite abstinence; mais la vraie abstinence est de se tempérer des choses qui ont bon goût à la bouche ; et avec ce vint encore à telle clarté et lumière d'intelligence, que même les grands clercs recouraient à lui pour les solutions de très fortes questions et de malaisés passages de l'Écriture : et lui de toute difficulté les éclairait. Et pour ce que son esprit était du tout détaché et abstrait des choses terrestres, il volait à la façon de l'hirondelle moult en haut par contemplation : dont aucune fois vingt jours, aucune fois trente jours, demeurait seul dessus les cimes des monts très hauts, contemplant les choses célestes. Pour laquelle chose disait de lui frère Gilles que n'était donné aux autres hommes ce don qui était donné à frère Bernard de Quinteval, à savoir de se repaître en volant comme l'hirondelle. Et pour cette excellente grâce qu'il avait de Dieu, souventes fois saint François parlait volontiers avec lui de jour et de nuit ; dont aucune fois furent trouvés ensemble pendant toute la nuit ravis en Dieu dans la forêt, où s'étaient tous deux recueillis à parler ensemble de Dieu, lequel est béni in secula seculorum.

Amen.

COMMENT LE DÉMON EN FORME DE CRUCIFIX APPARUT PLUSIEURS FOIS A FRÈRE RUFÏN, LUI DISANT QU'IL PERDAIT LE BIEN QU'IL FAISAIT, POUR CE QU'IL N'ÉTAIT DES ÉLUS DE VIE ÉTERNELLE. DE QUOI SAINT FRANÇOIS PAR RÉVE- LAIION DE DIEU FUT AVERTI, ET FIT RECONNAITRE A FRÈRE RUFIN L'ERREUR A LAQUELLE IL AVAIT CRU.

RÈRE Rufîn, un des plus nobles hommes de la cité d'Assise, et compagnon de saint François, homme de grande sainteté, fut un temps très fortement combattu et tenté dans Tâme sur la prédestination ; dont il demeurait tout mélancolique et triste ; pour autant que le Démon lui mettait aussi au cœur qu'il était damné, et n'était des prédestinés à la vie éternelle ; et que se perdait ce qu'il faisait dans l'Ordre, Et durant cette tentation plusieurs jours et davantage, et lui par vergogne ne la révélant à saint François, néanmoins ne laissait de faire les oraisons et les abstinences d'usage ; pourquoi l'ennemi commença de lui ajouter tristesse sur tristesse, outre la bataille du dedans, le combattant aussi du dehors avec fausses apparitions. Dont une fois lui apparut en forme de Crucifix, et lui dit : O frère Rufin, pourquoi t'affliges-tu en pénitence et en oraison, comme ainsi soit que tu n'es point des prédestinés à la vie éternelle ? et crois-moi, pour ce que je sais qui j'ai élu et prédestiné, et point ne crois au fils de Pierre Bemardone, s'il te disait le contraire, et encore ne le questionne de ce sujet-là, pour ce que ni lui ni autrui ne le sait, sinon je, qui suis le fils de Dieu : et partant me tiens pour certain que tu es du nombre des damnés ; et le fils de Pierre Bernardone ton père, et son père aussi sont damnés ; et quiconque le suit est engeigné. Et dites ces paroles, frère Rufin commença d'être si enténébré du prince des ténèbres, que jà perdait toute foi et amour qu'il avait eu à saint François, et n'avait cure de lui en rien dire. Mais ce qu'au père

saint ne dît frère Rufin, T Esprit Saint le révéla : dont saint François, voyant en esprit un tel péril dudit frère, manda frère Massée à lui ; auquel frère Rufin répondit tout grondant : Qu'aije à faire avec frère François ? Et alors frère Massée, tout rempli de sagesse divine, connaissant la fallace du Démon, dit : O frère Rufin, ne sais-tu que frère François est comme un Ange de Dieu, lequel a illuminé tant d'âmes au monde, et par lequel nous avons reçu la grâce de Dieu ? dont Je veux que de toute façon tu viennes à lui avec moi ; pour ce que je te vois clairement être engeigné du Démon» Et dit cela, frère Rufin se leva et alla à saint François, et le voyant de loin saint François venir, commença de crier : O frère Rufin, petit méchant, à qui as-tu cru ? Et allant à lui frère Rufin, il lui dit par ordre toute la tentation qu'il avait eue du Démon dedans et dehors, lui montrant clairement que celui qui lui était apparu était le Démon et non le Christ, et que en aucune façon il ne devait consentir à ses suggestions ; mais quand le Démon te dira encore : Tu es damné, dit saint François, et toi réponds-lui : Ouvre la bouche, que je te chie dedans ; et ce te soit le signe qu'il est le Démon et non le Christ, pour ce que, donnée que tu lui auras telle réponse, incontinent s'enfuira. Et à ceci encore devais-tu connaître qu'il était le Démon, pour ce qu'il t'endurcit le cœur contre tout bien, laquelle chose est proprement son office ; mais le Christ béni jamais n'endurcit le cœur de l'homme fidèle, ains l'attendrit, selon qu'il dit par la bouche du Prophète : Je vous ôterai le cœur de pierre et vous donnerai le cœur de chair. Alors frère Rufin, voyant que saint François lui disait par ordre tout le mode de sa tentation, touché de componction par ses paroles, commença de pleurer très fortement et de prier saint François et humblement reconnaître sa coulpe de lui avoir celé sa tentation. Et ainsi demeura tout consolé et conforté par les admonitions du père saint, et tout changé en mieux. Puis finalement lui dit saint François : Va, fils, et te confesse, et ne laisse le zèle de l'oraison

accoutumée; et sache pour certain que cette tentation te sera de grande utilité et consolation, et avant peu l'éprouveras. S'en retourna frère Ruf in à sa cellule dans le bois ; et se tenant avec moult larmes en oraison, voici venir Tennemi en la personne du Christ, selon l'apparence du dehors, et lui dit : O frère Rufin, ne te Tai-je pas dit que tu ne croies au fils de Pierre Bernardone, et que tu ne te fatigues en larmes et en oraisons, parce que tu es damné ? que te chaut de t'affliger, tandis que tu es vivant, et puis, quand tu mourras, seras damné ? Et tout soudain frère Rufin répondit au Démon : Ouvre la bouche, que je te chie dedans ; de quoi le Démon courroucé, incontinent se partit avec telle tempête et commotion de pierres du mont Subase, qui était là auprès, que durant un long espace continua la ruine des pierres qui churent en bas ; et si grand était le heurtement qu'elles faisaient ensemble à rouler, qu'elles jetaient étincelles de feu horribles par la vallée; et à la rumeur terrible qu'elles faisaient, saint François et ses compagnons avec grande admiration issirent hors du couvent à voir quelle nouveauté fût celle-là; et encore se voit là cette ruine grandissime de pierres. Alors frère Rufin manifestement s'aperçut que icelui avait été le Démon, lequel l'avait engeigné. Et retournant à saint François, encore derechef se jette en terre, et reconnaît sa coulpe; et saint François le réconforte avec douces paroles, et le renvoie tout consolé à sa cellule ; dans laquelle demeurant en oraison très dévotement, le Christ béni lui apparut et lui réchauffa son âme du divin amour, et dit : Bien as-tu fait, fils, de croire à frère François, pour ce que celui qui t'avait contristé était le Démon ; mais je suis le Christ ton maître, et pour t'en rendre bien certain je te donne ce signe : tant que tu vivras, ne sentiras onques tristesse aucune ni mélancolie. Et dites ces paroles, s'en alla le Christ, le laissant avec telle allégresse et douceur d'esprit et élévation d'âme, que le jour et la nuit était absorbé et ravi en Dieu. Et d'ores en avant fut si confirmé en grâce et en sûreté de son salut, que devint tout mué

en autre homme, et serait demeuré le jour et la nuit en oraison à contempler les choses divines, si on T avait laissé. Dont saint François disait de lui, que frère Rufin était en cette vie canonisé par Jésus Christ, et que, hors que devant lui, il ne douterait de dire saint Rufin, bien qu41 fût encore vivant sur terre» A la louange du Christ. Amen.

DU BEAU PRÊCHE QUE FIRENT EN ASSISE SAINT FRANÇOIS ET FRÈRE RUFIN, QUAND ILS PRÊCHÈRENT NUS.

EDIT frère Rufin, par la continuelle contemplation, était si absorbé en Dieu, qu'il était devenu presque insensible et muet, et de très rares fois parlait ; et encore il n'avait la grâce ni la hardiesse ni la faconde du prêcher. Néanmoins saint François une fois lui commanda qu'il allât à Assise, et prêchât au peuple ce que Dieu lui inspirerait. Dont frère Rufin répondit : Révérend père, je te prie que tu me pardonnes et ne me mandes là ; pour ce que, comme tu sais, je n'ai la grâce du prêcher, et suis simple et idiot. Alors dit saint François : Pour ce que tu n'as obéi promptement, je te commande par sainte obéissance que nu comme tu naquis, avec les seules braies, tu ailles à Assise et entres en une église et ainsi nu prêches au peuple. A ce commandement, ledit frère Rufin se dépouille, et s'en va nu à Assise, et entre en une église; et faite la révérence à l'autel, monte dessus la chaire et commence de prêcher ; de laquelle chose les enfants et les hommes commencèrent de rire, et disaient : Or voici que ceux-là font telle pénitence qu'ils deviennent stupides et hors d'eux-mêmes. Entre temps, saint François, repensant à la prompte obéissance de frère Rufin, lequel était des plus gentilshommes d'Assise, et au dur commandement qu'il lui avait fait, commença de se reprendre soi-même, disant :

Dont te vient telle présomption, fils de Pierre Bemardone, vil petit homme, de commander à frère Rufin, lequel est des plus gentilshommes d'Assise, qu'il aille nu prêcher au peuple comme un fol? par Dieu, tu éprouveras en toi ce que tu commandes aux autres. Et tout soudain en ferveur d'esprit il se dépouille nu semblablement, et s'en va à Assise, et mène avec soi frère Léon pour porter son habit et celui de frère Rufin. Et le voyant semblablement les Assisains, se gaussaient de lui, réputant que lui et frère Rufin fussent devenus fous par le trop de pénitence. Entre saint François dans l'église où frère Rufin prêchait ces paroles : O très chers, fuyez le monde, laissez le péché, rendez le bien d'autrui, si vous voulez esquiver l'Enfer; observez les commandements de Dieu,

aimant Dieu et le prochain, si vous voulez aller au ciel ; et faites pénitence, si vous voulez posséder le royaume du ciel. Et alors saint François monte nu dessus la chaire, et il commence de prêcher si merveilleusement du mépris du monde, de la sainte pénitence, de la pauvreté volontaire, du désir du royaume céleste, et de la nudité et opprobre de la Passion de notre Seigneur Jésus Christ, que tous ceux qui étaient au prêche, hommes et femmes en grande multitude, commencèrent de pleurer très fortement avec incroyable dévotion et componction de cœur; et non seulement là, mais par tout Assise fut en ce jour un tel pleur de la Passion du Christ, que jamais n'y en avait eu de semblable. Et ainsi édifié et consolé le peuple de Tacte de saint François et de frère Rufin, saint François rhabilla frère Rufin et soi-même ; et ainsi rhabillés s* en retournèrent au couvent de la Portioncule, louant et glorifiant Dieu, qui leur avait donné grâce de se vaincre euxmêmes, par mépris de soi, et d'édifier les ouailles du Christ avec bon exemple, et démontrer combien est à mépriser le monde. Et en ce jour crût tellement la dévotion du peuple envers eux, que bienheureux se réputait qui pouvait toucher Tourlet de leur habit. A la louange du Christ béni. Amen.

COMMENT SAINT FRANÇOIS CONNAISSAIT LES SECRETS DES CONSCIENCES DE TOUS SES FRÈRES UN PAR UN.

OMME notre Seigneur Jésus Christ dit dans TÉvan- ^* gile : Je connais mes brebis, et elles me connaissent, etc. ; ainsi le bienheureux père saint François, comme bon pasteur, par divine révélation savait tous les mérites et vertus de ses compagnons, et ainsi connaissait-il leurs défauts. Pour laquelle chose il savait à tous pourvoir d'excellent remède, c'est à savoir humiliant les superbes et exaltant

les humbles, vitupérant les vices et louant les vertus ; comme on lit dans les admirables révélations qu'il avait de cette sienne famille primitive. Parmi lesquelles on trouve que étant une fois saint François avec ladite famille en un couvent à s'entretenir de Dieu, et frère Rufin n'étant avec eux en cet entretien, mais était dans la forêt en contemplation ; continuant cet entretien de Dieu, voici que frère Rufin sortit de la forêt, et passa quelque peu loin d'iceux. Alors saint François, le voyant, se tourna vers ses compagnons et leur demanda, disant : Dites-moi quelle vous croyez qui soit la plus sainte âme que Dieu ait ores au monde ? Et iceux lui répondant qu'ils croyaient que ce fût la sienne, saint François leur dit: Je, très chers frères, suis par moi-même le plus indigne et le plus vil homme que Dieu ait en ce monde ; mais voyez- vous ce frère Rufin, lequel sort de la forêt à cette heure ? Dieu m'a révélé que son âme est l'une des trois plus saintes âmes qu'il ait en ce monde ; et fermement je vous dis que }e ne douterais de l'appeler saint Rufin en sa vie, comme ainsi soit que son âme est confirmée en grâce et sanctifiée et canonisée au ciel par notre Seigneur Jésus Christ. Et ces paroles ne disait onques saint François en présence dudit frère Rufin. Semblablement, comment saint François connaissait les défauts de ses frères, il se comprend clairement en frère Elie, lequel souventes fois il reprenait de sa superbe ; et en frère Jean de la Chapelle, auquel il prédit qu'il se devait soimême pendre par la gorge ; et en ce frère, auquel le Démon tenait la gorge serrée, quand il était corrigé de sa désobéissance; et en moult autres frères, desquels il connaissait clairement les défauts secrets et les vertus, par révélation du Christ béni.

Amen.

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